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Full text of "Théâtre français au moyen âge, publié d'après les manuscrits de la Bibliothèque du roi"

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PANTHEON  LITTERAIRE 


LITTÉRATURE  FRANÇAISE. 


THEATRE  AU  MOYEN  AGE. 


BÂTIGNOLLES-MONGEAUX ,  IMPRIMERIE  D'AUGUSTE  DESREZ  ET  C»» 

RUI  LIMKECIER,  34. 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


AU  MOYEN  AGE 


PUBLIE 


D'APRÈS  LES  MANUSCRITS  DE  LA  BIBLIOTHÈQUE  DU  ROI 

PAR  MM.  L.  J.  N.  MONMERQVÉ 


IT 


FRANCISQUE  MICHEL. 


(Xl* — XIV*  SIÈCLES.) 


PARIS, 

AUGUSTE  DESREZ,  IMPRIMEUR-ÉDITEUR,    " 

RUE  NEUV E-DES-PETIT8-CHAMPS ,  50. 

M  DGCC  XXXIX. 


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PRÉFACE. 


Depuis  quelques  années  les  origines  du  théàlre  moderne  ont  excité  en 
Europe  une  attention  universelle,  et  parmi  nos  voisins,  il  n'est  pas  de  peu- 
ple dont  les  premiers  tâtonnemens  dramatiques  n'aient  été  présentés  au 
public  avec  plus  ou  moins  de  secours  pour  les  faire  apprécier.  Dans  ce  mou- 
vement, la  France,  conune  presque  toujours,  a  ouvert  la  marche  :  aussi,  en 
peu  de  temps  les  travaux  de  ses  littérateurs  et  de  ses  bibliophiles  Tout  mise 
en  état  de  présenter  à  ses  enfans  et  aux  étrangers  une  couronne  dramatique 
non  moins  riche  et  non  moins  brillante  que  celle  de  ses  rivales  (1). 

Danscetétatde  choses,  les  travaux  de  BeauchampsetdesrrèresParfaict(2) 
ue  suffisaient  plus,  et  cependant  ^e  consultaient  toujours,  faute  de  mieux  ;  les 
idées  qu'ils  exprimaient^  incomplètes  ou  fausses,  continuaient  à  se  propager, 
sans  que  les  travaux  des  éditeurs  modernes  pussent  prévaloir  contre  elles, 
lorsqu'un  homme  qui  avait  mûri  pendant  un  grand  nombre  d'années  des 
études  profondes  sur  le  sujet  qui  nous  occupe,  fut  appelé  par  le  choix  de 
M.  Fauriel  à  les  communiquer  au  public  de  la  Sorbonne.  Grâces  soient  ren- 
dues au  savant  professeur  de  littérature  étrangère,  à  son  suppléant  surtout  ! 
car,  pour  ne  parler  que  de  moi,  M.  Charles  Magninm'a  appris  beaucoup  de 
choses  nouvelles ,  et  dans  d'autres  circonstances  il  a  exprimé  d'une  ma- 
nière aussi  juste  qu'heureuse  des  idées  dont  mes  observations  m'avaient 
apporté  le  germe,  mais  qu'une  nature  moins  libérale  m'empêchait  de  coor- 
donner et  de  produire. 

Veut-on  savoir  quelles  étaient  les  notions  les  plus  répandues,  relative- 
ment à  l'origine  de  notre  ancien  théâtre,  avant  que  M.  Magnin  fit  apparattro- 

a 


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I 


t 


ir  PKÉFACE. 

m 

la  vérité,  dont  elles  usurpaient  la  place?  Prétons  pour  quelques  instant 
une  oreille  patiente  à  ces  paroles  prononcées  en  1832,  devant  un  nom- 
breux auditoire  :  «  Si  Ton  voulait  chercher  Torigine  de  notre  théâtre  dans 
une  époque  antérieure  au  règne  de  Charles  YI ,  c'est-à-dire  à  la  fin  du 
XIV^  siècle,  on  verrait  des  jongleurs  se  promenant  dans  les  villes,  montés 
sur  des  chars,  chantant  des  chansons  grossièrement  naïves,  et  apostrophant 
lespassans  de  toutes  les  classes  par  d*injurieux  quolibets... 

€  L'opinion  la  plus  générale  établit  le  berceau  de  la  scène  française  dans 
le  village  de  Saint-Maur-lez-Fossés,  situé  au-delà  du  bois  de  Vincennes.  Nos 
arts  scéniques  prennent  naissance  auprès  des  cérémonies  religieuses,  au 
milieu  de  cette  foule  immense  de  pèlerins,  de  péuitens  ei  de  gens  de  toute 
espèce,  que  la  dévotion  appelait  dans  ce  village  pour  visiter  les  reliques 
de  saint  Babolein  et  de  saint  Maur,  ou  pour  boire  Teau  de  la  fontaine  des 
Miracles^  qui,  disait-on,  guérissait  d*un  grand  nombre  de  maladies  et  prin- 
cipalement de  la  goutte  (3).  > 

Comme  on  le  voit,  les  travaux  des  le  Grand  d'Âussy,  des  Roquefort  et 
autres  savans  qui  se  sont  occupés  des  origines  de  notre  littérature,  étaient 
inconnus  au  discoureur  que  je  cite  ;  il  est  du  nombre  de  ceux  qui  n'invo- 
quent une  autorité  que  lorsqu'elle  a  cessé  d'en  être  une. 

Maintenant ,  écoutons  M.  Charles  Magnin  ;  il  est  dans  la  chaire  d'une 
faculté  justement  célèbre,  et  son  auditoire,  moins  nombreux  peut-être  que 
celui  qui  témoignait  vivement  sa  satisfaction  à  l'auteur  des  pauvretés  dont 
je  viens  de  citer  des  extraits,  est  aussi  moins  frivole  et  plus  littéraire.  Après 
quelques  mots  d'exorde,  le  professenr  s'exprime  ainsi  : 

c  Avant,  bien  avant  les  confréries  de  la  Passion,  avant  ces  pieuses  asso- 
ciations laïques,  ou  mi-partie  de  laïques,  d'autres  associations  avaient  ac- 
compli une  œuvre  de  même  nature.  Un  autre  système  avait  fourni  sa  course 
et  satisfait  les  imaginations  populaires,  toujours  avides  de  plaisirs  scéniques 
et  des  émotions  du  drame.  I^s  Mystères,  les  Moralités,  les  Sotties,  repré- 
sentées par  les  soins  des  corporations  de  métiers  ou  aux  frais  des  compa- 
gnies de  judicature,  sur  nos  places  publiques  et  dans  les  salles  de  nos  mai- 
sons de  ville»  sont  une  des  formes  les  plus  récentes  de  l'art  théâtral,  et, 
par  [conséquent,  ne  sauraient  être  considérés  comme  l'origine  directe  et 
véritable' du  théâtre  tel  que  nous  le  voyons. 


TRÂFACE.  m 

c  On  croit  trop  géuëralement  que  le  génie  dramatique,  après  sept  ou  huit 
cents  ans  de  sommeil,  s'est  réveillé  au  xw  ou  xiv«  siècle,  un  certain  jour, 
ici  plus  tôt ,  là  plus  tard.  Chaque  historien  s'épuise  en  efforts  pour  fixer 
rheure  où  cette  révolution  dans  les  facultés  humaines  s'est  opérée.  Ce  n*est 
pas  une  semblable  entreprise  que  je  vais  renouveler.  N'attendez  pas  de 
moi  un  plaidoyer  en  faveur  de  telle  ou  telle  date  plus  ou  moins  douteuse. 
Je  ne  crois  ni  au  réveil  ni  au  sommeil  des  facultés  humaines  ;  je  crois  à 
leur  continuité,  surtout  à  leur  perfectibilité  et  à  leurs  progrès...  (4)» 

Oui,  le  génie  dramatique  a  toujours  existé  en  France;  seulement  son  lan- 
gage, son  allure,  ses  interprètes,  étaient  bien  différens  de  ce  qu'ils  sont  au- 
jourd'hui. Les  prêtres  chrétiens,  désespérant  d*extirper  du  cœur  des  grands 
et  du  peuple  la  passion  des  fêtes  et  des  représentations  scéniques ,  songè- 
rent de  bonne  heure  à  s'emparer  de  l'instinct  dramatique,  à  le  diriger  vers 
les  choses  saintes  et  à  le  faire  servir  à  augmenter  l'attrait  des  cérémonies 
de  réglise.  En  cela  ils  imitaient,  sans  s'en  douter,  les  prêtres  du  paganisme, 
qui,  dans  les  mêmes  vues,  avaient  donné  a  l'art  dramatique  de  l'antiquité  ses 
premiers  développemens. 

M.  Magnin  compte  trois  phases  diverses  de  progrès  ou  de  décadence  que 
le  drame  hiératique  a  successivement  parcourues  :  1«  l'époque  de  la  coexi- 
stence du  polythéisme  et  du  christianisme;  2^»  l'époque  de  l'unité  catholi- 
que et  du  plus  grand  pouvoir  sacerdotal;  S''  l'époque  de  la  participation  des 
laïques  aux  arts  exercés  jusque  là  par  le  clergé  seul. 

La  première  de  ces  périodes  s'étend  du  i^''  au  vi®  siècle,  et  M.  Magnin  la 
nomme  époque  romaine  ;  comme  il  ne  nous  reste  aucun  monument  drama«* 
tique  de  cetle  époque  où  la  langue  romane  (s'il  y  en  avait  une)  ait  été  em- 
ployée en  tout  ou  en  partie,  nous  n'en  parlerons  pas. 

La  seconde  période  s'étend  du  vi®  au  xii«  siècle,  et  coïncide  avec  le  plus 
complet  développement  du  génie  sacerdotal.  M.  Magnin  la  nomme  hiératique. 
C'est  à  cette  époque  qu'il  faut  rapporter  le  Mystère  des  Vierges  sages  et  des 
Vierges  folles,  par  lequel  s'ouvre  notre  recueil. 

c  La  troisième  période,  dit  le  même  savant,  ou  l'époque  des  confréries, 
nous  montre  l'art  dramatique  échappant  en  partie,  comme  les  autres  arts, 
des  mains  af&iblies  du  sacerdoce  pour  passer,  au  xii®  sîède,  dans  celles  des 
communautés  laïques,  pleines  de  cette  ferveur  pieuse  et  de  cet  enthousiasme- 


IV  PIIÉFACB* 

de  liberté,  qui  amenèrent  trois  siècles  après  Tentier  affranchissement  de  la 
pensée  et  la  complète  sécularisation  des  arts...  (5)  >  Il  nous  est  resté  de  cette 
époque  des  monumens  dramatiques  en  langue  française  assez  considérables 
et  d*une  assez  grande  perfection  relative  pour  que  Ton  puisse  supposer  sans 
témérité  qu  elle  en  a  produit  davantage  ;  quoi  qu'il  en  soit,  nous  avons  donné 
ce  qu  il  en  reste  :  nous  voulons  parler  des  pièces  qui  suivent  le  Miracle  des 
Vierges  sages  et  des  Vierges  folles  et  qui  précèdent  celui  d'Amis  et  d'ÂmiUe. 
C'est  réellement  à  cette  époque  que  commence  pour  nous  le  théâtre  fran- 
çais dans  le  sens  que  nous  donnons  à  ce  dernier  mot.  M.  Magnin  le  fait  re- 
marquer en  ces  termes  : 

<  Dès  l'ouverture  de  la  troisième  période,  nous  verrons  le  drame  ecclé- 
siastique obligé  de  renoncer  à  la  langue  latine  et  de  la  remplacer  par  des 
idiomes  vulgaires.  Devenu  peu  à  peu  trop  étendu  pour  conserver  sa  place 
dans  les  offices,  le  drame  liturgique  fut  représenté  les  jours  de  fête,  après  le 
sermon.  La  Bibliothèque  Royale  possède  un  précieux  manuscrit  des  pre- 
mières années  du  xv®  siècle  qui  ne  contient  pas  moins  de  quarante  drames 
ou  miracles^  tous  en  Thonneur  de  la  Vierge,  la  plupart  précédés  ou  suivis 
du  sermon  en  prose  qui  leur  servait  de  prologue  ou  d'épilogue.  Déjà,  dans 
ce  recueil,  dont  la  composition  remonte  au  xiv«  siècle,  plusieurs  légendes 
laïques  et  chevaleresques,  telles  que  celles  de  Robert- le- Diable,  déno- 
tent TafTaiblissement  graduel  et  la  prochaine  décadence  du  drame  hiéra- 
tique (6).  » 

Il  m'a  paru  nécessaire  de  donner  ces  notions  préliminaires  avant  d'a- 
border l'histoire  de  notre  travail.  Sans  doute  j'eusse  pu  composer  une 
introduction  avec  les  matériaux  que  j'avais  rassemblés  pendant  plusieurs 
années  sur  l'histoire  de  notre  ancien  théâtre,  et  me  dispenser  par  là  de 
puiser  si  largement  dans  l'œuvre  d'autrui  ;  mais  arrivé  en  présence  du 
public  avec  des  opinions  que  je  devais  à  mes  propres  études,  j'ai  attendu 
qu'il  me  fût  permis  de  les  exprimer  et  de  les  soutenir  devant  lui.  M.  Ma- 
gnin s'était  chargé  en  partie  du  même  soin  ;  je  l'ai  entendu ,  j'ai  mêlé 
mes  applaudissemens  à  ceux  de  la  foule  éclairée  qui  se  pressait  autour  de 
lui;  et  quand  mon  tour  est  venu  de  prendre  la  parole,  j'ai  dû  y  renoncer  et 
in  en  tenir  aux  développemens  et  aux  conclusions  de  Thabile  maître,  qu'il 


prApack.  V 

eût  été  glorieux  pour  moi  de  trouver  sommeillant.  I^  tribunal  de  la  criti- 
que, on  le  sait,  a  déclaré  la  cause  entendue. 

Que  me  reste-t-il  donc  à  faire?  L'analyse  des  diverses  pièces  dont  se  com- 
pose ce  recueil?  Je  considère  ce  travail  comme  inutile;  car,  à  peu  d*excep* 
tions  près,  ou  il  a  été  fait  avant  moi,  ou  il  reproduirait  des  biographies  de 
saints  ou  de  personnages  dont  l'histoire  se  trouve  ailleurs.  Donnerai-je  des 
détails  sur  la  représentation  et  la  mise  en  scène  des  drames  hiératiques  ou 
bourgeois  dans  les  xi-xiv®^  siècles?  Non;  car  je  n'ai  aucun  moyen  de  répon- 
dre aux  diverses  questions  que  s*est  posées  le  Grand  d*Aussy  (7),  qui  (cela 
soit  dit  en  passant)  n'a  pas  connu  tous  les  détails  relatifs  à  ce  sujet»  et  le  li- 
vre d'Emile  Morice  (8)  est  en  réalité  uniquement  consacré  à  la  mise  en  scène 
des  mystères  des  xv*et  xvi®  siècles.  Je  terminerai  donc  cette  préface  par 
quelques  mots  qui  contiendront  l'histoire  de  mon  travail. 

Ayant  conçu  le  projet  de  publier  le  Théâtre  français  au  moyen-âge,  je  pro- 
posai à  mon  savant  et  respectable  ami ,  M.  Monmerqué,  de  vouloir  bien 
coopérer  à  l'exécution  de  cette  entreprise;  et  c'était  justice,  car  faire  ce  tra-  * 
vail  sans  l'y  associer  c'eût  été  lui  ravir  Thonneur  qui  doit  lui  revenir  d'a- 
voir donné  le  premier  dans  leur  intégrité  les  pièces  d'Adam  de  la  Halle  et 
de  Jean  Bodel,  c'est-à-dire  d'avoir  ouvert  la  voie  aux  littérateurs  qui  sont 
entrés  dans  la  carrière  après  lui.  M.  Monmerqué  comptait  bien  participer 
pour  la  moitié  à  cette  édition,  et  dans  ce  but  il  lut  convenu  que  chacun  de 
nous  signerait  son  travail  de  ses  initiales,  afin  que  l'un  ne  fût  pas  respon- 
sable des  opinions  de  l'autre  ;  mais  une  circonstance  pénible  vint  changer 
nos  dispositions  :  M.  Monmerqué  tomba  gravement  malade  et  fut  pendant 
long-temps  hors  d'état  de  se  livrer  à  des  travaux  littéraires.  Je  fus  donc 
obligé  de  prendre  sa  place  et  de  continuer  seul  l'ouvrage  :  c'est  ce  qui 
lexplique  la  présence  de  deux  noms  sur  le  titre  de  ce  livre  et  la  fréquence 
de  mes  initiales  dans  le  cour3  du  volume. 

Tous  les  textes  de  ce  recueil  ont  été  collationnés  avec  l'attention  la  plus 
scrupuleuse,  sur  les  manuscrits  qui  les  renferment  ;  nous  n'y  avons  rien  re- 
tranché, rien  ajouté,  pas  même  des  divisions,  qui  eussent  peut-être  mieux 
fait  comprendre  la  marche  du  drame  ;  à  vrai  dire ,  quelquefois  cette  opé- 
ration n'est  guère  facile,  surtout  lorsque  le  changement  de  scène  com- 
mence au  milieu  d'un  vers, 


Tl  PRéPACB. 

Que  dirai-je  de  la  traduction  que  j'ai  placée  en  regard  des  textes?  sans 
doute,  elle  est  souvent  plate  et  dénuée  d'élégance;  mais  ce  que  je  puis  as- 
surer» c'est  que  j'ai  fait  tous  mes  efforts  pour  qu'elle  fût  littérale  et  fidèle. 
Que  le  lecteur  veuille  bien  ne  la  considérer  que  comme  un  glossaire  con- 
tinu, et  il  aura  parfaitement  saisi  l'esprit  dans  lequel  je  l'ai  écrite.  Je  ne  crois 
pas  que  l'on  puisse  me  demander  davantage. 

Je  ne  dois  point  terminer  cette  préface  sans  offrir  mes  remercimens  les 
plus  sincères  à  mon  ami  M.  Cliabaille ,  qui ,  depuis  long-temps,  apporte  à 
la  plupart  de  mes  travaux  le  concours  d  un  œil  exercé  et  d'une  sagacité 
philologique  des  plus  remarquables.  M.  Ferdinand  Wolf  ne  saurait  non  plus 
être  oublié  ici  :  c*est  à  lui  que  je  dois  plusieurs  des  indications  bibliogra- 
phiques qui  se  trouvent  dans  diverses  notices  placées  eu  tête  des  pièces  de 
ce  recueil. 

Frahcisque  Michel. 


NOTES  DE  LA  PRÉFACE. 


(i)  Voici  le  calaloKue,  aussi  complet  qu'il 
nous  a  été  possible  de  le  dresser,  des  pu- 
blicalions  relatives  à  l'ancien  tliëâtre  do 
l'Europe  faites  dans  ce  siècle-ci.  Nous  n'y 
répélerons  pas  les  litres  des  pièces  que 
nous  avons  citées  dans  le  cours  de  notre 
travail, 

FRANCE. 

Rbcveil  de  plvsibtrs  farcbs,  tant  ancien- 
nes que  modernes.  Lesqvelles  ont  esté 
mises  en  meilleur  ordre  et  lanfçage  qu'au- 
parauanl.  A  Paris,  chez  Nicolas  Rovsset, 
etc.  M.  DC.  XII,  petit  in-8«. 

Farcenowelle  et  récréative,  dv  médecin  qui  guaHst 
de  toutes  sortes  de  maladies  et  de  plusieurs  au- 
tres :  Aussi  fait  le  nés  à  Venfant  d'vne  femme 
grosse,  et  apprend  à  deuiner.  à  quatre  person- 
nages: c'est  àsçauoir  Le  Médecin.  Le  Boitevx. 
Le  Mary.  La  Femme. 

Farce  de  Colin  fils  de  Thenot  le  Maire,  qui  revient 
de  la  guerre  de  Naples ,  et  ameine  vn  Pèlerin 
prisonnier  pensant  quecefeustvn  Turc.  A  qua- 
tre personnages ,  assauoir,  Thenot.  La  Femme. 
Colin.  Le  Pèlerin. 

Farce  nomjelle  de  devx  Savetiers,  Vvn  pawre,  Vav- 
tre  riche;  Le  Biche  est  marrydece  qu'il  w>id  le 
Pauure  rire  et  se  resiouyr,  et  perd  cerU  escus  et 
w  robbe,  que  le  pauure  gaigne.  A  trois  person- 
^ges,  c'est  a  sçavoir  Le  Pawre.  Le  Biche.  Et 
l*  ivge. 

Farce  novvelle  des  femmes  qvi  ayment  mieux  sui- 
«rc  et  croire  Folconduit,  et  vivre  à  leur  plaisir, 
que  d'apprendre  aucune  bonne  science.  A  quatre 
Personnages,  c'est  à  sçauoir  Le  Maisire.  Folcon- 
rft'tr.  Promptitude.  Tardive  à  bien  faire. 

Farce  nowelle  de  V Antéchrist,  et  de  trois  femmes, 
«w  Bourgeoise,  et  deux  Poissonnières.  A  qua^ 
Ire  personnages,  c'est  à  sçauoir  Hamelot,  Pre- 


mière Poissonnière.  Coleehon,  Beuxieme  Pois- 
sonnière. La  Bovrgeoise.  V Antéchrist. 

Farce  ioyevse  et  récréative,  d'vne  femme  qui  de- 
mande les  arrérages  à  son  Mary.  A  cinq  per^ 
tonnages,  c'est  àsçauoir.  Le  Mary.  La  Femme. 
La  Chambrière.  Le  Sergent.  Le  Voisin. 

Farcenovvelle  contenant  le  débat  d'vn  ieune  moine 
et  d'vn  vieil  gen-d'arme,  pardeuant  le  Dieu  Cui 
pidon,pour  vne  fille,  fort  plaisante  et  reereatiue. 
A  A.  personnages  .c'est  à  sçauoir  Cvpidon.  La 
Fille.  Le  Moine.  Le  Gend'arme. 

Sottie  a  dix  personnages.  louée  à  Geneue 
en  la  Place  du  Molard,  le  Dimanche  des 
Bordes,  Tan  1523.  A  Lyon,  par  Pierre  jRî- 
gavd.  De  48  pages, 

La  Farce  ue  la  querelle  de  Gacltier- 
Garguille,  et  de  Perrine  sa  femme.  Auec 
la  sentence  de  séparation  entre  eux  ren- 
due. A  Vavgirard^par  aeiouy  A  l'enseigne 
des  trois  rattes.  En  prose,  de  16  pages. 

Le  Iev  dv  Prince  des  Sotz  et  Mère  Sotte, 
loué  aux  Halles  de  Paris,  le  Mardy  Gras. 
L'an  mil  cinq  cens  et  vnze  (par  Pierre 
Gringore).  De  58  pages. 

Le  Mvstere  du  Cheualier  qui  donna  sa 
femme  AU  DvABLE,  a  dix  personnages  C'est 
assauoir;  Dieu  le  Père,  JSoslreDame.  Ga- 
briel, Raphaël,  Le  Chenalier,  Sj  Femme, 
Amaulry  Escui(*r,  Anihenor  Escuier,  Le 
Pipem*  et  Le  Diable.  De  40  pages. 

NouuELLE  Moralité  d'une  pauure  fille 
VILLAGEOISE,  laquelle  ayma  imcMix  aiioir 
la  leste  couppée  par  sou  père,  quedes- 
re  violée  par  son  Seigneur.  Faicte  à  la 


riii 


NOTES   DE   LA   PRéFACR. 


louange  el  honneur  des  chastes  et  hon- 
ncstes  filles.  A  quatre  personnages.  ^4  Pa- 
ris, chez  Simon  Caluarin.  De  38  pagos. 

Farce  ioteyse  et  récréative  dv  Galant 

qui  a  faict  le  coup,  A  quatre  Personnages. 

A  Paris.   1610.  De  25  pages,  plus  deux 

pages  contenant  une  chanson  novvelle. 

Toutes  ces  pièces  ont  été  publiées  pur  Pierre  Siméon 
CaroD,  dont  la  collection  de  réimpressions  a  été  faite 
à  Paris,  de  1798  à  1806,  en  onze  volâmes. 

Le  Mistbre  de  la  Saincte  Hostie  nouuel- 

lement  imprime  à  Paris. 

Tel  est  le  titre  d'une  réimpression  d'un  mystère  fort 
rare,  faite  à  /k\x,  en  1817,  par  Auguste  Pontier,  li- 
braire, et  tirée  à  soixante -deui  exemplaires  seule- 
ment. Cette  édition  est  petit  in-8''  et  non  paginée. 

Moralité  Nouuelle  dv  mauuais  Riche  et 

DU  Ladre.  A  douze  personnages. 

Cette  réimpression  d'une  pièce  fort  rare  a  été  faite  k 
Aix,  en  1823,  par  le  libraire  Pontier.  Elle  n'a  été  U- 
rée  qu'à  soiiante-sept  exemplaires,  dont  six  sur  papier 
rose. 

Farce  joyeuse  et  récréative  à  trois  per- 
sonnages, à  sçavoir  :  Tout,  Ghascun  et 
Rien.  Imprimé  pour  la  Société  des  Biblio- 
philes français.  Paris,  imprimerie  de  Fir- 
min  Didot,  1828.  Grand  in-8"  de  20  pa- 
ges, plus  vin  et  4  pages  de  remarques. 

Le  Dialogue  du  Fol  et  du  Sage,  moralité 
du  XVI*  siècle.  Imprimé  pour  la  Société 
des  Bibliophiles  français.  Paris,  imprime- 
rie de  A,  Firmin  Didôt,  1829.  Grand  in-8'> 
de  44  pages,  plus  trois  pages  contenant 
une  addition. 

Cette  publication  et  la  précédente  ont  été  faites  par 
M.  Honmerqué. 

Recueil  de  Livrets  singuliers  et  rares 
dont  la  réimpression  peut  se  joindre  aux 
réimpressions  déjà  publiés  (sic)  par  Ca- 
ron.M.D.CCC.XXIX-M.D.CCC.XXX. 
Petit  in.8». 

On  lit  sur  le  revers  du  faux-titre  :  «  Tiré  à  20  exem- 
plaires, 1  peau  vélin  et  1  papier  vélin.  • 

Cette  collection,  assez  mal  publiée  par  M.  de  Mon- 
taran,  fils  du  procureur  -  général  de  la  Cour  royale 
d'Orléans*,  et  sortie  des  presses  de  Guiraudet,  à  Pa- 


*  On  peut  en  joger  ptr  le  lilre  géoëral  {  cependant  il 
pirait  qu'il  faol  i'aUribncr  à  la  plame  de  H.  Croiet,  ac- 
lacllemcnl  libraire  de  la  Biblîolbèqac  Royale. 


ris ,  contient  les  pièces  dramatiques  dont  les  titres  sui- 
vent : 

Le  Cry  et  Proclamation  publieque  :  pour  iouer  le 
Myttere  des  Actes  des  Apostres  en  la  ville  de  Pa- 
ris :  faict  le  ieudi  seisiesme  iour  de  décembre  lan 
mil  cinq  cens  quarante  :  par  le  commandement 
du  Roy  nostre  Sire  François  premier  de  ce  nom  .- 
et  Monsieur  le  Preuost  de  Paris  affin  de  venir 
prendre  les  roolles  pour  iouer  ledit  mystère.  On 
les  vend  a  Paris  en  la  rue  neufue  Nostre  Dame  : 
a  l'enseigne  Sainct  lean  Baptiste,  près  Saincte  Ge- 
neuiefue  des  ardens  :  en  la  boutique  de  Denis  la- 
not.  M.  D.  XLI.  De  8  pages. 

Discours  facetievx  des  hommes  qui  font  saller  lèvre 
femmes,  a  cause  quelles  sont  trop  douces,  etc.  A 
Roven.  Chez  Abraham  Couslurier  libraire  :  tenant 
sa  bouUque,  près  la  grand  porte  du  Palais^  an  Sa- 
crifice d  Abraham  1558.  De  22  pages,  plus  un 
feuillet  contenant  seulement  le  nom  de  l'Impri- 
meur. 

Comédie  facecievse  et  très  plaisante  du  voyage  de 
Frère  Fecisti  en  Prouence,  vers  Nostradamus  .- 
Pour  scauoir  certaines  nouuelles  4ss  clefs  de  Pa- 
radis et  d* Enfer  que  le  Pape  auoit  perdues.  Im- 
primé a  Nismes.  1599.  De  34  pages. 

Moralité  nowelle  très  frvctvevse  de  Venfant  de 
perdition  qui  pendit  son  père  et  tua  sa  mère  :  et 

•  comment  il  se  désespéra.  A  sept  personnages 

A  Lyon  Par  Pierre  Rigaud  En  la  rue  Mercière  au 
coing  de  la  rue  Ferrandiere  a  l'Orloge.  1608.  De 
48  pages. 

Farce  nowelle  qvi  est  très  bonne  et  très  ioyevse, 
a  quatre  personnages,  c'est  a  scauoir,  La  Mère, 
louart.  Le  Compère,  Et  VEscolier,  A  Trojes 
chez  Nicolas  Oudot,  1624.  De  29  pages. 

Farce  notTvelIf  dv  mvsnier  et  dv  gentU-homme.  a 
quatre  personnages.  Cest  a  sçauoér  Vahbe  U 
mvsnier  le  gefUil-homme  et  son  page,  A  Troycs, 
diez  Nicolas  Oudot,  1628.  De  23  pages. 

Farce  plaisante  et  récréative  Svr  vn  trait  qu'a 
iouëvn  porteur  deau  le  iour  de  ses  nopces  dans 
Paris.  M.DC.  XXXII.  De  20  pages. 

Tragi-comédie  plaisante  et  facecievse  Intitulée  la 
Subtilité  de  Fanfreluche  et  Gavuiichon,  et  comme 
il  fut  emporté  par  le  Diable.  A  Roven.  chez  Abra- 
ham Couslurier,  etc.  De  66  pages. 

Farce  nouvelle,  très  bonne  et  très  ioyeuse  de  la 
Cornette  a  cinq  personnages  par  lehan  d'Abun- 
dance  baxochien  et  notaire  royal  de  la  %}ille  de 
Pont  Sainct  Esprit,  M.  D.  XLY.  De  29  pages. 

Ioyeuse  farce  a  trois  personnages  D^un  Curia  qui 
trompa  par  finesse  la  femme  d^un  Laboureur.  A 
Lyon,  1595.  De  22  pages. 

Tragi-comédie  des  enfans  de  Tvrlvpin  malhev^ 
revx  de  natvre ,  etc.  A  Rouen ,  chez  Abraham 
Couslurier,  etc.  De  34  pages. 

Farce  ioyevse  et  récréative  de  Poncette  et  de  VA^ 
movrevx  transy.  A  Lyon ,  par  lean  H argverite. 
M.  D.XCV.DelOpagPs. 


NOTES  DR  LA   PRÉFACB/ 


It 


Wareé  layevs»  9CprùfttabXt  à  Wkckaeun,  conf  «nonf  la 
ruiê,  meêckaneetë  et  obstination  d^auewMS  fsm- 
me$,  par perionnages.  M.  D.  XGVI.  De  14  pages. 

Sensuyt  vng  beau  myêtirê  de  Noêtre  Dame  a  la 
Umege  de  sa  très  digne  Nàtiuite  d'vne  Jeune 
Fille  la  g^elle  se  voulut  habandoner  a  peehepour 
nourrir  son  Père  et  sa  Mère  en  leur  extrême  pou^ 
urete  et  est  a  xviij  personnaiges  dont  les  noms 
sensufptent  cy  après.  On  les  Tend  a  Lyon  auprès 
Noatre  Dame  de  Confort  chez  Olioler  Amoidlet. 
1543.  De  112  pages. 

Celte  pièce  et  les  deax  préoédeolei  ont  été  publiées 
par  le  même,  À  quinze  exemplaires. 

Le  crt  et  proclamation  pcblicque  :  pour 
iouer  le  mistere  des  Actes  des  Âpostres» 
en  la  Ville  de  Paris  :..  On  les  vend  à  Pa- 
ris, en  la  rue  neufue  nostre  dame  :  à  ren- 
seigne sainct  iehan  Baptiste,  près  saincte 
Geneniefue  des  Ardens  :  en  la  bouticque 
de  Denys  lanot.  1541.  Paris  ^  Silveslre 
{imprimerie  de  Pinard)  »  1830.  In-S**,  tiré 
à  42  ex.,  sur  papier  de  Hollande,  papier 
de  Chine  et  sur  vélin. 

DiscovRS  FACETiEvx  des  hommes  qvi  font 
saller  leurs  femmes,  à  cause  qu  elles  sont 
trop  douces.  Lequel  se  iouê  à  cinq  per- 
sonnages... il  ltot;eii.  Chez  Abraham  Cous- 
turier  (sans  date).  Paris,  SHvestre  (im- 
primerie  de  Pinard),  1830.  Petit  in-8'', 
tiré  à  42  ex.,  sur  papier  de  Hollande , 
papier  de  Chine  et  sur  vélin. 

La  Farce  des  Theologastres  a  six  person- 
nages. Mouuellement  imprime  jouxte  la 
copie.  H.  D.  CCC.  XXX.  in -8%  de  34 
pages. 

Suivant  un  aris  placé  au  verso  du  titre,  cette  édi- 
tion a  été  tirée  à  soiiante-quatre  exemplaires,  savoir  : 
doqoante  sur  grand  papier  vélin ,  dix  sur  papier  de 
Hollande  et  quatre  sur  papier  de  couleur.  L'avis  préli- 
minaire est  signé  des  initiales  G.  D.,  qui  désignent 
H.  Duplessis. 

Moralité  nouvelle  à  deux  personnages  de 
la  prinse  de  Calais  ;  c'est  à  sçavoir  d'un 
Françoys  et  d'un  Angloys.  {L'Indicateur 
de  Calais,  journal  politique,  Hlléraire  et 
commerciaL)  2*  année^,  n*"  68»  9  janvier 
1831.  Feuilleton. 

Tiré  du  manuscrit  du  duc  de  la  Vallière,  publié  en 
entier  chez  Techener. 


Tragédie  Françoise  ,  à  liuict  personnages  : 
traictant  de  l'amour  d'vnSeruiteur  enuers 
sa  Maistresse,  et  de  tout  ce  qui  en  aduint. 
Composée  par  H.  lean  Bretog,  de  S.  Sau- 
ueur  de  Dyne.  A  Lyon,  par  Noël  Grantion. 
1571  {Imprimerie  de  Gamier  fils,  à  Char- 
tres, 1"  avril  1831).  Petit  in-8'  de  42  feuiU 
lets,  plus  un  feuillet  contenant  une  note 
signée  par  l'éditeur  G.  D.  (G.  Duplessis), 
et  trois  pages  renfermant  une  petite  pièce 
de  vers. 

Cet  ouvrage  a  été  tiré  à  soixante  exemplaires  sur  di- 
vers papiers. 

Lyon  marchant  Satyre  Françoise.  Sur  la 
comparaison  de  Paris,  Rohan,  Lyon,  Or- 
léans, et  sur  les  choses  mémorables  de- 
puysLanmil  cinq  cens  vingtquatre.  Soubz 
Allégories,  et  Enigmes  Par  personnages 
mysticques  iouée  au  Collège  de  la  Trinité 
a  Lyon.  1541.  M.D.  XLIL  On  les  vend 
a  Lyon  en  rue  Uerciere  par  Pierre  de 
Tours.  Paris,  Silveslre  { imprimerie  de  Pi^ 
nard),  1831.  Petit  in-8*,  tiré  à  42  ex.,  sur 
papier  de  Hollande,  papier  de  Chine  et 
sur  vélin. 

MoRALrrE  tressingcliere  et  tresbonne  des 
Blasphémateurs  du  nom  de  Dieu  :  Ou 
sont  contenus  plusieurs  exemples  et  en- 
seignemens  Alencontre  des  maulx  qui 
procèdent  a  cause  des  grans  iuremens 
et  blasphèmes  qui  se  commettent  de 
iour  en  iour  Et  aussi  que  la  coustume 
nen  vault  riens  Et  quilz  fiuent  et  fine- 
ront  tresmal  silz  ne  sen  abstinent.  Et  est 
ladicte  moralité  a  dixsept  personnaiges  \ 
etc.  —  Cy  finist  la  Moralise  tr^ssinguliere 
des  Blasphémateurs  du  pom  de  Dieu...  Im-. 
primée  Qouueliement  a  Paris  pour  Pierre 
Sergent  libraire  demeurant  a  Paris  eq 
la  rue  neufue  qostre  dame  a  lenseigne 
sainct  Nicolas.  Paris,  Silvestre  {imprime- 
rie de  Crapelet),  1831.  ln-4%  format  d'ar 
genda,  papier  de  Hollande. 

La  réimpression,  copie  figurée,  de  oe  volume,  pour 
lequel  il  a  été  gravé  et  fondu  des  caractères  semblables 
à  ceux  du  seul  exemplaire  connu  de  cette  M oraUté , 
qui  appartient  À  la  Bibliothèque  royale^  a  été  tirée  è 
qu^tre-vingl-dix  exemplaires  numérotés  à  la  presse. 
Les  frais  de  cette  réimpression  ont  été  faits  par  M.  le 
prince  d'EssHng. 


NOTKS   DE    LA    PRÉFACE. 


Poésies  des  XY^  et  XVI*.  Siècles,  pu- 
bliées d'après  des  Editions  Gothiques  et 
des  Manuscrils.Parû,  Silvestre{imprimeric 
de  Crapelet)^  M.dccc.xxx. — M.dccc.xxxij. 
Grand  in-8*. 

Ce  Tolume,  imprimé  sur  deux  papiers  difTérens,  n'a 
été  tiré  qo'à  cent  exemplaires  numérotés  a  la  presse. 
Entre  autres  pièces»  il  contient  les  suivantes  : 

La  Foret  du  Munyer  de  qui  le  Deablê  emporte 
lame  en  enf fer,  par  André  de  la  Vigne; 

Moralité  de  Utueugle  et  du  boiteux,  par  André  de 
la  Vigne; 

La  Farce  de  la  Pippee. 

Ces  pièces  sont  ici  publiées ,  pour  la  première  foi$ , 
par  les  soins  de  M.  Francisque  Michel,  d'après  les 
manuscrits  de  la  Bibliothèque  Royale.  M.  Rajuouard  a 
rendu  compte  de  ce  volume  dans  le  Journal  des  5n- 
t?anf  Juillet  4833,  p.  585. 

Comédie  deseignb  Petreet  seignb  Ioan  (en 
patois  du  Daupliinc).  A  Lyon^  Par  Be- 
noist  Rigaud,  1580.  Paris,  Silveslre  (im- 
primerie de  Pinard),  1832.  Petit  in-8\ 
tiré  à  42  ex.«  sur  papier  de  Hollande,  pa- 
pier de  Chine  et  sur  vélin. 

Le  MYSTERE  DE  Griselidis  inarquis  de  sa- 
luses  par  personnaiges  Nouuellcment  im- 
prime a  Paris.  —  Cy  finisl  la  vie  de  Griseli- 
dis, Nonuellement  Imprimée  a  Paris  pour 
JebanBonfonsdemourantenlarueneurue 
nostre  Dame  a  [enseigne  sainci  Kicolas. 
(Sans  date.)  Pari»,  SHvealre {imprimerie  de 
Pinard),  1832.  Petit  in-4o,  figure  en  bois. 

Cet  ouvrage  a  été  Uré  à  42  ex. ^  sur  papier  de  Hol- 
lande, papier  de  Chine  et  sur  vélin. 

Le  Dialogue  du  Fol  et  du  Sage.  {A  Paris, 
chez  Simon  Ca/warin,  sans  date).  A  Paris, 
chez  Silvestre  {itnprimerie  de  Pinard),  1 833. 
Petit  in-8°,  imprimé  sur  papier  de  Hol- 
lande à  dix  exemplaires,  et  sur  papier  de 
Chine  à  quatre  exemplaires. 

Réimpression,  copie  figurée,  faite  aux  frais  de  M.  le 
prince  d'Essling,  et  tirée  à  quarante  exemplaires  nu- 
mérotés à  la  presse. 

Lblaz  damour  DiuiN  a  viii  personnages  cesl 
a  scauoir  Cliarite  Jesucrist  Lame  Jus- 
tice Vérité  Bonne  inspiracion.  Les  filles 
de  syon  Les  pécheurs.  —  Cy  finist  le  laz 
damour  diuin  nonuellement  imprime  a 


I 


rouen  pour  Thomas  laisne  demoiirant<iti 
dit  lieu  (sans  date).  Partj,  Silvestre  (impri- 
merie de  Pinard),  1833.  Petit  in-8%  tiré  à 
42  ex.,  sur  papier  de  Hollande,  papier  de 
Chine  et  sur  yélin. 

Moralité  du  mauuais  Riche  et  du  Ladre  ,  à 
douze  personnages.  A  Paris,  chez  Silvestre 
(imprimerie  de  Pinard),  1833.  Petit  in-8", 
imprimé  sur  vélin ,  sur  papierde  Hollande, 
sur  papier  de  Chine  et  sur  papier  de 
Rives. 

Réimpression,  copie  figurée,  faite  aux  frais  de  M.  le 
prince  d'Essling,  et  tirée  à  quarante  exemplaires  nu- 
mérotés à  la  presse. 

Moralité  novvelle  très  frvctvevse  ,   de 

L*£NFANT    DE    PERDITION,    qui    pendit    SOH 

père,  et  tua  sa  mère  :  et  comment  il  so 
désespéra  ,  à  sept  personnages.  ^4  Lyon, 
par  Pierre  Rigavd ,  1608.  Paris,  Silveslre 
(imprimerie  de  Pinard),  1833.  Petit  in-8*, 
tiré  à 42  ex.,  sur  papier  de  Hollande,  pa- 
pier de  Chine  et  sur  vélin. 

Le  Mystère  de  S^-Christophle  ,  publié 
par  la  Société  des  Bibliophiles  françnis. 
A  Paris,  de  l'imprimerie  de  Firmin  Didol 
frères,  1834.  Grand  in-8**,  non  paginé. 

Cette  réimpression  a  été  publiée  parMM.  H.  de  Chà- 
teaugiron  et  Artaud. 

Moralité  de  la  vendition  de  Joseph  filz 
DU  patriarche  Jacob,  commont  ses  frères 
esmeuz  pur  enuyc ,  s'assemblèrent  pour 
le  faire  mourir,  cic,  —  Cv  finist  la  Moralité 
de  la  vendition  do  Joseph  filz  du  patriar- 
che Jacob  Nonuellement  imprimée  a  Pa- 
ris pour  PieiTe  sergent  Demourant  en 
la  Rue  neufue  nostre  Dame  a  lenseigne 
sainct  Nicolas.  APariSy  chez  Silveslre  (im* 
primerie  de  Pinard),  1835.  In-4»,  format 
d'agenda,  papier  de  Hollande. 

Cette  réimpression,  copie  figurée,  faite  aux  frais  de 
M.  le  priDce  d'Essling,  d'après  le  seul  exemplaire 
connu,  qui  appartient  à  la  Bibliothèque  Ruyale,  na  été 
tiré  qu'à  quatre- vingt-Kiix  exemplaires  numérotés  à  la 
presse,  dont  quatre  sur  vélin. 

Le  mi  rouer  et  exemple  Moralle  des  km- 
FANS  ingratz  pour  lesqlz  les  pères  et  me- 


NOTES   DE   LA   PREPACfS. 


XI 


res  se  destraisent  pour  les  augmeter  qui 
en  la  fin  les  descongnoissent.  Aix,  de 
l'imprimerie  de  Pontier^  éditeur ^  rue  des 
Jardins,  14.  —  Mars  1836.  Petit  in-8». 

Cette  moraltté  à  dU-hnil  personnages,  composée  par 
Tjroo,  se  compose  de  179  pages,  et  n'a  été  tirée  qu'à 
soixante -six  eiemplaireg  sur  divers  papiers  et  sur 
rélin. 

Mystère  de  saint  Grespin  et  saint  Gres- 
piNiENy  publié  pour  la  première  fois,  d'a- 
près un  manuscrit  conservé  aux  Archives 
du  royaume ,  par  L.  Dessalles  et  P.  Gha- 
baille.  A  Paris,  chez  Silvestre  {imprimerie 
de  Terzuolo),  1836.  Grand  in-8''  orné  d'un 
fac  timUe, 

Édition  tirée  à  deux  cents  exemplaires  numérotés  à 
la  presse,  dont  quinze  sur  papier  de  Hollande,  neuf  sur 
papier  de  Chine  et  un  sur  vélin. 

Il  me  parait  que  cet  ouvrage  n'a  rien  de  commun 
avec  celui  que  possède  M.  de  Soleinne.  Ce  dernier  n'est 
pas  divisé  en  lÎTresni  même  en  journées,  et  il  finit  par 
les  vers  suivans  : 

Po«r  ec,  boonet  gto9,  aoat  Toat  priooa 

Qoe  ayez  en  to>  «leTocions 

l>cs  benoiz  corps  MÎna  devant  diz, 

Qui  mcnlenant  en  fierté  mya 

Sont  et  poaet  reTcranmenti 

Et  levr  prion  dévotement 

Que  apria  ceate  mortelle  vie 

Noaameatent  en  lenr  compagnie.  Amen. 

Poésies  FRANçoiSES  de  J.  G.  Alione  (d'Asti), 
composées  de  1494  à  1520;  publiées  pour 
la  première  fois  en  France,  avec  une  no- 
tice biographique  et  bibliographique,  par 
J.  G.  Brunet.  Paris,  'chez  Silvestre  {impri- 
merie de  Terzuob),  1836.  Petit  in-S"",  orné 
d*un  foc  simile» 

Cette  édition  a  été  tirée  à  cent  huit  exemplaires  nu- 
méroCés  à  la  presse,  dont  dix  sur  papier|de]  Hollande 
et  trois  sur  papier  de  Chine.  Elle  renferme,  \  à  partir 
de  la  signature  F.  t.,  deux  pièces  dont  voici  le  titre  : 

Fmta  de  la  doua  ehi  $$  eredia  hauere  wia  roba  de 
vêlmlo  dal  fronxoao  aiogiaio  in  easa  soa. 

Pana  del  fransoso  àlogialo  a  lostaria  ]del  lomn 
hardo,  a  trê  perwfmagij. 

Ho&AUTÉ  DE  Mfjif DUS,  Garo,  Dbmoh ia.  Farce 
des  deux  Savetiers.  Paris,  de  timprime- 
rk  de  Ffrmtn  Bidot.  M.  DGCG.  XXVII. 
in*folio  oblong,  format  d'agenda,  de  15 
feaillets. 

Cette  pQUiculofn,  dédiée  à  M.  Yan  Praet,  est  signée 
en  deox  endroits  D.  de  L.  (Durand  de  Lançon). 


Mystères  in&dits  du  quinzième  siècle  , 
publiés,  pour  la  première  fois,...  par 
Achille  Jubinal,  d'après  le  mss.  {sic)  uni* 
que  de  la  Bibliothèque  Sainte-Geneviève. 
Paris ,  Techener,  etc.  M  DGGG  XXXVII , 
deux  volumes  in-8». 

Recueil  de  Farces,  Moralités  et  Sermons 
Joyeux  ,  publié  d'après  le  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  Royale,  par  Leroux  de  Lincy 
et  Francisque  Michel.  Paris,  Tecliener, 
1837.  Quatre  vol.  in-12,  tirés  à  soixante- 
seize  exemplaires.  Voici  la  table  de  cette 
collection,  telle  qu'elle  se  trouve  en  tête 
du  tome  1*\  Nous  avons  seulement  rangé 
les  pièces  suivant  l'ordre  qu'elles  occu- 
pent dans  les  volumes. 

Tome  premier. 

Ro  f .  Monolog^ue  nouueau  et  fort  récréatif  de  la  Fille 
basteliere. 

2.  Sermon  ioyeulx  des  iiij  Tens. 

3.  Sermon  d'yn  Cartier  de  mouton.     . 

4.  Monologuç  de  Memoyre  tenant  en  sa  main  rng 

monde,  etc. 

5.  Faroe  nouuelle  a  deulx  personnages,  c'est  a 

sçauoir  :  l'Homme  et  la  Femme  ;  et  est  la 
Farce  de  l'Arbalestre. 

6.  Moralité  nouuelle  a  deulx  personnages,  de  la 

prinse  de  Calais,  etc. 

7.  Farce  a  deulx  personnages,  du  riel  Amonreulx 

et  du  ieune  Amoureulx. 

8.  Farce  ioyeuse  a  deulx  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir :  vng  Gentil-homme  et  son  Page  lequel 
deuyenl  laqués. 

9.  Inuitatoyre  bachique  :  Venite  potetnw, 

10.  Moralité  a  troys  personnages,  c'est  a  sçauoir  : 
Eooye,  Estât  et  Simplese. 

il.  Farce  a  deulx  personnages,  c'est  a  sçauoir  : 
deulx  Gallans  et  vne  Femme  qui  se  nomme 
Sancté. 

iS.  Farce  ioyeuse  a  iîj  personnages^  c'est  a  sça- 
uoir :  vn  Aueugle  et  son  Yariet  et  vne  Tri> 
piere. 

f  B.  Dyalogue  de  Placebo  pour  un  homme  seul. 

14.  Moralité  a  deulx  personnages,  c'est  a  sçauoir  : 

l'Eglise  et  le  Commun. 

15.  Farce  nouuelle  a  sept  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir: la  Reformeresse,  le  Sergent,  le  Prebs- 
tre,  le  Praticien,  la  Fille  desbauchée,  TA- 
mantverolé,  et  le  Moynne.  La  Reformeresse 
commence  ;  et  se  nomme  la  Force  des  pour e$ 
deabies. 

16.  Moral  a  quatre  personnages,  c'est  a  sçauoir  : 


XII 


NOTES  BB   LA   PRÉFACE. 


l'Age  d'or,  l'Age  d'argent,  l'Age  d'train  et 
l'Age  de  fer. 

17.  Farce  a  vj  personnages,  c'esià  sçaaolr  :  la  Re- 

fonneresse,  le  Badin  et  iij  Gallans  et  vn  Clerq. 

18.  Sermon  ioyealx  pour  rire. 

19.  Farce  a  cinq  personnages,  c'est  a  sçauoir  :  1> 
Pèlerinage  de  Mariage.  Le  Pèlerin,  les  troys 

et  le  ieane  Pèlerin. 


90.  Faree  a  .r.  personnages,  c'est  a  sçauoir:  le 
Gousturier  et  son  Variât,  deidx  ieunes  Filles 
et  rne  Vielle. 

ai.  Farce  nouaelle  a  troys  personnages,  c^est  a 
scauoir  :  leSoutd,  son  Varlet  et  l'Yurongne. 

3â.  Farce  nouaelle  a  cinq  personnages ,  c'est  a 
sçauoir  :  la  Mère,  la  Fille,  le  Tesmoing»  l'A- 
moureux et  TOttcial. 

S3.  Moralité  nounelle  a  troys  personnages,  c'est  a 
sçauoir  :  l'Eglise ,  Noblesse  et  Poureté  qui 
font  la  lesiue. 


Tome  deuxième. 


N*24.  Moralité  a  quatre  personnages^  c'esta  sçauoir: 
le  Ministre  de  l'Eglise,  Noblesse,  le  Labou- 
reur et  Commun. 

25.  Moralité  du  Porteur  de  Pacience  a  cinq  per- 

sonnages ,  c'est  a  sçauoir  :  le  Maistre ,  la 
Femme,  le  Badin,  le  premier  Hermite,  le 
ij«  Hermite. 

26.  Farce  ioyeuse  a  cinq  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir :  troys  Galaos ,  le  Monde  qu'on  faict 
paistre,  et  Ordre. 

37.  Farce  nouuelle  a  six  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir :  deux  Gentilz-hommes,  le  Mounyer,  la 
Munyere,  et  les  deuix  femmes  des  deux 
Gentilz-bommes,  abillex  en  damoyselles...  et 
est  la  Farce  du  Poulier, 

28.  Farce  nouuelle  a  cinq  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir :  la  Mère  de  ville,  le  Varlet,  le  Garde- 
pot,  le  Garde-nape,  le  Garde-cul. 

29.  Farce  pouuelle  a  quatre  personnages,  c'est  a 

jçauoir  :  mesire  Jean,  la  Mère  de  taquet  qui 
est  badin. 

SO.  Farce  du  Reporteur,  a  quatre  persoimages, 
c'est  a  sçauoir:  le  Badbi,  la  Femme,  le  Mary 
et  la  Voyesine. 

81.  Farce  ioyeuse  a  six  personnages,  c'esta  sça- 
yoir:  leban  de  Lagny  badin,  messire  le- 
ban,  Tretaulde ,  Oliue ,  perette  Yenex-tost 
et  le  luge. 

32.  Moral  ioyeux  a  quatre  personnages,  c'est  a  sça- 
uoir :  le  Ventre,  les  ïambes,  le  Cœur,  et  le 
Chef. 

38.  La  Farce  des  Veaux,  louée  douant  le  Roy  en 

son  entrée  a  Rouen. 

34.  Feroe  de  deulx  Amoureui ,  recreatis  et  ipyeux. 


86.  Moral  a  cinq  personnages,  c'est  a  sçauoir  :  le 

Fidelle,  le  Ministre,  le  Suspens,  Prouideoce 
dluine,  la  Vierge. 

30.  Farce  nouuelle  a  cinq  personnages ,  c'est  a 
sçauoir  :  troys  Brus  et  deulx  Hennîtes. 

87.  Farce  nouuelle  a  duq  personnages ,  <fest  a 

sçauoir  :  l' Abbeesse,  seur  de  Bon-Ceear,  seur 
Esplourée,  seur  Safrete  et  seur  Fesue. 

38.  Faree  ioyeuse  a  quatre  personnages,  c'est  a 
sçauoir  :  le  Médecin,  le  Badin,  la  Femme  (la 
Chambrière). 

80.  Farce  nouuelle  a  quatre  personnages,  c'est  a 
sçauoir  t  troys  Gallans  et  tu  Badin. 

40.  Farce  nouuelle  a  quatre  personnages,  c'est  a 
sçauoir  :  troys  Commères  et  tu  Vendeur  de 
liures. 

Tome  troiiième, 

N»  41 .  Moral  a  six  personnages,  c'est  a  sçauoir:  le  La- 
xare.  Marte  seur  du  Lazare,  laoob  seruileor 
du  Lazare ,  Marye  Madalaine  et  ses  deulx 
Seurs. 

42.  Moralité  a  quatre  personnages,  c'est  a  sçauoir  : 

Chasoun,  Plusieurs,  le  Temps  qui  oourt,  le 
Monde. 

43.  Sermon  ioyeulx  de  la  FiUe  esgarée. 

44.  La  Farce  du  Poulier,  a  quatre  personnages. 

c'esta  sçauoir  :  le  Maistre,  la  Femme,  l'Amou- 
reulx  et  la  Voysine. 

45.  Morallité  a  six  personnages ,  c'est  a  sçauoir  : 

Nature,  Loi  de  rigueur,  diuin  Pouuoir, 
Amour,  Loi  de  Grâce,  la  Vierge. 

46.  Farce  nouuelle  de  la  Boulailie,  a  iij  ou  iiîj  ou  a 

•T.  personnages ,  c'est  a  sçauoir  :  le  Mère 
da  Badin^  le  Youesin  et  son  Filx,  et  la  Ber- 
gère. 

47.  Farce  nouuelle  et  fort  Ioyeuse  a  cinq  person- 

nages, c'est  a  sçauoir  :  les  Bâtards  de  Caulx, 
la  Mère,  l'Aine  qui  est  Henry,  le  petit  Colin, 
i'EscoUier  et  la  FiUe. 

48.  Moral  de  tout  le  Monde,  a  quatre  personnages, 

c'est  a  sçauoir  :  le  premyer  Compaignoo, 
le  deuxiesme  et  troisyesme  Gompaignon. 

49.  Farce  nouuelle  a  quatre  personnages,  c'est  a 

sçauoir  :  Science,  son  Clerq,  Asnerye  et  son 
Clerq  qui  est  Badin. 

50.  Farce  nouuelle  a  quatre  personnages,  c'est  a 

sçauoir  :  la  Femme ,  le  Badin  son  mary,  le 
premyer  Youesin  et  le  Deuxiesme. 

51.  Moral  a  cinq  personnages,  c'est  a  sçauoir  : 

l'Homme  fragiUe ,  Oonoipiseenoe ,  la  Loy, 
(Foi,)  Grâce. 

52.  Farce  nouuelle  a  iiij  personnalges,  c'est  a  sça- 

uoir :  Lucas,  sergent  boiteux  et  borgne,  le 
bon  Payeur,  et  Fyne-Myne  femme  du  ser- 
gent, et  le  Yert-Gali)nt. 


NOTES  DE  LA   PRÉFACE. 


XIII 


53.  Farce  noouelle  et  fort  ioyeuM  a  quatre  per-    i 
sonnages,  c'eat  a  açaaotr  :  Le  Retraiet,  Le 
Mary,  la  Femme,  Guillot  et  l'Amoureuh. 

M.  Farce  ioyeuse  a  quatre  personnages ,  c'est  a 
sçauoir  :  Robinet  badin,  la  Femme  vefue, 
la  Gommere,  et  TOnde  Mldianlt  onde  de 
RobîneL 

55.  Farce  noaodle  a  quatre  personnages,  c'est  a 
sçauoir  :  l'Auantareulx  et  Guermouset,  Guil- 
lot et  Rignot. 

56  Moralité  a  six  personnages,  c'est  a  sçauoir  : 
Heresye,  Frère  Symonye,  Force ,  Scandalle, 
Procès,  l'Eglise. 

57.  Faroe  nonuelle  a  troys  personnages ,  c'est  a 

sçauoir  :  la  Mère,  le  Filx,  lequd  veult  estre 
prebstre,  et  l'Examynateur. 

58.  Monologue  seul  du  Pèlerin  passant,  composé 

par  maistre  Pierre  Taserye. 

58.  Farce  nouueilé  a  quatre  personnages,  c'est  a 
sçauoir  :  le  Trodieur  de  Maris,  la  premyere 
Femme,  la  ij«  Femme  et  U  ly*  Femme. 

Tome  quatrième* 

No  60.  Farce  ioyeose  a  quatre  personnages,  c'est  a 
sçauoir  :  la  ieune  Fille,  la  Maryée,  la  Femme 
vefne  et  la  Religieuse;  et  sont  les  Mal<x>n- 
tentes. 

61.  Moral  a  troys  personnages,  e^est  a  sçauoir  :  l'Af- 
fligé, Ignorance  et  Gongnoisance. 

63.  Faite  nouuelle  de  Frère  Phillebert,  a  iilj  per- 
sonnages, c'est  a  sçauoir  :  frère  FiUebert,  la 
Voyesine,  la  Maistresse ,  Perrette  Yene^ 
Tost. 

63.  Farce  moralle  et  ioyeuse  des  Sobre-sols,  en- 

tremeslez  avec  les  Syenrs  d'ais ,  a  tj  per- 
sonnages, cTest  a  sçauoir  :  .v.  Galans  et  le 
Badin. 

64.  Farce  ioyeuse  des  Langues  esmoulues  pour 

aooir  parlé  du  drap  d'or  de  Sainct  Viuien,  a 
TJ  personnages ,  c'est  a  sçauoir  :  l'Esmou- 
leur,  son  Varlet,  la  première  Femme,  la 
deusiesme  Femme,  la  troysiesme  Femme 
et  la  quatriesme  femme. 

65.  Farce  nouuelle  a .  t.  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir :  les  deulx  Sonpiers  de  Mouille,  la  Femme 
soopiene,  l'Huissier  et  l'Abé. 

06.  Farce  morale  des  trois  Pellerins  et  Malice. 

67.  Farce  moralle  a  quatre  personnages,  c'est  a 

sçauoir  :  Marche-beau,  Galop,  Amour  et  Con- 

ooyiisse. 

66.  Farce  Ioyeose  a  .v.  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir :  le  Maistre  d'Escolle,  la  Mère  et  les  troys 
Esoolfiers. 

69.  Faroe  ioyease  a  .v.  personnages,  c'est  a  sca- 

aoir  :  le  Bateleur,  son  Yarlet,  Binete  et  deulx 
FeoMs. 

70.  Farce  nouuelle  a  .v.  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir :  le  Marchant  de  pommes  et  d'eulx, 
TApoincteur  et  Sergent  et  deulx  Femmes. 


71.  Farce  ioyease  a  quatre  personnages,  c'est  a 
sçauoir  :  iij  Gallans  et  Pblipot. 

73.  Farce  moralle  a  .v.  personnages,  c'est  a  sça- 

uoir: Mestler,  Marchandise,  le  Berger,  le 
Temps  et  les  Gens. 

78.  Faroe  ioyeuse  a  cinq  personnages,  c'est  a  sça- 
uoir: le  Sauatier,  Marguet,  laquet ,  Proser- 
pine  et  l'Oste. 

74.  Remonstrance  a  vue  compaignie  de  venir  voir 

jouer  Farces  ou  Moralités. 

BuHBz  Santez  Nonn,  ou  Vie  de  sainte 
Nonne,  et  de  son  fils  saint  Devy  (David), 
Archevêque  de  MeneTie,  en  519;  mystère 
composé  en  langue  bretonne  antérieure- 
ment au  XII' siècle,  publié  d'après  un  ma- 
nuscrit unique,  avec  une  introduction  par 
l'abbé  Sionnet,  et  accompagné  d'une  tra- 
duction littérale  de  M.  Legonidec,  et  d'un 
fac  simile  du  manuscrit.  Parts,  Merlin^ 
1837.  In-8^ 

EbLARii  Versus  et  Ludi.  Luletiœ  Paristo^ 
rum,  apud  Techener  biàliopolam,  M  DGCC 
XXXVIII.  In-16,  de  xy-61  pages,  plus  un 
feuillet  de  table,  à  la  fin. 

La  Diablerie  de  Ghaumont,  ou  Recherches 
Historiques  sur  le  grand  pardon  général 
de  cette  ville,  et  sur  les  bizarres  cérémo- 
nies et  représentations  à  personnages  aux- 
quelles cette  solennité  a  donné  lieu  de- 
puis le  X  V«  siècle  ;  contenant  les  Mystères 
de  la  nativité,  de  la  vie  et  de  la  mort  de 
H.  saint  Jean  Baptiste  :  par  Emile  Joli- 
bois.  A  Chaumont^  chez  Miot,  etc.,  1838. 
In-8'',  de  155  pages,  plus  deux  feuillets  de 
titres. 

Moralité  de  Mdmdus,  Garo,  Demonia,  à 
cinq  personnages.  Farce  des  deux  Save- 
tiers, à  trois  personnages.  A  Parti,  chez 
Silvestre,  1838.  In-4'',  format  d'agenda. 

Cette  réimpression,  donnée  par  l'éditeur  de  la  pre- 
mière, est  dédiée  à  la  mémoire  de  M.  Van  Praet. 

La  FARCE  JOYEUSE  DE  Martih  Bâton  qui 
rabbat  le  caquet  des  Femmes  :  et  est  à 
cinq  personnages, sçavoir  :  la  1 .  Commère. 
La  2.  Gommere.  Martin  Bâton.  Caquet. 
Silence.  A  Rouen,  chez  Jean  Oursel  tainé 
rue  Ecuyere,  à  l'imprimerie  du  Levant,  de 
quatre  feuillets  in-S". 


XIV 


NOTE  HK  LA  VREFACE. 


ALLEMAGNE. 

«  OBDNcifG  DES  Passionsspiels  dep  St.  Bar- 

THOLOM^ISTISTSSCHULE  ZU   FaANEFURT    AM 

Main.  » 

Cette  pièce»  qui  est  da  qoioztème  siècle,  te  troare 
insérée  dans  le  recueil  intitulé  :  «  Frankfurtisches  Ar- 
chiv  fUr  altère  deuttehe  Literatur  und  Geschichie. 
Herausgegeben  von  J.  C.v.  Fichât d,  genannt  Baur 
r.  Eyteneck,  •  Frankfurt  am  Main,  1815,  io-8°;  t.  III, 
p.  131-158. 

«  RiTus  Resurrectionis  DoMiNi  in  Canonia 
Claiistroneoburgensi  saeculis  13,  14  et  15 
observatus.  »  Inséré  dans  «  Oesterreich 
unter  Ilerzog  Albrecht  IV.  Nebst  einer 
iibersichidesJuslandesOeslerreichswaeli- 
rend  des  14iea  Jahrluinderts.  Von  Franz 
Kurz,  regul.  Chorherrn  und  Pfarrer  zu 
St.  Florian.  »  Linz,  1830,  in-8%'  tome  II, 
p.  425-427,  Beyiage  nM . 

«  GiiRiSTi  Leiden,  »  —  a  Marien  Klage,  »  — 
€  St.DoROTHEA,» — «Osterspiel;»  tels  sont 
les  litres  de  quatre  mystères  allemands 
des  XIII' -XV'  siècles,  publiés  dans  le 
recueil  intitulé  :  «  Fundgruben  fixr  Ges- 
chichte  deutscher  Spraclie  uiid  Litera- 
tur. Ileraus^^egeben  von  Dr.  Hcinrich 
Hoffmann.»  Bre$lau ,  1837,  in-S*";  t.  II, 
p.  239-  336. 

Toyez  ce  que,  dans  son  introduction  à  ces  pièces^  ce 
sarant  dit  sur  les  mystères  en  général,  morceau  eitrait 
en  partie  et  rapporté  par  M.  Thomas  Wright^  dans  ses 
Early  Latin  Mysteries. 

€  Passionsspiel.  >  Celte  pièce ,  qui  porte  la 
date  de  1437  et  qui  fut  représentée  à  Vienne 
dans  l'église  de  Saint-Etienne,  a  été  pu- 
bliée par  J.-E  Schiager,  dans  ses  t  Wie- 
ner-Skizzen  aus  dem  Miltelalter.  >  Wien, 
1836-39,  in-8°;  t.  II,  p.  16-24.  Le  même 
recueil  renferme  aussi,  tome  III,  p.201- 
378,  un  morceau  inlitulé  :  c  Ueber  die  allé 
Wiener  Komœdie,  »  où  se  trouvent  des 
pièces  ei  des  extraits  de  pièces  des  XVI- 
XVlir  siècles. 

Voyez,  pour  l'histoire  de  l'art  dramatique  en  AUe- 
mage,  au  moyen-^ge^  l'ouvrage  de  Gervinus^  inlitulé  : 
•  Geschichte  der  pocdschan  Nationalliteratur  der 
Veuischm.  »  Frankfurl  ain  Main,  igîiO,  in-S";  t.  Il, 
p.  355-570. 


boueme. 


Hrob  B03ij  (le  Sépulcre  de  Notre -Sei- 
gneur) dans  Starobyld  SMddame  (Collec- 
tion de  poésies  anciennes  bohémiennes), 
publié  par  M.  W.  Hanka  ;  Prague,  1818- 
23,  in-12;  vol.  01,  p.  82-92.  —  Anzelhus 
(Anselme),  ibid.,  p.  128-167.  — M astic- 
KAR,  ANES  Sewerin  A  RuBiif  (l'Ëpicier,  ou 
Severin  et  Rubin,  du  XIII*  siècle),  ibid., 
volume  supplémentaire  ou  5%  p.  198-219. 

ANGLETERRE. 

Tue  Pageant  of  llie  Company  of  Shere- 
men  and  ïaylors  in  Covenlry,  etc.  By 
Thomas  Sharp.  Couentry,  1817,  în-4*,tiré 
à  douze  exemplaires. 

Ancient  Mysteries  DESCRiBED,  especially  ihc 
English  Miracle  Plays.  London,  1823,  in- 
8»,  avec  figures;  cité  par  M.  E.  Morice, 
p,  4  en  note. 

A  Dissertation  on  the  Pageants  or  dra- 
matic  Mysteries  ancienlly  performed  at 
Covenlry,  by  tlie  trading  Companies  of 

•  thaï  City,  etc.  By  Thomas  Sliarp,  Coven- 
try  :  publishcd  by  Merriiew  and  Son,  etc. 
MDCCCXXV,  grand  in-4-. 

The  Towneley  Mysteries.  London  :  J.  B. 
NkhoU  and  «Son,  Parliament  Street  :  Wii" 
liam  Pickering,  Chancery  Lane,  Ce  titre  est 
précédé  de  ce  faux-titre  :  t  The  Publîca- 
tiom  of  the  Stirtees  Society,  establhhed  in 
the  year  MDCCCXXXIV.  (Gravure  sur 
bois  représentant  les  armes  de  Suitees). 
MDCCCXXXVI.  Un  volume  in-8>. 

I^.vRLY  Mysteries,  and  other  Lniin  Poems 
of  the  twelflli  and  thirleenlli  Centuries: 
ediled  from  ihe  original  Manuscripts  in 
the  British  Muséum,  and  the  libraries  of 
Oxford,  Cambridge ,  Paris,  and  Vienna. 
By  Thomas  Wright,  Esq.  M.  A.  F.  S.  A. 
of  Trinity  Collège,  Cambridge.  London: 
NichoU  and  Son,  1838,  in-8^ 

A  collection  of  Ekglisu  Miracle-Plats  or 
Mysteries;  coniaiuing  ten  Dramas  from 


NOTES  DB  LA    PRÉFACE. 


XV 


ihe  Chesler,  Coventry,  and  Towneley Sé- 
ries, yfilh  two  of  laller  Date.  To  which  is 
prefixed,  an  hislorical  Wiew  of  ihis  Des- 
cription of  Plays.  By  William  Marriott, 
Ph.  Dr.  Basel  :  Schweighauser  aud  Co,  and 
Brodhau»  and  Avenarius,  Paris^  1838,  un 
volume  in-S". 

Ktnge  Johan.  a  Play  in  iwo  Parts.  By  John 
Baie.  Edited  by  J.  Payne  Collier,  Esq.  F.S. 
A.  from  the  Ms.  of  ihe  Autlior  in  the  Li- 
brary  of  bis  Grâce  ihe  Duke  of  Devon- 
shire.  London  :  pr'mtedfor  the  Camden  So- 
ciety by  John  Bowyer  NichoU  and  Son,  Par- 
Itanient  Street.    M.  DCCC.   XXX.   Vlll. 


In.4'. 


pays-bas. 


Le  Jeu  d'Esmorâb  ,  fils  du  roi  de  Sicile , 
drame  du  XI1P  siècle,  traduit  du  flamand 
parE.  P.  Serrure.  Gand,  imprimerie  de 
D,Duvtuier  fils,  1835.  In-8  de  35  pages, 
plus  un  feuillet  de  litre. 

Altniëderljendische  Sgiiaubuehne.  Abele 
Spelen  ende  Sotternien.  Herausgegeben 
von  Hoffmann  von  Fallersleben.  Breslau, 
1838.  In-8o. 

CeUe  collection ,  qui  Tcirine  aussi  la  Pars  sexta  des 
îiorœ  Betfficœ,  du  même  auteur,  contient  neuf  pièces 
dramatiques.  M.  BofTmann  avait  publié,  auparavant, 
«lans  Ja  Pars  quinia  :  •  Een  Spel  van  Lantsloot  van 
D$nemerken  ende  die  scone  Sandrijn,  » 

Voyez  la  liste  des  pièces  dramatiques  hollandaises 
avant  le  XVI  le  siècle  dans  l'ouvrage  de  Moné,  inti- 
tulé :  Vebersicht  der  Niederltmdischen  Vôlks-Literaiur 
œUererZeit.  Tûbiogen.  1838^  in-S»,  p.  554-368. 

ESPAGNE. 

Origenes  DEL  Teatro  Espanol,  formando 
el  tomo  lo,  parte  1>  y  2*,  de  las  Obras 
de  Leandro  Fernandez  de  Moratin,  publi- 
cadas  por  la  real  Academia  de  la  Historia. 
Madrid,ÏS30;  republicadas  en  el  premier 
vol.  del  Tesorodel  Teatro  Espanol. 

Teatro  Espaï^ol  anterior  à  Lope  de  Vega. 
Por  el  Editor  de  la  Floresia  de  Rimas  an- 
tiguas  castellanas.  (J.  M.  Bôlb  de  Faber). 
Hamàurgo:  en  la  lUfreriade  Fredertco  Per- 
thés,  1832.  In-8'. 

Les  auteurs  dont  les  œuvres  se  trouvent  ici  en  par- 


tie, sont  Juao.doiËnciua,  Gil  Viceote,  Bartolemé  Ter- 
res Naharro  et  Lope  de  Rueda. 

Tesoro  del  Teatro  Espanol,  desde  su  ori- 
gen  (ano  de  1356)  hasta  nuestros  dias,  ar- 
reglado  y  divldido  en  cuatro  partes,  por 
Don  Engenio  de  Ochoa.  Paris,  1838;  ô 
volùmenesen  8*",  en  doscol.,con  retratos. 

Tomo  lo.  Compuesto  de  la  obra  de  Moralin.  Orige- 
nés  del  Teatro  Espanol,  con  una  coleccion  de  pie- 
zas  dramâlicas  anteriores  à  Lope  de  Tega ,  obra 
recienlemente  publicada  por  la  Academia  de  la 
Historia.  Llevarâ  al  fin  un  Apéndice,  formado 
por  Don  Eugenio  dé  Ocboa. 

Tomo  2o.  Teatro  escojido  de  Lope  de  Vega,  oon  un 
resùmen  de  su  vida  y  un  examen  de  sus  obras. 

Tomo  3°.  Teatro  escojido  de  Calderon  de  la  Barca , 
con  un  resàmen  de  su  vida  y  una  inlroduccion  so- 
bre los  diferenles  géneros  de  sus  coniposiciones. 

Tomo  Ao,  Teatro  escojido  de  Tirso  de  Molina,  Mira 
deMescua,  Montalvan,  Guevara,  Moreto,  Rojas, 
Alarcon,  Matos  Fragoso. 

Tomo  5».  Teatro  escojido  de  Diamanle,  La  Hoz,  Bel- 
monte,  Felipe  IV,  Leiva^  Cubillo,  Figueroa,  Za- 
raie,  Candamo,  Solis,  Zamora,  Canizares,  Jovella- 
nos,  Uuerta,  Ramon  de  la  Cruz,  Cienfuegos,  Mo- 
ralin ,  Quintaua ,  Martinez  de  la  Rosa,  Gorostiza, 
Breton  de  los  Ilerreros. 

Voyez  l'histoire  de  l'art  dramatique  en  Espagne,  par 
D.  Martinez  de  la  Rosa ,  dans  ses  Obras  Litterarias. 
Paris,  18*27^  voK  II.  Voyez  aussi  sur  l'ancien  théâtre 
espagnol  un  curieui  article  de  M.  Henri  Ternaux,  pu- 
blié dans  la  Revue  française  et  étrangère  ou  nou- 
velle Revue  Encyclopédique,  n»  de  janvier,  t.  V.  — 
n.  i,  Paris,  1838,  p.  64-78.  EnOn,  M.  Phllaréte 
Chasles  a  donné  dans  le  Jownal  des  Débats  du  ven- 
dredi 23  août  1839  un  feuilleton  sur  Bartolemé  Torres 
NaharrOr  Nous  ne  parlons  pas  ici  du  cours  de  M.  Fau- 
riel,  vu  qt^il  n'est  pas  encore  publié. 


PORTUGAL. 

OoRAS  DE  GiL  VicBNTE,  corrcctas  e  cmen- 
dadas  pelo  cuidado  e  diligencia  de  J.  Y. 
Barreto  Feio  e  J.  G.  Monteiro.  Hani' 
burgot  ^za  officina  typographica  de  Lang- 
hoff^  1834.  Trois  volumes  iD-8*. 

Comme  on  le  sait,  Gil  Vieente,  sur  lequel,  par  nue 
singulière  distraction,  on  a  inséré  deux  articles  dans  la 
Biographie  Universelle,  est  le  premier  poète  dramati- 
que du  Portugal.  Voyez  sur  cet  auteur  et  sur  la  poésie 
dramatique  portugaise  au  Wh  siècle,  le  Résumé  de 
V histoire  littéraire  du  Porfui/a/...,  par  Ferdinand  De- 
nis. Paris,  Lecointc  et  Durey,  iSIO,  in-18;p.  150-190. 

Maintenant  il  ne  nous  reste  plus  à  citer 
que  le  recueil  suivant  qui  n'est  pas  terminé. 


XYI 


NOTES  DB  LA   PIliFACB. 


Th&atre  Européen,  nouvelle  colleciion  des 
chefs-d'œuvre  des  théâtres  allemand,  an- 
glais, espagnol,  danois,  Français,  hollan- 
dais, italien,  polonais,  russe, suédois,  etc. 
Paris,  Ed.  Guérin  et  comp.,  1835,  deux 
volumes  in-8^.  Une  des  parties  de  ce  re- 
cueil, portant  pour  sous-titre  :  Théâtre 
anlérieur  à  la  renaiêsance,  contient  trois 
comédies  de  Hroswitha,  savoir  :  Abra- 
ham, Callimaque  et  Dulcitius,  traduites 
par  M.  Gh.  Magnin* 

(2)  Recherchée  sur  lei  theatrei  de  France, 
depuis  Cannée  onze  cent  soixante  et  un,  jtu- 
ques  à  présent,  par  H.  De  Beauchamps.  A 
Paris,  chez  Prault,  Père,  m.  dgc.  xxxy,  trois 
volumes  in-8*  ou  un  volume  in-4<». 

Histoire  du  Théâtre  François,  depms  son 
origine  jusqu'à  présent,  Amsterdam  et  Paris, 
M.  Dcc.xxxv.  —  M.  D.  cc  XLix,  quiuze  volu- 
mes in-8'.  Dans  la  préface  du  tome  XY, 
p.  iij  et  iv,  on  promet  trois  autres  volumes 
pour  terminer  l'histoire  du  Théâtre  Fran- 
çais jusqu'à  la  clôture  de  Pâques  1752;  ils 
n'ont  jamais  paru. 

Après  ces  ouvrages,  il  n'est  peut-être  pas 
inutile  de  mentionner  celui-ci  :  Essais  his- 
toriques sur  l'origine  et  les  progrès  de  Vart 
dramatique  en  France.  A  Paris,  m.  dgc. 
Lxxxiv-vi,  trois  volumes  in-18. 

(3)  Séance  publique  de  la  Société  Jibre  des 
BeauX'ArtSy  tenue  à  l'Hôtel-de-Ville ,  le  25 
décembre  1831,  présidence  de  M.  Cornac. 
Paris,  imprimerie  de  Poussin,  1832,  in-8°; 
p.  32  et  suiv.  Get  article,  qui  est  de  M.  Brès, 
est  suivi,  p.  39,  de  cette  note  non  moins 
remarquable  que  le  reste  :  c  Le  public  a 
vivement  témoigné  sa  satisfaction  pour  les 
recherches  curieuses  renfermées  dans  ce 
mémoire,  qui  a  excité  à  plusieurs  reprises 
rhilarité  de  l'assemblée.  > 

Nous  sommes  étonné  et  fâché  en  même 


temps,  de  trouver  des  erreurs  analogues  a 
cellesque  nous  venonsde  signaler  dansun  ar- 
ticle de  M.  A.-H.  Taillandier^  ordinairement 
si  exact  et  si  judicieux.  Voyez  les  Confrèrct 
delà  Passion,  d'après  les  registres  manuscrits 
du  parlement  de  Paris  {Revue  rétrospective', 
n.  XXII,  première  série,  t.  IV,  Paris,  1834, 
in-8';  p.  336-361. 

[4)  Les  Origines  du  théâtre  moderne  ou  His- 
toire du  génie  dramatique  depuis  le  V  jus- 
qu'au XVI'  siècle ,  précédée  d'une  introduction 
contenant  des  études  sur  les  origines  du  théâ- 
tre antique;  par  M.  Gharles  Magnin.  Tome 
I".  Paris,  chez  L.  Hachette,  1838,  in-8"; 
p.  II. 

Le  coure  entier  de  M.  Magnin  se  trouve  analjsé 
leçon  par  leçon  dam  le  Journal  général  de  r<fufrve- 
tùmpMiqiie  et  des  cours  scientifiques  etlittérairet, 
à  partir  du  numéro  du  jeudi  4  décembre  1834,  jusqu'à 
celui  du  dimanche  6  mars  1836,  ioclusirement. 

(5)  Ibidem,  p.  xx —  xxiii. 
{6)  Ibidem,  p.  xxiii. 

(7)  Fabliaux  ou  Contes  du  xn'  et  du  xiifst^- 
de,  etc.  A  Paris,  chez  Eugène  Onfroy,  u. 
Dcc.  Lxxxi,  cinq  volumes  in-18,  t.  II,  p.  162- 
154.  —Edition  de  Paris,  Jules  Renouard, 
H  Dccc  XXIX,  cinq  volumes  in-8%*  t.  II,  pag. 
220,221. 

(8)  Essai  sur  la  mise  en  scène,  depuis  les 
mystères  jusqu'au  Cid;  par  Emile  Horice. 
Paris,  Heideloff  et  Gampé,  1836,  in-12. 

L'on  peut  en  dire  autant  des  Remarqua 
sur  les  jeux  des  mystères;  faites  â  l'occasion 
de  deux  délibérations  inédites  prises  par  te  con- 
seil de  la  ville  de  Grenoble  en  1535,  relative- 
ment à  un  de  ces  jeux;  par  M.  Berriat-Saini- 
Prix.  (Mémoires  et  Dissertations  sur  les  anti- 
quités nationales  et  étrangères,  publiés  par  la 
Société  royale  des  Antiquaires  de  France. 
Tome  cinquième.  A  Paris,  chez  J.  Smiifa» 
M.  DCCC.  XXIII,  in-^":  p   1«^-*»M  ) 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


AU  MOYEN-AGE, 


LES  VIERGES  SAGES  ET  LES  VIERGES  FOLLES. 


NOTICE. 


Le  premier  qui  ait  fail  nienlion  de  ce 
mystère,  qui  nous  semble  être  du  xr  siècle,  et 
le  plus  ancien,  comme  le  seul  dans  lequel  on 
retrouve  des  parties  en  langue  vulgaire ,  est 

l'abbé  Lebeuf,  qui  en  parle  ainsi  :  c Les 

écrivains  du  xi.  Siècle  et  des  deux  sui- 
vants, profitant  de  l'invention  des  Séquences 
H  Proses  de  l'Eglise ,  firent  plusieurs  pièces 
profanes  rimées.  Les  manuscrits  de  toutes 
1^  grandes  bibliothèques  sont  pleins  de  ces 
anciennes  pièces ,  la  plupart  sur  des  sujets 
pieux.  On  y  voit  souvent  des  Tragédies  en 
rimes  latines.  Duboulay  Tait  mention  de  celle 
de  Sfùnte  Catherine  à  Tan  1146.  On  peut 
voir  ailleurs  celles  de  l'Abbaye  de  Saint  Be- 
noit. Dans  celle  de  Saint  Martial  de  Limoges 
«>us  le  Roy  Henry  L  Virgile  se  trouve  asso- 
ï'ié  avec  les  Prophètes  qui  vionnont  h  l'a- 
doration du  Messie  nouveau  ne ,  et  il  mclc 


sa  voix  pour  chanter  un  long  Betiedicamus 
rimé  par  lequel  finit  la  pièce  *.» 

Plus  tard ,  M.  Raynouard  en  publia  des 
extraits  dans  son  Choix  des  poésies  origina- 
les des  troubadours,  t.  II,  p.  139-143.  Nous 
n'avons  cru  pouvoir  mieux  faire  que  de  re- 
produire la  traduction  qu'il  a  donnée  des 
passages  en  langue  d'oc  qui  se  font  remar- 
quer dans  cette  pièce  et  qui  nous  ont  déter- 
minés à  la  placer  en  entier  à  la  tête  de  notre 
recueil. 

Elle  est  tirée  d'un  manuscrit  provenant  de 
l'abbaye  de  Saint-Martial  en  Auvergne,  où 

'  Dissertations  sur  l'Histoire  ecclésiastique  et  ci' 
vile  de  Paris,  etc.,  t.  Il,  à  Paris,  luc  Saint- Jacques, 
chez  Lambert  cl  Durand,  M.DCC.XLI,  in-1?,  p.  05. 
II  y  a  en  noie  deux  renvois  au  Mcrcui'C  «le  France; 
le  second  desquels  est  faux. 

t 


2  THÉÂTRE 

il  portail  le  n""  100,  el  qui  se  trouve  aujour- 
d'hui dans  la  Bibliothèque  du  Roi,  sous  le 
n»1139. 

Ce  manuscrit,  sur  vélin,  de  format  petit 
in-4<',  contient  en  tout  235  feuillets.  C'est  un 
composé  de  divers  ouvrages  écrits  en  ditTé- 
rcns  temps,  et  par  des  mains  différentes;  mais 
il  parait  que  ces  morceauK  ont  été  réunis  et 
reliés  ensemble  dès  le  commencement  du 
XIII*  siècle,  car  on  trouve  ça  et  là  sur  les 
blancs  des  ditTérens  morceaux  du  manu- 
scrit, des  passages  d'une  autre  écriture  que 
le  corps  de  ces  morceaux,  et  dans  laquelle 
on  a  cru  reconnaître  celle  de  Bernard  Ithier, 
archiviste  de  Saint-Martial,  au  commence- 
ment du  xiir  siècle;  cependant  comme  le 
premier  fascicule  de  ce  npécieux  volume 
contient  (fol.  2-4)  la  prose  de  saint  François, 
qui  a  pour  auteur  le  pape  Grégoire  IX,  et 
que  ce  pontife,  élu  le  19  mars  1227,  moui*ut 
le  20  août  1241,  Ton  peut  croire  que  la  tran- 
scription de  la  prose  n'a  eu  lieu  dans  ce  vo- 
lume, qu'après  la  mort  de  Grégoire,  cl 
qu'ainsi  le  manuscrit  1139  n'a  été  établi  que 
dans  la  seconde  moitié  du  xur  siècle. 

La  plus  grande  partie  du  manuscrit  con- 
tient des  morceaux  de  liturgie  et  divers 
chants  d'église,  tous  accompagnés  de  la  no- 
tation musicale.  Quelques-uns  de  ces  mor- 
ceaux paraissent  avoir  été  écrits  dans  le 
xiir  siècle,  d'autres  dans  le  xn^  Mais  la  por- 
tion la  plus  curieuse  a  été,  suivant  toutes 
les  apparences,  écrite  dans  le  xi* ,  et  même 
dans  la  première  moitié  du  xv  siècle. 

Elle  commence  au  folio  32  du  manuscrit, 
et  va  Jusqu'au  folio  118  inclusivement; 
comme  le  premier  feuillet  de  cette  portion 
ne  porte  rien  qui  indique  un  commence- 
ment, ni  le  dernier  rien  qui  indique  une  fin, 
on  doit  la  regarder  comme  un  fragment  de 
quelque  autre  manuscrit  plus  ancien. 

Depuis  le  folio  32  jusqu'au  84  ou  85,  l'é- 
criture est  certainement  la  même  ;  à  partit* 
du  folio  85,  jusqu'à  la  fin,  quoique  très-sem- 
blable, pour  la  forme  des  caractères,  à  celle 
de  la  première  portion  du  manuscrit,  elle  est 
sensiblement  plus  grosse  ;  il  semble  toutefois 
que  ce  soit  la  même;  c  est  du  moins  une 
cciilurc  à  peu  près  du  même  temps,  sauf 
(juclques  feuillets  sur  lesquels  il  se  Irouvail 


FRANÇAIS 

des  blancs,  qui  ont  été  remplis  par  une  mai» 
beaucoup  moins  ancienne. 

La  pièce  suivante  commence  au  folio  52 
recto,  et  va  jusqu'au  foho  58 ,  dont  elle  ne 
prend  que  les  quatre  premières  lignes.  Li 
notice,  qui  est  à  la  tête  du  manuscrit,  désigne 
ainsi  la  portion  du  volume  où  se  trouve  la 
pièce  en  question,  et  cette  pièce  elle-mèDie  : 

c  Fol.  32.  Varii  cantus  scripti  xi  sscculo, 
inter  quos  quidam  sunt  comici  et  epîstola^ 
farsitœ.  » 

Les  cinq  ou  six  pièces  qui  précèdent  cellr 
dont  il  s'agit,  semblent  n'avoir  avec  elle  an- 
cune  liaison. 

Ces  pièces  sont  : 

1 .°  rersus  S* m  Marie f  en  langue  vulgnirc. 

3.<>  Altui  versus. 

Jérusalem  mirabilis, 
Urbs  licalior  alÎKS, 
Quam  peimancns  obtabilis, 
Gaudenlibus  te  angelis,  etc. 

S.O  Fer  sus  (i"  tiiophe.) 

Kcsonerous  boc  nalali 
Quanlu  quodam  speciali  : 
Dcus,  or  lu  temporal  i , 
De  secreto  virginali 
Processit  bodie. 
Cessant  argumenta  perGdie  ; 
Magnum  quidem  sacramcnluro  ! 
Mundi  laclor  fit  fiementum, 
Sumens  camis  indumentum 
Ut  conférât  adjumentum 
Uumanu  generi  ; 
Cctus  indu  inirantur  supcri. 

4.0  l'crsus   (sbt)phe  unique). 

Congaudcat  Ecclcsia 
Vï'o  bec  sacra  soUcmpnia* 
El  gaudet  cum  Icticia, 
Lela  ducat  tripudia  ; 
Ergo  gaude  gaudio, 
JuYCnilis  conliOf 
AcdepaU-tsaolio, 
Virginia  in  gremio 
Cbristo  Dci  filio  ualo» 
>itjva  pucrpcrio  facto 
Guudcal  homo  (^^0- 


AU  MOYEN-AGE. 


h,^  Fgrsus  (i'' rtroplM.] 

Proroat  chorus  hodic, 
O  contio  ! 
Caniicum  leticîe, 
Oconciol 
Psallite,  condo; 
Psallat  eu  m  Irîpudîo. 

6.»  Fer  sus. 

Senescenle  mundano  fiUo 
Quem  fovebat  mentis  oblÎTio, 
Yenit  sponsus,  dÎTina  ratio  ; 
Comes  cjus  est  restauratio  ; 
Dîgna  dignis  parat  hospitia , 
Apta  comes  replet  palatia, 
Aulam  sponsus  intrat  per  hostia. 

Suil  un  second  couplet  sur  le  même  mè- 
tre, après  quoi  vient  la  rubrique  Oc  est  de 
mulieribus* 

Ajoutons  à  ces  détails  que,  dans  notre 
pièce,  chaque  ligne  de  texte  est  accompagnée 
d*une  ligne  de  musique  dont  nous  n'avons  pas 


cru  devoir  donner  la  traduction  en  notation 
moderne,  parce  que,  comme  nous  Ta  assuré  le 
bibliothécaire  du  Conservatoire  de  musique, 
M.  Bottée  de  Toulmon,  il  serait  indisi^ensable 
de  la  faire  précéder  d'une  introduction  qui  à 
elle  seule  ferait  plus  d'un  volume  in-8.  Nous 
nous  bornerons  donc  à  indiquer  cette  particu- 
larité, et  nous  ajouterons  que  nous  avons  sup- 
primé presque  tous  les  Benedicamus  de  la  fin, 
parce  qu'il  ne  nous  est  pas  évident  qu'ils  fas- 
sent partie  du  mystère  lui-même. 

Nous  terminerons  en  renvoyant,  pour  ce 
quiconcerne  les  pièces  antérieures  auxiirsiè- 
cle,  aux  Remarques  envoyéei  d'Auxerre,  sur 
tes  Speclacles  que  les  Ecclésiastiques  ou  les  Re- 
ligieux  donnoient  anciennement  au  Public  hors 
le  temps  de  l'Office,  (Mercure  de  France,  dé- 
cembre 1729,  p.  2981-2995);  hV Histoire  lit- 
téraire delà  France,  t.  VII,  p.  127;  et  à  l'ou- 
vrage de  M.  de  Roquefort,  intitulé  :  de  l'Etat 
de  la  poésie  françoise  dans  les  \iv  et  xiir  siè- 
cles, p.  257  et  258. 

F.  M. 


LES  VIERGES  SAGES  ET  LES  VIERGES  FOLLES- 


oc  EST  DB  MCLIERIBUS. 

Ubi  est  Ghristus ,  mens  dominus  et  filins 
exceisus?  Eamus  videre  sepiricrum. 
[angélus  sepulcri  custos*.] 

Quem  qneritis  in  sepulcro,  o  christicole , 
non  est  hic.  Surrexit  sicut  predixerat.  Itc , 
nontiate  discipulis  ejus  quia  precedet  vos  iu 
Galileam.  Vere  surrexit  Dominus  de  sepul- 
cro cum  gloria.  Alléluia. 

SPONSUS. 

Adest  sponsus  qui  est  Ghristus  : 

Vigilate,virgines; 

Pro  adventu  ejus  gaudent 

Et  gaudebunt  homines  ; 

Vcnitenimliberarc 

ticniium  origines, 

Unas  per  primam  sibi  matrem 

Subjugarunt  demones. 


Ceci  Dcsl  pas  dans  le  manusciil. 


CECI  EST  DES  FEMMES. 

Où  est  le  Christ,  mon  seigneur  et  fils 
très-haut?  Allons  voir  le  sépulcre. 

[l'ange  GARDIEN   DU   SÉPULCRE.] 

Celui  que  vous  cherchez  dans  le  sépul- 
cre, ô  chrétiens,  n'est  pas  ici.  II  est  res- 
suscité comme  il  l'avait  prédit.  Allez,  an- 
noncez à  ses  disciples  qu'il  vous  précédera 
en  Galilée.  En  vérité,  le  Seigneur  a  ressus- 
cité du  tombeau  avec  gloire.  Alléluia. 

^l'époux. 

Voici  répoux  qui  est  le  Christ  ;  veillez , 
vierges;  pour  son  arrivée,  les  hommes  se 
réjouissent  et  se  réjouiront;  car  il  est  venu 
délivrer  le  berceau  des  nations,  que  les  dé- 
mons avaient  réduit  sous  leur  puissance  par 
la  faute  de  la  première  mère.  C'est  lui  que 


THÉÂTRE 


Hic  est  Adam  qui  secundus 
Perpi'opheta  dicitur, 
Per  quem  scelus  primi  Âde 
A  nobis  diluilnr. 
Hic  pependit  ut  celesti 
Patrie  nos  redderet 
Ac  de  parte  inîmici 
Liberos  nos  traberet. 
Yenît  sponsus  qui  nostrorum 
Scelerum  piacula 
Morte  lavit ,  atque  crucis 
Sustulit  patibula. 

PRUDENTES. 

*Oiet,  virgînes,  aiso  que  vos  diruni , 
Aiseet  presen  y  que  vos  comandarum  : 
Atendet  un  espos,  Jhesu  Salvaire  a  nom. 

Gaire  no  i  dormet 
Aisel  espos  que  yos  hor'atendet. 

Venit  en  terra  per  los  vostres  pechet  : 
De  la  y irgine  en  Betleem  fo  net , 
E  flum  Jorda  lavet  et  luteet. 

Gaire  no  i  dormet 
Aisel  espos  que  vos  hor  atendet. 

Eu  fo  batut  »  gablet  e  lai  deniet , 
Sus  e  la  crot  batut  »  e  clau  6get  : 
Deu  monumen  deso  entrepauset. 

Gaire  no  i  dormet 
Aisel  espos  que  vos  hor'atendet. 

£  resors  es ,  TAscriptura  o  dii. 
Gabriels  soi,  en  trames  aici. 
Atendet  lo,  que  ja  venra  praici. 

Gaire  no  i  dormet 
Aisel  espos  que  vos  hor'atendet. 

FATUE. 

Hos  («t)j  virgincs,  que  ad  vos  veninuis, 
Negligenter  oleum  fundimus; 
Ad  vos  orare ,  sororcs ,  cupimus 
Ut  et  illas  quibus  nos  credimus. 
Dolentas!  chaitivas  !  trop  i  avem  dormit. 

INoSy  comités  hujus  itineris 
Et  sorores  ejusdem  gcncris , 
Quamvis  maie  contigit  miseris , 
Potestis  nos  reddere  superis. 
Dolentas!  chaitivas!  trop  i  avem  dormit. 

Paniraini  lumen  lampadibus , 


FRANÇAIS. 

le  prophète  appelle  le  second  Adam  »  et  par 
qui  le  crime  du  premier  Adam  est  détruit  eb 
nous.  11  a  été  mis  en  croix  pour  nous  ix^ndre 
à  notre  patrie  céleste  et  nous  soustraire  au 
pouvoirdudiable.il vient,  Tépouxqui,  parsa 
mort,  a  expié  et  lavé  nos  péchés,  et  a  souffert 
le  supplice  de  la  croix. 


LES   SAGES. 

Ecoutez ,  vierges ,  ce  que  vous  dirons 
Ceux  présens,  que  vous  commanderons: 
Attendez  un  époux,  Jésus  sauveur  a  nom. 

Guère  n'y  dormit 
Cet  époux  que  vous  ores  attendez. 

Vint  en  terre  pour  les  vôtres  péchés  : 
De  la  Vierge  en  Bethléem  fut  né , 
En  fleuve  du  Jourdain  lavé  et  baptisé. 

Guère  n'y  dormit 
Cet  époux  que  vous  ores  attendez, 

11  fut  battu ,  moqué ,  et  là  renié , 

En  haut  sur  la  croix  battu ,  en  clous  fiché  : 

Du  monument  dessous  reposa. 

Guère  n'y  dormit 
Cet  époux  que  vous  ores  attendez. 

Et  ressuscité  est,  l'Ecriture  le  dit. 

Gabriel  suis,  moi  placé  ici. 

Attendez-le,  vu  que  bientôt  vieihka  par  ici. 

Guère  n'y  dormit 
Cet  époux  que  vous  ores  attendez. 

LES   FOLLES. 

Nous ,  vierges ,  qui  venons  vous  trouver , 
nous   répandons  l'huile   avec  négligence  ; 
nous  désirons  vous  prier  comme  des  sœiu*s 
en  qui  nous  avons  confiance  entière. 
Dolentes  !  chétives  !  trop  y  avons  dormi. 

Nous,  compagnesdu  même  voyage  et  sœurs 
de  la  même  famille,  quoiqu'il  nous  soit  arrivé 
malheur,  vous  pouvez  nous  rendre  au  ciel. 
Dolentes  !  chétives  !  trop  y  avons  dormi. 


Donnez  de  la  lumière  à  nos  lampes,  ayez 


AU    MOYEN-AGE. 


5 


Pie  sitis  insipîentibiis , 
Puise  ne  nos  simiis  a  foribus 
Cum  vos  sponsus  vocet  in  sedibus. 
Dolentas  !  cbaitivas  !  trop  i  avem  dormit. 

PRUDENTES. 

Hos  (sic)  precari ,  precamur,  amplius 
Desinite ,  sorores ,  otius  ; 
Yobis  enim  nil  erit  melius 
Dare  preces  pro  hoc  ulterius. 

Dolentas  !  etc. 

Ac  ite  nunc ,  ite  celeriter 
Ac  vendentes  rogate  dulciter 
Ut  oleum  vestris  lampadibus 
Dent  equidem  vobis  inertibus. 

Dolenias!  etc. 

[fatue*] 

A,  misère  !  nos  hic  quid  facimus? 

Vigilare  numquid  potiiimus? 

Hune  laborem  que  {sic)  nunc  perferimus 

Nobis  nosmed  contulimus. 
Dolentas  !  etc. 

Et  de  (sic)  nobis  mercator  otius 
Quas  habeat  merceSy  quassotius. 
Oleum  nimc  quercre  venimus , 
Nègligenter  quod  nosme  fundimus. 
Dolentas!  etc. 

[prudentes*.] 
De  nostr  oli  queret  nos  a  doner; 
Ko  n'auret  pont,  alet  en  achapter 
Deus  merchaans  que  lai  veet  ester, 

Dolentas  !  etc. 

MERCATORES. 

Domnas  gentils,  no  vos  covent  ester 
Ki  lojamen  aici  ademorer. 
Gosel  queret,  nou  vos  poem  doner; 
Queret  lo  deu  chi  vos  pot  coseler. 

[Dolentas!  chaitivas!  etc.  \] 

Alet  areir  a  vostras  saje  seros , 
E  preiat  las  per  Deu  lo  glorios , 
De  oleo  fasen  socors  a  vos  : 
Faites  o  tost ,  que  ja  venra  Tespos. 

[Dolentas!  etc\] 


*  Ceci  manque  danA  le  manuscrit. 


pitié  de  notre  inexpérience,  afin  que  nous 
ne  soyons  pas  mises  à  la  porte  quand  Té- 
poux  vous  appellera  dans  ses  demeures. 
Dolentes!  chétives!  trop  y  avons  dormi. 

LES  SAGES. 

Cessez,  nous  vous  en  conjurons,  nos 
sœurs,  de  nous  prier  davantage;  car  il  ne 
vous  servira  à  rien  de  prier  plus  long-temps 
à  ce  sujet. 

Dolentes  !  etc. 

Et  allez  maintenant,  allez  vite  et  priez  dou- 
cement les  marchands  qu'ils  vous  donnent, 
paresseuses,  de  l'huile  pour  vos  lampes. 

Dolentes!  etc. 

[les  folles.] 
Ah  !  malheureuses  que  nous  sommes  !  que 
faisons-nous  ici?  Ne  pouvions-nous  veiller? 
Nous  nous  sommes  attiré  à  nous-mêmes  la 
peine  que  nous  souflrons  maintenant. 
Dolentes!  etc. 

Et  que  le  marchand  nous  donne  au  plus  vite 
l'huile  qu'il  aura,  lui  ou  son  compagnon. 
Nous  venons  maintenant  chercher  de  l'huile, 
parce  que  nous  avons  négligemment  versé 
la  nôtre. 
Dolentes!  etc. 

[les  sages.] 
De  notre  huile  demandez  a  nous  à  donner  ; 
N'en  aurez  point,  allez  en  acheter 
Des  marchands  que  là  voyez  être. 

Dolentes!  etc. 

les  marchands. 
Dames  gentilles,  ne  vous  convient  être 
Ni  longuement  ici  demeurer. 
Conseil  cherchez,  n'en  à  vous  ponvons  donner; 
Cherchez-le  de  qui  vous  peut  conseiller. 

[Dolentes!  chétives!  etc.] 

Allez  arrière  à  vos  sages  sœurs, 
Et  priez-les  par  Dieu  le  glorieux, 
Que  d'huile  fassent  secours  à  vous  : 
Faites  cela  tôt,  vu  que  bientôt  viendra  l'époux. 

[Dolentes!  chétives!  etc.] 


[fatoe.*J 
A ,  iniserc  !  nos  ad  qiiid  venimas? 

Nil  est  enim  illuc  qiiod  querimiis. 

Fatatiim  est,  et  nosvidebimus... 

Ad  niiptias  niimquam  intrabimus. 
Dolentas  !  etc. 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


Audi ,  sponse ,  voccs  plangentium  ; 
Aporîre  fac  nobis  ostium  ; 
Ciiin  sotiis  prebe  remcdiiim. 

Modo  Tcnîat  sponsus. 

GHRISTUS. 

Amen  dico, 

Vos  ignoçcOy 
Nam  caretis  lumine  ; 
Quod  qui  pergunt» 
Procul  pergunt 
Hujus  aule  lumine. 

Alet ,  chaitivas  !  alet ,  malaureas  ! 
A  tôt  jors  mais  vos  so  penas  livreas , 
En  efern  ora  seret  meneias. 


Modo  accipiant  eas  dcmones,  et  precipîtentur  în 
infemuni. 

Omnes  gentes 
Congaudentes 
Dent  cantum  leticic. 
Deus  homo  fit, 
De  domo  Davit 
Natus  hodie. 

O  Judei, 
Verbum  Deî 
Qui  negatis , 
Hominem  vestre  legis 
Teste  régis 
Audite  per  ordinem  ; 
Et  vos ,  gentes 
Non  credentes 
Peperisse  Virginem, 
Vestre  gentis 
Documentis 
Pellite  caiiginem. 


[les  rOLLBS.] 

Ah  I  malheureuses  que  nous  sommes  !  vers 
qui  venons-nous?  En  effet  il  n*y  a  rien  de  ce 
que  nous  cherchons.  Il  a  été  prophétisé  et 
bientôt  nous  verrons...  Nous  n'entrerons  ja- 
mais aux  noces. 
Dolentes!  etc. 

Ecoute,  époux,  les  voix  des  plaignans  ;  fais- 
nous  ouvrir  la  porte  ;  avec  nos  compagnes, 
donne-nous  du  secours. 

Maintenant  que  Tépouic  vienne. 

LE  CHRIST. 

En  vérité  je  vous  le  dis,  Je  ne  vous  con- 
nais pas,  car  vous  manquez  de  lumière  ;  parce 
que  ceux  qui  marchent,  marchent  loin  parla 
lumière  de  cette  cour. 


Allez,  chétives!  allez  malheureuses! 
A  toujours  désormais  vous  sont  peines  li- 
vrées, 
En  enfer  ores  serez  menées.    J 

Tantôt  que  les  démons  les  prennent  et  qu'elles 
soient  précipitées  dans  l'enfer. 

Que  toutes  les  nations  se  réjouissant  don- 
nent un  chant  d'allégresse .  Dieu  devient  hom- 
me, né  aujourd'hui  de  la  maison  de  David. 


*  Ceci  n'est  pas  dans  le  manuscrit. 


O  Juifs,  qui  niez  la  parole  de  Dieu,  écou- 
tez l'un  après  l'autre  un  homme  de  votre  loi, 
témoin  du  roi  ;  et  vous,  gentils,  qui  ne  croyez 
pas  que  la  Vierge  ait  enfanté,  dissipez  votre 
erreur  par  ce  que  vous  enseignent  les  gens 
de  votre  classe. 


AU   MOYEN-AGE. 


ISRAËL, 

Israël ,  vii*  lenis ,  inque , 
De  Christo  nosti  firme? 

Rcspomum. 
Diix  de  Juda  non  tollhiir 
Donec  adsit  qui  notetiir. 
Salntare  Dei  Verbnm 
Kxpectabunt  gentes  meciim. 

IfOYSES. 

Legislator,  bnc  propinqua. 
Et  de  Christo  prome  digna. 

Resp^msum. 
Dabît  Deus  vobis  vatem  : 
Huic  »  ut  mihi ,  aurem  date. 
Qui  non  audit  hune  audientem 
Ëxpeliitur  sua  gente. 

ISAIAS. 

Isayas ,  Tenmi  qui  scis  ^ 
VeritateiB  car  non  dicis? 

Respomum. 
Est  necesse 
Vîrga  Jesse 
De  radiée 
Provei^ 
Flos  deinde 
Surget  ittdé. 
Qui  est  spiritus  Dei. 

JEREMIAS. 

Hue  accède,  Jeremias; 
Die  de  Christo  prophetias. 

Respùmum. 

Sic  est. 

ffic  est 
Deus  noster, 
Sine  quo  non  erit  aker. 

DANIEL. 

Daniel,  indica 
Voce  prophetica 
Facta  dominica* 

Respomum. 
Sanctns  sanctorum  yeniet. 
Et  unctio  defidet. 

[abagcc.*] 
Abacuc,  Régis  celestis 
Nunc  ostende  quid  sis  testis. 

Respomum. 
Et  eiLpectavi , 
Mox  expavi 


mftDqae  au  manuscrit. 


ISRAËL. 

Israël,  homme  doux,  dis,  connais-tti  fer- 
mement quelque  chose  du  Christ? 

Réponse. 

Le  chef  n'est  pas  enlevé  à  Juda  jusqu'à  ce 
qu'il  y  en  ait  un  qui  soit  remarqué.  Les  na- 
tions attendront  avec  moi  le  Verbe  salutaire 
de  Dieu. 

MOÏSE. 

Législateur,  approche  ici,  et  parle  digne- 
ment du  Christ. 

Réponse. 

Dieu  vous  donnera  un  prophète  :  prêtez- 
lui  l'oreille  comme  à  moi.  Celui  qui  n'écoute 
pas  cet  auditeur  est  chassé  de  sa  nation. 


ISAÏE. 

Ysaïe,  qui  sais  la  vérité,  pourquoi  ne  la 
dis-tu  pas? 

Réponse. 
Il  est  nécessaire  que  la  verge  de  Jessé  s'é- 
lève de  la  racme  ;  il  en  sortira  une  fleur,  qui 
est  l'esprit  de  Dieu. 


JÉRÉIIIE* 

Viens  ici ,  Jérémie  ;  dis  des  prophéties  au 
sujet  du  Christ. 

Réponse. 

Il  en  est  ainsi.  Celui-ci  est  notre  Dieu^  11 
n'y  en  aura  point  d'autre. 


DANIEL. 

Daniel,  indique  d'une  voix  prophétique 
les  faits  du  Seigneur. 

Réponse. 
Le  Saint  des  saints  viendra ,  et  l'onction 
cessera. 

[abacuc] 
AbacuCy  montre  à  présent  quel  témoin  tu 
es  du  Roi  céleste* 

Réponse. 
Et  j'ai  attendu ,  bientôt  j*ai  été  saisi  de  la 
frayourdes  merveilles,  à  la  vue  de  ton  œuvre, 
entre  les  corps  ^e  deux  animaux. 


8 

Mctu  mirabiliiim 
Opus  tuum 
Inter  duum 
Corpus  animalium. 

DATID. 

Die  y  tu  Davit,  de  ne  pote , 
Causas  que  sunt  tibi  note. 

Respomnm . 
Universus 
Grex  conversus 
Adorabat  Domînum  y 
Cui  futurum 
Serviturum 
Omne  genus  hominum. 

Dixit  Dominus  Domino  meo  :  Sodé  ad  dex- 
tris  meis. 

SINEON. 

Nunc  Symeon  adveniat. 
Qui  responsnm  acceperat, 
Qui  non  aberet  terminum 
Donec  videret  Dominum. 

Responsum . 
Nunc  me  dimittas,  Domine, 
Finire  vitam  in  pace , 
Quia  mei  modo  cernunt  oculi 
Quem  misisti 
Hune  mundum  pro  salute  populi. 

ELISABET. 

Ulud  9  Helisabet,  in  médium , 
De  Domino  profert  eloquium. 

Respomum . 
Quid  est  rei 
Quod  me  mei 
Mater  eri  visitât? 
Mam  ex  eo. 
Ventre  meo 
Letus  infans  palpitât. 

[JOANNES   BAPTISTA*.] 

De  (sic)  Babtista, 
Ventris  cista  clausus, 
Quod  dedisti  causa 
Christo  plausus? 
Cui  dedisti  gaudium 
Profert  et  testimonium. 

RrKpomum, 
Venit  talis 
Sotularis 
Cujus  non  sum  etiam 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


DAVID. 

Dis,  6  toi,  David,  au  sujet  de  ton  petit- 
fils,  les  causes  qui  te  sont  connues. 

Réponse. 

Tout  le  troupeau  converti  adorait  le  Sei- 
gneur, que  tout  le  genre  humain  futur  devait 
sci*vir.  Le  Seigneur  a  dit  à  mon  Seigneur  : 
assevez-vous  à  ma  droite. 


Ces  mots  DC  sont  pas  dars  le  manuscrit. 


SIMÉON. 

Que  maintenant  Siméon  vienne,  auquel  il 
avaitété  répondu,  qu'il  ne  mourrait  pas  avant 
d'avoir  vu  le  Seigneur. 

Réponse, 
Maintenant  vous  me  permettez,  Seigneiu*, 
de  finir  ma  vie  en  paix,  parce  que  mes  yeux 
voient  à  présent  celui  que  vous  avez  envoyé 
dons  ce  monde,  pour  le  salut  du  peuple. 

ELISABETH. 

Elisabeth  parle  ainsi  du  Seigneur,  au  mi- 
lieu. 

Réponse. 

Qu'est-ce,  que  la*  mère  de  mon  maître  me 
visite?  car,  à  cause  de  lui,  dans  mon  ven- 
tre ,  un  enfant  joyeux  palpite. 


[  JEAN-BAPTISTE.] 

Dis,  Baptiste,  poiu*  quelle  cause,  renfermé 
dans  le  ventre  (de  ta  mère),  as-tu  donné  des 
applaudissemens  au  Christ?  Apporte  ton  té- 
moignage en  faveiu*  de  celui  pour  qui  tu  as 
manifesté  delà  joie. 

Réponse. 
Il  vient  un  soulier  tel  que  je  ne  suis  pas 
assez  bon  pour  oser  en  délier  le  cordon. 


AU   MOYEN-AGE. 


9 


Tarn  benignus 
Ut  sim  ausus 
Solvere  corrigiam. 

YIRGILIUS. 

Vates  Moro  {$ic)  gentilium, 
Dea  (sic)  Ghristotestimoninm. 

Respomum, 
Ecce  polo, 
Demissa  solo 
Nova  progenies  est. 

NABUGODONOSOR. 

Age  !  fare  os  laguene 
Que  de  Christo  nosti  vere. 

ilespoi»tim  (sic). 
Nabucodonosor,  prophetia, 
Auctorem  omnium  auctoriza. 

Respomum. 

Corn  revisi 

Très  quo  ($ic)  misi 

Viros  in  incendium, 

Yidijustis 

Inconbustis 

Mixtum  Dei  filium. 

Viros  très  in  ignem  misi, 

Quartum  cerna  (sic)  proiem  Dei. 

SI  BILL  A. 

Vere  pande  jam,  Sibilla , 
Que  de  Christo  précis  signa. 

Respomum. 

Juditii  sîgnum, 

Tellus  sudore  madescet. 

E  celo  rex  adveniet, 

Per  secla  Tuturns  scilicet, 

In  came  presens,  ut  judicet  orbem. 

Judea  incredttla , 

Cur  manens  (sic)  adhuc  inverecunda  ? 

IncoharU  benedicamus. 
Letabundi  jubiiemus  ; 
Accurate,  celebremus 
Chisti  natalitia 
Samma  letitia. 

Cam  gratia  produxit  gratanter  ; 
Mentibus  fidelibus  inluxit%  etc. 


*  Juaqu*au  fuUo  63  inclusivement  se   tiouTent 
d'autres  hymnes^  sous  la  rubrique  de  Benedicamus, 


VIRGILE. 

Virgile,  prophète  des  gentils,  donne  té- 
moignage au  Christ. 

Réponse» 

Voici  qu'au  pôle,  une  nouvelle  race  est 
descendue  sur  la  terre. 

NABtJCUODONOSOR. 

Courage  !  dis,  la  bouche  à  la  bouteille,  ce 
que  tu  sais  vraiment  du  Christ. 

Réponse. 

Nabuchodonosor,  par  une  prophétie,  au- 
torise l'auteur  de  toutes  choses. 

Réponse. 

Lorsque  je  revis  les  trois  hommes  que 
j'envoyai  au  feu,  je  vis  le  fils  de  Dieu  mêlé 
aux  justes  épargnés  par  les  flammes.  J'en- 
voyai trois  hommes  au  feu ,  je  regarde  le 
quatrième  comme  la  progéniture  de  Dieu. 


SIBYLLE. 

Dis  en  vérité.  Sibylle,  ce  que  tu  présages 
du  Christ. 

Réponse. 

Signe  du  j  ngement ,  la  terre  se  mouillera  de 
sueur.  Du  ciel  un  roi  viendra,  c'est  à  savoir 
dans  les  siècles  futurs.  Présent  en  chair,  il 
jugera  le  monde.  Judée  incrédide,  pourquoi 
restes-tu  encore  sans  crainte  ? 


Ici  commencent  les  benedicamus. 
Pleins  d'allégresse,  réjouissons-nous  ;  ac- 
courez, célébrons  la  naissance  du  Christ  avec 
la  plus  grande  joie.  H  est  venu  avec  la  grâce 
et  a  brillé  aux  âmes  fidèles,  etc. 


10 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LA 


RÉSURRECTION  DU  SAUVEUR 


FRAGMENT  DE   MYSTÈRE. 


NOTICE. 


Le  fragment  de  mystère  que  nous  allons 
donner,  a  été  publié,  pour  la  première  fois, 
par  M.  Achille  Jubinal*,  qui  Ta  fait  précéder 
d'un  avis,  dont  nous  extrairons  les  passages 

suivans: c  Nous  n'essaierons  même  pas 

de  résoudre  plusieurs  questions  qu'on  se 
posera  naturellement  à  la  lecture  de  notre 
firagment;  à  savoir,  par  exemple,  si  l'espèce 
de  prologue  ou  plutôt  la  description  de  mise 
en  scène,  dont  il  offre  le  seul  modèle  [aussi 
ancien]  connu  jusqu'à  présent,  était  chose 
destinée  à  être  récitée  avant  la  représentation, 
ou  si  elle  n'a  été  ajoutée  à  l'œuvre  drama- 
tique que  lors  de  sa  transcription,  etc.,  etc. 


*  La  Résurreclûm  du  StmHw, fragment  d*un  mys' 
ière  inédit,  publié  pour  ta  première  f oit ,  avec  une 
traduction  en  regard,  par  Achille  Jubînal ,  d'après 
4ê  Manuscrit  unique  de  la  Biàlioihèque  du  Roi,  Paria, 
chez  Techener,  place  du  LiOUTre,  n*  12;  Silvestre, 
rue  des  Bona-Enfans ,  n«  30;  1834,  in-8%  de  35  pa- 
gea ,  plua  le  tiure,  deniére  lequel  on  Ut  la  mention 
suiTtnte  : 

Cttt9piiein*a  ki  tirk  qu'à  «n  tris  petit  nombre  d'eitmpIminM, 
4oia  DU  imrpapitr  4ê  BcUmé» ,  dix  mr  p^fur  4ê  Chmê,  tt  wt 
smr  papitr  4»  cQultur, 


C  ...Toutefois,  pour  faciliter  la  compréhen- 
sion de  quelques  vers  dont  il  s'agit,  nous 
prenons  la  liberté  de  rappeler  l'arrangement 
scénique  du  théâtre  chez  nos  aïeux. — D'or- 
dinaire, lorsqu'il  s'agissait  de  représenter  un 
mystère,  on  élevait  un  échafaud  divisé  en 
trois  parties:  le  ciel,  l'enfer,  et  le  monde  an 
milieu.  Les  acteurs  remplissaient  alternati- 
vement, dans  chacune  d'elles,  les  fonctions 
qui  leur  étaient  réservées;  cette  disposition 
est  même  la  seule  manière  d'expliquer  la 
marche  de  nos  premières  pièces. 

c  Je  dirai  aussi  que  le  fragment  qu'on  va  lire 
est  tiré  du  MS.  7268.  S.  3.  A,  de  la  Bibliothè. 
que  du  Roi,  qui  a  pour  titre  au  dos  et  au  ca- 
talogue : — Bible.  M.  Paulin  Paris  a  le  premier 
signalé  l'existence  de  ce  monument  précieux 
dû  à  l'enfance  de  notre  théâtre. 

ff  Je  ne  finirai  point  sans  dire  un  mot  de 
l'âge  du  manuscrit,  et  par  conséquent  de 
celui  de  la  pièce  elle-même.  Au  premier 
coup  d'œil,  plusieurs  caractères  assez  posi- 
tifs avaient  induit  M.  Paris  à  penser  que 
notre  mystère  remontait  au  commencement 
du  XII*  siècle,  mais  une  inspection  plus  ap- 
profondie, ainsi  que  la  découverte  dans  le 


AU   MOYKN-AGE. 


Il 


volnme  en  question  de  la  Passion  de  Hugo  de 
Lincoln*^  amenèrent  cet  érudîtà  fixer  l'épo- 
que de  récriture  au  siècle  suivant.  II  n'en 


*  Nous  aTons  publié  cette  ballade  dans  le  diiiéme 
Tolume  des  Mémoires  et  dissertations  sur  tes  Anti" 
quitis  naiionaies  et  étrangères,  pukliés  par  ta  So- 
ciété royale  des  antiquaires  de  France,  p.  1 58-392 , 
et  avec  des  préUminaîres  plus  étendus  et  des  appen- 
dices, en  un  rolume  in-8*,  intitulé  :  Hugues  de  Lin- 
coin.  Recueil  de  Ballades  angh-normande  et  éeos" 
toises  relatifs  au  meurtre  de  cet  enfant,  commis  par 
les  Juifs  €n  hcclt.  Paris^  SilTestrc.  Londres ,  chez 
PIckering,  hdgcczxxit,  in-8«.  Nous  avons  tout  lieu 
de  croire  que  M.  Achille  Jubinal  s'est  trompé  et 
qu*il  a  attribué  k  M.  Paulin  Paris  une  décourerte 
fadie  avant  lui.  Si  nous  faiaons  celte  remarque,  c^est 
uniquement  dans  le  but  de  rétablir  la  vérité  et  nul- 
lement pour  nous  prévaloir  d'un  aussi  faible 
avantage. 


sera  pas  moins  loisible  au  lecteur  de  suppo- 
ser que  la  composition  poétique  qui  a  dû 
précéder  la  transcription,  appartient  à  la 
seconde  moitié  du  xii*  siècle.  Quant  à  la 
traduction  que  nous  ayons  mise  en  regard, 
nous  Tavons  faite  aussi  littérale  que  possi- 
ble, dans  Tespérance  qu'elle  suppléerait  aux 
notes  que  nous  avions  l'habitude  de  placer  à 
la  fin  de  nos  livraisons.  » 

Nous  terminerons  nous-méme  en  remer- 
ciant M.  Jubinal  de  l'empressement  qu'il  a 
mis  à  nous  autoriser  à  réimprimer  le  texte 
du  fragment  en  question,  et  la  traduction 
dont  il  l'a  accompagné.  Nous  y  avons  fait  les 
changemens  qu'elle  nous  a  paru  exiger;  quant 
au  texte,  nous  avons  cru  devoir  le  coUation- 
ner  de  nouveau  sur  le  manuscrit,  et  le  ponc- 
tuer selon  le  système  que  nous  avons  suivi 
jusqu'ici  dans  nos  publications.      F.  M. 


lAl  résurrection  du  sauveur. 


En  ceste  manère  recitom 

La  seinte  resureccion. 

Primèrement  apareillons 

Tus  les  lins  e  les  mansions  : 

Le  crucifix  primèrement, 

E  puis  après  le  monument. 

Une  jaiole  i  deit  aver 

Pur  les  prisons  enprisoner. 

Enfer  seit  mis  de  celé  part. 

Es  mansions  de  Taltre  part, 

E  puis  le  ciel  ;  e  as  estais , 

Primes  Pilate  od  ces  vassals; 

Sis  u  set  chivaliers  aura. 

Cayphas  en  l'altre  serra  ; 

Od  lui  seit  la  juerie. 

Puis  Joseph  d'Arimachie. 

El  quart  lin  seit  danz  Nichodemus. 

Chescons  i  ad  od  sei  les  soens. 

El  quint  les  deciples  Grist. 

Les  treis  Maries  saient  el  sist. 

Si  seit  purvéu  que  l'om  face 

Galilée  en  mi  la  place  ; 

Jemaûs  uncore  i  seit  fait, 

U  Jhesu-Grist  fut  al  hostel  trait  ; 

E  cum  la  gent  est  tute  asise 


Récitons  de  cette  manière  la  sainte  résur- 
rection. D'abord,  disposons  les  lieux  et  les 
demeures,  à  savoir:  premièrement  le  cru- 
cifix, et  puis  après  le  tombeau.  Il  devra 
aussi  y  avoir  une  geôle  pour  enfermer  les 
prisonniers.  L'enfer  sera  mis  d'un  côté  et 
les  maisons  de  l'autre,  puis  le  ciel  ;  et  sur  les 
gradins,  avant  tout,  Pilate  avec  ses  vassaux  ; 
il  aiu*a  six  ou  sept  chevaliers.  Gaïphe  sera  de 
l'autre  côté,  et  avec  lui  la  juiverie  (la  nation 
juive),  puis  Joseph  d'Arimathie.  Au  qua- 
trième lieu,  enverra  don  Nicodème;  chacun 
aura  les  siens  avec  soi.  Ginquièmement,  les 
disciples  seront  là;  sixièmement,  les  trois 
Maries.  On  aura  également  soin  de  repré- 
senter la  ville  de  Galilée,  au  milieu  de  la 
place.  On  fera  aussi  celle  d'Emmaus,  où  Jé- 
sus-Ghrist  reçut  rhospitalité  ;  et  une  fois  tout 
le  monde  assis,  quand  le  silence  régnera  de 
tous  côtés,  don  Joseph  d'Arimathie  viendra 
à  Pilate,  et  lui  dira: 


12 


THEATRE   FRANÇAIS 


E  la  pés  de  tiitez  parz  mise, 
Dan  Joseph  cil  de  Arimachie 
Venfçe  à  Pilnte,  si  lui  die  : 

JOSEPH. 

Deus,  qui  des  mains  le  rei  Phraon 
Salva  Moysen  e  Aaaron, 
I  sault  Pilate  le  mien  seignur, 
E  dignetez  lui  doinst  e  honur  ! 

PILATUS. 

Hercules,  qui  occist  le  dragon 
E  destniist  le  viel  Gerion, 
Doinst  à  celui  ben  e  honur 
Qui  saluz  me  dit  par  amur  ! 

JOSEPH. 

Sire  Pilate,  bénéit  seies-tu  ! 
S'ait  te  Dens  par  sa  graut  vertu  ! 
Deus  par  la  sue  poissance 
Te  doinst  vers  mei  bone  voillance  ! 
Geo  me  doinst  Deus  omnipotent, 
Que  oïr  me  voilles  bonement  ! 

PILATUS. 

Dan  Joseph,  ben  seiez-tu  venuz  ! 
Ben  deiz  estre  de  mei  recenz. 
Ben  es  de  mei  sanz  dotance  : 
Si  cel  en  quides,  ceo  est  enfance. 
Sachez  ben  e  verraiment 
Que  jeo  te  orrai  mult  dulcement. 

JOSEPH. 

Beal  sire,  ne  vous  en  peist  mie 
Si  jo  vus  di  del  (iz  Marie, 
De  celui  qui  là  est  pendu  ; 
Sachez  très  ben  que  prodom  fu, 
Mult  par  fu  bien  de  Dampne  Deu  : 
Ore  Favez  mort  vous  e  li  Jueu; 
Si  vus  devez  grantment  duter 
Que  vus  ne  venge  grant  encombrer. 

PILATUS. 

Dan  Joseph  de  Arimachie, 
Ne  leirrai  que  ne  V  te  die, 
Li  Jeu,  par  lur  grant  envie, 
Enpristrent  grant  félonie. 
Jo  r  consenti  par  veisdie 
Que  ne  perdisse  ma  baillie. 
Encusé  m'eussent  en  Romanie  : 
Tost  en  purraie  perdre  la  vie. 

JOSEPH. 

Si  tu  veis  que  tu  as  mesfait, 
Gri-lui  merci;  si  fras  bon  plait. 
Nul  ne  lui  crie  qui  ne  Fait, 
Nis  icels  qui  à  mort  Font  trait  ; 


JOSEPH. 

Que  Dieu,  qui  sauva  Moïse  et  Aaron  des 
mains  du  roi  Pharaon ,  sauve  Pilate ,  mon 
seigneur,  et  lui  accorde  des  honneurs  et  des 
dignités  ! 

PILATE. 

Qu'Hercule,  qui  tua  le  dragon  et  détruisit 
le  vieux  Gérion,  donne  biens  et  honneur  a 
celui  qui  me  salue  ainsi  par  attachement  ! 

JOSEPH. 

Sire  Pilate,  béni  sois-tu!  Que  Dieu  t'aide 
par  sa  grande  vertu;  que  par  sa  puissance  il 
t'inspire  de  bonnes  dispositions  envers  moi! 
Que  Dieu  tout-puissant  m'accorde  la  grâce 
d'être  écouté  de  toi  favorablement  ! 

PILATE. 

Don  Joseph,  sois  le  bien-venu.  Tu  dois  être 
bien  reçu  de  moi  ;  tu  n'as  pas  lieujde  douter 
de  mon  accueil;  situ  penses  autrement,  c'est 
un  enfantillage  ;  sache  bien  et  dûment  que 
je  t'écouterai  avec  beaucoup  de  douceur. 


JOSEPH. 

Beau  sire,  ne  vous  fâchez  point  si  je  vous 
parle  du  fils  de  Marie,  de  celui  qui  est  là 
pendu.  Sachez  très  bien  qu'il  fut  prud'hom- 
me, il  fut  très  bien  auprès  de  dame  Dieu 
{Domini  Dei)  ;  vous  et  les  Juifs,  vous  l'avez 
tantôt  mis  à  mort  ;  vous  devez  donc  grande- 
ment craindre  qu'il  ne  vous  en  vienne  grand 
malheur. 

PILATE. 

Don  Joseph  d'Arimathie,  je  ne  laisserai 
pas  que  de  te  le  dire,  les  Juifs,  par  leur 
grande  haine ,  ont  été  coupables  d'un  grand 
crime  ;  j'y  ai  consenti  de  peur  de  perdre  mon 
gouvernement;  car  ils  m'eussent  accusé  à 
Rome,  et  j'en  perdrais  bientôt  la  vie. 


JOSEPH. 

Si  tu  reconnais  ton  méfait,  crie  merci  à 
Jésus  ;  tu  feras  un  bon  plaidoyer.  Nul  ne 
lui  crie  miséricorde  sans  Fobtenir,  même 
ceux  qui  Font  traîné  à  la  mort  ;  mais  je  suis 


AU   MOYEN   AGE. 

Mes  pur  cel  venus  i  sut  : 
Donez*mei  sul  le  cors  de  lui; 
Tant  vus  requer,  grantez-le-niei  : 
Si  en  frai  ceoque  faire  dei. 

PILATUS. 

Beals  amiz,  qu'en  volez  faire? 
Quidez-vous  le  à  vie  traire? 
11  ad  eu  mult  grant  angoisse  ; 
Quidez-vus  qu'il  vivre  pibisse? 

JOSEPH. 

Certes,  bel  sire  Pilate,  nenil 
(  Nepnrquant  tut  relevra^l); 
Mes  por  nostre  cuslume  tenir, 
Pur  amur  Deu  le  veil  enseveler. 

PILATUS. 

Ëst^l  dune  transi  de  vie? 

JOSEPH. 

OiU  bel  sire,  n'en  dotez  mie. 

é9      PILATUS. 

Ceo  saverum  jà  par  nos  sei^anz. 

JOSEPH. 

Apelez-les;  véez  en  là  tanz. 

PILATUS. 

Levez,  sei^nz,  hastivement; 

Alez  tost  là  ù  celui  peut: 

Alez  à  cel  crucified, 

Saver  u  non  s'il  est  dévié. 

—  Diint  s'en  alèrent  dous  des  serganz, 

Lances  od  sei  en  main  portanz  ; 

Si  unt  dit  à  liOngin  le  ciu 

Que  imt  trové  séant  en  un  liu:  — 

UNUS  MILITUM. 

Longin  frère,  veus-tu  guainner? 

LONGIIIDS. 

Oil,  bel  sire,  n'en  dotez  mie. 

MILES. 

Vien  ;  si  auras  duzein  dener 
Pur  le  costé  celui  perecer. 

LONGJNUS. 

Huit  volenters  od  vus  vendrai, 
Car  del  gainner  grant  mester  ai  : 
Povres sui,  despense  me  faut; 
Asez  demand,  mes  poi  ne  (sic)  vaut. 


— *  Quant  il  vendrent  devant  la  croiz. 
Une  lance  li  mistrent  es  poinz.  — 

UlfUS  MlUTUM. 

Pren  ceste  lance  en  ta  main  : 
Bute  bon  amont  e  nent  en  vaini, 
Lessez  culer  desqu'al  pulmon  ; 


n 

venu  ici  pour  autre  chose:  donnez-moi  seu- 
lement son  corps;  je  vous  en  supplie,  accor- 
dez-le-moi :  j'en  ferai  ce  que  j*en  dois  faire. 

PILATE. 

Bel  ami,  qiCen  voulez-vous  faire?  Pen- 
sez-vous le  rendre  à  la  vie?  Il  a  éprouvé  de 
bien  fortes  angoisses;  croyez -vous  qu'il 
puisse  revivre? 

JOSEPH. 

Certes,  beau  sire  Pilate,  je  n'en  crois  rien 
(cependant  il  ressuscitera  tout  entier);  mais 
afin  de  me  conformer  à  notre  usage,  je  veux 
l'ensevelir  par  amour  de  Dieu. 

PILATE. 

Est-il  donc  tout-à-fait  sans  vie? 

JOSEPH. 

Oui,  beau  sire;  n'en  doutez  pas. 

PILATE. 

Nous  saurons  cela  par  nos  sergens. 

JOSEPH. 

Appelez-les;  voyez-en  là  tant. 

PILATE. 

Sergens,  levez-vous  promptement.  Allez 
tôt  où  pend  le  condamné;  allez  savoir  si  ce 
crucifié  vit  encore  ou  non. 

—  Alors  deux  des  sergens  s'en  allèrent, 
portant  avec  eux  des  lances  à  la  main.  Ayant 
rencontré  Longin  l'aveugle,  ils  lui  dirent  : — 


UN   DES   SOLDATS. 

Longin,  frère,  veux-tu  gagner  (de  l'argent)? 

LONGIN. 

Certainement,  beau  sire,  n'en  doutez  pas. 

LE    SOLDAT. 

Viens,  en  ce  cas;  tu  auras  douze  deniers 
pour  percer  le  côté  de  ce  crucifié. 

LONGIN. 

J'irai  très  volontiers  avec  vous,  car  j'ai 
grand  besoin  de  gagner  (de  l'argent)  :  je  suis 
pauvre ,  je  n'ai  pas  de  quoi  dépenser  ;  je  de- 
mande assez  cependant,  mais  cela  ne  me 
réussit  pas. 

—  Quand  ils  vinrent  devant  la  croix,  ils 
lui  mirent  une  lance  au  poing.  — 

UN   DES   SOLDATS. 

Prends  cette  lance  en  ta  main  :  frappe  bien 
dans  le  corps,  et  ne  l'y  fais  pas  entrer  en 
vain.    Laisse-la  couler  jusqu'au  poumon^t 


14  THÉÂTRE 

Si  saverum  s'il  est  mort  u  non. 
— U  prtst  la  lance  ;  ci  V  feri 
AI  quer,  diint  sanc  e  ewe  en  issi. 
Si  li  est  as  mainz  avalé, 
Dunt  il  ad  face  maillée  ;  ^ 
Et  quant  à  tes  oils  le  umu 
Dunt  vit  an  eîre  e  puis  si  dit  :  — 

LONGINUS. 

Obi  !  Jésus  !  ohi,  bel  sire  ! 
Ore  ne  [sai]  suz  ciel  que  dire  ; 
Uès  mult  par  es  tu  bon  mire. 
Quant  en  merci  tûmes  ta  ire. 
Vers  tei  ai  la  mort  deservi, 
E  tu  m'as  Tait  si  grant  merci, 
Que  ore  vei  del  oils  que  ainz  ne  vî  : 
A  vus  me  rend,  merci  vus  cri. 

-—  Dunt  se  culc^a  en  afOiccions, 
E  dit  tut  suef  uns  oreisons. 
Les  chivalers  s'en  vunt  arère  ; 
Si  unt  dit  en  ceste  manère  :  — 

UNUS  MILITUN. 

Bel  sire  prince,  sachez  de  fi, 
Jhésu^rist  est  de  vie  transi. 
Un  grant  miracle  i  avum  véu. 
Bel  compainnon,  dun  ne  1'  veis-tu? 

ALTER   EX  MILITIBUS. 

Amdui  deu  le  véimes-nus. 

.    PILATCS. 

Taise*us,  bricons;  ne  ditez  plus. 

—  Vers  dan  Joseph  dune  se  turna  ; 
Ne  lui  fu  bel  qu'isi  parla  :  — 

PILATUS. 

Dan  Joseph,  mult  m'avez  servi; 
Prenez  le  cors,  jo  1'  vus  otri. 

JOSEPH. 

Sire,  la  vostre  grant  merci  ! 
Huit  m'est  bel,  si  une  vus  servi. 

—  Quant  Joseph  out  pris  le  congé, 
E  vers  Nichodem  fut  aie, 

Pilate  ad  as  sergans  parlé. 
Dist  ai  un  qu'il  ad  apelé  :  — 

PILATUS. 

Diva,  vaissal!  Trai  tai  en  sa. 
Quel  miracle  veis-tu  de  là? 
Di  tost  comment  te  fut  aviz 
De  ceo  dunt  ainz  teiser  te  fiz. 

MILES. 

Longins  li  ciu,  quant  out  nafré 
Col  pendu  de  lance  cl  costc, 
Priât  del  sanc,  à  scz  oils  le  mist: 


FRANÇAIS 

Ainsi  nous  saurons  s'il  est  mort  ou  non. 
—  Longin  prit  la  lance,  et  frappa  Jésus 
au  cœur.  Il  en  sortit  du  sang  et  de  l'eau  qui 
lui  coulèrent  sur  les  mains,  et  lui  mouillè- 
rent la  face  ;  et  quand  il  porta  les  doigts  i  ses 
yeux,  il  vit  sur-le-champ,  et  puis  il  dit  :  — 

LOIfGIN. 

Ah  !  Jésus  I  ah  !  beau  sire  !  En  vérité,  je 
ne  sais  comment  m'exprimer;  mais  tu  es 
un  trè&-bon  médecin,  quand  tu  changes  ta 
colère  en  miséricorde.  J'ai  mérité  la  mort 
envers  toi,  et  tu  m'accordes  un  aussi  grand 
bienfait  que  celui  de  me  rendre  les  yeux  dont 
j'étais  privé  avant.  Ah  I  je  me  convertis  à 
vous,  je  vous  crie  merci. 

— ^  Là-dessus  il  s'agenouilla  en  pleurant, 
et  dit  tout  doucement  une  oraison.  Les  che- 
valiers retournèrent  vers  Pilate,  et  lui  parlè- 
rent de  la  sorte  :  — - 

UN  DBS  SOLDATS. 

Beau  sire  prince,  soyez  certain  que  Jésus 
est  mort;  nous  l'avons  vu  faire  un  grand  mi- 
racle. Beau  compagnon,  ne  le  vis-tu? 

UN   AUTRE   SOLDAT. 

Nous  le  vimes  tous  deux. 

PILATE. 

Silence,  sots;  taisez-vous. 
— *  Pilate  se  tourna  alors  vers  don  Joseph, 
et  le  combla  de  joie  en  lui  parlant  ainsi  :  — 

PILATE. 

Don  Joseph,  vous  m'avez  bien  servi;  pre- 
nez le  corps  de  Jésus,  je  vous  l'accorde. 

JOSEPH. 

Sire,  grand  merci  !  C'est  une  douce  récom- 
pense de  mes  services. 

*—  Quand  Joseph  se  fut  retiré,  et  qu'il  fut 
allé  vers  Nicodème,  Pilate  parla  aux  sergens. 
11  dit  à  l'un  d'eux,  qu'il  appela  :  — 

PILATE. 

Holà,  vassal  ;  avance  ici.  Quel  miracle  vis- 
tu  là-bas?  Dis-moi  proroptement  comment 
tu  avisas  ce  sur  quoi  je  t'ai  ordonné  le  si- 
lence tout  à  l'heure. 

LE  SOLDAT. 

Quand  Longin  l'aveugle  eut  frappé  de  sa 
lance  le  côté  de  ce  pendu,  il  prit  du  sang  et 
le  mit  à  ses  yeux  :  ce  fut  tant  mieux  pour  lui. 


AU 


A  bon  hure  à  son  os  le  fist, 
Car  ainz  fut  dus  e  ore  veit  *. 
N*est  pas  merretlle  c'il  en  lui  creit. 

PILATUS. 

Tais,  vassal  !  Jà  nul  ne  Y  die. 
Fantosme  est;  ne  Y  créez  mie. 
Ore  comand  que  Longin  seit  pris, 
E  ignelepas  en  charCre  mis. 
Alez  tost,  metez-le  en  prison, 
Que  ne  Toist  préchant  tel  sermon. 
—  Ou[n]t  alèrent  tost  à  Longin, 
Là  il  il  jul  le  chef  enclin. — 

MILES. 

Çà,  frère,  çà  !  en  chartre  irras; 
Malveil  hostel  huknès  auras. 
N*ost  pas  veir  que  tu  veis  rien; 
Mençunge  est,  nous  le  savum  bcn  : 
Pur  ceu  que  creiz  en  un  pendu 
Si  diz  que  tels  oils  t'ad  rendu. 

LONGINUS. 

Mes  oils  m'as  rendu  yereiment, 
E  en  li  crei  parfitement  : 
En  luicrei-jo;  n'i  ad  nent  el. 
Car  il  est  sire  e  reis  del  ciel. 

ALTER  MILES. 

Ainz  mesparlastes  e  ore  piz  ; 
Pur  ceo  serez  en  prison  mis. 
Venez  avant;  tut  i  irrez. 


*  Vojcz  sur  celle  Iradilion ,  qui  élail  populaifc 
(Lins  le  moyen-âge,  le  Roman  de  la  FioUt te ,  éd'iùon 
(le  M.  Francisque  Micbel.  Paris,  Silvcslre ,  1834, 
in-8o,  p.  247  ,  en  note;  el  le  Roman  de  Guillaume 
U* Orange,  Ms.  6985,  folio  166,  Tcrso,  col.  3,  ▼.  35. 
U'an  |)eut  y  ajouter  ce  qui  suit  : 

Le  manuscrit  ii«  1 75  du  GoDville  and  Caius  Col- 
Ic'^'e ,  à  G  imbridge ,  contient  des  malinmasses  sur  la 
passion  de  Jûsus-Cfirisl ,  dans  Tune -desquelles  on 
lit  la  légende  de  Longin  de  celte  manière  : 

Horâ  nonà  divus  JUS  exspiravit. 

Al  nooa  tbyrWde  lijt  lyde, 

Lonsctts,  ■  bljmlc  hoyit 

lie  yiji*jà  by«  pjen  wilb  tbe  blood  , 

Tbrre  with  be  badde  bjt  tjit. 

The  ertbr  qit ooi ,  ibfl  iiLonct  scbokc , 

Tbe  tanne  lostc  bere  l}'st; 

Dcde  men  rcsen  ont  ofT  berc  graur , 

Tbat  was  Goddys  mjxt, 

Witb  an  O,  and  an  I ,  tbat  on  tbe  rooda  v»  boutlc  ^ 

For  mcn  tbat  wcrv  îa  belle  for  ty nac,  IIIC  ont  b«m  brontt. 

Dans  la  fiston  ofPitrs  Plowman  (  passus  1 8),  cdi- 
I  ioti  de  Crowlcy,  p.  88  ,  a ,  Ton  trouve  le  récit  sui- 
•%  .ifil  du  nicuic  l'ail  : 

Aad  ibcr  cama  forlh  a  bnygb 


MOTElf*A6E.  t& 

car  avant  il  était  avengle,  et  dès  ce  moment 
il  voit.  Il  n'y  a  rien  d'étonnant  qu'il  croie  en 
lui. 

PILATE. 

Paix,  vassal  !  Que  nul  ne  dise  cela  à  per- 
sonne ;  c'est  une  erreur,  n'en  croyez  rien.  J'or- 
donne que  l'on  s'empare  de  Longin,  et  qu'on 
le  détienne  de  ce  pas.  Allez  vite,  mettez-le 
en  prison ,  qu'il  n'aille  pas  prêcher  un  tel 
sermon. 

—  Ils  s'en  allèrent  donc  à  Longin,  là  où  il 
fut,  tête  baissée.  *-« 

UN  SOLDAT. 

Hé,  camarade,  hé  I  tu  vas  venir  en  prison  ; 
nous  allons  te  donner  un  mauvais  logement 
aujourd'hui.  Il  n'est  pas  vrai  que  tu  vis  quel- 
que chose.  C'est  un  mensonge,  nous  le  sa- 
vons bien:  parce  que  tu  crois  en  un  pendu, 
tu  dis  qu'il  t'a  rendu  tes  yeux. 

LONGIN. 

Il  m'a  rendu  les  yeux,  je  vous  le  jure,  et 
j'ai  pleine  foi  en  lui.  Oui,  je  crois  en  lui;  il 
n'y  a  rien  autre  chose  en  cela,  car  il  est  sei- 
gneur et  roi  du  ciel. 

UN  AUTRE  SOLDAT. 

Vous  avez  tenu  tout  à  l'heure  de  mauvais 
discours;  maintenant  c'est  pis  encore;  pour 
cela  vous  serez  mis  en  prison.  Venez  avant  ; 
tôt  vous  y  irez. 


Witb  a  kcne  «père  gronnd  , 

lli^t  Loogis  aa  tbe  lcii«r  ulilh, 

Aod  long  bad  loat  bia  aigbt  : 

Beforc  Pilatc  and  otber  pcopir 

In  tbe  place  be  bosed. 

Blaugrc  bia  inany  tcelb 

Ue  waa  aude  tbat  time 

To  take  bia  apcre  io  bia  banda  » 

And  iuatcn  witb  Jrana; 

For  al  tbcj  wer  vabaidi 

Tbat  boued  on  borte  or  alodc, 

To  toncb  or  to  taatc  bim. 

Or  takea  downe  of  rode  : 

Bat  ibya  blynde  bacbylcr 

Bare  bym  tbroogb  tbe  bart, 

Tbe  blud  aprang  donn  by  tbe  aprre 

And  vnaparryd  bya  einc. 

Voyez,  sur  rorigine  cl  la  vcril^le  signiltcalion  du 
nom  de  ce  Longin,  V  Apologie pciur  Hérodote  de  Henri 
Esticnne,  cbap.  xxix  ctxxxv. 

Voyez  aussi  Recherches  historiques  sur  la  personne 
fie  Je  su  S' Christ,  ci.*.,  par  un  ancien  bibliolbécairo 
(M.  G.  Pcignol)  Dijon, Viclor  Lagicr,  m.  dccc.  ixix * 
p   72,  73,  noie  3. 

F.  M. 


16 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LONGIMUS. 

De  ceo  sui  jo  joius  e  lez. 

—  Quant  il  vindrent  al  gaiole, 
Si  lui  distrenl  ceste  parole  :  — 

MILES. 

Entre  laenz;  jà  ne  istras 
Que  ne  perdes  quanque  tu  as, 
Les  membres  e  la  vie, 
Si  ne  reneies  le  fiz  Marie. 

LONGINUS. 

Li  flz  Marie  est  reis  e  sire , 
Ben  le  crei  e  ben  le  voil  dire  : 
A  lui  comand  la  meie  vie  ; 
Ne  me  chaut  que  nul  de  vus  die. 

—  Entre  ces  feiz  Joseph  li  pruz 
A  Michodem  estoit  venuz.  — 

JOSEPH. 

Dan  Nichodem,  venez  od  mei; 
Alum  despendere  nostre  rei. 
Ne  r  refusum  ;  tut  seit-il  mort, 
Uncore  nus  fra-il  grant  confort. 
Tanailles  e  martel  portez 
Dunt  U  clou  serunt  dérivez. 
Quiqunques  Taurat  fait  honur, 
Il  lui  rendra ,  séez  aseur. 
Pur  ceo,  bels  amis,  car  alom  ; 
Tant  d'onor,  si  vais,  le  façom 
Que  son  cors  honurablemént 
Façom  poser  en  monument. 

NIGHODEIIUS. 

Sire  Joseph ,  jo  l'ai  ben  véu , 
Que  li  sire  que  là  est  pendu 
Voir  prophète  e  sainz  liom  fu , 
Plain  de  Deu  e  de  grant  vertu. 
Il  le  me  fist  ben  entendre , 
Quant  vins  à  lui  pur  aprendre  ; 
Nepurquant  ne  Tos  enprendre 
Od  vus  aler  lui  despendre , 
E  si'n  ai  jo  coveitise 
De  lui  faire  grant  servise  ; 
Mes  jo  crem  tant  la  justise , 
Ne  Tos  faire  en  nul  guise  ; 
Mes  jo  od  vus  à  Pilate  irrai , 
De  sa  bucbe  meimes  T  orrai , 
Plus  seurement  idunt  le  frai. 

JOSEPH. 

Ore  venez  ;  jo  vus  i  merrai. 

—  A  Pilate  en  vunt  anibesdouz , 
E  dui  vassals  ensemble  od  eus, 
Dunt  li  un  portât  rustillement , 


LONGUI. 

Soit  !  cela  me  réjouit  et  me  comble  d*aise. 
—  Quand  ils  furent  arrivés  à  la  ge61e,  ils 
lui  parlèrent  ainsi  :  — 

UN   SOLDAT. 

Entre  là-dedans;  tu  n'en  sortiras  que  pour 
perdre  tout  ce  que  tu  as,  c'est-àndire  les 
membres  et  la  vie,  à  moins  que  tu  ne  renies 
le  fils  de  Marie. 

LONGUf. 

Le  fils  de  Marie  est  roi  et  seigneur,  je  le 
crois  et  je  le  veux  dire  :  je  lui  recommande 
ma  vie,  et  je  prends  peu  de  souci  de  ce  que 
vous  me  dites. 

—  Durant  cela ,  Joseph  le  prud'homme 
s'était  rendu  près  de  Nicodème. — 

JOSEPH. 

Don  Nicodème ,  venez  avec  moi.  Allons 
dépendre  notre  Seigneur  ;  ne  lui  refusons 
pas  ce  service.  Quand  il  serait  mort  tout 
entier,  il  ne  nous  en  secourra  pas  moins. 
Prenez  des  tenailles  et  un  marteau  pour  ar> 
racher  les  clous.  Quiconque  aura  honoré  Jé- 
sus, Jésus  le  lui  rendra,  soyez-en  sûr;  c'est 
pourquoi,  bel  ami,  dépéchons.  Faisons-lui, 
si  tu  veux,  tant  d'honneur,  que  nous  fassions 
poser  son  corps  honorablementdans  un  tom- 
beau. 

NICODÈME. 

Sire  Joseph  ,  j'ai  bien  vu  que  le  seignem* 
qui  est  là  pendu  était  vraiment  un  prophète 
et  un  saint  homme,  rempli  de  Dieu  et  très- 
vertueux.  U  me  le  fit  bien  connaître  quand 
je  vins  à  lui  pour  m'mstruire  ;  et  cependant, 
je  n'ose  me  risquer  à  aller  le  dépendre  avec 
vous,  malgré  le  désir  que  j'ai  de  lui  rendre 
service.  Mais  je  crains  tant  la  justice,  que  je 
n'ose  le  faire  en  aucune  façon;  je  préfère 
aller  avec  vous  trouver  Pilate,  j'entendrai  la 
permission  de  sa  bouche,  et  alors  j'agirai  plus 
sûrement. 


JOSEPH. 

Ué  bien,  venez  ;  je  vous  mènerai  à  lui. 

—  Tous  deux  s'en  vont  donc  à  Pilate,  ac- 
compagnés de  deux  valets  portant,  l'un  des 
outils,  l'autre  la  boite  qui  renferme  les  par- 
fums pour  renibaumement.  — 


AU   MOYKX-AGK. 


17 


Ualtre  la  biiisie  od  roingnement. — 

JOSEPH. 

Sire,  me  coTent  un  compaignon  ; 
Ne  r  puis  a  ver  si  par  vus  non. 
Ditez  cestui  qu'il  ait  fiance 
D'aler  od  mei  sanz  doUince. 

PILATCS. 

Alez  (sic)  i  poez,  bels  amis  ; 
Ne  Yous  serrad  de  ren  le  pis. 
Hardiement  alez  avant  ; 
Jo  TUS  serai  pariut  garant. 

— Quant  il  vindrent  devant  la  cruîs, 
Joseph  criât  od  halte  voiz  :  — 

JOSEPH. 

Ohiy  Jhésu  le  fiz  Marie, 
Seinte  virgine  dulce  e  pie» 
Tant  fist  Judas  grant  félonie. 
Et  à  son  os  grant  folie. 
Quant  te  vendi  par  envie 
A  cels  qui  ne  t'aim[ei]ent  mie  ! 

NICHODBMUS. 

L'aime  de  lui  en  est  périe, 
Quant  sei-mesme  toli  la  vie. 
Mult  par  poaient  estre  dolenz 
Chaistif  Jueu,  li  men  parenz  ; 
Plus  snnt  malurez  qu'altres  genz  : 
Geo  est  si  veir  que  tu  n'i  menz. 

—  Nichodem[us]  ses  ustilz  prist, 
E  dan  Joseph  issi  lui  dist  :  •— 

JOSEPH. 

Alez  as  piez  primèrement. 

niCHODBllUS. 

Volenters,  sire,  e  dulcement. 

JOSEPH. 

Montés  as  mains;  ostez  les  clous. 

RICHODEMUS. 

Sire,  mult  volenters,  ambesdouz. 

—  Quant  Nichodem  Tout  fait  issi, 
Dist  à  Joseph^  qui  le  cors  saisi  :  — 

RICHODEMUS. 

Suef  le  prenez  entre  vos  braz. 

JOSEPH. 

Sacbef  («îc)  treis  ben  que  Jo  si  faz. 

—  Dunt  mistrent  bel  le  cors  aval, 
E  Joseph  dit  à  son  vaissal  :  — - 

JOSEPH. 

Baillez*mei  çà  tel  uinnement  : 
Si  en  oindrum  cest  cors  présent. 

—  Tant  cum  roinnem[en]t  lui  baut, 
Nichodem[us]  dit  tut  en  haut  :  — 


JOSEPH. 

Sire,  j'ai  besoin  d*un  compagnon,  et  je 
ne  puis  en  avoir  un  sinon  par  vous.  Dites  à 
celui-ci  quil  se  rassive ,  et  vienne  avec  moi 
sans  crainte. 

PILATE. 

Vous  pouvez  y  aller,  bel  ami.  Il  ne  vous 
arrivera  rien  de  fâcheux.  Allez  avec  har- 
diesse en  avant;  je  serai  partout  votre  ga- 
rant. 

—  Quand  ils  vinrent  devant  la  croix,  Jo- 
seph cria  à  haute  voix  :  — 

JOSEPH. 

Ah  !  Jésus,  fils  de  Marie,  vierge  sainte  et 
miséricordieuse ,  Judas  a  fait  une  grande  tra- 
hison et  une  grande  folie  lorsqu'il  te  vendit 
par  avarice  à  ceux  qui  ne  t'aimaient  point  ! 


NICODÈME. 

Son  ame  en  est  périe,  puisqu'il  s'est  ôté 
lui-même  l'existence.  Les  Juifs  aussi ,  ces 
malheureux  qui  sont  mes  parens,  peuvent  dé- 
plorer leur  conduite.  Ils  sont  plus  à  plaindre 
que  d'autres  ;  cela  est  aussi  vrai  que  ce  que 
tu  dis  n'est  pas  un  mensonge. 

• — Nicod^e  prit  ses  outils,  et  Joseph  lui 
parla  ainsi  :  — 

JOSEPH. 

Allez  aux  pieds  d'abord. 

NICODÈME. 

Volontiers,  sire,  et  doucement. 

JOSEPH. 

Montez  aux  mains  ;  ôtez  les  clous. 

NICODÈME. 

Sire,  je  les  ôterai  volontiers  tous  les  deux. 
— Quand  Nicodème  l'eut  exécuté,  il  dit  à 
Joseph,  qui  a  saisi  le  corps  :  — 

NICODÈME. 

Prenez-le  doucement  entre  vos  bras. 

JOSEPH. 

Apprenez  que  c'est  ce  que  je  fais. 
—  Ils  descendirent  alors  le  corps  avec 
précaution,  et  Joseph  dit  à  son  vassal  :  — 

JOSEPH. 

Donnez-moi  maintenant  l'onguent:  nous 
en  oindrons  tout  ce  corps. 

— Pendant  qu'on  lui  donne  l'onguent,  Mi- 
codème  dit  tout  haut  :  — 

2 


m 


niATK%  FRAlfÇAIS 


NICHODEMUS. 

Ahi  !  Déiis^emnipotent  ! 

Oiel  e  terre,  «  ewe  e  vent, 

Trestuz  comanablement, 

Sunt  al  ton  oemandement, 
'  E  tûtes  choses  ensement. 

Fors  «ni  en  terre  maie  gent, 

Qui  tttit  cestui  mis  à  turment. 

Livres  à  mort  senz  jugement. 

Uncore  i  aurat  vengement, 
.Mèfi^ld  es  «ire  mult  pacient. 
'  Dune-ftus  faire  dignement 

A  cest  seint  cors  enter[e]ment. 
•^  Quant  le  eors  enoint  aveient,. 
•  Sur  la  bère  il  le  meteient,  — 

mCHODEVUS. 

Sire  Joseph,  vus  estes  einznez  : 
Alez  al  chef,  jo  vois  al  piez  ; 
Si  alum  to^  ensevelir. 
Avez  véu  ù  il  .peut  gisir  ? 

JOSEPH. 

Jo  ai  un  monument  midt  bel  ; 
De  père  est  fait  trestut  novel. 
Ore  i  alum  A  droit  hure  ; 
Là  enz  aura  sépulture. 
— -  Quant  il  fut  enterrez  e  la  père  mise, 
Caiphas,  qui  est  levez,  dit  en  ceste  guise  : — 

iUlPHAS. 

Sire  Pilate,  oez  mon  conseil  ; 
Jo  ai  grant  tort  ai  )o  V  vus  oeil  : 
Li  fel  Jhësu-^rtst,  icel-  trididre 
Qui  là  fu  pendu  corne  lère« 
Iceo  diseit  en  son  vitaiitt 
(Si  suntli  plusur  mescréant) 
Qu'il  al  terz  jur  releverat  (iie); 
Mes  mult  par  est  fol  qui  ceo  creit. 
Le  sépulture  faimes  {piarder 
Que  ne  V  vengent  11  soen  embler  ; 
Car  il  le  irreient  partut  prêchant, 
E  par  le  pais  dénonciant, 
Qu'il  ert  de  mort  resurs  e  vifs. 
Si  ferat  mescreire  les  chaistifs» 
S'il  issi  est,  se  sera  piz. 

PILATUS. 

Vus  ditez  veir,  ceo  m'est  avis. 
—  Un  des  serganz  dujoc  s'esdreça, 
E  à  Pilatus  issi  parla  :  — 

QUIDAM  MILES. 

Si  l'om  me  volt  doner  la  cure, 
Jeo  garderai  le  sépulture. 


nicodAmb. 

Ah  !  Dieu  tout-puissant  !  Le  ciel  et  la  terre, 
l'eau  et  le  vent,  tous  vous  <rf>éi88ent;  il  en 
est  ainsi  de  toutes  les  autres  choses,  excepté 
seulement  en  ce  monde  les  mauvaises  gens 
qui  ont  traîné  Jésus  au  supplice,  et  l'ont  mis 
à  mort  sans  jugement.  Un  jour  la  vengeance 
.  viendra;  mais  tu  es  un  seigneur  très  patient. 
Aocorde-nous  la  grâce  d'inhumer  dignement 
ce  saint  corps. 

—  Quand  ils  eurent  oint  le  corps,  ils  le 
mirent  sur  la  bière. — 


mCOBËMS. 

Sire  Joseph,  vous  ètesFalné:  allez  à  la 
tète ,  je  vais  aux  pieds  ;  allons  promptement 
ensevelir  Jésus.  Avez-vous  vu  où  nous  pou- 
vons l'inhumer? 

lOSSPH. 

J*ai  un  très  beau  sépulcre  de  pierre  tout 
neuf;  allon»-y  sur*le-champ.  Nous  l'enseve- 
lirons là. 


•—  Quand  il  fut  enterré  et  la  pierre  mise, 
Caïphe»  qui  est  levé«  parle  de  là  sorte  :  — 

GAÏPHB. 

Sire  Mlate,  écoutez  mon  avis,  j'anraîs. 
grand  tort  si  je  voua  te  celais.  Le  ipaUre  Jé« 
sus,  ce  trompeur  qui  lut  pendta  là  comme 
un  larron,  avait  l'audace  d»  4ire  en  son  id^ 
vaut  (ce  que  phtsieuts.  ont  cru  à  tort)  qu'if 
ressusciterait  le  troisîène  jour  ;  mais  celui-là 
est  bien  fou  qui  ajoute  foi  à  cela.  Faites  gar-- 
der  aujourd'hui  la  sépulture ,  afin  que  les 
siens  ne  ^tiennent  pas  enlever  son  corps;  car 
ils  iraient  prêcher  en  tous  lieux  et  crier  par 

•  tout  le  pays  qu'il  est  vhrant  ei  ressuscité ,. 

;  Ge  ^i  induirait  les  fiables  en  erreur.  SU 
en  est  ainsi,  ee  sera  pis  encore. 


PIL4TE. 

Vous  avez  raison,  ce  me  semble. 
~  Là-dessus,  un  des  aériens  se  leva,  et 
parla  ainsi  à  Pilate  : — 

tN  CERTAm  SOLDAT. 

Si  l'on  veut  m'en  donner  le  soin,  je  gar- 
derai la  sépulture,  et  s'il  arrive  par  hasard» 


.âU  ¥OYEII-AQE. 


19 


£  $i  oeo  par  aTejoturç    , 
Que  Dui  ne  venge  à  icel  hure 
De  ces  amis  qae  embler  le  voille,. 
Jà  ne  turnerai  qu'il  ne  se  doille  : 
N'averal  membre  que  ne  H  toille^ 
Jà  ne  quer  que  prestre  me  soille^ 
—  Treis  des  altre;s  dune  levèrent, 
E  al  primer  si  parlèrent  :  — 

ALTER  QUIBAM  VILES. 

Bel  compain,  od  vus  en  irrum, 
E  le  sépulcre  garderum. 
Nul  ii'i  vendra  qui  ne  prengun,  . 
M'il  neievera  que  nieir  sacbom» 

TBRCnS. 

Aloms-i  tost  harcfi^emMt» 
Si  gardum  ben  le  inonument. 
Si  nul  venge  pat  lui  emUer, 
Nus  le  ferum  gr»nt  pMir  aver«  -  - 

OtTAitTUS. 

Pur  la  fei  qtii  deî  Pîlatè, 
Si  nul  venge  faire  baratè, 
Tels  quinze  cols  li  pai^a 
Que  del  primer  Tesiuméra. 

PIlATCS.  ' 

Ceo  que  jurez,  tendrez  en  fei*? 
Que  si  nuls  hom  seit  si  hardi 
Que  puis  le  vespre  venge  ici 
Espigucer  e  aguaiier 
Si  le  cors  vus  poissez  embler, 
Tut  die-îl  que  por  ceo  le  face, 
Ceo  jurrez  en  ceste  place. 
Que  qu'il  seit,  petit  u  grant, 
(E  il  n'en  ait  des  princes  guarani) 
Tut  parmi  le  guiéle  prendrez. 
Quant  ert  pris,  à  nus  le  merrez. 
Ceo  jurez  léalement  à  tenir? 
V  est  le  rolle  ?  failez-le  veiiîr. 
—  Est-vus  un  prestre  qui  oui  à  non 
Si  eut  èscrile  la  leî  de  Moysi:  — 

LEVI. 

Yeez  ici  la  lei  que  Moises  Gst, 
Si  cum  Deus  meimes  à  11  la  dist» 
Les  dis  commandemenz  i  at; 
Qui  parjuret  ert  jà  le  taira  t. 

CAÏPHAS. 

Ore  jurez  iuz  sur  cest  escrist 
De  tenir  quanque  vus  ai  dist. 

unus  mLiTUM. 
Par  la  lei  que  ci  est  présent, 


•  • 


Lcvi, 


' 


pendant^que  j'y  serai,  qu  un  de  ses  amis 
vienne  pour  l'enlever,  il  ne  retournera  pas 
sans  se  plaindre;  car  il  n'y  aura  pas  de  mem- 
bre que  je  ne  lui  retranche;  je  ne  m'inquiète 
d'avoir  rabs<4Ation  d'un  prêtre. 
—  Trois  des  autres  soldau  se  levèrent,  et 

■  *        • 

parlèrent  ainsi  au  prQpler  :  — 

■  • 

Beau  compagnon,  noUsnoiisen  ironsavec 
vous,  et  nous  garderons  le  sépulcre.  INul  n'y 
viendra  qM^  jio4u»  ne  le  preftioas»  wA  ne 
l'enlèvera  qne  lious  lie  le  teeWofls. 

im  TReisiÈiffi. 

Allons- y  lolit  de  ddite  bardimeut,  et  gar- 
dons bien  le  ton>li0aii»"Si  quelqu'un  vient 
pour  renl«v«r>  notti  lui  iTeroiîs  avoir  j^nàrnd** 
peur. 

Par  la  foi  (\\\t  je  dotsà  Pirate/si  quelqu'un 
vient  pour  faire  Me  isupércherie,  je  lui  don- 
nerai une  telle  quiniialne  dé  ccHips,  que  du 
premier  je  l'assomtneraî. 

PltAtÉ. 

Ceque  vous  jurez,l'ëxëcutérez-vous  fidèle- 
ment? Si  un  homme  est  assez  hardi  pour  venir 
ici  après  le  soleil  couché,  épier  et  guetter 
s'il  peut  vous  enlever  le  corps,  et  qu'il  avoue 
être  venu  pour  cela,  jurez-moi  iei  que,  quel 
qu'il  soit,  petit  ou  grand  (et  qu'il  n'en  soit 
pas  garanti  par  les  princes),  vous  le  prendrez 
au  milieu  de  vous.  Quand  il  sera  pris,  vous 
nous  ramènerez.  Jurez-vôus  de  tenir  loyale- 
ment cette  promesse?  Où  est  le  livre?  qu'on 
l'apporte. 

—  Voici  un  prttré  appelé  Lévî  ;  il  avait 
écrit  la  loi  de  Moîsè.  — 


LÉVt. 

Voici  la  loi  qu'écrivit  Moïse,  telle  que  Dieu 
même  la  lui  dicta.  Elle  comprend  les  dix 
commandemens.  Que  celui  qui  veut  se  par- 
jurer garde  le  silence. 

CAÏPHE. 

Maintenant  jurez  tous  sur  cet  écrit  de 
tenir  tout  ce  que  je  vous  ai  dit. 

UN  DES  SOLDATS. 

Par  la  loi  que  vous  voyez  là,  si  quelqu'un 


20 


THEATRE 


Si  nuls  i  venge  celëement, 

Jeo  m'entremeitrai  de  lui  prendre, 

A  men  pair,  e  à  vus  rendre. 

ALTER. 

Par  la  grant  vertu  de  ceste  lei^ 
Ceo  que  cist  dit  tendrai  en  fei. 

TERCWS. 

Jeo  tendrai,  siDeu  pleist. 
Par  la  seince  iei  que  ici  est, 
Si  n'at  ioesie  l'ait. 

caIphas. 
leo  r  tendrai  si  ben  endreit  de  mei, 
Et  jo  ensemble  od  vus  irrai  : 
De  cest  mesler  vus  saiserai; 
Granté-vus,  sire,  qu'il  seit  issi? 

PILATCS. 

Sire  Chaipbas,  ben  le  vus  otri^ 

—  Dunt  si  cum  il  nièrent  là. 
Un  par  vei[e]  lur  demanda  : — 

ALIQDIS  IN  VIA  flESPICIElfSi^ 

U  en  alé-us  si  grant  alure  ? 

VlfUS  UIUTUM. 

Garder  alum  la  sépulture 
De  Jhésu  qui  est  enseveli, 
Qui  dit  qu'il  levrat  al  terz  d|. 

ITMM  QUI  SUPRA. 

Ad  ceePilate  comàndé  ? 

ALTER  EX  MILITIBUS. 

Oil,  ceo  sachez  en  vérité  : 
Yéez  ci  l'evesque  Gaïpbas^ 
Qui  tut  se  vent  od  nus  lé  pas, 
Qui  la  garde  nus  comandra. 
Ore  venge  qui  venir  voldra. 

—  Quant  Caîpbas  les  i  out  meaéi 
Si  lur  ad  dit  e  comandé:  — 

CAÏPHAI^ 

Ore  estes  ci  al  monument; 
Gardez-le  ben  parfiiement. 
Si  vus  dormez  e  il  seit  pris, 
James  ne  sérum  bonz  amiz. 


FRANÇAIS 

vieoten  cachette  ati  tombeau,  jem'eiTorcerai 
de  le  prenne,  selon  mon  pouvoir,  et  de  vous 
l'amener. 

UN  AUTRE. 

Par  la  grande  vertu  de  cette  loi,  f  obser- 
verai ce  que  mon  camarade  vient  de  dire. 

UN  TROISIÈME. 

Je  Terai  de  même,  s'il  plaît  à  Dieu,  par  la 
sainte  loi  que  voici,  si  eUe  vient  à  mon  aide. 

CAIPHB. 

Pour  ma  part  je  saurai  bien  me  confor- 
mer à  cela  aussi,  et  je  vons  accompagnera  i. 
Je  vous  montrerai  ce  que  vous  avez  à  faire. 
Consentez-vousLft  cela,  sire.' 

PII.ATE« 

Volontiers,  sire  Caïpbe. 
•—  Goau»er  ils  ^'en  allaieni  au  tombeau, 
quelqu'un  les  interrogea  pendant  la  route. — 
quelqu'un  regardant  sur  le  CHEmil. 
Où  allez-vous  en  si  grande  hâte? 

UN  AES  SOLKATS. 

Nous  allons  garder  la  sépulture  de  Jésus 
qui  est  enseveli,  et  qui  a  dit  qu'il  ressusci- 
terait le  troisième  jour. 

LE  MÊME  QUE  CI-HESSUS. 

Pilate  a-t*il  commandé  cela  ? 

UN  AUTRE  SOLDAT. 

Gela  est  la  vérité,  sachez-le.  Voici  le 
grand-prétre  Gaïphe  qui  vient  avec  nous  de 
ce  pas,  et  qui  nous  commandera.  A  présent 
vienne  qui  voudra. 

—  Quand  Caîphe  les  eut  mené  au  tom- 
beau, il  éleva  la  voix,  et  leur  fit  ces  recom- 
mandations :  — 

CAÏPHB. 

A  présent,  vous  voici  au  tombeau  ;  gar- 
dez-le avec  la  plus  grande  exactitude.  Si 
vous  dormez  et  qu'on,  enlève  Jésus,  nous. 
\  ne  serons  jamais  bons  amis. 


La  iuUe  de  ce  mracle  nç  nom  en  pa»  parvenue. 


NOTICE 


SUR  ADAM  DE  LA  HALLE, 


AUTEUR  PES  JEUX  SUIVANS. 


Adam  de  la  Halle,  ou  de  le  Haie,  peut  être 
mis  au  nombre  des  fondateurs  de  Tart  dra- 
matique en  France.  Il  partage  cette  gloire 
avec  Rutebeuf  et  Jean  Bodel.  Ce  poète  est 
aussi  connu  sous  le  nom  d'Adam  le  Bossu,  ou 
même  simplement  dn  Bossu  (tArrcu.  Il  n'était 
cependant  pas  affligé  de  cette  difformité,  et 
peut-être  doit-il  ce  surnom  bizarre  à  quel- 
qu'un de  ses  parens ,  ou  plutôt  encore  à  la 
finesse  de  son  esprit  *  ;  il  dit  lui-même  dans 
la  Chanson  du  roi  de  Sicile  : 

El  pour  chou  c*oii  ne  soit  de  moi  cnctaserie^ 
On  m'apele  6ochu,  maïs  je  ne  le  sui  mie  **. 

Adamnaquit  à  Arras  vers  1 240;  mahre  Hen* 
ri,  son  père,  était  bourgeois  de  cette  ville  alors 
féconde  en  poètes.  Adam  passa  ses  premières 
années  à  l'abbaye  de  Yauxcelles ,  située  sur 

Les  jongleurs  et  ménestrels  étaient  souvent  des 
bossus.  Voyez  le  fabliau  des  trois  Boçus^  dans  le 
recueil  de  Barbasan,  éd.  de  l^léon,  l.  III,  p.  245. 

Cesl  du  roi  de  Siziite ,  vers  69,  dans  la  Coller - 
h'on  dts  Chroniques  nationalrs  de  M,  Rurhon,  I.  Vil , 
p.  55. 


l'Escaut,  à  ptn  de  distance  de  Cambrai.  11  y 
prit  l'habit  des  clercs  et  y  étudia  les  sept  arts  : 
c'était  le  grand  cours  des  études.  A  peine  fut- 
il  revenu  chez  son  père ,  qu'il  s'éprit  d'un  vit* 
amour  pour  Marie,  jolie  personne,  plus  riche 
d'agrémens  que  des  avantages  de  la  fortune. 
Le  père  d'Adam  fit  de  vains  efforts  pour  le  dé- 
tournerdece  mariage.  Le  cœur  du  jeune  hom- 
me battait  d'amour  pour  la  première  fois  : 
sourd  à  la  voix  de  la  raison,  il  demandaet  il  ob- 
tint la  main  de  la  jeune  fille;  mais  à  peine  l'eut- 
il  épousée,  que  rassasié  de  courtes  délices  et 
effrayé  des  dépenses  et  des  embarras  du  mé- 
nage, ses  illusions  se  dissipèrent,  et  ne  voyant 
plus  dans  Marie  qu'une  femme  ordinaire , 
foulant  aux  pieds  ses  devoirs  d'époux ,  Adam 
abandonna  celle  dont  il  avait  tant  désiré  la 
possession.  On  connaissait  peu  dans  ces  vieux 
temps  les  lois  des  convenances ,  dont  nous 
sommes  redevables  à*  la  politesse  de  nos 
mœurs  et  aux  progrès  de  la  civilisation; 
non  content  de  délaisser  sa  femme,  Adam 
ne  craignit  pas  de  l'immoler  à  la  risée  de  ses 
amis,  et  dans  sa  pièce  du  Mariaffe,  il  poussa 
l'oubli  (les  bienséances  jusqu'à  révctor  des 


22 


THÉAT&E  FRANÇAIS 


mystères  qui  bc  doivent  jamais  être  trahis  ; 
il  y  décrit ,  avec  une  grossière  naïveté ,  les 
charmes  qui  Tavaient subjugué,  et  il  enter- 
mine  la  peinture  trop  crue^  par  ce  trait  qu'on 
ne  saurait  excuser  : 

Bonaes  ^ems,  ensi  fui-joii  piîs, 
Par  Amours,  qui  si  m^eut  souspris^ 
Car  faitures  n'ot  pas  si  bêles 
Comme  Amours  le  me  fist  saoler 
Et  Désirs  le  me  fist  gouster 
A  le  grant  saveur  de  Yaucbeles. 
S^est  drois  que  je  me  reconnoîsse 
Tout  avant  que  me  fème  eagroisse 
Et  que  11  cose  plus  me  coust^ 
Car  mes  fakis  eB  est  apaiés  *. 

Ainsi,  Adam  sortait  de  Tabbaye  de  Vaux- 
celles,  lorsqull  se  maria ,  et  il  projetait  de 
quitter  sa  femme  y  pour  venir  continuer  ses 
études  à  Paris  : 

Sachiés  {dit-H),  je  n'ai  mie  si  chîer 
Le  séjour  d^Arras,  ne  le  joie 
Que  Taprendre  laissier  en  doie  : 
Puis  que  Dîez  m'a  donné  engien  , 
Tans  est  que  je  Tatour  à  bien  ; 
J'aî  chi  assés  me  bourse  esoouase  **• 

Adam  vint-i)  à  Paris,  comme  il  eu  annon- 
çait le  projet?  Ghangea-t-il  d^avis,  comme 
semblerait  l'indiquer  le  don  de  la  fée  Ma* 
glore? 

De  l'autre  qui  se  Ya  Tantant 
D'aler  à  l'école  à  Paris, 
Voeil  qu'i  soit  si  atruandis 
En  le  compaignie  d^Arras^ 
Et  qu'il  s'ouTlit  entre  les  bras 
Se  feme  qui  est  mole  et  tenré  y 
Et  qu'il  perge  et  hache  l'aprcnre 
Et  mèche  sa  Toie  en  respit  ' 


**• 


Nous  ne  déciderons  pas  cette  question,  sur 
laquelle  les  ouvrages  du  vieux  poète  ne  nous 
ont  rien  appris.  Nous  ferons  seulement  ob- 
server que  Haglore,  dans  le  poème,  est  un 
mauvais  génie  qui  ne  donne  que  malédictions, 
tandis  que  les  deux  autres  fées  viennent  de 


*  LU  us  yé dan,  vei*»  164. 
•'  nid.,  vers  28. 
'"  im.,  vers  683. 


combler  de  biens  le  jeune  Adam.  Ainsi  Mor- 
gue dit  : 

Et  de  l'autra»  vœil  qu'il  soit  tcus 
Que  che  soit  li  plus  amoureus 
Qui  soit  trourés  en  nul  pals  *. 

Et  Arsile  ajoute  : 

Aussi  Tcsîl-je  quHl  soit  jolis 
Kl  bons  faiseres  de  canchons**. 

On  pourrait  penser  que  les  prédictions  fa- 
vorables étaientles  seules  qui,  dans  la  pensée 
du  poète,  devaient  se  réaliser. 

Arras,  capitale  de  TArtois ,  était  alors  le 
centre  du  luxe  et  des  plaisirs  :  les  tournois, 
les  joutes,  les  cours  plénières,  toutes  les  fê- 
tes d*armes  et  d*amour  s'y  succédaient.  C'é- 
tait pour  les  trouvères  un  vrailieu  de  délices. 
Adam  devait  avoir  bien  des  motifs  pour  ne 
s'en  pas  éloigner.  On  en  peut  juger  par  ces 
vers: 

Gilles»  li  pères  Jebans  Joie, 
Au  jouster  n'estes  mie  eskieu  \ 
De  bos  ares  fait  maint  alieu. 
Et  maint  biau  drap  d'or  et  de  soie 
Mis  en  (este  :  las  I  or  est  coie 
La  bone  vile  où  je  réoie 
Ghascun  d*bnneur  faire  taskieu. 
Encor  me  sanle-U  que  je  voie 
Que  li  airs  at^e  et  reflamboie 
De  TM  lestes  et  de  vo  gteu  ***. 

Dans  une  chanson  dont  Tauteiu*  est  in- 
connu, le  poète  fait  descendre  Dieu  le  père 
dans  la  ville  d* Arras,  pour  y  apprendre  l'art 
de  faire  des  chansons.  Nous  citerons  en  en- 
tier cette  pièce  singulière.  Elle  montre  mieux 
que  toute  autre  en  quelle  réputation  était  la 
ville  d'Arras,  parmi  les  trouvères.  Les  der-^ 
niers  couplets  semblent  avoir  été  composés 
pour  une  réjouissance  de  caréflae-prenant  : 
aussi  serait-il  difficile  de  les  traduire  conve- 
nablaraent. 

Arras  est  escole  de  tous  biens  entendre  ; 
Quant  on  veut  d^  Arras  le  plus  eaitif  prendre» 


*  LiJiLs  Adan,  vers  660. 
"  nid.,  vers  663. 

"*  Cesl  iieongiés  Adan  d'Aias,jen  123.  Re- 
cueil de Barbasan,  éd.  de  Méon,  1. 1 ,  pag.  1 10. 


AU  MOYEN- AGE. 


23 


Ea  autre  pals  se  puei  por  boin  Tendre. 
On  Toit  les  honora  d'Arras  sî  estendre. 
Je  TÎ  l'autre  jor  le  ciel  In  sus  fendre  : 
Dei  Toloit  d*Arras  les  mot^  aprendre. 
Et  per  lidoureles  yadou  ra  du  radourenne. 

Quant  Diez  fu  malades,  por  lui  rehaîtier 
A  l'oitel  le  prince  se  Tint  acoîntàer  ; 
CompaSgnons  manda  por  estudiier  : 
Pouchins^  li  ainsnés,  kî  bien  set  raisnier 
Be  oomplension,  d'astrenomiîer; 
Je  Ti  -Jl'îI  fist  Ditt  le  couleur  can^r. 
Car  eneontre  lui  ne  se  séut  aidier. 
Et  per  lidaiirele,  etc. 


Lim  a  ùài  mander  Robert  de  le  *  >«•«  » 
Car  dou  Ttel  Fromom  seal41  la  manière; 
Sî  Tint  Gbileben,  Pbelîpos,  Verdiere, 
Et  ai  est  ▼enus  Roussiaus  li  taillière  : 
Ghtlebera  eanta  de  «e  dame  ciére; 
Dies  dist  k'il  sÎTratoustans  leur  baniére. 
Etperli  doureles,  etc. 

Breliaus  s^est  rantés  k'à  Dîu  s'en  ira« 
Plus  que  tout  li  autre  l'esbaniera  : 
li  fist  le  paon,  se  braie  ayala. 
Celui  de  Beugin  trestout  porkia. 
Diex  en  eut  tel  joie,  de  ris  s'escreTs, 
De  se  maladie  trestous  respassa. 
Et  per  lidoureles ,  etc. 

Or  est  Dlex  waris  de  se  maladie. 
Gares  rint  laiens,  ce  fu  rilenie. 
Et  Bandes  Beoons,  kt  met  s'estudie 
Eq  trufe  et  en  Tcnt  et  en  merderie. 
De  leur  mauraîsté  Diex  se  regramie  , 
Que  se  {;rans  quartaine  li  est  renforcie. 
Et  per  lidoureles^  etc. 

Pois  fist  Diex  mander  .i.  gi-ant  naistre  Wike  : 
De  tous  boins  morsiaus  seut-il  le  fusîke; 
11  n^a  sen  parel  dusk'en  Salenike, 
Ne  milleur  de  lui  aroec  home  rike. 
Quant  Yoit  le  roussole  durement  s^estrike. 
Et  per  lidourele,  etc.  *. 

Adam  composa  le  Jeu  du  Mariage  pour 
diTertir  ses  amis  d'Arras,  vers  1262  oa  1263. 
Cette  date  semble  résulter  du  discours  de 
maître  Hem*!,  père  d'Adam,  relatif  aux  cen- 
sures ecclésiastiques  que  le  pape  venait  de 


*  Manuscrit  du  Roi,  supplément  français,  n*"  184, 
folio  797  recto. 


renouveler  contre  les  clercs  bigames.  On  sait 
que  rirrégulariié  de  bigamie  consiste,  en 
droit  canon,  à  épotiser  des  femmes  veuves, 
ou  des  filles  qui  ont  notoirement  perdu  leur 
virginité. 

Et  chascuns  le  pape  encosa 

Quant  tant  de  bons  clers  desposa. 

Nepourquant  n*ira  mie  ensî, 

Car  aucun  se  sont  aati 

Des  plus  ▼aillans  et  des  pins  rikes, 

Qui  ont  trouTées  raisons  fîîques 

Qu'il  prouTcront  tout  eu  apert 

Que  nus  clers  par  droit  ne  désert 

Pour  mariage  estre  asserris; 

Ou  mariages  vaut  trop  pis 

Que  demeurer  en  soignantage  {concuàfnageY . 

La  colère  dv  poète  était  causée  par  une 
buUe  du  pape  Alexandre  IV,  adressée  le 
13  février  1259  (1260N*  S.),  à  rarchevè- 
que  de  Saltzbourg.  Le  pape  y  renouvelait  les 
anciens  canons,  qui  interdisaient  les  choses 
saintes  aux  clercs  concnbinaires,  et  leiu*  fai- 
saient perdre  tous  privilèges  de  clergie.  Aussi 
maître  Henri  ajoute-t-il  : 

Romme  a  bien  le  tierche  partie 
Des  clers  fais  sers  et  amatis  **. 

Pour  entendre  ce  passage,  il  faut  se  re- 
porter aux  principes  du  droit  romain  et  du 
droit  canon  sur  Tesclavage.  Les  clercs,  nés 
dans  la  servitude ,  n*en  sortaient  pas  en 
prenant  les  ordres  mineurs.  Us  ne  les  rece- 
vaient de  leur  évéque,  qu'en  justifiant  du  con- 
sentement de  leur  maître  :  ce  qui  était  con- 
forme à  une  décision  du  pape  saint  Léon, 
donnée  en  443,  et  conçue  en  ces  termes  :  Nul- 
lut  epuùopùrum  tervuim  alterius  ad  dericatus 
offieium  promovere  prœsumat,  nîsi  forte  eorum 
petitio  aut  voluntas  accesserit,  qtù  atiquid  siH 
in  eo  vetuBcarUpoteslatia  ***.  Ainsi,  tant  que  le 
clerc  était  dans  les  ordres  mineurs,  le  droit 
du  maître  était  suspendu,  et  raflranchisse- 
ment  n'intervenait  qu'au  moment  où  le  clerc 
allait  entrer  dans  les  ordres  majeurs,  en  re« 
cevant  le  sous-diaconat. 

*  LÀ  Jus  jidan,yet%  h^h . 

**  ibid.j  Tcrs  455.  jimatis,  d^morlis»  rendus  de  main 
morte. 

Decreti pars  prima,  distinct ,^  5  i>  cap,  I . 


M* 


24  THÉÂTRE 

Ce  point  de  discipline  ou,  pour  nous  ex- 
primer avec  plus  de  justesse,  cette  question 
do.  propriété  a  été  fixée  par  un  décret  du 
ooucilc  de  Tribur,  tenu  en  895  :  jSuUi  de 
servili  condilionc  ad  sacros  ordines  promo- 
veantur,  ni$i  prius  à  propriis  dominis  legili- 
mam  liùerlaleni  comeqnantur,  cujus  libertatis 
cliarta  ante  orcUnationem  in  ambone  puUicè 
legatur;  et  $i  nulluê  contradixerit,  rite  conse- 
crabuniur.  Porro  servus  non  canonieè  conse- 
vrattts,  poslquam  de  gradu  ceciderit,  qu$  con- 
ditionis  $it  cujus  fuerat  antè  gradum*. 

Ainsi ,  aux  termes  des  canons,  les  clercs, 
nés  serfs,  qui,  pour  cause  de  bigamie,  per- 
daient les  privilèges  de  clergle ,  rentraient 
dans  le  domaine  de  leurs  maîtres. 

Le  souverain  pontife  était  mort  depuis  fort 
peu  de  temps;  çest  encore  maître  Henri 
qui  nous  Fapprend  : 

Ll  papcfi,  qui  en  cliou  eut  coupes , 
Est  euereus  quant  il  est  mors  ; 
Jà  ne  fust  si  poîssans  ne  fors 
C^ore  ne  Téust  desposé  **• 

Le  pape  Alexandre  lY  mourut  le  25  juin 
1 261 ,  ainsi  il  est  présumable  que  le  Jeu  du  Ma- 
riage  a  été  composé  vers  Tan  1262  ou  1263. 

Cependant ,  cette  ville  d'Arras ,  dont  les 
poètes  du  temps  ont  fait  une  si  agréable  des- 
cription, ne  tarda  pas  à  gémir  sous  le  poids 
de  graves  calamités.  Une  taille  extraordi- 
naii*e  de  vingt  mille  livres  tournois  ayant  été 
imposée,  fut  répartie  avec  partialité.  On  ac- 
cusa même  le  maire,  les  échevins  et  un  ab- 
bé d'avoir  levé  plus  de  deniers  qu'il  n'en 
était  demandé.  Tonte  la  ville  se  divisa,  ce  ne 
fut  plus  qu'injures,  pamphlets  et  invectives; 
les  poètes  ne  gardèrent  pas  le  silence  ;  ils 
immolèrent,  dans  leurs  chansons  satiriques , 
ceux  que  l'opinion  accusait:  l'un  d'eux  ex- 
primait ainsi  son  indignation  : 

De  canler  ne  me  puis  tenir, 
S'est  droîs  ke  cancon  face; 
Or  m'en  doînst  Diex  à  cief  renir, 
K'as  courtois  mal  ne  face  1 
Mais  por  rougir  le  face 


FBAKÇAIS 

Doil-OD  des  mauvais  recorder 
Por  faire  leur  vie  amender 

Je  n^osc  nomcr  Audcfroi, 

Trop  est  de  grant  lignage  ; 

Il  fu  preudom,  si  com  ye  croi, 

£n  aen  eskcTinage, 

11  eut  bien  tcsmoignage 

Par  foi  k*il  fist  le  taille  à  point» 

Mais  li  abès  après  Ten  point. 

Willaumc  as  Paus  ala  souflant 
Com  cil  ki  le  set  faire, 
Audefroisen  ala  enflant. 
Je  sai  treslout  Tafaire  ; 
Taille  convint  refaire, 
De  coi  U  abcs  fu  déçus  : 
Car  ses  contes  fu  tous  bocus  '. 

On  pourrait  encore  citerun  grand  nombre 
de  pièces  curieuses  pour  l'histoire  d'An'as.  La 
discorde  y  régnait:  abbés,  maire,  échevins, 
habitans,  tous  s'entre-déchiraient.  Fêtes  et 
soûlas  avaient  disparu;  on  croyait  voir  dans 
chaque  trouvère  l'auteur  des  pamphlets  qui 
venaient  chaque  jour  attiser  le  feu.  Beau- 
coup de  citoyens  furent  obligés  de  s'expatrier, 
peut-être  même  furent-ils  bannis  de  la  cité. 
Adam  et  maître  Henri ,  son  père ,  se  retirè- 
rent à  Douai.  !Notre  poète  a  consigné  ses 
regrets  dans  des  adieux  ou  congiésj  adressés 
à  sa  ville  et  aux  amis  qu'il  était  forcé  de  quit- 
ter. On  lit  dans  cette  pièce,  publiée  par  Bar- 
basan,  les  vers  suivans: 

Arras,  Arras,  vile  de  plait 
Et  de  baïne  et  de  delrait. 
Qui  soliés  estre  si  nobile, 
On  Va  disant  c'en  tous  refait  ; 
Mais  se  Dicx  le  bien  n^i  r'alrait. 
Je  ne  vois  qui  vous  l'econcile. 
Ou  i  aime  trop  crois  et  pile... 
Adieu  de  fois  plus  de  cent  mile, 
Ailleurs  vois  oir  rÊvangile, 
Car  cbi  fors  mentir  on  ne  fait  *'. 

Voici  une  chanson  anonyme  qui  peint  bien, 
la  situation  d'Arras  à  cette  époque. 

£!  Arras  vUe! 
De  vos  naist  li  gbile, 


•  Drrreli  pars  prima,  distinct,  54,  cap,  2. 
**  Li  Jus  Àdan,  vers  4ol . 


*  Manuscrit  du  Roi,  supplément,  n»  184,  fol.  197. 
"  Ccsl  licongiés  Jtlan  d'Aras,  vcis  13,  p.  106. 


Dont  Tos  estes  en  tel  doleur. 
Ti-eak^en  Sébile  [SiciU) 
N^a  gcnt  si  nobile 
Com  d'Arras,  ne  de  tel  valeur  ; 
Mais  la  ruihole 
A  no  cilé  morte, 
Ce  dient  li  plaigneur  : 
Tailleuf  ont  fait  taille  vilaine  à  peu  d'ouncur 

Ains  sains  Roumacles 
Ne  fist  teiix  miracles 
Corne  Diex  fait  le  moiiene  §^nt. 
Troi  homeu.iiij. 
Yoloient  abatre 

AiTaa 
Et  tout  sucier  Pai^gent; 
Mais  Diex  de  gloire 
I  a  fait  tel  estoirei   . 
Si  TOS  dirai  comment* etc.. 


Nous  insérerons  encore  ici  une  jolie  chan 
son  de  notre  poète,  dans  laquelle  il  peint  sa 
douleur,  tandis  qti'il  marche  vers  une  terre 
ëU'angère:  on  pourrait  conjecturer  de  cette 
pièce  que  les  édits  donnés  par  saint  Louis , 
pour  faire  préférer  la  monnaie  royale  aux 
monnaies  des  barons,  avaient  aussi  contribué 
aux  troubles  d'Arras,  en  y  joignant  les  maux 
qui  accompagnent  toujours  les  changemens 
de  monnaies**. 

A  Dieu  Gomraant  amouretes, 

Car  je  m'en  vois , 
Dolans  pour  les  doucbetes. 
Fors  dou  doue  pals  d'Artois, 
Qui  est  si  mus  et  destrois 
Pour  cbe  que  li  boui*goi3 
Ont  esté  si  fourmené 
Qu^il  n'i  quemt  drois  ne  lois. 
Gi*os  tournois  ont  anulés 

Contes  et  rois, 
Jusiiches  et  pralas  tant  de  fois 
Que  mainte  bele  conipaingne, 

Dont  AiTas  mehaingne, 
Laissent  amis  et  maisons  et  barnois 
Et  fuient,  chàdeus,  chà  trois, 


*  Manuscrit  du  Roi,  supplément,  n^  134,  folio 
204  recto. 

"  Voyei  le  Traité  historique  des  Monnoies  de 
France,  par  Le  Blanc.  Amsterriam,  1672.  In-4o, 
pag.  175. 


AU   MOYEM-AGE.  25 

Souspirani,  en  terre  estrange  *. 

11  est  difficile  de  déterminer  l'époque  pré- 
cise de  cette  émigration  d'une  partie  des  ha- 
bitans  d'Arras ,  les  pièces  du  temps  ne  por- 
tant aucune  date.  Nous  présumons  qu'elle  a 
eu  lieu  après  la  composition  du  Jeu  du  Ma- 
rîa^e,  vers  l'année  1265  on  1266;  on  ignore- 
rait même  que  Douai  a  été  l'asile  choisi  par 
notre  poète,  si  un  antre  trouvère  ne  l'avait 
pas  fait  connaître.  Voici  ce  que  dit  Baude 
Fastoul  : 

Cuers,  en  oui  grans  anuis  s'aaire^ 
Droit  à  Douai  te  convient  traire 
A  ceus  qui  d'Arras  sont  eskiu  ; 
Segneur  Henii  di  mon  afaire, 
£t  A  dan,  son  iil  ;  puis  repaire  **. 

L'exil  d'Adam  ne  fut  pas  éternel,  il  revint 
dans  sa  patrie;  l'époque  de  ce  retour  est  in- 
certaine. Sa  trentendeuxième  chanson  nous  le 
fait  voir  sur  le  chemin  de  sa  ville  natale: 


De  tant  com  plus  aproime  mon  pals , 

Me  renovele  amours  plus  et  esprent; 

Et  plus  me  sanle  en  aprochant  jolis, 

Et  plus  li  airs  et  plus  truis  doucbe  gent.  ..*'**. 

Notre  poète  finit  par  s'attacher  à  la  maison 
de  Robert,  IP  du  nom,  comte  d'Artois,  neveu 
de  saint  Louis.  Ce  prince,  en  1282,  suivit  en 
Italie  le  comte  d'Alençon ,  que  Philippe-le- 
Hardi  envoyait  au  secours  du  duc  d'Anjou, 
rot  de  Naples,  son  oncle,,  et  il  y  fut  déclaré 
régent  du  royaume  en  1284.  Adam  de  la 
Halle  accompagna  ce  prince,  et  il  composa, 
pour  le  divertissement  de  sa  coiir,  la  jolie  pas- 
torale de  Robin  et  Marion.  C'est  encore  uti 
poète  du  temps,  qui  nous  fait  connaître  ces 
détails.  L'autetir  du  Jeu  du  Pèlerin  l^  met/ 
dans  la  bouche  de  son  principal  acteur.     / 

Par  Putlle  m'en  reving,  où  on  tint  maint  concilie 
D*un  clerc  net  et  souslieu,  grascieus  et  nobilé 
Et  le  nomper  du  mont.  Nés  fu  de  ceste  vile; 
Maislre  Adans  li  Bochus  estoit  clii  apelés, 

*  Observations  préliminaires  du  Jeu  Adam,  dans 
[es  Méianges  des  Biùliophiies  français,  Paris,  1838> 
page  vu  ;  MS.  la  A^alliére,  8 1 ,  fol.  xxv  verso,  col.  2. 

**'Che  sont  li congié  Baude  Fastoul  dAras.  Ucc. 
de  Barbasan ,  éd.  de  Mëon ,  t.  I,  pag.  127. 

***  Notice  sur  Adam  de  la  Hallc,par  M.  Paulir» 
Paris,  dans  \ Encyclopédie ealhoUque ,  t,  U,  pag.  4*26. 


26 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Et  là  Adans  d'Arras. . . 

Cliit  clers  don  jib  tous  conte 
Ert  unes  et  priiiés  et  honnerés  dou  conte 
D'Artois;  si  tous  dirai  moût  bien  de  quel  aconte  : 
Chieus  maistre  Adam  saToit  dis  et  chans  controuTer, 
Et  li  quens  desirroil  un  tel  home  à  trouTer. 
Quant  acointiés  en  fu ,  si  li  ala  rouTcr 
Que  il  Miât  uns  dis  pour  son  sens  eaprouTer. 
Maistre  Adans,  qui  en  seut  très  bien  à  chief  Tenir, 
En  fist  un  dont  il  doit  mttut  tkés  bien  riousTenir^ 
Car  Inaus  est  à  olr  et  bons  à  retenir. 
Li  quoins  n'en  Taurroit  mie  .t.  cbens  liTres  tenir. 
Or  est  mors  maistre  Adans;  Diex  li  fachc  merchi  ! 
A  se  tomble  ai  esté  :  don  Jbésu-Crist  mercbi  \ 
Li  quoins  le  me  moustra,  le  soie  grant  mercbi. 
Quant  jou  i  fui  l'autre  an  *. 

Le  Jeu  du  Pèierin,  dont  Tauteur  est  in- 
connu, peut  être  regardé  comme  le  prologue 
du  Jeu  de  Rolm  et  Marion.  Il  contient  en 
quelque  sorte  l'oraison  Tunèbre  d'Adam  de 
la  Halle.  On  y  lit  encore  ces  détails  sur  ce 
trouvère  : 

••maistre  Adan,  le  clerc  d'onneur, 
Le  joli,  le  largue  donneur, 
Qui  ert  de  toutes  Tertus  plains, 
De  tout  le  mont  doit  eslre  plains, 
Car  mainte  bêle  gnice  avoit 
Et  seur  tous  biau  diter  saToit 

Et  s*estoit  parfais  en  cbanter 

SaTOÎt  canchons  faire, 
Partures  ei  motés  entés; 
De  che  fist-il  à  grant  plenlés. 
Et  balades  je  ne  sai  quantes  **. 

Le  comte  d'Artois,  suivant  le  père  An- 
selme***, revint  de  Naples  en  1289.  Maître 
Adam  y  était  mort  pendant  son  séjour,  et 
sa  sépulture  avait  été  entourée  des  honneurs 
dus  à  un  grand  poète.  On  place  ainsi  la 
mort  d'Adam  de  la  Halle  vers  1286.  M.  Pau- 
Un  Paris  a  fait  connaître  un  document  qui 
vient  corroborer  cette  opinion.  Ce  sont  des 
vers  écrits  en  1288,  à  la  fin  d'un  exemplaire 
du  Roman  de  Troies,  par  un  neveu  d'Adam 
de  la  Halle,  nommé  Jehan  Hados,  qui,  ainsi 
que  son  oncle,  était  trouvère  et  jongleur. 

Mais  cis  qui  c^escrit,  bien  saciés, 

*  LiJus  du  Péltrin,  Tcrs  23. 
••  /6id.,  TcrsSl. 

***  Histoire  généalogiq^e  dt  la  maison  royale  de 
France  f  1. 1,  pag.  383. 


N*estoit  mie  trop  aaissiés , 
Car  sans  ootele  et  sans  surent 
Estoit,  par  un  Tilain  esoot 
Qu'il  SToit  perdu  et  paiié 
Par  le  dé  qui  Tôt  engi^ié. 
Cis  Jehanés  Hados  ot  non , 
Qu'on  tenoit  à  bon  compaignon  ; 
D'Anras  estoit;  bien  fu  connus 
Ses  oncles,  Adans  li  boçus, 
Qui  pour  reTcl  et  pour  compaîgnîe 
Laissa  Arras  :  ce  fu  folie. 
Car  il  iert  cremua  et  améa. 
Quant  il  morut  ce  fu  pités. 
Car  onquea  plus  engignex  bon 
Ne  morut,  pour  Toir  le  set-on... 
Ensi  com  Toa  ol  TaTés, 
Gis  UTres  fa  laia  et  fines 
En  Tan  de  rineamatioa 
Que  Jbdsus  aoufirî  passion 
Quatre-Tingt  et  mil  et  deus  cens 
Et  wit|  biaz  fu  li  tans  et  gens. 
Fors  tant  ke  ciex  aToit  trop  froit 
Qui  sureot  ne  cote  n'aTolt  *,  etc. 

Adam  de  la  Halle  tient  un  des  premiers 
rangs  parmi  nos  anciens  trouvères  d' Arras. 
Il  était  à  la  fois  poète  et  musicien  ;  H.  Bottée 
de  Toulmon,  très-versé  dans  Thistoire  de 
la  musique,  a  bien  voulu  se  charger  de  faire 
connaître  Adam  sous  ce  dernier  rapport  **. 

Le  Jeu  Adam  est  notre  plus  ancienne  co- 
médie ;  tandis  que  le  Jeu  de  Robin  et  Ma- 
rion  est  la  première  de  nos  pastorales,  et 
même  le  premier  opéra-comique  qui  ait  été 
joué  en  France. 

Cette  dernière  pièce  obtint  dans  son  temps 
un  grand  succès.  On  pourrait  croire  qu'elle 
a  donné  naissance  au  pniverbe  :  Ils  s'aiment 
comme  Robin  et  itfcirtofi,  nous  ne  le  pensons 
cependant  pas.  Robin  et  Marion,  dans  no- 
tre littérature  romane ,  sont  comme  le  type 
des  amours  tendres  et  naïfs  du  village  ;  plu- 
sieurs pastourelles  du  xiir  siècle  roulent  sur 
ces  deux  personnages  rustiques.  Il  y  en  a 
une  surtout  qui  a  tant  de  rapport  avec  notre 
Jeu,  qu'Adam  de  la  Halle  semble  Tavoir  mise 
en  action.  Cette  jolie  chanson  est  de  Perrin 
d'Angecort,  le  dix -neuvième  des  poètes 


*  Notice  sur  Adam  de  la  Halle,  déjà  citée.  Collât. 
**  Voyea  sa  notice  à  la  suite  de  ia  ndtra. 


AU  HOTBN-AGE. 


27 


mentionnés  jpar  le  président  Fauchet  \  Per- 
rin  était  attaché  à  Chartes  d'Anjou,  frère  de 
saint  Loois ,  qui  monta  sur  le  trône  de  Na- 
ples.  C'est  aussi  à  Naples  qu'Adam  de  la 
HaUe  a  composé  sa  pièce  pour  les  divertis- 
semens  de  cette  cour.  N'est-il  pas  naturel 
de  penser  qu'il  a  pris  un  sujet  connu  de  tout 
le  monde,  dans  une  chanson  dont  les  cou- 
plets étaient  snr  toutes  les  lèvres  ? 

La  pastourelle  de  Perrin  d'Angecort  a  été 
publiée  par  H.  de  la  Borde**  arec  beaucoup 
d'altérations  ;  la  voici  textuellement,  d'après 
le  manuscrit  de  Paulmy  ***  ; 

Au  tens  nouTel 
Que  cil  msel 
Sont  héûé  et  gai, 
En  un  boacfasl, 
Sans  pastoral 
Pafttore  trouTai  « 
Où  fesoit  chapiau  de  flors 
Et  chantoîl  un  ran  d'amors. 
Qui  mult  ert  jolis  : 
li  pensers  irûp  mi  guerroie 
De  vous,  doux  amis  ****. 

Par  grant  revel 

Enz  el  praél 

Dire  li  alai  : 

«  S*il  TOUS  ert  bel, 

Por  TO  cbapel 
Yoslre  deveudrai 
Fins  et  loiaz  à  touz  jorz. 
Sans  jamês  pensers  ail  lors: 
Et  pour  ce  tous  proi, 

Bergeronnete, 
Fêtes  Tostre  ami  de  moi.  » 

*  Œuvres  de  Claude  Fmuhel,  Paris,  1610,  in-4% 
fbiio568. 

^  Essai  sur  ta  Musique  ancienne  et  moderne,  Vn- 
ris,  1780,in.4st.  II,p.  151. 

***  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  TArsenaU  in- 
Iblio ,  belles-lettres ,  n^  63>  page  t60.  Ce  manu- 
scrit sur  Télin  est  du  xit*  siècle.  Il  a  été  décrit  par 
M.  Francisque  Michel,  dans  les  pièces  préliminaires 
des  Chansons  du  ehdtetaih  de  Coufiy,.  Paris,  Crapelet,^ 
1830,  grand  iniS*',  page  9. 

****  Refrain  d*une  ancienne  cbanson.  Il  nous 
semble  que  ce  refrain  du  premier  couplet  et  celui 
du  dernier  sont  les  seuls  empruntés  d'autres  ehan- 
sonnettes;  les  refrains  qui  terminent  les  autres  cou- 
plets rentrent  trop  dans  le  suje*  pour  ne  pas  faire 
partie  intégrante  du  poème. 


—  «  Sire,  nlez-ent, 

C'est  pour  noient 

Qu'estes  ci  assis  : 

J'aim  loiaument 

Robin  le  gent, 

Et  ferai  touz  dis; 
S'amie  sui  et  serai, 
Ne  jà  tant  com  je  TiTrai, 

Autre  n'en  jorra. 
Robin  m'aime  y  Robin  m'a, 
Robin  m'a  demandée,  si  m'aura,  » 

Huit  longuement 
L'alai  proiant, 
Que  riens  n'i  conquis; 
Estroitement, 
Tout  en  riant, 
Par  les  flans  la  pris. 
Sus  l'erbe  la  sourinai  ; 
Mult  en  fui  en  granl  esmai  ; 

Si  haut  a  crié  : 
«  Bêle  douce  mère  Dé , 
Gardez-moi  ma  chastec  !  » 

Tant  i  luitai 
Que  j  WheTai 
Trestout  mon  deair; 
Je  la  trouTai 
De  bon  essai 
Et  douce  à  sentir. 
Adono  si  me  sui  tomez, 
El  quant  je  fui  remenbrez 
Si  pria  à  chanter  : 
Par  les  sainz  Dieu^  douée  Miargùl, 
Il  a  grani pâme  en.kien  amer  *• 

Cette  jolie  cTianson  est  comme  le  germe 
du  Jeu- de  Rolnn  et  Marion;  elle  parait 
avoir  été  faite  vers*  le  milieu  du  xiii*  siècle, 
tandis  que  la  pièce  d^Adam  de  la  Halle  n'a 
été  composée  à  Naples,  que  vers  1282.  Le 
trouvère  empritnte  son  début  à  la  chanson 
de  Perrin  : 

Robin  m'aime,  Robin  m*a, 
Robin  m'a  demandée,  si  m'ara. 

Il  nous  a  semblé  qu*on  aimerait  à  rappro- 
cher de  la  pièce  d'autres  motets  ou  pastou- 
relles du  cycle  de  RobiaetMarion»  que  nous, 
avons  retrouvés  dan^  les  Mss.  du  Roi  et  dans 
ceux  de  la  bibliolhèctae  de  TArsenai.  Ces. 
^.^^11 1      II     I  ■ ...    I   I ■■    I  II  I    I    I 

*  Refrain  d'une  ancienne  chanson.  11  terminer 
aussi  le  premier  couplet  d'une  chanson  de  Raoul 
de  Beauvais,  Ms.  de  TArsenal,  p.  221.         F.  M, 


30 


THÉATRB  FRANÇAIS 


Car  g^onnour  Ugard«roi. 

Fines  ainoureles  ai, 
Dieus  !  si  ne  sai  quant  les  ▼errai  *"  ! 

Les  ouvrages  d'Adam  de  la  Halle  soni  : 

r  là  Jus  Adan^  dit  au^si  de  ta  Fuellie^  on 

du  Mariage, 

•t  .1 

Cette  pièce  se  trouve  dans  le  iftannscrit  de 
la  Bibliothèque  du  Roi,  fonds  de  la  Vallière, 
n»  81,  o/tm  2736,  fol.  xxxrecto-xxxviii  verso. 
Le  manuscrit  n*  7218,  ancien  fonds,  en  con- 
tient les  174  premiers  vers.  Le  langage  y  est 
plus  moderne*  On  eo  trouve  aussi  le  com- 
mencement dans  le  manuscrit  du  Vatican 
n*  1490,  fonds  de  Christine^  dont  la  Biblio- 
thèque de  TArsenal  possède  la  copie  dans 
le  recueil  de  Sainte  -  Pâhiye ,  intitulé  :  An- 
ciennes Chansons  francoises,  avant  1300»  1. 1", 
fol.  290. 

Le  Jeu  Adam  a  été  imprimé  par  nous, 
pour  la  première  foi^,  en  1828,  à  trente 
exemplaires  seulement,  pour  la  Société  des 
Bibliophiles  français. 

2^  Li  Gieui  de  Rùbin  et  de  9iartdn. 

Ce  jeu  existe  dans  deux  manuscrits  de  la 
Bibliothèque  du  Boi,  savoir  dans  celui  de  la 
Vallière,que  nous  venons  d'indiquer,  et  dans 
le  n"  7604,  anciea  fonds**.  Nous  avons  suivi 
le  manuscrildelâ  Vallièrey  en  indiquant  des 
variantes  tirées  du  second  manuscrit. 

"  ObserTatlons  preUmiûaiies  sur  le  Jeu  Adam, 
pag.  XV. 

**  On  lit^lanala  Notice  ntr  la  BêBUoUUçue  dAix, 
par  £.  Rouardy  Paris,  chez  Firmiu  Didol  fréi*es« 
1831>  in-8*,  Tindication  suivanle,  à  la  page  165: 
(c  Une  espèce  de  bergerie,  intilulée  U  Mariage  de 
Robin  et  de  Marote^  enrichie  d'une  foule  de  minia- 
tures avec  la  musique  notée.  »  Cette  indîefition  se 
trouve  répétée  dans  le  Catalogiu  Codicummanuscnp» 
iorum  d*Haencl,page  186,  colonne  4.  Nous  nous 
adressâmes,  pour  avoir  cotpmunîcatîon  de  ce  manu- 
scrittàM.  Guizot,  alors  ministre  de  Tinstruciion 
publique,  qui  fit  écrire  au  préfet  des  Bouches-du- 
Rh6ne  ;  mais  il  fut  répondu  que  le  maire  d'Aix  se 
refusait  à  laisser  sortir  le  Yolome  du  dép6i  dotit  il 
fait  partie. 

F,  M 


Lç  Jeu  de  BoHn  et  Marion  a  été  publié 
par  nous»  pour  la  première  fois,  en  1822, 
jpour  la  Société  des  Bibliophiles  françaist  au 
nombre  de  trente  exemplaires  9euleraeiit, 
avec  le  Jeu  du  Pèlerin  qui  lui  sert  de  prolo* 
gue  *.  Une  pablication  faite  à  un  si  petit 
nombre  a  peu  servi  à  faire  coanaitce  ceue 
jolie  production,  car  un  des  sa  vans  auteurs 
de  le  continuation  de  YBistoire  Utiéraire  de 
la  Ptance  en  parlait,  en  1824,  comme  d'an 
ouvrage  resté  manuscrit,  dont  il  avait  seule- 
ttient  été  donné  des  extraits  dans  le  recueil 
de  le  Grand  d'Aussy**.  La  seconde  édition 
de  cette  pastorale  a  été  publiée  en  1829  par 
M.  Ânt.  Aug.  Renouard,  à  là  suite  du  se- 
cond volume  de  la  troisième  édition  des  Fa- 
bliaux au  contes  de  le  Gfond. 

S""  Li  Congés  Adan  (CAras. 

Ce  sont  les  adieut  d'Adam  à  sa  ville  na- 
tale, quand  il  fut  obligé  de  la  quitter  ponr 
se  retirer  à  Douai.  Ils  ont  été  publiés  par 
Barbasan,  et  réimprimés  dans  l'édition  de 
Méon.  Paris,  Warée,  1808»  tom.  I,  pag.  106. 

4'  C'est  du  Roi  de  SexUe. 

Ce  poème,que  nous  appellerons  la  Chanson 
de  Charles  d'Anjou,  roi  de  Nsiples,  a  été  pu- 
blié par  M.  Buchon  dans  sa  Collection  des 
Chroniques  nationales  françaises.  Paris,  Ver- 
dière,,  topn.  VU,  1838,  pag.  23 .       • 

&>  Des  oha«sottt,  des  jeux^panfet  <»  ten- 
ioias^  des  mooets,  des  roûdéaax  et  d*aotKs 
petites  pièces,  dont  on  pouiraii  (site  un  re- 
cueil curieux  ;  mais  il  faudrait  apporter  à 
ce  choix  beaucoup  de  recherches  et  de  goût. 

On  confond  quelquefois  Adam  de  la  Halle 
avec  le  roi  Adenès**%  trouvère  du  Brabant, 


*  Ce  jeu  ne  se  trouve  que  dans  le  manuscrit  du 
fonds  de  la  Vidliére,  n?  81|  M\q%wuï  rerso  — 
zxz  rectd. 

**  Discours  sur  Cilat  des  Seaux-arts  en  France^ 
au  ziii*  'siècle,  par  M.  Amàury  DuTal  {Bistoîre 
Iktérairedeia  Fronces  tom.  XVI,  Paris,  1634^  pag. 

278.) 

***  L'erreur  que  nous  signalons  ici  a  été  partagée 
par  aotre  satant  oonlreré.  M.  Tabbé  de  la  Rue^  dam 
ses  Essais  historiques  sur  les  Bardes,  C^tskt   \%%A, 


AU  MOYEN-AGE. 


31 


qui  nous  a  laissé  plusieurs  romans  en  vers, 
tels  que  les  Enfances  Ogkr  le  Danois,  Buevon 
de  Comarchù,  Berte  aux  grands  pieds,  etc., 
etc.  Ce  dernier  ouvrage  a  été  publié  par  M. 


in-S^y  tom»  I,  pag.  S25.  Son  ouvrage  promettait 
plua  qu'il  n^a  donné  ;  l'auteur  8*y  est  trop  aourent 
laîaaé  aller  k  un  esprit  de  aystéme  aussi  contraire 
â  la  Térité  qu*auz  TÎeilles  gloires  littéraires  de  notre 
France. 


Paulin  Paris  *.  Nous  renverrons  nos  lec- 
teurs à  la  Lettre  sur  les  Romans  des  douze 
pairs,  que  ce  savant  littérateur  nous  a  fait 
l'honneur  de  nous  adresser»  et  qui  précède 
le  Roman  de  Berte.  Il  y  est  entré  dans  des 
détails  sur  Adenès  qui  sont  (deins  des  re- 
cherches les  plus  curieuses. 

L..J..N.  M. 

*  lÀ  Romans  de  Berte  axa  gratis  pies,  Paris, 
Techener,  1832.  In-12. 


APPENDICE. 


CHOIX  DE  MOTETS  ET  DE  PASTOURELLES  DU  XIII*  SIÈCLE, 

m 

DORT    LB   SD/BT    BODLB   SUB    LB8    ÂHOl-ftS   DB    BOBIN    BT    DB    MàBIOR. 


Premier  Motet*, 

▲  la  rousée  au  serain 
Ya  Maroa  à  ia  fontaine; 
Cil  ki  pour  s^émour  se  paine 
Sel  et  keiwm  et  bis  pain  aporté  ot» 
Et  ele  eomeace  k  plein  »  ki  iert  de  joie  plaine 
Pour  çou  ke  par  le  main  maine 
Son  ami  mignot  : 
«Mignoteuent  Fen  maine 

Robins  Marot.  » 
jiè  msurgeniâus. 

Deuxième  Motet  **. 

m 

De  la  Tille  iasoit  pensant  par  .i.  matin 
Mania,  si  Toit  par  devant 

▲  aa  Toia,  k'cle  ot  douoete, 
Li  dist  en  chantant: 

«  Aléa-moi  eontr*atendant, 

ie  ani  Toatre  annete.» 


Troisième  Motet 


•*« 


8*est  lerëe  la  belle  Maroa , 
Ki  aana  amour  n'eat  mie  ; 


Bfanuscrit  du  Roi,  supplément^  n*l  84,  fol.  1 86. 

*Ièêd,^  fol.  186  Terto.  Anonyme. 

**  Iktd.j,  fol.  187  recto.  Auteur  inconmi. 


Si  s'en  est  alée  toute  seule  au  boa , 

Nus  pies  et  deslaichie  ; 
Lors  s'est  écriée  :  •  Mes  amia  mignos» 
Ri  m'a  en  sa  baiilie , 
Déust  ore  flore  coilÙr 
Et  .i.  chapelet  bastir 
A  mes  beaus  cbarex  tenir  : 
S'en  fuisse  plus  jolie.  • 
Lors  la  coisi ,  s'est  saillie  : 
«  Bien  viegne,  fait-il,  m^amie 
Ke  je  tant  deair 

A  tenir 
Sous  le  raim  [sous  la  coudreÙe)  ; 
Mignotement  là  Toi  ▼anir 
Celi  kej'aim.  » 

Quatrième  Motet  ". 

Robins  à  la  ville  Ta, 
S'a  Marion  encontrée, 

Ki  iert  retomée ... 
Pour  cou  ke  compaignon  n'a. 
«  Cil  ki  Unt  Toua  a  amée, 
Dist  Robins,  tous  i  menra.  » 
Dist  celé:  «  On  le  setpiecbà, 
S'en  doue  estre  blasmée  ; 
Nepourquant  mal  ait  ki  jà 


*  Manuscrit  du  Roi,  supplément,  n«  184,  CbL  188 
recto.  Anonyme. 


à 


32 


THÉATRfi  FRANÇAIS 


Pour  loiir  flit  le  laissera.  » 
Alés^  bien  amours  nous  conduira. 
Styrps  Jesse, 

Cinquième  Motet  *. 

Avoeques  tel  Marion 
Jà  pastoriaus  estre  rauroie, 
Qu'il  n*e8l  nule  si  grans  joie 
Pour  qui  je  changaise  jà 
Sa  compaîgnie  pour  rien , 
S*à  ma  volonté  l'avoie, 
K'aroc  autrui  n'ameroie 
Le  trésor  où  coyient  tant  de  tarlos, 
Com  .i.  petîtet  de  bien  avoc  Marot. 

Sixième  Motet  **. 

L*autr*ier  en  mai , 
Par  la  doucour  d'esté , 
Main  me  levai, 
Kl  alai  entra  .i.  bois  et  .i.  prc  : 
Là  ai  trové  Robin  en  grant  esmaî , 
Et  je  li  ai  son  estre  demandé. 
Il  Sira,  fait-il,  jà  ne  vous  ierl  celé, 
Marot  amai. 
Et  proiai , 
Biais  ele  m*a  refusé  ; 
S*elc  ne  m^aime  mar  vie  sa  beauté.  » 
Tanquéun. 


Septième  Motet 


•  A* 


Pour  coillir  la  flour  en  mai 

Juer  m'en  alai. 

Quant  belle  Emmelot 
En  .i.  pré  seule  trovai 

Ki  son  ami  gai 
G>ntr'atendot  ; 
Gentement  le  saluai  ; 
Mais  ele  ne  m'en  dist  mot, 

Car  Robin  cntr'olot 
Ki  chantoit  d'amours  .i.  lai  : 
«  Fines  amouretes  ai. 
Ri  ke  me  tiegne  pour  sot. 
Odorenlot  j  am  Mabalot; 
Mais  sa  mère  n'en  set  mot.  » 
DocebU, 

Huitième  Motet  ****. 

Lonc  le  rieu  de  la  fontaine 
Tix>Tai  Robin  csplouré, 
Ki  trop  grant  duel  demenoit* 


*  Manuscrit  du  Roi,  supplément,  no  184,  fol.  188 
verso.  Anonyme. 

**  Ibid,,  fol.  188  verso.  Auteur  inconnu. 
***  Ihid,,  fol.  192  recto.  Anonyme. 
ihid.^  fol.  193  recto.  Anonyme. 


Je  l'ai  salué  ; 
Mais  il  ne  respondi  mol  ; 
Et  quant  il  ot 
Doucement  alongé 
Alainesospiré, 
S'a  dit  à  loi  d'ome  ira  : 
«  J'ai  mis  mon  cuer  en  Marot, 
Dicz  !  et  si  perc  ma  paine  (bisj .  » 
Régnât. 

Neuvième  Motet  *. 

Cbantés  seri,  Marol, 
Vos  amis  ravient, 

S'aporte  .i.  novel  mot 
De  vous,  car  il  covient 
Ke  je  de  cou  cLant  et  not 
Dont  plus  sovent  me  sovient  ; 
Et  je  l'ai  fait  si  mignot 

Ke  quant  on  l'ot 
Il  demande  c'on  le  lot. 
Dont  chantés,  belle,  mignotemcnt, 
Ke  vos  amis  revient. 
Procedam, 

Première  Pastourelle  *'. 

L'autr'ier  cbevauchoie  dclez  Paris  ; 
Trouvai  pastorale  gat*dant  berbiz, 
Descendi  à  terre ,  lez  li  m'assis. 
Et  ses  amorales  je  li  requis. 
Il  me  dist  :  «  Biau  sire,  par  saint  Denis  ! 
J  Vim  plus  biau  de  vous  et  mult  mclz  apriti, 
Jà  tant  conme  il  soit  ne  sainz  ne  vis 
Autre  n'amerai,  je  le  tous  plévis; 
Car  il  est  et  biax  et  corlois  et  senez. 
Des  !  Je  sui  joneie  et  sadete,  et  s'aim  lez 
Qui  Jones  est  et  sades  et  sages  assez.  » 

Robin  m'atendoit  en  un  valet, 
Par  ennui  s'assist  lez  un  buissonet , 
Q'il  s'cstoit  levez  trop  malinet 
Pour  coillir  la  rose  cl  le  musguet. 
S'ol  jà  à  s'amie  fet  chapelet 
Et  à  soi  un  autre  tout  nouvelct. 
Et  dist  :  «  Je  me  muir,  bêle  »,  en  son  sonel. 
«  Se  plus  demorez  un  seul  petitet, 
Janiés  vif  ne  m'i  trouverez; 
Très  douce  damoisele,  vous  m'ocirrez. 
Se  TOUS  voulez.  • 

Quant  el  Toi  si  desconforter, 
Tanlost  vint  à  li  sanz  demorer. 
Qui  lors  les  véist  joie  démener. 


*  Manuscrit  du  Roi,  supplément,  n«  184,  fol.  19 
recto.  Anonyme. 

**  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  l'Arsent] 
belles-lettres  françaises,  n9  63,  in-fol.,  p.  169^ 
Cette  chanaon  est  de  maître  Richard  de  Semilli,  !• 
vingt-cinquième  des  poètes  cités  par  Fauchet. 


XV  MOYKN-AGC. 


33 


'J- 


nu 


Izâf 
s 


l(tf 


If*.- 


ibîn  debruîsier  elMarol  Inlrrl 

ts  un  buiflsonct  s'alcrent  joer, 

e  saî qHl  i  ûrenl,  n*en  qtcr  parler; 

468  n^i  Toudrcntpas  granmenl  demorer, 

(lis  se  relevèrcBt  pour  melz  noter 

Geste  pastorele  : 
altdortas,  Udorîax  lai  rele. 

k  m*are8taî  donc  iluec  endroit, 
^l  TÎ  la  gnml  joie  que  cil  fesoit. 
Et  le  grant  aolaz  que  il  démenoit 
Qui  onques  Amors  serriea  n*aToit, 
Et  dis  :  «  Je  maudi  Amors  orendroit 
Qui  tant  ni*ont  tenu  lonc-tcns  à  destroit  ; 
Ge'sai  plus  servies  q'onniequi  soil» 
N'onques  n*en  oi  bien,  si  n'est-ce  pas  droit  ; 

Pour  ce  les  maudi  : 
Maie  honte  ait-il  qui  Amors  parti 

Quant |;*i  ai  failli!  » 

De  si  loîg  con  li  bergers  me  vit, 
S^escria  muUhautetsi  me  dist: 
«  A  lez  rostre  voie,  por  Jhésu-Grist  ! 
Ne  noa  tolez  pas  nostre  déduit. 
J'ai  mult  plus  de  joie  et  de  délit 
Que  lî  rois  de  France  n^en  a»  ce  cuit  ; 
S'il  a  sa  richeoe,  je  la  li  cuir. 
Et  j'ai  m'amieie  et  jor  et  nuit, 

Ne  jà  ne  departiron. 

Danoez,  bêle  Mario», 

Jà  n^aim-je  liens,  se  vous  non  *.  » 

Deuxième  PastoureUe  **. 

Je  eberauchai  l'autr'ier  la  matinée; 
Dclez  un  bois,  aasez  près  de  Ijenlrée, 

Gentil  pastore  truia; 

Mes  ne  vi  onques  puis 

Si  plaine  de  déduis 

Ne  qui  si  bien  m'agrée-. 

«  Ma  trésdouccte  suer, 

Vos  avez  tout  mon  cuer, 

Ne  vous  lei'oie  à  nul  fuer, 

M*amor  vott«  ai  donée.  » 

Vera  li  me  tréa,  siëescendi  à  terre 
Pour  li  vocr  et  por  s'amor  requerre  ; 


'  Cette  ebanson  se  retrouve  dans  le  manuscrit  de  la 
Bibtiotbéque  du  Roi ,  fonds  de  Gange  a''  ^5 ,  folio 
186  verao,  col.  3  ;  dans  le  manuscrit  du  même  fonds 
n«67,  p.  161^  oal.  1  ;  et  dana  celui  de  la  Vallièrc 
n«59,p.  89,  col.  3. 

**  Manuscrit  de  l'Arsenal  n*  63,  p.  174.  Gette 
cbanaon  est  de  maître  Ricbard  de  Semilli.  Elle  se 
tfoure  aussi  dans  le  manuscrit  du  fonds  de  Gange 
n*65,  folio  97  recto>  col.  3;  dans  celui  du  même 
fonds  n«  67,  p.  166,  col.  1  ;  et  dans  celui  de  la  Val- 
Jiére  n«  59.  p.  93,  col.  3. 


Tout  maintenant  li  dis  : 
«  Mon  cuer  ai  en  vos  mis. 
Si  m'a  vostre  amor  sorpris. 
Plus  rous  aim  que  riens  née,  « 
Ma  1res,  etc. 

Ele  me  dist  :  «  Sire,  alez  vostre  vote; 
Vez-ci  venir  Robin  qui  j'atendoie. 

Qui  est  et  bel  et  genz. 

S'il  veooit,  sanz  contens 

N'en  iriez  pas,  ce  pens; 

Tost  auriez  mellée.  » 

Ma  tré^,  etc. 

— «  Il  ne  vendra,  bêle  suer,  oncm*  mîe  ; 
Il  est  de  là  le  bois,  où  il  cberrie.  » 

Dejoste  li  m'assis. 

Mes  braz  au  col  li  mis, 

Ele  m'a  geté  un  ris 

Et  dit  qu'ele  ert  tuée. 
Ma  très,  etc. 

Quand  j'oi  tout  fet  de  li  quau  q'il  mVgrée, 
Je  labesai,  à  Dieu  l'ai  conmandée  ; 
Puis  dist,  qu'en  l'ot  mult  baut, 

Robio,  qui  l'en  assaut  : 

«  Debez  ait  bui  qui  en  chaut  1 

C'a  fet  ta  demorée.  » 

Ma  tréa  doucele  suer. 

Vos,  etc. 

Troinème  Pastourelle  *. 

A  une  ajornée 
Chevauebai  l'autr'ier, 
En  une  valée 
Prés  de  mon  sentier 
Pastore  ai  trouvée 
Qui  fet  à  proisicr  ; 
Matin  s'iert  levée 
Por  esbanoier  ; 
fiele  ert  et  senéc. 
Je  l'ai  saluée. 
Plus  ert  colorée 
Que  flor  de  rosier. 

Toute  desfublée 
S'assist  seur  l'erbier» 
Grigne  avoit  dorée, 
Gors  pour  enbracier. 
Bien  estoit  mollée  ; 
N'i  ot  qu'enseignier. 
Sus  Terbe  en  la  prée 


*  Manuscrit  de  l'Arsenal,  p.  191.  Gette  ebanson 
est  de  Jean  Moniot  de  Paris,  le  ti-enticme  poète  cité 
par  Fauchet.  On  la  retrouve  aussi  dans  le  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  du  Roi ,  fonds  de  Gange  n»  65 , 
folio  58  verso,  col.  1  ;  et  dans  celui  du  même  fonds 
n«  67,  p.  183,  col.  1. 

3 


34 


THEATRE  FRANÇAIS 


Lessaî  mon  destrier. 
Quant  la  pastorele 

MeTÎt  là  Tenant, 
Robinet  apele  : 
«  Amis,  vien  avant .  » 
Je  U  dis  ;  «  Suer  belc, 
Tesiez-Tous  atant  ; 
M*araor,  damoiselc. 
Vous  doing  maintenant.  » 
Bêle  ot  la  mai^sele , 
La  color  nourele  ; 
Je  li  dis  :  «  Dancele , 
M'amoi*  TOUS  présent. 

«  Robin  qui  frestelc 
Est  poTre  d'argent  ; 
PoTrc  est  TO  cotelc 
Et  TO  garnement. 
Cheval  ai  et  sele 
Tout  en  to  conmant, 
Se  TOUS,  damoisclc, 
Fêtes  mon  conroant.  » 

La  pastore  ert  sage , 
Si  me  respondi  : 
«  Sire,  en  mon  eage, 
Télfolor  n'ol; 
Ce  aeroît  folage 
Se  perdoie  ensi 
Le  mien  pucelage 
Pour  autrui  ami  ; 
Par  cest  mien  Tisage, 
Ce  seroit  mon  damage , 
Qu'à  bon  mariage 
Auroie  failli  *,  » 

Quatrième  Patl(mreUe^\ 

L*autr*ier  par  un  matinet, 
Un  jor  de  l'autre  semaine, 
ChoTauchai  joste  un  boschet 
.  Conme  aTenture  gent  maine  ; 
Par  dejoste  un  jai*dinet, 
Soz  le  ru  d'une  fontaine, 
Choisi  en  un  praélet 
Pastore  qui  mult  ert  saine 
Et  d'autre  part  Robinet 
Qui  grant  ponée  demaine; 
Pipe  aToit  et  flajolet, 
Si  flajole  à  douce  alaine  ; 

'  Cette  jolie  pastourelle  a  bien  pu  donner  aussi  à 
Adam  de  la  Halle  l'idée  de  composer  sa  pièce,  mais 
cependant  moins  directement  que  celle  de  Perrin 
d*Angecort  dont  il  cite  des  passages. 

*'  Manuscrit  de  l'Arsenal,  pag.  193.  Cette  chanson 
est  de  Jean  Moniot  de  Paris.  Elle  se  ti-ouTe  aussi 
dans  le  manuscrit  du  fonds  de  Cangé  n®  67,  p.  184, 
col.  1. 


Car  por  Marguerot  se  paine. 
Qui  plus  ert  blanche  que  laine. 
Robinet  chante  et  freatele 
Çt  trepe  et  crie  et  sautele, 
Margot  en  chantant  apele. 

Robins  estoit  assex  bias» 
Et  la  pastorete  bêle, 
Robins  ert  biax  daTadiax, 
El  bêle  ert  la  pastorale, 
Car  blons  avoit  les  cheTiau^ 
Et  dureté  la  mamele  ; 
Robins  ert  biaus  garoonciax, 
Si  s*en  cointoie  et  révèle. 
Petit  avoient  d'aigniax, 
Et  grande  iere  la  praêle. 
Lors  fu  sonez  li  frestiaus 
Par  desouz  la  fontenele. 
Lors  leur  joie  renouvelé; 
Robins  oste  sa  gounele. 
Robinet,  etc. 

One  ne  vi  en  mon  vivant 
Si  très  bêle  pastorete  : 
Vair  ceil  ot,  bouche  riant, 
Biau  menton,  bêle  goiigete, 
Çainturete  bien  séant, 
Biax  braz  et  bêle  mainete  ; 
Bêle  ert  deriere  et  devant, 
Biaxpiez  et  bcle  janbete. 
Robins  aloit  par  devant 
Qui  disoit  en  sa  musete 
Un  sonet  mult  avenant 
Pour  l'amor  la  pastorete  i 
«  Dex  doint  bon  jor  m'amiete  ! 
Li  cuers  pour  li  me  haleté.  » 
Robinet,  etc. 

Tant  menèrent  leur  degraz 
Li  bergiers  et  la  bergiere 
Q'il  chalrent  braz  à  braz 
Entre  els  deus  sur  la  feuchiere. 
Quant  les  vi  cheer  en  bas. 
Un  petit  me  Ivès  arriére. 
Mult  orent  de  leur  solaz, 
Celé  Tôt  chier,  cil  l'ot  chiere  ; 
Je  ne  aai  li  quels  fu  las. 
Mes  chascuns  fist  bêle  chiere. 
Cil  est  bien  enamoras 
Qui  d*amors  a  joie  entière. 
Cil  a  amors  droituriére. 
Robinet  chante,  etc. 

Cmqtiième  Pastourelle  *. 

Au  main  par  un  ajomant 
Chevauchai  lez  un  buisson. 


*  ManuMrit  de  l'Arsenal  n»  63,  p.  133,  ool.  2. 
Cette  chanson  est  de  mcssire  Thiëbaut  de  BLazon,  le 


AU  NOYBfl-AGE. 


35 


Lez  l'ortcre  d'un  pendant 
Béates  gardoit  Roheçon  ; 
Quant  le  ri  mis  l'a  rason  : 
«  Bergîer,  se  Dex  bien  lo  dont. 
Eus  onc  en  ton  vivant 
Por  amor  ton  cuer  joîunt  P 
Car  je  n'en  ai  se  nal  non.  » 

—  «  Chevalier,  en  mon  vivant 
N'amai  onc  fors  Marion, 

La  cortoise,  la  vaillant. 
Qui  m^a  donë  riche  don, 
Panetiéi^  de  cordon. 
Et  priât  mon  fremail  de  pion. 
Or  s'en  vet  apercevant 
Sa  mère,  qui  l'amoit  taut , 
Si  Ten  a  mise  en  priaon.  » 

A  poi  ne  se  va  pasmant 
Li  bergîers  pour  Marion. 
Quant  le  vi,  pitié  m'en  prcnt, 
Si  li  dis  en  ma  reson  : 
«  Ne  t'esmaicr,  bergei-on  ; 
J  à  si  ne  la  cèleront, 
Qu'ele  lest  por  nul  torment 
Qu'elene  t'aintloiaument, 
Se  fine  amour  l'en  semont.  » 

—  «  Sire,  je  sui  trop  dolent 
Quant  je  voi  mi  compaignon 
Qui  vont  joie  démenant  : 
Qiascuns  chante  sa  chanoon. 
Et  je  sui  scus  environ, 
AfTublé  mon  chaperon  ; 

Si  remir  la  joie  grant 

Q'il  vont  entour  moi  fesant  : 

Confort  nH raut  un  bouton.  » 

—  «  Bevf^ra»  qui  la  joie  atens 
D*Amors  fez  granz  mesprison  ; 
Touz  les  max  en  gré  en  pren, 
Tout  sanz  ire  et  sanz  tençon. 
En  mult  petit  de  seson 

Rent  Ajnors  le  guerrçdon  ; 
S'en  sont  li  mal  plus  plesant 
Qu'on  eu  a  souffert  devant 
Dont  l'en  atcnt  guérison.  » 

Sixième  PoitùureUe*. 

El  mois  de  mai,  par  un  matin 
S'est  Marion  levée  ; 


vingt  et  unième  poète  cité  par  Fauchet.  Elle  se  re- 
troavm  dans  le  manusciit  du  Roi,  supplémeni  fran* 
çak  n*  184y.  folio  108  recto;  dans  le  manuscrit  du 
fonds  de  Cangé  n<>  65,  folio  61  verso,  col.  2  ;  dans  le 
manuacnt  du  même  fonds  n*  67,  p.  144,  col.  1  ; 
dans  le  manuscrit  7323,  folio  1 8  verso,  col.  1  ;  dans 
celui  du  fonds  de  la  Yallière  n»  59,  p.  99,  col.  1 . 
*  Manuscrilde  l'Arsenal  n«  63,  p.  307.  Cette  pas- 


En  un  boschet,  lez  un  jardin. 
S'en  est  la  bêle  entiée. 
Dui  vallet,  Guiot  et  Robin, 
Qui  lonc-tens  l'ont  amée. 
Pour  li  voer,  dqlez  le  bois  alèrent  à  celée; 
Et  Manon,  qui  s'esjol,  a  Robin  percéu. 
Si  dist  ces  te  chançonete  : 
«  Nus  ne  doit  lez  le  boisa  1er 
Sanz  sa  conpaingnete.  » 

Robin  et  Guiot  ont  ol 
Le  son  de  la  brunele. 
Cil  qui  plus  a  le  cuer  joli 

Fet  roelz  la  paelete. 
Guiot  mult  très  grant  joie  ot 
Quant  ot  la  chançonete  ; 
Pour  Marion  sailli  en  piez,  s'aterapre  sa  musete. 
Robin  mult  très  bien  ol  Toi, 
Au  plus  tost  que  il  onques  pot 
A  dit  en  sa  frestele  : 
«t  Dex  !  quel  amer  I 
Harou  !  quel  jouer 
Fet  à  la  pastorele  !  » 

Guiot  a  mult  bien  entendu 

Ce  que  Robins  frestele, 
Si  très  grant  duel  en  a  éa 

A  pou  q'il  ne  chancelé  ; 
Mes  li  cuers  li  est  revenu 

Pour  Tamor  de  la  hele  ; 
Il  a  repos tè  sa  muselé. 

Si  secorce  sa  cotele  ; 
Un  petitet  ala  avant 
Delez  Marion  maintenant. 
Si  li  a  dit  tout  en  esmai  : 
«  Hé!  Marionnete»  tant  amée  t'ai  !  » 

larion  (sic)  vit  Guiot  venir, 

S'est  autre  part  tomée , 
Et  quant  Guiot  la  vit  g^enchir, 

Si  li  dist  sa  pensée  : 
«  Marion,  mains  fez  k  prisier 

Que  famé  qui  soit  née 
Quant  pour  Robinet,  ce  bergier 

Es  si  asséurée.  » 
Quant  Marion  s'ol  blasmer, 
Licaers  li  conmeuce  à  trembler; 
Si  li  a  dit  sanz  nul  déport  : 
«  Sire  vallet,  vos  avez  tort, 
Qui  esveilliez  le  chien  qui  dort.  » 

Quant  Guiot  vit  que  Marion 
Fesoit  si  maie  chiére, 


tourelle  est  de  Raoul  de  Beauvais,  le  trente-troisième 
des  poètes  mentionnés  par  Fauchet.  Suivant  le  ma- 
nuscrit du  fonds  de  Cangé  n<>  65 ,  qui  la^sontient, 
fol.  95  verso,  col.  3,  elle  appartient  à  Jehan  Erars. 
Le  manuscrit  du  même  fonds  n*  67,  qui  la  renfer- 
me, p.  198,  col.  3,  l'attribue  aussi  à  ce  dernier 
trourère. 


I 


36 


THEATRE  TBANÇAIS 


Avant  sacha  son  chaperon, 

Si  est  lornez  arrière. 
Robin,  qui  s^estoit  enbuachiez 

Souz  une  chasteîgnière, 
Pour  Marion  sailli  en  piez, 

Si  a  fet  chapiau  d'ientï. 
Marion  contre  lui  ala, 
Et  Robin  .ij.  foiz  la  besa. 

Puis  li  a  dit:  «  Suer 
Maiion, 
Vous  avez  mon  cuer 
£t  j^ai  Tostre  amor  en  ma  prison.  » 

Septième  Pastourelle"', 

L'autr'ier  par  une  malînel. 
En  nostre  alerà  Chinon, 
Trouvai  lez  un  praelet 
Tousc  de  bêle  façon  i 
Ele  avoît  le  cbief  blonde! , 
Et  feaoit  un  chapelet» 
Et  disoit  ceate  chançon 
Hautement,  seri  et  cler  : 
«  Robeçonnet,  la  matinée 

Vîen  à  moi  joer.  » 

Robin  cueilloît  le  musguet 
Quant  o1  son  conpaîgnon 
Un  sien  petit  aignelel 
Ferir  de  son  crooeroo,. 
Puis  aesist  son  bastonet. 
Gelé  part  queurt  le  rallel, 

*  Manuscrit  de  l'Arsenal  n*6S,  p.  243.  L'auteur 
est  Colars  li  BoteilûerSy  le  quarante-neuvième  de(i 
poêles  mentionnés  par  Claude  Fauchet.  Le  manu- 
scrit du  supplément  français  n*  1^84  l'altribue  i 
Jtkqnsde  NoeviU,  Voyez  le  fol.  4C  verso.  Elle  se 
trouve  aussi  dans  le  manuscrit  du  fonds  de  Canfçé 
n*  65,  folio  93  recto,  col.  l  ;  dans  le  manuscrit  du 
Roi  n*  7333,  folio  tOO  recto,  col.  3.  Elle  j  est  at- 
tribuée à  Jehans  de  Nue\yilé\  ;  mais,  k  la  table,  on 
la  donne  à  Jehans  £'rar/.  Ce  dernier  manusciit  donne 
de  plus  ,  a  la  fin,  les  deux  couplets  suivans  : 

Lori  tîtSBl  U  Uiuai 
1}n  pciitet  repoter, 
Et  à  joer  commençai 
Por  li  le  mieu  déporter  ; 
El  qoanl  en  point  la  Irorai, 
Une  antre  foi»  fait  II  ai  ; 
Mais  aine  ne  li  vi  plorer, 
Aiasmedit:  •  Biaoz  amiidoaz, 
Tote  U  joie  qae  j'ai  me  vient  de  vos.  • 

Ma  paftorele,  va-t'ent 
AColartIe  Boateillier, 
Qoar  t'il  aime  loianment 
Si  corn  il  faiaoit  l'antr'ier, 
n  le  chantera  sovent. 
Si  m'en  paise  mont  biiément  { 
Mau  por  loi  contraloier 
Nel'  dipai,  mais  por  la  bêle. 
Haren  !  qvel  amer  il  fait  la  pastorele. 


Et  la  louse  à  mu  11  haut  son 
Chanta,  que  bien  fu  oie: 
«  Mal  ait  amor  de  vilain, 
Trop  est  endormie.  » 

Quant  je  vi  le  pastorel 
Qui  s'esloignoit  de  celi. 
Celé  part  ving  mult  isnel, 
De  mon  cheval  descendi, 
Puis  li  dis:  «  Touse  mult  bel. 
Savez  faire  vo  cbapel  ?  » 
N*onques  ne  m'i  respondi, 
Ainz  chanta,  ne  fu  pas  mue: 
«  Je  ne  serai  plus  amiete  Robin, 
Il  me  lesse  aler  trop  nue.  » 

—  «  Touse,  mult  bien  de  nouvel 
Vous  veslirai,  s'a  ami 

Mi  retenez  ;  {p*ant  revel 
Merrons  entre  vous  et  mi. 
El  doi  vous  mettrai  Tanel» 
Ni  garderez  plus  aignel  ; 
Ainz  serez  avecqucs  mi.  » 

—  «  Sire,  ensi  bien  le  vueil  ; 

Or  n'amerai-je  mes  là  où  je  sueil.  » 

En  sospirant  li  besai 
La  bouchete  et  le  vis  clcr. 
Quant  l'autre  geu  conmençai. 
Si  conmençai  (sic)  à  plorer 
Et  dist  :  «  Lasse  !  que  ferai  ? 
Or  sai  bien  que  g*en  morrai.  » 
Mes  pour  li  reconforter 
Li  dis  :  «  Douce  criature. 
Endurez  lesdouz  maxd*amer: 
Plus  jonete  de  vos  les  endure.  » 

Huitième  Pastourelle* . 

L*auti*'ier  d'Ais  à  la  Chapele 
Reperoie  en  mon  paH, 
Dejoste  une  fontenele 
Trouvai  pastors  jusqu'à  sis  ; 
Chascuns  otsa  pastorele: 
Mult  orent  de  lor  délis, 
Car  avec  aus  estoit  Guis 
Qui  lor  muse  et  chalemele 
De  la  muse  au  gros  boHon. 
Endure  endure  enduron 
Endure,  suer  Marion. 

Fouchier,  Dreus  et  Perronnele, 


Manuscrit  de  l'Arsenal  n^  63,  p.  353.  Cette  chan- 
son, sans  nom  d'auteur,  est  attribuée  à  Gillebert  de 
Bemeville,  le  vingt-quatrième  des  poètes  cités  par 
Fauchet.  Il  était  de  Courtray,  vivait  en  1360,  et 
était  attaché  à  Henri ,  duc  de  Brabant.  Cette  pièce  ae 
retrouve  dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  du 
Roi,  fonds  de  Cangé  n*  67,  p.  S4U  col.  I. 


AU  MOTEIf-AGB. 


Cbascuns  d'els  s  est  aalis 
Q'il  feroot  daiic«  Douvele 
£a  un  pré  vert  et  floris. 
Cbascuns  aura  sa  colcle 
D'un  des  envers  de  Senliz, 
Et  si  en  avéra  Guis 
Qui  leur  muse  et  cbalemeJe 
De  la  museau  grant bourdon. 
Endure,  etc. 

Dist  Draus:  «  Li  cuers  mi  saulele 
Por  Tamor  de  fiiatrîz.  » 
Et  Fouchier  forment  frestele 
Pour  s'amiete  Aeliz, 
Et  Rogier  s'amie  apele, 
Si  l'a  par  lechainse  prise  (rie)» 
Par  devant  touz  aloit  Guis 
Qui  leur  muse  et  cbalemele 
De  la  muse  au  gros  bourdon. 
Endure,  etc. 

Hobins  d'une  ilaûtele 
I  fesoit  deus  sons  treliz, 
Pour  l'amor  de  Pen-onele 
S'en  estoit  mu  h  entremis  : 
«  M'amiete  est  la  plus  bêle, 
Ce  dist  Rogier,  ce  m'est  vis.  • 
Par  devant  touz  aloit  Guis 
Qui  leur  muse  et  cbalemele 
De  la  muse  au  gros  bordou. 

Neuvième  Pastourelle  *, 

Au  main  me  cbevauchoie 

Lés  une  sapinoie, 

Et  truis  pastor  coie, 

El  vert  geuxloit  sa  proie  (6û) 

Seule  sans  compaignon  ; 

N'ot  od  li  fors  A.  gaignon 

Loiet  de  sa  coroie. 

Li  leus  saut  d'un  buisson, 

Se  li  taut  .i.  moton 

Ançois  ke  nus  le  voie, 

Cel«  pleure  et  larmoie, 
Tire  sa  crine  bloie. 
Celé  part  tor  ma  voie; 
Grant  pitié  en  avoie. 
Quant  mirai  sa  faiçon. 
Son  vis  et  son  menton, 
Sa  gorge  ki  blancboie, 
Lors  dis  à  Manon 
S*e]  laissoit  Robeçon , 


37 


*  Manuscrit  du  Roi,  supplément  français  n*  184, 
folio  85  recto.  Cette  pièce  est  attribuée  à  Gkiieher* 
de  BermeftiU*  Elle  se  trouve  aussi  dans  le  manu- 
scrit du  fonds  de  Saint-Geimain-des-Prés  n<»  1989, 
folio  74  verso. 


Son  moton  li  rendroie; 
Ele,  ki  molt  s'efFroie, 
Ne  set  ke  faire  doie; 
Dist  ke  se  li  rendoie 
Son  pucellaige  aroie. 
Lors  moef  àentençon 
Brocbant  à  esperon, 
Au  trespas  d*une  voie 
Le  leu  enselcaon 
K'à  terre  mort  l'envoie. 

Dixième  Pastourelle  * 

Lés  .i.  pin  verdoiant 
Trovai  l'autr'ier  chanUnt 
Pastoix;  cl  som  pastor  : 
Celé  va  lui  baisant 
Et  cil  li  acolant 
Par  joie  et  par  amor. 
Toruai  m'en  .i.  destor; 
De  veoir  lor  docor 
Oi  faim  et  grant  talant, 
Mult  grant  pièche  de  jor 
Fui  il  toc  assejor 
Por  veoir  lorsamblant. 
Celé  disoit:  «  .O.  a  eo.» 
Et  Robins  disoit  :  «  Dorenlot.  » 

Grant  piécbe  fui  ensi. 

Car  foi  ment  m'abelli 

Lor  gie<is  à  esgarder  ; 

Tant  ke  jo  départi, 

\i  de  li  son  ami 

Et  eus  el  bos  entrer. 

Lors  eue  talent  d'aler 

Vei*s  li  pour  saluer  ; 

Si  m'asis  dalés  lî. 

Pris  le  à  aparler, 

S'amor  à  demander; 

Mais  mot  ne  respondi, 
Ançois  disoit  :  «  .O.  a  co.  » 
El  Robins  el  bois:  «  Dorenlot.  » 

—  «Tose,  je  vos  requier, 
Donés-moi  .i.  baisier. 
Se  ce  non  je  moniii  ; 
Bien  m'i  poés  laissier 
Morir  sans  recovrier. 

Se  jou  le  baisier  n'ai. 
Sor  sains  vos  juen*ai, 
Jà  mal  ne  vos  querrai 
Ne  forcheur  desiorbier.  o 

—  «Vassal,  et  îe  V  ferai, 
.lij.  fois  vos  baiserai 


*  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royale,  supplé- 
ment français  n9  184,  folio  85  verso.  Elle  estattri- 
buée  a  GhiUbers  de  BemevUe;  on  Ja  trouve  aussi, 
mais  mutilée,  dans  le  manuscrit  du  Roi  n«  7222, 
folio  99  recto,  col.  1 . 


38 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


Pur  TOft  rasohaigier.  » 
Ele  dist:  «  .O.  aeo.  » 
Et  Robins  elbois  :  €  Dorenlot.  » 

A  cest  mot  plus  ue  dis, 

Entre  mes  bras  le  pris. 

Baisai- le  estroilemeni  ; 

Mais  au  conter  mespi*is, 

Por  les  .iij.  em  pris  .vi. 

En  riant  ele  dist  : 

«  Vassal,  k  ro  créant 

Ai-ge  fait  lai^mant 

Plus  ke  ne  tos  promis  ? 

Or  vos  proi  boinemant 

Ke  metenés  coTant, 

Si  ne  me  querés  pis.  » 
Ccle  redist:  «  .O.  a  eo.  » 
Et  Robins  el  bos  :  «  Dorenlot.  ■ 

Li  baisier  par  amors 
Me  doblérent  l'ardor, 
Et  plusTui  destrois  ; 
Par  desos  moi  la  tor. 
Et  la  tose  ot  pavor. 
Si  s'escria  .iij.  fois. 
Robins  ol  la  vois, 
Gautelos  et  Guifrois 
Et  cist  autre  pastor; 
Gérant  issent  del  bois  ; 
Et  je  jabés  m'en  vois, 
Car  la  force  en  fu  lor. 
Puis  n'i  ot  .0.  a  ne  o, 
Robins  ne  dist  puis  dorenlot. 

Oimime  Poêtourelle  *. 

Bergier  de  ville  cbampestre 

Pestre 
Ses  aignoiax  menot, 

Et  n'ot 
Fors  un  sien  cbienet  en  destre  ; 

Estre 
Yousist  par  senblanl 

En  enblant 
Là  où  Robins  flajolot, 

Et  ot 
La  Toiz  qui  respont 

Et  espont 
La  note  du  dorenlot. 

Quant  Robins  Tit  la  pucele, 

Celé 
Vint  à  lui  riant; 

Atant 
Acolela  damoisele. 

*  Manuscint  de  T Arsenal  no  63 ,  p.  4OI.  Elle  est 
ici  sans  nom  d*auteur;  on  Tattribue  à  Robert  de 
Reims,    le  ▼ingt-neuviéme    des  poètes  cités   p 
Claude  Faucbet. 


Ele 
Le  tret  du  sentier, 

Car  entier 
Son  doux  cuer  et  son  talanl, 

Enalant 
Ont  fet  maint  trestor, 

Etenlor 
Entr'acoler  et  besant. 

Dist  Robins  :  «  Se  je  savoic 

Voie 
Qu'autre»  ne  séust , 

S'éust 
M'amie  à  mengier  à  joie 

Oie 
Et  gastiaus  pevrez, 

Aburrez 
A  un  grani  henap  de  fust  ; 

Et  fust 
Li  vins  formentiex 

Et  itez 
Que  madame  ne  V  refust.  » 

Douzième  Ptutourelle  *. 

Hier  main  quant  je  cheraucboie 

Pensis  amoreusement, 

D'autre  part  deles  ma  Toie, 

Prés  de  bois  et  loig  de  gent, 

Trouvai  pastore  au  cora  gent. 

Seule  domaine  grant  joie 

Et  queut  ia  flor  en  Tarbroie 

Où  ceste  cbançon  commença  : 

«  Dex!  trop  demeure;  quant  vendra  ? 

Loig  est,  entr'oubliée  m'a.  » 

Robin  n'a  pas  entendue 
La  vois  que  celé  cbantoit, 
D'autre  part  sus  la  maçue 
Entre  ses  aignoiaus  dormoit  : 
Trop  matin  levez  estoit  ; 
Longuement  l'a  étendue. 
La  touse,  quant  Ta  véu, 
A  dit  por  lui  esperir  : 
«  Dormez,  qui  n'amez  mie  ; 
J'aim,  si  ne  puis  dormir.  » 

Quant  si  avant  fu  venue 
Qu'el  ne  pout  plus  demorer, 
Je  descent,  si  la  salue  ; 
Ele  s'en  vont  retomer; 
Mes  je  la  fis  demorer, 
A  force  l'ai  retenue, 
Puis  li  dis  :  «  Soies  ma  drue  : 
Je  vosaimsanz  faintise. 


*  Manuscrit  de  la  Bibliotbèque  du  Roi,  fends  de 
Cangé  n«  65,  folio  128  recto,  col.  2.  Elle  est  de 
HaîIoccs  de  Fontaines, 


AU  MOTEN-AGE. 


3Q 


Je  vos  ai  tôt  mon  cuer  donë, 
Bêle  tréfl  douce  amie.  » 

Quant  la  tose  entalentée 

Vi  de  fere  mon  voloir, 

Maintenant  l'en  ai  levée 

Sus  le  col  du  palefroi^ 

Si  remportai  en  l*aunoi 

Ëstroitement  acolée. 

Et  elé 's'est  escriëe 

Au  plus  haut  qu'el  onques  pout  : 

«  Hé  !  resTeille-toi,  Robin, 

Car  on  enmaine  Uarot  !  » 

Quant  oi  fet  de  la  pasiore 
Ce  que  j^aloie  querant, 
Ma  eoroie  et  m'anmoaniére 
Li  ai  tendu  maintenant. 
Puis  si  m'en  lornai.  A  tant 
Robin  vint  aval  la  prée, 
Et  à  IKev  ¥àï  conmandée. 

Dolent  m'en  part  ; 
A  Dieu  conmant-je  mes  amors 

0*1!  fes  me  ^rt. 

Treiùème  Pastourelle  \ 

Par  deaous  l'ombre  d'un  bois    • 
Trovai  pastoure  à  mon  cois  ; 
Contre  iver  ert  bien  garnie , 
La  toaaete  ot  les  crins  blois. 
Quant  la  vi  sans  compaignie, 
Mon  chemin  lais,  vers  li  vois. 
Ae! 

La  touse  n'ot  oonpaignon 
Fors  son  chien  et  son  baston , 
Pour  le  froit  en  sa  chapete 
Se  tapist  les  .i.  buisson , 
En  sa  liehute  regrete 
Garinetel  Robecon. 
Ae! 

Quant  la  vi  soulainement 
Vers  li  tor  et  si  desoent, 
Se  li  dis  :  «  Pastoure  amie , 
De  bon  cuer  à  vos  me  rent  ; 
Faisons  de  foille  courtine , 
S'amerons  nignotement .  » 
Ael 

—  «  Sire,  traiés-vos  en  là  ; 
Car  tel  plait  oi-je  jà. 
Ne  suî  pas  abandonnée 
A  chascua  ki  dist  :  Vien  chà. 


*  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  n*  184 
du  supplément  français,  folio  43  recto.  Cette  chan- 
son est  attribuée  k  Hues  de  Sami'QuenHn. 


Jà  pour  vo  sele  dorée 
Garinés  riens  n'i  perdra.  » 

Ae! 

—  «  Pastourele,  si  t^est  bel , 
Dame  seras  d'un  chas  tel  ; 
Desfuble  chape  grisete, 
S'afuble  eest  vaûr  mantel, 
Si  sambleras  la  rosete 

Ki  s'espanist  de  novel.  » 
Ae! 

^-^  «  Sire,  ci  a  grant  promesse  ; 
Mais  molt  est  foie  ki  prent 
D*ome  estrange  en  tel  manière 
Mantel  vair  ne  gamiment, 
Se  ne  li  fait  sa  proière 
Et  ses  boens  ne  li  consent.  » 
Ae! 

—  «  Pasiorele,  en  moie  foi. 
Pour  cou  que  bêle  te  voi , 
Cointc  dame,  noble  et  lière , 
Se  tu  vels,  ferai  de  toi; 
Laisse  Tamour  garçonière, 
Si  te  tien  del  tout  à  noi.  » 

Ae! 


—  «  Sire,  or  pus,  je  vos  em  pri. 
N'ai  pas  le  cuer  si  failli  ; 
Que  j'aim  roiex  povre  déserte 
Sous  la  foille  od  mon  ami 
Que  dame  en  chambre  coverte  : 
Si  n'ait-on  cnre  de  mi.  » 
Ae! 


Qiia<or«téme.  PoitoureUe  *. 

Er  main  pensis  cheva^ai 

Lès  une  sauçoie, 
Pastourel  chantant  trouvai. 

Démenant  grant  joie. 

Cors  avoit  gent 

Et  avenant , 

Crins  reluisans 

Et  oel  riant , 
Si  disoit  :  «  .O.  dorenlot , 

Diva!  Marot, 

Au  cors  roignot. 

Si  mar  t'amai  ! 
Je  l'arai 


*  FarEmous  Citupams,  Manuscrit  du  Roi,  n^  184 
du  supplément  français,  folio  44  verso.  Cette  pièce  se 
retrouve  dans  le  manuscrit  du  Roi  no  7322,  folio  99 
verso,  col.  1 .  Elle  y  est  attribuée  à  Boudes  de  la  Aa- 
ArrÂp,  tandis  que ,  à  la  table,  on  la  donne  à  Jehans 
Erars. 


40 


THiATRft  FRANÇAIS 


U  j«  Biorrai. 
L^amourde  Ji  mar  l'acointai.» 


Si  com  cil  chanloît  cnii 

De  Marot  la  bêle,. 

P)u'  aventure  Toi 

Une  damoiiele. 

Ses  chaiift  It  plo(^ 

Vert  h  tonui^ 

Stl^eagarda 

Et  enama^ 
Se  li  diat:  «  Si  mar  t^acointaif 

.O.  dorloltOy 

Diva  !  Robin, 

Mignot  Robin, 
Tes  oez  mar  t'cagardai. 
Se  cia  maua  ne  m'asouage  j,e  morrai.  » 

Que  (jumelé  vint  a  Robin  ^ 

MoU  est  esmarîe  ; 

Andeus  aea  mains  1»  tendi 

Et  merci  li  crie. 
Que  qu'ele  pleure  et  cil  s*en  rk , 
De  tout  son  dit  li  est  petii  ;. 
Celé  a  dil  :  «  .O.  que  ferai? 

D*amer  morrav 

Jà  n'en  Tivrai 

Se  toi  n'es  ai 

Que  j'aim  tan4  bien. 
Trop  m'ara  s'amours  grevé, 
Se  tout  li  mal  en  sont  mien.» 

Gelé  ki  rien  ne  li  vaut 

Cbosa  qu*ele  face , 
Ses  bras  estent,  vers  lui  saut  ^ 

Par  le  col  l*embrace  ; 
Vers  soi-restraînt  moût  doucement , 
Cil  se  des&nl  trop  durement  y 
Si  a  dit  :  «  .O.  quel  folour 

Quant  vosti'c  amour 

Et  vustre  bonour 

M^avés  abandouuce  f 

I/amour  ki  est  vée 

Cest  la  plus  desiri'ée.  » 

Que  qu'ele  ensî  Robin 
Embraceet  acole, 
Es-vos  Marot  au  cuer  fîn 
Ki  se  tient  por  foie, 
Hucbant  s'en  vait  :  «  Tral  !  traï  f  » 
Robins  Toî, 
Vers  li  sailli, 
Se  li  a  dit  :  «  .O.  douce  suer> 

Tu  as  mon  cuer^ 

Ne  r jeter  puer: 

Je  t*aim  sans  décevoir. 

Je  voi  ce  que  je  désir, 

Si  n*em  puis  joie  avoir.» 

Celé  l'ol  ki  bien  l'enteul  „ 
Mais  el  n'en  a  cure; 


Et  Robios  vei-s  Taulrc  aCanf 

Cort  grant  alcure  ; 
Mais  celé  ne  ratendî  pas  > 
Eneslepa» 
Li  gete  .i»  gas,* 
Si  li  dist  :  «  .O.  fois  Robin^ 
Lai  ton  cbemin  ; 
Par  cest ,  par  cest  matin 
Si  va  tes  bestes  garder. 
Osics ,  saroit  dont  vilains  amer  ? 
Nenil  voit*»  s'il  aime  jà  Diex  ni  soif. 

Quant  Robins  s*ot  rauprosner. 

Si  respont  par  ire  : 

«  Bele,.laîssiés-moi  ester,, 

Vostra  vente  empire. 

Jà  m'en  proiaatea-vos  avants 

Bien  fis  samblant;. 

N'en  oi  talant, 

N'encoL*  n'en  ai.. 

.O.  Robin  relomés;. 

Et  se  voles , 

M'amour  ai-ës  r 

Cuite  vos  claim  alaot. 
Trap  s'avilonist  pucelc' 
Ki  d'amer  va  proiant»  » 

Gelé  respont  sans  tai'gier: 
«  Faus,  ton  gaber  laisse  ^ 
Folie  te  fist  quidier 
Que  de  cuer  t'amaisse. 
D'amer  garçon  noient  ne  sai. 

Bien  te  gabai 

Quant  t'en  priai. 
Or  i  pert  .o.  nepourunt 
Pour  ton  bel  cbant 

Em  oi  talant  ; 

Mais  or  changie  m'aib 
Vous  n'i  veirés  mais  à  tel  abandon» 

Couart  vous  trouvai.  » 

Quinzième  Pastourelle  ^. 

Entre  le  bos  et  le  plaine 
Trovaî  de  ville  lontaigne 
Tose  de  grant  beauté  plaine. 

Ses  bestes  gardant  ; 
Cler  cbantott  corne  sereine , 
Et  Robins  à  vois  autaiue 
Li  respont  ens  flabutant; 
Et  je  por  olr  lor  samblant 
Descendi,  si  entend  i 
Ke  celé  li  dist  tant  : 
«  Robin,  bien  fust  avenant 
K*eussiens  cbapel  d'un  grant 
De  la  flor  premeraine.  » 


Manuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi ,  n«  184 
du  supplément  fraucui^,  folio  78  reclo.  Elle  est  de 
Jehans  Bodcaus, 


Ât  MOYfiN-AGfi. 


41 


A  cest  mot  Robins  l'achaine, 
ki  por  «^annor  ert  en  patne  : 
n  Marîon,  faît-îl,  amaine 

Tes  besies  avant, 
Ke  ne  passent  ens  ravaiDC  ; 
Met'Iea  ens  l'erbe  foraine; 
Ton  chapel  ferai  avant  ; 
Mais  molt  me  feroîes  dolant 
Se  le  eri  de  ton  ami 
A  voie  por  noiant , 
Car  Perrins  se  va  vantant 
Re  de  cou  dont  me  vois  penant 
K'îl  en  keudra  la  graine.  » 

Seizième  PastoureUe  '. 

Penais  com  fins  amourous 
L'autr'ier  chevauchoic» 
Hobin  oi,  qui  tous  sous 
Demenoii  çrant  joie. 
Celé  part  ving,  se  V  saluai 
Et  del  revel  li  demandai 

Dont  il  vient  : 
«  Sire,  fait-il,  il  me  tient 
£t  boine  raison  i  a. 
Belle  m'a  s'amor  donée 
Qui  mon  cuer  et  mon  cors  a.» 

—  «  Robins  molt  ies  eurous , 
Mais  savoir  vauroie 
S*onques  parnul envions 
Fu  t*amie  en  voie 

KL'ele  se  targast  à  toi.  » 

Il  respont  :  «  Sire,  par  ma  foi  ! 

Voir  dirai  : 
Lonc  tans  mal  esté  en  ai; 

Or  ai 
Pais»  s'en  ai  cuer  joianl. 
Se  j'aim  par  amors,  joie  en  ai  si  grani, 
Maugré  en  aient  li  mesdisanl.» 

—  «  Robin,  miex  t'est  avenu 
Que  moine  puet  faire. 
Que  maint  samblant  ai  eu 

Doue  et  déboinaire  ; 
Et  sans  forfait  perdu  los  (sic)  ai. 
Ne  nul  coafort  trovcr  n'i  sai  ; 
Si  deproî  toi  qui  joie  as, 
Apreng-moi  coment  tu  as 

Confort  trové. 
J'ai  adèsloiaumcntamé; 
Hais  me[s]cbcance  m*a  grevé.  » 

—  «  Sire,  or  ai  bien  entendu 
Trestot  vostre  aûûre. 


*  Manuscrit  du  Hoi,  supplément  français  n^  184, 
folio  123  recto.  Cette  chanson  est  de  mettre  Pieret 
de  Corbie\  elle  se  ti'ouve  aussi  daus  le  manuscrit  de 
la  Bibliothèque  Royale  n«  7222,  fol  20  rccio,  col.  2. 


S'il  TOUS  cet  uicsavenu 
Par  aucun  contraire , 
Sitost  ne  vous  désespérés. 
Mais  bien  et  loiaument  serves 

Fine  amor, 
Carbientost  à  grant  dochor 

Tel  dolor  lamainc. 
Mus  n^empuet  avoir  grant  joie 
S'il  n'en  sueflfrepaine.» 

—  «  Robin,  la  paine  à  soffrir 
Ce  n'est  pas  grevance. 
Tant  com  hom  se  puet  tenir 
£m  boine  espérance  ; 

Mais  ce  k'il  est  tant  mesdisans 
Et  pau  de  loial  cuer  amans 

Me  fait  mal , 
Que  j^en  quidoie  une  loial 

Qui  tral  m'a. 
Teus  quide  avoir  amie , 

Qui  point  n'en  a.  » 

—  «  Sire,  on  voit  bien  avenir 

Par  acostumance 
Qu'eles  font  pour  abaubir 

Cruel  contenance  ; 
Si  s'en  etfroie  li  mauvais 
ki  n'ose  les  dolerous  fais 

Sostenir  i 
Mais  se  bien  poés  soffrir 
Ce  ne  po[et]  longes  durer. 
Ne  vous  repentes  mie 
De  loiaument  amer.  » 

A  Dieu  comanc  Robcçon  ; 
Mostré  m'a  boine  raison, 

S'atendrai  ; 
Mais  çou  ke  si  haut  pensai 
Me  fait  doloir  et  plaindre  ; 
En  si  haut  lieu  ai  mon  cuer  assis 
Ke  je  n'i  puis  ataindi*e. 

Su'e,  chi  a  povre  ochoison. 
De*  haut  signeur  guerredon 

S'atendés , 
Jà  certes  n'i  perdrez 
En  si  boin  signeur  servir. 
Ki  bien  et  loiiument  aime. 
Sa  joie  ne  doit  faillir. 

Dix-septième  Paslourelle  *. 

Dehora  Lonc-Prc  el  bosquet 
EiToie  avant-hier  ; 

*  Manuscrit  de  l'Arsenal  n*  63 ,  p.  204.  Cette 
chanson  est  de  Jehan  Erars,  le  trente-deuxième  des 
poètes  mentionnés  par  le  président  Fauchet.  Elle  se 
trouve  ausfti  dans  le  manuscrit  du  fonda  de  Cangé 
no  65,  fol.  83  recto,  c<.l.  I  ;  cl  dans  le  manuscrit  du 
même  fonds  n*  67,  p.  196,  col.  1 . 


42 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Là  yi  mener  grant  revcl 
En  roi  un  sentier , 
D'une  jolie  tousete, 
Sage,  plesant  et  jonete. 
Dex  !  unt  m'enbeli 
Quant  seule  la  yî  ! 
El  la  touse  tout  ensi 
Gonmenre  à  chanter  : 
«  Robin,  qui  je  doi  amer  ^ 
Tu  pues  bien  trop  demorer .  • 

Je  la  saluai  plus  bel 
Que  je  poi  raisnier , 
â  li  donai  mon  chapel 
Pour  moi  acointier. 
Quant  je  vi  sa  mamelete 
Qui  lieTe  sa  cotelete , 
Mes  bras  li  tendi, 
Si  la  très  vers  mi  ; 
Et  la  touse  tout  ensi,  ctc . 

Je  Tassis  soz  i'arbroisel, 

Si  la  Ti  besier  ; 

Ele  dist  :  «  Siro  dancel^ 

Ce  n*éust  mestier. 

Je  sui  une  jouvenete, 

PoTre  de  dras  et  nuete, 

Et  sachiez  de  fi 

Que  j'ai  bel  ami.  • 

Et  la  touse  tout  ensi,  etc. 

«  Sire,  j'ai  ami  nouvel 
Tout  à  souhedier. 
Je  cuit  q'il  estel  Tauccl 
Oelez  cel  vivier.  » 
Robins  sone  sa  muselé, 
Dont  dist  à  moi  la  tousete  : 
«  Sire,  je  vos  pri, 
Tomez-fVOttS  de  ci.  » 
Et  la  touse^  etc. 

«  En  lieu  de  vo  pastorel, . 
Bcle,  m*aiez  chier  : 
Maçainture  et  mon  anel , 
A  ce  conmcncier , 
Aurez,  ma  douce  amiete.  » 
Adonc  la  mu  sus  Terbete  : 

Mon  bon  acompli , 

Mie  n'i  failli; 

Ella  touse ^ etc. 


DîX'kuUième  PagUmreile  \ 

Pastorel 
Lés  un  boschel 
TroTai  séant,  * 

Qui  por  s'amiete, 


•  Par  Jehans  Erars,  Manuscrit  du  Roi  n»  7222, 
folio  100  verso,  col.  1. 


Bete  Marietc, 
S'aloit  démentant , 
Car  laissié  Tavoît , 
Si  amoit 
Autrui  que  lui  comfoletc. 

«Las!  fait -il, 
Com  me  tient  vil  1 
Et  por  noiant 
Celé  quej'amoie 
PluK  que  ne  faisoie 
Moi  entièrement  ! 
Or  me  fausse  moût  matcment 
Que  si  estable  cuidoie. 

«  Saches  bien 
Que  je  n'aim  rienz 
Tant  com  faz  toi 
D'aroor  nete  et  pure  ; 
Mais  par  covertiire 
Sovent  m*«sbanoi 
A  cens  que  je  croi 
Et  je  voi 
Biai*  joer  sanz  mesprcsure. 

«  Bien  «s  dit  ; 
Autre  escQndit 
Ne  tequier) 
Maiz  moût  me  doutoîe 
Quant  je  te  veoie 
Autrui  embracier, 
Car  sanz  l^sengier 
Entier 
Ton  cuer  com  le  mien  cuidoie.  » 

Puis  s'en  vait,  que  pluzn'î dist; 

Si  s'est  partis 

De  lapastorete, 

Qui  n  Vt  pas  folete  ; 

Aine  de  mesdit 

N'i  ot  pluz  dit, 
Que  bien  Ta  ol  ses  amis 
Qui  Talent  en  sa  logetc. 

Dior-neuvième  Patiourelle  \ 

Lés  le  brueill 

D'un  vert  fueill 
Truispastore  sanz  orgueill^ 
Chantant 
Et  notant  un  son  ; 
Moult  ot  clere  la  façon, 
C*ainc  tant  bêle  ne  connui. 

Sanz  autrui 
Vois  avant  por  mon  ahui, 
Saluai-la ,  si  li  dis  : 
m  Touse,  li  Tostres  clers  vis 


*  VarJefutns  Erars,  Manuscrit  du  Roi  n»  7222, 
folio  101  recto,  col.  2 


AU   HOYKK-AG£. 


43 


M^a  soupris 
Et  li  chaos  de  cuer  haitié  : 
La  bêle  à  cuî  je  sui, 
Douez-moi  vostre  araislié.  » 
Ele  fl'escrie  à  haut  cris  : 
«  Se  je  chant,  j'ai  bel  ami. 
Doete  est  main  levée, 
J'ai  m'amor  assenée.  » 

—  «  Touse,  laissiez  Robin  ; 

De  cuer  fin 

Sans  engin 
Vos  doins  m'amor  el  defin. 
Queus  est  amoiis  d*un  bi-egiei* 
Qui  ne  set  fora  que  mengier 
Et  garder  porciaus 

Et  aigniaus  ? 
Bêle,  laissiez  ses  aviaus  ; 
SItos  tenez  asdamoisiaus.» 

—  «  Sire,  n'est  pas  avenant 

Ne  séant 
D^ensi  s'amor  otroier  : 
Robin  le  donai  l'autr*îer , 
Jà  ne  l'en  ferai  conti-aire. 
Ce  ne  doit-on  mie  faire , 
S'amor  doner  et  retraire.» 

— >  «  Amie,  ne  vos  doutez, 

Que  jà  part  n'i  avérez  : 

Dez  vos  en  gart  ! 
Si  faite  amors  pas  n^avient, 
Car  k  vos  point  ne  se  tient; 
Mais  moi,  qui  sanz  trahison 

Sui  vostre  hom. 
Devez  amer  par  raison  ; 
Gnr  je  n*aîa  rienz  se  vos  non. » 

—  «  Sire»  «i  a  lonc  séjor, 
Catendu  ai  toute  jor 

Monpaslor; 
Biais  sachiez  certeinement , 
SU  demore  longemenl, 
Del  tout  a  moi^ilH. 
Amis,  vostre  demorée 
Me  fera  faire  autre  ami.  » 


Vingtième  PtutaureUe*, 

L'autre  ier  chevauchai  mon  chemin, 

Dejouste  un  ruissel 
Trais  pastore  soz  un  pin 
Novel. 
D'un  ramissel 
Ot  fait  chape], 
Et  cote  et  chaperon  ot 
D'un  barel  ; 
Frestel, 


^arJehmisErmrs.  Manuscrit  du  Roi  n<>  7333, 
folio  lOlTerso,  col.  3. 


Chaleael  ot. 
Si  notoit 
Et  chantoit 
Bien  et  bel. 
Souvent  regrete  un  pastorel. 
Car  sole  gardoit  son  aignel. 
Je  m'arestai  soz  Tombre  d'un  fraisnel. 
Lez  un  boschel  lassai  mon  |K>utrel. 
Sa  vois,  qui  relentist  el  boschel. 
De  s'amor  m'esprent, 
Car  le  cors  a  gent , 
Le  viscleret  bel. 

«  Lasse!  fait-ele  en  sonspirant. 

De  duel  moirai  : 
Robins  ne  m'aioM  de  néant  ; 
Or  maudirai 
Le  tans  de  mai 
Et  maudirai 
Et  foilleet  flor  etglai. 
Mal  trai , 
Si  m'esmai 
Porcoi  ne  m'aime  Robins,  je  ne  sai  ; 
Je  l'aim  de  cuer  vrai  ; 
Jà  por  biauté  ne  V  laisserai , 
Jamais  autrui  m'amor  n'otroierai. 
Trop  ai  le  cuer  vrai  ; 
Mes  je  chanterai  : 
«  Amé  l'ai, 
«  Et  s'il  ne  m'aime  je  l' lairai , 

«  Certes,  je  l' barrai.  » 
Lasse  I  qu'ai-je  dit?  voir,  non  ferai.  » 

Quant  je  Toi  si  dementer 
Adonc  li  dis  .*  m  Lessiez  ester 

Cel  pastorel  : 
Chaitis  est  et  sera  toz  dis. 
Jamais  n'aurois  de  lui  soulaz  tant  corn  soit  vis.» 
Tant  dis  et  promis 
Qu'entre  mes  bras  doucement  le  saisis, 
Sor  l'erbe  verdoiant  la  mis, 
Les  ex  li  baisai  et  puis  le  vis  ; 
Lors  me  sambta  que  fusse  en  pai'adi§. 
De  li  fui  espris, 
S'en  p'rii  et  repris, 
Puis  li  dis  : 
«N'aurez  pis.» 
Ele  jeté  un  ris , 
Si  dit  :  «  Mes  amis 
Serez  mais  toz  dis.* 


Vingt  et  umème  Pastourelle  *. 

Por  conforter  mon  corage 
'  Qui  d'amors  s'esiroie. 


*  Cette  d&anson  est  à*[Er]nous  li  l^iciU ,  et  se 
trouve  dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi 
n»  7333,  folio  103  vciso,  col.  1 . 


44 


TUÉATftB   FRANÇAIS 


L'autre  jor  lès  un  boscbage 
Toz  seus  chevauclioie. 
Pastorelc 
GcDte  et  bêle 
Truîs  et  simple  etcoic; 
En  Terboie 
Qui  verdoîe 
Repaissoit  sa  proie  ; 
Cors  ot  gent  et  aTenanti 
Bouebe  Termeillc  et  oel  riant , 
Noiiv  sorcîs 
El  bien  assis, 
Blanc  col  et  coloré  le  vis; 
Quar  Nature 
Mist  sa  cure 
En  former  tel  enfant. 

Aeo! 
Son  frestcl»  son  baston  prcnl, 
Aeo! 
Chantoit  et  notoit  : 
«  Je  Toi  Tenir  Emmelot 
Par  mi  le  vert  bois .» 

J*oI  la  touse  qui  frestele 

Et  dcmaine  joie  ; 
Force  qu'ele  est  simple  et  bêle, 

Vei*8  H  tig  ma  voie  ; 
Je  le  dis  com  fius  amis  : 
«  Touse,  car  soiez  moic.» 
Labrcgière, 
Qui  fu  lière, 
Durement  s'esfioie. 
Maintenant  s'amor  demant, 
El  dit  que  n*en  fera  noiant  : 
De  Robin  a  fait  ami 
Qui  lia  juréetplevi 
Que  sa  vie 
D'autre  amie 
N'aura  los  ne  cri. 

Aeo! 
Robins  est  loiausamis. 
Aeo! 
«  Traiez-vos  en  là. 
Robins  m*a  de  cuer  aiuéc, 
Sine  riairai  jà.» 

—  «  Jentiz  touse  débonaire , 
Praus,  sanz  vilenie , 
Ne  m'i  faites  plus  contraire , 
Devenez  m'amie. 

Cote  noire , 

C'est  la  voire  > 
Ne  vos  donrai  mie  ; 
D'escarlate  iert  vermeille  le , 
De  Tert  mi-partie.  » 
Ele  dit  :  «  Traiez  anier, 
N'i  Taut  vostre  dosnoier.  w 
Je  la  pris , 

Qui  fui  soupris; 
par  force  soz  moi  la  mis , 
Demanois 


Le  ju  iVançois  * 
Li  fis  à  mon  talanl. 
Aeo! 
Touse,  or  est-il  autremauf. 
Aeo! 
Celé  crie  en  haut  : 
«  Se  Robins  m'a  mal  guardée. 
Mal  debait  qui  chaut  !  » 

Vingi-Hieuxième  Pastourelle  *\ 

Hui  main  par  un  ajornant 
Chevauchai  ma  mule  anblanl  ; 
Trouvai  gentil  pastorele  et  avenant. 
Entre  ses  aigniax  aloit  joie  menant. 

La  pastore  mull  m'agrée, 

Si  ne  sai  dont  ele  est  née 
Ne  de  quels  paitïnz  ele  est  cnparenlêe. 
Onques  de  mes  euz  ne  vi  si  bêle  née. 

«  Pastorelc ,  pastorale. 

Vois  le  tens  qui  renouvelé. 
Que  ra verdissent  vergiers  et  toutes  heibcs  : 
Biau  déduit  a  en  vallel  et  en  pucele.  • 

—  «  Chevalier,  mult  m'en  est  bel 
Que  ra  verdissent  prael , 

Si  auront  assez  à  peslre  mi  aignel , 
Je  m'irai  soef  dormir  souz  rarbix>iael.  » 

—  «  Pastorale,  car  sousfraz 
Que  nos  dormons  lez  à  lez , 

Si  lessiez  voz  aigniax  pestre  aval  les  prez  ; 
Vos  n'i  aurais  jà  damage  où  vous  perdez.  » 

—  «  Chevalier,  pai*  saint  Simon, 
N'ai  cura  de  conpaignon. 

Par  ci  passent  G  uerinet  et  Robeçon, 

Qui  onques  ne  me  raquistrent  se  bien  uon.  » 

—  «  Pastorale ,  trop  es  dura 
Qui  de  cbevali<y  n'as  cura  ; 

A  .1.  boutons  d'or  auix>izçaintut«. 

Si  me  lessiez  prandra  proie  en  vo  pastui'«.» 

—  «  Chevalier ,  se  Dez  vos  voie , 


*  Cette  expression ,  qu'il  n'est  pas  besoin  de  tra- 
duira ,  est  ramai'quable.  Comparaz-la  avec  l'expres- 
sion tarjrançoù  qu'on  retrouve  dans  la  romance  de 
BeU  YoUau  et  dans  la  Chanson  de  geste  de  Garin 
de  Montglave.  Voyez  le  Romancero  français  y  par 
M.  Paulin  Paris,  p.  40  et  41. 

*"  Manuscrit  de  TArsenal  n°  63,  p.  307 .  Ano- 
nyme. Elle  a  déjà  été  publiée  par  M.  de  Roquefort, 
dans  son  livra  de  VEtat  de  la  poésie  française  dans 
Us  XII*  et  XIII*  siècles  f  p.  387-389.  On  la  retrouve 
dans  le  manuscrit  du  fonds  de  Caogé  no  65,  fol.  160 
rectu,  col.  2;  et  dans  le  manuscrit  du  même  fonds 
n»67,  p  .291,  col.  2. 


AU   MOYEN-AGE. 


PuUquc  prendre  voulez  proie, 
En  plus  liaut  lieu  la  pernez  que  ne  seroic  : 
Pftit  gaaigneriez,  etg'i  perdroie.  » 

—  «  Pastorele ,  trop  es  sage 
De  g.irder  ton  pucelage. 

Se  toutes  tes  conpaignetes  fussent  si , 
Plus  en  alast  de  puceles  h  mari.  » 

Vingî'tromème  Pastourelle  *. 

L'autr'ier  quant  je  chcvauchoie 
Tout  droit  d^Arraz  vers  Doai , 
Une  pastore  trouvaîc  {sic), 
Ainz  plus  bêle  n*acoint.ii; 
Genteroent  la  saluai  : 
«  B^le,  Dex  vous  dont  hui  joie  !  » 

—  «  Sire  I  Dei  le  vous  otroie 
Tout  honor  sanz  nul  délai  1 
G>rtois  estes ,  tant  dirai.  » 

Je  desccndi  en  Tetlioie, 

Lez  H  soer  m*en  alai , 

Si  li  dis  :  «  Ne  vos  ennoie , 

fiele  y  vostre  ami  serai 

Ne  janés  ne  vos  faudrai  : 

Robe  auroiz  de  drap  de  soie , 

Fennaus  d'or,  hures,  corroies; 

Cuvrechiés ,  treceoirs  ai , 

SoUers  pains,  ganz  vos  donrai  **.  » 

^-  «  Sine ,  ce  respont  la  bloie , 
De  ce  vous  mercierai  ; 
Mes  ne  sai  conment  leroie 


*  Manuscrit  de  TArsenal  n^  63 ,  p.  347 .  Ann- 
ijme.  Cette  pièce  a  été  publiée  dans  l'ouvrage  de 
tt.  de  Roquefort  déjà  cité,  p.  391 ,  393.  On  la  re- 
rouve  dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi, 
bnds  de  Cangé  n»  67 ,  d.  335,  col.  1 . 

Daatoiade,  car  créez 
Mon  conacii:  je vons  créant, 
Jaaèt  povre  ne  aérez  ; 
Ainz  aaroiz  à  to  talent 

Cote  traînant 

Et  corroie 

Onvrée  de  soie, 

CIoée  d'argent, 

Etc. 

Manuseritde  l'Arsenal  n«  63,  p.  343,  col.  3;  ma- 
luscrit  du  fonds  de  Cangë  n»  65,  fol.  91  recto, 
»1.  t;  mannscrit  du  même  fonds  n»  67,  p.  336, 
»1.  1;  manuscrit  du  fonds  de  la  Yalliére  n«  59, 
>.  138,  col.  1.) 

**  II  nous  a  paru  curieux  de  rapprocher  ce  pas- 
age  du  suivant  qui  appartient  à  une  chanson  du 
uc  de  Brabant,  pérc  de  Marie,  femme  de  Philippe  le 
[ardi,etle  quarante-huitième  des  poètes  cités  par  le 
résident  Fauchel  : 


Robin  ,  mon  ami  que  j'ai; 
Car  il  m'aime,  bien  lésai. 
Pucele  sui,  qu'en  diroie? 
Ne  sosfrir  ne  le  porroic  ; 
Mes  tant  tos  otrierai , 
James  jor  ne  vos  barrai.  / 

«  Biau  sire,  je  n'oser^oic, 
Car  por  Robin  le  lerai. 
S'il  venoit  ci ,  que  diroie  ? 
Si  m'ait  Dex ,  je  ne  sai. 
Vostre  volenté  ferai.  » 
Je  la  pris ,  si  la  souploie , 
Le  gieu  li  lis  tou  te  voie , 
Onques  guércs  n'i  tarjai  ; 
Mes  pucele  la  trovai. 

Ele  me  semont  et  proie 
Se  ses  couvens  li  tendrai  ; 
Je  li  dis  que  ne  1*  leroie 
Pour  tout  l'avoir  que  je  ai. 
Seur  mon  cheval  l'encharjai. 
Andriu  sui  qui  maine  joie , 
Ma  pucelete  dognoie , 
Droit  en  Arraz  Teuportaî  ; 
Granz  biens  li  fis  et  ferai. 

Vingt-qualrième  Pastourelle  *. 

Entre  Godefroi  et  Robin 
Gardoient  bestes  .i.  chemin 
Dejoste  une  rivièie. 
De  là  Taige,  près  d'un  sapin, 
Desos  l'ombre  d'un  aube  espin , 
Gardoit  une  bregière 
Aigncaus  cns  la  bruière. 
De  joins  et  de  feuchiére 
Estait  covcrte  sa  chahute. 
A  la  clokete  et  à  la  muse 
Aloit  chantant  une  cançon. 
Robins  a  entendu  le  son , 
Si  l'a  dit  à  son  compaignon  ; 
Et  le  bote 
Del  coûte. 
«  Escote, 
Fols,  escote. 
J'oi  m'amie  là  outre. 
Or  la  voi , 
La  voi, 
Por  Dieu  salués-le-moi. 
N'i  puis  merchi  trorer 
Ens  la  belle  cui  j'aim.  » 

—  «  Beaus  dos  compains,  dist  Godefrois, 
Por  Ermenion  sui  si  destrois 

Ke  ne  sai  ke  je  faice. 

Lagransjelée  ne  li  frois 

^^ _  -      I r— - 

*  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royale,  supplé- 
ment français  n»  184,  folio  78  verso. 


46 


THÉATRB  FRANÇAIS 


Ke  j^ai  enduré  maintes  foi!» 

Ne  la  nois  ne  la  glaioe 

N*ont  pas  tainte  me  faice; 

Biais  celé  ki  me  laice 
Mes  oltraifçes  me  doit  bien  nuire, 
Arant-ier  U  biîsai  sa  buire  : 
Or  m'en  a  pris  en  grant  desdûg. 
En  non  Dieu  »  Robin ,  beaus  compaig , 
Vos  cbantés  et  je  me  complaig; 
Vos  amés  joie ,  et  je  le  bas  ; 
Vos  ne  sentes  mie  les  maus  ausi  oom  je  fas  ; 
Vos  cbantés  et  je  muir  d'amer. 
Ne  Tos  est  gairea  de  ma  mort  *. 
Abi  !  mors  !  mors  !  mors!  porquoi  m^ocbies  à  tort?» 

Quant  Robins  entent  Eromclot , 
Et  celé  sot 
Ke  Robins  Tôt , 

Lors  resbaudist  la  joie. 
Gela  enforce  son  dorenlot 
A  la  clokete  et  au  siflot 

Pour  cou  ke  Robins  Toie. 

Tôt  li  cors  m'en  efProie  ; 

Vers  li  tomai  ma  voie , 

Devant  li  descent  ens  la  prée  y 

Puis  si  l'ai  araisonée  , 

Déboînairement  li  dis  : 

«  Tose ,  je  sui  li  rostre  amis  ; 

Mon  cuer  vous  otroi  à  tos  dis , 

Tenés,  je  vos  en  fas  le  don. 

A  cui  donrai-jou  mes  amors,  anie , 
S'a  vos  non  ! 

En  non  Dieu  !  vos  estes  belle  » 

On  vos  doit  bien  amer. 

Cbi  a  belle  paslorelle , 
S'ete  avoit  ami. 

Doce  amie,  car  ro'amés  (^), 

Jà  ne  proi  se  vos  non.  » 

—  «  Sire,  bien'soiés-vos  vepus! 
De  par  moi  estes  retenus  : 
Por  vostre  plaisir  faire 
Ne  doit  Ions  plais  estre  tenus. 
Trop  est  Robins  povres  et  nus 

Et  de  trop  povre  afaire. 

Provos  samblés  ou  maire 

Ki  portés  penne  vaire. 

Tose  ki  baut  borne  reAise  , 

Vilain  pastorel  amuse , 

A  entient  prent  le  piour. 

A  mors  n'est  onques  sans  doçor  ; 

Mais  celé  n'a  point  de  saveur 

Dont  li  déduit  son  tost. 

Osles,  saroit  dont  vilains  amer? 
Nenil  jà , 
Nenil  jà , 

Deaubles  li  aprendera. 


*  Ce  ven  et  le  précédent  ont  été  reproduits  parGi- 
bert  de  Montreuil,  qui  les  fait  chanter  par  Floren- 
tine. Voyez  le  Roman  de  la  rioletle,  p.  i56. 


Ostés  cel  vilain ,  osiés , 
Se  vilains  atoucbe  à  moi , 
Nia  del  doi , 
Jà  morrai.  » 
A  ces t  mot  fui  en  tel  effroi 
Ke  jou  laissai  mon  palefroi 
Aler  aval  l'erbaige. 
Robins  apclle  Godefroi, 
Or  furent  ensamble  tout  troi , 
Ppis  dist  tôt  son  coraige  : 
a  Sire ,  n'est  mie  saSge 
Povre  pucelle  ki  s'acointe 
A  haut  borne  orgellex  et  eointe. 
Oï  Tavés  dire  sovent  : 
«  Ki  haut  monte  de  haut  descent , 
a  Froit  a  le  pié  ki  plus  l'eslent , 
a  Ke  ses  covretoirs  n'a  de  loue.  • 
Amerai*je  dont 
Se  mon  ami  non  ? 
Naie ,  se  Dieu  plaist , 
Autrui  n'amerai. 
Erres ,  erres , 
Vos  n'i  dormirés 
Mie  entre  mes  bras,  jalous. 
Ge  n'oi  onquea  c'un  ami , 
Ne  jà  celui 
Ne  changerai; 
Jà  n'oblierai 
Robin, 
Cui  j'ai  m'amor  donée. 
Ostés  vos  mains  d'autrui  avoir , 
Vos  quidiés  tôt  le  mont  valoir  : 
Cil  est  molt  faus  ki  ce  proeve 
Kc  tôt  soit  siens  kankHl  troeve. 
Remontés ,  car  à  moi  failli  avés.  « 


VingtHnnqmème  Pastourelle  *. 

En  une  praele 
Lez  .i.  vergier 
Trouvai  pastorele 
Lez  son  bergier. 
Li  bergier  l'apele, 
Vouloit  besier  $ 
Mes  ele  en  fesoit  molt  très  grant  dangier. 
Car  de  cuer  ne  l'amoîe  mie  ; 
Oncor  fust-ele  sa  plévie , 
Si  avoit -ele  ami 
Autre  que  son  mari  ; 
Car  son  mari ,  je  ne  se  porqoi, 
Het-ele  tant  qu'ele  s'escrioit  : 


*  Manuscrit  du  fonds  de  Cangé  n»  65|,  folio  186 
v3rso,  col.  1.  Cette  pastourelle  se  retrouve  aussi 
dans  le  manuscrit  du  même  fonds  n<>  67,  p.  325» 
col.  1  ;  et  dans  le  manuscrit  du  fonds  de  Sainl-Ger- 
main  n»  1989,  folio  153  recto.  Elle  se  troore  ré- 
pétée dans  le  même  volume,  folio  155  verso,  et 
contient  à  la  fin  un  couplet  de  plus. 


AU   MO  YEN- AGE. 


47 


«  Ostcz-inoi  raneletdu  doit, 
Je  ne  sui  pas  marié  à  di-oil. 


«  A  droit  !  non ,  fet-ele 
A  son  bergier. 
En  pur  sa  gonele 
Auroie  plus  chier 
Robin  qui  frettele 
Les  TolÎTier 
Que  avoir  la  seignorie 
D'Anjou  ne  de  Normcnd 
Mes  je  (lie)  j*ai  failli , 
Certes ,  ce  poise  mi. » 
EKst  la  douce  criature 
A  haute  vois  : 
«Honis  soit 
Maris  qui  dure 
Phis  d  un  mois.  » 


ic  *; 


Ainz 


—  «  Un  mois!  suer  doucete, 
Dist  lipastors; 
Geste  chançonete 

Mi  fet  iros. 
Trop  estes  dureté 

De  Tos  amors: 
Je  TOS  pris  à  famé , 
Souricngne-Tos  ; 
£t  se  tele  est  yoa  pensée 
Qu'à  moi  soiez  acordée , 
Dont  si  haez  Gamier 
Qui  est  en  cet  Terper.  » 
Et  ele  dit  que  jà 
Por  li  ne  lera 

A  amer. 
«  Vaderali  doude,  s'aroor 
Ne  m'i  lesse  dui'er.  » 


-r  «  Durer!  suer  doucclc , 
Ce  dist  li  jalons, 
Foie  ennuiosete , 
Quiamez-Tos?  m 
Se  dist  Joanete  : 
«  Biau  sire,  yos.  » 

—  «  Tu  mens  voir,  garsete  ; 
aillors  mis  ton  cuer  et  ta  pensée , 
Moi  n*aimes-tu  de  riens  née; 
Ainz  aimes  melz  Gamier, 

Qui  est  en  cel  vcrgier. 
Que  ne  ùm  moi.  Aimi  I 

Aimi! 
AoMMietes  m'ont  tral.  » 

—  «TraïlToir,fat*ele, 
Vilain  chaitis; 

Tral  estes-Tos  #  je  le 

Vos  plévis , 
Car  li  miens  amis 


*  Dans  JehaiM  de  Nomumdie. 

(Manuscrit  de  Saint-Germain.  ) 


Est  raolt  melz  apris , 
De  vos  est  plus  biaus  et  plus  jolis  ; 
Si  li  ai  m'amor  donée.  » 
—  «  Ha  !  foie  desmesurée , 
Por  Famor  de  Gamier 
Le  compéi*é8  jà  chîer.  • 
£t  la  touse  li  escrie  : 
«  Ne  me  bâtés  pas ,  dolereus  mari, 

Vos  ne  m^avés  norrie  ; 
Se  YOS  me  bâtés ,  je  ferai  ami  ; 
Si  doublera  la  folie.» 

Vtngi'sixième  Pastourelle  *. 

Je  me  cbcvalchoîe 
Par  mi  un  prael, 
Dejoste  une  arbroie 
Lez  .i.'ormissel; 
Là  trovai  grant  joie, 
Pastore  en  Tarbroie , 
En  sa  main  frcstel , 
Chante  .i.  son  novel , 
Vuel  que  Rohins  l'oie. 
La  color  rosine 
Par  mi  la  gaudine 
Reluisoit  tant  cler. 
Deus  me  last  troyer 
Que  Taie  sovine! 

Par  mi  la  ramée 
Vers  li  chevalchai. 
Quant  je  la  vi  seule 
Si  la  saluai  ; 
Dis  li  :  «  Bêle  neie , 
Soiez  ma  priveie  ; 
Je  vos  amerai , 
Riche  vos  ferai 
En  vostre  contrée.  » 

—  «  Avoi  I  chevaliers  , 
De  foloi  parlez. 

S'en  moi  a  mesure  ; 
Je  sui  bêle  assez , 
Ce  li  dist  la  pure. 
Je  n'ai  de  vos  cure; 
Liusest  fermez^ 
Rohins  a  les  clés 
De  la  serréure.  » 

—  «  Bêle  Mariette  (sic) , 
Prés  de  moi  te  tien , 
Par  desoz  ta  cotte 

Te  bottrai  del  mien. 
Belc  Mariotte , 
Prés  de  moi  t'acoste 
Seule  senz  engien.  » 


*  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  royale ,  fonds  de 
Saint-Germain-d es-Prés  n®  1989,  fol.  47  recto. 
Anonyme. 


48 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Et  A'mi  que  bien  tiet 
Dedanz  sa  biotte. 

La  berrc  est  briseie , 
L'us  est  (lesPermez  ; 
.Jamais  de  tel  notle 
N'on*ez  à  parler. 
Ele  dist  :  «  Par  saint  Biaise  ! 
Melz  valt  la  sosclaisc 
Ne  facent  les  cleis. 
SoTent  i  venez , 
Amis ,  en  Terbage.  » 

Vingt'Septième  Pastourelie  \ 

L'autr'îer  me  levai  au  jor,  (6ii) 
Ti'ovai  en  un  destor 
Pastore  et  son  pastor , 
En  sa  main  un  tabor , 
En  Tautre  mireor  ; 
Se  mire  sa  color , 
Et  chante  par  amor  : 
«  Dorenleu  diva  1 

Eyal 

Oi  çà, 

Oifà.  » 
Mais  en  pou  d'ore  li  chanja 
Li  dorenleus, 

Eveus  l 
Qant  uns  granz  leus, 
Gole  baée,  familleuA, 
Se  fiert  entre  les  floz  andeus. 

Tôt  ont  perdu  lor  déduit,  (bis) 
Ez^vos  lo  leu  q'en  fuît 
Au  bois  >  cui  qu'il  ennuît  ; 
Et  j'en  oi  lo  bruit , 
Ce  le  pai't  m'en  vois , 
Eyois  ! 

Tôt  dcmenois 
Me  mis  entre  lui  et  lo  bois 

Por  détenir , 
Eyr! 

En  son  venir 
Féri  lo  leu  de  tel  aïr 
Que  la  proie  li  fis  guerpir. 

Ele  commence  à  hucbier  :  (èi$) 
«  Ferez ,  frans  chevaliers  ; 
Pensez  del'esploitier, 
Car  por  vostre  luier 
Aurez  un  douz  baisier. 
Revenez  par  nos, 
Ejous  2 

Robins  iert  cous.  » 
Qant  je  li  oi  l'aigniau  rescous , 

M'ai  rien  perdu , 
Eyuî 

Joianz  en  fu. 

*  Manuscrit   du  Roi ,  fonds   de  Saint>Germain 
no  1989,  folio  79  verso. 


Robins ,  qui  l'avoit  entendu , 
Par  félonie  a  respondu. 

Adonc  respondi  Robin,  {^h) 
Qui  tint  lochief  enclin, 
Et  jure  saint  Martin 
K^ague  n'est  mie  vin , 
Ne  sage  paresin , 
Ne  poivres  n'est  comins. 
Ne  cuers  de  femme  fins. 
«  Fous  est  qui  la  croit , 
Eyoiti 

S'il  ne  la  voit. 
Femme  fait  bien  que  faire  doit , 

S'ele  fait  mal, 
Eval  ! 

Por  un  vassal 
Qui  par  ci  passa  à  cheval , 
M'a  guerpi  celé  desloial.  » 

Adon  la  levai  errant  (bis) 
Sor  mon  cheval  ferrant. 
Ele  dist  en  riant  : 
«  Robin ,  Deus  te  saut  ! 
Eyai^t! 

Plorers  que  vaut? 
Je  vois  esbanoier  el  gaut 

Por  mon  délit , 
Eytî 

N'est  pas  petiz. 
Se  tu  m'aimes,  si  com  tu  diz, 
Pren  te  giu-de  de  mes  berbtz.  » 

—  «  D;imc ,  tost  m'avez  guer|)i  {bis) 

Quant  por  vostre  délit 

Avés  un  home  eslit 

Conques  mais  ne  vos  vit. 

Pou  se  prise  petit 

Femme  qui  son  ruer, 

Eyuer  I 
Vuet  vandre  à  fuer. 
Rien  at  geté  lo  sien  a  fuer 

Qui  parcovent, 
Eyent  i 

Son  baisier  vani. 
Qui  va  derricrs  ne  va  devant , 
Qui  chainge  menu  et  sovent.  » 


L*on  retrouve  dans  le  manuscrit  de  la  Bi- 
bliothèque Royale  n<>  7222,  qui  a  été  mutilé, 
un  ou  plusieurs  fragmens  de  chansons  appar- 
tenant au  cycle  de  Robin  et  Manon.  Voyez 
le  folio  103  recto  et  verso. 

Enfin,  on  lit  encore  une  autre  pastourelle 
dans  le  traité  de  M.  de  Roquefort  :  De  l'état 
de  la  Poétie  française  dam  les  xiVet  xuv  siè- 
cles, p.  393,  394.  Nous  ne  la  reproduisons 
pas  ici  parce  qu'elle  a  été  publiée  d'après 
une  copie  à  laquelle  nous  ne  nous  fions  point. 

F.  M. 


l- 


AU    MOYEN-AGE. 


49 


NOTICE 


SUR  ADAM  DE  LA  HALLE,  MUSICIEN* 


Au  xiir  siècle,  la  musique,  tendant  à  sor- 
tir de  robscurité  dont  son  existence  était  en- 
vironnée, ne  pouvait  faire  un  pas  sans  s'atta- 
cher à  la  poésie  qui  lui  servait  en  quelque 
sorte  de  conductrice.  Les  musiciens  étaient 
doQC  poètes  :  c'était  par  eux  que  le  chant 
s  mtroduisait  dans  les  châteaux,  et  c'était  en 
se  rappelant  les  rimes  de  la  chanson  du  trou- 
badour que  le  vassal  charmait  la  dure  condi- 
tion qu'il  subissait  dans  ces  temps  de  troubles 
et  de  pêle-mêle  politique.  Les  trouvères  et 
les  troubadours  avaient  donc  un  égal  droit  à 
la  reconnaissance  de  toutes  les  classes  de  la 
société;  ils  devaient  donc  se  mettre  en  rap- 
port avec  elles.  Aussi,  lorsqu'on  examine  la 
musique  de  cette  époque,  les  difTérences 
que  Von  y  remarque  sont  telles,  qu'on  ne 
peut  les  expliquer  qu'en  réfléchissant  à  la 
nature  des  intelligences  diverses  qui  devaient 
l'apprécier.  Naïve  et  souvent  mélodique, 
dans  le  sens  que  nous  attribuons  à  ce  dernier 

mot,  lorsqu'elle  animait  la  chanson,  c'est^- 


*  CeUe  biographie  musicale  è^Adam  de  la  HalU, 
que  nous  dcTons  à  une  obligeante  communication  de 
3lM.  les  Directeurs  de  V EncycUyfédie  calkolique,  est 
ntraile  de  la  cinquième  livraison  de  cette  publica- 
lioQ.Nousrecommandons^cet  ouvrage  à  nos  lecteurs 
»Tec  d'autant  plus  de  confiance,  que  nous  leur  don- 
nom,  par  cette  citation,  une  preuve  de  Texaclilude 
apportée  par  les  rédacteurs  pour  ne  rien  omettre  de 
«  qui  peut  compléter  leur  immense  travail.  Les  bu- 
'««ux  de  Tadminittration  sont  rue  de  Menars,  n»  5. 


dire  lorsqu'elle  présentait  un  air  sans  ac- 
compagnement, elle  devenait  incompréhen- 
sible lorsque  le  musicien  voulait  réunir  des 
notes  d'une  exécution  simultanée.  En  un 
mot,  la  musique  à  plusieurs  parties  que  cette 
époque  nous  a  léguée  ne  parait  être  bien 
évidemment  que  le  résultat  d'une  conven- 
tion, et  non  celui  de  l'imagination  et  du  gé- 
nie. —  Nous  donnerons  plus  bas  quelques- 
unes  des  raisons  d'après  lesquelles  avait  été 
constituée  et  mise  en  usage  cette  musique  in- 
supportable pour  l'oreille  la  moins  délicate; 
car  le  sens  auditif,  seul  juge  dans  une  circon- 
stance semblable,  devait  se  trouver  conti- 
nuellement froissé  par  l'effet  de  semblables 
productions.  —  En  examinant  les  composi- 
tions d'Adam  de  la  Halle,  on  trouve  la  preuve 
de  ce  que  nous  avons  annoncé,  dans  la  divi- 
sion bien  marquée  de  ses  ouvrages  en  musi- 
que faite  pour  le  peuple  et  en  musique  com- 
posée pour  une  classe  plus  élevée.  Il  a  laissé 
des  jeuo:  parmi  lesquels  celui  de  Robin  et  Ma-- 
rion  et  celui  de  ta  Feuillée  contiennent  seuls 
du  chant,  des  chamonsj  des  panures,  des 
rondels  et  en6n  des  motets.  — •  Les  deux  jetu; 
dont  nous  venons  de  parler  étant  faits,  à 
n'en  pas  douter,  pour  être  plus  répandus  que 
ses  autres  ouvrages,  l'auteur  a  dû  les  pré- 
senter sous  une  forme  qui  leur  permît  d'être 
appréciés  facilement  par  ceux  qui  devaient 
les  entendre.  Or,  comme  la  musique  de  l'é- 
glise exerçait  alors  une  grande  influence  sur 
la  composition,  il  choisit  ceux  des  modes. 

4 


50 


TBÀATRB  FRANÇAIS 


ecclésiasiiqoes  qui  se  rapprochent  le  plus  de 
la  tonalité  indiquée  par  la  nature.  C'est,  au 
surplus,  ce  que  nous  verrons  faire  de  temps 
en  temps  à  d'autres  compositeurs  de  ces  épo- 
ques reculées;  l'instinct  les  poussait  vers 
une  tonalité  qui  n'entrait  pas  dans  ce  que  l'on 
peut  appeler  leurs  mœurs  musicales.  Pour 
l'acquérir,  ils  employaient  les  modes  lydien 
et  hypolydien,  cinquième  et  sixième  tons  de 
l'église,  qui  ccMrespondent  à  nos  tons  fa  et  ut. 


Lorsque  les  compositions  de  cette- époque 
étaient  faites  d'après  ce  système,  elles  avaient 
une  véritable  tonalité  moderne,  à  moins  que 
quelque  envie  de  faire  de  la  science  ne  pous- 
sât l'auteur  à  sortir  de  cette  tonalité.  —  On 
peut  se  convaincre  de  ce  que  nous  avan- 
çons par  la  seule  phrase  de  chant  qui  se 
trouve  dans  le  Jeu  de  la  FeuiUée  :  elle  est  vé- 
ritablement en  fa  majeur.  (  Ms.  2736,  la  Yall. 
Bibl.Roy.,  81.) 


j-n'ifr  n''iinTrrT 


m 


Pw  chi 


Ta    la        iiii-gQo-----tî--ae,      Par  chi       oft    je     TOii^ 


La  presque  totalité  de  Robin  et  Marion  se 
trouve  dans  le  même  ton.  Mous  allons  don- 
dcr  ici  une  courte  analyse  de  ce  petit  poème 


d'opéra-comique.  —  Marion,  en  attendant 
Robin ,  chante  ce  couplet  : 


-irjfJ-ni^J^ljJl.HË^^ 


Robios     m*aime,    Robiosm'a;  Robin»  in*a     de  -  man  •  -  •  dée^    u    m'nrs. 


Cette  phrase  assez  chantante ,  et  qui  n'est 
pas  dépourvue  de  naïveté ,  se  répète  trois 
fois.  Sur  ces  entrefaites,  sire  Aubert  revient 
du  tournoi ,  un  faucon  sur  le  poing  ;  il  fait 
des  complimens  à  Marion ,  qui  lui  répond 
qu'elle  aime  Robin,  et  le  prie  de  la  laisser 
en  paix.  Alors  sire  Aubert,  feignant  un  a- 
mour  tendre  et  ardent,  sort  en  disant  qu'il 
va  se  noyer.  Pour  toute  réponse ,  Marion  se 
moque  de  lui. — Robin  devise  avec  Marion, 
et  ils  chantent  quelques  chansons.  Pendant 
qu'il  va  chercher  un  ménétrier  et  la  compa- 
gnie,  voici  revenir  sire  Aubert,  cherchant 
querelle  à  Robin ,  aussi  de  retour ,  sous  pré- 
texte qu'il  a  touché  à  son  faucon,  le  roue  de 


coups ,  le  laisse  sur  la  place  et  emmène  Ma- 
rion. —  Entre  alors  Gautier,  le  ménétrier, 
qui ,  voyant  l'enlèvement ,  crie  après  Robin 
pour  le  faire  revenir  à  lui.  Celui-ci  ne  sait 
que  ie  plaindre,  et  l'on  ne  voit  pas  trop  com- 
ment cela  Gnirait ,  si  le  chevalier ,  lassé  de 
la  résistance  de  Marion,  ne  la  laissait  aller. 
— La  société  arrive  et  Gautier  la  régale,  en 
réjouissance  du  retour  de  Marion,  du  com- 
mencement de  la  chanson  la  plus  malpropre 
du  moyen-âge,  et  ce  n'est  pas  peu  dire  ;  mais 
arrêté  par  l'indignation  générale,  il  se  con- 
tente de  chanter  ce  qui  suit,  et  termine  ainsi 
le  jeu  : 


f'J  ,\\ii\r\i\]^'\  NI  I  II 


Ve-  -nés 


-près 


moi,       Vc 


•nos 


le    sen- 


te -le,        le  len-'oie-le,         le   sen- -  -  -  te- -le  les       le 


les       le  Ihm. 


Cette  dernière  phrase,  dans  le  cinquième 
ton,  transposé  une  quarte  au  grave,  est  aussi 
lout-à-fait  dans  notre  tonalité  d'ta  majeur  , 


laquelle ,  il  est  vrai,  se  rencontre  assez  rare- 
ment à  cette  époque.  Lorsque  les  trouvères 
et  les  troubadours  sortent  de  ces  deux  tona- 


AU   XOYKK-AGE. 


61 


liiésy  c  est  alors  qu'ils  sont  tout-à-fait  inin- 
telligibles à  nos  organes.  En  effet ,  nos  sen- 
sations en  tonalité  sont  établies  sur  la  seule 
gamme ,  c'est-à-dire  sur  les  seuls  rapports 
qu'admet  la  nature,  et  nous  avons  repoussé 
à  jamais  les  fausses  conventions  dont  la  mu- 
sique des  anciens  avait  entaché  les  commen- 
cemens  de  la  nôtre.  Or,  le  peuple,  de  tout 
temps  étranger  à  cet  empiétement  de  l'es- 
prit sur  le  sentiment  de  l'oreille ,  dut  toujours 
désirer  des  mélodies  construites  dans  un  sys- 
tème analogue  au  nôtre  ;  celles  donc  qui  lui 
étaient  destinées  à  cette  époque  par  les  hom- 
mes que  leur  heureuse  organisation  élevait 


au  dessus  de  leurs  confrères,  doivent  encore 
nous  plaire ,  et  conserver,  en  raison  de  leur 
origine ,  un  caractère  qui  leur  est  propre  et 
une  couleur  tout-à-fait  locale. — Le  servan- 
tois  Glorieuse  vierge  Marie  est  encore  dans 
le  sixième  ton.  Nous  en  garantissons  la  tra- 
duction d'après  l'original  du  Ms.  2736.  Nous 
aurions  voulu  le  coUationner  sur  d'autres 
Mss.  ;  mais  une  réunion  de  circonstances  dé- 
favorables nous  en  ont  empêché  :  il  est  en- 
levé dans  le  Ms.  7222;  le  Ms.  184  présente 
les  portées  vides ,  et  on  trouve  deux  autres 
mélodies  différentes  de  la  première  dans  les 
Mss.  65  fonds  Cangé  et  7363. 


Glorieu---s€  vi--cr-ge      Ma--— ---"ri--e,        Puisque    vos 


viches  m'est  biaus,  Et  je         vous  ai      en-oo---  — -ra 


^Jfl|' JhJJ'JM^^ 


j^^^ 


Fais  en        se--------pa 


^mrï 


^ 


uns  cbans  nouviaus  De  moi      qui 


4^-6^ 


rriT^TJ  J!:i  I  "S 


chant  con chieus qui     pri----^---e        De  ses      faus  er-- -re---- --mens  a- 


^  J.i. 


i 


«=3 


Jj|.J.|JjJl[7^ 


I  -  -  *  -  e  ;        Car  cbicr  comper-  -rai  mes  a  -  -  viaus  Quant  pour  jo-  -^er  se  -  •  ra  fais 


j IJh  J  j  yfHfnfMn;ittt^ 


M    a  •  -  piaus»     Se  d'argu  -  mens  nVs-tes  pour  moi       gar  ....... ni---- r. 


En  passant  aux  autres  productions  d'A- 
dam de  la  Halle ,  nous  voyons  qu'il  a  com- 
posé des  partures,  11  n'y  a  rien  de  curieux 
et  de  neuf  à  dire  sur  ce  point.  Ce  sont  de 
véritables  chansons,  quant  à  leurs  formes 
musicales.  Le  sujet  de  ces  jeux  partis  est  or- 
dinairement un  paradoxe  amoureux  débattu 
entre  deux  personnes.  Par  exemple ,  Adam 
prétend  que  l'attente  du  bonheur  est  préférable 
au  souvenir  :  Jehan  soutient  le  contraire ,  et 
cela  en  chantant  chacun  un  ou  plusieurs  cou- 
plets. Un  troisième,  ordinairement  Dragon, 
on  un  autre,  décide  la  question  en  leur  don- 
nant raison  à  tous  les  deux.  —  Il  ne  nous 


reste  plus  à  analyser  que  les  rondets  et  les 
motets  y  c'est-à-dire  la  musique  à  intervalles 
simultanés.  Ces  compositions  étaient  faites 
pour  ceux  qui  se  piquaient  d'érudition.  Il 
est  curieux  de  suivre  ,  à  son  début  dans  les 
morceaux  de  ce  genre ,  les  pas  chancelans 
de  l'harmonie  moderne.  On  imagina,  à  tort 
ou  à  raison  ,  qu'ils  ne  considéraient  comme 
consonnances  que  la  quarte,  la  quinte  et  l'oc- 
tave. Aussi  le  moyen-âge,  croyant  ressus- 
citer la  musique  d'Amphion  et  de  Timothée, 
se  précipita  malheureusement  dans  cette 
fausse  route ,  et  s'obstina  de  par  l'antiquité 
à  conserver  ces  principes.  L'art  musical  fut 


52 


THÉÂTRE 


donc  indéfiniment  retardé ,  et  Tharmonie , 
entachée  d'une  sorte  de  péché  originel ,  dat 
supporter  l'épreuve  de  plusieurs  siècles , 
avant  de  se  débarrasser  des  entraves  appor- 
tées à  son  vrai  développement. — Aussi  voit- 
on  dominer  et  se  heurter  dans  l'harmonie 
d'Adam  de  La  Halle  les  intervalles  de  quarte. 


FRANÇAIS 

de  quinte  et  d'octave.  Mais  les  sixtes,  et  sur- 
tout les  tierces ,  se  rencontrent  beaucoup 
plus  souvent  dans  les  compositions  d'Huc- 
b^ld  et  de  Guido;  c'est  donc  déjà  un6  amé- 
lioration. Le  chant  du  fomie/  que  nous  pré- 
sentons ici  9  est  évidemment  à  la  seconde 
partie. 


15)  **   é'. 


^ 


■6h-^ 


^ 


^)±^_r-r-£:^j^pYrr  I  r 


i 


Je    muir,   je    muir     d'à-- mou -----re---- -te,        Las!       ai- 


^m 


-r^T^-h-r-i-H^frftF-ff 


g 


m 


-^^ 


zc 


m 


^&J3 


32 


mi! 


irer 


m 


■^^ 


par  dé---fau-tc 


d'à  -  -  -  mi  - 


-e  -  -  te, 


de  mer  -  -  -cki. 


^^^h^rfnurnt^ 


=5Ï5=F 


i 


^H- 


.^L 


(^"fU+t^ 


I 


L'harmonie  du  motel  est  encore  plus  fai- 
ble. Ici  9  à  n'en  pas  douter ,  c'est  une  espèce 
de  contrepoint  sur  le  plain-chant  seculum. 
Le  motet  se  composait  de  paroles  différentes  ^ 
ou ,  si  l'on  veut ,  exigeait  pour  chaque  partie 
musicale ,  des  paroles  qui  lui  étaient  parti- 
culières. Dans  le  rondel ,  au  contraire  ,  les 
mimes  paroles  se  chantaient  aux  différentes 
parties.  Cette  explication  est  du  moins  con- 
forme à  ce  que  l'on  trouve  dans  le  traité  de 
Francon  (  Gerbert ,  Scriptores  ecclesiasttci , 
t.  m  ,  p.  12).  Les  définitions  qu'il  en  donne 
se  rapportent  parfaitement  à  nos  observa- 


tions antérieures.  J'ai  indiqué  dans  un  autre 
endroit  *  par  quelle  raison  les  mots  lyra , 
lyrœ ,  lyris ,  partout  où  ils  se  trouvent  »  ont 
été  maladroitement  substitués  aux  mots  lit- 
tera ,  litterœ  j  litteris  y  et  présentent  alors  un 
sens  inintelligible ,  au  lieu  d'une  phrase  très 
facile  à  comprendre.  Danslemotetqui  suit*% 
comme  dans  tous  les  autres ,  le  plain-chant 
esta  la  partie  grave.  Il  arrivait  souvent  qu'on 
le  répétait  une  ou  plusieurs  fois. 

*  GateiU  musicale  y  n"  9,  28  février  1836. 
**  11  86  trouTC  dans  le  Dianuscrit  du  fonds  de  la 
Yalliére  n»  81 ,  oiim  373G,  folio  xzviii  reclo. 


AU    A10YëN-AG£. 


53 


{^«r^JirijyiJJ.^if   ^;ir  l>l\r 


J'oabîen      m'a-mie       a-par---ler        Lèt  ton    ma----rî, 


^J-i  ifjà^ii'f  ig'rri  i-i^JJ^i^'i 


Jen'os  à    m'a«*mie  a-- --•--!«  Pour 


':l-.r-    Ip-    if^ 


I 


pu         ma— -ri  y 


Ê 


S€»--»--»Cll------  llUD. 


|!?rTii'i^ir^'Ufrtj^^iHrTêri 


3  ^       •  3 

Et  l»i---8Îer   «t       a--co-«---lerD*en*cos----te     li,       Et    lui 


énjijJ  1^^  ^ 


^ 


Que  il 


si 


ne   se      poistde  mi  Gar-de  don-nec;      Car  je 

r-  if-  ir  T"    if-if 


JMjAliMrten^i 


3^-3 
tous da- mer,        Wi-hot     aus---8i,       Et  hors       de  se 

3 


ne  me        puisgar-«der       D'eo-cos----te    li       De  son  bel 

f9-^ H9-= !-«-=■ 


VI- 


'^f^=^ 


♦t- 


^ 


< 


mai  -  son    en  -  fre-mer  ;     Et  tous         mes   bons    de  m*a  *  -  mie  -  te 


Y-, j , , oa 


ai-  -re        re  -  gaixler ,    Car  en 


Ire  a- -mi-  -  «e 


et 


'^r  ir'Pir"   ir'  ir 


m 


a---«chie-*?er, Et     le   vi---lain        fai--  — re 


mu-  -  -  -ser. 


m 


A  -nieus  Sont     à  che  -  -1er 


È 


zz 


mal 


-  -  "mer* 


^ 


51 


THÉÂTRE   FRANÇAIS. 


Est-il  croyable  que  les  deux  espèces  de 
musique  que  nous  venons  de  présenter  aient 
^té  le  résultat  des  inspirations  d'un  même 
homme  ?  Les  mélodies  ^impies  ne  sont  nul- 
lement dépourvues  de  chant  ;  elles  présen- 
tent ,  il  est  vrai ,  un  peu  de  monotonie ,  mais 
on  y  rencontre  de  ta  naïveté  ;  leur  caractère 
même  s'est  conservé  jusqu'à  nos  jours  dans 
les  villages  et  dans  les  montagnes ,  sous  la 


forme  de  complaintes  ou  de  chansons.  Pour 
l'autre  musique ,  au  contraire ,  destinée  aux 
gens  qui  se  prétendaient  savans,  le  pédan- 
tisme  seul ,  qui  l'avait  sollicitée  et  accueillie, 
put ,  seul  aussi  »  la  soutenir  avec  quelque 
succès  jusqu'au  moment  où  elle  fut  renver- 
sée par  l'établissement  fixe  de  la  tonalité , 
pour  né  se  relever  jamais. 

Bottée  de  Toulmox. 


AU    MOTEN-ACK. 


56 


LI  JUS  AD  AN, 


ov 


DE  LA  FEUILLIE. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


ADANS. 

RIKECE  AURAIS. 
HAPfE  LI  MERCIERS. 
RiRIERS. 

GCILLOS  LI  PETIS,  oa  GILLOT. 
MAISTRE  HENRIS,  oa  HENRIS  DE 
LE  HALE,  pire  d'Ad«n«. 


LI  FISISCiENS. 

DABIE   DOUCE,    oa    LA   GROSSE 

FEME. 
RAINNELÉS. 
LI  MOINES. 
TVALÉS. 
LI  KEMUNS. 


LI  PERES  AU  DERVÉS. 

LI  DERVÉS. 

CROKESOS. 

HORGUE, 

HA6L0RE,    \    «M. 

ARSILE, 

LI  OSTES. 


ADANS. 

Segneur,  savés  pour  quoi  j'ai  mon  abit  can- 

giet? 
J'ai  esté  avœc  feme^  or  revois  au  clergiet; 
Si  avertirai  chou  que  j'ai  piecha  songiet  ; 
Mais  je  vœil  à  vous  tous  avant  prendre  con- 

giet. 
Or  ne  porront  pas  dire  aucun  que  j'ai  antés 
Que  d'aler  à  Paris  soie  pour  nient  vantés; 
Chascuns  puet  revenir  jà  tant  n'iert  encantés: 
Après  grant  maladie  ensieut  biengrans  san- 
tés. 
D'antre  part  je  n'ai  mie  chi  men  tans  si  perdu 
Que  je  n'aie  à  amer  loiaument  entendu. 
Encore  pert-il  bien  as  tes  quels  li  pos  fu*  ; 
Si  m'en  vois  à  Paris. 


Rien  perl  as  granz  mnrax 
l^t  paines,  les  Irarax 
Qa'orenl  li  ancien. 
A  paille  MDt  dr»frx, 


ADAM. 

Seigneurs,  savez-vous  pourquoi  j'ai  changé 
mon  habit?  J'ai  été  avec  femme,  maintenant 
je  reviens  au  clergé.  Ainsi,  je  détournerai  ce 
que  j'ai  rêvé,  il  y  a  long-temps  ;  mais  je  veux 
auparavant  prendre  congé  de  vous  tous.  A 
présent,  aucun  de  ceux  que  j'ai  hantés  ne 
pourra  dire  que  je  me  sois  vanté  pour  rien 
d'aller  à  Paris.  Chacun  peut  revenir,  quelque 
fasciné  qu'il  ait  été:  grande  santé  vient  bien 
après  grande  maladie.  D'autre  part  je  n'ai 
pas  tellement  perdu  mon  temps  ici  que  je  ne 
me  soie  appliqué  à  aimer  loyalement.  Il  pa- 
rait bien  aux  tessons  ce  que  fut  le  pot.  Ainsi  je 
m'en  vais  à  Paris. 


Jà  ne  seront  refais 
Par  home  crealien. 
Bien  perl  aa  teett  quil  li  pot  furent, 
Ce  dit  li  FihiM. 

[De  Prov€rbfs  ei  du  rUatn,  manuscrit  de  la  Biblio- 


ÔG 


THEATRE   FRANÇAIS 


RIKECE  AURIS. 

Gaitis!  qu'i  fcras-Ui? 
Onqucs  d'Arras  bons  clers  n'issi, 
Et  tu  le  veus  faire  de  ti  ! 
Che  seroit  graas  abusions. 

AD  ANS. 

N*cst  mie  Rikiers  Amions 

Bons  clers  et  soutiex  en  sen  livre  ? 

HANE  LI   MERCIERS. 

Oïl,  pour  deus  deniers  le  livre  : 
Je  ne  voi  qu'il  sache  autre  cose  ; 
Mais  nus  reprendre  ne  vous  ose. 
Tant  avés-vous  muaule  chief. 

RIKIERS. 

Guidiés-vous  qu'il  venist  à  cliief, 
Biaus  dous  amis,  de  che  qu'il  dist? 

AD ANS. 

Ghascuns  mes  paroles  despist, 
Che  me  sanle,  et  giete  molt  lonc  ; 
Mais  puis  que  che  vient  au  besoing, 
Et  que  par  moi  m'estuet  aidier, 
Sachiés  je  n'ai  mie  si  chier 
Le  séjour  d'Arras,  ne  le  joie, 
Que  l'aprendre  laissier  en  doie  ; 
Puisque  Diex  m'a  donné  engien, 
Tans  est  que  je  l'atoiir  à  bien  ; 
J'ai  chi  assés  me  bourse  escouse. 

GUILLOS   LI  PETIS. 

Que  devenra  dont  li  pagousse  *, 
Me  commère  dame  Maroie? 

ADANS. 

Biaus  sire,  avœc  men  père  ert  chi. 

GUILLOS. 

Maistres,  il  n'ira  mie  ensi 
S'ele  se  puet  mètre  à  le  voie; 
Car  bien  sai,  s'onques  le  connui, 
Que  s'ele  vous  i  savoit  hui, 
Que  demain  iroit  sans  respit. 


théque  du  Roi,  fondsde  Satnt-Germain-des-Pi'és 
n39,  olim  no  1830,  fol.  7 1  reclo,  col.  2  el  3.) 

Dan9  un  autre  manuscrit ,  le  même  prorerbc  est 
eipi'îroé  de  la  manière  suivante  : 

Dicn  perl  at  fci  morant , 
Aa  fora  maraiU 
Lca  peinea,  Ica  Iravailz 
K'i  enreDt  lea  aoDciep . 
A  peine  aooDt  defeit, 
.Yk  ne  srrount  reafait 


RIKECE   AURIS. 

Malheureux!  qu'y  feras-tu?  Jamais  bon 
clerc  ne  sortit  d'Arras ,  et  tu  veux  en  faire  un 
bon  de  toi  !  ce  serait  une  grande  erreur^ 

ADAM. 

Rikiers  Amions,  n'est-il  pas  un  bon  clerc 
et  subtil  en  son  livre? 

UANE  LE  MERCIER. 

Oui,  je  le  livre  pour  deux  deniers:  je  ne 
vois  pas  qu'il  sache  autre  chose;  mais  nul 
n'ose  vous  reprendre ,  tant  vous  avez  la  tête 
changeante. 

RIKIERS. 

Pensez-vous  qu'il  viendrait  à  bout,  beau 
doux  ami,  de  ce  qu'il  dit? 

ADAM. 

Ghacun  méprise  mes  paroles,  ce  me  sem- 
ble, et  les  rejette  fort  loin  ;  mais  puisque  cela 
devient  nécessaire,  et  qu'il  me  faut  aider  par 
moirmême,  sachez  que  je  n'ai  pas  si  chers  le 
séjour  d'Arras  et  la  joie  que  je  doive  laisser 
pour  eux  l'étude.  Puisque  Dieu  m'a  donné  de 
l'esprit,  il  est  temps  que  je  le  mène  à  bien  ; 
j'ai  assez  secoué  ma  bourse  ici. 


CUILLOT   LE  PETIT. 

Que  deviendra  donc  la  payse,  ma  commère 
dame  Marie? 

ADAM. 

Beau  sire,  elle  sera  ici  avec  mon  père. 

GUILLOT. 

Maître,  cela  n'ira  pas  ainsi  si  elle  peut  se 
mettre  en  chemin  ;  car  je  sais  bien,  si  jamais 
je  la  connus,  que  si  elle  vous  savait  en  route, 
elle  s'y  mettrait  demain  sans  répit. 


Par  hoome  creatien. 
Bien  pcrt  cl  chef  qaela  lea  oîlx  Tarent, 
Ceo  dist  le  Vilain. 

{Les Proverbes dfl Filain,  manuscrit  Digby  ii'^SO, 
Bibliothèque  Bodléienne  ,  folio  1 45  racto , 
col.  1.) 

*  Ce  mol,  comme /7<i^^,  vient  de /^âgfu/.  On  rem- 
ploie encore  en  Picardie  pour  désigner  un  garçon 
tuïiàr. 


AU   MOYEN-AGB. 


57 


AD ANS. 

Etsavé&-vous  que  je  ferai? 

Pour  li  espanir,  meterai 

De  le  moustarde  seur  men  v... 

GUILLOS. 

Maistres,  tout  che  ne  vous  vaut  nient, 
Ne  li  cose  à  che  point  ne  tient. 
Ensi  n'en  poés-vous  aler; 
Car  puis  que  sainte  Eglise  apaire 
Deus  gens,  che  n'est  mie  à  refaire. 
Garde  estuet  prendre  à  l'engrener. 

AD ANS. 

Par  foi  !  tu  dis  à  devinaille, 
Aussi  corn  par  chi  le  me  taille  : 
Qui  s'en  fust  vardés  à  l'emprendre? 
Amours  me  prist  en  itel  point 
Où  li  amans  .ij.  fois  se  point, 
S'il  se  veut  contre  li  deffendre  : 
Car  pris  fu  au  premier  bouUon, 
Tout  droit  en  le  varde  saison, 
Et  en  l'aspreche  de  j  ou  vent. 
Où  li  cose  a  plus  grant  saveur  ; 
Car  nus  n'i  cache  sen  meilleur 
Fors  chou  qui  li  vient  à  talent. 
Esté  faisoit  bel  et  seri, 
Doue  et  vert  et  cler  et  Joli, 
Dcli taule  en  chans  d'oiseillons, 
En  haut  bos,  près  de  fontenele 
Courans  seur  maillie  gravele  ; 
Adont  me  vint  avisions 
De  cheli  que  j'ai  à  feme  ore. 
Qui  or  me  sanle  pale  et  sore  % 
Rians,  amoureuse  et  deugie  ; 
Or,  le  voi  crasse,  mautaillie, 
Triste  et  tenchans. 

RIKIERS. 

C'est  grans  merveille. 
Voirement  estes-vous  muaules 
Quant  faitures  si  delitaules 
Avés  si  briément  ouvliées  : 
Bien  sai  pour  coi  estes  saous. 

ADANS. 

Pour  coi? 


ADAM. 

Et  savez-vous  ce  que  je  ferai?  pour  la  pu- 
nir, je  mettrai  de  la  moutarde  sur  mon... 

GUILLOT. 

Maître,  tout  cela  ne  vaut  rien,  et  la  chose 
ne  tient  pas  à  cela.  Vous  ne  pouvez  pas  vous 
en  aller  ainsi  ;  car  après  que  sainte  Église  a 
accouplé  deux  ipdividus,  ce  n'est  plus  à  re- 
faire. Il  faut  prendre  garde  avant  de  s'enga- 
ger. 

ADAM. 

Par  ma  foi  !  tu  parles  comme  un  devin,  à 
la  manière  dont  tu  me  le  tailles  ici.  Qui  s'en 
fût  gardé  au  commencement?  Amour  me  prit 
en  ce  point  où  l'amant  se  pique  deux  fois, 
s'il  se  veut  défendre  contre  lui  :  car  je  fus 
pris  au  premier  bouillon,  justement  dans  la 
verte  saison  et  dans  la  fougue  de  la  jeunesse, 
où  la  chose  a  plus  grande  saveur  ;  car  nul  n'y . 
cherche  son  mieux,  mais  ce  qui  lui  vient  à 
plaisir.  Il  faisait  un  été  bel  et  serein,  doux, 
vert  et  gai,  délicieux  par  le  chant  des  petits 
oiseaux.  (J'étais)  dans  un  bois  de  haute  futaie, 
près  d'une  fontaine  qui  courait  sur  un  gravier 
émaillé,  lorsqu'il  m'arriva  une  vision  de  celle 
que  j'ai  actuellement  pour  femme  et  qui  me 
semble  maintenant  pâle  et  jaune.  (Elle  m'ap- 
parut  alors)  riante,  amoureuse  et  délicate.  A 
présent,  je  la  vois  grasse,  mal  taillée,  triste 
et  chicanière. 


'  Ccst  de  là  que  Tient  l'expression  de  harcng-sore, 
pour  i^  hareng  Tumé  : 

Il  T  rn  a  de  deux  maoièret  . 


RIQUIER. 

C'est  grand'  merveille.  En  vérité,  vous  êtes 
bien  changeant  quand  vous  avez  oublié  si  tôt 
destraits  si  délicieux  :  je  sais  bien  pourquoi 
vous  êtes  saoul. 


ADAM. 


Pourquoi? 


L'an  ior,  cl  l'antre  est  blanc. 

{La  Vie  de  samt  Harenc,  glorieulx  martyr,  à  la 
suite  du  Débat  des  deux  tlamoyselltt,  Paris,  Fir- 
min  Didof,  1825,  pnp.  64.) 


58 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


RIKIER8. 

Ele  a  fait  envers  vous 
Trop  grant  marchié  de  ses  denrées. 

ADANS. 

Ha!  Riquier,  à  che  ne  tient  point; 
Mais  Amors  si  le  gent  enoint. 
Et  cbascune  grasse  enlumine 
En  famé,  et  fait  sanler  si  grande, 
Si  c'on  cuide  d'une  truande 
Bien  que  che  soit  une  roïne. 
Si  crin  sanloient  reluisant 
D'or,  roit  et  crespé  et  fremiant  : 
Or  sont  kén,  noir  et  pendic  *. 


*  Dans  le  moyeu-âge  ni  homme  ni  femme  n'étail 
i-épulc  beau  s'il  n'avait  les  cheveux  blonds,  ainsi 
que  le  prouvent  les  passages  suivans.  Dans  le  pre- 
rnier^  Benoit  de  Sainte-Moi*c,  parlant  de  Thélégone, 
Il Is  d'Ulysse^  dit  qu'il  avait 

Les  biilt  icx  vatrt  et  le  ciRfbloDt. 

* 

(Âoman  tU  Troie  s ,  manuscrit  7595,  fol.  clix  i<*, 
col.  3j  V.  13.) 

Doremenl  U  plol  à  v^oir, 

Qu'il  avoll  les  crins  beax  et  blons  ; 

A  merTeilles  les  avoit  Ions. 

(Z>u  Fottor,  V.  106.  Fabliaux  et  Conles,  édition 
de  1808,  t.  IV,  p.  208.) 

il  (Aacasain)  SToit  les  caviax  blons  et  menas  recercel^s. 
(Oesl    ^Aacassin  et  Nicolcte ,  id. ,  ihid.,  t.  1, 
p.  381.) 

Devant  ses  iex  encontre  li  rois  j.  bacheler 
Qai  les  cbcvens  ot  blons  cl  le  visage  cler. 

(Roman d'Alexandre,  manuscrit  de  la  Bibliothè- 
que Royale,  fonds  de  Cangc  n»  11  àùj  fol.  5 
verso,  col.  i ,  v.  1.) 

11  adouba  Regnault  et  Alarl  an  crin  blont. 
{Âoman  ties  quatre JUs  tT A imon,  recueil  de  M.  Im- 
manucl  Bekker,  p.  iv,  v.  245.) 

Jehan  Bordiax,  parlantde  rarméedeCbarlemagne, 
dit: 

A  ce  conseil  se  lienenl  et  U  noir  et  li  blon. 

(  Chanson  de  Guitechin  de  Saissoigne,  manuscrit  de 
la  bibliothèque  de  T Arsenal,  in-folio,  belles- 
'cttrcs  françaises,  no  175,  fol.  245  verso,  col.  1, 
(»  35  ) 

Anlbylocus  fu  fils  Nestor, 

La  cbière  ot  brune  cl  le  cicf  sor. 

(Boman  de  7>w/«  manuscrit  de  In  Bibliothèque 
Iloy^ilo  n"  7595,  fol.  cxv  verso,  roi.  2,  v.  6.) 


RIQUIER. 

Elle  vous  a  fait  trop  grand  marché  de  ses 
denrées. 

ADAM. 

Ah!  Riquier,  il  ne  tient  point  à  cela;  mais 
Amour  fascine  tellement  les  gens;  il  donne 
un  tel  éclat  à  chacune  des  grâces  dans  une 
femme,  et  fait  sembler  cette  grâce  si  grande 
qu'on  aiTive  à  croire  qu'un  truande  est  ane 
reine.  Ses  cheveux  semblaient  reluisansd*or, 
raides  et  bouclés  et  frémissans  :  maintenant 
ils  sont  plats,  noirs  et  pendans.  Aujourd'hui 
tout  me  semble  changé  en  elle;  elle  avait  un 


Un  poète  dit,  en  parlant  d^Enéc  : 

Le  cors  ol  genl  et  bien  molle. 
Le  cier  a  blont  recercelë. 

(  Roman  dEneat,  manusciil  du  fonds  de  Cangê 
no  27,  fol.  85  verso,  col.  1,  vers  15.) 

Moines  devînt,  ch'en  est  la  sonme; 
Par  li  conseil  du  bon  preadoiuna  , 
Pour  le  siècle  plas  cslongier,  ^ 

Berlaader  fist  et  rooîgnier 
Sen  cbicfc'aToit  blont  et  poli,  etc. 

[^D'un  chevalier  qui amoit  une  dame,  v.  248.  Fa- 
bliaux et  Contes t  édition  de  1808,  1. 1^  p.  355.) 

El  le  contetic  a  Anbri  regarde , 

Molt  le  vit  grant  et  corsa  et  qaarré 

Et  avenant  cl  des  membres  formé , 

Gros  par  espanles,  large  par  l'esbandré. 

Les  pies  volns  et  le  pis  bien  quarrë. 

Blont  ot  le  poil,  menn  rccercelé, 

Ample  viare  et  le  fron  fenêtre  i 

Les  ex  ot  vairs  cl  le  vis  coloré. 

fl  Dex  !  dist  la  dame  coiement  à  celé, 

Corn  cis  hom  est  de  grant  nobililé  ! 

Lie  la  dame  qui  l'auroit  à  son  gré. 

Qai  ane  fois  en  aaroit  l'amislé, 

Miex  U  vaoroit^ae  .c.  mars  d'or  pesé,  i 

[ Roman d'Aubr île  Bourguignon,  recueil  de  Bek- 
ker, p.  174,  col.  1.) 

Les  femmes  qui  avaient  les  cheveux  noirs  les  tei- 
gnaient. Un  archevêque  de  Canterbury,  saint  An- 
selme, mort  en  1 109,  dans  son  poème  De  Contemptu 
mum//,  eu tre  autres  reproches  qu^il  fait  à  la  femme 
de  son  temps ,  dit  : 

Quod  nalnra  sibi  sapiens  dédit ,  illa  reformat  ; 

Qtticqnid  et  accepit  dedecuisse  patat. 
Pungil  acn,  el  fuco  li  ventes  reddit  ocellos, 

sic  oculorum,  inquil,  gratia  major  eril. 
E»l  cliam  lenerat  anrcs  qui  perforel,  al  sic 


AU   MOYEN-AGE. 


59 


'■^ 


fout  me  sanle  ore  en  li  mué  ; 
Ele  avoit  front  bien  compassé» 
Blanc»  omni»  large,  fenestric  : 
Or  le  voi  cresté  et  estroit; 
Les  sourcbiex  par  sanlant  avoit 
En  arcant,  soutiex  et  ligniés» 
D'un  brun  poil  pourtrait  de  pinchel, 
Pour  le  repart  faire  plus  bel; 
Or  les  voi  espars  et  drechiés 
Con  s'il  vœllent  voler  en  l'air  ; 
Si  noir  œil  me  sanloient  vais  (sic)  \ 
Sec  et  fendu,  prest  d'acaintier. 
Gros  desous;  déliés  faucbiaus 
A  deus  petis  ploçons  jumiaus, 
Ouvrans  et  cloans  à  dangier. 
Et  regars  simples,  amoureus; 
Puis  si  descendoit  entre  deus 


Aat  aaram  a«t  carat  peodeat  iode  UpU. 
Allera  jejaoal  misère,  miootlqne  craorem , 

Et  prorsvs  qnare  palleal,  ipaa  facit. 
Nam  que  non  pallet  sibi  nutica  qiueqae  Tidtlar  ; 

Hic  decet,  ïàc  color  est  venu  amantii,  ait. 
Use  qnoqae  dÎTeriis  sna  sordibns  inficit  ora. 

Scd  qaare  ;  melior  qacrilar  arte  color. 
Arle  rapercilivm  rarescit,  mrsat  et  arte 

In  min  imam  mammat  coUigit  ipsa  saas. 
Arte  qoldcm  TÎdeas  nigmfloMseên  crinu, 

Nitilar  ipaa  loo  membra  morere  loco. 

{Sameii  Anseimi  ex  Becccnsi  tMate  Cantuariensù 
arehiepiteopi  Opéra»  labore  et  studio  D.  Gubric- 
lia  Gerbei'on.  Lutetîe  Pansiorum,  sumplibus 
LudoYÎci  Bîiiaîne,  etc.  m.  dc.  lxzt,  in-folio, 
p.  197,col.  2,B**.) 

Les  cheYeux  et  la  barbe  noirs  étaient  si  rares  en 
France  encore  à  la  fin  du  treizième  siècle  que  Jehan, 
siredeJoînTÎlle,  parlant  des  Sarrasins,  disait:  «  Le- 
des  gent  et  hydeuscs  sont  à  regarder,  car  les  che- 
veus  des  testes  et  des  barbes  softt  touz  noirs.  »  Hit' 
toire  de  saint  Unùs »  édition  de  M.  Francisque  Mi- 
chel, Paris  ^  Bétbune,  1830,  in- 18,  p.  180.  Aussi 
dans  le  Roman  de  GuilUuime  d'Orange,  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  Royale  n«  6985,  folio  170  rerso^ 
coloone  3^  il  est  remarqué  à  propos  d*un  Sarrazin , 
qu'il  iTait  la  barbe  noire.  Cependant  un  trouvère, 
fusant  le  portrait  de  saint  Pierre,  peut-être  d'après 


••  #• 


Oi  vtrt  ftODt  attribuas  par  M.  Thomas  Wright  à  Alciau- 
drt  ïfeckbam ,  mort  abbd  de  Cironcettcr  en  i «  1 7. 
^'t^yttkgformgnqtuuierljf  Nmim',  toI.  iti,  London  t  1 836, 


front  bien  régulier,  blanc,  unijarge,  fenêtre  : 
il  me  parait  maintenant  ridé  et  étroit  ;  elle 
avait,  à  ce  qu'il  me  semblait»  les  sourcils  ar- 
qués, déliés  et  alignés»  bruns  et  peints  avec 
un  pinceau,  pour  rendre  le  regard  plus  beau; 
maintenant  je  les  vois  épars  et  dressés  comme 
s'ils  voulaient  voler  en  l'air.  Ses  yeux  noirs 
me  semblaient  vairsj  secs  et  fendus,  prêts  à 
caresser,  gros  dessous  ;  ses  paupières  déliées 
avec  deux  petits  plis  jumeaux,  ouvrant  et  fer- 
mant à  volonté  ;  et  son  regard  simple,  amou- 
reux. Puis  descendait  entre  les  deux  (  yeux  ) 
le  tuyau  du  nez  bel  et  droit,  qui  lui  donnait 
forme  et  figure  régulières  ;  il  soupirait  de 
gaité.  Il  y  avait  alentour  blanche  joue,  fai- 
sant, lorsqu'elle  riait,  deux  fossettes  un  peu 
nuancées  de  rouge,  et  on  l'apercevait  des- 


une  peinture  byzantine,  dit  qu'il  avait  la  barbe  noire 
et  les  moustaches  tressées  : 

Barbe  ot  ooire,  greoont  Irechiez. 

[De  saint  Pierre  et  du  Jcugleor,  y.  1 33.  Fabliaux 
et  Contes,  édition  de  1808,  t.  III,  p.  386.) 

'  Les  passages  cités  dans  la  note  1  de  la  page  8 
du  Roman  de  la  Violette,  édition  de  M.  Francisque 
Michel,  Paris,  Silyestrc,  1834,  in-80,  et  les  suivans, 
déterminent  sufïisamment  la  signification  de  voir  : 

Les  yenix  a  aussi  ven  que  fanlcon  n'espervier. 

(Le  Livre  des  quatre  fils  Aymon,  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  Royale  n<»  7183.  Hec.  de  Bekker, 
p.  Tir,  col.  I,  T.  554.} 

Les  oelz  ot  vairs  comme  façons  mué. 

(Roman  de  Girard  de  Vienne,  recueil  de  Bekker, 
p.  XIX,  coi.  I,  y.  641.) 

[Le  destrier]  Si  ot  la  teste  maigre,  l'aeil  plus  vair  d'an  fancon. 

(  Roman  de  Guitechin  de  StUssoigne^  manuscrit  de 
TAraenal,  in-fol.  B.  L.  F.  N«  175,  fol.  343 
verso,  col.  1,  v.  3.) 

Li  rois  est  remës  sengles  o«  bliant  gironnë. 
Gros  Tu  par  les  espaales,  grailles  par  le  baudré, 
Et  ample  ot  le  viaire  gentement  figuré, 
Les  ex  vairs  en  la  teste  comme  bacons  mnë  1 
Tant  com  du[re]  li  siacles  n'ot  bomme  mix  Tormë. 

[Roman  de  Fierahras,  manuscrit  du  Roi,  suppl. 
franc,  n»  180,  fol.  313  reclo,  col.  2,  v.  15.) 

Lis  ex  vairs  et  rians  plus  d'un  faucon  mné. 
(Id.  ibid.,  fol.  314  recto,  col.  9,  v.  3t.) 


60 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Li  tuiaus  du  nés  bel  et  droit 
Qai  li  donnoit  fourme  et  figure, 
Compassé  par  art  de  mesure, 
Et  de  gaieté  souspiroit. 
Entour  avoit  blanche  maissele, 
Faisans  au  rire  .ij.  foisseles 
•J.  peu  nuées  de  vermeil, 
Parans  desous  le  cuevrekief  ; 
Ne  Diex  ne  venist  mie  à  chiest  (sic) 
De  faire  un  viaire  pareil 
Que  li  siens  adont  me  sanloit. 
Li  bouche  après  se  poursiévoit 
Graille  as  cors*  et  grosse  ou  moilon, 
Fresche,  vermeille  comme  rose; 
Blanque  denture,  jointe,  close  ; 
En  après  fourchelé  menton, 
Dont  naissoit  li  blanche  gorgete 
Dusc'as  espaules  sans  fossete, 
Omni  et  gros  en  avalant  ; 
Haterel  poursiévant  derrière 
Sans  poil  blanc  et  gros  de  manière, 
Seur  le  cote  un  peu  reploiant  ; 
Espaules  qui  point  n'encruquoient, 
Dont  li  lonc  brac  adevaloient. 
Gros  et  graille  où  il  afferoit. 

Encor  estoit  tout  che  du  mains, 
Qui  resgardoit  ches  b[l]anches  mains. 
Dont  naissoient  chil  bel  lonc  doit, 
A  basse  jointe,  graile  en  fin. 
Couvert  d'un  bel  ongle  sangin, 
Près  de  le  char  omni  et  net. 
Or  verrai  au  moustrcr  devant 
De  le  gorgete  en  avalant  ; 
Et  premiers  au  pis  camuset'% 
Dur  et  court,  haut  et  de  point  bel, 
Entrecloant  le  rivotel 
D'Amours  qui  chiet  en  le  fourchelé; 
Bouline  avant  et  rains  vautiés, 


*  Moult  par  fa  bons  li  orelliers, 

El  por  la  plame  fa  moalt  cicra  ; 
Entoiéa  etl  d'on  drap  de  aoie, 
Del  plaa  aoef  qae  jà  hom  Toie  ; 
Aa.  iiij.  cors  ol  bontonët 
De  »iiij.  aafira  roondéa 
Qai  moalt  i  forent  bien  aaaia, 
Parmi  percië  à  fil  d'or  mis. 

{Homan  de  ParUnopcx  de  Blois ,  manuscrit  de  la 
lâbliothcque  de  FÂrscDal  n^  194,  fol.  58  verso.)' 

**  Camuset  :  fait  en  voûte,  arrondi,  du  latin  ramu- 


sousla  coifle.  Non  !  Dieu  ne  viembail  pas  à 
bout  de  faire  un  visage  tel  que  le  sien  me 
semblait  alors.  La  bouche  venait  après, 
mince  aux  coins ,  grosse  au  milieu ,  fraîche , 
vermeille  comme  rose;  puis  une  denture 
blanche,  jointe,  serrée,  et  un  menton  divisé 
en  (feux  où  naissait  une  blanche  gorge  san» 
fossette  jusqu'aux  épaules,  unie  et  grosse  en 
descendant.  Derrière  se  trouvait  la  nuque 
sans  poil  blanc  et  convenablement  grosse,  se 
reployant  un  peu  sur  la  robe  ;  et  des  épaules 
qui  n'étaient  point  entassées,  dont  les  longs 
bras  descendaient,  gros  et  minces  où  il  fal- 
lait. 


Encore  était-ce  moins  pour  qui  regardait 
ces  blanches  mains  dont  naissaient  ces  beaux 
longs  doigts,  à  jointure  basse,  et  déliés  au 
bout,  couverts  d'une  belle  ongle  rose,  près 
de  la  chair  unis  et  nets.  Maintenant  j'en 
viendrai  à  décrire  le  devant  en  partant  de 
la  gorge ,  et  tout  d'abord  j'arrive  aux  ma- 
melles rondes,  dures  et  coiu*tes,  hantes  et 
belles  de  pointe,  qui  encloent  le  ruisselet  d'A- 
mour, lequel  tombe  dans  le  creux  de  l'esto- 
mac ;  puis  au  nombril  qui  est  en  avant  et  aux 
reins  cambrés,  comme  les  manches  sculptés 
des  couteaux  de  demoiselles.  Sa  hanche  (de 
dame  Marie  était)  plate,  sa  petite  jambe 
ronde,  son  mollet  gros,- sa  petite  cheville 


rus;  pis  camuset  :  petite  gorge,  pleine  et  arrondie. 
Un  vieux  poète  a  dit  de  la  beauté  : 

Coarlcs  Icltc»  a  d'éritage. 

{Ce  sont  les  divisions  des  soixante-douze  ùiauiés  qui 
sont  en  dames,  dans  le  nouveau  Recueil  de  Fa- 
bliaux, publié  par  Méon.   Pari»,  1823,  t.   I. 
p,  409.) 


AU   MOYEN-AGE* 


61 


Que  manche  d'ivoire  entaillés 
A  ches  coutiaus  à  demoisele; 
Plate  banque,  ronde  gambete, 
Gros  braon,  basse- que villete; 
Pié  vautic»  haingre,  à  peu  de  cbar. 

En  li  avoit  itel  devise  : 
Si  quit  que  desous  se  chemise 
N'aloit  pas  li  seurplus  en  dar; 
Et  ele  perchut  bien  de  li 
Que  je  Tamoie  miex  que  mi , 
Si  se  tint  vers  moi  fièrement; 
Et  con  plus  fiere  se  tenoit. 
Plus  et  plus  croistre  en  mi  faisoit 
Amour  et  désir  et  talent  ; 
Avœc  se  merla  {sic)  jalousie, 
Desesperanche  et  derverie, 
Et  plus  et  plus  fui  en  ardeur 
Pour  s'amour,  et  mains  me  connui, 
Tant  c'ainc  puis  aise  je  ne  fui, 
Si  eue  fait  d'un  maistre  .i.  segneur. 

Bonnes  gens,  ensi  fui-jou  pris 
Par  Amours,  qui  si  m'eut  souspris; 
Cai^itures  n'ot  pas  si  bêles 
Gomme  Amours  le  me  fist  sanler, 
Et  Desîrs  le  me  fist  gouster 
A  Iç  grdnt  saveur  de  Yaucheles. 
S'est  drois  que  je  me  reconnoisse 
Tout  avant  que  me  feme  angroisse. 
Et  que  li  cose  plus  me  coust; 
Gar  mes  fains  en  est  apaiés. 

RIKIERS. 

Maistres,  se  vous  le  me  laissiés, 
Ele  me  venroit  bien  à  goust. 

MAISTRE  ADANS. 

Ne  vous  en  mesquerroie  à  pieche. 
Dieu  proi  que  il  ne  m'en  mesquieche 
N'ai  mestier  de  plus  de  mehaing , 
Ains  vaurrai  me  perte  rescourre , 
Et  pour  aprendre  à  Paris  courre. 

MAISTRE  HENRIS. 

A!  biaus  dous  fiex,  que  je  te  plaing, 
Quant  tu  as  chi  tant  atendu , 
Et  pour  feme  ten  tans  perdu; 
Orfai  que  sages,  reva-t'ent. 

GUILLOS  LI  PETIS. 

Or  li  donnes  dont  de  l'argent  ; 
Pour  nient  n'estron  mie  à  Paris. 

MAISTRES  UENRIS. 

Las  !  dolans  !  où  seroit-il  pris? 
Je  n'ai  mais  que  .xxix.  livres. 


du  pied  basse,  et  son  pied  arqué  et  maigre, 
avec  peu  de  chair. 


Telle  était  la  description  de  sa  beauté  :  je 
pense  que  sous  sa  chemise,  le  reste  ne  valait 
pas  moins.  Elle  aperçut  bien  vite  que  je  l'ai- 
mais plus  que  moi-même ,  en  conséquence 
elle  me  traita  avec  fierté  ;  et  plus  elle  était 
fière,  plus  elle  faisait  croître  en  moi  l'amour, 
le  désir  et  la  passion  ;  à  ces  sentimens  se  mê- 
lèrent la  jalousie,  le  désespoir  et  le  délire,  et 
l'amour  que  je  ressentais  pour  elle  s'embrasa 
de  plus  en  plus,  et  je  perdis  tout  empire  sur 
moi  ;  en  sorte  que  depuis  je  ne  fus  aise  que 
lorsque  de  clerc  je  devins  mari. 


Bonnes  gens,  ainsi  fus-je  pris  par  Amour, 
qui  m'avait  fasciné;  car  elle  n'avait  pas  les 
traits  aussi  beaux  qu'il  me  les  avait  fait  ap- 
paraître, et  Désir  me  fit  venir  l'eau  à  la  bou- 
che à  ma  sortie  de  Yauxelles.  II  est  donc  con- 
venable que  j'ouvre  les  yeux,  avant  que  ma 
femme  devienne  enceinte,  et  que  la  chose  me 
coûte  davantage  ;  car  ma  faim  est  apaisée. 


RIQUIER. 

Maître,  si  vous  me  la  laissiez  (votre  femme), 
elle  serait  bien  à  mon  goût. 

MAITRE   ADAM. 

Je  n'ai  pas  de  peine  à  vous  croire.  Je  prie 
Dieu  qu'il  ne  m'en  mésavienne  pas;  je  n'ai 
pas  besoin  de  plus  de  chagrin,  mais  je  veux 
recouvrer  ce  que  j'ai  perdu  et  courir  à  Paris 
pour  apprendre. 

MAITRE   HENRI. 

A  !  beau  doux  fils,  que  je  te  plains  d'avoir 
tant  attendu  ici  et  d'avoir  perdu  ton  temps 
pour  une  femme.  Maintenant,  agis  en  sage, 
va-t'en. 

GUILLOT  LE  PETIT. 

Or,  donne-lui  donc  de  l'argent  :  on  ne  vit 
pas  pour  rien  à  Paris». 

MAITRE   HENRI. 

Hélas  !  malheureux  que  je  suis,  où  le  pren- 
drais-je?  je  n'ai  plus  que  vingt-neuf  livres. 


G2 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


HANE  U  MERCIERS. 

Pour  le  cl  Dieu!  estes-vous  ivres? 

MAISTRES   HENRIS. 

Maie ,  je  ne  btii  hiii  de  vin  ! 
J'ai  tout  mis  en  canebustin; 
Honnis  soit  qui  le  me  loa  ! 

MAISTRE   AD  ANS. 

Quia,  kia,  kia,  kia? 

Or  puis  scur  chou  estre  escoliers. 

MAISTRES   HENRIS. 

Biaus  fiex ,  fors  estes  et  légiers , 
Si  vous  aiderés  à  par  vous; 
Je  sui  .j.  viens  hom  plains  de  tous , 
Enfers  et  plains  de  rume ,  et  fades. 

LI   FISISCIENS. 

Bien  sai  de  coi  estes  malades , 

Foi  que  doi  vous»  maistre  Henri; 

Bien  voi  vo  maladie  chi  : 

Cest  uns  maus  c'on  claime  avarice. 

S'il  vous  plaist  que  je  vous  garisce , 

Coiement  à  mi  parlcrés. 

Je  sui  maistre  bien  acanlés , 

S'ai  des  gens  amont  et  aval 

Cui  je  garirai  de  cest  mal  ; 

Nomméement  en  ceste  vile 

En  ai-je  bien  plus  de  .ij.  mile 

Où  il  n'a  respas  ne  confort. 

Halois  en  gist  jà  à  le  mort 

Entre  lui  et  Robert  Gosiel , 

Et  ce  Bietu  le  Faveriel. 

Aussi  fait  trestous  leur  lignages. 

GUILLOS  LI   PETIS. 

Par  foi  !  che  n'iert  mie  damages 
Se  chascuns  estoit  mors  tous  frois. 

u  FISISCIENS. 

Aussi  ai-jou  deus  Ermenfrois , 

L'un  de  Paris ,  l'autre  crespin , 

Qui  ne  font  fors  traire  à  leur  fin 

De  ceste  cruel  maladie , 

Et  leur  enfant  et  leur  lignie  ; 

Mais  de  Haloi  est-cbe  grans  bides , 

Car  il  est  de  lui  omicides. 

S'il  en  muert  c'ert  par  s'ocoison  » 

Car  il  acate  mort  pisson  ; 

S'est  grans  mervelle  qu'il  ne  crîève. 

MAISTRES    UENRIS. 

Maistrcs,  qu'ost-che  chi  qui  me  lieve? 
Vous  connissiés-vous  en  cest  mal  ? 

u  FISISCIENS. 

Prcudons,  as-m  point  d'orinal? 


HANE   LE   MERCIER. 

Ventrebleu  !  étes-vous  ivre? 

MAITRE   HENRI. 

Menni!  je  n'ai  pas  bu  de  vin  d'aujourd'hui. 
J'ai  tout  mis  en  gage  ;  honni  soit  qui  me  le 
conseilla  ! 

MAITRE   ADAM. 

Quia  (parce  que)»  kia ,  kia,  kia?  Sur  ce , 
je  puis  maintenant  être  écolier. 

MAITRE   HENRI. 

Beau  fils,  vous  êtes  fort  et  léger,  vous  vous 
aiderez  par  vous-même.  Je  suis  un  vieil 
homme  plein  de  toux ,  infirme  et  plein  de 
rhume,  et  languissant. 

LE   MÉDECIN. 

Je  sais  bien  de  quoi  vous  êtes  malade,  (par 
la)  Toi  que  je  vous  dois,  maître  Henri;  je  vois 
bien  votre  maladie  *:  c'est  un  mal  que  l'on 
appelle  avarice.  S'il  vous  plaît  que  je  vous 
guérisse ,  vous  me  parlerez  tranquillement. 
Je  suis  un  maître  bien  achalandé,  j'ai  des 
gens  là-haut  et  là-bas  que  je  guérirai  de  ce 
mal;  nomément  j'en  ai  dans  cette  ^e  plus 
de  deux  mille  qui  n'ont  ni  (espoir  dcj  guéri- 
son  ni  reconfort.  Halois  en  est  déjà  à  l'arti- 
cle de  la  mort ,  lui  et  Robert  Cosiel  et  ce 
Bietu  le  Faveriel.  Il  en  est  ainsi  de  toute  leur 
lignée. 


GDILLOT   LE   PETIT. 

Par  (ma)  foi  !  ce  ne  serait  pas  dommage  si 
chacun  d'eux  était  mort  tout  rnide. 

LE   MÉDECIN. 

J'ai  aussi  deux  Ermenfrois,  l'un  de  Paris, 
l'autre  de  Crespy  (en  Valois),  qui  ne  font  que 
tirer  à  leur  fin  de  cette  cruelle  maladie,  (eux,) 
leurs  enfans  et  leur  lignée.  Mais  quant  à 
Haloi ,  c'est  une  horreur ,  car  il  est  homicide 
de  lui-même.  S*il  en  meiu*t  ce  sera  de  sa 
faute ,  car  il  achète  du  poisson  mort.  C'est 
grande  merveille  s'il  n'en  crève  pas. 


MAITRE   HENRI. 

Maître,  qui  est-ce  qui  me  lève?  Vous  con- 
naissez'vous  à  ce  mal? 

LE   MÉDECIN. 

Brave  homme,  n'as-tu  point  d' urinai? 


AU    MOYEN-AGE. 


63 


MAISTRE  HENRIS. 

Oïl,  maistreSy  vés-ent  chi  un. 

LI  FISISCIEIfS. 

Feis-tu  orine  à  engan? 

MAISTRE  HENRIS. 
Oïl.    . 
LI  FISISGIENS. 

Ghà  dont  »  Diex  i  ait  part  ! 

Tu  as  le  mal  Saint-Liénart  % 

Biaus  preudons,  je  n'en  vœil  plus  uir. 

MAISTRES  HENRIS. 

Maistres ,  m'en  estuet-il  gésir? 

U  F^SISCIENS. 

Nenit ,  jà  pour  chou  n'en  gerrés. 
J'en  ai  .iij.  ensi  atirés 
Des  malades  en  ceste  vile. 

MAISTRES   HENRIS. 

Qui  sonl-il  ? 

U  FISISCIEKS. 

Jehans  d'Autevile , 
Willanmes  Wagons ,  et  li  tiers 
A  à  non  Adans  li  Anstiers  **. 
Cha^uns  est  malades  de  chiaus  » 
ParVop  plain  emplir  lor  bouchiaus  ; 
Et  pour  che  as  le  ventre  enflé  si. 

DOUCE  DAME. 

Biaus  maistres ,  consillie-me  aussi , 
Et  si  prendés  de  men  argent , 
Car  li  ventres  aussi  me  tent 
Si  fort  que  je  ne  puis  aler. 
S'ai  aportée  pour  moustrer 
A  vous  de  .iij.  lieues  m' orine. 

LI  FISISCIENS. 

Chis  maus  vient  de  gésir  souvine  ; 
Dame,  ce  distchis  orinaus. 

*  M4L  Sairt-Liéxàrt  ou  LÉo?rAKD  :  mal  d'enfant. 
Oq  invoquait  saint  Léonard  pour  le  soulagement  des 
femme  enceintes,  et  pour  les  prisonniers.  Suivant 
la  Légende  dorée,  ce  saint,  qui  vivait  du  temps  de 
Clovisy  aurait  obtenu  la  délÎTrance  d'une  reine,  sur- 
prise au  milieu  des  forêts  par  les  douleurs  de  l'en- 
fantement; il  aurait  aussi  brisé  les  cbalnes  de  beau- 
coup de  prisonniers,  avec  des  circonstances  extraor- 
dinaires que  U  crédulité  du  moyen-âge  pouvait  seule 
accueillir.  La  fête  de  saint  Léonard  lombe  le  6  de 
novembre. 

Mariages  est  maas  liens , 

Ainnnc  m'ahl  saint  Jalîens 

Qai  pèlerins  crrans  herbcrge, 

El  saint  I.ienart  qui  deflerge 


MAITRE   HENRI. 

Oui ,  maître ,  en  voici  un. 

LE   MÉDECIN. 

Fis-tu  urine  à  jeun? 

MAITRE   HENRI. 

Oui. 

LE   MÉDECIN. 

Eh  !  bien ,  Dieu  y  ait  part!  Tu  as  le  mal 
de  Saint-Léonard.  Beau  ^ud/tomnie^  je  n'en 
veux  plus  rien  entendre  (parler). 

MAITRE   HENRI. 

Maître,  faut-il  me  mettre  au  lit? 

LE   MÉDECIN. 

Nenni,  vous  ne  vous  aliterez  pas  pour 
cela.  J'ai  déjà  trois  malades  en  pareil  état 
dans  cette  ville. 

MAITRE   HENRI. 

Qui  sont-ils? 

LE   MÉDECIN. 

Jean  d'Auteville,  Guillaume  Wagon,  et 
le  troisième  a  pour  nom  Adam  le  Amixer, 
Chacun  d'eux  est  malade  parce  qu'ils  rem- 
plissent trop  leurs  tonneaux  (ventres);  c'est 
pour  cela  que  tu  as  le  ventre  si  enflé. 

DOUCE   DAME. 

Beau  maître,  conseillez-moi  aussi,  et  pre- 
nez de  mon  argent,  car  le  ventre  aussi  me 
tend  si  fort  que  je  ne  puis  aller.  J'ai  aporté 
pour  vous  la  montrer,  de  trois  lieiics  mon 
urine. 

LE   MÉDECIN. 

Ce  mal  vient  de  coucher  sur  le  dos  ;  dame  , 
c'est  ce  que  dit  l'urinai. 


Les  prisonniers  bien  repeatans, 
Qaanl  les  voil  à  soi  dëmenlans. 

(  U:  Roman  de  la  Rose,  édition  de  Méon ,  Paria , 
P.  Didol,  1814,  l.  II,  p.  216,  V.  8871.) 

**  Fabricant  de  hansles  ou  bois  de  lance*. 

Hé  !  sire  Pierre  li  Anliers, 
Ki  tanl  ares  esté  entiers 
De  mi  aider  à  men  besoing  , 
Conforlé  m'avex  volentiers. 

(  Congé  Boude  Fattoul,  v.  49.  Fablumx  et  ConUs, 
édition  de  1808, 1. 1,  p.  113.) 

Voyez  aussi  vers  505  du  même  ouvrage  :  il  y  est 
question  à' Adam  rjmlier*.  Au  vers  564  se 
troure  une  Tcmmc  nommée  Sarain  rjénstiére. 


64 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


DOUCE  DAME. 

Vous  en  mentes ,  sire  ribaus  ; 
Je  ne  sui  mie  tel  barnesse. 
Onques  pour  «don  ne  pour  premesse 
Tel  mestier  faire  je  ne  vauc. 

LI  FISISaENS. 

Et  j'en  ferai  warder  ou  pauc , 
Pour  acomplir  vostre  mencbongne. 
Rainelet,  il  convient  c'on  oigne 
Ten  pauc,  liève  sus  .j.  petit; 
Mais  avant  esteut  c'on  le  nit. 
Fait  est.  Rewarde  en  ceste  crois , 
Et  si  di  chou  que  tu  i  vois. 

DOUCE   DAME. 

Bien  vœil,  certes,  c'on  die  tout. 

RAINNELÉS. 

Dame,  je  voi  chi  c'on  vous  f.... 
Pour  nului  n'en  chelerai  rien. 

LI   FISISCIENS. 

Enhenc ,  Dieus  !  je  savoie  bien 
Comment  li  besoigne  en  aloit. 
Li  orine  point  n'en  mentoit. 

DOUCE  DAME. 

Tien,  honnis  soit  te  rouse  teste  ! 

RAINNELÉS. 

Anwa  !  che  n'est  mie  chi  feste. 

LI    FISISCIENS. 

Ne  t'en  caut,  Rainelet,  biaus  fiex. 
Dame,  par  amours,  qui  est  chiex 
De  cui  vous  chel  enfant  avés? 

DOUCE  DAME. 

Sire,  puisque  tant  en  savés. 
Le  seurplus  n'en  chelerai  jà  : 
Chiex  viex  leres  le  vaegna. 
Si  puisse-jou  estre  délivre! 

RIKIERS. 

Que  dîst  celé  feme?  est-ele  yvre? 
Me  met-ele  sus  son  enfant? 

DOUCE  DAME. 

Oïl. 

RIKIERS. 

N'en  sai  ne  tant  ne  quant  ; 
Quant  fust  avenus  chis  afaires? 

DOUCE  DAME. 

Par  foyl  il  n'a  encore  waires; 
Che  fu  .j.  peu  devant  quaresme. 

GUILLOS. 

Ch'est  trop  bon  à  dire  vo  feme  ; 
Rikier,  li  volés  plus  mander? 


DOUCE  DAME. 

Vous  en  mentez ,  sire  ribaud  ;  je  ne  suis 
pas  une  femme  de  ce  genre.  Jamais  ni  pour 
don  ni  pour  promesse  je  ne  voulus  faire^  un 
pareil  métier. 

LE   MÉDECIN. 

Et  je  ferai  regarder  au  pouce,  pour  dé- 
voiler votre  mensonge.  Rainelet,  il  te  faut 
oindre  ton  pouce ,  lève-toi  un  peu  ;  mais  avant, 
il  faut  qu'on  le  nettoyé.  C'est  fait.  Regarde 
en  cette  croix,  et  dis  ce  que  tu  y  vois. 


DOUCE   DAME. 

Je  veux  bien ,  certes ,  qu'on  dise  tout. 

RAINELET. 

Dame,  je  vois  ici  qu'on  vous  caresse.  Pour 
personne  je  n'en  cèlerai  rien. 

LE  MÉDECIN. 

Hein  !  hein  !  Dieu  !  je  savais  bien  com- 
ment la  besogne  allait.  L'urine  n'en  mentait 
point. 

DOUCE   DAME.  • 

Tien ,  honnie  soit  ta  tête  rousse^ 

RAINELET. 

Anwa  !  ce  n'est  pas  ici  fête. 

LE   MÉDECIN. 

Ne  t'en  chaille,  Rainelet,  beau  fils.  Dame, 
par  amitié,  (dites-moi)  quel  est  celui  de  qui 
vous  avez  cet  enfant. 

DOUCE   DAME. 

Sire,  puisque  vous  en  savez  tant,  je  ne  ca- 
cherai pas  le  surplus  :  ce  vieux  larron  l'en- 
gendra. Puissé-je  en  être  débarrassée  ! 

RIQUIER. 

Que  dit  cette  femme?  est-elle  ivre?  met- 
elle  son  enfant  sur  mon  compte? 

DOUCE  DAME. 

Oui. 

RIQUIER. 

Je  n'en  sais  ni  peu  ni  prou  ;  quand  advint 
cette  affaire? 

DOUCE   DAME. 

Par  (ma)  foi!  il  n'y  a  pas  encore  long-temps  ; 
ce  fut  im  peu  avant  carême. 

GUILLOT. 

C'est  trop  bon  à  dire  à  votre  femme;  Ri- 
quier,  voulez-vous  lui  mander  (quelque  chose 
do)  plus  ? 


AU  MOYEN-AG£. 


05 


RIKIERS. 

Ha  !  gentiex  hom ,  laissiés  ester, 
PourDîea  n'esmouvé^  mie  noise, 
Ele  est  de  si  inale  despoise 
Qu'ele  croit  che  que  point  n'avienb 

GUILLOS. 

À  di  foy  bien  ait  oui  on  crient; 
Je  tieng  à  sens  et  à  vaillanche 
Que  les  feines  de  le  waranche 
Se  font  cremir  et  resoignier. 

HANE. 

Lî  feme  aussi  Mahieu  rAnslier, 
*    Qui  fn  feme  Ernoul  de  le  Porte , 
Fait  que  on  le  crient  et  déporte  ; 
Des  ongles  s* aïe  et  des  dois 
Vers  le  baillieu  de  Vermendois  ; 
Mais  je  tieng  sen  baron  à  sage 
Qui  se  taist. 

RIKECE. 

Et  en  che  visnage 
A  chi  aussi  .ij.  baisseletes, 
L*une  en  est  Marges  as  Pumetes , 
Li  autre  Aêlis  au  Dragon  ; 
Et  l'une  tenche  sen  baron , 
Li  autre  .iiij.  tans  parole. 

GUILLOS, 

A  !  vrais  Diex  !  aporte  une  estoile  !  - 
Chis  a  nommé  deus  anemîs. 

HANE. 

Maistre ,  ne  seiés  abaubis 

S*il  me  convient  nommer  le  voe. 

ADANS. 

Ne  ni*en  caut,  mais  qu'ele  ne  l'oe  ; 
S'en  sai-je  bien  d'aussi  tenchans: 
Li  feme  Henri  des  Ai^ans, 
Qui  grate  et  resproe  c'uns  cas , 
Et  li  feme  maistre  Thoumas 
De  Damestal  qui  maint  labors; 

HANE. 

Gestes  ont  .c.  diables  ou  cors, 
Se  je  fui  onques  fiex  men  père. 

AD ANS. 

Aussi  a  dame  Eve  vomere, 

HANE. 

Vo  feme,  Adan,  ne  l'en  doit  vaires. 

LI  MOINES. 

Segneur  »  me  sires  sains  Acaires* 


*  Ce  noBi.paraIl  être  ralténiUoQ  de  celui  de  saint 


RIQUIER. 

.  Ab  !  gentil  homme,  laissez  cela;  pour  Dieu 
ne  faites  pas  de  bruit;  elle  est  de  si  mau- 
vaise aloi  qu'elle  croit  ce  qui  n'arrive  point. 

GUILLOT. 

Ab  !  je  dis  qnil  faut  tenir  sa  foi  envers  qui 
l'on  craint.  Je  tiens  à  sens  et  à  vaillance  que 
les  femmes  par  le«r  défense  se  fassent  crain- 
dre et  respecter. 

HANE. 

La  femme  aussi  de  Mathieu  l'Anslier,  qui 
fut  femAie  d'Arnoul  de  la  Porte ,  fait  qu'on 
la  craint  et  qu'on  la  supporte  ;  elle  s'aide  des 
ongles  et  des  doigts  vi»-à-vis  du  bailli  de 
Vermandois  ;  mais  je  tiens  son  mari  à  sage 
qui  se  tait. 

RIQUlERi 

Et  dans  ce  voisinage  il  y  a  aussi  deux 
femmes  :  l'une  d'elles  est  Margot  aux  Pcmh- 
mettes,  et  l'autre  Aélis  au  Dragon;  et  l'une 
tence  son  mari ,  l'autre  parle  quatre  fois  au- 
tant. 
■ 

GUiLLOt. 

A I  vrai  Dieu  !  apporte  une  étole!  celui-ci 
a  nommé  deux  diables. 

HANE. 

JMattre,  ne  soyez  pas  étonné  s'il  me  faut 
nommer  la  v6tre. 

ADAM. 

Il  ne  m'importe,  pourvii qu'Ole  ne  l'en- 
tende. J'en  sais  bien  d'aussi  querelleusesr: 
la  femme  d'Henri  des  Argans ,  qiri  gratte  et 
se  hérisse  comme  un  chat,  et  la  femme  de 
maître  Thomas  de  Damestal  qui  mène  les 
travaux. 

HANE. 

Celles-là  ont  cent  diables  au  corps ,  si  je 
fus  oncques  je  fils  de  mon  père. 

ADAM. 

Dame  ^e  votre  mère  en  a  autant. 

HANE. 

Votre  femme,  Adam ,  n'est  guère  en  reste 
avec  elle. 

LE  MOINE. 

Seigneurs,  monseigneur  saint  Acaire  vous 

Macaire t  disciple  de  saint  Anloine ,  dont  la  vie  est 
une  des  plus  singulières  de  la  Légende  éoréc. 


5 


06  THÉÂTRE 

Vous  est  chi  venus  visiter; 
Si  Toprochiés  tout  pour  ourer , 
Et  si  mescbe  chascuns  s'offrande , 
Qu'il  n'a  saint  de  si  en  Irlande 
Qui  si  beles  miracles  fâche  ; 
Car  Tanemi  de  Tome  encache 
Par  le  saint  miracle  devin , 
Et  si  warist  de  Tesvertin 
Communément  et  sos  et  sotes  ; 
.  Souvent  voi  dés  plus  ediotes 
A  Haspre,  no  moustier,  venir» 
Qui  sont  haitié  au  départir  : 
Car  li  sains  est  de  grant  mérite., 
Et  d'une  abenguete  petite 
Vous  poés  bien  faire  du  saiot. 

MAISTRE  HENai5. 

Par  foy  !  dont  lo-jou  c'on  i  maint 
Walet  ains  qu'il  voist  empirant. 

RIUERS* 

Or  cbà  9  SUS ,  Walet  !  passe  avant  ; 
Je  cuit  plus  sot  de  tî  n'i  a. 

WALÉS. 

Sains  Acaires  que  Oiex  kia  » 
Donne-me  assés  de  poi  piles  % 
Car  je  sui ,  voi ,  un  sot  clamés  ; 
Si  sui  moult  lié  que  je  vous  voi. 
Et  si  t'aport,  si  con  je  croi , 
Biau  nié,  .j.  bon  froumage  çras: 
ToH  maintenan  le  mengeras; 
Autre  feste  ne  te  sai  faire. 

HAISTRE  HENRIS. 

Walet  !  foy  que  dois  saint  Acîâre  ! 

Que  vauroie^tu  avoir  mis , 

Et  tu  fusses  mais  à  tondis 

Si  bons  menestreus  con  tes  père?    . 


FRANÇAIS  « 

est  venu  visiter  ici.  Approckez-vous  tons 
pour  le  prier»  et  que  chacun  mette  son  of- 
frande; car  il  n'y  a  saint  d'ici  jusqu'en  Ir- 
lande qui  fasse  d'aussi  beaux  miracles  :  en 
effet  il  chasse  le  diable  (  hors  )  de  l'homme 
par  le  saint  miracle  divin  *  et  il  guérit  de  la 
démence  communément  les  fous  et  les  folles; 
souvent  je  vois  venir  à  Haspre,  notre  mo- 
nastère, des  plus  idiotes  qui  sont  guéries  à 
leur  départ  ;  car  le  saint  est  de  grand  mérite 
et  avec  une  petite  aumône  vous  pouvez  faire 
(du)  bien  du  saint. 


*  Poi  MLÉs  :  pois  écrasés,  parée.  Cette  expression, 
qui  semble  devoir  être  prise  dans  le  sens  naturel 
dans  le  vers  343  du  Jeu  jédam,  a  diverses  significa- 
tions chez  nos  vieux  éorivains.  On  appelait  ainsi  les 
farces  et  les  soties  à  cause  du  mélange  de  folies  et 
de  choses  sérieuses  qui  s'y  rencontrait.  On  donnait 
aussi  ce  nom  au  lieu  où  ces  pièces  burlesques  étaient 
représentées,  comme  dans  ce  passage  des  ^vantures 
du,  Btw&n  d€  F  ânes  te»  liv.  III,  chap.  10  :  «  Nous 
estions  a  la  comédie  aux  ^oids  pilet»  un  Parisien 
beslu  de  biolet  se  leboit  à  tous  coups  et  m*empes- 
choil  la  buëdes  youurs,  »  etc.  (T.  II ,  p.  31  de  Tédi- 
tion  de  h.  dcc.  xxxi.)  On  lit  aussi  dans  le  Moyen  de 
parvenir,  sous  le  n"  xxx,  i    I,  p.  130,  de  l'édition 


HaItRB  HEIURI. 

Par  (ma)  foi  !  je  sius  d'avis  alors  qu  on  y 
mène  Walet  avant  qu'il  aille  en  empirant. 

RIQUIER. 

Or  çà  !  MIS ,  Walet  !  passe  avant  :  je  crois 
qu*il  n'y  a  pas  plus  fou  que  toi. 

WALÉS. 

Saint  Acaire  que  Dieu  cb..»  donne-moi 
assez  de  pois  piles;  car  je  suis»  vois(-tu), 
appelé  fou.  Je  suis  très  joyeux  de  vous  voir, 
et  je  t'apporte,  comme  je  crois,  beau  neveu, 
un  bon  fromage  gras  :  tout  maintenant  tu  le 
mangeras  ;  je  ne  sais  te  faire  autre  fête. 


MAItRE  HENRI. 

Walet!  (parla)  foi  que  tu  dois  à  saint  Acaire, 
que  voudrais^tu  avoir  donné  pour  être  tou- 
jours aussi  bon  ménétrier  que  ton  père? 


de  1757.  «  Vous  m'arez  empêché  de  &ire  le  conte 
de  madame  des  Manigances,  que  tous  avez  nommée 
reine  des  pois  piles,  pai-ce  qu'à  la  cour  elle  éloil 
bien  plus  chichement  habillée  que  les  autres.  » 
Nicolas  Joubert,  sicur  d'Àngou  le  vent,  Prince  des 
Sots,  prenait  le  titre  à'arch^Hfèle  des  pois  piUs, 
Un  passage  d^une  lettre  de  Malherbe  à  Peiixssc, 
du  2 1  mai*s  1607,  donne  le  véritable  sens  de  ce  mot, 
qui  s'était  pour  ainsi  dire  perdu  comme  celui  dr 
beaucoup  d'expressions  populaires  :  «  C'est  assez , 
monsieur;  il  faut  finir  mes  ficheux  discours,  qui 
sont  ^XxiinX,  pois  piles,  c*est-à-dice  une  purée,  un 
salmigondis ,  qu'une  lettre.  »  (  Lettre  de  Aiaikeràf 
à  Peirescî  Paris,  Biaise,  1822,  in-8%  p.  24.) 


AU    MOTEN-AGE, 


67 


WALÉS. 

Biau  nié ,  aussi  bon  vielere 
Vauroie  ore  estre  comme  il  f u , 
Et  on  m'éust  ore  pendu  » 
Ou  on  m'éust  caupé  le  teste. 

u  MOINES. 

Par  foi  !  voirement  est  chis  beste , 
Droit  a  s'il  vient  à  saint  Acaire. 
Walet,  baise  le  saintuaire 
Errant  pour  le  presse  qui  sourt. 

WALÉS. 

Baise  aussi ,  biaus  niés  Walaincourt. 

u   MOINES. 

Ho!  Watet ,  biaus  niés  y  va  te  sir. 

DAME  DOUCE. 

Pour  Dieu,  sire ,  voeilliés  me  oflfr  : 
€hi  envoient  deus  estrelins 
Colars  de  Bailloel  et  Heuvins, 
Car  il  ont  ou  saint  grant  fianche. 

u   MOINES. 

Bien  les  connois  très  k'es  enfancbe, 
Caloient  tendre  as  pavillons. 
Metés  chi  devens  ches  billons. 
Et  puis  les  amenés  demain. 

Wes-cbi  pour  Wautier  Alemain  » 
Faites  aussi  prier  pour  lui  : 
Aussi  est-il  malades  hui 
Du  mal  qui  li  tient  ou  cbervel. . 

H  ANE. 

Or  en  faisons  tout  le  vieel. 

Pour  chou  c'on  dit  qu'il  secoureche. 

LI  KEMUNS. 

Moie? 

u  MOINES, 

N'est-il  mais  nus  qui  mèche? 
Avés-vous  le  isaint  ouvlié? 

HENRIS  DE  LE  HALE. 

Et  ves-chi  .j.  mencaut  de  blé 
Pour  Jehan  le  Keu,  no  serjant; 
A  saint  Acaire  le  commant. 
Piecba  qu£  il  li  a  voué. 

u  MOINES. 

Frère,  tu  l'as  bien  commande  : 
Et  où  est-il,  qu'î  ne  vient  chi? 

HENRIS. 

Sire ,  li  maus  l'a  rengrami, 
Si  Fa  on  .j.  petit  coukiet; 
Demain  revenra  chi  à  piet» 
Se  Diex  plaist,  et  il  ara  miex. 


AVALÉS. 

Beau  neveu  y  je  voudrais  être  à  présent 
aussi  bon  joueur  de  vielle  comme  il  fut, 
m'eût-on  maintenant  pendu,  ou  m'eût-on 
coupé  la  tète. 

LE   MOINE. 

Par  (ma)  foi!  celui-«i  est  vraiment  une 
bête,  H  doit  venir  à  saint  Acaire.  Walet,  baise 
le  reliquaire  toutde  suite  à  cause  de  la  foule 
qui  s'avance. 

WALÉS. 

Baise  (-le)  aussi,  beau  neveu  Walaincourt. 

LE   MOINE. 

Ho  !  Walet ,  beau  neveu ,  va  t'asseoir. 

DAME  DOQCE. 

Pour  Dieu,  sire,  veuillez  m'entendre  :  Co- 
lars de  Bailleul  et  Heuvin  envoient  ici  deux 
esterlings ,  car  ils  ont  grande  confiance  dans 
le  saint. 

LE   MOINE. 

Je  les  connais  bien  depuis  l'enfance,  qu'ils 
allaient  tendre  aux  pavillons.  Mettez-ici  ces 
pièces  de  monnaie ,  et  puis  amenez-les  de- 
main. 

WALés. 

Voici  pour  Wautier  Alemain ,  faites  aussi 
prier  pour  lui  :  il  est  aussi  malade  aujour- 
d'hui du  mal  qui  lui  tient  au  cerveau* 

HANE. 

Maintenant  faisons  toute  sa  volonté,  pour 
cela  qu'on  dit  qu'il  se  courrouce. 

LE  COMMUN. 

(La)  mienne? 

LE  MOINE. 

N'y  a-t-U  plus  personne  qui  mette?  Avez- 
vous  oublié  le  saint? 

HENRI  DE   LA  HALE. 

Et  vpici  une  mesure  de  blé  pour  Jean  le 
Keu,  notre  serviteur;  je  le  recommandée 
saint  Acaire.  Voici  long- temps  qu'il  lui  a 
fait  un  vœu. 

LE   MOINE. 

Frère ,  tu  l'as  bien  recommandé  :  et  où 
est-il,  qu'il  ne  vient  ici? 

HENRI. 

Sire,  le  mal  l'a  rendu  plus  malade ,  et  on 
l'a  un  peu  couché;  demain  il  reviendra  ici  à 
pied ,  s'il  plait  à  Dieu ,  et  il  aura  mieux. 


68 


THÉATRB 


Ll   PEftKS. 

Or  ihà  !  levés-vous  sus ,  biâus  fiex; 
Si  venés  le  saint  aourer. 

U   DERYÉS. 

Que  c  est?  me  volés-vous  tuer? 
Fiex  à  putain  * ,  leres ,  érites» 
Créés-voos ,  lâches  ypocrites. 
Laissie-me  aler,  car  je  sui  rois. 

Ll  PERES. 

A  !  biaus  doux  fiex ,  séés-vous  cois , 
Ou  vous  ares  des  enviaus. 

LI   DERYÉS. 

Non  ferai  ;  je  sui  uns  crapaus , 
Et  si  ne  mengue  fors  raines. 
Escoutés:  je  fais  les  araines. 
Est-che  bien  fait  ?  férai-je  plus  ? 

Lr  PERES. 

Ha  !  biansdous  fiex,  séés-vous  jus; 
Si  vous  fnetés  à  genoiUons , 
Se  che  non,  Robers  Soumillons, 
Qui  est  nouviaus  pripches  du  pui  **, 
Vous  ferra. 

u  DERYÉS. 

Bien  kie  de  lui: 
Je  sui  miex prinches quil  ne  soit. 
A  sen  pui  canchon  faire  doit 
Par  droit  maistre  Wautiers  as  Paus, 
Et  uns  autres  leur  paringaus, 
Qui  a  non  Thoumas  de  Glari  : 
L'autr'ier  vanter  les  en  oï. 
Maistre  Wautiers  jà  s'entremet 
De  chanter  par  mi  le  cornet, 
Et  dist  qu  il  sera  couronnés. 

MAISTRE  HENRIS. 

Dont  sera  chou  au  judes  dés  *** , 
Qu'il  ne  quterent  autre  déduit. 


*  Ce  mot  aTali  autrefois  une  autre  acccplion  : 

Vcmt  n'est  pnte  t'ete  n'a  home  tné  , 
Ou  80D  eofant  mordri  et  afolé. 

(Jioman  (fOgier  par  Raymbcrt  de  Paris,  manuscrit 
de  la  bibliothèque  de  révéqueCosIn,  â  Durbam, 
.  mfltiqué  V.  II.  i7j  fol.  72  ?er8o,  col.  1 ,  y.  21 .) 

**  Espèce  d'académie  ou  de  cour  d^'amour.  Il  y  avait 
à  Rouen  le  puy  de  llmmaculée  Conception  qui  exis- 
tait dès  le  xt*  siècle;  il  y  avait  aussi  le  pny  de  Va- 
lenciennes.  Le  passage  suirant  seroblcMét  indiquer 


FRANÇAIS 

LE   PÈRE. 

Or  çà  !  levez-vous,  beau  fils,  et  venez  prier 
le  saint. 

LE   FOU. 

Qu'est-ce?  me  voulez-vous  tuer?  Fils  de 
p. . . ,  larrons,  hérétiques,  croyez-vous,  lâches 
hypocrites.  Laissez-moi  aller,  car  je  suis  roi. 

LE   PÈRE. 

Ah!  beau  doux  fils,  asseyez-vous  tran- 
quillement, ou  vous  aurez  des  enviaus. 

LE   FOU. 

Non  ferai(-je);  je  suis  un  crapaud,  et  je  ne 
mange  que  des  grenouilles.  Ecoutez  :  je  fais 
les  araignées.  Est-ce  bien  fait?  ferai-je  da- 
vantage? 

LE    PlSiRE. 

Ahl  beau  doux  fils,  asseyez-vous;  mettez- 
vous  à  genoux,  sinon  Robert  Soumillons, 
qui  est  nouveau  prince  du  puy,  vous  frap- 
pera. 


LE  FOU. 

Je  ch..  bien  de  lui  :  je  suis  plus  prince 
qu'il  n'est.  Maître  Wautiers  aux  Pouces  doit 
faire  chanson  par  droit  à  son  puy,  et  un  au- 
tre letu*égal,  qui  a  nom  Thomas  de  Clari: 
l'autre  jour  je  les  entendis  s'en  vanter.  Maî- 
tre Wautitrs  se  mêle  déjà  de  chanter  dans 
le  cornet,  et  dit  qu'il  sera  couronné. 


MAÎTRE   HENRI. 

Ce  «era  donc  au  j<^  des  dés,  car  ils  ne 
cherchent  d'autre  amusement. 

que  la  ville  d'Arras  possédait  une  réunion  de  ce 
genre  : 

Beaa  m'est  de!  pai  que  je  toi  restor^  ; 
Ptar  soslefiir  amonr,  joîe  et  jovent 
Vu  estabiis  et  de  jolieté, 
En  ce  le  toîI  essanchîer  boinemcnt. 

(Chanson  de  Vilains  d*Arras,  manuscrit  du  Roi , 
supplément  fiHnçàîs,  n<^  184,  folio  59  verso.) 

***  Le  passage  suivant,  qui  est  inédit,  nous  apprend 
quels  étaient  les  jeux  en  usage  es  France  daas  le 
XIII'  siècle  : 

Au  coer  trop  de  doel  et  d'ire  ai 
D^DC  cote  ke  je  dirai, 


AU  HOYEK-AGE. 


69 


LI   DEUVÉS. 

Escoutés  que  no  vache  muit; 
Maintenant  le  vois  faire  prains. 

LI  PERES. 

A  !  SOS  puansy  ostés  vos. mains 
De  mes  dras,  que  je  ne  vous  frape. 

U  DERVÉS. 

Qui  est  chieus  clers  à  celé  cape? 

U  PERES. 

Biaus  fiex>  c'est  uns  Parisiens. 

Ll  DERVÉS. 

Cbe  sanle  miex  uns  pois  baiens , 
Bau  r 

u  PERES. 

Que  c'est?  Taisiés  pour  les  dames. 

LI  DERVÉS. 

Si  li  sousvenoit  des  bigames. 
Il  en  seroit  mains  orgueilleus. 

RIKIERS. 

Enhenc!  niaistre  Adan,orsont.ij.; 
Bien  sai  que  ceste-chi  est  voe. 

ADANS* 

Que  set-il qu'il  blâme  ne  loe? 
Point  n'a  conte  à  cose  qu'il  die  ; 
Me  bigames  ne  sui-jc  mie, 
Et  s'en  sont-ilde  plus  vaillans. 

MAISTRE  HENRIS. 

Certes,  li  meiTais  fu  trop  grans, 
Etchascuns  le  pape  eucosa* 
Quant  tant  de  bons  clers  desposa. 
Mepourquant  n'ira  mie  ensi, 
Car  aucun  se  sont  aati 
Des  plus  vaillans  et  des  plus  rikes. 
Qui  ont  trouvées  raisons  Triques, 
Qu'il  prouveront  tout  en  apert 
Que  nus  clers,  par  droit,  ne  désert 
Pour  mariage  estre  asservis; 
Oa  mariages  vaut  trop  pis 

El  si  vTx  a  for»  ({vc  cazëes , 
Lct  cMCi  «ont  trop  deigbîiéct. 
Si  m'ait  Dieui,  Ilrois^de  Fraoce, 
Par  aeo  grant  sens  et  par  aoaflrancc» 
A  teuB  les  jiu  «ibaoïloiiéa. 
Li  rois a'eat  si  à^ov doonëa 
K'il  veot  e'oji  jnt  ii  la  gricAe , 
De  ço«  De  U  eal  point  aeike  ; 
A  j«  d'eskèa ,  k  ja  des  tables  : 
Ces  coscs  sont  asaés  raisnables. 
*      Or  oiéa  con  faites  bnbanes  ! 

Li  roîs  vent  bien  c'en  jclc  as  aocs , 
St  TeoJ  bien  c'on  jal  au  galet , 


UE.FOU. 

Ecoutez  que  notre  vache  mugit;  mainte- 
nant je  vais  la  rendre  pleine. 

LE   PÈRE. 

Ah  !  sot  puant,  6tez  vos  mains  de  mes 
hat»ts,  que  je  ne  vous  frappe. 

LE  FOU. 

Quel  est  ce  clerc  avec  cette  cape? 

LE    PEnE. 

Beau  fils,  c'est  un  Parisien. 

LE  FOU. 

Celui-ci  ressemble  mieux  à  un  pois  noir. 
Bau! 

Qu'est-ce  ?  Taisez-vous  pour  les  dames. 

LE  FOU. 

S^il  lui  souvenait  des  bigames,  il  en  serait 
moins  orgueilleux. 

RIQUIER. 

Enhenc  !  maître  Adaip,.  (elles)  sont  deux  à 
présent  ;  je  sais  bien  que  celle-ci  est  la  v6tre. 

ADAM. 

Que  sait^il  de  ce  qu'il  blâme  ou  loue?  l'on 
ne  tient  point  compte  de  chose  qu'il  dise; 
ni  je  ne  suis  bigame,  et  ils  en  valent  davan- 
tage. 

HAItRE   HENRI. 

Certes,  le  méfait  fut  trop  grand,  et  chacun 
aivusa  le  pape  quand  il  déposa  tant  de  bons 
clercs  .Cependant  cela  n  ira  pas  ainsi ,  car  quel- 
ques-uns  des  meilleurs  et  des  plus  riches  se 
sont  roidis;  ils  ont  trouvé  de  bonnes  raisons 
par  lesquelles  ils  prouveront  clairement  que 
nul  clerc,  suivant  le  droit,  ne  mérite  pour  se 
marier  d'hêtre  réduit  en  servitude  ;  ou  le  ma- 
riage est  pire  que  l'état  de  Concubinage. 
Comment,  les  prélats  ont  ravaniage  d'avoir 
des  femmes  à  rechanger  sans  changer  leur 


Et  U  Tiellart  et  li  Tallct 
Kscremir  et  poire  faucon  ; 
\k  doivent  jucr  li  bricoa. 
Tout  çou  ne  pTisc4l  .ij.  cokilles. 
Lmtoîs  fitot  bien  e'oo  jnt  as  billes  y 
11  a  jnr^  sen  doit  manel 
^K'il  tenl  c'on  jnt  an  brioael  * 

Et  n  le  crocc  par  raison  ^ 
Quant  li  geUc  est  en  saison. 

(  MBnuscrîl  du  Rôi>  suppl<iiDCDl  français ,  n"  1 8  i , 
fol .  2 1 4  verso,-  col .  ? .  ) 


70 


THÉÂTRE 


Que  demourer  en  soignantage. 
Comment,  ont  prélas  l'avantage 
D'avoir  femes  à  remuier. 
Sans  leur  privilège  cangier, 
Et  uns  clers  si  pert  se  franquiso 
Par  espouser  en  sainte  Église 
Famé  qui  ait  autre  baron  ! 
Et  li'fil  à  putain  laron. 
Où  nous  devons  prendre  peuture, 
Mainent  en  pechié  de  luxure 
Et  si  goent  de  leur  clergie  ! 
Romme  a  bien  le  tierche  partie 
Des  clers  fais  sers  et  amatis. 

GUILLOS. 

Plnmus  s'en  est  bien  aatis, 
Se  se  clergie  ne  H  faut, 
Qu'il  r'avera che  c'on  H  tant; 
Poura  naetre  .j.  peson  d'estoupes; 
Li  papes,  qui  en  chou  eut  coupes. 
Est  euereux  quant  il  est  mors  ; 
Jà  ne  fust  si  poissans  ne  fors 
C'ope  ne  réust  desposé. 
Mal  li  éust  onques  osé 
Tolir  previlege  de  clerc, 
Car  il  li  éust  dit  esprec 
Et  si  éust  fait  l'escarbote. 

H ANE.     ■ 

Mout  est  sages,  s'il  ne  radote; 
Mais  Mados  et  Gilles-  de  Sains 
Ne  s'en  atissent  mie  mains. 
Maistres  Gilles  ert^avocas; 
Si  metera  avant  les  cas 
Pour  leur  previlege  r'avoir, 
Et  dist  qu'il  livrera  s'avoir 
Se  Jehans  Crespins  livre  argent; 
Et  Jehans  leur  a  en  couvent 
Qu'il  livrera  de  l'aubenaille  *  ; 
Car  mout  ert  dolanss'on  le  taille. 
Chis  fera  du  frait  par  tout  fin. 

HAISTRE  HENRM. 

Ha  is  près  de  mi  sont  doi  voisin 
En  cité  qui  sont  bon  notaire; 
Car  il  s'atissent  bien  de  faire 
Pour  nient  tous  iesescris  du  plaît; 
Car  le  fait  tienent  à  trop  lait. 
Pour  chou  qu'il  sont  andoi  bigame. 


FRANÇAIS 

privilège,  et  un  clerc  perd  ainsi  sa  franchise 
en  épousant  en  sainte  église  femme  qui  ait 
autre  mari!  et  lés  fils  de  p...,  larrons,  sur 
lesquels  nous  devons  prendre  modèle,  de- 
meurent dans  le  péché  de  luxure  et  se  jouent 
à  ce  point  de  leur  caractère  de  clerc  !  Rome 
a  bien  réduit  la  troisième  partie  4es  clercs  à 
l'état  de  servitude  et  de  main-morte. 


GUILLOT. 

Plnmus  s'est  bien  décidé,  si  sa  science  de 
clerc  ne  lui  manque  pas,  à  ravoir  ce  qu'on 
lui  enlève.  Il  pourra  mettre  une  charge  d'é- 
toupes.  Le  pape,  qui  en  cela  est  coupable, 
est  heureux  d'être  mort.  Il  n'eût  pas  été  tel- 
lement puissant  ni  fort  que  celui-ci  ne  l'eût 
déposé.  Il  lui  serait  advenu  malheur  d*oser 
lui  enlever  son  privilège  de  clerc,  car  il  (Plu- 
mus)  lui  aurait  dit  esprec  et  aurait  fait  l'es- 
carbote. 


HANE. 

Il  est  sage,  s'il  ne  radote  pas  ;  mais  Mados 
et  Gilles  de  Sens  né  s'en  roidissent  pas  moins. 
Maître  Gilles  était  avocat;  il  mettra  en  avant 
les  cas  pour  r'avoîr  leur  privilège,  et  il 
dit  qu'il  livrera  son  avoir  si  Jean  Crespin 
donne  de  l'argent;  et  Jean  est  convenu  qu'il 
livrera  de  Yauùenaitle;  car  il  sera  très  fâché 
si  on  l'impose  à  la  taille.  Celui-ci  fera  du 
bruit  de  toute  manière. 


*     Droil   d'aubaine  ;    succession    du    seigocui- 
aux  aubains  ,  ou  étrangers ,  qui  mouraient  sur  sa 


MAiTRE  U£NRI. 

Mais  près  de  moi  sont  deux  voisins  en  ville 
qui  sont  bons  notaires,  car  ils  se  proposent 
bien  de  faire  pour  rien  tous  les  écrits  du  pro- 
cès :  ils  tiennent  le  fait  pour  trop  laid  pour 
cela  qu'ils  sont  tous  les  deux  bigames. 


lerrc.  Voyez  le  Glossaire  du  droit  français  j  d'Euscbc 
d«  Lauriérc. 


V 


AU   MOYEN-AGE. 


71 


GUILLOS. 
Qui  SODi-il  ? 

HAISTRE  HENRIS. 

Colars  Fou-se-danie, 
Et  s'est  Gilles  de  Bouvignies. 
Ghist  noteront  par  aatieSy 
Ensanle  plaideront  pour  tous.    • 

GDILLOS. 

Enhenc  !  maistre  Henriy  et  yous» 
Plus  d'une  feme  aYés  eue; 
Et  s'aYoir  Y(4és  leur  aieue 
Mètre  yous  i  couYient  du  Yoe. 

HAISTRE  UEHRIS. 

GiUot,  me  faites-YOUs  le  moe  ? 
Par  Dieu  I  je  n'ai  goûte  d'argent; 
Si  n'ai  mie  à  YiYre  granment, 
Et  si  n'ai  mestier  de  plaidier, 
Point  ne  me  couYient  resoignier 
Les  tailles  pour  chose  que  j'aie. 
U  prengnent  Harien  le  Jaie  : 
Aussi  set-ele  plais  assés. 

GUILLOS. 

Voire,  voir,  assés  amassés. 

MAISTRE  HENRIS. 

Non  fai,  tout  emporte  li  YÎns. 
J'ai  senri  lonc  tans  eskievins, 
Si  ne  Ycieil  point  estre  contre  ans  ; 
Je  perderoie  anchois  .e.  sans 
Que  g'ississe  de  leur  acort. 

GUlLLOS. 

Toudis  You^tenés  au  plus  fort, , 
Ghe  wardés-YOus,  maistre  Henri, 
Par  foi  !  encore  estrche  bien  chi 
Uns  des  trais  de  le  YieHe  danse. 

LI  DERYÉS. 

Ahai  !  chis  a  dit  comme  Manse 
Le  Geule  :  je  le  Yois  tuer. 

Ll  PERES  AU  DERYÉ. 

A  !  biaus  dous  fiex,  laisstés  ester  : 
C'est  des  bigames  qu'il  parole. 

u  DE^YÉS. 

Et  Yés  me  chi  pour  l'apostoile  ! 
FaiCes-le  donc  avant  venir. 

Ll  MOINES. 

Aimi,  Dieus  !  qu'il  fait  bon  oîr 
Che  sot-là,  car  il  dist  merveilles  ! 
Preudons,  dist-il  tant  de  brubeilles 
Quant  îl  est  en  sus  de  le  gent? 

LI  PERES. 

Sire,  il  n'est  onqucs  autrement: 


GUILLOT. 

Qui  sont-ils? 

MaItRE  HENRI. 

Colars  F...-sa*<lame,  et  c'est  Gilles  de  Bou- 
vignies. Ceux-ci  rempliront  leur  office  de 
notaires  avec  ardeur;  ensemble  ils  plaide- 
ront pour  tous. 

GUILLOT. 

Enhenc!  maître  Henri,  et  vcHis,  (yous)  avez 
eu  plus  d'une  femme;  et  si  yous  voulez 
aYoir  leur  aide  il  vous  faut  y  mellre  du 
vôtre. 

HAITRE  HENRI. 

Guillot,  me  faites-vous  la  moue?  Par  Dieu! 
je  n'ai  goutte  d'argent.  Je  n'ai  pas  grande- 
ment à  YiYre,  et  je  n'ai  pas  besoin  de  plai- 
der, je  n'ai  point  à  craindre  les  tailles  pour 
chose  que  j'aie.  Qu'ils  prennent  Marie  la 
Jaie  :  aussi  sait-elle  assez  de  ciiicane. 


GUILLOT. 

Vraiment ,  Yraîment,  vous  amassez  assez. 

MAÎTRE   UEQ^RI. 

Mon  pas^  le  vin  emporte  tout.  J'ai  servi 
long-temps  échevins  ,  je  ne  veux  point  être 
contre  eux;  je  perdrais  cent  sous  plutôt  que 
de  me  brouiller  avec  eux. 

GUILLOT. 

Toujoui^  vous  tenez  au  plus  fort,  de  ceci 
vous  prenez  garde, maître  Henri. Par  (ma) 
foi  !  encore  est-ce  bien  ici  un  des  traits  de  la 
vieille  danse. 

LE  FOU. 

Ahaileelui-ciaditcommeManselaGucule: 
je  le  vais  tuer. 

LE  PÈRE  DU  FOU. 

Ah  !  beau  doux  fils ,  laissez  tomber  cela  : 
c'est  des  bigames  qu'il  parle. 

LE  FOU. 

Et  me  voici  i^our  le  pape  !  Faites-le  donc 
avant^v^nir. 

LE   MOINE. 

Ah ,  Dieu  !  qu'il  fait  bon  entendre  ce  fou- 
là,  «ar  il  dit  merveilles!  Prud'homme ,  dit-il 
autant  de  sottises  quand  il  est  hors  de  la  pré- 
sence du  public  ? 

LE  PÈRE. 

Sire,  il  n  en  est  jamais  autrement  :  (ou- 


72 


THÉÂTRE 


Toudisrede-il»  ou  canle,  ou  brait; 
Et  si  ne  set  ouques  qu'il  fait, 
Encore  set-il  mains  qu'il  dist. 

LI  MOINES. 

Combien  a  que  H  maus  li  pri&t  ? 

U  PERES. 

Par  foi!  sire,  il  a  bien  .i^,  ans. 

u  MOINES. 

Et  dont  eaies-Yous  ? 

u  PERES. 

DeDuisans. 
Si  Tai  wardë  à  grant  meschief. 
Esgardés  qu'il  hoche  le  chief  I 
Ses  cors  n'est  onques  à  repos. 
Il  m'a  bien  brisiet  .ij.c.  pos, 
Car  je  sui  potiers  à  no  vile. 

u  DERVÉS. 

J'ai  d' Anséis  et  de  Marsile  * 
Bien  o'ï  canter  Hesselin. 
Di-je  voir,  tesmoins  ce  tatin  ? 
Airje  emploie  bien  .xxx.  saus? 
U  m»  bat  tant,  chis  grans  ribaus, 
Que  devenus  sul  uns  choies. 

LI  PERES. 

Il  ne  sait  qu'il  [fait]  li  variés^ 
Bien  i  pert  quant  il  bat  sen  père. 

LL  MOINES. 

Biaus  preudons,  par  l'ame  te  mcre, 
Fai  bien  :  maine  l'eut  en  maison  ; 
Mais  fai  obi  avant  t'orison, . 
Et  offre  du  tien,  se  tu  l'as  ; 
Car  il  est  de  veillier  trop  las. 
Et  demain  le  ramenras  chi 
Quant  un  peu  il  ara  dormi  : 
Aussi  ne  fait-il  fors  rabâches. 

tl  BERVÉS. 

Dist  chiex  moines  que  tu  me  bâches? 

LI  PÈRES. 

Nenil,  biaus  fiex.  Anons-nous-ent. 
Tenés,  je-  n'ai  or  plus  d'argent. 
Biaux  fiex,  alons  dormir  .]•  pau  ;• 
Si  prendons  congië  à  tous. 

LI   DERVÉS. 

Bau! 

lUQUECE    AURRIS. 

Qu'cst-chc?  Seront  hui  mais  rîotes? 

*  Allusion  à  deux  chansons  de  geste.  La  première 
est  conservée  à  la  Bibliolbèque  Eoyala,  sous  les 
no»  7191,  et  supplément  françaisi  540  ^ ,  et  a  cl6 
auaJ^'Scc  par  M.  Le  Iloux  de  Lincy,  dans  la  Revue 


FRANÇAIS 

jours  11  rêve,  ou  chante,  ou  brait;  et  s'il 
sait  pas  ce  qu'il  fait ,  encore  moins  satt*il 
qu'il  dit. 

LE  MOINE. 

Combieù  y  aH-if  que  le  mal  le  prit  ? 

LE  PÈRE. 

PÂr  (na)  foi!  sire,  il  y  a  bien  deux  ans. 

LE  MOINE. 

Et  d'où  étes-vous? 

LE  PÈRE. 

De  Duisans.  Je  l'ai  gardé  à  (mon)  grand 
meschef.  Regardez  comme  il  hoche  le  chef  ! 
Son  corps  n'est  jamais  en  repos.  Il  m'a  bien 
brisé  deux  cents  pots,  car  je  suis  potier 
dans  notre  village. 

LE  FOU. 

J'ai  d' Anséis  et  deMarsile  bien  ouï  chanter 
Hesselin.  Dis-je  vrai,  témoin  ce  iaiini  Ai-je 
bien  employé  trente  sous?  Il  me  bat  tant, 
ce  grand  ribaud,  que  je  suis  devenu  un  mar- 
tyr, 

LE  PÈRE. 

II  ne  sait  ce  qu'il  fait  le  jeune  homme ,  il  y 
parait  bien  quand  il  bat  son  père. 

LE  MOINE. 

Beau  prud'homme,  par  l'ame  de  la  mère, 
fais  bien  :  emmène-le  en  (ta)  maison  ;  mais 
fais  ici  avant  ton  oraison,  et  offre  du  tien,  si 
tu  en  as;  car  il  est  de  veillerjtrop  las,  et  de- 
main tu  le  ramèneras  ici,  quand  un  peu  il 
aura  dormi  :  aussi  ne  fait^il  que  rabâchages. 


LE  FOU. 

Ce  moine  dit-il  que  tu  me  battes? 

LE  PÈRE. 

Nenni,  beau  fils.  Allons^nous-en.  Tenez,  je 
n'ai  maintenant  plus  d'argent.  Beau  fils,  al- 
lons dormir  un  feu;  ainsi,  prenons  congé  de 
tous. 

LE  FOU. 

Bau! 

RIQUEGE   AURRIS. 

Qu'est-ce?  Y  aiu*a*t-il  aujourd'hui  davan- 

française  et  étremgère,  t.  II,  p.  33-41  ;  Taulrc  est 
la  Chanson  de  Roland,  que  nous  avons  publiée  chei 
SllvesU^^  en  1837,  en  un  volume  in-S**!  lira  à  deux 
cents  exemplaires. 


AU  UOYEN-AGE. 


73 


^     N*arons  hui  mais  fors  sos  et  sotes? 

^     Sire  moines,  volés  bien  faire  ? 
Hetés  en  sauf  vo  saintuaire. 
Je  sai  bien,  se  pour  vous  ne  fust, 
Que  piecha  chi  endroit  éust 
Grant  merveille  de  faérie  : 
Dame  Moi^ue  et  se  compaignie 
Fust  ore  assise  à  ceste  taule; 
Car  c'est  droite  coustume  estaule 
Qu'eies  vienent  en  ceste  nuit. 

LI  HOINES. 

Biaus  dous  sires,  ne  vous  anuit; 
Puis  qu'ensi  est,  je  m'en  irai  ; 
Offrande  hui  mais  n'i  prenderai  ; 
Mais  souffres  viaus  que  chaiens  soie, 
Et  que  ches  grans  merveilles  voie. 
Ne's  querrai,  si  verrai  pour  coi. 

RIKEGE. 

Or  vous  taisiés  dont  treslout  coi , 
Je  ne  cuit  pas  qu'ele  demeure  ; 
Car  il  est  aussi  que  seur  l'eure 
Eles  sont  ore  ens  ou  chemin. 

GUILLOS. 

J'oi  le  maisnie  Hielekin*, 


*  Voyez,  sur  Hîelekin ,  lea  curieuses  recherches 
que  M.  Le  Roux  de  Lincj  a  consignées  dans  Le  Li- 
vre des  Légendes,  introduction.  Paris,  chez  SilvesUv, 
1836,  in-8'*,  p.  148-150  et  surtout  p.  340^346. 
Nous  croyons  devoir  rapporter  ici  une  curieuse 
tradition  que  nous  a  conservée  la  Chronique  de  Nor- 
mcmdie  : 

Comme  Charles  U  Quint ^  jadit  roy  de  France ,  et 
SCS  gens  avec  luy  s^aparurent  après  leur  mort  au  d^c 
hichard  sans-paour* 

Une  autre  nionlt(jMr)  merveilleuse  aventure  advint 
au  duc  Richard  sans-paour.  Vi'ay  est  qu'il  estoiten 
son  ehasteau  deMoulineaux-sur-Saine,  et  une  fois 
âost  comme  il  se  alloit  esbatre  après  souper  au  bois, 
luy  et  ses  gens  ouyreiU  une  merveilleuse  noise  et 
horrible  de  grant  multitude  de  gens  qui  esloient  en- 
semble, se  leur  sembloit ,  laquelle  noise  approchoit 
lousjours  de  euU  ;  et  si  comme  le  duc  et  ses  gens 
ouyrent  la  noise  aprocher  ilz  se  resconscreni  delez 
ung arbre,  et  là  le  duc  Richard  envoia  de  ses  gens 
espier  que  c^estoit.  Et  lors  ung  des  escuiers  au  duc 
vit  que  oeulz  qui  faisoient  celle  ncAse  s^estoient  ar- 
lestezdessoubz  ung  arbre,  dl  commença  à  regaixicr 
leur  manière  de  (aire  et  leur  gouvernement,  et  vit 
'lue  c*estoit  ung  roy  qui  avoit  avec  lui  grant  compai- 


tage  de  disputes?  N'aurons-nous  aujourd'hui 
que  fous  et  folles?  Sire  moine,  voulez-vous 
bien  faire?  mettez  en  sûreté  votre  reliquaire. 
Je  sais  bien ,  si  ce  n'était  pour  vous ,  que ,  il 
y  a  long-temps,  il  y  aurait  ici  même  grand' 
merveille  de  féerie  *  dame  Morgue  et  sa  com- 
pagnie seraient  maintenant  assises  à  cette 
table  ;  car  c'est  une  coutume  réellement  éta- 
blie qu'elles  viennent  dans  cette  nuit. 

LE   MOINE. 

Beau  doux  sire,  ne  vous  fâchez  pas;  puisque 
ainsi  est,  je  m'en  irai;  je  n'y  prendrai  plus 
aujourd'hui  d'offrande;  mais  souffrez  donc 
que  je  sois  céans,  et  que  je  voie  ces  grandes 
merveilles.  Je  n'y  croirai  qu'en  les  voyant. 

RIKECE. 

Or  taisez-vous  (et  tenez-vous)  tout  coi.  Je 
ne  crois  pas  qu'elle  tarde  ;  car  certainement 
sur  Theure  elles  sont  maintenant  en  chemin. 

GUILLOT. 

J'entends  la  suite  d'Hielekin ,  à  mon  es- 


gnie  de  toutes  gens  ;  et  les  appel]oit-K)n  la  Mesgnie 
Henaequin  en  commun  langaige;  mais  c'estoit  la 
Mesgnie  Charles  Quint,  qui  fut  jadiz  roy  de  France. 
Quant  celuy  ix>y  et  sa  mesgnie  qui  celle  noise  fai- 
soient furent  partis,  l'escuier  vint  au  duc  Richard 
et  luy  conta  tout  TafTaire  et  le  gouvernement  que  il 
avoit  veu  de  la  mesgnie  Charles  Quint  qui  telle  nolsc 
faisoient.  Et  continuellement  venoit  celle  avanture 
en  la  forest  de  Moulineaux  près  du  chasieau,  trois 
fois  la  sepmaine.  Adonc  pensa  le  duc  Richarti  que, 
s'il  povoit^  il  sauroit  quelz  gens  c'estoient  qui  sur  la 
terre  venoient  faire  telles  assembleez  sans  sou  congié. 
Lors  assembla  de  ses  plus  prÎTez  cheTaliers  jusques 
au  nombre  de  cent  à  six  vingts  des  phis  preux  et 
bardiz  qu'il  peut  finer  en  toute  Normendie,  et  leur 
conta  comme  en  sa  terre,  jouzte  son  ehasteau  deMou- 
lineaux,en  la  forest,  advenoit  par  plusieurs  fois  à 
l'asserant  ung  roy  quiestoit  acompaignède  plusieurs 
manières  de  gens  qui  merveilleusement  grant  noise 
et  horrible  faisoient,  et  se  reposoient  dessoubzung 
arbre  qui  làestoit.  Si  leur  commanda  qu'ilz  s'armas- 
sent et  alhusent  avec  luy  guetter  et  ouyr quelz  gens 
c'estoient.  Et  les  chevaliers  i^spcoidirent  que  ti'ès 
voulen tiers  ilz  iroient  avec  luy,  et  que  pour  vivre 
ne  pour  moui-ir  ilz  ne  le  laisseroicnt.  Si  advint  que 
le  dit  Richard  sans-paour  et  ses  chevaliers  s'en  vin- 
diTnt  à  Moulineaux,  et  là  firent  dcdcns  la  forest 


74 


Mien  ensiant,  qui  vient  devant 
Et  mainte clokete  sonnant; 
Si  croi  bien  que  soient  chi  près. 

leur  embuftclie  jouxte  «t  joignanl  de  Tarbrc  toubz 
lequel  le  roy  et  sa  messie  s'arrestoient.  Et  inconli- 
nant  comme  à  heure  d'entre  chien  et  leo,  à  TaTes- 
pranti  ilz  Yontooyr  une  si  trèsgrant  noise  et  si  hor- 
rîble  que  moiTeiilesy  et  veirent  comme  deux  hommes 
pi'indrenl  ung  drap  de  plusieurs  couleurs,  se  leur 
sembloit,  que  ilz  estendirent  sur  la  terre  et  ordon- 
nèrent par  sièges  comme  sUlz  vouloient  ordonner 
siège  royal .  Et  puis  après  veirent  venir  ung  roy  acom- 
paigné  de  plusieurs  manières  de  gens,  qui  merveil- 
leusement giunt  noise  et  espovan table   faisoient. 
Ccluy  roy  se  seoit  en  siège  royal,  et  là  le  saluoient 
et  servoient  ses  gens  comme  roy  :  mais   tous  les 
chevaliers,  gens  du  duc  Richard,  eurent  si  très  grant 
fi'éeur  et  horreur  de  paour  qu'ilz  s'enfuyrent  çàet  là 
et   laissèrent  le  duc  Richard  tout  seul.  Adonc  le 
duc  Richard  vit  que  tous  Ma  chevaliers  s'en  estoient 
fuys  sans  arroy  comme  gens  esperdus,  si  dist  en  son 
cueur  que  jà  repi'ochc  ne  luy  serait  qu'il  s*en  fust 
enfuy  -,  mais  voit  que  le  roy  estoit  assiz  sur  le  drap 
en  siège  royal  avec  sa  mesgnie  dessoubz  le  grant 
arbre.  Adonc   le  duc  Richard  sans-paour  sault  à 
deuxpiez  sur  le  drap,  et  dist  au  roy  qu'il  le  conjure 
de  par  Dieu  qu'il  luy  die  qui  il  est,  et  qu'il  vient 
quérir  sur  sa  terre,  et  quelz  gens  sont  avec  luy.  Et 
lors  le  roy  Charles  Quint  et  toute  sa  mesgnie,  quant 
ilz  8C  voient  ainsi  contrains  de  par  Dieu  et. conjurez 
de  dire  qui  il  est  et  quelz  gens  ce  soot  avec  luy,  lors 
dit  au  duc  Richaixi  :  «  Je  suis  le  roy  Charles  Quint 
«  de  France,  qui  de  ce  siècle  suis  trespassé,  et  fais 
a  ma  pénitancc  des  péchez  que  j'ay  iais  en  ce  monde; 
«  et  icy  sont  les  âmes  des  chevaliers  et  autres  gens 
«  qui  me  servoient,  lesquels  par  les  déméiites  de 
«  leurs  péchez  font  leur  pénitance.  »  —  «  Où  allez- 
«  vous?»  dist  le  duc  Richard.  Dit  le  roy:  «Nous  allons 
m  nous  combaU*esur  les  mescréans Sarrasins  et  amcs 
«  danneez  pour  nostre  pénitancc  faire.  »  Or  dit  le 
duc  Richard  :  «Quant  revendrez-vous?  ■  Dit  le  roy  : 
m  Nous  revendrons  environ  l'aube  du  jour,  et  toute 
«  nuyt  nous  combatrons  àeulx.  Laisse-nous  aller.» 
—  «  Non  fcray ,  dit  le  duc  Richard  ;  car  pour  vous 
«  aider  à  combatre  veuil-je  aller  avec  vous.  »  Or  dit 
le  roy  :  «  Pour  quelque  chose  que  tu  voies  ne  laisse 
«  aller  ce  drap  sur  quoy  tu  es  ,  et  le  lien  bien.  »  — 
«  Siferay-je,ditle  duc  Richard.  Or  partons.  »  Adonc 
partirent  1%  dit  Richard  sans-paour,  Charles  Quint 
et  sa  mesgnie  faisans  grant  noise  et  tempes  te  ;  et 
comme  vint  à  heure  de  mynuyt,  ledit  Richard  ouyt 
sonner  une  cloche  comme  à  une  abbaye  ;  et  lors  de- 
manda où  c'estoil  que  la  cloche  aonnoit  et  en  quel 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 

cient ,  qui  vient  devant  en  sonnant  mainle 
clochette.  Je  crois  bien  qu'ils  sont  ici  près. 


pals  ilz  estoient.  Et  le  roy  luy  dit  que  c'estoient  ma- 
tines qui  sonnoient  en  Téglise  de  saincte  Katherine 
du  mont  Sinay  •  Et  le  duc  Richard,  qui  de  tout  temps 
avoit  acoustumé  d'aller  à  l'église,  dit  au  roy  qu'il 
y  vouloit  aler  ouyr  matines.  Lors  le  roy  dist  au 
duc  Richai'd  :  «  Tenez  ce  paon  de  ce  diap,  et  ne 
«  laissez  point  que  tous  jours  vous  ne  soicz  dessus, 
«  et  allez  à  l'église  prier  pour  nous,  et  puis  au 
«  retourner  nous  vous  revendix>ns  quérir.  »  Lors 
vint  le  duc  Richard  à  tout  son  paon  de  drap  que 
le  roy  luy  avoit  baille,  et  entra  en  l'église  de  sainclc 
Katherine  du  Mont  Sinay;  et  quand  il  eut  son 
oroison  finée,  il  tourna  parmi  l'église,  et  là  vit  de 
monlt  belles  richesses  et  de  monlt  belles  reliques 
et  merveilleuses  choses,  comme  de  carquans  et  au- 
tres ferremens  de  prisonniers.  Et  ainsi  comme  il  vint 
à  entrer  en  la  chapelle  fondée  de  la  glorieuse  viei-ge 
Marie  mère  de  Dieu,  il  vit  ung  sien  chevalier,  son 
parent ,  lequel  estoit  léans  et  servoit  pour  gaigner 
sa  vie,  car  il  y  avoit  sept  ans  qu*il  estoit  prisonnier 
es  mains  des  Sarrasins  ;  mais  ung  religieux  de  l'é- 
glise l 'avoit  pleigé  de  tenir  prison  léans.  Et  adone 
le  duc  Richard  vint  à  luy  et  luy  demanda  comme  il 
le  faisoit  et  de  quoy  il  servoit  léans.  Et  adonc  le  che- 
valier respondit  au  duc  Richainl  qu'il  y  avoit  sept 
ans  passez  que  il  avoit  esté  prins  en  la  bataille  des 
Sarrasins  ;  mais  ung  des  religieux  de  léans  Tavoit 
pleigé  de  tenir  prison  pour  le  servir  et  gaigner  sa 
vie,  car  il  n'avoit  par  qui  il  peust  mander  que  on  le 
déltvrast  par  rançon  ou  unghomme  pour  homme.  Et 
adonc  le  duc  Richard  luy  demanda  s'il  vouloit  au- 
cune chose  mander  à  sa  femme  et  à  ses  gens.  Et  il 
luy  dit  qu'il  se  recommandoit  à  elle.  Et  adonc  le 
duc  Richard  luy  dit  que  sa  femme  estoit  fianoée  et 
qu'elle  devoit  espouser  dedens  trois  jours,  et  il  y 
scroitf  sHl  plaisoità  Dieu,  car  il  luy  avoit  encon ve- 
nante et  promis.  Et  adonc  le  chevalier  pria  au  duc 
Richard  comme  il  dist  à  sa  femme  qu'il  vivoit  enoo- 
res.  «  Elle  ne  me  croira  pas«  »  dit  le  duc  Richai^. 
«  Si  fera,  dit  le  chevalier;  et  luy  dii*cz  pour  voir  en 
«  icelles  enseignes  que  quant  je  partiz  d'elle  à  venir 
«  par  deçà  en  bataille  où  je  fus  prins,  que  l'anel  de 
«  son  doy  .dont  l'espousay,  je  le  partyz  en  deux 
«  pièces  dont  une  partie  luy  dcrooura,  et  j'ay  l'autre 
«  que  veez  cy ,  que  vous  luy  portei'ez  pour  enseignes.  » 
— -  «  Or  bien,  dit  le  duc  Richard^  ainsi  sera  fait,  et 
«  luy  diray  au  sourplus,  se  Dieu  plaist,  que  je  met- 
«  tray  peine  à  vostre  délivrance.  »  Et  ainsi  comme 
le  chevalier  demandoit  au  duc  Richard  qui  léans 
l'avoit  amené,  et  comme  il  y  estoit  venu,  et  quant 


AU  MOYKlf-AGE. 


75 


LA   GROSSE  FEME. 

Venrom  dont  les  fées  après? 

GUILLOS. 

Si  iu*aU  Diex ,  je  croi  c'oïl. 


il  parti  du  pals,  et  comme  il  retoumeroiti  si  bricf 
comme  il  ditoit  et  aussi  parlpient  de  plusieurs  choses 
ensemble  comme  à  la  fin  de  matines.  Après  ces  cho- 
ses parleez  le  duc  Richard  ouyt  et  entend  venir  le 
roy  et  sa  mesgnie,  si  prend  congié  au  chevalier  et 
ist  hors  de  l'église  saincte  Kalherine  du  mont  Sinay, 
et  treuve  le  roy  et  sa  mesgnie  qui  s'en  venoient  si 
ti-availlez,  si  batus  et  si  navrez  que  a  merreilles.  Et 
lors  le  duc  Richard  prent  son  paon  de  drap  et  sault 
avec  le  roy  Charles  Quint  et  sa  mesgnie,  et  s^en  vin- 
drent  singlant  comme  vent  et  tempeste.  £t  quant 
Tint  aussi  comme  à  l'aube  du  jour  le  duc  se  aplomma 
pour  dormir»  qui  las  et  travaillé  estoil;  et  puis  s'es- 
veilla  et  se  trouva  au  bois  de  Moulineaux  dessoubz 
l'arbre  où  il  avoit  premier  trouve  le  roy  Charles 
Quint  et  sa  mesgnie,  sans  plus  rien  veoir  ne  trou- 
ver; et  se  trouva  tout  seul,  et  lors  mercia  Dieu  qui 
grdce  luy  avoit  donnée  d*estrc  retourné  sauvémenl. 
Adonc  le  duc  Richard   sans-paour  s*en   vint  au 
ebasleau  de  Moulineaux,  et  là  trouva  partie  de  ses 
chevaliers  qui  fuyss'en  estoient,  et  partie  en  estoient 
encores  dedens  les  bois  mucez  pour  paour  de  ce  que 
ils  avoient  veu  et  ouy  et  aussi  pour  doubte  que  leur 
seigneur,  le  duc  Richard,  ne  fust  mort.  Adonc  partit 
le  duc  Richard  de  Moulineaux  et  s'en  vint  à  Rouen; 
el  là  estoit  la  dame  qui  espouser  detoit  le  seotnd 
jour  ensuivant ,  laquelle  estoit  femme  du  chevalier 
qui  estoit  piîsonnier  et  lequel  le  duc  avoit  trouvé  en 
rëgHse  de  sainte  Katherine  du  mont  Sinay .  Lors  dit 
le  duc  k  la  dame  que  son  seigneur  de  mari  vivôit 
encores  et  qu'il  se  reeommandoit  à  elle.  Et  elle  rssu 
pondit  au  dnc  Richai*d  :  «  Sire ,   mon  seigneur  de 
«  msry  est  mort  et  enfouy  passé  a   vii.  ans,  car 
«  ceulx  qui  le  veirent  mort  le  me  ont  dit  et  tesmoi- 
«  gné  pour  vray  ;  et  ainsi  le  croy  :  Dieu  luy  face 
m  pardon  à  Tame  !  »  Adonc  print  le  duc  Richard 
sans-paour  à  couleur  muer  et  dit  :  «  Dame,  par  ma 
«  foy  !  hier  au  soir  à  myentty  t  je  le  vis  et  parlay  à 
«  luy  en  l'église  de  suinte  Katherine  du  mont  Sinay, 
«  et  vous  mande  par  moy  que  tous  l'attendez  et 
«  gardez  voslre  foy,  comme  vous  luy  promeistes  au 
m  département  de  luy,  en  icellcs  enseignes  de  Tanel 
«  de  vostre  doy  et  de  quoy  il  vous  avoit  espouséc  il 
«  fist  deux  parties,  dont  l'une  il  vous  Idlssa   et 
«  l'autre  il  emportaé  Et  pour^  ce  veuil  que  la  partie 
m  que  vous  avez,  présentement  me  Baillez.  »  Et  Ih 
dame  va  à  son  escrin  et  prent  la  partie  de  Tancl 
qu*slle  avoity  et  la  bailla  au  duc.  Et  le  duc  Richard 
la  print  et  tife  l'autre  partie  de  l'ancl  que  le  chc- 


LA    GROSSE  FEMME. 

Les  fées  viendront  donc  après? 

GUILLOT. 

9i  Dieu  m'aide,  je  crois  que  oui. 


valier  lui  avait  baillée.  Et  lors  dit  devant  la  dame 
et  tous  les  chevaliers  et  escuiers  qui  là  estoient  : 
«  Doulx  Dieu,  si  comme* c'est  vray  que  le  chevalier 
«  vit  qui  cest  anel  partyt  en  deux,  en  souvenance 
«  de  vraie  foy  de  mariage  paisse  rejoindre  préscn- 
«  tenient  !  »  Et  ainsi  fat  fait  par  le  plaisir  de  Dieu. 
Adonc  dit  la  dame  qu^elle  attendroit  son  mari  et 
seigneur,  puisque  Dieu  luy  en  avoit  donné  par  son 
plaisir  gi>àce  d'en  avoir  vraie  congnoisSance.  Et  lors 
le  duc  Richard  demanda  aux  chevaliers  qui  fuys 
s'en  estoient  que  estoient  devenus  leurs  corapai- 
gnons  ;  et  eulx ,  qui  honteux  furent ,  respondirent 
qu'ils  ne  savoient.  Adonc  les  fist  cercher  et  quérir 
parmy  le  bois,*  et  puis  leur  conta  son  aventui*e 
comme  il  avoit  trouvé  le  roy  Charles  Quint  de 
.France  et  sa  mesgnie,  et  comme-  ilz  s'en  slloient 
combaUre  aux  âmes  dsnneez  pour  leur  pénitance 
faire,  et  comme  il  s'en  alla  aveceux^  et  quant  vint 
à  mynuilil  ouyt  sonner  une  cloche  et  lors  demanda 
en  quel  pals  il  estoil  ;  et  le  roy  Charles  Quint  et  sa 
mesgnie  lui  dirent  qu'ils  estoient  sur  le  mont  Sinay 
et  que  c'cstoit  en  l'église  de  saincte  Katherine;  et 
lors  le  duc  y  alla  el  là  trouva  le  chevalier  prison- 
nier, et  quant  vint  comme  à  la  fin  de  matines,  il 
ouyt  le  roy  et  sa  mesgnie  venir,  et  print  congié  du 
chevalier,  et  issit  hors  de  l'église  et  puis  s'en  vint  à 
eulx.  Et  quant  vint  comme  à  l'aube  du  jour  le  sommeil 
le  print,  et  se  aplomma  et  puis  s'esveilla  et  se  trouva 
tout  seul  à  l'arbre  de  Moulineaux,  et  ne  sceust  que 
le  roy  Charles  le  Quint,  jadiz  roy  de  France,  et  sa 
mesgnie  estoient  devenus.  Adonc  le  duc  Richard 
sans-paour ,  en  l'honneur  de  Dieu  le  créateur  et  de 
la  glorieuse  vierge  Marie  et  de  la  glorieuse  sainte 
Katkerine  servie  eu  mont  de  Sinay,  et  pour  alléger 
la  pénitance  de  Tame  du  roy  Charles  le  Quint  et  de 
sa  mesgnie ,  Gài  monlt  de  biens  en  saincte  église,  et 
fist  faire  le  service  monll  solennellement  pour  le 
'  voy  et  sa  mesgnie  que  l'en  disoit  la  mesgnie  Chéries 
Quint,  qui  jadis  fut  roy  de  France,  comme  devant  est 
dit.  Et  aussi  le  duc  Richard  avoit  en  sa  maison  ung 
admirai  sarrasin  ,  qu'il  délivra  pour  son  chevalier 
lequel  estoit  prisonnier  es  mains  des  Sarrasins  et 
lequel  servoit  en  l'église  de  saincte  Katheiine  du 
mont  de  Sinay  pour  sa  vie  avoir  seulement,  lequel 
chevalier  fut  délivré  pour  l'admirai  sarrasin,  et  s'en 
vint  en  Normeudie,  et  fut  avec  la  dame  sa  femme 
qui  sept  ans  l'avoit  attendu ,  laquelle  se  vouloit  re- 
marier de  nouveau  quant  le  duc  Richard  luy  dit  que 
son  seigneur  vivoit,  et  par  tant  délaissa  du  tout  son 


76 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


RAINNELÉS  A   AH  AN. 

Aimilsire,  il  i  a  péril; 

Je  vauroie  ore  estre  en  maison. 

ADAIIS. 

Tais-te»  il  n*i  a  fors  qne  raison  : 
Che  sont  bêles  dames  parées. 

RAINNELÉS. 

En  non  Dieu,  sire,  ains  sont  les  fées. 
Je  m'en  vois. 

ADANS. 

Sié-toi,  ribaudiaus. 

CROQUESOS.. 

Me  siet-il  bien  li  hurepiaus? 
Qu'est-che?n*i  a-il  chi  autrui? 
Mien  ensient»  dechéus  sui 
En  che  que  j'ai  trop  demouré , 
Ou  eles  n*on  (sic)  point  chi  esté. 
Dites-me  »  vielles  reparée , . 
A  chi  esté  Morgue  li  fée , 
Ne  ele  ne  se  compaignie? 

DAME  D09GE. 

Nenil  voir,  je  ne  les  vi  mie  : 
Doivent-eles  par  chi  venir? 

CROKESOS. 

Oïl  »  et  mengier  à  loisir , 
Ensi  c'on  m'a  fait  à  entendre. 
Chi  les  me  convenra  a  tendre. 

RIKECE. 

A  !  cui  ies-tu ,  di ,  barbusUn? 

CROEESOS. 

Qui?jou? 


nouTeau  espouz  ou  (lancé ,  et  attendit  son  loyal 
seigneur,  et  vesquiiH^nt  plus  longuement  ensemble.» 
Les  Cronîques  de  Normendie  imprmeet  et  acampUes 
à  Rouen  le  quatortième  jour  de  may  mil,  cote,  qua- 
ire-vingit  et  sept,  etc.  in-folio^  chapitre  Ivii,  (cuillc 
signée  ciiî* 

Le  passage  suivant,  écrit  en  patois  qui  approche 
du  flamand,  nous  semble  aussi  contenir  une  allu- 
sion à  Hellequin  : 

Syggear,  or  eiconl^,  que  Dex  vos  sot  amis 

Van  Tui  de  sinte  glore  qui  en  de  croc  Ton  mis  ! 

Assës  \'vfi%  oît  van  Gcrbert,  van  Gerin , 

Van  Willeme  d'Orenge  qni  valt  de  cicf  baiclin ,  * 

Van  conte  de  Bouloigae ,  van  conte  Hoillequin 

El  van  Promont  de  Lens ,  van  son  fil  Fromondin , 

Van  Karlemaine  d'Aïs,  van  son  pire  Paipin  ; 

Mais  jo  dira  bians  mos  qni  bien  dot  cslre  cmprin. 

Le  ver  islrontbien  fat ,  il  ne  sont  pas  frnrins, 


RAINNELET  A  ADAM. 

Hélas  !  sire»  il  y  a  péril  ;  je  voudrais  main- 
nant  être  en  (ma  )  maison. 

ABAM. 

Tais-toiy  il  n'y  a  que  raison  :  ce  sont  belles 
dames  parées. 

RAWNELET. 

Au  nom  de  Dieu  »  sire ,  mais  ce  sont  les 
fées.  Je  m'en  vais. 

ADAM. 

Assieds-toi ,  petit  ribaud. 

CROQUESOS. 

Me  va-t-îl  bien  le  chapeau?  qu'est-ce?  n*y 
a-t-il  ici  personne  autre?  à  mon  avis,  je 
suis  déçu  en  ce  que  j'ai  trop  tardé ,  ou  elles 
n'ont  point  été  ici.  Dites-moi,  vieille  réparée,. 
Morgue  la  fée  a-tp^Ue  été  ici,  elle  et  sa  com- 
pagnie ? 


DAME  DOUCE. 

Nenni  vraiment,  je  ne  les  vis  pas  :  doivent- 
elles  venir  par  ici  ? 

GROQUESOS. 

Oui,  et  manger  à  loisir,  ainsi  qu'on  me  Ta 
fait  entendre.  Ici  me  les  faudra-t-ii  attendre. 

RIKECE. 

A  qui  es-tu»  dis»  homme  d'armes. 

GROQUESOS. 

Qui?  moi? 


Ains  sont  de  bons  estuirea,  ai  coin  dist  li  eacrtns  i 

Ce  ftt  van  Rovisan  qne  de  tans  fa  suerins, 

Que  d'alosete  cante  van  soir  et  van  matin, 

Le  los  ele  est  kiie.  ce  fn  à  pal  eslîns, 

Por  aler  lour  Noevile  le  castd  asalir  ; 

Le  vile  sont  stonmie  là  jns  en  ce  gardios, 

Flamenc  se  sont  sanllé  plus  de  tros  fies  .si  « 

Maqnesai  Kaqainoghe  et  se  niés  Boidckia 

Et  Hnes  Aadenare  et  Simon  Moassckin , 

Riqueiore  dn  Pré  et  Wistasse  Stilb 

El  Vinçant  de  B|irbier  .i .  antre  Roclin , 

Et  si  vint  Esconarl  coarant  sor  se  patin, 

.J.  antre  Sparoarè  Gilcbert  Dierekin, 

El. tout  le  bocardent  cascnn  dist  esqniclîn. 

Si  fa  escaavcçant  Willeme  Scooelin , 

E  si  fu  Hondremarc  .i.  antre  Claicqnin; 

Qac  parent  de  Qnemnzc  et  qne  l'Armant  cousin 

il  furent  bien  tros  mile,  ce  Icsmoignc  l'escrîn. 

(Manuscrit  du  Roi,  supplément  Transis,  n?  184, 
folio  3 1 3  recto,  colonne  3,  v.  31 .) 


AU   MOYEN-AGE. 


77 


RIKECË* 

Voire. 

CROKBSOS. 

Au  roy  HeUekm, 
Qui  chi  m'a  tramis  en  mesage 
A  me  dame  Morgue  le  sage , 
Que  me  sire  aime  par  amour  : 
Si  Tateuderai  chi  entour. 
Car  eles  me  misent  clii  Heu. 

RIKECE. 

Séés-vottS  dont,  sire  courlieu. 

CROKBSOS. 

Voientiers,  tant  qu'eles  venront. 
O!  vés-leschi! 

RIKIERS. 

Voirement  sont  : 
Pour  DicUf  or  ne  parions  nul  mot. 

HORGUE. 

A  !  bien  viegnes-tu^  Croquesot  1 
Que  fait  tes  sires  Hellequins? 

CROKESOS. 

Dame ,  que  vostres  amis  6ns  ; 
Si  vous  salue.  1er  de  lui  mui. 

MORGUE. 

Diex  bénéie  vous  et  lui  ! 

•    CROKESOS. 

Dame ,  J[)esoigne  m'a  carquie 
Qu'il  veut  que  de  par  lia  vous  die  ; 
Si  l'orrés  quant  il  vous  plaira. 

MORGUE. 

Croquesot,  sié-te  .j.  petit  là. 
Je  t'apelerai  maintenant. 
Or  chè ,  Maglore,  aies  avant; 
Et  vous  y  Arsile  »  d'après  li , 
Et  je  méismes  serai  chi 
Encoste  vous  en  che  debout. 

MAGIORE. 

Vois,  je  sui  assie  de  bout 
Où  on  n'a  point  mis  de  coutel. 

MORGUE. 

Je  sai  bien  que  j'en  ai  .j.  bel. 

ARSILE. 

Et  joH  aussi. 

'  HAGLORE. 

Et  qu'es-che  à  dire? 
Que  nul  n'en  i  a?  Sui-je  li  pire? 
Si  m'ait  Diex ,  peu  me  prisa 
Qui  estavli  ni  avisa 
Que  toute  seule  à  coutel  faille. 


RIKECE. 

(Oui)  vraiment. 

GROQUESOS. 

Au  roi  Hellequin,  qui  m'a  envoyé  en  mes- 
sage ici  à  ma  dame  Morgue  la  sage,  que  mon 
seigneur  aime  par  amour.  Je  l'attendrai  ici 
à  l'entour,  car  elles  me  mirent  ici  lieu  (de 
rendez-vous). 

RIKECE. 

Asseyez-vous  donc ,  sire  courrier. 

CROQUESOS. 

Volontiers,  tant  qu'elles  viendront.  Oh! 
les  voici  ! 

RIQUIER. 

Vraiment ,  ce  sont-elles.  Pour  Dieu ,  ne 
disons  mot. 

MORGUE. 

Ah!  s(fis  le  bien-venu,  Croquesos!  Que 
fait  ton  seigneur  Hellequin  ? 

CROQUESOS. 

Dame ,  il  est  votre  ami  sincère.  Il  vous  sa- 
hie.  Hier  de  lui  je  |)artis. 

MORGUE. 

Que  Dieu  bénisse  vous  et  lui  ! 

CROQUESOS. 

Dame ,  il  m'a  chargé  d'une  commission 
qu'il  veut  que  je  vous  dise  de  sa  part  ;  vous 
l'entendrez  quand  il  volts  plaira. 

MORGUE. 

Croquesos,  assieds-toi  un  peu  là,  je  t'ap- 
pellerai tout  à  l'heure!  Or  çà,  Maglore,  allez 
avant;  et  vous,  Arsile,  après  elle,  et  moi- 
même  je  serai  ici  à  côté  de  vous  dans  ce 
,  coin. 

MAGLORE. 

Vois,  je  suis  assise  en  ce  coin  où  l'on  n'a 
point  mis  de  tapis  (petite  couverture) 

MORGUE. 

Je  sais  bien  que  j'en  ai  un  beau. 

ARSlLE. 

Et  moi  aussi. 

MAGLORE. 

Et  qu'est-ce  à  dire?  qu'il  n'y  en  a  pas? 
Suis-je  la  pire? Si  Dieu  m'aide,  il  me  prisa 
peu  celui  qui  établit  et  fut  d'avis  que  toute 
seule  je  serais  sans  tapis. 


78 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


MORGUE. 

Dame  Maglore ,  ne  vous  caille  ; 
Car  nous  dechà  en  avons  deus. 

MAGLORB. 

Tant  est  à  mi  plus  grans  li  deus 
Quant  vous  les  avés  »  et  je  nient. 

*    ARSILE. 

.Ne  VOUS  caut,  dame;  ensi  avient; 
Je  cuit  c'on  ne  s'en  donna  garde. 

MORGUE. 

Bêle  douche  compaigne ,  esgarde 
Que  chi  fait  bel  et  cler  et  net. 

ARSILE. 

s* est  drois  que  cbiex  qui  s'entremet 
De  nous  appareiUier  tel  lieu 
Ait  biau  don  de  nous. 

MORGUE. 

Soit ,  par  Dieu  ! 
Hais  nous  ne  savons  qui  cbiex  est. 

CROKBSOS. 

Dame ,  anchois  que  tout  che  fust  prest, 
Ving-Je  chi  si  que  on  metoit 
Le  taule  et  c'on  appareilloit  y 
Et  doi  clerc  s'en  entremetoient  ; 
S'oï  que  cbes  gens  apeloient 
L'un  de  cbes  deus  Riquece  Aurri, 
L'autre  Adan  filz  maistre  Henri  ; 
S'estoit  en  une  cape  cbiex. 

ARSILE. 

S'est  bien  drois  qu'i  leur  en  soil  miex , 
£t  que  cbascune  .i.  don  i  mèche  : 
Dame,  que  doorés-vous  Riqueche? 
Commenchiés. 

MORGUE. 

Je  li  doins  don  gent  : 
Je  vœil  qu'il  ait  plenté  d'argent  ; 
Et  de  l'autre  vœil  qu'il  soit  teus 
Que  che  soit  li  plus  amoureus 
Qui  soit  trouvés  en  nul  paï's. 

ARSILE. 

Aussi  vœil-je  qu'il  soit  jolis 
Et  bons  faiseres  de  canchons. 

MORGUE. 

Encore  faut  à  l'autre  .j.  dons. 
Commenchiés. 

ARSICB. 

Dame,  je  devise 
Que  toute  se  marchéandise 
Li  viegne  bien  et  montcplit. 


MORGUE. 

Dame  Maglore,  ne  vous  inquiétez  pas; 
car  nous  deçà  nous  en  avons  deux. 

MAGLOREk 

Mon  deuil  en  est  d'autant  plus  grand  que 
vous  les  avez  et  que  je  n'en  ai  pas. 

ARSILE. 

Ne  vous  tourmentez  pas»  dame;  il  advient 
ainsi;  je  pense  qu'on  ne  s'en  donna  garde. 

MORGUE. 

Belle  douce  compagne,  regarde  comme 
il  fait  ici  bel  et  clair  et  net. 

ARSILE. 

Il  est  justice  que  celui  qui  se  mêle  de  bous 
préparer  (un)  tel  lieu  ait  beau  don  de  nous. 

MORGUE. 

Soit,  par  Dieu!  mais  nous  nous  ne  savons 
qui  celui-ci  est. 

CROQUBSOS. 

Dame ,  avant  que  tout  ceci  fût  prêt ,  je 
vins  ici  pendant  que  l'on  mettait  la  table  et 
qu'on  se  préparait ,  et  deux  clercs  s'en  mê- 
laient. J'entendis  ainsi  que  ces  gens  appe- 
laient l'un  de  ces  deux  Riquece  Aurri,  l'autre 
Adam  fils  de  maître  Henri.  Celui-ci  était  en 
cape. 

ARSILE. 

Il  est  bien  justice  qu'il  leur  en  soit  mieux, 
et  que  chacune  y  mette  un  don  :  dame,  que 
donn^ez-vous  à  Riquece?  Commencez. 

MORGUE. 

Je  lui  donne  gentil  don  :  je  veux  qu'il  ait 
abondance  d'argent;  quant  à  Fautre,  je  veux 
qu'il  soit  tel  que  ce  soit  le  plus  amoureux 
qui  soit  trouvé  en  aucun  pays. 

ARSILE. 

Aussi  veux-je  qu'il  soit  gai  et  bon  faiseur 
de  chansons. 

MORGUE. 

Il  faut  encore  un  don  à  Tâutre.  Commen- 
cez. 

ARSILE. 

Dame,  je  décide  que  sa  marchandise  lui 
vienne  à  bien  et  multiplie. 


AU   H0TEN-:4GE. 


79 


MORGUE. 

Dame,  or  ne  faites  tel  despit 
Qu'il  n  aient  de  vous  aucun  bien. 

MÂ6L0RE. 

De  mi  certes  n'arontril  nient: 
Bien  doivent  Talir  à  don  bel 
Puis  que  f  ai  fali  à  coutel. 
Honnis  soit  qui  riens  leur  donra  ! 

MORGUE. 

A  !  dame»  che  n'avenra  jà 
Qu'il  n'aient  de  vous  coi  que  soit. 

MAGLORE. 

Bêle  dame,  s'il  vous  plaisoit» 
Qrendroit  m'en  dfeporteriés. 

MORGUE. 

Il  convient  que  vous  le  fachiés. 
Dame,  se  de  rien  nous  amés. 

MAGLORE. 

Je  di  que  Riquiers  soit  pelés 
Et  qu'il  n'ait  nul  cavel  devant. 
De  l'autre  qui  se  va  vantant 
D'aler  à  l'escole  à  Paris, 
Yœil  qu'i  soit  si  atruandis 
En  le  compaignie  d'Arras» 
Et  qu'il  s'ouvlit  entre  les  bras 
Se  feme,  qui  est  mole  et  tenre. 
Et  qu'il  perge  et  hache  l'aprenre 
Et  mèche  se  voie  en  respit. 

ARSIliE. 

Âimi!  dame,  qu'avés-vous  dit? 
Pour  Dieu  I  rapelés  ceste  cose. 

MAGLORE. 

Par  l'ame  où  U  cors  me  répose  I 
Il  sera  ensi  que  je  di. 

MORGUE. 

Certes,  dame,  che  poisemi: 
Mout  me  repenc,  mais  je  ne  puis, 
Conques  hui  de  riens  vous  requis. 
Jecuidoie  parches  dens  mains 
Qu'il  déussent  avoir  au  mains 
Ghascuns  de  vous  .i.  bel  jouel. 

MAGLORE. 

Ains  comperront  chier  le  coutel 
Qu'il  ouviierent  chi  à  mètre . 

MORGUE. 

Croquesot  ! 

CROKESOS. 

Dame? 

MORGUE. 

Se  t'as  lettre 


MORGUE. 

Dame,  maintenant  ne  faites  tel  dépit  qu'ils 
n'aient  de  vous  aucun  bien. 

m 

MAGLORE. 

De  moi  certainement  n'auront-ils  rien  :  ils 
doivent  bien  ne  pas  avoir  de  beaux  dons 
puisque  je  n'ai  pas  eu  de  tapis.  Honni  soit 
qui  leur  donnera  quelque  chose  ! 

MORGUE. 

Ah  !  dame,  il  n'adviendra  pas  qu'ils  n'aient 
de  Vous  quoi  que  ce  soit. 

MAGLORE. 

Belle  dame,  s'il  vous  plaisait,  maintenant 
vous  m'en  dispenseriez. 

MORGUE. 

U  faut  que  vous  le  fassiez,  dame,  si  vous 
nous  aimez  le  moins  du  monde. 

MAGLORE. 

Je  dis  que  Riquier  soit  pelé  et  qu'il  n'ait 
nul  cheveu  devant.  Quant  à  l'autre  qui  se  va 
vantant  d'aller  à  l'école  à  Paris,  je  veux  qu'il 
soit  acoquiné  avec  la  compagnie  d'Arrâs,  et 
qu'il  s'oublie  entre  les  bras  de  sa  femme,  qui 
est  molle  et  tendre,  et  qu'il  perde  et  laisse 
l'étude,  et  qu'il  mette  son  voyage  en  répit. 


ARSILE. 

Hélas  !  dame,qu'avez-vous  dit?PourDieu  ! 
rétractez  cette  chose. 

MAGLORE. 

Pnrl'ame  qui  repose  en  mon  corps  I  il  sera 
ainsi  que  je  dis. 

MORGUE. 

Certes,  dame,  cela  m'attriste  :  je  me  repens 
fort,  mais  je  n'y  puis  rien,  de  vous  avoir 
requise  de  quelque  chose  aujourd'hui.  Je 
pensais  par  ces  deux  mains  qu'ils  dussent 
avoir  au  moins  chacun  un  beau  joyau  de 
vous.  .    . 

MAGLORE. 

Au  contraire  ils  payeront  cher  le  tapis 
qu'ils  oublièrent  de  mettre  ici. 

MORGUE. 

Croquesos  I 

CROQUESOS. 

Dame? 

MORGUE. 

Situ  as  lettre  ou  quelque  chose  à  dire  de 


80 


THÉÂTRE 


Ne  rien  de  ton  seigneur  à  dire, 
Si  vicn  avant. 

CROKESOS. 

Diex  le  vous  mire  ! 
Aussi  avoie-je  grant  haste: 
Tenés. 

MORGUE. 

Par  foi  !  c'est  paine  waste  : 
Il  me  requiert  chaiensd'amours; 
Maisj'ai  mon  cuer  tourné  aiilours: 
Di-lui  que  mal  se  paine  emploie. 

CROKESOS. 

Aimi  !  dame,  je  n'oseroie  : 
Il  me  geteroit  en  le  mer  ; 
Nepourquant  ne  poés  amer, 
Dame,  mil  plus  vaillant  de  lui. 

MORGUE. 

Si  puis  bien  faire. 

CROKESOS. 

Dame^cui? 

MORGUE. 

I5n  demoisel  de  ceste  vUe 

Qui  est  plus  preus  que  lex  .c.  mile 

Où  pour  noient  nous  traveillons. 

CROKESOS. 

Qui  est-il? 

MORGUE. 

Robers  Soumeillons, 
Qui  set  d'armes  et  du  cheval  ; 
Pour  mi  jouste  amont  et  aval 
Par  le  païs  à  taule-ronde  *. 
Il  n'a  si  preu  en  tout  le  monde, 
Ne  qui  s'en  sache  miex  aidier  ; 
Bien  i  parut  à  Mondidier, 
S'il  jousta  le  miex  ou  le  pis. 
Encore  s'en  dieut-il  ou  pis» 
Ensespauleset  ens  es  bras. 

CROKESOS. 

Est-che  nient  uns  à  uns  vers  dras 
Roiiés  d'une  vermeille  roie? 


*  Elspéce  de  tournoi  sur  lequel  on  peut  consul- 
ter mon  Tristan,  t.  II,  p.  185, 186;  et  la  Storia  ed 
Analisi  degU  antichi  romanii  di  Cavalleria  e  dei 
poemi  romanxeschi  d'Italia  del  dottore  Giulio  Fer- 
rario.  Milano  dalla  tipograiia  delP  autore  m.  dccc. 
XXVIll-XXÏX,  quatre  volumes  in-8«,  t.  Il,  p.  82- 
84.  Voyez  aussi  rues  générales  sur  les  tournois  et 
la  Table-Ronde,  —  Histoire  de  C  Académie  royale  des 
Inscriptions  et  Belles-lettres,  t.  XYIII,  p.  31 1*315. 


FRANÇAIS 

de  la  part  de  ton  seigneur,  viens  avant. 

CROQUBSOS. 

Dieu  vous  en  récompense  !  aussi  avais-je 
grande  hâte  :  tenez. 

MORGUE. 

Par  (ma)  foi  !  c'est  peine  perdue  :  il  me 
requiert  céans  d'amoiu*  ;  mais  j'ai  tourné  mon 
cœur  ailleurs  :  dis-lui  qu'il  emploie  mal  sa 
peine. 

CROQUESOS. 

Hélas  !  dame,  je  n'oserais  :  il  me  jetterait 
dans  la  mer;  néanmdns  vous  ne  pouvez 
aimer,  dame,  personne  qui  vaille  plus  que 
lui. 

MORGUE. 

Je  le  puis. 

CROQUESOS. 

Dame,  qui? 

MORGUE. 

Un  damoiseau  de  cette  ville  qui  est  plus 
preux  que  cent  mille  où  nous  travaillons 
pour  rien. 

CROQUESOS. 

Qui  est-il? 

MORGUE. 

Robert  Soumeillons,  qui  sait  d'armes  et  du 
cheval;  il  joute  amont  et  aval  par  le  pays 
aux  tables-rondes.  Il  n'y  a  si  preux  dans  le 
monde  entier,  ni  qui  sache  mieux  se  tirer 
d'affaire .  Il  y  parut  bien  à  Monldidier ,  s'il  jou- 
ta le  mieux  ou*le  pire.  Il  s'en  ressent  encore 
à  la  poitrine,  aux  épaules  et  aux  bras. 


CROQUESOS. 

N'est-ce  pas  un  (damoiseau)  aux  habits 
de  couleiu*  verte  rayés  d'une  raie  rouge? 


Il  y  avait  à  Bourges  un  ordre  de  cheTalerie  inti- 
tulé de  la  Table-Ronde,  Il  fut  institué  entre  des  prin- 
cipaux bourgeois  de  la  Tille,  au  mois  de  mai  1486, 
au  nombre  de  quatorze  et  un  cbef.  Le  premier  chef 
fut  Jean  de  Cucbamois.  Voyez  Recveil  des  anti- 
qvitet  et  privilèges  de  la  ville  de  Bourges  et  deplv- 
sievrs  autres  Filles  capitales  du  Royaume,  Par  lean 
Chcnu«  A  Paris,  cbez  Nicolas  Buon,  m.dc.xxi,  in-4^, 
fol.  179. 


AU   MOYEN- AGE. 


81 


HORGUE. 

Ne  plus  ne  mains. 

CROKESOS. 

Bien  le  sa  voie. 
Mesire  en  est  en  jalousie. 
Très  qu'il  jousta  à  l'autre  fie 
En  ceste  vile,  ou  marchié  droit. 
De  vous  et  de  lui  se  vanloit. 
Et  tantost  qu'il  s'en  prist  à  courre , 
Hesires  se  mucha  en  pourre 
Et  fist  sen  cheval  le  gambet , 
Si  que  caîr  fist  le  varlet 
Sans  assener  sen  compaignon. 

MORGUE. 

Par  foi  !  assés  le  dehaignon  ; 
Nonpruec  "  me  sanle-il  trop  vaillans  > 
Peu  parliers  et  cois  et  chelans, 
Ne  nus  ne  porte  meilleur  bouque. 
Li  personne  de  lui  me  touque 
Tant  que  je  l'amerai,  que-vau-che? 

ARSILE. 

Le  cuer  n'avés  mie  en  le  cauche , 
Dame ,  qui  pensés  à  tel  home  : 
Entre  4e  Lis  voir  et  le  Somme 
N'a  plus  faus  ne  plus  buhotas , 
Et  se  veut  monter  seur  le  tas 
Tantost  qu'il  repaire  en  un  lieu. 

MORGUE. 

S'est  teas? 

ARSILE. 

C'est  mon. 

MORGUE. 

De  le  main  Dieu 
Soie-jou  sainnie  et  bénite  ! 
Meut  me  tieng  ore  pour  de^pite 
Quant  pensoie  à  tel  cacoigneur, 
Et  je  laissoie  le  gringneur 
Priiiche  qui  soit  en  faërie. 

ARSILE. 

Or  estes-YOUS  bien  conseillie , 
Dame ,  quant  vous  vous  repentes. 

MORGUE. 

Croqaesot  ! 

CROKESOT. 

Madame? 


MORGUE. 

Ni  plus  ni  moins. 

CROQUESOS. 

Bien  le  savois.  Monseigneur  en  est  jaloux, 
depuis  qu'il  vint  Tautre  fois  en  cette  ville, 
droit  au  marché.  (Le  damoiseau)  se  vantait 
sur  votre  compte  et  sur  le  sien,  et  tantôt  qu'il 
se  prit  à  courir,  monseigneur  se  cacha  dans 
la  poussière  et  fit  buter  son  cheval,  tellement 
qu'il  fit  cheoir  le  jeune  homme  sans  attein- 
dre son  compagnon. 


MORGUE. 

Par  (ma)  foi  !  nous  le  dédaignons  assez  ; 
cependant  il  me  paraît  beaucoup  valoir,  être 
peu  parleur,  et  tranquille  et  discret,  per- 
sonne ne  porte  meilleure  bouche.  Sa  per- 
sonne me  touche  tant  que  je  Taimerai.  A 
quoi  bon  cela? 

ARSILE. 

Vous  n'avez  pas  le  cœur  dans  la  chausse, 
dame ,  vous  qui  pensez  à  (un)  tel  homme  : 
vraiment  entre  la  Lys  et  la  Somme  il  n'y  a 
plus  faux  ni  plus  trompeur,  et  il  veut  jouir 
d'une  femme  aussitôt  qu'il  vient  dans  uA 
lieu. 

MORGUE. 

Est-il  tel? 

ARSILE 

C'est  la  vérité. 

MORGUE. 

De  la  main  de  Dieu  soi&-je  signée  et  bénite! 
je  me  tiens  maintenant  pour  très  méprisable 
quand  (je)  pensais  à  un  pareil  trompeur ,  et 
je  laissais  le  plus  grand  prince  qui  soit  en 
féerie. 


ARSILE. 

Vous  êtes  bien  conseillée,  dame,  mainte- 
nant que  vous  vous  repentez. 

MORGUE. 

Groquesos  ! 

CROQUESOS. 

Madame  ? 


Et  celé  qui  m'icri  à  corage , 
Prm»c  <{a'elc  aott  de  hint  ptragc , 


S'iert  mi  feme  et  jou  tes  maris. 

[Roman  du  comte  de  Poitiers,  Paris,  SilTCSlrc» 
]831,in-8o,  p.  53,  v.  1374.) 

6 


82 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


MORGUE. 

AmisU's 
Porte  ten  segnieur  de  par  mi. 

CRO&ESOS. 

Madame ,  je  vous  en  merchi 
De  par  men  grant  segnieur  le  roy. 
Dame ,  qu'est-che  la  que  je  voi 
En  chele  roée?  Sont-che  gens? 

UORGCE. 

Nonil  9  ains  est  esamples  gens , 
Et  cbele  qui  le  roe  tient 
Chascune  de  nous  apartient; 
Et  s'est  très  dont  qu'ele  fu  née , 
Muiele,  sourde  et  avulée. 

GRORESOS. 

Comment  a-ele  à  non  ? 

MORGUE. 

Fortune. 
Ele  est  à  toute  riens  commun» 
Et  tout  le  mont  tient  en  se  main  ; 
L'un  faitpovre  hui ,  riche  demain; 
Ne  point  ne  set  cui  ele  avanchc. 
Pour  chou  n'i  doit  avoir  fianche 
Nus,  tant  soit  haut  montés  en  roche 
Car  se  chele  roe  bescoche , 
'  Il  le  convient  descendre  jus. 

GRORESOS. 

Dame ,  qui  sont  chil  doi  lassus 
Dont  chascuns  sanle  si  grans  sire  ? 

MORGUE. 

Il  ne  fait  mie  bon  tout  dire  : 
Orendroit  m'en  déporterai. 

MAGLORE. 

Croquesot ,  je  le  le  dirai. 
Pour  chou  que  courechie  sui , 
Huimais  n*espargnerai  nului  ; 
Je  n'i  dirai  huimais  fors  honte  : 
Chil  doi  lassus  sont  bien  du  conte , 
Et  sont  de  le  vile  signeur; 
Mis  les  a  Fortune  en  honneur  : 
Chascuns  d'ans  est  en  sen  lieu  rois. 

CROKESOS. 

Qui  sont-il? 

MAGLORE. 

C'est  sire  Ermenfrois , 
Crespins  et  Jaquemes  Louchars. 

I  CRORESOS. 

Bien  les  connois ,  il  sont  escars. 

MAGLORE. 

Au  mains  regnent-il  maintenant , 


MORGUE. 

Fais  des  amitiés  à  ton  seigneur  de  ma  part. 

CROQUESOS. 

Madame,  je  vous  en  remercie  de  par  mon 
grand  seigneur  le  roi.  Dame,  qu'est-ce  que 
Je  vois  dans  cette  roue?  Sont-ce  (des)  gens? 

MORGUE. 

Nenni ,  mais  c'est  une  belle  allégorie  »  et 
celle  qui  tient  la  roue  appartient  à  chacune 
de  nous;*  elle  est  depuis  qu'elle  fut  née, 
muette ,  sourde  et  aveugle. 

CROQUESOS. 

Comment  a-t-elle  nom  ? 

MORGUE. 

Fortune.  Elle  est  commune  à  toute  chose 
et  tient  tout  le  monde  en  sa  main  ;  (elle)  fait 
l'un  pauvre  aujourd'hui,  (et)  riche  demain  : 
et  Y(^  ne  sait  point  qui  elle  avance.  Pour 
cela  personne  n'y  doit  avoir  confiance ,  tant 
haut  soit-il  monté  ;  car  si  cette  roue  baisse , 
il  lui  faut  descendre  en  bas. 


CROQUESOS. 

Dame ,  qui  sont  ces  deux  là-haut  dont  cha- 
cun semble  si  grand  seigneur? 

MORGUE. 

Il  ne  fait  pas  bon  (de)  tout  dire:  ici  je  m'en 
dispenserai. 

MAGLORE. 

Croquesos,  je  te  le  diraft  Par  cela  que  je 
suis  courroucée ,  aujourd'hui  je  n'épargne- 
rai personne;  je  ne  dirai  aujourd'hui  que  du 
mal  :  ces  deux  là-dessus  sont  bien  du  compte, 
et  sont,  seigneurs  de  la  ville  ;  Fortune  les  a 
mis  en  honneur  :  chacun  d'eux  est  chez  lui 
roi. 

CROQUESOS. 

Qui  sont-ils? 

MAGLORE. 

Ce  sont  sure  Ermenfroi,  Crespin  et  Jacques 
Louchard. 

CROQUESOS. 

Bien  les  connais ,  ils  sont  avares. 

MAGLORE. 

Au  moins  règnent-ils  maintenant ,  et  leurs 


AU   MOYEN-AGE. 


81 


Et  leur  enfant  sont  bien  venant 
Qui  raigner  vauront  après  euls. 

CROKESOS. 

Liqnel? 

MA6L0RE. 

Vés-ent  chi  au  mains  deus  ; 
Ghaseuns  sieut  sen  père  drois  poins. 
Ne  sai  qai  chiex  est  qui  s'embrusque. 

CROKESOS. 

Et  chiex  antres  qui  là  trebusque. 
A-il  jà  fait  pille-ravane? 

MAGLORE. 

Non,  c'est  Thoumas  de  Bouriane 
Qui  soloitbien  estre  du  conte; 
Mais  Fortune  ore  le  desmonte 
Et  tourne  chu  dessous  deseure  : 
Pour  tant  on  li  a  courut  seure 
Et  fait  damage  sans  raison , 
Meesmement  de  se  maison 
Li  voloit-on  faire  grant  tort. 

ARSILE. 

Pechié  fist  qui  ensi  Ta  mort; 
Il  n'en  éust  mie  mestier; 
Car  il  la  laissié  son  mestier 
De  draper  pour  brasser  goudale. 

MORGUE. 

Che  fait  Fortune  qui  l'avale  : 
Il  ne  Tavoît  point  desjcrvi. 

GROl^SOS. 

Dame»  qui  est  cbis  antres  chi 
Que  si  par  est  nus  et  descaus? 

MORGUE. 

€his?  c'est  Leurins  U  Ganelans, 
Qui  ne  puet  jamais  relever. 

ARSILE. 

Dame,  si  puet  bien  parlever 
Aucune  bêle  cose  amont. 

CROKESOS. 

Dame,  volontés  me  semont 

C'a  men  segneur  tost  m'en  revoise. 

MORGUE. 

Croqnesot,  di-lui  qu'il  s'envoise 
Et  qu'il  fâche  adès  bêle  chiere, 
Car  je  li  iere  amie  chiere 
Tous  les  jours  mais  que  je  vivrai. 

CROKESOS. 

Madame,  sour  che  m'en  irai. 

MORGUE. 

Voire,  di-li  hardiement, 


cnfans  viennent  bien,  qui  voudront  régner 
après  eux. 

CROQUESOS. 

Lesquels? 

MAGLORE. 

En  voici  au  moins  deux  :  chacun  suit  son 
père  en  tous  points.  Je  ne  sais  qui  est  celui 
qui  se  cache. 

CROQUESOS. 

Et  cet  autre  qui  là  trébuche ,  a-t-il  déjà 
fait  piUe-ravane  ? 

MAGLORE. 

Mon,  c'est  Thomas  de  Bourienne  qui  avait 
coutume  d'être  du  compte;  mais  Fortune 
aujourd'hui  le  démonte  et  le  tourne  sens  des- 
sus dessous  :  pour  cela  on  lui  a  couru  dessus 
et  fait  dommage  sans  raison ,  même  de  sa 
maison  lui  voulait-on  faire  grand  tort. 


ARSILE. 

Celui  qui  ainsi  Ta  fait  mourir  fit  péché;  il 

.  n'en  eût  pas  (eu)  besoin;  car  il  a  laissé  son 

métier  de  drapier  pour  brasser  de  la  bière. 

MORGUE. 

Ce  fait  Fortune  qui  l'abaisse  ;  il  ne  l'avaft 
point  mérité. 

CROQUESOS. 

Dame ,  quel  est  cet  autre  ici  qui  est  si  nu 
et  déchaussé? 

MORGUE. 

Celui-ci?  c'est  Leurin  le  Canelaus,  qui  ne 
peut  jamais  se  relever. 

ARSILE. 

Dame,  il  peut  bien  encore  élever  quelque 
belle  chose  en  haut. 

CROQUESOS. 

Dame,  volonté  me  somme  qu'à  mon  sei- 
gneur tôt  m'en  retourne. 

MORGUE. 

Croqnesos ,  dis-lui  qu'il  s'amuse  et  qu'il 
fasse  toujours  bonne  chère ,  car  je  lui  senû 
amie  chère  tous  les  jours  que  je  vivrai. 

CROQUESOS. 

Madame,  sur  ce  m'en  irai. 

MORGUE. 

En  vérité,  dis-  (le)  lui  hardiment,  et  porte 


81 


THEATRE   FRANÇAIS 


Et  se  li  porte  clic  preseut 

De  par  mi;  tien,  boi  anchois  viaus. 

CROKESOS. 

Me  siet-il  bien  li  hielepiaus? 

DAME   DOUCE. 

Bêles  dames,  s'il  vous  plaisoit, 
Il  me  sanle  que  tans  seroit 
D*aler-ent,  ains  qu'il  ajournast. 

ARSILE. 

Ne  faisons  chi  de  séjour, 
Car  n'aGert  que  voisôns  par  jour 
En  lieu  là  où  nus  hom  trespasl  ; 
Alons  vers  le  pré  esraument. 
Je  sai  bien  c'on  nous  i  atent. 

HAGLORE. 

Or  lost  alons -ent  par  ilieuc. 
Les  vielles  femes  de  le  vile 
Nous  i  atendent. 

MORGUE. 

Est-chou  gille? 

MAGLORE. 

Vés,  Dame  Douche  nous  vient  pruec. 

DAME  DOUCE. 

Et  qu  est-ce  ore  chi,  bêles  dames? 
C'est  grans  anuis  et  grans  diffames 
Que  vous  avés  tant  demouré. 
J'ai  annuit  faite  l'^ivan-garde , 
Et  me  fille  aussi  vous  pourwarde 
Toute  nuit  à  le  crois,  ou  pré. 
Là  vous  avons-nous  atendues ,       • 
Et  pourwardées  par  les  rues; 
Trop  nous  i  avés  fait  veillier. 

MORGUE. 

Pour  coi,  la  Douche? 

DAME  DOUCE. 

On  m'i  a  fait 
Et  dit  par  devant  le  gent  lait. 
,  Uns  hom  que  je  vœil  manier; 
Mais  se  je  puis,  il  ert  en  bière , 
Ou  tournés  che  devant  derrière 
Devers  les  pies  ou  vers  les  dois. 

MORGUE. 

Je  Tarai  bientost  à  point  mis 
En  sen  lit,  ensi  que  je  fis, 
L'autre  an,  Jakemon  Pilcpois, 
Et  l'autre  nuit  Gillon  Lavier. 

MAGLORE. 

Alons!  nous  vous  irons  aidier. 
Prendés  avœc  Agnès,  vo  fille, 


lui  ce  présent  de  ma  part;  tiens,  bois  avant 
de  te  mettre  en  route. 

GROQUESOS. 

Me  sied-il  bien  le  chapeau  ? 

DAME   DOUCE. 

Belles  dames,  s'il  vous  plaisait,  il  me  sem- 
ble qu'il  serait  temps  de  s'en  aller  avant  qu'il 
(it  jour. 

ARSILE. 

Ne  restons  plus  ici ,  car  il  ne  convient  pas 
que  nous  marchions  de  jour  dans  des  lieui 
où  quelqu'un  passe;  allons  sur-le-champ 
vers  le  pré,  je  sais  bien  qu'on  nous  y  attend. 

MAGLORE. 

Maintenant  allons-nous-en  vite  par  ici. 
Les  vieilles  femmes  de  la  ville  nous  y  atten- 
dent. 

MORGUE. 

Est-ce  tromperie? 

MAGLORE. 

Voyez,  Dame  Douce  vient  auprès  de  nous. 

DAME   DOUCE. 

Et  qu'est-ce  maintenant  ici ,  belles  dames? 
c'est  grand  ennui  et  grande  honte  que  vous 
ayez  tant  resté.  J'ai  celte  nuit  fait  l'avant- 
garde,  et  ma  fille  aussi  vous  garde  toute  la 
nuit  à  la  croix,  au  pré,.  Là  nous  vous  avons 
attendues,  et  gardées  parles  rues;  vous  nous 
y  avez  trop  fait  veiller. 


MORGUE. 

Pourquoi,  la  Douce? 

DAME   DOUCE. 

On  m'y  a  fait  et  dit  par  devant  le  monde 
outrage.  (C'est)  un  homme  que  je  veux  faire 
passer  par  mes  mains;  mais  si  je  puis,  il 
sera  en  bière,  ou  tourné  sens  devant  derrière 
vers  les  pieds  ou  vers  les  doigts. 

MORGUE. 

Je  l'aurai  bientôt  à  point  mis  en  son  lit, 
ainsi  que  je  fis,  l'autre  année,  à  Jacques 
Pilepois,  et  l'autre  nuit  à  Gilles  Lavier. 

MAGLORE. 

Allons!  nous  vous  irons  aider.  Prenez 
avec  (vous)  Agnès,  votre  fille,  et  une  femme 


I^C  une  qui  maint  en  cliiié , 
Qui  jà  n'en  avéra  pité. 

MORGUE. 

Famé  Wautier  Mulet? 

DAME  DOUCE. 

C'est  chille. 
Alé^evant,  et  je  m'en  vois. 

(Les  fées  cantcnt:) 


Par  cbi      va  la   iiii«gBO«d-i«,|Mr  chio&je  Tob*. 


Ll   MOINES. 

Aimi,  Dieus!  que  j'ai  soumeillié! 

HANE   LI   MERCIERS. 

Marie  !  et  j'ai  adès  veillié. 
Faites,  alés-vou?-ent  errant. 

Ll  MOINES. 

Frère,  ains  arai  roengié  avant, 
Par  le  foi  que  doi  saint  Acaire  ! 

HANE. 

Moines,  volés- vous  dont  bien  faire? 
Alons  à  Raoul  le  waidier. 
Il  a  aucun  rehaignet  d'îer: 
Bien  puet  estre  qu'il  nous  donra. 

LI  MOINES. 

Trop  volentiers.  Qui  m'i  menra? 

HANE. 

Uns  ne  vous  menra  miex  de  moi; 
Si  trouverons  laiens,  je  croi, 
Compaignie  qui  là  s'embat, 
Faiticheoù  nus  ne  se  combat: 
Adan,  le  fil  maistre  Henri, 


»  ■  -  « 


*  Cette  phrase  se  trouve  encore  dans  un  motet  du 
nianuscrît  81  la  Vall.,  folio  27  recto,  arec  la  même 
mélodie  ;  seulement  elle  est  un  peu  Tariée  et  accom- 
pagnée de  deux  autres  parties  musicales,  puisqu'elle 
est  dans  un  motet;  car  il  était  de  la.  nature  de  ce 
inorceau  d'être  à  trois  parties  : 


AU    MOYEN-AGE.  $5 

qui  demeure  en  ville,  qui  n'en  ;iura  pas 
pitié. 

MORGUE. 

(La)  femme  (de)  Wautier  Mulet? 

DAME   DOUCE. 

C'est  celle-là.  Allezjdevant,  et  je  m'en  vais 

(Les  fées  chantent:) 
3 


c-f;ir  rirrriT 


Par     chi 


22: 


va    la       roi-  gno-  ti-  se 


P^ 


m 


par  chi         où    Je         vois*. 

[  Par  ici  va  la  mignardise,  par  ici  où  je  vais.] 

LE  MOINE. 

Eh  Dieu  !  que  j'ai  sommeillé  ! 

HANE   LE   MERCIER. 

Marie  !  et  j'ai  toujours  veillé.  Faites,  allez- 
vous-en  sur-le-champ. 

LE   MOINE. 

Frère,  mais  j'aurai  mangé  auparavant,  par 
la  foi  que  (je)  dois  à  saint  Acaire! 

HANE.  • 

Moine ,  voulezrvous  bien  faire  ?  allons  à 
Raoul  le  garde-chasse.  Il  a  quelque  petit 
reste  d'hier  :  peut-être  bien  il  nous  (en)  don- 
nera. 

LE  MOINE. 

Très  volontiers.  Qui  m'y  mènera. 

HANE. 

Personne  ne  vous  mènera  mieux  que  moi. 
Nous  trouverons  là,  je  crois,  compagnie 
agréable  qui  s'amuse  et  dans  laquelle  nul  ne 


I'  * 


|i[ri|i|i|.ni' 


BlOiMto  «le,  M-vcrooB€te-lc,qmDiexdoiD«l     boD    jour. 


ParcM     va1aiDl---gDo--U-ee,p*i'chi    où    jevoîi. 
Plain-chanL 


P^ 


86 


Veel«i  et  Riqueche  Aurri 
Et  Gillot  le  Petit,  je  croi. 

LI   MOINES. 

Par  le  saint  Dieu  !  et  je  Kotroi, 
Aussi  est  chi  me  cose  bien, 
Et  si  vés-chi  un  crespet,  tien  î 
Que  ne  sai  quels  caitis  oiïri  ; 
Je  n'en  conterai  point  à  ti, 
Ains  sera  de  commepchement. 

UANE. 

Alons-ent  donc  ains  que  li  gent 
Aient  le  taverne  pourprise. 
Esgardés,  li  taule  est  jà  mise 
Et  vés-là  Rikeche  dencoste. 
Rikeche,  véisies-vous  Toste? 

RIKIERS. 

Oue,  il  est  chaiens,  Ravelet! 

LI   OSTES. 

Véésmechi. 

HANE. 

Qui  s'entremet 
Dou  vin  saUer? Il  ni  a  plus. 

LI   OSTES. 

Sire,  bien  soiés-vous  venus  ! 
Vous  vœil-je  Tester,  par  saint  Gille  ! 
Sachiés  c'on  ven^en  ceste  vile 
Tastés,  je  V  vencpar  eschievins. 

•  LI   MOINES. 

Volentiers.  Ghà  dont. 

LI  OSTES. 

Est-che  vins? 
Tel  ne  boit-on  mie  en  couvent. 
Et  si  vous  ai  bien  en  couvent 
Qu'aven  ne  vint  mie  d'Aucbeure. 

RUIERS. 

Or  me  prestes  donques  .j.  voirre 
Par  amours,  et  si  séons  bas; 
£t  che  sera  chi  le  rebas 
Seur  coi  nous  meterons  le  pot. 

GDILLOS. 

C'est  voirs. 

RIKIERS. 

Qui  vous  mande,  Gillos? 
On  ne  se  puet  mais  aaisier. 

GUILL08. 

Che  ne  fustes-vous  point,  Rikier  : 
De  vous  ne  me  doi  loer  maires. 
Que  c'est?  mesires  sains  Acaires 
A-il  fait  miracles  chaicns  ? 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 

se  bat:  Adam,  le  fils  de  maître  Henri,  Veelei 
et  Riqueche  Aurri  et  Gillot  le  Petit,  je  crois. 

LE  MOINE. 

Parle  saint  Dieu!  et  je  l'octroie,  aussi  est- 
ce  bien  mon  affaire,  et  voici  un  crespet,  tiens  ! 
que  je  ne  sais  quel  malheureux  offrit  ;  je  n'en 
compterai  point  avec  toi,  mais  il  sera  pour 
commencer.. 


HANE. 

Allons-nous-en  donc  avant  que  les  gens 
aiei^rempli  la  taverne.  Regardez,  la  table 
est«déjà  mise  et  voilà  Riquece  de  côté.  Ri- 
quece,  vliea-vous  l'hôte. 

RIQCIER. 

Oui,  il  est  céans.  Ravelet! 

l'hôte. 
Me  voici. 

HANE. 

Qui  se  mêle  de  tirer  du  vin  ?  Il  n'y  en  a 

plus. 

l'hôte. 
Sire,  soyez  le  bien  venu  !  Je  vous  veux 
fêter,  par  saint  Gilles!  Sachez  qu'on  vend 
dans  cette  ville  tastés,  je  le  vends  de  la  part 
des  échevins* 

LE  MOINE. 

Volontiers.  Çà  donc. 

l'hôte. 

Est-ce  vin?  On  n'en  boit  pas  (de)  tel  en 
couvent,  et  je  vous  garantis  bien  que  pareil 
ne  vint  d'Auxerre. 

RIQUIER. 

Maintenant  prêtez-moi  donc  un  verre  par 
amour,  et  asseyons-nous;  et  ce  sera  ici  le 
rebas  sur  quoi  nous  mettrons  le  pot. 

GUILLOT. 

C'est  vrai . 

RIQUIER. 

Qui  vous  mande,  Guillot  ?  On  ne  se  peut 
davantage  mettre  à  l'aise. 

GUILLOT. 

Cela  ne  fùtes-vous  point,  Riquier  :  de  vous 
ne  me  dois  louer  guère.  Qu'est-ce  ?  monsei- 
gncui'  saint  Acaire  a-t-il  fait  miracle  céans? 


AU  MOYEN^^AGE. 


87 


LI  OSTES. 

Gillot,  estes-vous  hors  du  sens  '  ? 
Taisiés.  Que  mal  soies  venus  ! 

GUILLOS. 

Ho  !  biaus  hostes,  je  ne  di  plus. 
Hane»  demandés  Ravelet 
S'il  a  chaiens  nul  rehaignet 
Qui]  aitd'essoir repus  en  mue. 

U  OSTES. 

Oïl,  .j.  herenc  de  Gernemue  '*, 
Sans  plus,  Gillot,  je  vous  oc  bien. 

GCILLOS. 

Je  sal  bien  que  vés-chi  le  mien  ; 
Hane,  or  li  demandés  le  voe. 

u  OSTES. 

Le  bau  faique  t'ostes  le  poe, 
Et  qu'il  soit  à  tous  de  commun  ; 
Il  n'afliert  point  c'on  soit  enfrun 
Seurle  viande. 

GUILLOS. 

Bé!  cestjeus. 

LI   OSTES. 

Or  metésdontle  herenc  jus. 

GUILLOS  LI  PETIS. 

Vés-Ie-chî,  je  n'en  gouslerai; 
Mais  .j.  petit  assaierai 
Che  vin,  ainsc'on  le  par  essiaue. 
Il  fu  voir  escaudés  en  yaue. 
Si  sent  .j.  peu  le  rebouture. 

LI  bSTES. 

Ne  dites  point  no  vtnlaidure, 
Gillot  :  si  ferés  courtoisie  ; 
Nous  sommes  d'une  compaignie, 
Si  ne  le  blamçs  point. 


*  Celltf  expression  s'est  consei'Tée  jusque  dans  le 
ciix-ftptième  siècle  :  «  f  I  (  Bensseradc)  toucha  4000 
lÎTres  pour  aUer  en  Suède  faire  compliment  à  la  i-eine 
(Christine)  qui  aToil  pensé  estre  assassinée  par  un 
logent  de  collée  hors  de  sens,  » 

{Mémoires  de  Talletnant  des  Reaux,  art.  Bensse^ 
rade,  t.  IV,  p.  385,  édition  de  MM.  Monmerqué, 
Ckateaugiron  et  Taschereau.) 

**  On  retrouve  ce  nom  dans  celui  d*Adam  de  Ger- 
nemue, nommé  parmi  les  barons  de  l'échiquier. 
Voj.  BiaddX,  FormuiareangUcanum,^.  1 7  9,  n^  ccxcr, 
el  tÂe  Hist.  of  tfte  Exchcqucr,  p.  744.  L'«n  trouve 
un  Nicolas  de  Wcrcmue  nommé,  roi.  106  du  Ma- 
gnus  rotulus  Pipa,  édition  de  Ilodgson. 


' 


l'hôte. 
Guillot,  étcs-vous  hors  du  sens?  Taisez- 
(vous).  Que  mal  soyez-{vous)  venu! 

GUILLOT. 

Ho!  bel  hôte,  je  ne  parle  plus.  Hanc,  de- 
mandez à  Ravelet  s'il  a  céans  quelque  reste 
qu'il  ait  d'hier  soir  serré  en  (un)  garde-man- 
ger. 

l'hôte. 
Oui,  un  hareng  de  Gernemue,  sans  (rien 
de)  plus,  Guillot,  je  vous  assure  bien. 

GUILLOT. 

Je  sais  bien  que  voici  le  mien  ;  liane,  main- 
tenant demandez-lui  le  vôtre. 

l'hôte. 

Tout  beau  !  ôte  ton  pouce,  et  qu'il  (le  ha- 
reng) soit  à  tous  en  commun;  il  ne  conviciil 
pas  qu'on  soit  chiche  sur  la  nourriture. 

GUILLOT. 

Bé  I  c'est  un  Jeu. 

l'hôte. 
Maintenant  mettez  donc  le  hareng  en  bas. 

GUILLOT   LE   PETIT. 

Le  voici,  je  n'en  goûterai;  mais  j'essaye- 
rai un  peu  ce  vin,  avant  qu'on  le  tire.  Il  fut 
^vraiment  échaudé  en  eau,  il  sent  un  peu 
le  rebut. 

l'hôte. 
Ne    dites  point  d'injure  à   notre    vin , 
Guillot:  V0U9 ferez  courtoisie;  nous  sommes 
compagnons,  ainsi  ne  le  blâmez  point. 


Li  reii  GvrmaDd  par  tOD  dcrif 

Misl  ses  gardaim  en  ccl  pais. 

Apréa  îço  maDda  par  ban 

Pur  Toit  ki  erl  à  Faldumi, 

Contre  11  Tengenl  à  la  mer  ; 

Par  t«l  manda  par  ion  empier. 

Bien  aaemblad  plot  de  cenl  rcii 

Od  lur  grant  osl ,  od  Inr  herneis  ; 

A  Gememne  entrent  en  mer, 

Deaoz  Chailo  Tont  arirer, 

Lei  nefs  firent  à  la  terre  treire , 

N'en  qnident  mes  aveir  à  fcirr  ; 

Pais  ont  gnaslé  lot  cel  paît. 

A  la  terre  Seint-Galeris 

Avant  s'en  vont ,  eu  Pontif  entrent. 

{VEstorie  des  En^Us  soium  la  Iranslaciofi  inaishi 
Geffrei  Gaimar,  manuscrit  royal,  Musée  Bi-itau- 
nique.) 


88 


THEATRE  FRANÇAIS 


GUILLOS   LI  PETIS. 

Non  fai-je. 

HANE   LI  MERCIERS. 

Vois  que  maistre  Adans  faille  sage 
Fourche  qu'il  doit  estre  escoliers. 
Je  vi  qu'il  se  sist  volentîers 
Avœcques  nous  pour  desjuner. 

ADANS. 

Biaussire»  alns  convient  m'éurer; 
Par  Dieu  !  je  ne  le  fac  pour  el. 

MAISTRE   HENRIS. 

Va-i,  pour  Dieu  !  tu  ne  vaus  mel  ; 
Tu  i  vas  bien  quant  je  n'i  sui. 

ADANS. 

Par  Dieu  !  sire,  je  n'irai  hui, 
Se  VOUS  ne  venés  avœc  mi. 

MAISTRE   HENRIS. 

Va  dont,  passe  avant,  vés-me-chi. 

HANE  LI  MERCIERS. 

Aimi,  Diexl  con  fait  escolier  ! 
Ghi  sont  bien  emploie  denier. 
Font  ensi  li  autre  à  Paris  ? 

RIQUECE. 

Vois,  chis  moines  est  endormis. 

LI  OSTES. 

Et  or  me  faites  tout  escout: 
Heton$-Ii  jà  sus  qu'il  doit  tout 
Et  que  Hane  a  pour  lui  yué. 

LI   MOINES. 

Aimi,  Dieu  !  que  J'ai  demeuré  ! 
Ostes,  comment  va  nos  affaires? 

LI  0STE9. 

Biaus  ostes,  vous  ne  devés  waires  : 
Vous  finerés  moult  bien  chaiens; 
Ne  vous  anuit  mie,  g'i  pens. 
Vous  devés  .xij.  sols  à  mi: 
Merchiés-ent  vo  bon  ami 
Qui  les  a  chi4)erdus  pour  vous. 

LI  MOINES. 

Pour  mi? 

LI   OSTES. 

Voire. 

LI  MOINES. 

Les  doi-je  tous? 

LI    OSTES. 

Oil,  voir. 

U   MOINES. 

Ai-je  dont  ronquiet  ? 
J'en  eusse  aussi  bon  marcbict , 


GUILLOT   LE   PETIT. 

Je  ne  le  fais  pas. 

HANE  LE   MERCIER. 

Vois  combien  maître  Adam  fait  le  sage  par 
la  raison  qu'il  doit  être  écolier.  Je  vis  qu'il 
s'assit  volontiers  avec  nous  pour  déjeuner. 

ADAM. 

Beau  sire,  auparavant  il  faut  m'écouter; 
par  Dieu  !  je  ne  le  fais  pas  pour  autre  chose. 

MAITRE  HENRI. 

Va-s-y,  pour  Dieu  !  tu  ne  vaux  pas  mieux; 
tu  y  vas  bien  quand  je  n'y  suis  pas. 

ADAM. 

Par  Dieu  !  sire,  je  n'irai  pas  aujourd'hui, 
si  vous  ne  venez  avec  moi. 

MAÎTRE  HENRI. 

Va  donc,  passe  avant,  me  vt>ici. 

HANE  LE   MERCIER. 

Hélas  !  Dieu  !  quel  écolier  !  ici  deniers  sont 
bien  employés.  Les  autres  font-ils  ainsi  à 
Paris? 

RIQCECE. 

Vois,  ce  moine  est  endormi. 

l'hôtjb. 

Et  maintenant  écoutez-moi  tous  :  mettons- 
lui  dessus  qu'il  doit  tout  et  que  Hane  a  pour 
lui  joué. 

LE   MOINE. 

Hélas  !  Dieu  !  que  j'ai  demeuré  !  Hôte , 
comment  va  notre  affaire  ? 

l'hôte. 
Bel  hôte,  vous  ne  devez  guère  :  vous  fini- 
rez très  bien  céans  ;  (qu'il)  ne  vous  ennuie 
pas,  j'y  pense.  Vous  me  devez  douze  sous; 
remerciez-en  votre  bon  ami  qui'  les  a  ici 
perdus  pour  vous. 

LE   MOINE. 

Pour  moi  ? 

l'hôte. 
En  vérité. 

LE  moine. 
Les  dois-je  tous? 

l'hôte. 
Oui,  en  vérité. 

LE  moine. 
Ai-je  donc  ronquiet'f'i'en  eusse  aussi  bon 
marché,  ce  me  semble,  en  la  friponnerie  ;  et 


AU   MOYEN-AGE. 


89 


Ghe  me  sanle,  en  Tenganerie; 

Et  n*a-il  as  dés  jué  mie 

De  par  mi,  ni  à  me  requeste. 

HANE    Ll  MERCIERS. 

Vés-chi  de  chascttn  le  foi  preste 
Que  che  fu  pour  vous  qu'il  joua. 

LI  MOINES. 

Hé,  Diex  !  à  vous  con  fait  jeu  a  ! 
Biaus  ostes,  qui  vous  vaurroit  croh'e? 
Mauvais  fait  chaiens  venir  boire , 
Puis  c'on  cunkie  ensi  le  gent. 

LI    OSTES. 

Moines,  paies  chà  men  argent 
Que  vous  me  devés;  est-che  pbis? 

LI  MOINES. 

Dont  deviegne-jou  aussi  fais 
Que  fu  li  hordussens  ennuit  ! 

LI    OSTE9. 

Bien  vous  poist  et  bien  vous  anuit , 
Vous  waiterés  chaiens  le  coc  , 
Ou  vous  me  lairés  chà  che  froc  : 
Le  cors  ares ,  et  jou  Tescorche. 

LI    MOINES. 

Ostes,  me  ferés-vous  dont  forche? 

U  OSTES. 

Oïl,  se  vous  ne  me  paies. 

*         LI  MOINES. 

Bien  voi  que  je  sui  cunkiés , 
Mais  c'est  li  darraine  fois. 
Par  mi  chou  m'en  irai-je  anchois 
Qu'il  reviegne  nouviaus  escos. 

MAISTRES  HENRIS. 

Moines,  vous  n'estes  mie  sos, 
Par  mon  chief!  qui  vous  en  aies. 

[li  fisisgiens.] 
Certes,  segnieur,  vous  vous  tués, 
Vous  serés  tout  paralelique'. 
Ou  je  tieng  à  fausse  fisique , 
Quant  à  ceste  eure  estes  chaiens. 

GUILLOS. 

Maistres,  bien  kaiés  de  vo  sens , 
Car  je  ne  le  pris  une  nois. 
Sées-vousjus. 

li  fisisgiens. 
Chà  !  une  fois 
Me  donnés,  si  vous  plaist,  à  boire. 

GUILLOS. 

Tenés,  et  mengiés  ceste  poire. 


il  n'a  pas  joué  aux  dés  de  ma  part,  ni  à  ma 
requête. 

HANE    LE   MERCIER. 

Voici  chacun  prêt  à  engager  sa  foi  que  ce 
fut  pour  vous  qu'il  joua. 

LE  MOINE. 

Ah  I  Dieu,  comme  l'on  vous  joue  !  bel  hôte, 
qui  vous  voudrait  croire?  il  fsiit  mauvais  de 
venir  boire  céans,  puisqu'on*dupe  ainsi  le 
monde. 

l'hôte. 
Moine ,  payez  çk  mon  argent  que  vous  me 
devez;  est-ce  dispute? 

LE  MOINE. 

Que  je  devienne  ainsi  fait  que  fut  le  fou 
aujourd'hui  ! 

l'hôte. 
Bien  (  qu'il  )  vous  pèse  et  bien  (qu'il)  vous 
ennuie,  vous  attendrez  ici  le  (chant  du)  coq, 
ou  vous  me  laisserez  ici  ce  froc:  (vous)  au- 
rez le  corps,  et  moi  Técorce. 

LE  MOINE. 

Hôte,  me  ferez-vous  donc  violence? 

l'hôte. 
Oui,  si  vous  ne  me  payez. 

LM  MOINE. 

Bien  vois  f|ue  je  suis  attrapé  ;  mais  c'est  la 
dernière  fois.  Sur  ce  je  m'en  irai  avant  qu'il 
revienne  (de)  nouveaux  écots. 

MAITRE    HENRI. 

Moine,  vous  n'êtes  pas  fqu,  par  mon  chef! 
de  vous  en  aller. 

LE  MÉDECIN. 

Certes,  seigneurs,  vous  vous  tuez,  vous 
serez  tous  paralytiques,  ou  je  tiens  pour 
fausse  (la)  médecine,  quand  à  cette  heure 
vous  êtes  céans. 

GUILLOT. 

Maître,  bien  tombez  de  votre  sens,  car 
je  ne  la  prise  pas  une  noix.  Asiseyez-vous. 

LE  MÉDECIN. 

Çà  !  une  fois  me  donnez,  s'il  vous  plait,  à 
boire. 

GUILLOT 

Tenez,  et  mangez  celte  poire. 


90 


TirÉATRE   FRANÇAIS. 


LI   MOINES. 

Biaus  osies,  escoutés  un  peu  : 
Vous  avés  fait  de  mi  yo  preu  ; 
Wardés  *j.  petit  mes  reliques, 
Car  je  ne  sui  mie  Ore  riques  ; 
Je  les  racaterai  demain. 

LI  OSTES. 

Alé6)  bien  sont  en  sauve  main. 

«CILLOS. 

Voire,  Dteis  ! 

LI  OSTES. 

Or  puis  preeschier  : 
De  saint  Acaire  vous  requier. 
Vous,  maistre  Adan  et  à  vous,  Hane  ; 
Je  vous  pri  que  chascuns  recane 
Et  fâche  grant  soUeropnité 
De  che  saint  c'on  a  abevré. 

(  Li  compaingnon  cantest  :  ) 

Mais  c*est  par  .j.  estrangc  tour. 
A  !  jà  se  aiet  en  haute  tour... 

Biaus  ostes,  est-che  bien  canté? 

u  osTES  respont  : 
Bien  vous  poés  estre  vanté 
Conques  mais  si  bien  dit  ne  fu. 

-      LI  DERVÉS. 
A  hors  le  fu,  le  fu«  le  fu  ! 

Aussi  bien  canté-je  <|Q'il  font? 

LI  MOINES. 

Li  cbent  dyable  aporté  vous  ont; 
Vous  ne  me  faites  fors  damage. 
Vo  père  ne  tieng  mie  à  sage , 
Quant  il  vous  a  ramené  chi. 

u  PERES  AU   DERVÉ. 

Certes,  sire,  che  poise  mi  ; 
D'autre  part,  je  ne  sai  que  faire  ; 
Car,  s'il  ne  vient  à  saint  Acaire, 
Où  ii^a-il  querre  santé  ? 
Certes  il  m'a  jà  tant  couslé 
Qu'il  me  convient  querre  men  pain. 

LI  DERVÉS. 

Par  le  mort  Dieu  !  je  muir  de  fain. 

LI  PERES  AU  DERVÉ. 

Tenés,  mengiés  dont  cesle  pume. 

LI    DERVÉS. 

Vous  i  mentes,  c'est  une  plume  ; 
Aies,  ele  est  ore  à  Paris. 

Ll   PERES. 

Biau  sire  Die\  !  con  sui  honnis 
Et  perdus,  et  qu'il  me  ineschiot  î 


LE   MOINE. 

Bel  hôte,  écoutez  un  peu  :  vous  avez  fait 
de  moi  votre  profit  ;  gardez  un  peu  mes  reli- 
ques, car  je  ne  suis  pas  maintenant  riche  ;  je 
les  rachetersfi  demain.' 

l'hôte. 
Allez,  bien  sont  en  main  sûre. 

GUILLOT. 

Vraiment ,  Dieu  ! 

l'hôtb. 

Maintenant  je  puis  prêcher  :  je  vous  re- 
quier de  par  saint  Acaire,  vous,  maitre  Adam 
et  vous,  Hane;  je  vous  prie  que  chacun 
ricane  et  face  grand'  solennité  de  ce  saint 
qu'  on  a  abreuvé. 

■         (Lcf  compi^oDs  chantent  :  ) 

Mais  c'est  par  un  étrange  tour.  Ah!  déjà  il  s'as- 
sied en  haute  tour... 

Bel  hôte,  est-ce  bien  chai^té? 

l'hôte  répond  : 
L'on  peut  bien  vous  vanter  que  jamais  Ton 
ne  dit  si  bien. 

le  fou. 

(  Il  y  )  a  dehors  le  feu  ,  le  feu  !  le  feu  ! 

Aussi  bien  chanté-je  qu'ils  f9nt. 

le  moine. 

Les  cent  diables  vous  ont  apporté;  vous 
ne  me  faites  que  dommage.  Votre  père  ne 
tiens-je  point  pour  sage,  quand  il  vous  a  ra- 
mené ici. 

LE  père  du  fou. 

Certes,  sire,  cela  me  chagrine;  d'autre 
part,  je  ne  sais  que  faire;  car,  s'il  ne  vient  à 
saint  Acaire,  où  ira-t-il  quérir  santé  ?  Cer- 
tes, il  m'a  déjà  tant  coûté  qu'il  me  faut  de- 
mander mon  pain. 

LE  FOU. 

Parla  mort  de  Dieu  !  je  meiurs  de  faim. 

LE  PÈRE  DU  FOU. 

Tenez,  mangez  donc  cette  pomme. 

LE  FOU. 

Vous  y  mentez,  c'est  une  plume;  allez, 
elle  est  maintenant  à  Paris. 

LE  PÈRE. 

Beau  sire  Dieu  !  comme  je  suis  honni  et 
perdu,  et  qu'il  me  mésadvieni  ! 


AU  MOYElf*ÂOE. 


91 


Ll   MOINES. 

Certes,  c'est  trop  bien  emploiet; 
Pour  coi  le  ramenés-vous  chi  ? 

LI    PERES. 

Hé,  sire  !  il  ne  feroit  aussi 
En  maison  fors  desloiauté  ; 
1er  le  trouvai  tout  emplumé 
Et  muchié  par  dedens  se  keute. 

XAISTRE    HENRIS. 

Diex!  qui  estchiex  qui  là  se  keute? 
Boi  bien.  Le  glout  !  le  glout  !  le  glout  ! 

GUILLOS. 

Pour  l'amour  de  Dieu  !  ostons  tout. 
Car  se  chis  sos-là  nous  cenrt  seure... 
Pren  le  nape  ;  et  tu,  le  pot  tien. 

RIKECE. 

Foi  que  doi  Dieu!  je  le  lo  bien. 
Tout  avant  que  il  nous  meskieohe 
Chascuns  de  nous  prengne  se  pieche: 
Aussi  avons-nous  trop  vilUet. 

LI  MOINES. 

Ostesy  vous  m'avés  bien  pilliet, 
Et  s'en  i  a  chi  de  plus  riques  ; 
Toutes  eures  chà  mes  reliques  ! 
Vés-chi  .xij.  sols  que  je  doi. 
Vous  et  vo  taverne  renoi  ; 
Se  g'i  revieng  dyable  m* en  porche  ! 

LI  OSTES. 

Je  ne  vous  en  ferai  jà  forche  ; 
Tenés  vos  reliques. 

LI  MOINES. 

Or  chà ! 
Honnis  soit  qui  m'i  amena  ! 
Je  n'ai  mie  apris  tel  afaire. 

GUILLOS. 

Di,  Hane,  ia-il  plus  que  faire? 
Avon&-nous  chi  riens  ouvlié  ? 

HANE. 

Nenil»  j'ai  tout  avant  osté. 
Riisoas  l'oste  que  bel  li  soit. 

GUILLOS. 

Ains  irons  anchois,  s'on  m'en  croit, 
Baisier  le  fiertre  Nostre-Dame, 
Et  che  chierge  offrir  qu'ele  flamc  : 
Nocose  nous  en  venra  miex. 

LI  PERES. 

Or  chà!  levés-vous sus,  biausfiex, 
J'ai  encore  men  blé  à  vendre. 


LE  MOINE. 

Certes,  c'est  très  bien  fait;  pourquoi  le  ra- 
menez-vous ici? 

LE  PÈRE. 

Hé  !  sire;  il  ne  ferait  aussi  à  la  maison  que 
déloyauté  ;  hier  (je)  le  trouvai  tout  emplumé 
et  caché  par  dedans  sa  couverture. 

MAITRE  HENRI. 

Dieu!  quel  est  celui  qui  là  se  cache? Bois 
bien.  Le  glouton!  le  glouton!  le  glouton! 

GUILLOT. 

Pour  Tamour  de  Dieu  !  ôtons  tout ,  car  si 
ce  fou-là  nous  court  dessus...  Prends  la 
nappe;  et  toi,  tiens  le  pot. 

RIKECE. 

(Par  la)  foi  que  je  dois  à  Dieu  !  je  suis  bien 
de  cet  avis.  Tout  avant  qu'il  nous  mésad- 
vienne  (que)  chacun  de  nous  prenne  sa  pièce  : 
aussi  avons-nous  trop  veillé. 

LE   MOINB. 

Hôte,  vous  m'avez  bien  pillé,  et  il  y  en  a 
ici  de  plus  riches;  toutefois  çà  mes  reliques  ! 
Voici  douze  sous  que  je  dois.  Je  renie  vous 
et  votre  taverne;  si  j'y  reviens  (que)  le  dia- 
ble m'emporte  ! 

L'aÔTff. 
Je  ne  vous  y  forcerai  pas;  tenez  vos  reli- 
ques. 

LE  MOINE. 

Or  çà  !  honni  soit  qui  m'y  amena  !  je  n'ai 
pas  appris  telle  affaire. 

GUILLOT. 

Dis,  Hane,  y  a-Ul  davantage  à  faire? 
avons-nous  ici  oublié  quelque  chose  ? 

HANE. 

Nenni,  j'ai  tout  auparavant  ôté.  Faisons 
que  l'hôte  soit  content. 

GUILLOT. 

Mais  (nous)  irons  auparavant,  si  l'on  m'en 
croit,  baiser  la  châsse  de  Notre-Dame,  et  of- 
frir ce  cierge  pour  qu'il  brûle:  noire  affaire 
ira  mieux. 

LE    PÈRE. 

Or  çà  !  levez-vous,  beau  fils ,  j*ai  encore 
mon  blé  à  vendre. 


92 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LI  DERYÉS. 

Que  c'est?  me  volés  mener  pendre, 
Fiex  à  putain,  leres  prouvés? 

LI  PERES- 

Taisiés.  Cor  fussiés  enterés, 

Sos  puans  i  Que  Dicx  vous  honnisse  ! 

Ll  DERVÉS. 

Par  le  mort  Dieu  !  on  me  compisse 
Par  là  deseure,  che  me«anle. 
Peu  faut  que  je  ne  vous  eslranle. 

LI  PERES. 

Aimi  !  or  tien  che  croquepois. 

LI  DERVÉS. 

Ai-je  fait  le  noise  dou  prois? 

LI  PERES. 

Nient  ne  vous  vaut,  vous  en  venrés. 

LI  DERVÉS. 

Alons,  je  sui  li  espousés. 

LI  MOINES. 

Je  ne  fai  point  de  men  preu  cty, 
Puis  que  les  gens  en  vont  ensi, 
N'il  n'i  a  mais  fors  baisseletes, 
Enfanset  garchonnaille;  or  fai, 
S'en  irons;  à  Saint-Nicolai 
Gommenche  à  sonner  des  cloquetes. 

EXPLIGIT  LI  JEUS   DE  LA   FUELLIE. 


LE  FOU. 

Qu'est-ce?  me  voulez(-vous)  mener  pen- 
dre, fils  de  p ,  voleur  prouvé? 

LE   PERE. 

Taisez(-votts).  Fussiez-vous  enterré,  fon 
puant  !  Que  Dieu  vous  honnisse  ! 

LE  FOU. 

Par  la  mort  de  Dieul  l'on  me  pisse  dessus 
par  là,  ce  me  semble.  Peu  (s'en)  faut  que  je 
ne  vous  étrangle. 

LE  PÈRE. 

Hélas!  maintenant  tiens  ce  croquepois. 

LE  FOU. 

Ai-je  fait  le  bruit  du  proisf 

LE   PÈRE. 

Rien  ne  vous  vaut,  vous  (vous)  en  vien- 
drez. 

LE  FOU. 

Allons,  je  suis  l'épousé. 

LE    MOINE. 

Je  ne  fais  point  de  profit  ici ,  puisque  les 
gens  s'en  vont  ainsi,  et  il  n'y  a  plus  que  ba- 
cheleties,  enfans  etgarçonnaille.  Maintenant 
nous  (nous)  en  irons;  à  Saint-Nicolas  (l'on) 
commence  à  sonner  les  cloches. 


FIN  DU  JEU  DE  LA   FEUILLES. 


FRAGMENS  DU  JEU  ADAM. 


LE  JEU  ADAN  LE  BOÇU  DARRAZ  '. 


Scignour,  savez  por  qoi  j^ai  mon  ahit  changié? 
J'ai  esté  avoec  famé,  or  revois  au  clergié; 
Or  avertira  ce  que  j'ai  pieça  songié  ; 
Por  ce  vieng  à  tous  toz  ainçois  prendre  congié. 
Or  ne  porront  pas  dire  aucun  qui  j*ai  hantez 
Que  dealer  à  Parts  soie  por  nient  vantez; 
Cliascuns  puet  revenir  jà  n^ert  si  enchantez, 

*  Ce  fragment  se  trouve  dans  la  Bihiiolhcquc 
Royale,  sous  le  n<>  7218,  ancien  fonds ^  fol.  350 
verso,  col.  1. 


Quar  bien  grant  maladie  cnsiut  bien  granz  sanicz. 
D*autre  part  je  n*ai  pas  ci  si  mon  tens  perdu 
Que  je  n*aie  à  amer  leaument  entendu , 
Si  qu'encore  pert-il  aus  tés  quels  li  pos  fu. 
Or  revois  à  Paris. 

Chetis  !  qu'î  ftf ras-tu  ? 

Onques  d'Arras  bons  clcr<;  n'issi , 

Et  tu  le  veus  fere  de  ti  ! 

Ce  seroit  granz  abusions. 

N'est  mie  Riquiers  Araions    • 


AU   MOYEN-AGE. 


93 


Bons  çlers  et  soutiex  en  ton  livre  ? 

Oily  por  .îj.  deniers  le  livra: 
Je  ne  voi  qu'il  sache  autre  chose; 
Mes  nus  reprendre  ne  vous  ose , 
Tant  arez'vous  muable  chicf. 

Cuidiez-Tous  qu'il  venisl  à  chief , 
Biaus  douz  amis,  de  ce  qu'il  dist? 

Cbascuns  mes  paroles  dcspist , 
Ce  me  samble,  et  gete  moult  loins; 
Mes  puis  que  ce  vient  au  besoins, 
.Et  que  par  moi  m'esluet  aidier, 
Sachiez  je  n'ai  mie  si  chier 
Le  sejor  d'Arras,  ne  la* joie, 
Que  l'aprendre  lessier  en  doie  ; 
Puis  que  Diex  m\i  doné  engien , 
Tans  est  que  je  le  tome  à  bien  ; 
J'ai  ci  assez  ma  borse  escousse. 

Et  que  devendra  la  pagousse  , 
Ma  commcrc  dame  Maroie? 

Biaus  sire,  avoec  mon  pcre  eri  ci. 

Mestres ,  il  n'ira  mie  ainsi 
S'ele  se  puel  mètre  à  la  voie  ; 
Quar  bien  sai ,  s'onques  la  connu i , 
Que  s'ele  vous  i  savoit  hui , 

Qu^le  iroit  demain  sanz  respit. 

• 

Et  savez-vous  que  je  ferai  ? 

Por  li  espacnter,  meliai 

De  la  moustarde  sor  mon  v... 

Hcstre,  tout  ce  ne  vous  vaut  nient, 
Ne  la  chose  à  ce  point  ne  tient. 
Ainsi  n'en  poez-vous  alcr; 
Quar  puis  que  sainte  Yglisc  apaire 
.ij.  gens ,  ce  n'est  mie  à  refaire. 
Prendre  esluet  garde  à  l'engrener. 

Par  foi  )  cil  dist  par  dcrinaille , 
Ausi  com  par  ci  le  me  taille, 
Qu'il  s'en  fust  gardez  à  l'cmprendrc. 
Amois  me  prist  en  un  tel  point 
Que  li  amanz  .ij.  foiz  se  point, 
S^il  se  veut  dont  vers  li  desfendre  : 
Quar  pris  sui  au  premier  buillon , 
Tout  droit  en  la  verde  seson, 
Et  en  l'aspresce  de  jovent , 
Quant  la  chose  a  plus  grant  savetir, 
Et  nus  ne  chace  son  meilleur 
Fors  ce  que  miex  vient  à  talent. 
Estez  fesoit  bel  et  seri , 
Douz  et  cler  et  vert  et  flori , 
Delîtable  en  chanz  d'oiseillons , 
En  haut  bois ,  près  de  fontenelc 
Clera  sor  maillie  gravele; 
Adonc  me  vint  avisions 
De  celi  que  j'ai  à  famé  orc, 


Qui  me  samble  ore  et  pale  et  sore, 
Qu'ele  estoit  donc  blanche  et  venncille, 
Hiauz ,  amoreuse  et  deugie  ; 
Or,  samble  crasse  et  mal  taillie, 
Triste  et  tencans. 

C'est  granz  merveille. 
Voirement  estes-vous  muables 
Quant  feturcs  si  de  li  tables 
Avez  si  briefment  oubliées  : 
Ne  sai  por  qoi  estes  saouls. 

Por  qoi  ? 

Eie'a  fet  envers  vous 
Trop  grant  marchié  de  ses  denrées. 

Trop,  Richece!  à  ce  ne  tient  point; 
Quar  Amor  la  gent  si  enoint 
Que  cfaascune  grâce  enlumine 
En  famé,  et  fet  sambler  plus  grande. 
Si  o'on  cuide  d^unc  truande 
Que  ce  soit  bien  une  roïne. 
Si  crin  sambloient  reluisant 
D'or,  crespë,  cler  et  bien  luisant  : 
Or  sont  chéu,  noir  et  pendic. 
Tout  me  samble  ore  en  li  mue  ; 
£le  avoit  front  bien  compassé, 
Blanc,  ouni,  lai^,  fencstric: 
Or  le  Yoi  cresté  et  estroit; 
Les  sorci^  par  samblance  avoit 
Eu  arçanSf  soutiex  et  lingniez 
De  brun  poil ,  con  trais  de  pincel , 
Por  le  regart  fcre  plus  bel  ; 
Or  les  voi  espars  et  dreciez 
Com  s^l  vueillent  voler  en  Tair  ; 
Si  noir  oeil  me  sambloient  vair, 
Sec  et  fendu,  prés  d'acointier, 
Gros  desouz;  déliez  fauciaus 
A  .ij.  petiz  ploiçons  jumiaus, 
Ouvranz  et  cloanz  à  dangier, 
En  simple  i*egart  amoureus; 
Et  si  dcsccndoit  entre  .ij. 
Li  tuiaua  du  nez  bel  et  droit , 
Porsivant  par  art  de  mesure. 
Qui  li  donoit  forme  et  figure , 
Et  de  gayeté  souspiroit. 
Entor  avoit  blanches  maisseles , 
Fesanz  au  rire  .ij.  foisseles         • 
.j.  poi  muées  de  vermeil, 
Paranz  parmi  le  cuevre-chief  ; 
Ne  Diex  ne  vendroit  mie  a  ohief 
De  fere  .j.  viaire  pareil 
Com  li  siens  adonc  me  sambloit. 
La  bouche  après  le  porsivoit 
Graisle  au  cors  et  gi'osse  ou  moi  Ion  , 
Fresche  et  rermeille  plus  que  rose , 
Blanche  en  denture,  jointe  et  close  ; 
Et  api  es  forcelé  menton, 
Dont  naissoit  la  blanche  gorgctc 
Dusqu'aus  espaules  sanz  foissetc , 
Ounie  et  grosse  en  avalant; 
Haterel  porsivant  derrière 


94 


THiATRB    FRANÇAIS 


Sanz  poil ,  blanc,  et  erl  de  manière 
Soi-  sa  cole  .j.  poî  reploiant; 
Espaules  qui  pas  n'encrunchoienl. 
Dont  1i  lonc  braz  adevaloient , 
Gros  et  graisle  où  il  aferoit.  ^ 
Mes  encore  cstoit-ce  dif  maiiis. 
Qui  regardoil  ses  blanches  mains. 
Dont  nessoient  si  bel  lonc  doit, 
A  basse  jointe  et  gresle  en  lin« 
Couvert  d'un  bel  ongle  sanguin  « 
Près  de  la  cbar  ouni  et  net. 
Or  vendrai  au  moustré  devant. 
Puis  la  gorgete  en  avalant; 
Et  premiers  au  pis  camuset  y 
Dur,  cort  et  haut  de  point  et  bel , 
Entrecloant  le  ruiotel 
D'Amors  qui  chiet  en  la  forcele; 
Boutine  avant  et  rains  voutices , 
Que  manche  d^yvuire  entailliés 
A  ces  coutiaus  à  damoisele  ; 
Plate  jambe ,  ronde  jambete. 
Gros  braon ,  basse  chevillete  ; 
Pié  vautlz ,  haingre,  à  peu  de  char. 
En  li  me  sambloit  tel  devise  : 
Si  croi  que  desouz  la  chemise 


N*aloil  pas  li  sorplus  endar  ; 
Et  ele  perçut  bien  de  li 
Que  je  l'amoie  plus  que  mi, 
Si  se  tint  vers  moi  chicrcmcnt; 
Et  com  plus  chierc  se  tcnoit , 
En  mon  cucr  plus  croistre  fesoit 
Amor  et  désir  et  talent  ; 
Avoec  s'en  mesla  jalousie, 
Désespérance  et  derverie. 
Et  plus  et  plus  ert  en  ardant 
Por  s'amor,  et  mains  me  connut. 
Tant  c'onques  à  aise  ne  fui. 
Si  oi  fei  du  mestre  seignor. 
Bone  gent,  ainsi  fui-je  pris 
Par  Amors,  qui  m'avoil  sorpris  ; 
Quar  fetures  n'ôt  pas  si  bêles 
Comme  Amors  le  mes  fist  sambler  ; 
Mes  Désirs  le  me  fist  gouster 
A  la  grant  saveur  de  Vauceles. 
S'est  tens  que  je  m'en  reconnoisse 
Tout  avant  que  ma  famé  engroisse , 
Ne  que  la  chose  plus  me  coust  ; 
Quar  mes  fains  en  est  i-apaiez. 

Explieil  uns  geus. 


CEST  LI  COUMENCEMENS  DU  JEU  ADAN  LE  BOÇU*. 


Seigneur,  savés  pour  koi  j'ai  men  abit  cangié  ? 
J'ai  esté  aveuc  feme,  or  revois  au  clegic  ; 
Or  avertirai  cou  que  j'ai  pieça  songié . 
Ancoi  sui  à  vous  tous  venus  prendre  congié. 
Dire  ne  porront  mie  aucun  que  j'ai  an  tés 
Que  d'aler  à  Paris  soie  pour  nient  vantés; 
Gascuns  puet  revenir  jà  si  n'ert  encanlés  : 
Car  en  grant  çialadie  gist  souvent  grans  santés, 
Nepourcant  n'ai-jou  mie  ci  men  tans  si  perdu 
Que  jou  n'aie  en  amer  loiaument  entendu. 
Si  k'encore  en  pert-il  à  tés  qieus  li  pos  fu. 
Or  revois  à  Paris. 

(Or  M  licve  un  p€r«oiinâge  et  respont  t  ) 
Caitis!  k'i  feras-tu  P 


*  Ce  fragment  est  tiré  du  manuscrit  du  Vatican 
n«  1490,  folio  132  recto.  Nous  le  reproduisons  ici 
d'après  la  copie  de  M.  de  Sainte-Palaye ,  insérée 
dans  le  recueil  intitulé  :  AneUnrus  Chansons fran- 
çoùes  avant  1300,  t.  I,  folio  290,  Bibliothèque 
i-oyale  de  l'Arsenal,  in-folio,  n*  62,  belles-lettres 
françaises.  M.  de  Sainte-Palaye  avait  fait  le  voyage 
de  Rome,  pour  veiller  lui-même  à  l'exactitude  de 
ses  copies.  (Préface  des  Porsîes  du  Roy  de  Noi^re, 
pages  XI v^  XV.) 


Onques  d'Arras  boins  clers  n^isi*, 
Et  tu  le  veus  faire  de  ti  ! 
Ce  seroit  grans  abuisions. 

(Or  resporfl  Adant-.) 

N'est  mie  Rikiers  Amions 

Boins  clers  et  soutiens  en  sen  livre  ? 


*  Cette  imputation  fut  renouvelée,  en  1739, 
]Mir  le  sieur  de  Gouve ,  dans  le  Mercure  de  cette 
année,  volume  d'avril,  p.  692,  693.  L'abbé  Le- 
beuf  répondit  dans  le  même  recueil,  juin  ,  1739, 
premier  volume ,  p.  M  36-1 1 39,  et  à  la  suite  de  sa 
dissertation  sur  VElal  des  sciences  en  France ,  depuis 
lamort  du  Roi  Robert ^  arrivée  eni0^i.jusqu*à  celle 
de  Philippe  te  Bel  y  arrivée  ^n  1 3 1 4 .  {Dissertations  sur 
l'Histoire  ecclésiastique  et  civile  de  Paris»  A  Paris, 
rue  St.  Jacques,  chez  Lambert  et  Durand,  m.dcc.xli, 
in-8o,  tome  II,  p.  284-293.)  Pour  détruire  ce  re- 
proche, le  bon  abbé  cite  les  noms  de  quatre  à  cinq 
ecclésiastiques  qui ,  dans  les  xi«  et  xu*  siècles,  oot 
écrit  sur  l'office  divin.  Outre  cet  Adam  de  le  Halle, 
on  compte  parmi  les  poètes  de  cette  ville  au  xm' 
siècle  ,  Jehan  Bodel  et  Courtois. 


AU  MOYEN-AGE. 


95 


(El  ans  autres  responl:) 
Ouail,  pour  .iiij.  dcDiei-s  le  livre  : 
Je  ne  voi  que  sace  autre  cose; 
Mais  nus  reprendre  ne  vous  ose, 
Tant  avés-Tous  mule  cbicf. 

(Or  reipont  nni  antres  à  celi:) 
Cuidiés-Yous  k'il  venîst  à  kief,    • 
Biau  dous  amis,  de  cou  qu'il  disl? 

(Or  respoBt  AdaBS:) 
Ghascuns  mes  paroles  despît, 
Ce  me  samble,  et  jeté  moh  loing; 
Mais  puis  que  Yenroit  au  besoiug, 
Et  q'il  m'esluet  par  moi  aidier, 
Sacîés  je  n'ai  mie  si  chier 
D'Arras  le  soûlas  et  le  joie, 
Que  l'aprendre  laissier  en  doie  ; 
Puis  que  Dieus  m'a  douné  engieo , 
Tans  est  que  jou  l'atoume  k  lui  ; 
J'ai  ci  aasés  me  bourse  escouse. 

(Or  H  respont  nni  ftntreii) 
Et  que  devenra  H  pagouse , 
Me  cou  mère  dame  MaroieP 
(  Et  Adam  respont  i) 
Biau  sire,  aveuc  men  père  iert  ci. 

(El  cieus  li  recponli) 
Maistre,  il  n'ira  mie  ensi 
S*ele  se  puet  mètre  à  le  voie  ; 
Car  bien  sai,  s'onques  le  counui, 
Que  s'ele  tous  i  savoit  hui , 
Qu*ele  iroit  demain  sans  respil. 

(El  refponl  Adanii) 
Et  savés-vous  que  j'en  ferai  ? 
Pour  li  espanir,  mêlerai 
De  le  moustarde  seurmen  t... 

(Et  cieni  li  respont:) 
Maîstre,  tout  cou  ne  vous  vaut  nient , 
Ne  point  li  cose  à  cou  ne  tient , 
N'ensi  n'en  poés-TOus  alcr; 
Car  puis  que  sainte  Eglise  apaire 
.ij.  gens,  ce  n'est  mie  à  refaire. 
Eusiés  pris  garde  à  l'engrener. 

(El  Adans  H -respont:) 
Par  foi  !  cis  dist  par  deyinaille , 
Ansi  que  par  ci  le  me  taille  : 
Qi  se  fust  wardés  à  l'emprendre  ? 

Amours  me  print  en  un  tel  point 
,  ,  , * 

S'il  se  Teut  contre  li  desfendre  : 
Car  pris  fui  ù  premier  boullon , 
Tout  droit  en  le  verde  saison , 
Et  en  l'aspreté  de  jouvent , 
U  li  cose  a  plus  grant  saveur. 
Ne  nos  ne  qace  sen  meilleur 
Fors  cou  ki  li  vient  à  talent. 
Estes  faisoit  bel  et  seri , 
Vert  et  cler  et  frés  et  flouri , 


*  11  manque  ici  un  vers  au  manuscrit  du  Vatican. 
Voyez  le  texte  d'après  les  deux  manuscrits  du  Roi. 


En  baut  bos,  près  de  fontenele 
Clere  sus  maille  gravele; 
Adont  me  vient  avisions 
De  celi  que  j'ai  à  feme  ore , 
Qi  or  me  samblc  pale  et  sore  : 
Adont  esloit  blanche  et  vermeille , 
Rians,  amourcus  et  deugie  ; 
Or,  sanle  crase  et  mautaillie, 
Tristre  et  tençans. 

(Or  respont  li  personne  de  devant  :) 

C'est  grant  merveille. 
Voirement  estes-vous  muaules 
Qant  faitures  si  deli taules 
Avés  si  briëmcnt  oubliées  : 
Bien  sai  pour  qoi  estes  saous. 
(Et  respont  Adans :) 
PoiTrkoi? 

(Etcienslni:) 

Elc  a  fait  envers  vous 

Trop  grant  markié  de  ses  denrées. 
(Et  respont  Adans  :) 

Troutp  (sic),  Biquece,  à  cou  ne  lient  point; 

Mais  Amours  si  le  gent  eniont, 

Et  de  grase  si  enlumine        ^ 

Em  feme,  et  fait  sambler  plus  grande , 

Si  c'on  cuide  d'une  truande 

Que  ce  soit  bien  une  roîne. 

Si  cring  sambloient  reluisant 

DW,  crespa  et  roit  et  fourmianl  : 

Or  sont  kéu,  noir  et  pendic. 

Tout  me  sanle  ore  en  li  mué  ; 

Ele  avoit  front  bien  conpassé , 

Blanc,  ouni ,  large,  fenestric  : 

Or  le  voi  crelé  et  estroit. 

Les  sourcieus  par  samblance  avoit 

En  arcans ,  soutiens  et  ligniés 

De  brun  poil ,  con  trais  de  pincel , 

Pour  le  rouart  *  faire  plus  bel  ; 

Or  les  vois  espars  et  dreciés 

Con  s'il  veulent  voler  en  l'air. 

Si  noir  oel  me  sembloient  vair. 

Sec  et  fendu,  prest  d'acointier. 

Gros  desous;  délié  fouciaus 

A  deus  petis  ploçons  jumiaus, 

Ouvrans  et  cloans  à  dangier 

En  rouars  simples,  amoureus  ; 

Et  se  descendoit  entre  deus 

Li  tuiaus  du  nés  bel  et  droit , 

Poursievans  par  ars  de  mesure, 

Qi  li  dounoit  fourme  et  figure. 

Et  de  geelé  soupiroit. 

Entour  avoit  blanques  maissailes , 

Faisant  au  ris  .ij.  foisseles 

Un  peu  nuées  de  vermeil , 

Parant  parmi  le  ceuvre-kief; 

Ne  Dieus  ne  venroit  mie  à  kief 

De  faire  un  viaire  pareil 

Que  li  siens  adont  me  sanloit. 


*  Regard.  (Note  de  M.  cl:  Sainic-Palayc.) 


96 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Li  bouquc  après  se  poursievoit 
Grailc  à  cors  *  et  grosse  ù  moilon, 
Fresque  et  vermeille  plus  que  rose  ; 
Blance  ententure^  jointe  et  close; 
Et  après  foucelé  mentoo, 
Dont  naissoit  li  blanque  gorge  te, 
Trusk'as  espaulcs  sans  fosete , 
Ounie  et  grosse  en  avalant  ; 
Halcrel  poursievant  deriere 
Sans  poil ,  gros  et  blanc  de  manière , 
Scur  se  cote  un  peu  reploiant; 
Espaules  qi  point  n'encruçoient , 
Dontli  lonc  brac  adevaloient. 
Gros  et  graile  ù  il  aferoit. 
Et  cncor  estoi-cc  du  mains , 
Qi  rewardast  ses  blances  mains , 
Dontnaissoîent  li  biaus  lonc  doit, 
A  basse  jointe,  graille  en  fin , 

_ 9/ 

*  Ne  cuidicz  pas  que  ce  soit  gnlle. 

Car  aj  .iiij.  cors  de  la  nie 
Senr  .iiij.  ionri  de  la  cité 
Qaî  crei^  de  la  fermeté 
Fist  .iiij.  grani  homei  de  piere 
De  très  merveilleaie  manière. 

^Âoman  de  CUomadès  ^  manuscrit  de  T Arsenal, 
belles-lettres  françaises,  in-folio ,  n<>  175,  folio 
col.  2,  v.  27.) 


Couvert  d'un  bel  ongle  sangin , 
Pi*ès  de  le  car  ouni  et  net. 
Or  venrai  au  monstre  devant , 
Puis  le  goi^ete  en  avalant  ; 
Tout  premier  au  pis  camuset. 
Dur,,  cort  et  baut  de  point  et  bel , 
Entrecloant  le  ruiotel 
D\4mours  qi  qieten  le  fourcelc; 
Boutine  avant  et  rains  vautiës , 
Com  menées  d'ivoire  entaillics 
A  ces  coutiaus  à  demiseles; 
Plate  banque,  ronde  ganbete. 
Gros  bran,  basse  quillcie  ; 
Pié  vautic,  baingre,  à  peu  de  char. 
En  li  me  sambloit  teus  devise, 
Et  croi  que  desous  le  quemise 
N'aloit  point  li  sourplus  en  dar"^. 
Bêle  geni,  ensi  fui-je  pris 
Pour  Amour  qi  si  m'eut  soupris; 
Car  faiture  n'eu  t. point  si  belej 
Q' Amours  me  le  fist  sambler  ; 
Mais  Désirs  le  me  fist  gouster 
A  le  grant  saveur  de  Yauceles. 
ExpUcit. 


*  N'est-ce  pas  l'orîgine  du  mot  italien  mdamo? 
Il  manque  ici  douze  vers  qui  sont  dans  les  deux 
autres  manuscrits. 


F.  M. 


AU   MOTEN-AGE. 


1)7 


LI  JUS  DU  PELERIN. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


LI  PELERèNS. 

GUIOS. 

GAVTIERS,  appelé  d'abord 

WARNIERS 

IJ  TILAINS. 

ROGAUS. 

La  scène  c 

tt  à  Arras. 

• 

'  LI  PELERINS. 

Or  pais,  or  pais,  segoieur!  el  à  moi  entendes  : 
Noaveles  vous  dirai,  s*iin  petit  atendés. 
Par  coi  trestous  li  pires  de  vous  iert  amendés. 
Or  vous  taisiés  tout  coi,  si  ne  me  reprendés. 
Se^ienr,  pèlerins  sui,  si  ai  aie  maint  pas 
Par  viles,  par  casliaus,  par  cbités,  par  tres- 

pas, 
S'aroie  bien  mestier  qiie  je  fusse  à  repas; 
Car  n*ai  mie  par  tout  moût  bien  trouvé  mes 
pas. 

Bien  a  trente  et  chienc  ans  que  je  nai  aresté, 

S*ai  puis  en  maint  bon  lieu  et  à  maint  saint 
esté, 

S'ai  esté  au  Sec-Arbre  et  dusc*à  Duresté  **; 

Dieu  grasci  qui  m'en  a  sens  et  pooir  preste. 

Si  fui  en  Famcnie,  en  Surie  et  en  Tir  ; 

S*alai  en  un  pais  où  on  est  si  entir 

Que  CD  i  muert  errant  quant  on  i  veut  mentir, 

£t  si  est  tout  qiiemun. 

*  Voyez  une  nolice ,  sur  ce  nom,  à  la  suile  du 
^^««n  dt  Mahomet,  elc.  Paris,  Silvcsli-e,  1831, 
grand  io-8«. 


LE   PÈLERIN. 

Or  paix ,  or  paix!  seigneurs,  et  écoutez-moi  : 
je  vous  dirai,  «i  (vous)  attendez  un  peu,  nou- 
velles par  lesquelles  le  pire  de  vous  sera 
amendé.  Or  taisêzr(vous)  tous,  (tenez-vous) 
coi,  et  ne  m'interrompez  pas.  Seigneurs,  je 
suis  pèlerin,  et  j'ai  fait  maint  voyage  par  vil- 
les, parchàteaux,  par  cités,  pardéfilés,  et  j'au« 
rais  bien  besoin  d'avoir  du  j'epos,  car  je  n'ai 
pas  très-bien  trouvé  ma  nourriture  partout.  Il 
y  a  bien  trente-cinq  ans  que  je  n'ai  pas  arrêté, 
et  j'ai  depuis  été  en  maint  bon  lieu  et  vers 
maint  saint,  j'ai  été  au  Sec- Arbre  et  jusqu'à 
Duresté ,  je  remercie  Dieu  qui  m'en  a  prêté 
l'esprit  et  le  pouvoir.  J'ai  été  en  Famenie, 
en  Syrie  et  à  Tyr  ;  je  suis  allé  dans  un  pays 
où  l'on  est  si  véridique  que  l'on  y  meurt  sur 
l'heure  quand  on  y  veut  mentir,  et  cela  est 
tout-à-fait  commun. 


**  Voyez,  sur  ce  nom,  le  glossaira  de  la  C/uinson 
de  Ho/ant/jiH  181,  col.  3,  au  mot  diristant. 

7 


98 


THEATRE   FIUNÇAIS 


LI   YILAINS. 

Je  t'en  vœil  desmentir, 
Car  entendant  noas  fais  vessie  pour  lanterne. 
Vous  ariés  jà  plus  chier  à  sir  en  le  taverne 
Que  aler  au  moustier. 

Ll  PELERI^iS. 

Pechié  fait  qui  me  ferne. 
Car  je  sui  moût  lassés;  eslé  ai  à  Luserne, 
En  Terre  de  Labour,  enToskane,  en  Sezilc; 
Par  Puîlie  m'en  reving  où  on  tint  maint  con- 
cilie 
D'un  clerc  net  etsoustien,grascieuset  nobile 
Et  le  nomper du  mont;  nés  fu  de  cesle  ville; 
Maistres  Adans  li  Bochus  estoit  chi  apelés, 
Et  là,  Adans  d'Arras. 

LI   VILAINS. 

Très  mal  atrouvelés 
Soiiés,  sire,  eon  vous  avés  nos  aus  pelés! 
Est-il  pour  truander  très  bien  alripelés? 
Alés-vous-en  de  chi,  mauvais  vilains  puaiis, 
Car  je  sai  de  chertain  que  vous  estes  truans  : 
Or  tost  fuiés-vous-ent,  ne  soies  deluans, 
Ou  vous  le  comperrés. 

LI   PELERINS. 

Trop  par  estes  muans  ; 
Or  atendés  un  peux|ue  j'aie  fait  mon  conte. 
Or  pais,  pour  Dieu,  signeur  I  Chis  clers  don 

je  vous  conte 
Ert  amés  et  prisiés  et  honnerés  *  dou  conte 
D'Artois;  si  vous  dirai  moût  bien  de  quel 

aconle  : 
Chieus  maistre  Adam  savoit  dis  et  chans 

conlrouver. 
Et  li  quens  desirroit  un  tel  home  à  trouver. 
Quant  acointiés  en  fu,  si  li  ala  rouver 
Que  il  féist  uns  dis  pour  son  sens  esprouver. 
Maistre  Adans,  qui  en  seut  très  bien  à  chief 

venir, 
Enfist  un  dont  il  doit  moût  très  bien  sousvenir, 
Car  biaus  est  à  oïr  et  bons  à  relenir- 
Li  quoins  n'en  vaurroit  mie  cinc  chens  livres 

tenir. 
Or  est  mors  maistre  Adans  ;  Diex  li  fâche 

merchi  ! 
A  se  tomble  ai  esté ,  don  Jhesu-Crist  merchi  ! 


*  Et  probablement  enrichi  aussi  ;  c'est  ce  que  nous 
donne  à  penser  le  passage  suivant  : 

Aprêf  ri-jon  un  maisire  Adan; 
S'ame  est  passëe  outre  le  dau. 


LE   VILAIN. 

Je  t'en  veux  démentir,  car,  à  nous  qni  tV- 
coutons,  (tu)  nous  fais  vessie  pour  lanterne. 
Vous  aimeriez  mieux  être  assis  en  la  taverne 
que  d'aller  au  moutier. 

LE  PÈLERIN. 

Péché  fait  qui  me  frappe,  car  je  suis  très- 
las  ;  j'ai  été  à  Luserne,  en  Terre  de  Labour, 
en  Toscane,  en  Sicile  ;  je  m'en  revins  par 
la  Fouille  où  l'on  s'entretint  beaucoup  d'an 
clerc  net  et  subtil,  gracieux  et  noble,  et  qui 
n'avait  son  pareil  au  monde  ;  il  fut  natif  de 
cette  ville  ;  il  était  ici  appelé  maître  Adam 
le  Bossu,  et  là,  Adam  d'Arras. 

LE   VILAIK. 

Très-mal  venu  soyez,  sire,  comme  vous 
avez  pelé  nos  aulx!  Est-il  pour  gueuser  très- 
bien  entripaillé?  Allez-vous-en  d'ici,  mauvais 
vilain  puant,  car  je  sais  de  source  certaine 
que  vous  êtes  truand  :  or  fuyez  tôt,  ne  tar- 
dez pas,  ou  Vous  le  paierez. 

LE   PÈLERIN. 

Vous  êtes  trop  turbulent;  attendez  un  peu 
à  cette  heure  que  j'aie  fait  mon  récit.  Or 
paix,  pour  (l'amour  de)  Dieu,  seigneur!  Ce 
clerc  dont  je  vous  conte  était  aimé  et  prisé 
du  comte  d'Artois,  et  je  vous  dirai  bien  à 
quel  propos:  ce  maître  Adam  savait  compo- 
ser dits  et  chants,  et  le  comte  désirait  trou- 
ver un  tel  homme.  Quand  il  fut  en  rapport 
avec  lui,  il  l'alla  prier  de  lui  faire  un  dit 
pour  éprouver  son  esprit.  Maître  Adam,  qui 
sut  bien  en  venir  à  bout,  en  fil  un  dont  on 
doit  très-bien  se  souvenir  ;  car  il  est  très- 
beau  à  ouïr  et  bon  à  retenir.  Le  comte  n'ai- 
merait pas  mieux  cinq  cents  livres.  A  cette 
heure  maître  Adam  est  mort  ;  que  Dieu  lui 
fasse  merci  !  J'ai  été  à  sa  tombe,  et  j'en  re- 
mercie Jésus-Christ.  Le  comte  me  la  montra 


De  ten  avoir  a  .i.  grant  mont. 
Se  fcme  voir  de  Mîranmonl 
Uaacîont  a  le  remanant  ; 
Mais  joQ  n*i  sai  aparteoant , 
Foi  kc  doi  Dia  le  père  nostre , 
Ki  pour  ans  die  patrcnostrc. 

(Manuscrit du  Boi  n«  184,  supplément,  fol.  205 
recto,  col.  1,  v.  17.) 


AU   MOYEN-AGE. 

Liquoins  le  me  moustra,  le  soie grant  merchi  ! 
Quant  jou  i  fui,  l'autre  an. 

LI  VILAINS. 

Vilains,  fuies  de  chi  ! 
Ou  vous  serés  uiout  tosl  loussiés  et  desvestus  ; 
A  Tostei  serés  jà  autrement  revestus. 

LI  PELERINS. 

Et  comment  vous  nomme-on  qui  si  estes  tes- 
tus? 

LI  VILAINS. 

Comment,  sire  vilains?  Gautelos  li  Testus. 

LI  I^ELERINS* 

Or  veilliés  un  petit,  Uaus  dous  amis,  atendre  ; 

Car  on  m*a  fait  mont  lonc  de  ceste  vile  en- 
tendre , 

Qu'eus  en  Tonnour  du  clert  que  Dieus  a  vo- 
lut  prendre. 

Doit-on  dire  ses  dis  chi  endroit  et  aprendre; 
Si  sui  pour  che  chi  enbatus. 

GAUTIERS. 

Fuies  !  ou  vous  serés  batus. 
Que  diable  vo«s  ont  ra porté. 
Trop  vous  ai  ore  déporté. 
Que  je  nevousaiembrunkiet. 
Ne  que  cist  saint  sont  enfunkiet  ; 
Il  ont  véu  maint  roy  en  France. 

LI  PELERINS. 

Hé  !  vrais  Dieus,  envoies  souffrance 
Touscheus  qui  me  font  desraison. 

ouios. 
Warnet,  as-tu  le  raison 
Oïe  de  cest  païsant. 
Et  comment  il  nous  va  disant 
Ses  bourdes  dont  il  nous  abuffe? 

WARNÉS. 

Oué.  Donne-li  une  buffe  ; 

Je  sai  bien  que  c'est  .j.  mais  hom. 

GUIOS. 

Tenés,  ore  aies  en  maison. 
Et  si  n'i  venés  plus,  vilains. 

ROGAUS. 

Que  cest?  mesires  sains  GuiUsiins , 
Wamîer,  vous  puist  faire  baler  ! 
Pour  coi  en  faites  vous-aler 
Cbest  home  qui  riens  ne  vous  grieve'^ 

WARNERS. 

Rogaut,  à  poi  que  je  ne  crieve , 
Tant  fort  m*anuie  se  parole. 

ROGAUS. 

Taisiés-vous,  Warnier;  il  parole 


99 

(grâces  lui  soient  rendues!)  quand  j*y  fus, 
l'année  passée. 

LE   VILAIN. 

Vilain,  fuyez  d*ici  !  ou  vous  serez  très-bien 
battu  et  déshabillé  ;  vous  serez  autrement 
revêtu  ati  logis. 

IsE   PÈLERIN. 

Et  comment  vous  nomme-t-on,  (vous)  qui 
êtes  si  têtu? 

LE   VILAIN. 

Comment,  sire  vilain?  Gautelos  le  Têtu. 

LE  PÈLERIN. 

Or  veuillez  un  peu,  beau  doux  ami,  atten- 
dre; car  on  m'en  a  fait  entendre  bien  long 
(au  sujet)  de  cette  ville,  (et)  qu'en  l'honneur 
du  clerc  que  Dieu  a  voulu  prendre,  Ton  doit 
ici  dire  et  apprendre  ses  dits  ;  et  je  me  suis 
pour  cela  ici  arrêté. 

GAUTIER. 

Fuyez!  ou  vous  seroz  battu,  car  diables 
vous  ont  rapporté.  Je  vous  ai  tantôt  trop  bien 
traité,  car  je  ne  vous  ai  pas  chagriné,  et  ces 
saints  ne  sont  pas  enfoncés  ;  ils  ont  vu  maint 
roi  en  France. 

LE   PÈLERIN. 

Hé  !  vrai  Dieu,  envoyez  souffrance  à  tous 
ceux  qui  me  font  tort. 

GUIOT. 

Warnîer,  as-tu  oui  le  discours  de  ce  paysan , 
et  comment  il  nous  va  disant  les  bourdes 
qu'il  nous  souffle  a  la  figure? 

WARNIER. 

Oui.  Donne-lui  un  soufflet;  je  sais  bien 
que  c'est  un  mauvai» homme. 

GUIOT. 

Tenez ,  maintenant  allez  ^u  logis ,  et  ne 
venez  plus  ici,  vilain. 

ROGAUT. 

Qu'est-ce?  messire  saint  Guillain,  War- 
nier, puisse-t-ii  vous  faire  danser  !  Pourquoi 
faites-vous  s'en  aller  cet  homme  qui  ne  vous 
fait  aucun  mal? 

WARNIER. 

Rogaut,  il  s'en  faut  de  peu  que  je  ne  crève, 
tant  sa  parole  m'ennuie. 

ROGAUT. 

Taisez-vous,  Warnier;  il  parle  de  maître 


100 


THÉÂTRE 


De  maistre  Adan,  le  clerc  d'oniieiir , 
Le  joli,  le  largue  donneur, 
Qui  ertde  toutes  vertus  plains; 
De  tout  le  mont  doit  estre  plains, 
Car  mainte  bele  grâce  avoit. 
Et  seur  tous  biau  diter  savoit, 
Et  s*estoit  parfais  en  chanter. 

WARNIERS. 

Sa  voit-il  dont  gent  enchanter? 
Or  pris-je  trop  mains  son  affaire. 

ROGAUS. 

Nenil,  ains  savoit  canchons  faire , 
Partures*  et  motès  entés; 
De  ciie  fist-il  à  grant  plentés , 
Et  balades,  je  ne  sai  quantes. 

WARNIERS. 

Je  te  pri  dont  que  tu  m'en  ointes 
Une  qui  soîtauques  commune. 

ROOACS. 

Volentiers  voir;  jou  ea  sai  une 
Qu'il  fist,  que  je  te  canterai. 

WARNIEB&. 

Or  di,  et  je  t'escouterai , 
Et  tous  nos  estris  abatons* 

ROGAUS. 


11  nVttii  boan*  Ti-«ii- de  qae  matons  '*. 


Est  ceste  bonne  »  Warnier  frère, 
Di? 

WARNIERS. 

Ele  est  Testront  de  vostre  nierc  : 
Doit-on  tele  canchon  prisier? 
Par  le  cul-Dieu!  j'en  apris  ier 
Une  qui  en  vaut  les  quarante. 

ROGAUS. 

Par  amours,  Warnier,  or  le  cante. 

é 

WARNIERS. 

Volentiers,  foi  que  doi  m'amie. 


S«j<   n'ta--loie,      je 

De  tel  chant  se  doit-on  vanter. 


*  Voyez  PexpUcation  détaillée  de  ce  root  dans 

Tou  vrage  de  M.  de  Roquefort  :  De  lÉtal  de  la  Poésie 

française  dans  les  xii»  et  xiii*  siècles,  p.  224-227. 

**  Lait  caillé.  Ce  root  est  cncoi«  en  usage  en  Lor- 
raine. 


FRAMÇAIS 

Adam ,  le  clerc  honorable ,  le  gai ,  le  large 
donneur,  qui  était  plein  de  toutes  vertus;  de 
tout  le  monde  (il)  doit  être  plaint,  car  (il) 
avait  mainte  belle  grâce ,  et  par  dessas  tous 
(il)  savait  faire  de  beaux  dits,  et  était  parfait 
chanteur. 

WARNIER. 

Savait-il  donc  enchanter ies  gens?  or  prisé- 
je  bien  moins  son  affaire. 

ROGAUT. 

Nenni,  mais  (il)  savait  chansons  faire,  jeux- 
partis  et  motets  entés*;  il  en  fit  en  grande  abon- 
danoe,  et  ballades,  je  ne  sais  combien. 

WARNIER. 

Je  te  prie  donc  de  m'en  chanter  une  qui 
soit  quelque  peu  commune. 

ROGAUT. 

Volontiers  vraiment;  j'en  sais  une  quil 
fit,  que  }%  te  chanterai. 

WARNIERT. 

Or  dis ,  et  je  t'écouterai ,  et  finissons  tous 
nos  débats. 

ROGAUT. 


piM^Y\fe\im^ïïn 


H  n'csl  Èi  boD  -  ne  vi  •>  •  an  -de    que  iiui-toi:s. 

Celle-ci  est-elle  bonne,  ami  Warnier, 
dis? 

WARNIER. 

Elle  est  rë...  de  votjre  mère  :  doit-on  priser 
telle  chanson? Par  le  c. -Dieu!  j'en  appris 
liier  une  qui  en  vaut  les  qiuurante. 

ROGAUT. 

Par  amour  (pour  moi  ),  Warnier,  mainte- 
nant ehante-la. 

WARNIER. 

Volontiers,  fbi  que  dois  à  mon  amie. 


^,.[.fKii"if>iri'ii^^ 


Se   je   n'i  al-oi-  c,       jeu'i-roi-e    ni  -  e. 

De  tel  chant  se  doit-on  vanter. 


*  L*on  U'ouve  dans  le  roaDuscrit  de  la  Bibliothè- 
que royale,  fonds  de  Cangc  n**  01,  p.  367  et  sui- 
Tantes,  une  grande  quantité  de  motet  enté. 


AU  MOYEN-AGE. 


101 


ROGAUS. 

Par  foi  !  il  t'avient  à  chanter 
Aassi  bien  qu'il  fait  tumer  Tours  *. 

WARNIERS. 

Mais  c'estes  vous  qui  estes  Tours. 
Uns  granscaitisloufé  se  waigne. 

ROGAUS. 

Par  foi!  or  ai-je  grant  engaigne  ** 
De  Yo  grande  mélancolie; 
Je  feroie  hui  mais  grant  folie 
Se  je  men  sens  roetoie  au  Yostre. 
Biaus  preudons,  mes  consaus  yous  loe 
Que  chi  ne  faites  plus  de  noise. 

LI   PELERINS. 

Loés-Youft  dont  que  je  m'en  Yoise? 

ROGAUS. 

Oïl,  voir. 

LI  PBLEIUNS. 

£l  je  m'en  irai, 
Me  plus  parole  n'i  dirai; 
Car  je  n'ai  mestier  c'on  me  fiere.^ 

GUIOS. 

Hc,  Diex!  je  ne  mengai  puis  tierche , 
El  s'est  jà  plus  nonne  de  jour. 
Et  si  ne  puis  avoir  séjour 
Se  je  ne  boi ,  ou  dore ,  ou  masque. 
Je  m'en  Yois,  j'ai  fait»  me  tasque , 
Ke  je  u'ai  chi  plus  riens  que  faire. 

ROGAUa. 

Warnct  ! 

-WARNIER0. 

Que? 

ROGAUS. 

Veus-tu  bien  fah-e  ? 
Alons  Yers  Aiieste***  à  le  foîre. 

WARIIÉS. 

Soit  !  mais  SMichois  vœil  aler  boire  ; 
Hau  debais  ait  qui  n'i  venra  1 

EXPLicrr. 


*  M.  de  Roquefort  n^*  pas  compris  ce  mot.  Voyez 
son  Glossaire  tU  la  lanf^  romane^  t.  Ily  p.  668.  Tu- 
mer  Tient  du  latin  lumere,  et  non  de  tumulus.  L«  ci- 
tation de  Gautier  de  Coinsi,  qu^it  donne,  ne  laisse 
.liirun  doute  sur  le  véritable  sens  da  mot. 


ROGAUT. 

Par  (ma)  foi  !  tu  as  aussi  bonne  gruce  à 
chanter  qtt'un  ours  à  souITler. 

YVARNIER. 

Mais  c'est  yous  qui  êtes  Tours 

ROGAUT. 

Par  (ma) foi!  à  cette  heure  je  suis  fort 
courroucé  de  YOtre  humeur  terrible;  je  ferais 
aujourd'hui  grand'  folie  si  je  partageais  yos 
idées.  Beau  prud'homme,  mon  avis  est  que 
(vous)  ne  fassiez  ici  plus  de  bruit. 

LE   PÈLERIN. 

(Me)  conseillez -YOUS  donc  que  je  m'en 
aille? 

ROGAUT. 

Oui,  vraiment. 

LE    PÈLERIN. 

Et' je  m'en  irai,  je  ne  dirai  plus  mot; 
car  je  n'ai  (pas)  besoin  qu'on  me  frappe. 

GUIOT. 

Hé,Dieu  !  je  ne  mangeai  (pas)  depuis  tierce, 
et  (il)  est  déjà  plus  que  nonne  de  la  journée, 
et  je  ne  puis  rester  si  je  ne  bois ,  ou  dors , 
ou  mâche.  Je  m'en  vais,  j'ai  fait  ma  tAche , 
et  je  n'ai  ici  plus  rien  à  faire. 


Warnier  ! 
Quoi? 


ROGAUT. 
WARNIER. 


ROGAVT. 

Veux-tu  bifen  faire?  illons  vers  Ayeite  à 
la  foire. 

WARNIER. 

S«it!  mais  auparavant  |e  veux  aller  boiee  ; 
malheur  ait  qui  n'y  viendra  ! 

FIS. 


*ft 


Voyez  deux  exemples  deoe  mot,  que  MM.  de 
Roquefort  et  Méon  n'ont  pas  compi*it,  dans  le  /?o- 
man'de  la  Rose»  é^tion  de  ee  dernier,  t.  II,  p.  201 
et.307,v.  8,548  eft  10,708. 

***  Nom  d'un  petit  hameau  qui  existe  encore  au- 
prêa  d*Arras. 


102 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


LI  GIEUS 

DE  ROBIN  ET  DE  MARÏON, 


CADANS  FIST. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


nOBINS. 

HUARS, 

MARIONS  00  MAROTE. 

Kl  ROIS. 

M  CHEVALIERS. 

WARNIERS 

GAl}TIERS. 

(iUlOS. 

BAUDONS. 

ROGACS. 

PERONNELE  ohJ'ERRE  TE. 

CUi  COMMENaiE 


LI  €1EUS 


DE  ROBIN  ET  DE  MARION, 


CABANS  FIST; 


ALIAS 


M  JEUS  DU  BERGIER  ET  DE  LA  BERGIERE. 


MARIONS. 

t  *  Robins  m* aime,  Robins  m'a  ; 
Robins  m'a  demandée,  si  m*arn. 
Robins  m'acata  colele 
D'escarlatc'*  bonne  et  bêle, 


*  Les  morccsQs  mis  en  musique  sont  désignés  dans  le  leite 
une  ■}-. 

•  Il  est  difficile  de  déterminer  la  .significRlion  àc 


par  une  -{- 


ICI    COMMENCE 

LE  JEU 
DE  ROBIN  ET  DE  MARION  , 

qu'adah  fit^ 


oo 


LE  JEU  DU  BERGER  ET  DE  LA  BERGERE. 


■ARlOlf. 

Robin  m'aime,  Robin  m'a;  Robin  m'a 
demandée,  il  m'aura.  Robin  m'a  acheté  une 
robe  de  bonne  et  belle  écarlate ,  souque- 
nille  et  ceinture,  a  leur  i  va  !  Robin  m'aime. 


ce  mot.  Voyez  le  fioman  de  la  FioUlte,  pag.  If)î*. 
notp  2. 


Souskanie  *  et  chainlurele, 
A  leur i val 

Robins  m'aime»  Robins  m'a  ; 
Robins  m'a  demandée,  si  m*ara. 

LI  CHEVALIERS. 

i~  Je  me  repairoie  du  tournoiement, 
Si  trouvai  Marote  senlete, 
Au  cors  gent. 

MARIONS. 

Hé!  Robin,  se  tu  m'aimes, 
Par  amors  maine-m'ent. 

LI  CHEVALIERS. 

Bergiere,  Diex  vous  doinst  bon  jour  1 

MARIONS. 

Dîex  VOUS  gart,  sire  I 

LI  CHEVALIERS. 

Par  amor, 
Douche  puchele,  or  me  contés 
Pour  coi  ceste  canchon  cantés 
Si  volentiers  et  si  souvent? 
Hé  !  Robhf^  si  tu  m'aintes, 
Par  amours  mame^WLent, 

MARIONS. 

Biaus  sire,  il  i  a  bien  pour  coi  : 
J'aim  bien  Robinet,  et  il  moi  ; 
Et  bien  m'a  moustré  qu'il  m'a  cliiere 
Donné  m'a  ceste  panetière. 
Geste  boulete  et  cest  coutel. 


AU   MOYEN-AGE.  103^ 

Robin  m'a  ;  Robin  m'a  demandée,  il  m'aura. 


*  Soufl&AHic ,  robe  de  femme  qui  ne  parait  pas 
aToir  été  un  vêtement  de  dessous,  comme  l'a  pense 
M.  de  Roquefort  dans  son  Glossaire,  au  nom  Canie* 
On  lit  dans  le  Homan  de  la  Rose  cette  desciîption 
du  costume  de  Franchise  : 

Elle  fn  en  nne  tooMuiPtc 
Qui  ne  f«  mie  de  bourrai, 
N'ot  si  bêle  detqaes  Arras , 
Ne  fn  ti  bien  cueillie  ne  jointe  ; 
ft  n'i  ot  une  seule  pointe 
Qui  ne  rnil  bien  a  son  droU  assise. 
Moult  Tu  bien  veslue  Vranchise , 
Qu'i  n'est  Teatéure  si  bêle 
Coo  socsguAsis  ii  damoisele. 
Famé  est  plus  cointe  et  mignote 
En  socsQDAaii  «jue  en  cote. 
La  soosqoAiiiK  qui  fn  blanehe 
Senefioit  que  douée  et  franche 
Esloil  celle  qui  la  vestoit. 

Nous  citons  ce  passage  d'après  un  beau  manusci  it 
du  xiT*  siècle,  sur  vélin  ,  orne  de  miniatures,  que 


LE  CHEVALIER. 

Je  revenais  du  tournoi,  et  je  trouvai  Ma- 
rion  seulelte,  au  corps  joli. 

MARION. 

Eh  !  Robin,  si  tu  m'aimes,  par  amour  em-^ 
mène-moi. 

LE  CHEVALIER. 

Bergère,  Dieu  vous  donne  bon  jour  ! 

MARION. 

Dieu  vous  garde,  sire! 

LE  CHEVALIER. 

Par  amour,  douce  puceile,  à  celte  lieure 
roniez-moi  pour  quoi  vous  chantez  celte 
chanson  si  volontiers  et  si  souvent?  f  Hé  ! 
Robin,  si  tu  m'aimes,  par  amour  emmènes- 
moi.  > 


MARION. 

Be<au  sire,  il  y  a  bien  de  quoi  :  j*aime  bien 
Robin,  et  lui  moi  ;  et  bien  nf  a  montré  qu'il 
m'a  chère  :  (il)  m'a  donné  cette  panetière, 
cette  houlette  et  ce  couteau. 


possède  M.  Monmerquc.  M.  Mé«n,  dans  son  édition 
du  Romande  la  Rose,  a  suivi  la  leçon  de  sorquanie, 
ce  qui  trancherait  la  difficulté  dans  le  sens  de  M.  de 
Roquefort.  Nous  préférons  néanmoins  rautorité  de 
notre  manuscrit,  confirmée  par  un  écrivain  presque 
contemporain.  Jean  Molinef,  auteur  du  zve  siècle, 
dans  sa  traduction  en  prose  du  Roman  de  ta  Rose, 
adopte  cette  expression  ;  il  n'est  pas  présumable  que 
la  nature  du  Tétement  que  ce  mot  désigne  lui  ait  clé 
inconnue.  Voici  son  texte  : 

«  Elle  estoit  en  une  souscanie  Lien  faicte  et  bien 
«  faillie,  tant  cointe  et  tant  cueillie  qu'il  n'y  eust 
n  une  pointe  seule  qu'elle  ne  fust  assise  à  son  droit. 
«  Frauchise  estoit  fort  bien  vestue  ;  car  n'est  plus 
«  bêle  robbcj  ne  mieulx  séant  à  damoyselle  que  la 
«  souscanie,  où  la  femme  est  beaucoup  plus  mignote 
c  qu^en  sa  cotte.  La  blanche  souscanie  siQn\iioil  que 
«  celle  qui  Tayoît  Testue  estoit  douce  et  franche.  » 
(  Roman  de  la  Rose,  translalé  de  rime  en  prose  par 
Molinet.  Paris.  Michel  I/enoir,  1521,  gothique, 
fol.  VIII  verso,  col.  1". 


104 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LI  CHEVALIERS. 

Di-moi,  véis-tii  nul  oisel 
Voler  par  descure  ces  cans? 

MARIONS. 

Sire,  j'en  ai  veu  ne  sai  kaos  ; 
Encore  i  a  en  ces  buissons  . 
Cardonnereuls  et  pinçons 
Qui  moût  cantent  joliement. 

LI  CHEVALIERS. 

Si  m'ait  Dieus,  belc  au  corsgent, 
Glie  n'est  point  chèque  je  demant; 
Mais  véis-tu  par  chi  devant, 
Vers  ceste  rivière,  nui  ane? 

MARIONS» 

C'est  une  beste  qui  recane  ; 
J'en  vi  ier  .iij.  sur  che  quemîn, 
Tous  quarchiés,  aler  au  molin  : 
Est-che  chou  que  vous  demandés? 

LI  CHEVAUERS. 

Or  sui^e  moût  bien  assenés  ! 
Di-moi,  véis-tu  nul  bairon?  . 

MARIONS* 

Unirons  !  sire,  par  me  foil  non, 
Je  n'en  vi  nesun  puis  quarésme. 
Que  j'en  vi  mengier  chiés  dame  Eme, 
Me  taiien,cui  sont  cbes  brebis. 

LI  CHEVALIERS. 

Par  foi  !  or  sui-jûu  esbaubis, 
N'ainc  mais  je  ne  fui  si  gabés. 

MARIONS. 

Sire,  foi  qoa  vous«mi  devés  ! 
Quele  beste  est-che  seur  vo  main  ? 

LI  CHEVALIERS. 

C'est  uns  faucons. 

MARIONS. 

Mengûe-il  pain  ? 

LI  CHEVALIERS. 

Mon,  mais  bonne  char. 

MARIONS- 

Celé  beste? 

LI  CHEVALIERS. 

Esgar  !  ele  a  de  cuir  le  teste. 

MARIONS. 

Et  oji  alés-vous  ? 

LI  CHEVALIERS. 

En  rivière. 

MARIONS. 

Robins  n  est  pas  de  tel  manière , 
En  lui  a  trop  plus  de  déduit  : 


LECHEVAUER. 

Dis-moi ,  vis-tu  aucun  oiseau  voler  au- 
dessus  de  ces  champs  ? 

MARION. 

Sire,  j'en  ai  veu  (je)  ne  sais  combien;  il  y 
a  encore  en  ces  buissons  chardonnerets  et 
pinsons  qui  chantent  très  galment. 

LE  CHEVALIER. 

Si  Dieu  m'aide,  belle  au  corps  gentil,  ce 
n'est  point  ce  que  je  demande  ;  mais  vis-tu 
par  ici  devant,  vers  cette  rivière,  aucun  ane 
(canard)? 

MARION. 

C'est  une  béte  qui  ricane  ;  j'en  vis  hier 
trois  sur  ce  chemin,  tous  chargés,  aller  au 
moulin  :  est-ce  ce-  que  vous  me  demandez  ? 

LE  CHEVALIER. 

A  cette  heure  suis-je  bien  avancé  Dis-moi, 
\isriu  aucun  héron  ? 

MARION. 

Héron!  sire,  par  ma  foi  !  non,  je  n'en  vis 
pas  un  depuis  le  carême,  que  j'en  vis  man- 
ger chez  dame  Emma,  ma  grand'mère,  à 
qui  senties  brebis. 

LE  CHEVALIER 

Par  (ma)  foi!  je  suis  rendu  muet,  jamais 
je  ne  fus  «i  gabé. 

MARION. 

Sire,  (par  la)  foi  que  vous  me  devez  ! 
quelle  béte  est-ce  (que  celle  qui  est)  sur  votre 
main  ? 

LE  CHEVALIER. 

C'est  un  faucon. 

MiRION. 

Mange-t-il  pain  ? 

LE  eUEYALIER. 

Non,  mais  bonne  chair. 

MARION. 

Cette  béte? 

LE  CMEVALIER. 

Regarde  !  elle  a  de  cuir  la  tète. 

MARION. 

Et  où  allez-vous? 

LE  CHEVALIER. 

En  rivière. 

MARION. 

Robin  n'est  pas  de  telle  manière,  en  lui 
(il  y)  a  beaucoup  plus  de  gaité:  il  émeut 


A  no  vile  esmuet  tout  le  bruit 
Quant  il  joue  de  se  musete*. 

U  GBKYALIERS. 

Or  dites,  douche  bregerete, 
Ameriés-Yous  un  chevalier  ? 

MARIOUS. 

Biaus  sire,  traiiés-vous  arrier. 
Je  ne  sa!  que  chevalier  sont; 
Deseur  tous  les  homes  du  mont 
Je  n'ameroie  que  Robin. 
Cbi  vient  aa  vespre  et  au  matin, 
A  moi,  toudis  et  par  usage  ; 
Ghi  m'aporte  de  son  froumage  : 
Encore  en  ai-je  en  mon  sain. 
Et  une  grant  pieche  de  pain 
Que  il  m'aporta  à  prangiere. 

u  CHEVALIERS. 

Or  me  dites,  douche  bregiere, 
Vauriés-vous  venir  avœc  moi 
Jeuer  seur  che  bel  palefroi, 
Selonc  che  bosket,  en  che  val? 

MARIONS  au  Chevalier, 
Aimi  I  sire,  ostés  vo  cheval, 
A  poi  que  il  ne  m'a  blechie. 
Li  Robins  ne  regiete  mie 
Quant  je  vois  après  se  karue. 

u  GHEVAUERS. 

Bregiere,  devenés  ma  érue 
El  faites  che  que  je  vous  proi. 
MAKOif s  au  Chevalier. 
Sire,  traiiés  ensus  de  m^i  : 
Ghi  esire  point  ne  vous  af^rt. 
A  poi  voschevaus  ne  me  Sert. 
Comment  vous  apele-on? 


AU  MO  YEN- AGE.  |05 

toute  notre  ville  quand  il  joue  de  sa  mu- 
sette. 

LE  CHEVALIER. 

Or  dites,  douce  bergerette,  aimeriez-vous 
un  chevaUer? 

MARION. 

Beau  sire,  tirez-vous  (en)  arrière.  Je  ne 
sais  (ce  que)  sont  chevaliers  ;  de  tous  Les 
hommes  du  monde ,  je  n'aimerais  qufi  Ro- 
bin. (Il)  vient  ici  le  soir  et  lematin,  vers  moi, 
tous  les  jours  et  par  habitude;  ici  il  m'apporte 
de  son  fromage  :  ebcore  en  ai-je  dans  mon 
sein,  et  un  grand  morceau  de  pain  qu'il 
m'apporta  à  Theure  du  dinar. 


*  Voyez,  sur  les  insU'umens  de  musique  aux  dou- 
zième et  treizième  Aiécles ,  le  traité  de  M.  de  Roque- 
fort :  De  tEiai  de  la  Pcésîefrançoise  eaixxw  el  iiii* 
siècles  t  p.  105-131  ;  et  rarticle  que  le  révérend 
John  Bowle  a  însërè  dads  Vjir^uieologia»  tome  TII, 
p.  2 1 4-23 1 .  Aux  passages  que  citent  ctt  sayaos,  on 
peut  joindre  celui-ci  : 

Et  quant  il  agitât  mengié 
Enionr  la  table  et  loalacié ,  . 

Adont  leur  feitc  commençott. 
Plenl^  d'estniBicnt  y  atoU  i  , 

yidefl  et  falterimM , 
Ilarpes  et  rotei  el  canons 
El  ettÎTei  de  Cornovatfle  ; 
N'i  failloit  estnuacns  qni  tbiIIc  , 


LE  CHEVALIER. 

Or  dites-moi ,  douce  bergère ,  voudriez- 
vous  venir  avec  moi  jouer  sur  ce  beau  pale- 
froi, le  long  de  ce  bosquet,  dans  ce  vallon? 

MARION  au  Chevalier, 
Aïe I  sire,  ôtez  votre  cheval,  il  s'en  faut 
de  peu  qu'ilne  m'ait  blessée.  Celui  de  Ro- 
bin ne  rue  pas,  quand  Je  vais  après  sa  cba« 
rue.  ■ 

LE  CHEVALIER. 

Bergère,  devenez  nion  amie  et  faites  ce 
dont  je  vous  prie. 

MARION  au  Chevalier, 
Sire,  retirez-vous  d'auprès  de  moi  :  il  ne 
vous  convient  pas  d'être  ici.  II  ne  s'en  faut 
de  peu  que  votre  chevalr  ne  me  frappe.  Com- 
ment vous  appelle-t-on  ? 


Cax  H  ivit  Carmans  tant  amoit 
Menestrens  qnc  de  looa  aroit. 

0  loi  aToil  qnintaricnrf 
Et  ti  aToit  boM  léalenn 
Et  des  flantenri  de  Behaigne 
Et  des  gîgneoarfl  d'AIemaigde 
Et  flanleoars  à  .ij.  dois. 
Tabonr»  et  eors  •arraûnois 
Y  ot  ;  mais  cil  erenl  as  chans 
Ponr  ce  <]ae  leur  noise  crt  trop  graus. 
N'estoii  manière  d'cstnunens 
Qai  ne  tel  Ironrëe  leeni . 

i^Roman^e  Cleomades,  manuscrit  de  la  Bîbliollièquo 
dcrArsenal,  bellcs*leUics  Trançaises,  in-rolio*, 
nM75,  folio  12  recto,  col.  1,  v.  29.) 


106 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LI  CHEVALIERS. 

Aubert. 

MARIONS. 

i"  Vous  perdes  vo  paîne,  sire  Aubert, 
Je  n'amcrai  autrui  que  Robert. 

LI  CHEVALIERS. 

Nan,  bregiere? 

VARIONS  au  Chevalier. 
Man,  par  ma  foi  ! 

LI  CHEVALIERS. 

Cuideriés  empirierde  moi? 
Chevaliers  sui,  et  vous  bregiere, 
Qui  si  lonc  jetés  me  proiere. 
MARIONS  au  Chevalier. 
Jà  pour  che  ne  vous  amerai. 
t  Bergeronnete  sui  ; 
Mais  j'ai  ami 
Bel  et  cointe  et  gai. 

LI   CHEVALIERS. 

Bregiere,  Diex  vous  en  doinst  joie  ! 
Puis  qu'ensi  est,  g'irai  me  voie. 
Hui  mais  ne  vous  sonnerai  mot. 
MARIONS  au  Chevalier, 
-f  Trairi ,  deluriau  ,  delurian ,  deluriele, 
Trairi ,  deluriau ,  deiurau ,  delurot. 

LI  CHEVALIERS. 

i"  Hui  main  jou  chevauchoie 
Lés  l'oriere  d'un  bois; 
Trouvai  gentil  bregiere , 
Tant  bêle  ne  vit  roys. 
Hé  !  trairi ,  deluriau ,  deluriau,  deluriele, 
Trairi ,  deluriau ,  deluriau  ,  delurot. 

MARIONS. 

■j-  Hé!  Robechon,  deure  leure  va; 
Car  vien  à  moi  leure  leure  va , 
S'irons  jeuer  dou  leure  leure  va, 
Dou  leure  leure  va. 

ROBIN. 

f  Hé  !  Harion ,  leure  leure  va  ; 
Je  vois  à  toi ,  leure  leure  va  ; 
S'irons  jeuer  dou  leure  leure  va , 
Dou  leure  leure  va. 

MARIONS. 

Robin  ! 

ROBINS. 

Marote  ! 

MARIONS. 

Dont  viens-tu  ? 

ROBINS. 

Par  le  saint  !  j'ai  desveslu, 


LE  CHEVALIER. 

Aubert. 

MARION. 

Vous  perdez  votre  peine,  sire  Aubert,  je 
n'aimerai  (personne)  autre  que  Robin. 

LE  CHEVALIER. 

Nenni,  bergère? 

MARION  au  Chevalier. 
Nenni ,  par  nia  foi  ! 

LE  CHEVALIER. 

Penseriez-vous  vous  abaisser  par  moi  ?  Je 
suis  chevalier,  et  vous  -bergère,  qui  rejetez  si 
loin  ma  prière. 

MARION  au  Chevalier. 

Jamais  pour  cela  je  ne  vous  aimerai.  Je 
suis  bergerette;  mais  j'ai  ami  beau,  bien 
élevé  et  gai. 

LE  CHEVALIER. 

Bergère  ,  que  Dieu  vous  en  donne  joie  ! 
Puisqu'ainsi  est,  j'irai  mon  chemin.  Ai^our- 
d'hui  je  ne  vous  dirai  plus  mot. 

MARION. 

Trairi ,  deluriau,  deluriau  ^  deluriele,  trairi  » 
deluriau  ,  deiurau ,  delurot. 

LE  CHEVALIER. 

Ce  matin  je  chevauchais  près  de  la  lisière 
d'un  bois;  je  trouvai  gentille  bergère ,  tant 
belle  ne  vit  roi.  Eh  !  iruiri ,  deluriau  ,  delu- 
riau, deluriele,  trairi,  deluriau,  deluriau,  de- 
lurot. 

MARION. 

Ehl  Robichon,  deure  leure  va;  ^iens  à 
moi,  leure  leure  va;  nous  irons  jouer  du 
leure  leure  va ,  du  leure  leure  va. 

ROBIN. 

Eh  I  Marion ,  leure  leure  va  ;  je  vais  à 
toi,leuce  leure  va;  nous  irons  jouer  du  leure 
lettre  va,  du  leure  leure  va. 


MARION. 

ROBIN. 

MARION. 


Robin  I 
Marion  I 

■ 

D'où  viens-tu  ? 

ROBIN. 

Par  le  saint  !  j'ai  ôté  mon  surtout  parce 


AU  MOYEN -AGE. 


107 


Pour  cbe  qu'i  fait  froit ,  men  jupel  ; 
S'ai  pris  me  cote  de  burel , 
Et  si  t'aport  des  pommes  :  tien. 

MARIONS. 

Robin ,  je  te  connue  trop  bien 
An  canter,  si  con  tu  venoies  ; 
Et  tn  ne  me  reconnissoîes? 

ROBINS. 

Si  fis  au  cant  et  as  brebis. 

MARIONS. 

Robin ,  tu  ne  ses ,  dous  amis , 
Et  si  ne  le  tien  mie  à  mal  : 
Par  chi  vint  .j.  Iiom  à  cheval 
Qui  avoit  cauchie  une  monfle, 
Et  porloit  aussi  c'nn  escoufle 
Seur  sen  poing  ;  et  trop  me  pria 
D*amer;  mais  poi  i  conquesta , 
Car  je  ne  te  ferai  nul  ton. 

BOBINS. 

Marote,  tu  m'aroies  mort; 
Mais  se  g'i  fusse  à  tans  venus , 
Ke  jou,  ne  Gantiers  li  Testus , 
He  Baudons,  Bues  cousins  germains , 
Diable  i  éosaent  mis  les  mains  : 
Jà  n'en  fust  partis  sans  bataille. 

MARIONS. 

Robin ,  doits  amis ,  ne  te  caille  ; 
Mais  or  faisons  fesie  de  nous. 

ROBINS. 

Serai-je  drois,  ou  à  genous? 

MARIONS. 

Vien,  si  te  sie  encoste  moi  ; 
Si  mengerons* 

ROBOTS. 

Et  jou  Totroi  ; 
Je  serti  elii  lés  ton  costé. 
Mais  je  ne  t'ai  rien  aporté  : 
Si  ai  fait  certes  grant  outrage. 

MARIONS. 

Ne  t'en  caut,  Robin  ;  encore  ai-je 
Du  froumage  chi  en  mon  sain , 
Et  une  grant  pieche  de  pain , 
Et  des  poumes  que  m'aportas. 

ROBINS. 

Diex  !  que  chis  froumages  est  cras! 
Ma  seur,  nengiie. 

VARIONS. 

Et  tu  aussi. 
Quant  tu  vieus  boire ,  si  le  di  : 
V«^-chî  fontaine  en  .i.  pochon. 


qu'il  fait  froid,  et  j'ai  pris  une  cotte  de  bure. 
Je  t'apporte  des  pommes  :  tiens. 

MARION. 

Robin  9  je  te  reconnus  bien  au  chant , 
quand  tu  venais  ;  et  tu  ne  me  reconnaissais 
pas? 

ROBIN. 

Si  fait ,  au  chant  et  aux  brebis. 

IIARION. 

Robin,  tu  ne  sais  pas,  doux  ami  (et  je  ne 
le  tiens  pas  pour  mal),  que  par  ici  vint  uii 
homme  à  cheval ,  ganlé  d'une  moufle.  Il  por- 
tait une  ccoufle  (milanUur  son  poing,  et  me 
'  pria  instamment  de  (l*)  aimer  ;  mais  il  réus- 
sit peu  ,  car  je  ne  te  ferai  nul  tort. 


ROBIN. 

Marion,  tu  m'aurais  tué;  mais  si  j'y  fusse 
venu  à  temps ,  moi  ou  Gautier  le  Têtu ,  ou 
Baudon  ,  mon  cousin  -  germain  ,  diables 
s'en  seraient  mêlés  :  il  ne  serait  pas  parti 
sans  bataille. 

MARION. 

Robin,  doux  ami,  ne  l'inquiète  pas  ;  mais 
maintenant  faisons  fête  entre  nous. 

ROBIN. 

Serai-je  droit  ou  à  genoux  ? 

MARION. 

Viens ,  et  t'assieds  à  côté  de  moi  ;  nous 
mangerons. 

ROBIN. 

Je  le  veux  bien  ;  je  serai  ici  à  côté  de  toi. 
Mais  je  ne  t'ai  rien  apporté  :  j'ai  fait  certai- 
nement grand'folie. 

MARION. 

Me  t'en  inquiète  pas,  Robin;  encore  ai-je. 
du  fromage  en  mon  sein»  et  une  grande  pièce 
de  pain  ,  et  des  pommes  que  tu  m'apportas. 

ROBIN. 

Dieu  I  comme  ce  fromage  est  gras  !  Ma 
sœur,  mange. 

MARION. 

Et  toi  aussi.  Quand  tu  veux  boire,  dis-le  : 
voici  une  fontaine  dans  un  pochon. 


108 


TfliATBE  FEANÇllS 


R0B1NS. 

Diex  !  qui  ore  éust  du  bacon 
Te  taiien ,  biea  venist  à  point. 

Robinet ,  nous  n'en  arons  point, 
Car  trop  haut  pent  as  quieverons; 
Faisons  de  che  que  nous  avons  : 
Gh'est  assés  pour  le  matinée. 

ROBUVS. 

Diex!  que  jou  ai  le  panche  lassée 
D^  le  ehoule  de  l'autre  fois  t 

MARIONS» 

Di,  fiobin ,  foy  que  lu  mi  dois , 
"  Ghoulas-Ui?  que  Diex  le  te  mire*  ! 

ROBma. 
f  Vous  l'orrés  bien  dire,  bêle, 
Tous  l'orrés  bien  dire. 

MARfONB. 

Di ,  Robin ,  veus-Ui  plus  mengier? 

aOBiKS. 
Naie,  voir. 

MARIONS. 

Dont  metrai-^je  arrier 
Che  pain ,  che  froumage  en  mon  sain, 
Dnsqu'à  jà  que  nous  arons  fain. 

ROBINS. 

Ains  le  met  en  te  panetière* 

MARIONS. 

Et  vés-li-chi.  Robin,  quel  chiere  ! 
Proie  et  commande,  je  ferai. 

ROBINS. 

Marote,  et  jou  esprouverai 
Se  tu  m'ies  loiaus  amiete. 
Car  tu  m'as  trouvé  amiet* 
i'  Bergeronnete, 
Douche  baisselete , 
Donnés-le-moi,  vostre  chapelet , 
Donnés-le-moi,  vostre  chapelet. 

MARIONS. 

t  Robin,  vens-tu  que  je  le  mèche 
Seur  ton  chief  par  amourete  ? 


*  Voici  un  autre  exemple  de  cette  expression,  tiré 
da  conte  dou  prodome  ki  ne  volt  renoîer  Diwla-mère 
paur/eme  avoir. 

Et  li  li  dtréê  bien  merir 
Lc  biaa  don  k'clc  voas  dona 
Qnaiil  dooMiDMt  roiu  cnclina, 
Por  çoH  ke  ne  le  rcnoiattc» , 


ROBIN. 

Dieu!  qui  aurait  maintenant  du  lard  de  ta 
grand' mère,  n'en  serait  pas  fftcbé. 

MARION. 

Robinet ,  nous  n'en  aurons  point ,  car  il 
est  pendu  trop  haut  aux  chevrons  ;  servons- 
nous  de  ce  que  nous  avons  :  c'est  assez  pour 
la  matinée. 

ROBIN. 

Dieul  que  j'ai  la  panse  lassée  de  la  choie 
de  l'antre  fois  t 

MARION. 

Dis ,  Robin ,  (par  la)  foi  que  tu  me  dois, 
as'tu  joué  à  la  choie  ?  que  Dieu  t'en  récom- 
pense I 

ROBIN. 

Vous  l'entendrez  bien  dire,  belle ,  vous 
Tentendrez  bien  dire. 

MARION. 

Dis,  Robin ,  veux-tu  plus  manger  ? 
Non ,  vraimait. 

MARION. 

Donc  je  remettrai  ce  pBin#  ce  fromage  en 
mon  sein ,  jusqu'à  ce  qne  nous  ayons  faim. 

HOMN. 

Mets-le  plutôt  dans  ta  panetière. 

MARfON. 

Et  le  voici.  Robin ,  quelle  ebère  I  prie  et 
commande,  je  (le)  ferai. 

ROUV. 

Manon ,  j'épronverai  si  tu  m'es  loyale 
amie ,  car  tu  m'as  trouvé  ami.  Bergeretie , 
douce  bachelette,  donnez-te-moi,  votre  cha- 
pelet (petit  chapeau),  doniiez*le-moi ,  votre 
chapelet. 


MARION. 

Robin ,  veux-tu  que  je  le  noette  sur  ta 
tête ,  par  amour  ? 


Et  kc  Tons  s'oonor  li  gnrdasiea. 
--^Dtme,  eat-çoa  Toirtf — Oil,  bUosûre. 
-*  Doaee  dame ,  Dtx  la  ToumiaB  ! 
NiiU  rîena  avoir  b«  jftmitt 
pMi  à  Dira  grignor  ^ré  êtniêe ,  ete. 

{Fie  des  Pères,  manuscrit  du  xti*  siècle  ,  BibKoih^ 
que  d«  l'Anenal  n«  3^6,  folio  9  Terso«  col.  2.) 


AU   MOTBN-AGE. 


109 


BOBIRS. 

i"  OH ,  ec  vous  serés  m'amiete  ; 
Vous  avérés  ma  chainturece , 
M'aumosniere  e(  moa  fremalet. 
Bergeronnete, 
Douche  baisselete , 
DoBoës^le-môi ,  voslre  chapelet. 

MARIONS* 

Volentiers,  men  doue  amiet. 
Robin  9  fai-nous  .j.  poi  de  feste. 

ROBINS. 

y  eus-tu  des  bras  ou  de  le  leste  ? 
Je  te  di  que  je  sai  tout  faire. 
Ne  Fas-tu  point  oï  retraire? 

MARIONS. 

-{-  Robin ,  par  Tanie  ten  père  f 
Sès-tu  bien  aler  du  piet  ? 

EOBIMS. 

-}-  Oïl,  parl'ame  me  mère! 
Resgarde  comme  il  me  siet , 
Avant  et  arrière ,  bêle , 
Avant  et  arrière. 

MARIONS. 

i"  Robin  9  par  Tame  ten  père  I 
Car  nous  fai  le  tour  dou  chief. 

R0BIN8. 

•\'  M arot ,  fMir  Tame  me  mère  ! 
Ten  venrai  mont  bien  à  chief. 
I  fait-on  tel  chiere ,  bele^ 
I  fait-on  tel  chiere  ? 

MAmONS. 

f  Robin  f  pav  Tame  ten  père  ! 
Car  nous  fai  le  tour  des  bras. 

ROBINS. 

-f  Marot ,  par  Tame  me  mère  ! 
Tout  ensi  eon  tu  vaurras. 
Est-chou  la  manière ,  beie , 
Est-chou  la  manière  ? 

MABIONS. 

t  Robin ,  par  Tame  ten  père  I 
Sès-iu  baler  au  serain  ? 

ROBINS. 

t  OU ,  par  l'ame  me  mère  ! 
Mais  j'ai  trop  mains  de  chaviaus 
Devant  que  derrière ,  bêle , 
Devant  que  derrière. 

MARIONS. 

Robin  f  sès-tu  mener  le  treske? 


ROBIN. 

Oui  »  et  vous  serez  ma  petite  amie  ;  vous 
aurez  ma  ceinture ,  mon  aumônière  et  mon 
agrafe.  Bei^orette ,  douce  bachelette ,  don- 
nez-le-moi »  votre  petit  chapeau. 


M.ABI0N. 

Volontiers ,  mon  doux  ami.  Robin ,  fais- 
nous  un  peu  fête. 

ROBIN. 

Veux-tu  (que  ce  soit)  des  bras  ou  de  la 
tète?  Je  te  dis  que  je  sais  tout  faire.  Ne  Tas- 
tu  point  ouï  dire% 

MARION. 

Robin,  par  Tame  de  ton  père!  sais-tu 
bien  aller  du  pied? 

ROBIN. 

Oui,  par  famé  de  ma  mère!  regarde 
comme  cela  me  sied ,  en  avant  et  en  arrière, 
belle,  en  avant  et  en  arrière. 

MARION. 

Robin;  par  l'ame  de  ton  père!  fais-nous 
le  tour  de  la  tête. 

ROBIN. 

Marion ,  par  l'ame  de  ma  mère,  j'en  vien- 
drai très-bien  à  bout.  Y  fait-on  telle  figure, 
belle ,  y  faitron  telle  figure? 

MARION. 

Robin ,  par  l'ame  de  ton  père  !  fais-nous 
le  tour  des  bras. 

ROBIN. 

Harlon ,  par  l'ame  de  ma  mère  !  tout  ainsi 
que  tu  voudras.  Est-ce  la  manière ,  belle , 
est-ce  la  manière  ? 

MARION. 

Robin,  par  l'ame  de  ton  père!  sais-tu 
danser  au  soir? 

ROBIN. 

Oui ,  par  l'ame  de  ma  mère  1  maïs  j'ai  bien 
moins  de  cheveux  devant  que  derrière,  belle, 
devant  que  derrière. 

MARION. 

Robin ,  sais-tu  mener  la  tresse  *  ? 

*  Espèce  de  branle  qui  a  conserve  son  nom  dans 
l'iulien  (resta. 


110 


THÉÂTRE  PRANÇAIS 


ROBlNfl. 

Oïl  ;  mais  H  voie  est  trop  freske , 
Et  mi  bousel  *  sont  desquiré. 

HARIOMS. 

Mous  sommes  trop  bien  atiré , 
Me  t'en  caut;  orfai  par  amour. 

ROBINS. 

Aten ,  g' irai  pour  le  tabonr 

Et  pour  le  muse  au  grant  bourdon, 

Et  si  amenrai  chi  Baudon , 

Se  trouver  le  puis ,  et  Gautier. 

Aussi  m'aront-il  bien  mestier, 

Se  li  clievaliers  revenoit. 

MARIONS. 

Robin  y  revien  à  grant  esploit , 
Et  se  tu  trueves  Peronnele, 
Me  compaignesse ,  si  l'apele  : 
Le  compaignie  en  vaura  mi  ex. 
Ele  est  derrière  ces  courtiex , 
Si  c'on  va  au  moulin  Rogier. 
Or  te  haste. 

ROBIN  s. 

Lais-me  escourchier  ; 
Je  ne  ferai  fors  courre. 

HARIONS. 

Or  va. 

ROBINS. 

Gautiers,  Baudon ,  estes  vous  là  ? 
Ouvrés-moi  tost  Tuis,  biau  cousin. 

GAUTIERS. 

Bien  soies-lu  venus,  Robin. 
C'as-tu  qui  ies  si  essouflés? 

ROBlNS. 

Que  j'ai  ?  Las  !  je  sui  si  lassés 
Que  je  ne  puis  m'alaine  avoir. 

BAUDONS. 

Dis'on  t'abatu. 

ROBINS. 

Menil,  voir. 

GAUTIERS. 

Di  tost  s'en  t'a  fait  nul  despit. 

ROBINS. 

Signeur,  escoutés  un  petit  : 


aOBIN. 

Oui  ;  mais  le  chemin  eac  trop  frais,  et  mes 
liouseaux  sont  déchirés. 

MARIOK. 

Mous  sommes  très-bien  mis,  ne  t'en  in- 
quiètes pas;  ipaintenant  fais  (ce  que  je  t'ai 
dit)  par  amour  (pour  moi). 

ROBIN. 

Attends ,  j'irai  chercher  le  tambour  et  la 
musette  au  gros  bourdon;  j'amènerai  ici 
Baudon,  si  je  le  puis  trouver,  et  Gautier. 
Aussi  en  aurai-jebien  besoin,  si  le  cheva- 
lier revenait. 

HARION. 

Robin ,  reviens  en  toute  hâte ,  et  si  tu 
trouves  Péronnelle,  ma  compagne,  appelle- 
la:  la  compagnie  en  vaudra  mieux.  Elle  est 
derrière  ces  courtils,  comme  on  va  au  mou- 
lin de  Roger.  A  présent  hâte-toi. 


*  Ce  passage  prouve  que  les  houseiux  n'étaient 
pas  exclusivement  à  Tusage  des  Parisiens ,  comme 


ROBIN. 

Laisse-moi  me  retrousser;  je    ne   ferai 
que  courir. 

HARION. 

Maintenant  va. 

ROBIN. 

Gautier,  Baudon ,  6les-vous  là  ?  ouvrez- 
moi  tôt  la  porte ,  beaux  cousins. 

GAUTIER. 

Sois  le  bienvenu,  Robin.  Qu'as-tu  pour 
être  si  essoufDé? 

ROBIN. 

Ce  que  j'ai?  Hélas  !  je  suis  si  fatigué  que 
je  ne  puis  reprendre  haleine. 

BAUDON. 

Dis  si  on  t'a  battu. 

ROBIN. 

Nenni,  vraiment. 

GAUTIER. 

Dis  tôt  si  Ton  t'a  fait  quelque  peine. 

ROBIN. 

Seigneur,  écoutez  un  peu  :  je  suis  venu 


le  croit  M.  de  Roquefort,  qui  s'appuie  sur  quelques 
▼ers  du  Roman  de  la  Rose.  Vojez  le  Glossaire  de  la 
langue  romane,  1. 1,  p.  7C3,  col.  1 . 


AU  aiOY£M-AGE* 


111 


Je  sui  chi  venus  pour  vous  deus , 
Car  je  ne  sai  ques  menestreus* 
A  cheval  pria  d'amer  ore 
Marotain;  si  me  douch  encore 
Que  il  nereviegne  par  là. 

*  Quel  est  îcî  le  seos  Gguré  de  ce  mot?  Est-ce  oulrc' 
cuidant  ?  Le  passage  suivant  nous  le  ferait  croire  : 

Simplece  afiert  as  menettreqa. 
Dame  n'ait  atoar  orgaeillcns. 

(  C*€st  ti  Mariages  des  fitt.es  au  Dyable,  manuscrit 
de  l*Arsenal,  belles-lettres  françaises,  in-folio, 
n*  175,  folio  293  recto,  col.  1 ,  t.  13.) 

Est-ce  misérable,  vaurien P  Plusieurs  pencheront 
rei-s  cette  dernière  explication  en  se  rappelant  le 
mépris  dans  lequel  >  déjà  au  xiii'  siccle,  les  bardes 
et  les  jongleurs  ou  ménestrels  étaient  généralement 
tombés  :  ce  qu*a  très-bien  établi ,  pour  l'Ecosse ,  le 
docteur  J.  Leyden,  dans  sa  dissertation  placée  en 
tête  de  ihe  Complaynt  of  Scolland.  WriUen  in  1 548. 
Edinburgh  :  printed  for  Arebibald  Constable,  1801 , 
in-8**  et  in-4«*,  p.  348,  351.  Nous  nous  souvenons 
avoir  lu  dans  le  cartulaire  du  prieuré  de  Fincballc, 
conservé  dans  la  bibliothèque  du  chapitre  de  la  ca- 
thédrale de  Durham  ,  une  foule  de  passages  dans 
lesquels  les  jongleurs  sont  rangés  dans  la  même 
catégorie  que  les  paovrcs  et,  comme  tels,  gratifiés 
d'aumônes. 

Ce  que  le  docteur  Leyden  dit  des  bardes  écossais 
peut  très-bien  s'appliquer  à  nos  ménestrels,  qui, 
suivant  un  ancien  roman,  étaient  de  la  même  fa- 
mille : 

D«]  Chevalier  an  Citoc  ci  endroit  noaa  diron. 
Souvent  ro  ont  cânté  cil  jongleonr  breton  ; 
Maia  n'en  saTeot  nient  le  monte  d'an  boton. 

{^Le  Roman  du  ChevcXier  au  Cygne,  manuscrit  du 
Roi  n»  7 192,  fol.  48  verso,  col.  1 ,  v.  5.) 

Les  passages  suivans  suffiront  pour  prouver  ce 
que  nous  venons  d'avancer  : 

Quant  mentent  aciguor. 
Garçon  et  joogleonr 
Fora  de  l'oatel  remaignent, 
Eagardent  éa  portait; 
Et  quant  on  œvre  l'aia 
Ena  par  force  a'enpaignent. 
Tex  a'embat  comme  chiena,  qui  vit  com  bona. 
Ce  dist  li  Filains, 

(  Proverbes  du  Vilain, manuscrit  de  TArsenal,  belles- 
lettres  françaises,  n^  175^  in-folio,  fol.  378  recto, 
col.  2,  V.  30,  couplet  165.) 

Mien  escient  que  ce  est  .i.  jogler 
Qui  vient  de  vile,  de  bore  ou  de  cité, 


ici  pour  vous  deux ,  car  je  ne  sais  quel  mé- 
nétrier à  cheval  pria  d'amour  tout-à-I'heure 
Marion;  je  redoute  encore  qu'il  revienne 
parla. 


Là  oè  il  a  sn  la  place  cbanté. 

A  jngleor  pocx  pou  conqucater* 

De  lor  uaage  certes  lai-ge  asaez  : 

Qaant  ont  .iii.  sous,  .iiii.  ou  .v.  assenblez  , 

En  la  taverne  les  vont  tost  aloer. 

Si  en  font  Teste  tant  com  puent  durer. 

Tant  com  il  durent  ne  feront  laKbetë  i 

Et  quant  il  a  le  boa  vin  savoré 

Et  les  viandes,  dont  il  a  grant  planté, 

Si  en  boit  tant  que  il  ne  pnet  finer. 

Quant  voit  li  hostea  qu'il  a  toi  aloé , 

Dont  l'aparole  com  jà  oîr  porrcz  t 

■  Frcrc,  Tet-il,  qnerei  aillors  bostez, 

Que  marcheanl  doivent  ci  boateler. 

Donez-moi  gage  de  ce  qac  voa  devez.  • 

Et  cil  li  leaae  aa  cbaace  ou  son  solter 

Ou  aa  vicie ,  quant  il  ne  pnet  fere  el  ; 

Ou  il  li  offre  sa  foi  à  afier 

Qu'il  reveura,  s'il  le  veut  rcspiter. 

Toz  diz  fait  tant  que  l'en  i'en  Icssc  alcr, 

Et  SI  vail  qucrre  où  se  puist  recouvrer, 

A  cbcvalier,  à  preatre  ou  à  abé. 

Bone  costume  certes  ont  li  jngler  t 

Ansi  bien  cbantc  com  il  n'a  que  digner, 

Com  s'il  ëust  .xl.  mars  trovez  ; 

Toz  dis  fait  joie  tant  com  il  a  santé. 

{^U  Moniages  Guillaume  et  si  com  il  venqui  Vsoré  de-* 
vant  Paris,  manuscrit  du  Roi  6985,  folio  3621 
recto,  col.  2,  v.  44) 

Au  reste,  veut-on  savoir  pourquoi  les  jongleurs 
étaient  tombés  dans  cette  misérable  situation  ?  La 
citation  suivante  nous  l'apprendra  : 

Bien  vos  puis  dire  et  por  voir  afermcr, 

Prodom  ne'  doit  jugleor  escouter 

S'il  ne  li  vent  pnr  Deu  dcl  suen  doner. 

Que  il  ne  set  autrement  laborer  ; 

De  son  servise  ne  se  pnot-il  clamer, 

S'en  ne  li  donc  il  le  lesse  assez. 

Au  vout  de  T.uqne  le  pocz  esprover 

Qui  H  gîta  de  aon  pié  son  sollcr. 

Puis  le  convint  cbcremant  racbetcr. 

Les  jugleora  devroit-on  molt  amer  : 

Jotent  {sic)  désirent  et  aiment  le  cbanter. 

L'en  les  soloit  jadia  molt  benorer  ; 

Mèa  li  mauves ,  H  eschar,  li  avcr. 

Cil  qui  n'ont  cure  fors  d'avoir  amasser. 

De  gages  prandre  et  lor  deniers  preater, 

Et  jor  et  nuit  ne  fincnt  d'usurer, 

Tant  mcint  prodome  ont  fait  desberiter  : 

C'est  lor  desduit,  n'ont  soîng  d'autre  cbanter. 

Si  fêle  gent  font  benor  décliner  : 

Dex  lea  maudic ,  que  je  ne 's  puis  amer  ! 

Jà  ne  lairë  por  eaus  mon  vielcr. 


112 


THÉÂTRE  FRiUfCAIS. 


GAUTIERS. 

S'il  revient,  il  le  comperra . 

Che  Tra  mon,  par  ceste  teste  ! 

robins. 
Vous  avérés  trop  bonne  foste, 
Biau  seigneur,  se  vous  i  venés  ; 
Car  vous  et  Huars  i  serés, 
EtPeronnele  :  sontrchougent? 
Et  s'averés  pain  de  fourment, 
Bon  Troumage  et  clere  fontaine. 

BAUDONS. 

Hé  !  biau  cousin,  car  nousi  maine. 

ROBINS. 

Mais  vousdeusifés  chele  part. 
Et  je-m'en  irai  pour  Huari 
Et  Peronnele. 

BAUDONS. 

Va  don, va. 

GAUTIERS. 

Et  nous  en  irons  par  deçà 
Vers  le  voie  devers  le  pierre, 
S*aporterai  me  fourke  fiere. 

BAUDONS. 

Et  je  men  gros  baston  d'espine, 
Qui  est  chiés  Bourguet  me  cousine. 

ROBINS. 

Hé  !  Peronnele,  Peronnele  ! 

PERONNELE. 

R(Jl>in,  ies-tu  che?  Quel  nouvele? 


si  lor  CD  poÎM,  si  m  facent  aller. 

As  bons  me  tien,  les  maaris  lés  aler. 

(  La  BataXtie  dArUschans ,    manuscrît    du    Roi 
n»  6985,  folio  305  verso  ,  col.  3,  ▼.21.) 

Quoi  qu'il  en  soit,  Adenez,  qui  cherche  toutes  les 
occasions  pour  dire  du  mal  des  jongleurs,  ue  croit 
pas  îpcoDTenaot  de  leur  comparer  ses  héros  : 

Des  crestieos  11  plaspreii[s],  ce  disl-on, 

Qui  plus  greTerent  le  lignage  Noiron, 

Ce  fu  GnilUanes  el  il  (Ogier),  ce  tesmoigne-on, 

Li  bers  d'Orcnge  qui  eaer  ot  de  lion. 

Il  Tielerent  tout  doi  d'une  chançon 

Dont  les  TÎeles  erent  large  on  blaion, 

El  branl  d'acier  estoienl  li  arçon. 

De  tes  tieles  tielerent  maint  son 

Grief  à  olr  à  la  gent  Pharaon. 


GAUTIER. 

S'il  revient,  il  le  paiera. 

BAUDON. 

Oui  vraiment,  par  cette  tête  ! 

ROBIN. 

Vous  aurez  très-bonne  Tête,  beau  seigneur, 
si  vous  y  venez;  car  vous  (Baudon)  etHuari 
y  serez,  ainsi  que  Péronnelle  :  est-ce  là  du 
inonde?  et  vous  aurez  pain  de  froment, 
bon  fromage  et  claire  fontaine. 

BAUDON. 

Hé,  beau  cousin,  mène-nous-y. 

ROBIN. 

Mais  vous  deux,  (vous)  irez  de  ce  côté,  et 
je  m'en  irai  pour  (chercher)  Huart  et  Péron- 
nelle. 

BAUDON. 

Va  donc,  va. 

GAUTIER. 

Et  nous  nous  en  irons  par  de  çà  vers  le 
chemin ,  près  la  pierre ,  et  j'apporterai  ma 
grande  fourche. 

BAUDON. 

Et  moi  mon  grand  bâton  d'épine,  qui  est 
chez  ma  cousine  Bourguet. 

ROBIN. 

Hé!  Péronnelle,  Péronnelle! 

PÉRONNELLE. 

Robin,  est-ce  toi?  Quelle  nouvelle? 


Je  croi  qn'il  soient  orendnût  compaipion 
En  paradis,  lez  Dien ,  à  son  giron. 
Qui  de  tel  maistre  relenroit  la  leçon , 
Il  porroil  bien  aroir  le  hant  pardon 
De  mètre  s'ame  à  assolntion. 

(JLes  Enfances  Ogier  le  Danois,  manuscrit  de  TArse- 
senal,  B.  1.  f.  I7&|  folio  74  Terso,  col.  1,  ▼.  2.) 

Nous  signalerons  une  pièce  curieuse  sur  les  mé- 
nestrels, qui  se  trouve  dans  le  manuscrit  du  Roi, 
suppl.  n*"  184,  fol.  305  yerso,  col.  2. 

L*on  trouve  en  outre  des  renseîgnemens  sur  les 
histrions  dans  le  volume  IV  de  VAntiquarian  Reper- 
lo"^»  p.  61.  Enfin,  nous  terminerons  cette  note  en 
renvoyant  à  Pfaistoire  de  saint  Kentegem  et  d*un 
jongleur  dans  les  Vitœ  antiquœSanctonim,  de  Pin- 
kerton.  Londini,  typis  Johannis  Michols ,  1 789,  in* 
8o,  p.  277-279, 


AC  MOTEN-AGE. 


113 


ROBINS. 

Tu  ne  ses,  M arote  te  mande. 
Et  s'averons  feste  trop  grande. 

PERONNELE. 

Et  iq|ui  i  sera  ? 

♦   ♦  ROBUÏS. 

Jouet  tu, 
Et  s'arons  Gautier  le  Testu, 
Baudon  et  Huart  et  Harote. 

PERONNELE. 

Vestirai-je  me  bêle  cote? 

ROBIMS. 

Nennily  Perrote,  nenil,  nient. 
Car  chis  juphus  trop  bien  t'avient. 
Or  te  haste,  je  vois  devant. 

PERONNELE. 

Va,  je  te  sievrai  maintenant 
Se  j'avoie  mes  aigniaus  tous. 

Ll  CHEVALIERS. 

Dites,  bregiere,  n'estes-vous 
Chele  que  je  vi  hui  matin  ? 

MARIONS. 

Pour  Dieu!  sire,  aies  vo  chemin, 
Si  ferés  inout  grant  courtoisie. 

U  CHEVALIERS. 

Certes,  bêle  très  douche  amie. 
Je  ne  le  di  mie  pour  mal  ; 
Mais  je  voisquerant  cbi  aval 
.J.  oisel  à  une  sonnete. 

MARIONS. 

Aies  selonc  ceste  haiete; 
Je  cuit  que  vous  Ti  trouvères  : 
Toutmaincenanti  est  volés. 

u  GHEVAUERS. 

Est,  par  amours? 

MARIONS. 

Oïl,  sans  faille. 

u  CHEVALIERS. 

Certes,  de  l'oisel  ne  me  caille 
S'une  si  bêle  amie  avoie. 

MARIONS. 

Pour  Dieu  I  sire,  aies  vostre  voie. 
Car  je  sui  en  trop  grant  frichon. 

LI  CHEVALIERS. 

Pour  qui? 

MARIONS. 

Certes,  ponrRobechon. 

u   CHEVALIERS. 

Pour  lui  ? 


ROBIN. 

Tu  ne  sais  pas,  Marion  te  mande,  et  nous 
aurons  très  grande  fête. 

PÉRONNELLE. 

Et  qui  y  sera  ? 

ROBIN. 

Moi  et  toi,  et  nous  aurons  Gautier  le  Télu, 
Baudon  et  Huart  et  Marion. 

PÉRONNELLE. 

Yétirai-je  ma  belle  cotte? 

ROBIN. 

Nenni,  Perrette,  nenni,  rien,  car  ce  ju- 
pon te  va  fort  bien.  A  présent ,  hâte-toi ,  je 
vais  devant. 

PÉRONNELLE. 

Va,  je  te  suivrais  maintenant  si  j'avais 
tous  mes  agneaux. 

LE  CHEVALIER  {à  Morion), 

Dites,  bergère,  n'êtes-vous  pas  celle  que 
je  vis  ce  matin? 

MARION. 

Pour  (l'amour  de)  Dieu  !  sire,  allez  votre 
chemin,  vous  ferez  très  grande  courtoisie. 

LE  CHEVAUBR. 

Certes,  belle  très  douce  amie,  je  ne  le  dis 
pas  pour  mal  ;  mais  je  vais  là-bas  à  la  recher 
che  d'un  oiseau  qui  porte  une  sonnette. 

MARION. 

Allez  le  long  de  cette  petite  haie;  je  pense 
que  vous  l'y  trouverez  :  à  l'instant  même  il  y 
est  volé. 

LE  CHEVALIER. 

Y  est-il,  (dites-le-moi)  par  amitié? 

MARION. 

Oui,  sans  mentir. 

LE  CHEVALIER. 

Certes,  je  ne  m'inquiéterais  pas  de  l'oi- 
seau si  j'avais  une  aussi  belle  amie. 

MARION. 

Pour  (l'amour  de)  Dieu  !  sire,  allez  votre 
chemin,  car  je  suis  en  trop  grande  frayeur, 

LE  CHEVALIER. 

Pour  qui? 

MARION. 

Certes,  pour  Robin. 

LE  CHEVALIER. 

Pour  lui? 

8 


114 


THÉÂTRE  FRAIVÇAIS 


VARIONS. 

Voire,  s'il  le  savoit, 
Jamais  nul  jour  ne  m'ameroit. 
Ne  je  tant  rien  u'aim  comme  lui. 

LI  CHEVALIERS. 

Yousn'avés  garde  de  nului, 
Se  vous  YoIés  à  mi  entendre. 

MARIONS. 

Sire,  vous  vous  ferés  sousprendre, 
Alés-vous-ent;  laissié-me  ester, 
Car  je  n'ai  à  vous  que  parler  : 
Laissié-me  entendre  à  mes  brebis. 

U  CHEVALIERS. 

Voirement,  sui-je  bien  caitis 
Quant  je  mec  le  mien  sens  au  tien. 

MARIONS. 

Si  en  aies,  si  Terés  bien; 
Aussi  oi-je  chi  venir  gent. 
f  J'oi  Robin  flagoler 
Au  Dagol  d'argent, 
Au  flagol  d'argent. 

Pour  Dieu!  sire,  or  vous  en  aies. 

LI  CHEVALIERS. 

Bergerete,  à  Dieu  remanés. 
Autre  forche  ne  vous  ferai 


Ha  !  mauvais  vilains,  mar  i  Tai  ; 
Pour  coi  tues-tu  mon  faucon  ? 
Qui  te  donroit  .j.  horion. 
Me  Taroit-il  bien  emploiet  ? 

ROUNS. 

Ha  !  sire,  vous  fériés  pechiet. 
Peur  ai  que  il  ne  m'escape. 

u  CHEVALIERS. 

Tien  deloier  ceste  souspape. 
Quant  tu  le  manies  si  gent  ! 

ROBINS. 

Hareu*  I  Diex  I  hareu  !  bonne  gent  ! 

LI  CHEVALIERS. 

Fais-tu  noise?  tien  che  tatin. 

MARIONS. 

Sainte  Harie  !  j'oi  Robin  : 
Je  croi  que  il  soit  entrepris. 
Ains  perderoie  mes  brebris 
Que  je  ne  li  alasse  aidier. 


*  Voyei,  sur  ce  mot,    le  t.  II  des  Canterkiry 


MAAIOM. 

Vraiment,  s'il  le  savait,  jamais  il  ne  m'ai- 
merait, et  je  n'aime  rieu  autant  que  lui. 

LE  CHEVALIER* 

Vous  n'avez  à  vous  inquiéter  de  personne, 
si  vous  voulez  m'écouter. 

MARION. 

Sire,  vous  vous  ferez  surprendre,  allez- 
vous-en;  laissez-moi  tranquille,  car  je  n  ai 
rien  à  vous  dire  :  laissez-moi  m'occuper  de 
mes  brebis. 

LE  CHEVALIER. 

En  vérité,  je  suis  bien  nia^d'abaisser  mon 
intelligence  à  la  tienne.  ^    - 

MARION. 

AUez-TOUs-en,  vous  ferez  bien;  aussi  en- 
tend'-je  venir  du  monde.  Tentends  Robin 
jouer  du  flageolet  d'argent,  du  flageolet  d'al^ 
gent. 

Pour  (l'amour  de  Dieu)!  sire,  à  cette  heure 
allez-vous-en. 

LE  CHEVAUER. 

Bergerette,  adieu;  restez,  je  ne  vous  ferai 
pas  d'autre  violence. 

(  Le  chevalier  s'éloigne  et  dit  à  Robin  qui  surrient  :  ) 

Ah  I  mauvais  vilain,  tu  Caûs  mal  ;  pourquoi 
tues-tu  mon  faucon  ?  Celui  qui  te  donnerait 
un  horion  ne  l'auraitril  pas  bien  employé  ? 

ROBIN. 

Ah  !  sire ,  vous  feriez  péché.  J'ai  peur 
qu'il  ne  m'échappe. 

LE  CHEVALIER. 

Reçois  ce  soufflet  en  paiement,  pour  la 
grâce  avec  laquelle  tu  le  manies. 

ROBIN. 

Haro  !  Dieu  !  haro  !  bonnes  gens  ! 

LE  CHEVALIER. 

Fais-tu  du  bruit?  tiens  cette  tape. 

MARION. 

Sainte  Marie  !  j'entends  Robin  :  je  crois 
qu'on  l'entreprend.  Je  perdrais  mes  brebis 
plutôt  que  de  ne  pas  aller  le  secourir.  Ilé- 


TiUts  de  Chaucer,  édiUon  d^OEford,  1799,  în-4% 
p.  427. 


AU 

Lasse  !  je  voi  le  <îhevalier, 
Jecroi  que  poar  moi  l'ait  batu. 
Robia,  dous  amis,  que  fais-ia  ? 

ROBINS. 

Certes,  douche  amie,  H  m*a  mort. 

MARIONS. 

Par  Dieu  I  sire,  vos  a?és  tort. 
Qui  ensi  l'avés  deskiré. 

LI  GHBVALIBRS, 

Et  comment  a^t^il  atiré 

Mon  faucon?  esgardés,  bregiere. 

MARIONS. 

Il  n  en  set  mie  la  manière. 

Pour  Dieu  !  sire ,  or  li  pardonnes. 

U  CHEVALIERS. 

Yolentiers  ,  s'aveuc  moi  venés. 

MARIONS. 

Je  non  ferai. 

u    CHEVAUERS. 

Siferés  voiri 
N'autre  amie  ne  vœii  avoir , 
Et  vœil  que  chis  chevaus  vous  porte. 

MARIONS. 

Certes  dont  me  ferés-vous  forche. 
Robin ,  que  ne  me  resqueus-tu  ? 

ROBINS. 

Ha!  las)  or  ai-jou  tout  perdu  : 
A  tart  i  venront  mi  cousin. 
Je  perc  Marot,  s'ai  un  tatin. 
Et  desquiré  cote  et  sercot. 

GACTIERS. 

i'  Hé,  resveille-toi ,  Robin, 
Car  on  enmaine  Harot , 
Car  on  enmaine  Marot. 

ROBINS. 

Aimi  I  Gantier ,  estes-vous  là  ? 
fai  tout  perdu  :  |H[arote  en  va. 

GAUTIERS. 

Et  que  ne  l'alés-vous  reskeure  ? 

ROBINS. 

Taisiés ,  il  nous  couroit  jà  seure, 

S*il  en  i  avoit  .iiij,  chens. 

C'est  uns  chevaliers  hors  du  sens , 

Qui  a  une  si  grant  espée  ! 

Ore  me  donna  tel  colée 

Que  je  le  sentirai  grant  tans. 

BAUDONS. 

Se  g*i  fusse  venus  à  tans , 
Ili  éust  eu  merlée. 


MOTEN-AGR.  116 

las?  je  vois  le  chevalier,  je  crois  que  pour 
moi  il  Ta  battu.  Robin,  doux  ami^  que  fai^ 
tu? 

ROBIN. 

Certes,  douce  amie»  il  m*a  tué. 

MARION. 

Par  Dieu  !  sire,  vous  avez  tort  de  Tavoir 
ainsi  déchiré. 

LE  CHEVALIER. 

Et  comment  a-t-il  arrangé  mon  faucon? 
regardez ,    bergère. 

MARION. 

Il  ne^sait  pas  la  manière  de  le  gouverner. 
Pour  (l'amour  de)  Dieu  !  sire,  pardonnez 
lui  maintenant. 

LE  CHEVALIER. 

Volontiers,  si  vous  venez  avec  moi. 

MARION. 

Je  n'en  ferai  rien. 

LE    CHEVAUER. 

Si  fait,  en  vérité;  je  ne  veux  poiut  avoir 
d'autre  amie ,  et  je  veux  que  ce  cheval  vous 
porte. 

MARION. 

Certainement  vous  emploierez  la  force. 
Robin ,  que  ne  me  secours-tu? 

ROBIN. 

Hélas  !  à  présent  j'ai  tout  perdu  :  mes 
cousins  viendront  ici  trop  tard.  Je  perds 
Marion,  j'ai  un  soufflet,  et  ma  cotte  et 
mon  surcot  déchirés. 

GAUTIER. 

Eh  !  réveille-toi ,  Robin ,  car  on  emmène 
Marion ,  car  on  emmène  Marion. 


ROBIN. 

Hélas!  Gautier,  êtes- vous  là?  J'ai  tout 
perdu:  Marion  s'en  va. 

GAUTIER. 

Et  que  n'allez- vous  la  secourir? 

ROBIN. 

Taisez- vous,  il  nous  courrait  sus,  lors 
mérne  qu'il  y  en  aurait  quatre  cents.  C'est 
un  chevalier  forcené ,  qui  a  une  si  grande 
épée  !  U  m'en  a  donné  à  l'instant  même  un 
si  grand  coup  que  je  le  sentirai  long- 
temps. 

BAUDON. 

Si  j'y  fusse  venu  à  temps ,  il  y  eût  eu 
bataille. 


116 


THi^ATRB  FRANÇAIS 


ROBINS. 

Or  esgardons  leur  destinée  ; 
Par  amours  si  nous  embuissons 
Tout  troi  derrière  ces  buissons , 
Car  je  vœil  Marion  sekeure , 
Se  vous  le  m'aidiés  à  reskeure  : 
Li  cuers  m'est  .j.  peu  revenus. 

MARIONS. 

Biau  sire ,  traies- vous  ensus 
De  moi ,  si  ferés  grant  savoir. 

LI  CHEVALIERS. 

Demiseie,  non  ferai,  voir; 
Ains  vous  enmenrai  aveuc  moi , 
Et  si  ares  je  sai  bien  coi. 
Ne  soiiés  envers  moi  si  fiere , 
Prendés  cest  oisei  de  rivière , 
Que  j'ai  pris  ;  si  en  mengeras. 

MARIONS. 

J'ai  plus  chier  mon  froumage  cras 
Et  men  pain  et  mes  bonnes  poumes 
Que  vostre  oisel  à  tout  les  plumes  ; 
Ne  de  rien  ne  me  poés  plaire. 

U  CHEVALIERS. 

Qu'est-che  ?  ne  porrai-je  dont  faire 
Chose  qui  te  viengne  à  talent? 

MARIONS. 

Sire  y  sachiés  certainement. 
Que  nenil  riens  ne  vous  i  vaut. 

u  CHEVALIERS. 

Bergiere ,  et  Diex  vous  consaut  ! 
Certes  voirement  sui-je  beste, 
Quant  à  ceste  beste  m'areste. 
Adieu,  bergiere. 

MARIONS. 

Adieu,  biau  sire. 
Lasse  I  ore  est  Robins  en  grant  ire , 
Car  bien  me  cuide  avoir  perdue. 

ROBINS 

Hou!  hou! 

MARIONS. 

Dieus  !  c'est-il  qui  là  hue. 
Robins,  dousamis,  comment  vait? 

ROBINS. 

Harote ,  je  sui  de  bon  hait 
Et  garis ,  puis  que  je  te  voi. 

MARIONS. 

Yien  donques  chà ,  acole-moi. 

ROBQfS. 

Volentiers,  suer,  puis  qu'il  t'est  bel. 


ROBIN. 

Maintenant    regardons  ce    qu'ils    de  ^ 
viennent  ;   par  amitié  embusquons  -  non» 
tous  les  trois  derrière  ces  buissons ,  car  je 
veux  secourir  Marion ,  si  vous  m'aidez  à 
cela  :  le  cœur  m'çst  un  peu  revenu. 

MARION. 

Beau  sire,  retirez-vous  loin  de  moi,  vous, 
ferez  .(preuve  de)  grand  savoir. 

LE  CHEVALIER. 

Damoiselle ,  je  n'en  ferai  rien,  vraiment  ; 
mais  je  vous  emmènerai  avec  moi ,  et  vous 
aurez  je  sais  bien  quoi:  Ne  soyez  pas  si 
fière  à  mon  égard ,  prenez  cet  oiseau  de 
rivière ,  que  j'ai  pris  ;  et  mangez-en. 

MARION. 

J'aime  mieux  mon  fromage  gras  et  mon 
pain  et  mes  bonnes  pommes  que  votre 
oiseau  avec  ses  plumes;  vous  ne  pouvez 
me  plaire  en  rien. 

LE   CHEVALIER. 

Qu'est-ce  ?  ne  pourrai-je  donc  faire  chose 
qui  te  plaise  ? 

MARION. 

Sire^  sachez  en  vérité  que  rien  ne  vous 
réussira. 

LE  CHEVALIER. 

Bergère,  et  Dieu  vous  conseille!  Certes, 
je  suis  vraiment  (une)  bète  de  m'arréter 
à  celle-ci.  Adieu ,  bergère. 

MARION. 

Adieu,  beau  sire.  Hélas  I  Robin  est  main- 
tenant fort  en  peine,  car  il  croit  bien  ferme- 
ment m'avoir  perdue. 

ROBIN. 

Hou  !  hou  1 

MARION. 

Dieu!  c'est  lui  qui  appelle  là.  Robin, 
doux  ami,  comment  va? 

ROBIN. 

Marion ,  je  suis  content  et  guéri,  puisque 
je  te  vois. 

MARION. 

Viens  donc  ici ,  embrasse-moi. 

ROBIN. 

Volontiers,  sœur,  puisqu'il  te  plait. 


AU  MOYEN-AGE. 


117 


:>i 


MARIONS. 

Esgarde  de  cest  sosterel, 
Qui  me  baise  devant  la  gent. 

BAUDONS. 

Marol,  nous  sommes  si  parent: 
Onques  ne  tous  caille  de  nous. 

MARIONS. 

Je  ne  le  di  mie  pour  vous; 
Mais  il  parest  si  soteriaus 
Qu'il  en  feroit  devant  tous  chiaus 
De  no  vile  autretant  comme  ore. 

ROBINS. 

Et  qui  s'en  tenroit? 

MARIONS. 

Et  encore, 
Esgarde  comme  est  reveleus. 

ROBINS. 

Diex  !  con  je  seroie  jà  preus 
Se  li  clievaliers  revenoit  1 

MARIONS. 

Yoirement,  Robin ,  que  clie  doit 
Que  tu  ne  ses  par  quel  engien 
Je  m'escapai. 

ROBINS. 

Je  le  soi  bien. 
Nous  véismes  tout  ton  couvin. 
Demandes  Baudon,  men  cousin. 
Et  Gautier,  quant  t'en  vi  partir, 
S'il  orent  en  moi  que  tenir  : 
Trois  fois  leur  escapaî  tous  .ij. 

GAUTIERS. 

Robin,  tu  les  trop  corageus; 
Mais  quant  li  cose  est  bien  alée  ,* 
De  legier  doit  estre  ouvliée , 
Ne  nus  ne  doit  point  le  reprendre. 

BAUDONS. 

Il  nous  convient  Huart  atendre 
Et  Peronnele  qui  venront  : 
Ou  vés-les-chi. 

GAUTIERS. 

Yoirement  sont. 
Di ,  Huart,  as-tu  te  chievrete  *  ? 

HUARS. 

(Kl. 

MARIONS. 

Bien  viegnes-tu ,  Perrete. 


*  Chistbbtb  ,   ou  chevrete  ,  espèce  de  muselle 
sans  sottfflei  :  le  vent  s'y  introduit  arec  la  bouche. 


MARION. 

Regardez  ce  petit  sot  qui  fue  baise  de- 
vant le  monde.  ^V 

BAUDON. 

Manon ,  nous  sommes  ses  parens:  ne  fai- 
tes pas  attention  à  nous. 

MARION. 

Je  ne  le  dis  pas  pour  vous;  mais^il  est 
si  sot  qu'il  en  ferait  devant  tous  ceux  de 
notre  village  tout  autant  que  maintenant. 

ROBIN. 

Et  qui  s'en  abstiendrait? 

MARION. 

Et  encore,  regarde  comme  il  est  fanfaron. 

ROBIN. 

Dieu  !  coinme  je  serais  preux  si  le  cheva- 
lier revenait  I 

MARION 

Vraiment ,  Robin que  tu  ne  sais  par 

quelle  ruse  je  m'échappai. 

ROBIN. 

Je  le  sus  bien.  Nous  vîmes  toute  ta  con- 
duite. Demande  à  Baudon,  mon  cousin,  et 
à  Gautier,  quand  je  te  vis  partir,  s'ils  eurent 
à  tenir  en  moi  :  je  leur  échappai  trois  fois  à 
tous  deux. 

GAUTIER. 

Robin ,  tu  es  très  courageux;  mais  quand 
la  chose  s'est  bien  passée ,  elle  doit  être  ou- 
bliée aisément,  et  personne  ne  doit  y  reve- 
nir. 

BAUDON. 

Il  nous  faut  attendre  Huart  et  Péronnelle 
qui  viendront  :  or,  les  voici. 

GAUTIER. 

Vraiment  ce  sont  eux.  Dis ,  Huart,  as-tu 
ta  chevrette? 

HUART. 

Oui. 

MARION* 

Sois  la  bienvenue,  Perrette. 


Voyez  la  description  que  M.  de  Roquefort  en  donne 
dans  son  Essai  sur  la  poésie  française ,  p.  134. 


118 


PERONIfBLE. 

Marole ,  Dieus  te  benéie  ! 

MARIONS. 

Tu  as  esté  trop  souhaidie. 
Or  est-il  bien  tans  de  canter. 

LI  COMPAIGNIB. 

t  Aveuc  lele  compaignie 
Doit-on  bien  joie  mener. 

BAUDONS. 

Somme-nous  ore  tout  venu  ? 

HUARS. 

Oïl. 

MARIONS. 

Or  pourpensons  un  jeu. 

HUARS. 

Yeus-tu  as  roys  et  as  roïnes? 

MARIONS. 

Hais  des  jeus  c'on  fait  as  estrines*» 
Entour  le  veille  du  Noël. 

HUARS. 

A  saint  Coisne  ? 

BAUDONS. 

Je  ne  vœil  el. 

MARIONS. 

C'est  vilains  jeus ,  on  i  cunkie. 

HUARS. 

Marotè ,  si  ne  riés  mie. 

MARIONS. 

Et  qui  le  nous  devisera? 

HUARS. 

Jou»  trop  bien  :  quiconques  rira 
Quant  il  ira  au  saint  offrir, 
Ens  ou  lieu  saint  Coisne  doit  sir, 
Et  qui  en  puist  avoir  s'en  ait. 

GAUTIERS. 

Qui  le  sera  ? 

ROBIMS. 

Jou. 

BAUDONS. 

C'est  bien  fait. 
Gautier,  offres  premièrement. 

GAUTIERS. 

Tenés,  saint  Coisne,  che  présent; 
Et  se  vous  en  avés  petit, 
Tenés. 

ROBINS. 

Ho  !  il  le  doit ,  il  rit. 

'Dans  le  moyen-âge,   ces  sortes  Ae  préseos  se 
donnaient  la  veille  de  Noël  ;  Tusnge  s'en  est  con- 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 

PÉRONNEL-LE. 

Marion ,  que  Dieu  te  bénisse  ! 

MARIOK. 

Tu  as  été  bien  souhaitée.  Maintenant  il 
est  bien  temps  de  cbanter.  ( 

LA  COMPAGNIE^ 

Avec  telle  compagnie  doit-on  bien  joie 
mener. 

BAUDON. 

Sommes-nous  maintenant  tous  venus  ? 

HUART. 

Oui. 

MARION. 

Or,  imaginons  un  jeu. 

HUART. 

Veux-tu  (jouer)  aux  rois  et  aux  reines? 

MARION. 

Hais  aux  jeux  qu'on  fait  auxétrennes, 
entour  la  veille  de  Noël. 

HUART. 

A  saint  Coisne  ?i 

BAUDON. 

Je  ne  veux  (rien)  autre. 

MARION. 

C'est  un  vilain  jeu ,  on  y  turlupine. 

HUART. 

Marpte ,  ne  ries  pas. 

MARION. 

Et  qui  nous  l'expliquera  ? 

HUART. 

Moi,  très  bien:  quiconque  rira  quand  il 
ira  faire  son  offrande  au  saint,  daii^  le  lieu 
où  saint  Coisne  doit  être  assis ,  il  en  aura  ce 
qu'il  peut  en  avoir. 

GAUTIER. 

Qui  le  sera  ? 

ROBIN. 

Moi. 

BAUDON. 

C'est  bien  fait.  Gautier,  fais  le  premier 
ton  offrande. 

GAUTIER. 

Tenez,  saint  Coisne,  ce  présent  ;  et  si  vous 
en  avez  peu,  tenez. 


ROBIN. 

Oh  I  il  le  doit ,  il  rit. 


senré  chez  les  Anglais,  qui  appellent  encora  Chrùt- 
mas'box ,  la  boite  destinée  à  les  renfermer. 


AU   lfOTEN-AGE« 


119 


GAUTIBRS. 

Certes ,  c'est  drois. 

HGARS. 

Marote ,  or  sus  ! 

MARIONS. 

Qui  le  doit  ? 

HUARS. 

Gau tiers  li  Testas. 

MARIONS. 

TenéSy  saint  Coisnes ,  biaus  dous  sire. 

HUARS. 

Diex,  corn  ele  se  tient  de  rire  ! 
Qui  ¥a  après?  Perrote,  aies, 

PERONNELE. 

Biau  sire  sains  Goisnes ,  tenés, 
Je  vous  aporte  che  présent. 

ROBINS. 

Ta  te  passes  et  bel  et  gent. 

Or  sus,  Huart,  et  vous,  Baudon! 

BAUDONS. 

Tenés,  saint  Goisne»  che  biau  don. 

GAUTIERS. 

Ta  ris  »  ribaus,  dont  tu  le  dois. 

BAUDONS. 

Non  fach. 

[gautiers.] 
Huart,  après. 

BUARS. 

Je  vois. 
Vés  cbi  deus  mars. 

LI  ROIS. 

Vous  le  de  vés. 

HUARS. 

Or  tout  coi,  point  ne  vous  levés, 
Gar  encore  n'ai-je  point  ris. 

GAUTIERS. 

Que  ch'est,  Huart,  est-chou  estris? 
Ta  veus  tondis  estre  batus. 
Hau  soiiés-vous  ore  venus  ! 
Or  le  paies  tosl  sans  dangier* 

HUARS. 

Je  le  voil  volentiers  paier. 

ROBINS. 

Tenés,  sains  Goisnes*  Est-che  plais? 


MARIONS. 


Ho  !  singneur,  chis  jeus  est  trop  lais  : 
En  est,Perrete? 

PERONNÊLE. 

lUne  vaut  nient, 


GAUTIER. 

Gertes,  c'est  (de)  droit. 

HUART. 

Marion ,  à  toi  ! 

MARION. 

Qui  le  doit? 

HUART. 

Gautier  le  Têtu. 

MARION. 

Tenez,  saint  Goisne ,  beau  doux  sire. 

HUART. 

Dieu  !  comme  elle  se  retient  de  rire  !  Qui 
va  après  ?  Perrette ,  allez. 

PÉRONNELLE. 

Beau  sire  àaint  Goisne,  tenez,  je  vous  ap- 
porte ce  présent. 

ROBINS. 

Tu  te  passes  ^i  bel  et  bien.  Allons,  Huart, 
et  vous ,  Baudon  1 

BAUDON. 

Tenez ,  saioi  Goisne ,  ce  beau  don. 

GAUTIER. 

Tu  ris ,  ribaut,  donc  tu  le  dois. 

BAUDON. 

Non  pas. 

[GAUTIER.] 

Huart,  après. 

HUART. 

Je  vais.  Voici  deux  marcs. 

LE  ROI. 

Vous  le  devez. 

HUART. 

Maintenant  (tenez-vous)  tous  cois,  ne  vous 
levez  pas,  car  encore  n'ai-je  point  ri. 

GAUTIER. 

Qu'est-ce ,  Huart,  est-ce  (uue)  dispute  ?  tu 
veux  toujours  être  battu.  Maudits  soyez-vous 
d'être  venus.  A  cette  heure ,  paie-le  sans 
difficulté. 

nUART. 

Je  le  veux  volontiers  payer. 

ROBIN. 

Tenez, sains  Goisne, Est-ce  (une)  querelle? 

MARION. 

Oh  !  seigneurs ,  ce  jeu  est  trop  laid  :  est- 
ce  vrai,  Perrette? 

PÉRONNELLE. 

U  ne  vaut  rien ,  et  sachez  qu'il  convient 


120 


THÉÂTRE 


Et  sachiés  que  bien  apartient 
Que  fâchons  autres  festeletes  : 
Nous  sommes  chi  .ij.  baisseletes, 
Et  vous  estes  entre  vous  âuj. 

GADTIERS. 

Faisons  .j.  pet  pour  nous  esbatre , 
Je  n'i  voi  si  bon. 

ROBINS. 

Fi  !  Gautier  : 
Savés  si  bel  esbanoiier , 
Que  devant  Marote  m'amie 
Âvés  dit  si  grant  vilenie  ! 
Dehait  ait  par  mi  le  musel 
A  oui  il  plaist  ne  il  est  bel  ! 
Or  ne  vous  aviegne  jamais. 

GAUTIERS. 

Je  le  lairai,  pour  avoir  pats. 

BAUDONS. 

Or  faisons  .j.  jeu. 

HUARS. 

Quel  vieus-tu? 

BAUDONS. 

Je  vœil  0  Gautier  le  Testu 
Jouer  as  rois  et  as  roînes  *; 
Et  je  ferai  demandes  fines, 
Se  vous  me  volés  faire  roy. 

HUARS. 

Nenil,  sire,  par  saint  Eloi! 
Ains  ira  au  nombre  des  mains. 

GAUTIERS. 

Certes ,  tu  dis  bien ,  biaus  compains , 
Et  chieus  qui  chiet  en  .x.  soit  rois  ! 

HUARS. 

C'est  bien  de  nous  tous  li  otrois  ; 
Or  ctià  !  metons  nos  mains  ensanle. 

BAUDONS. 

Sont-eles  bien,  que  vous  en  sanle? 
Liquiex  commanchera  ? 

HUARS. 

Gantiers. 

GAUTIER&. 

Je  commencherai  volentiers 
Em  preu. 

*  Nous  lisons  ce  qui  suit  dans  un  opuscule  de  Tun 
de  nos  amis: «Quoi  qu'il  en  soit,  les  cartes  étaient  en 
usage  bien  avant  Tannée  1392^  à  laquelle  on  a  pré- 
tendu fiier  leur  invention  :  le  synode  deWorcester, 
en  1240,  défend  aux  clercs  les  jeux  déskonétes,  et 
entre  autres  celui  du  roi  et  de  la  reine  (née  susiineant 


FRANÇAIS 

bien  que  nous  fassions  d'autres  jeux  :  nous 
sommes  ici  deux  bacheletles,  et  vous  êtes 
quatre. 

GAUTIER. 

Faisons  un  pet  pour  nous  amuser ,  je  ne 
vois  rien  de  si  bon. 

ROBIN. 

Fi  !  Gautier  :  vous  savez  si  bien  jouer  que 
devant  mon  amie  Marion  vous  avez  dit  une 
si  grande  vilenie  I  Malheiu*  ait  par  le  mu- 
seau à  qui  cela  plaît  ou  est  agréable  !  Que 
cela  ne  vous  arrive  plus. 


GAUTIER. 

Je  ne  le  ferai  plus ,  pour  avoir  la  paix. 


BAUDON 


t 


Maintenant  faisons  un  jeu. 

HUART. 

Lequel  veux-tu? 

BAUDON. 

Je  veux  avec  Gautier  le  Têtu  jouer  aux 
rois  et  aux  reines  ;  et  je  ferai  de  belles  de- 
mandes ,  si  vous  me  voulez  faire  roi. 

HUART. 

Nenni ,  sire ,  par  saint  Éloi  I  mais  cela 
ira  au  nombre  des  mains. 

GAUTIER. 

Certes ,  tu  dis  bien ,  beau  compagnon , 
et  que  celui  qui  en  aura  dix  soit  roi  ! 

HUART. 

C'est  bien  entendu  de  nous  tous  ;  or  çà  ! 
mettons  nos  mains  ensemble. 

BAUDON. 

Sont-elles  bien,  que  vous  en  semble? 
Lequel  commencera? 

HUART. 

Gautier. 

GAUTIER. 

Je  commencerai  volontiers  en  premier. 

hidosfieride  Aegeet  Regina),*L* Origine  des  earles 
À  jotur.  Par  Paul  Lacroix  (Jacob,  bibliophile). 
Paris  t  Techener,  décembre  1835,  p.  5. 

Ce  passage ,  qui  se  trouve  vol.  I,  p.  673,  col.  3, 
des  CandUa  Magna  Brîtanniœ  et  ffiSemiœ,  donnés 
par  David  Wilkins,  parait  se  rapporter  au  jeu  dont 
il  est  ici  question. 


At   MOYEN-AGE. 


121 


BUARS. 

Et  deus. 

ROBUIS. 

Et  trois. 

BAUDOHS. 

Et  quatre. 

HUARS. 

Conte  après,  Marot,  sans  debatre. 

MARIONS. 

Trop  volentiers.  Et  .y. 

PBRONNSLE. 

Et  .vî. 

GAUTIERS. 
Et  .¥Îj. 

HUARS. 

Et  .viij. 

ROBINS. 

Et  .ix. 

BAUDONS* 

Et  .X. 
Enhenc  !  biau  seigneur ,  je  sui  rois. 

GAUTIERS. 

Par  le  mère  Dieu  !  chou  est  drois  ; 
Et  nous  tout,  je  cuit,  le  volons. 

ROBINS. 

Levons-le  haut  et  couronons. 
Hol  bien  est. 

HUARS. 

Hé  !  Perrete ,  or  donne 
Par  amours ,  en  lieu  de  couronne  , 
Au  roi  ton  capel  de  festus. 

PERONNELE. 

Tenés ,  rois. 

LI  ROIS. 

Gantiers  li  Testus, 
Yenés  à  court;  tantost  venés. 

GAUTIERS. 

Volentiers,  sire,  commandés 
Tel  cose  que  je  puisse  faire , 
Et  qui  ne  soit  à  moi  contraire  ; 
[Hais  que  de  ci  ne  me  remu, 
Ne  ne  bouch  men  doit  u  f u ,] 
Je  le  ferai  tantost  pour  vous. 

u    ROIS. 

Di-moi,  fu-tu  onques  jalons? 
Et  puis  s'apelerai  Robin. 

GAUTIERS. 

Oïl ,  sire  ,  pour  .j.  mastin 
Que  j'oïs  hurter  l'autre  fie 


HUART. 

Et  deux. 

ROBIN. 

Et  trois. 

BAUBON. 

Et  quatre. 

HUART. 

Compte  après,  Marion,  sans  débat. 

MARION. 

Très  volontiers.  Et  cinq. 

PÉRONNELLE. 

Et  six. 

GAUTIER. 

Et  sept. 

HUART. 

Et  huit. 

ROBIN. 

Et  neuf. 

BAUDON. 

Et  dix.  Hé,  hé!  beaux  seigneurs,  je  suis 
roi. 

GAUTIER. 

Par  la  mère  de  Dieu  !  c'est  (  de  )  droit  ; 
et  nous  tous ,  je  pense  ,  le  voulons. 

ROBIN. 

Levons-le  haut,  et  couronnons  (-le).  Ho! 
c'est  bien. 

HUART. 

Hé  !  Perrette ,  donne  par  amitié ,  au  lieu 
de  couronne ,  au  roi  ton  chapeau  de  paille. 

PÉRONNELLE. 

Tenez  ^  roi. 

LE   ROI. 

Gautier  le Télu,  venez  à  la  cour;  venez 
tout  de  suite. 

GAUTIER. 

Volontiers ,  sire ,  commandez  telle  chose 
que  je  puisse  faire,  et  qui  ne  me  soit  pas 
contraire;  [pourvu  que  ce  ne  soit  pas  de 
m'en  aller  d'ici,  ou  de  mettre  mon  doigt  au 
feu,]  je  le  ferai  tout  de  suite  pour  vous. 

LE  ROI. 

Dis-moi,  fus-tu  jamais  jaloux?  Et  puis 
j'apellerai  Robin. 

GAUTIER. 

Oui ,  sire ,  pour  un  matin  que  j'ouïs  heur- 
ter l'autre  fois  à  la  porte  de  la  chambre  de 


122  TUÉATRB 

A  Tuis  de  le  caiabre  m'ainie; 
Si  en  soupecbonnai  .j.  borne, 

U    ROIS. 

Or  sus,  Robin. 

EOBIlfSi 

Roi,  walecommel 
Demande-moi  ehe  qu'il  te  plaist. 

u  ROIS. 

Robin ,  quant  une  beste  naist , 
A  coi  sès-tu  qu'ele  est  feraele? 

ROBms. 
Geste  demande  est  bonne  et  bele  ! 

LI  ROIS. 

Dont  i  respon. 

ROBINS. 

Non  ferai,  voir; 
Mais  se  vous  le  volés  savoir , 
Sire  rois ,  au  cul  li  tardés. 
El  de  mi  vous  n'enporterés. 
Me  cuidiés-vous  chi  faire  honte? 

MARIONS^ 

H  a  droit ,  voir. 

Li  ROIS. 

A  vous  k'en  monte? 

MARIONS. 

Si  fait;  car  li  demande  est  laide. 

LI  ROIS. 

Marot ,  et  je  vœil  qu'il  souhaide 
Son  voloir. 

ROBINS. 

Je  n'os ,  sire. 

LI   ROIS. 

Non? 
Va ,  s'acole  dont  Marion 
Si  douchement  que  il  li  plaise. 

MARIONS. 

Auvar  dou  sot,  s'il  ne  me  baise f 

ROBINS. 

Certes,  nonfac. 

MARIONS. 

Vous  en  mentes.: 
Encore  i  pert-il,   esgardés. 
Jfe  cuit  que  mors  m'a  ou  visage* 

ROBINS. 

Je  cuidai  tenir  .j.  froumage, 
Si  te  senti-je  tenre  et  mole  I 
y ien  avant ,  seur ,  et  si  m'acole 
Par  pais  faisant. 


FRANÇAIS 

mon  amie;  je  soupçonnai  que  c'était  ncb 
homme. 

LE    ROt. 

Maintenant,  à  toi,  Robin. 

ROBIN. 

Roi ,  sois  le  bienvenu  !  demande-moi  ce 
qu'il  te  plaît. 

LE   ROI. 

Robin,  quant  une  béte  nait,  à  quoi 
connois-tu  qu'elle  est  femelle  ? 

ROBIN. 

Cette  demande  est  bonne  et  belle  ! 

LE  ROI. 

Réponds-y  donc. 

ROBDf. 

Je  ne  le  ferai  pas,  en  vérité  ;  mais  si  vous 
voulez  le  savoir ,  sire  roi ,  regardez-lui  au 
c.l.  Vous  n'emporterez  rien  autre  de  moi.. 
Croyez-vous  me  faire  honte  ? 


MARION^ 

Il  a  raison  ,  en  vérité. 

LE  ROI. 

En  quoi  cela  vous  regarde-t-il  ? 

MARION. 

Si  fait;  car  la  demande  est  laide. 

LE  ROI. 

Marion ,  je  veux  qu'il  souhaite  ce  quit 
veut. 

ROBIN. 

Je  n'ose ,  sire. 

LE    ROI. 

Non?  Va ,  embrasse  donc  Marion  si  dou- 
cement que  cela  lui  plaise. 

MARION. 

Fi  du  sot ,  s'il  ne  me  baise! 

ROBIN 

Certes ,  je  ne  le  fais  pas. 

MARION. 

Yous  en  mentez  :  il  y  parait  encore ,  re- 
gardez. Je  crois  qu'il  m!a  mordue  au  visage. 

ROBIN. 

Je  pensai  tenir  un  fromage ,  tant  je  le 
sentis  tendre  et  molle  !  Viens  avant ,  sœur , 
et  m^embrasse  pour  faire  la  paix..  . 


▲U  MOYEN-AGE. 


12?^ 


MAEKHirS. 

Ya,  dyable  sos;     . 
Tu  poises  jutant  comme  .j.  blos. 

ROBUIS. 

Or ,  de  par  Dieu  I 

llARIONb. 

Vous  vous  courchiés  ! 
Venés  cbà,  si  vous  rapaisiés, 
Biau  sire ,  et  je  né  dirai  plus  ; 
N'en  soies  honteus  ne  confus. 

II  ROIS. 

Venés  à  court»  Hiiart;  venés. 

HUARS. 

Je  vois,  puis  que  vous  le  volés.. 

LI  ROiis. 
Or  di ,  Cluart»  si  t'aït  Diex, 
Quel  viande  tu  aimes  ihiex  ? 
Je  sai  bieti  se  voir  me  diras. 

HUARS. 

Bon  fons  de  porc ,  pesant  et  cras  » 
A  le  fort  aillie  de  nuis  : 
Certes ,  j'en  méngai  Tautre  fois 
Tant  que  j'en  éuch  le  menison.. 

BAUDONS. 

Hé ,  Dieu  !  con  faite  venison  I  * 
Hnars  n'en  diroit  autre  cose. 

HUARS. 

Perrete  »  aies  à  court. 

PERRETE. 

Je  n'osev 

BAUDONS. 

Si  feras,  si,  Perrete.  Or  di. 
Par  celé  foi  que  tu  dois  mi , 
Le  plus  grant  joie  c'ainc  eusses 
D'amours ,  en  quel  lieu  que  tu  fusses. 
Or  di ,  et  je  t'escouterai. 

PERRETE, 

Sire,  volentiers  le  dirai. 
Par  foi  I  cbou  est  quant  mes  amis , 
Qui  en  moi  cuer  et  cors  a  mis , 
Tient  à  moi  as  cans  compaignie , 
lés  mes  brebis ,  sans  vilenie , 
Plusenrs  fois,  menu  et  souvent. 

BAUDONS. 

Sans  plus? 

PERRETE. 

Voire,  voir. 

HUARS. 

Ele  meut. 


lURION^ 

Va ,  diable  sot  ;  tu  pèses  autant  qu'un 
bloc, 

ROBIN. 

Or,  de  par  Dieu! 

MARION. 

Vous  vous  courroucez  !  Venez  ici ,  et 
apaisez -vous,  beau  sire,  et  je  ne  dirai 
plus  (rien);  n'en  soyez  (ni)  honteux  ni 
confus. 

LER6I. 

Venez  à  la  cour,  Huart;  venez. 
J'y  vais ,  puisque  vous  le  voulez. 

LE  ROI. 

Maintenant  dis,  Huart,  que  Dieu  t'aide, 
quelle  viande  aimes*tu  le  mieux?  Je  sais 
bien  si  tu  me  diras  la  vérité. 

HUART. 

Un  bon  derrière  de  porc ,  pesant  et  gras , 
à  la  sauce  à  l'ail  (et  à  l'huile)  de  noix  .*^  cer- 
tes, j'en  mangeai  tant  l'autre  fois  que  j'en 
eus  la  diarrhée. 

BAUDON. 

Eh,  Dieul  quelle  venaison!  Huart  ne 
dirait  pas  autre  chose. 

HUART. 

Perrette ,  allez  à  la  cour. 

PERRETTE. 

Je  n'ose. 

BAUDON. 

Si,  Perrette,  si.  Maintenant  dis,  parla 
foi  que  tu  me  dois,  quelle  est  la  plus  grande 
joie  que  tu  aies  jamais  eue  d'amour,  en 
quel' lieu  que  tu  fusses.  Maintenant  parle,  et 
jet' écouterai. 

PERRETTE. 

Sire,  volontiers  je  le  dirai.  Par  (ma)  foi! 
c'est  quand  mon  ami ,  qui  a  mis  en  mon 
pouvoir  son  cœur  et  son  corps,  me  tient 
compagnie  aux  champs,  près  de  mesbre^ 
bis ,  sans  vilenie ,  plusieurs  fois,  à  fréquen*». 
tes  reprises  et  souvent; 

BAUDON. 

Sans  plus? 

PERRETTE. 

En  vérité ,  en  vérité. 

HUART. 

Elle  meutv 


124 


THÉÂTRE  FRANÇAIS. 


BAUDONS. 

Par  le  saint  *  Dieu  !  je  fen  croî  bien. 
Harote,  or  susl  vien  à  court,  vien. 

UAROTB. 

Faites-moi  dont  demande  bêle. 

BAUnONS. 

Yolentiers.  Di-moi ,  Harotele , 
Combien  tu  aimes  Robinet, 
Men  cousin  y  chejoii  varlet. 
Honnie  soit  qui  mentira  ! 

MARIONS. 

Par  foi!  je  n'en  mentirai  jà. 
Je  Faim ,  sire ,  d'amour  si  vraie 
Que  je  n'aim  tant  brebis  que  j'aie, 
Nis  cheli  qui  a  aignelé. 

BAUDOKS. 

Par  le  saint  Dieu!  c'est  bien  amé  : 
Je  vœil  qu'il  soit  de  tous  séu. 

GAUTIERS. 

Uarote ,  il  t'est  trop  meskéu  : 
Li  leus  emporte  une  brebis. 

UAROTE. 

Robin ,  ceur  i  tost ,  dous  amis , 
Anchois  que  li  leus  le  mengiie. 

ROBINS. 

Gautier,  presté&-moi  vo  machue , 
Si  verres  jà  bacheler  preu. 
Hareu  !  le  leu  !  le  leu  !  le  leu  ! 
Sui-je li  plus  cailis  qui  vive? 
Tien ,  Marote. 

UAROTB. 

Lasse ,  caitive  ! 
Gomme  ele  revient  dolereuse  ! 

ROBINS. 

Mais  esgar  comme  ele  est  croleuse. 

VARIONS. 

Et  comment  tiens*tu  chelé  beste  ? 
Ele  a  le  cul  devers  se  teste. 

ROBINS. 

Ne  puet  caloir  :  ce  fu  de  haste 
Quant  je  le  pris ,  Marote  ;  or  taste 
Par  où  li  leus  l'avoit  aierse. 

*  Le  cheTalîer  GauYain  «  se  tret  à  une  fenestre, 
el  tcnt  sa  main  rers  un  mostier  qu'il  Toit ,  et  ai  dit 
ai  haut  que  Von  Tôt  par  toute  la  sale  :  Essei  m'aït 
Diez  ,  fct-il ,  et  suit  saint  que  je  n*entrei*ai  jamèa 
en  la  mcson  monseigneur  le  roi,  à  mon  poeir,  de- 
vant ce  que  gn  aie  le  chcYalier  trovc  ,  si  trové  peut 
cstre.  » 


BAUDON* 

Par  le  saint  de  Dieu  i  je  t'en  crois  bien.  Ma- 
rion,  allons  I  viens  à  la  cour,  viens. 

MARION. 

Faites-moi  donc  (une)  belle  demande. 

BAUDON. 

Volontiers.  Dis-moi ,  Manon ,  combien  ta 
aimes  Robin ,  mon  cousin ,  ce  joli  garçon . 
Honnie  soit  qui  mentira  I 

MARION. 

Par  (ma)  foi!  je  n'en  mentirai  pas.  Je 
l'aime,  sire,  d'une  amour  si  vraie,  que  je 
n'aime  pas  autant  brebis  que  j'aie ,  même 
celle  qui  a  fait  des  agneaux. 

BAUDON. 

Par  le  saint  de  Dieu!  c'est  bien  aimé  :je 
veux  que  cela  soit  su  de  tous. 

GAUTIER. 

Marion ,  il  t'est  bien  arrivé  du  malheur  : 
le  loup  emporte  une  brebis. 

MARION. 

Robin,  cours-y  vite,  doux  ami,  avant 
que  le  loup  ne  la  mange. 

ROBIN. 

Gautier^  prêtez-moi  votre  massue,  et 
vous  verrez  un  brave  garçon.  Haro!  le 
loup  !  le  loup  !  le  loup  1  Suis-je  le  plus  chétif 
qui  vive?  Tiens,  Marion. 

MARION. 

Hélasl  malheureuse  !  comme  elle  revient 
en  mauvais  état  ! 

ROBIN. 

Mais  regarde  comme  elle  est  crotteuse. 

MARION. 

Et  comment  tiens-tu  cette  béte?  Elle  a 
le  cl  vers  sa  tête. 

ROBIN. 

Cela  ne  peut  rien  faire  :  ce  fut  à  la  bâte 
que  je  la  pris ,  Marion  ;  maintenant  tâte  par 
OÙ  le  loup  l'avait  saisie. 


Plus  bas  :  «  Mes  par  les  sainz  de  cel  mostier ,  si 
tent  ses  mains  vers  une  chappele  le  roi,  si  tous  me 
retenez  outre  mon  gré ,  ge  m'ocirai  de  mes  deux 
mains ,  si  tost  comme  je  em  porrai  avoir  ne  leu 
ne  aese.  » 

Lancelot  du  Lu, 


AU  MOYEN-AGE. 


125 


GATJ  TIERS. 

Mais  esgar  comme  ele  est  chi  perse. 

MARIONS. 

Gautier,  que  vous  estes  vilains! 

ROBINS. 

Marote  »  teués-ie  en  vos  mains; 
Mais  vrardés  bien  que  ne  vous  morde. 

MAROTE. 

Non  ferai,  car  ele  est  trop  orde; 
Mais  laissié-le  aler  pasturer. 

BAUnONS. 

Sès-tu  de  quoi  je  vœil  parler, 
Robin?  Se  tu  aimes  autant 
Marotain  com  tu  fais  sanlant , 
Certes  je  le  te  loeroie 
A  prendre,  se  Gantiers  Totroie. 

GAUTIERS. 

Jon  Fotri. 

ROBINS. 

Et  jou  le  vœil  bien. 

BAUDONS. 

Pren-Ie  dont. 

ROBINS. 

Gbà ,  est-che  tout  mien  ? 

BAtJDONS. 

00 ,  nos  ne  t'en  fera  tort. 

MAROTE. 

Hé!  Robin ,  que  tu  m'estrains  fort  ! 
Ne  sès-tu  faire  bêlement  ? 

BAUDONS. 

G*est  grans  merveille  qu'il  ne  prent 
De  ches  deus  gens  Perrete  envie. 

PERRETE. 

Gui  ?  moi  !  je  n'en  sai  nul  en  vie 
Qui  jamais  éust  de  moi  cure. 

BAUDONS. 

Si  aroit  si ,  par  aventure , 
Se  ta  l'osoies  assaier. 

PERRETE. 

Bal  cui? 

BAUDONS. 

A  moi  ou  à  Gautier. 

HUAR8. 

Mais  à  moi ,  très  douche  Perrote. 

GAUTIERS. 

Voire,  sire,  pour  vo  musete, 
Ta  n'as  ou  monde  plus  vaillant; 
Mais  j'ai  au  mains  ronchi  traiant , 
Bon  hamas  et  herche  et  carue, 
Et  si  stti  sires  de  no  rue  ; 


GAUTIER. 

Hais  regarde  comme  elle  est  ici  bleue. 

MARION. 

Gautier,  que  vous  êtes  vilain  ! 

ROBIN. 

Marion ,  tenez-la  en  vos  mains;  mais  pre- 
nez bien  garde  qu'elle  ne  vous  morde. 

MARION. 

Je  ne  le  ferai  pas ,  car  elle  est  trop  mal- 
propre ;  mais  laissez-la  aller  pâturer. 

BAUDON. 

Sais-tu  de  quoi  je  veux  parler,  Robin?  Si 
tu  aimes  autant  Marion  que  tu  en  fais  sem- 
blant ,  certes  je  te  conseillerais  de  la  pren- 
dre» si  Gautier  l'octroie. 

.     GAUTIER. 

Je  l'octroie. 

ROBIN. 

Et  je  le  veux  bien. 

BAUDON. 

Prends-la  donc. 

ROBIN. 

Çà ,  est-ce  tout  à  moi  ? 

BAUDON. 

Oui ,  nul  ne  t'en  fera  tort. 

MARION. 

Hé  !  Robin ,  que  tu  me  serres  fort  !  Ne 
sais-tu  faire  doucement  ? 

BAUDON. 

C'est  grande  merveille  qu'il  ne  prend  à 
Perrette  envie  de  ces  deux  personnes. 

PERRETTE. 

Qui?  moi  !  je  n'en  connais  nul  en  vie  qui 
eût  jamais  souci  de  moi. 

BAUDON. 

Il  y  en  aurait  si ,  par  aventure,  tu  l'osois 
essayer. 

PERRETTE. 

Bah!  qui? 

BAUDON. 

Moi  OU  Gautier. 

HUART. 

Mais  moi ,  très  douce  Perrette. 

GAUTIER. 

Vraiment ,  sire ,  pour  la  musette ,  lu  n'as 
personne  qui  te  vaille;  mais  j'ai  aa  moins  un 
bon  cheval  de  trait ,  de  bons  harnais ,  une 
herse  et  une  charrue ,  et  je  suis  le  seigneur 
de  notre  rue  ;  j'ai  robe  longue  et  surcot  tout 


126 


THÉATBE 


S' ai  bouché  et  sercol  tout  d'un  drap; 
Et  s'a  ma  mère  .j.  bon  hanap 
Qui  m'escberra  s'elle  moroit , 
Et  une  rente  c*on  li  doit 
De  grain  seur  .j.  molin  à  vent, 
Et  une  vake  qui  nous  rent 
Le  jour  àss^s  lait  et  froumage  : 
N'a-il  en  moi  bon  mariage , 
Dîtes ,  Perrete? 

PERRETE. 

Oïl,  Gautier; 
Mais  je  n'oseroie  acôintiér 
Nului  pour  mon  frère  Guîot  ; 
Car  vous  et  li,  estes  doi  sot; 
S'en  porroit  tost  venir  bataille. 

GAUTIERS. 

Se  tu  ne  me  veus ,  ne  m'en  caille  ; 
Entendons  à  ces  autres  nocher. 

HUARS. 

Di-moi ,  c' as-tu  chi  en  cbes  boches? 

PEROirnSLE. 

Il  i  a  pain ,  sel  et  cresson  ; 
Et  tu ,  as-tu  rien ,  Harion  ? 

VARIONS. 

Naie,  voir,  demande  Robin , 
Fors  du  froumage  d'ui  matin  , 
Et  du  pain  qui  nous  demora  » 
Et  des  piimes  qu'il  m'aporta  : 
Yés-en  chi ,  se  vous  en  votés. 

GAUTIERS. 

Et  qui  veut  deus  gambons  salés  ? 

HUARS. 

Où  sont-il? 

GAUTIERS. 

Yés-les  chi  tous  près. 

PERONNELE. 

Et  jou  ai  deux  froumages  frès. 

HUARS. 

Di ,  de  quoi  sont-il? 

PERONNELE. 

De  brebis. 

ROBINS. 

Seignor,  et  j'ai  des  pois  rôtis. 

HUARS. 

Guides-tu  par  tant  estre  quites? 

ROBnfS. 

Naie ,  encore  ai-jou  poumes  quites 
Harion ,  en  veus-tu  avoir  ? 

MARIONS. 

Nient  plus  ? 


FRANÇAIS 

d'un  drap;  et  ma  mère  a  un  bon  hanap  qui 
m'échoiera  si  elle  vient  à  mourir,  et  une 
rente  de  pain  qu'on  lui  doit  sur  un  moulin 
à  vent ,  et  une  vache  qui  nous  rend  par  jour 
assez  de  lait  et  de  fromage  :  n'y  a-t-il  pas  en 
moi  bon  mariage ,  dites ,  Perrette? 


PERRETTE. 

Oui ,  Gautier;  mais  je  n'oserais  faire  con- 
naissance avec  personne  à  cause  de  mon 
frère  Guiot  ;  car  vous  et  lui,  vous  êtes  deui 
fous  ;  il  pourrait  en  survenir  bientôt  ba- 
taille. 

GAUTIER. 

Si  tu  ne  me  veux  pas ,  je  m'en  moque  ; 
tournons  notre  attention  sur  ces  autres  noces. 

HUART. 

Dis-moi ,  qu'as-tu  ici  dans  ces  poches? 

PÉRONNELLE. 

U  y  a  pain ,  sel  et  cresson  ;  et  toi ,  as4n 
rien,  Marion? 

HARION. 

Menni ,  vraiment ,  démande  à  Robin ,  si- 
non du  fromage  de  ce  matin ,  et  du  pain  qui 
nous  resta,  et  des  pommes  qu'il  m'apporta  : 
en  voici ,  si  vous  en  voulez. 

GAUTIER. 

Et  qui  veut  deux  jambons  salés? 

HUART. 

Où  sont-ils  ? 

GAUTIER. 

Les  voici  tout  près. 

PÉRONNELLE. 

Et  j'ai  deux  fromages  frais. 

HUART. 

Dis,  de  quoi  sont-ils.^ 

PÉRONNELLE. 

De  brebis. 

ROBIN. 

Seigneurs ,  et  j'ai  des  pois  r6tîs. 

HUART. 

Penses-cu  ainsi  être  quitte  ? 

ROBIN. 

Nenni ,  j'ai  encore  des  pommes  cuites  : 
Harion ,  en  veux-tu  avoir  ? 

MARION. 

Rien  (de)  plus  ? 


AU  liOV£l<f-AÛE. 


127 


[robins^] 
Si  ai. 

MMU0N8. 

Di-me  dont  voir 

Que  chou  est  que  lu  m'as  gardé. 

ROBIIIS. 

^f  J'ai  encore  .j.  tel  paslé 
Qui  n'est  mie  de  lasté , 
Que  nous  mengerons ,  Marote , 
Bec  à  bec,  et  moi  et  vous. 
Chi  me  r  atendés ,  Marote, 
Chi  venrai  parler  à  vous. 

Marote ,  veus-lu  plus  de  mi  ? 

MARIONS. 

Oii ,  en  non  Dieu. 

ROBINS. 

Etjou  te  di 
i'  Que  jou  ai  un  tel  eapon 
Qui  a  gros  et  cras  crépon , 
Que  nous  mengerons,  Marote, 
Bec  à  bec,  et  moi  et  vous. 
Chi  me  r'atendés,  Marote, 
Chi  venrai  parler  à  vous. 

MAROTB. 

Robin ,  revien  dont  tost  à  nous. 

ROBIMS. 

Ma  douche  amie,  voientiers. 
Et  vous,  mengiés  endementiers 
Que  g'iraî  :  si  ferés  que  sage. 

MARIONS. 

Robin,  nous  feriemmes  outrage; 
Saches  que  je  te  weil  aiendre. 

ROBINS. 

Non  feras  ;  mais  fai  chi  estendre 
Ten  jupel  en  lieu  de  touaille , 
El  si  mêlés  sus  vo  vitaille  ; 
Car  je  revenrai,  certes,  lues. 

VrARNlERS. 

Robin,  où  vas- tu? 

ROBIKS. 

A  Bailvés , 
Chi  devant,  pour  de  le  viande  ; 
Car  l'aval  a  feste  trop  grande. 
Yenras-tu  avœc  nous  mengîer? 

IVARNIERS. 

On  en  feroit ,  je  cuit ,  dangier. 

ROBINS. 

Non  feroit  nient. 

WARNISRS. 

Jou  irai  donques. 


Si. 


[robin.] 


MAlUON. 

Dis-moi  donc  vraiment  ce  que  c'est  que 
tu  m'as  gardé. 

ROBIN. 

J'ai  /encore  un  pasté  qui  n'est  pas  de...., 
que  nous  mangerons,  Marion ,  bec  à  bec,  et 
moi  et  vous.  Ici  attendez-moi  de  nouveau,. 
Marion ,  ici  je  viendrai  vous  parler.  Marion  „ 
veux-tu  davantage  de  moi  ? 


MARION. 

Oui ,  au  nom  de  Dieu. 

ROBIN. 

Et  je  te  dis  que  j'ai  un  tel  chapon  qui  » 
gros  et  gras  croupion»  que  nous  mangerons, 
Marion ,  bec  à  bec ,  et  moi  et  vous.  Ici  at- 
tendez-moi de  nouveau,  Marion,  ici  je  vien- 
drai vous  parler. 


MARION. 

Robiu  ,  reviens  donc  vite  à  nous. 

ROBIN. 

Ma  douce  amie,  volontiers.  Et  vous»  man- 
gez pendant  que  j'irai  :  vous  agirez  sage- 
ment. 

MARION. 

Robin ,  nous  ferions  outrage  ;  saches  que 
je  te  veux  attendre. 

ROBIN. 

Non  pas  ;  mais  fais  ici  étendre  ton  jupon 
au  lieu  de  nappe,  et  mettez  dessus  vos  vivres; 
car  je  reviendrai ,  certes,  tout  de  suite. 

WARNIER. 

Robin ^  où  vas-tu? 

RORIN. 

A  Bailvés,  ici  devant,  pour  (avoir)  des  vi- 
vres; car  là-bas  il  y  a  très  grande  fête.  Vien- 
dras-tu manger  avec  nous  ? 

MTARNIER. 

On  s'y  opposerait ,  je  crois. 

ROBIN. 

Non  pas. 

WARNIER. 

J'y  irai  donc. 


128 


THÉÂTRE  PRAIfÇAlS 


Rogiaut  ! 

Que? 


GUIOS. 
ROGAUS. 


GUIOS. 

Or  ne  veistes  onques 
Plus  grant  déduit  ne  plus  grant  f^ste 
Que  j*ai  véu. 

R0GAU8. 

Où? 

GUIOS. 

Vers  Aiieste. 
Par  tans  nouveles  en  aras  : 
Yen  i  ai  trop  biaus  baras. 

ROGAUS. 

Et  de  cui? 

GUIOS. 

Tous  de-pastouriaus. 
Acaté  i  ai  cbes  bourriaus, 
Avœcques  m'amie  Saret. 

ROGAUS. 

Guiot,  or  alons  vir  Haret 
L'aval,  s'i  trouverons  Wautier  ; 
Car  j*oï  dire  qu'il  vaut  ier 
Peronitele  te  sereur  prendre. 
Et  ele  n'i  vaut  pas  entendre, 
Si  en  éust  parlé  à  ti. 

GUIOS. 

Point  ne  l'ara;  car  il  bâti, 
L'autre  semaine,  «j.  mien  neveu. 
Et  je  jurai  et  fis  le  veu 
Que  il  seroit  aussi  bastus. 

ROGAUS. 

Guiot,  tous  sera  abatus 
Cbis  estris,  se  tu  me  veus  croire; 
Car  Gantiers  te  donra  à  boire 
A  genous,  par  amendement. 

GUIOS. 

Je  le  vœil  bien  si  faitement. 
Puis  que  vous  vous  i  assentés; 
Yés-chi  .ij.  bons  comès,  sentes. 
Que  j'ai  acatés  à  le  foire. 

ROGAUS. 

Guiot,  vent-m'en  .j.  à  tout  boire. 


Rogaot  I 
Quoi? 


GUIOT. 
ROGAUT. 


Damon,  ce  grand  antenr  dont  la  vaut  fertile 
Amiita  n  long-tcrapi  et  la  cour  et  la  ville  ; 
Mail  <{ai,  n'étant  Téta  qne  de  limple  bureau. 


GUIOT. 

Vous  ne  vttes  jamais  plus  grand  divertis- 
sement ni  plus  grande  fête  que  (ce  que)  j'ai 
vu. 

ROGAUT. 

Où? 

GUIOT. 

Vers  Ayelte.  Tu  en  auras  tantôt  des  nou- 
velles :  j'y  ai  vu  de  très  beaux  divertisse- 
mens. 

ROGAUT. 

Et  de  qui? 

GUIOT. 

Tous  de  pastoureaux.  J'y  ai  acheté  ce  bu- 
reau*, avec  mon  amie  Saret. 

ROGAUT. 

Guiot,  allons  voir  Haret  là-bas,  nous  y 
trouverons  Wautier;  car  j'ouïs  dire  qu'il 
voulait  hier  prendre  ta  sœur  Péronnelle,  et 
elle  ne  voulut  pas  y  consentir  :  elle  t'en  au- 
rait parlé. 

GUIOT. 

Point  ne  Faura  ;  car  il  battit,  l'autre  se- 
maine ,  un  mien  neveu ,  et  je  jurai  et  fis  le 
voeu  qu'il  serait  aussi  battu. 

ROGAUT. 

Guiot,  cette  dispute  sera  finie,  si  tu  me 
veux  croire;  car  Gautier  te  donnera  à  boire 
à  genoux ,  pour  (te  faire)  amende  (honora- 
ble). 

GUIOT. 

Je  le  veux  bien  ainsi,  puisque  vous  le  vou- 
lez. Voici  deux  cornets,  sentez,  que  j'ai 
achetésà  la  foire. 

ROGAUT. 

Guiot,  vends-m'en  un  à  tout  boire. 


Paiac  Tété  aant  linge,  et  l'hiTer  aani  nanteav,  ete. 

BoiLtàc,  Satire  l,  rers  i . 


AU  MOTEN-AOE. 


129 


GUIOS- 

Eii  non  Dieu  !  Rogaut ,  non  ferai  ; 
Mais  le  meilleur  vous  presterai. 
Prendés  lequel  que  tous  volés. 

ROCAUS. 

A!  war  que  chis  vient  adolés» 
El  qu'il  vient  petite  aléure  ! 

GUIOS. 

C*est  Warueres  de  le  Couture  ; 
Est-il  sotemënt  escourchiés  ! 

WARNIERS. 

Segneur,  je  sui  trop  courechiés. 

GUIOS. 

Comment? 

WARNIERS. 

Mehalès  est  agute» 
M'amie»  et  s'a  esté  decfaute  ; 
Car  on  dist  que  cb'est  de  no  prestre. 

ROGAUS. 

En  non  Dieu  !  Warnier,  bien  puet  estre; 
Car  eie  i  aloit  trop  souvent. 

WARNIERS. 

Héy  las  !  jou  avoie  en  couvent 
De  li  temprement  espouser. 

GUIOS. 

Tu  te  pues  bien  trop  dolouser, 
Biaas  très  dous  amis;  ne  te  caille, 
Car  jà  ne  meteras  maaille. 
Que  bien  sài,  à  l'enfant  warder. 

ROGAUS. 

A  che  doit-on  bien  resvarder. 
Foi  que  je  doi  sainte  Marie  ! 

WARNIERS. 

Certes,  segnieur,  vo  compaignie 
Me  fait  mètre  jus  men  anoi. 

GUIOS. 

Or  faisons  un  peu  d'esbanoi  ^ 
Entreus  que  nous  atenderons 
Robin. 

WARNIERS. 

En  non  Dieu  !  non  ferons. 
Car  il  vient  cbi  les  grans  walos. 

ROBINS. 

Wamet,  tu  ne  ses?  Mehalos 
Est  hui  agate  de  no  prestre. 

WARNIERS. 

Hé  1  tout  U  diale  i  puissent  estre  I 
Robert,  comme  avés  maise  geule  ! 


GUIOT. 

Au  nom  de  Dieu  !  Rogaut,  je  n'en  ferai 
rien  ;  mais  le  meilleur  vous  prêterai.  Prenez 
celui  que  vous  voulez. 

ROGAUT. 

Ah!  regarde  comme  celui-ci  vient  (d'un  air) 
chagrin,  et  comme  il  marche  lentement! 

GUIOT. 

C'est  Warnier  de  la  Couture  ;  est-il  solte  • 
ment  troussé  ! 

WARNIER. 

Seigneurs,  je  suis  très-courroucé. 

GUIOT. 

Comment  ? 

WARNIER. 

Mehalès ,  mon  amie ,  est  accouchée ,  et 
elle  a  été  trompée;  car  on  dit  que  c'est  no- 
tre prêtre  qui  est  le  père. 

ROGAUT. 

Au  nom  de  Dieu  !  Warnier,  ce  peut  bien 
être  ;  car  elle  y  allait  trop  souvent. 

WARNIER. 

Hélas  !  j'étais  convenu  de  l'épouser  promp- 
tement. 

GUIOT. 

Peut-être  t'affliges-tu  trop,  beau  trè»-doux 
ami  ;  ne  t'inquiète  pas,  car  tu  ne  dépense- 
ras pas  une  maille,  je  le  sais  bien,  à  garder 
l'enfant. 

ROGAUT. 

A  cela  doit-bn  bien  regarder,  (par  la)  foi 
quejefiois  h  sainte  Marie  ! 

WARNIER. 

Certes ,  seigneurs ,  votre  compagnie  me 
fait  mettre  de  côté  mon  chagrin. 

GUIOT. 

Or  divertissons-nous  un  peu  pendant  que 
nous  attendrons-Robin. 

WARNIER. 

Au  nom  de  Dieu!  nous  n'en  ferons  rien, 
car  il  vient  ici  au  grand  galop. 

RORIN. 

Warnier,  tu  ne  sais  pas?  Mehalès  est  au- 
jourd'hui accouchée  d'un  enfant  dont  notre 
prêtre  est  le  père. 

WARNIER. 

Eh  !  que  tous  les  diables  y  puissent  être  ! 
Robert ,  comme  vous  avez  mauvaise  tan- 
I  gue! 

9 


130 


THÉÂTRE  FRAUÇAIS 


KOBINS. 

Toudis  a-ele  esté  trop  veule, 
Warnier,  si  m'ait  Diex!  etsote. 

ROGAfJS. 

Robert,  foi  que  deyés  Marote  ! 
Metés  ceste  cose  en  delui. 

ROBINS. 

Je  n'i  parlerai  plus  de  lui  : 
Alons-ent. 

WARNIERS. 

Alons. 

ROGAUS. 

Passe  avant. 

MARIOIf. 

Het  ten  jupely  Perrete,  avant; 
Aussi  est-il  pfais  blans  du  liiien. 

PERONNELE. 

Certes,  Marot,  je  le  vœil  bien, 
Puis  que  vo  volentés  i  est. 
Tenés,  veés-le  cbi  tontprest; 
Estendé-le  où  vous  le  volés. 

HUARS. 

Or  chà  !  biau  segnieur,  aportés , 
S'il  vous  plaist,  vo  viande  chà. 

PBRONNELE. 

Esgar,  Marote  ;  je  voi  là, 
Glie  me  samble,  Robin  venant. 

MARIONS. 

C'est  mon,  et  si  vient  tout  balant  : 
Que  te  sanle,  est-il  bons  caitis  ? 

PERONNELE.    ^ 

Certes,  Marot,  il  est  faitis. 
Et  de  faire  vo  gré  se  paine. 

MARIONS. 

A  !  war  les  corneurs  qu'il  amaine  ! 

HUARS. 

U  sont-il  ? 

GAUTIERS. 

Vois-tu  cbes  variés 
Qui  là  tienent  ches  .ij;  cornés? 

HUARS. 

Parle  saint  Dieu  !  je  les  voi  bien. 

ROBIKS. 

Harote,  je  suis  venus,  tien  : 
Or  di,  m'aimes-tu  de  bon  cuer? 

MARIONS. 

Oïl,  voir. 

ROBINS. 

Très  grant  merchis,  suer. 
De  cbe  que  tu  ne  t'en  escuses. 


ROHN. 

Elle  a  toujours  été  trop  faible,  Warnier, 
Dieu  m'aide  !  et  sotte. 

ROGAUT. 

Robert,  (par  la)  foi  que  devez  à  Ifarion  ! 
mettez  cette  chose  au  néant. 

ROBIN. 

Je  n'y  parlerai  {dus  de  lui  :  allons-nous- 
en. 

WARNIER. 

Allons. 

ROGAUT. 

Passe  devant. 

MARION. 

Mets  ton  jupon  auparavant,  Perrette; 
aussi  est-il  plus  blanc  que  le  mien. 

PÉRONNELLE. 

Certes ,  Manon,  je  le  veux  bien,  puisque 
votre  volonté  y  est.  Tenez ,  le  voici  tout 
prêt  ;  étendez-le  où  vous  le  voulez. 

BUART. 

Or  çà  !  beaux  seigneurs,  apportez,  s'il  vous 
plaît,  vos  vivres  ici. 

PÉRONNELLE. 

Regarde,  Marion;  je  vois  là,  ce  me  sem- 
ble, Robin  venant. 

MARION. 

C'est  vrai,  et  il  vient  en  dansant:  que  te 
semble,  est-il  bon  diable? 

PÉRONNELLE. 

Certes ,  Marion,  il  est  aimable,  et  il  se 
donne  de  la  peine  pour  faire  votre  volonté. 

MARION. 

Ah  !  regarde  les  corneurs  qu'il  amène  ! 

HUART. 

Oii  sont-ils? 

GAUTIER. 

Vois-tu  ces  garçons  qui  là  tiennent  ces 
deux  cornets  ? 

HUART. 

Par  le  saint  de  Dieu  !  je  les  vois  bien. 

ROBIN. 

Marion,  je  suis  venu,  tiens  :  maintenani» 
dis,  m'aimes-tu  de  bon  cœur? 

MARION. 

Oui,  vraiment. 

ROBIN.    ' 

Très-grand  merci ,  sœur,  de  ce  que  tu 
t'en  excuses. 


AU   MOYEN-AGE. 


131 


MARIONS. 

Hé  !  que  sont-che  là  ? 

ROBINS. 

Ghe  sont  muses 
Qae  je  pris  à  chele  vilete  : 
Tien,  esgar  con  bele  cosete  ! 
Or  faisons  tost  feste  de  nous. 

ROOAUS. 

Wautîer,  or  te  met  à  genous 
Devant  Guiot  premièrement; 
Et  si  li  fai  amendement 
De  chou  que  sen  neveu  bâtis; 
Car  il  s'estoit  ore  aatis 
Que  il  te  feroit  asousfrir. 

GAUTIERS. 

Volés  que  je  li  voise  offrir 
A  boire? 

ROGAUS. 

Oïl. 

GAUTIERS. 

Guiot,  buvés. 

GUIOS. 

Gautier,  levés-vous  sus,  levés  ; 
Je  vous  pardoins  tout  le  meffait 
C'a  mi  ni  as  miens  avés  fait, 
Et  vœilque  nous  soions  ami. 

PERONNELE. 

Guyot,  frère,  parole  à  mi  ; 
Yien  te  chà  sir,  si  te  repose  : 
Que  m'aportes-tu? 

GUIOS. 

Nul  cose  ; 
Hais  t'aras  bel  jouel  demain. 

MARIOlfS. 

Robin,  dous  amis»  chà  te  main 
Par  amours,  et  si  te  sié  chà, 
Et  chil  compaignon  seront  là. 

ROBIRS. 

Volentiers,  bele  amie  chiere. 

MARIONS. 

Or  faisons  trestout  bele  chiere  : 
Tien  che  morsel,  biaus  amis  dous. 
Hé!  Gautier,  à  quoi  pensés-vous? 

GAUTIERâ. 

Certes,  je  pensoie  à  Robin  ; 
Car  se  nous  ne  fuissons  cousin, 
Je  t'eusse  amée  sans  faille; 
Car  tu  es  de  trop  bonne  taille. 
Baudon,  esgar  quel  cors  chi  a. 


MARION. 

Eh  !  qu'est*ce  que  cela? 

ROBIN. 

Ce  sont  des  musettes  que  j'ai  prises  à  ce 
petit  village  ;  tiens ,  regarde  quelle  belle 
petite  chose  I  maintenant  amusons-nous. 

ROGAUT. 

Wautier,  à  présent  mets-toi  à  genoux  de- 
vant Guiot  d'abord;  et  fais-lui  amende  ho- 
norable de  ce  que  tu  battis  son  neveu;  car 
il  s'était  promis  qu'il  te  le  ferait  payer. 


GAUTIER. 

Voulez-vous  que  j'aille  lui  offrir  à  boire? 


ROGAUT. 


Oui. 


GAUTIER. 

Guiot,  buvez. 

GUIOT. 

Gautier,  levez-vous,  levez-vous  ;  je  vous 
pardomie  tout  le  méfait  dont  vous  vous 
êtes  rendu  coupable  envers  moi  et  les 
miens,  et  je  veux  que  nous  soyons  amis. 

PÉRONNELLE. 

Guiot,  frère,  parle-moi  ;  viens  t'asseoir  ici 
et  repose-toi  :  que  m'apportes-tu? 

GUIOT. 

Rien;  mais  tu  auras  un  beau  joyau  de- 
main. 

MARION. 

Robin ,  doux  ami ,  donne  ta  main  par 
amour,  et  assieds-toi  ici,  et  ces  compagnons 
seront  là. 

ROBIN. 

Volontiers,  belle  amie  chère. 

MARION. 

Maintenant  faisons  tous  belle  chère  :  tiens 
ce  morceau,  bel  ami  doux.  Eh  !  Gautier,  à 
quoi  pensez-vous  ? 

GAUTIER. 

Certes,  je  pensais  à  Robin  ;  car  si  nous  n'é- 
tions cousins,  je  t'aurais  aimée  sans  y  man- 
quer; car  tu  es  de  très-bonne  taille.  Bau- 
don, regarde  quel  corps  il  y  a  ici* 


132 


THÉÂTRE 


ROUIfS. 

Gautier,  ostés  vo  main  de  là  ; 
Et  nest-cbe  mie  vo  tmie. 

GACTIERS. 

En  es-tu  jà  en  jalousie? 

ROBINS. 

Oïl,  voir. 

MARIONS. 

Robin,  ne  te  doute. 

ROBINS. 

Encore  voi-je  qui!  te  boute. 

MARIONS. 

Gautier,  par  amours,  tenés  cois; 
Je  n'ai  cure  de  vo  gabois; 
Mais  entendes  à  nostre  Teste. 

GACTIERS. 

Je  sai  trop  biencanter  de  geste*; 
Me  volés-votts  oîr  canter? 


*  La  chanson  de  ^ste  {de  geiih) ,  ou  poémc 
plus  ou  moins  long ,  composé  en  langue  vulgaire  et 
destiné  à  retracer  les  aventures  des  béros  de  l'anti- 
quité ou  du  moyen-âge ,  ve  parait  aussi  ancienne 
que  la  monarchie,  et  n'être  arrivée  qu'après  plu* 
sieurs  révolutions  à  la  forme  qu'elle  prit  dans  les 
xu*  et  xin*  siècles  Voici  comment  s'exprime  Raoul 
Tortaire,  moine  de  Fleury-sur-Loire ,  qui  vivait 
sur  la  fin  du  xt*  siècle  :  «  Tanta  vero  erat  illîs 
(confederatis  de  vicinœ  parlibus  Burgundîae  adver- 
sus  Castelltonenses)  securitas  confidentibus  in  sua 
multiludine,  et  tanta  arrogantia  de  robore  et  upti- 
tudine  suœ  juventuiis»  ut  scun-am  se  prscedere 
facerent ,  qui  musico  instrumento  res  fortiter  ges- 
tas  etpriorum  bella  pnecineret  :  quatinus  bis  acrius 
imitarentur  ad  ea  peragenda,  qua  maligno  conccpe- 
rant.»  £x  MiraeuUs  S,  BeFudieti  abbatû »  (Recueil 
des  Historiens  des  Gaules  et  delà  France,  t.  XI ,  p . 
489,  D.)  C'est  environ  à  cette  époque  (1066)  que 
TmllefeTy  ki  muli  bien  eantout ,  précédait  à  Hastings 
l'armée  de  Guillaume-le-G>nquérant  : 

8er  «a  «hevtl  ki  tott  tlcmt, 
Devant  li  du  alovt  ctntant 
Dt  Karlcaiabe  et  de  Rolant 
V  d'Olifer  et  dei  vastab 
Ki  norurcat  en  RencberaU. 

(Le  Romande  Jhu,  tomell,  p.  2U,  t.  f3t49.) 

Il  existe  bien  de  courts  poèmes  historiques  dans 
la  forme  de  nos  chansons  d'aujourd'hui;  mais  nous 
ne  pensons  pas  qu'on  leur  ait  jamais  donné  le  nom 


FRANÇAIS. 

RORIN. 

Gautier,  6tez  votre  main  de  là  ;  ce  n'est 
pas  votre  amie. 

GADTIER. 

En  es-tu  déjà  jaloux? 

RORlIf. 

Oui,  vraiment. 

MARIOFT. 

Robin,  ne  crains  rien. 

RORIN. 

Je  vois  encore  qu'il  te  pousse. 

KARION. 

Gautier,  par  amour,  tenez-vous  coi  ;  je 
n'ai  cure  de  vos  badînages;  mais  tournez 
votre  attention  à  notre  fête. 

GAUTIER. 

Je  sais  très-bien  chanter  des  chansons  de 
geste;  me  voulez-vous  ouïr  chanter? 


de  chansons  de  geste.  Nous  croyons  deroir  publier 
ici,  comme  échantillon,  la  suivante,  qui  est  inêdile  : 

De  la  procenion 
An  bon  abbé  Poinçon 
Me  covient  k  cbanter. 
HoBB  de  religion 
Ne  fist  Daiii  tel  pardon 
Par  aon  paii  aler  t 
Tont  a  fait  agaater 
Et  tont  mil  à  charbon  ; 
S'il  ne  fuit  li  prondom 
Il  ne  l'osait  panaer. 

De  la  proceinott 
La  eroix  et  le  baaton 
Ont  cbargié  Gnienot, 
Qni  ot  k  eompaîgnon 
Ganterot  de  Greingnon, 
Ranfiroi  et  Denîaot 
Et  maint  antre  rallot 
Et  nuiint  rifaiîn  félon  i 
Jnaqn'ou  Tal  de  SaMO 
N'ont  bûiiié  Chaeelot. 

Jebanx  de  Triebailel 
I  Tint  et  bien  et  bel 
A  la  proeenion , 
Arec  Ini  maint  donxel 
Qnî  portent  penoncel. 
Le  eonte  de  Cbalon, 
La  moîcbe  et  le  brandon  » 
N'i  qmtri  antre  joeî, 
Ne  Teincra  ■»!•  cembel 
A  Roina  ne  à  Looa. 


AU  MOTKN-AGE. 


133 


BAODONS. 


Oil 


GAVTIERS. 

Fai-moi  dont  escouter  : 
f  Audi^er ,  dist  Raimberge ,  bouse  vous 
di\... 


Li  Loichan  de  Preingei 
«Vint  derera  Pelcrey, 
Psr  mî  vile  Maroi* 
Noêtre  ibb^i  li  mandey 
Que  destmUiit  le  rcy, 
Et  n  non  leisett  mi  ; 
El  il  m  tout  hUî 
Jniqncs  rtn  Pelerey, 
Me  Fraignoy  ne  Ponccj 
Ne  mitt  pMenobli. 

Par  devert  Dnymtis 
Vint  G'irari  U  cortoia 
Plna  blan»  qne  flors  de  lit, 
Arec  Inl  tea  Iroit  ; 
Tris  ci  qa'en  Digenoti 
Qnt  gaatè  le  pals  s 
Ni  laitient,  ce  m'est  vis, 
Orge,  froment  ne  pois  ; 
Chargiei  .rii.xx.  chamoia. 
En  ont  devers  ans  mis. 

Sanx  les  bnéa  TÎennois, 
Dont  il  ont  cent  et  .iij.» 
Cbargiex  lor  accersis 
Qn'il  moinnent  en  Ansois  ; 
U  ne  's  rendront  des  mois, 
Qn'il  ne  l'ont  pas  ipris. 
Girari  torna  son  ris 
Par  dcTers  «i.  marois  ; 
Sencfnst  Uesmois, 
Bclignej  foat  maamis. 

Girari  s*eit  bien  garnis 
De  portes,  de  poslu 
Por  fermer  sa  maison  t 
ti'i  covient  plaisséix 
Ne  antre  rolKis 
Se  de  net  marrien  non. 
Or  li  doint  Des  moisson  ! 
D'arcbes  est  bien  g»mn. 
Fox  est  qn'an  Tiel  oison 
Bnseingne  le  pasqais. 

li  fib  an  bon  Hogon 
D'Aceaos  prés  de  Neiron 
Seit  bien  terre  gaster  i 
ni  a  laisiîé  mouton, 
Geline  ne  chapon 
Qn'i  ne  face  tier. 


BAUDON. 

Oui. 

GADTIER. 

Faite&-moi  donc  écouter  : 
Audigier,  dit  Raimberge»  bouse   vous 
dis... 


Nnns  ne  l'en  doit  blâmer 
Qni  entende  raison } 
Car  fils  d'esmerillon 
Doit  par  droit  oiseler. 

(ManUBcrit  de  la  BibKotbéque  Royale ,  fonds  de 
Cangé  n*  66,  folio  45  rectOy  col.  2.) 

Le  passage  suirant  nous  confirme  dans  Topi- 
nion  que  les  chansons  de  geste  ne  se  rapporiaien 
qu'aux  grands  poèmes  héroïques  : 

César  l'empeferea  de  Rome 
Ne  tait  li  roi  qne  l'en  tous  nomme 
En  dix  et  en  ebanfons  de  geste. 
Ne  dona  tant  à  nne  fcst^ 
Comme  U  rois  argent  dona. 

{Roman  dEree  et  d'Etude ,  manuscrit  de  la  Bi- 
bliothèque Royale  n»  7498/4,  fonds  de  Cangc 
n»  26,  fol.  antëpénultiéme ,  col.  3,  t.  18.) 

Nous  pourrions  de  beaucoup  étendre  celte  note  ; 
mais  nous  préférons  renvoyer  aux  arlicles  que  notre 
ami  Ferdinand  Wolf,  de  Vienne,  a  consacrés  à 
quelques-unes  de  nos  publications  dans  le  Jahr^ 
bûcher  fur  wUtenschaftUche  Krilik  ,  Juni  1 837 , 
no*  116  et  117,  col.  928-933. 

*  Le  passage  dont  Gautier  commence  le  récitatif 
est  tiré  du  fabliau  âiAudigier,  pièce  cynique  et  or- 
duriére,  publiée  dans  le  recueil  de  Barbasan,  tome 
IV,  page  327.  Le  Tcrs  que  Gautier  chante  est  le 
321*;  il  Paltérc  en  le  citant.  U  aurait  dû  dire  GrM- 
berge ,  au  lieu  de  RainbergCp  qui  est  le  nom  de  la 
mère  d'Audigier»  tandis  que  Grinberge  est  une  es' 
pèce  de  Maritorne ,  qui ,  après  avoir  vaincu  Audi- 
gier ,  lui  rend  la  lQ>erté  à  des  conditions  que  notre 
plume  ne  pourrait  tracer.  La  délicatesse  de  nos 
bei^rs  du  vieux  temps  en  est  choquée  ,  et  Robin, 
qui  déjà ,  per  égard  pour  Manon  »  avait  imposé  si- 
lence à  Gautier  (v.  468,  p.  120)»  se  voit  de  nouveau 
dans  la  nécessité  de  l'empêcher  de  continuer  son 

scandaleux  récit. 

L.«J.*N.  M. 

Nous  ajouterons  que  ce  vers  est  en  musique  .i 
or,  comme  cette  pièce  est  une  parodie  des  chan« 
sons   de  geste,  cette  circonstance  prouve  d'tn 


134 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


ROBINS. 

Ho  !  Gautier,  je  n'en  vœil  plus  ;  fi  ! 
Dites,  serés-vous  tous  Jours  teus? 
Vous  estes  uns  ors  menestreus. 

GAUTIERS. 

En  mal  éure  gabe  chis  sos, 

Qui  me  va  blâmant  mes  biaus  mos  : 

N'est-che  mie  bonne  cancbon  ? 

ROBINS. 

Nennil,  voir. 

PERRETE. 

Par  amours  faisons 
Le  tresque,  et  Robins  le  menra, 
S'il  veut,  et  Huars  mnsera, 
Et  chil  doi  autre  corneront. 

MARIONS. 

Or  ostoDS  tost  ches  choses  dont  : 
Par  amour,  Robin,  or  le  maise. 

ROBINS. 

Hé,  Dieus  I  que  tu  me  fais  de  paine  I 

MARIONS. 

Or  fai,  dous  amis,  je  t'acole. 

ROBINS. 

Et  tu  verras  passer  d'escole. 
Pour  chou  que  tu  m'as  acolé  ; 
Mais  nous  arons  anchois  balé 
Entre  nous  deus  qui  bien  balons. 

MARIONS. 

Soit,  puisqu'il  te  plaist;  oralons, 

Et  si  tien  le  main  au  costé. 

Dieu  !  Robin,  con  c'est  bien  balé  ! 

ROBINS. 

Est-che  bien  balé ,  Marotele  ? 

MARIONS. 

Certes,  tous  li  cuers  me  sautele 
Que  je  te  v(n  si  bien  baler. 

ROBINS. 

Or  vœil-jou  le  ireske  mener. 

MARIONS. 

Voire,  pour  Dieu,  mes  amis  dous. 

ROBINS. 

Or  sus,  biau  segnieur,  levés*vous; 


nianière  incontestable  <]ue  les  chansons  de  geslc 
ftc  chantaient ,  bien  qu'il  n'cxistCi  à  notre  connais- 


BOBIN. 

Oh  !  Gautier,  je  n'en  veux  plus;  fi!  Dites, 
serez-vous  toujours  tel  ?  vous  êtes  un  sale 
ménestrel. 

gadher. 

Gé  fou  plaisante  mal  à  propos  en  me  blâ- 
mant de  mes  belles  paroles  :  n'est-ce  pas 
bonne  chanson? 

ROBIN. 

Nenni,  vraiment. 

PERMETTE. 

Par  amour  faisons  la  tresse,  et  Robin  la 
mènera,  s'il  vent,  et  Huart  jouera  de  la  mu- 
sette, et  ces  deux  autres  du  cornet. 

MARTON. 

Or  donc  6tons  vite  ces  choses  :  par  amour, 
Robin,  mène  maintenant  la  tresse. 

ROBIN. 

Oh,  Dieu!  que  tu  me  fais  de  peine  ! 

MARION. 

Maintenant  fais-le ,  doux  ami ,  je  t'em- 
brasse. 

ROBIN. 

Et  tu  (me)  verras  passer  maître,  par  cela 
que  tu  m'as  embrassé;  mais  nous  aurons 
auparavant  dansé,  nous  deux  qui  dansons 
bien. 

MARION. 

Soit,  puisqu'il  te  plaît;  maintenant  allons, 
et  tiens  la  main  ùu  côté.  Dieu  !  Robin,  comme 
c*est  bien  dansé  ! 

ROBIN. 

Est-ce  bien  dansé,  petite  Marion? 

MARION. 

Certes,  tout  le  cœur  me  sautille  quand  je 
te  vois  si  bien  danser. 

ROBIN. 

Maintenant  je  vetix  mener  la  tresse. 

MARION. 

(Oui)  vraiment,  pour  (l'amour  de)  Dieu, 
mon  doux  ami. 

ROBIN. 

A  présent ,  beaux  seigneurs ,  levez-vous, 

sance,  aucun  manuscrit  dans  lequel  la  notation 
musicale  ait  ctû  conservée. 

F.    ftl. 


AU  MOTEN-AGE. 


135 


Si  vous  tenës;  {firai  devant. 
Marote,  preste-moi  ton  gant  ; 
S'irai  de  plus  grant  volenté. 

PERONNELE. 

Dieu  I  Robin,  que  ch'est  bien  aie  ! 
Tu  dois  de  tous  avoir  le  los. 

ROBIlfS. 

f  Venés  après  moi;  venés  le  sentele, 
Le  sentele,  le  sentele  lès  le  bos. 


et  tenez-vous;  j'irai  devant.  Harion,  prête- 
moi  ton  gant;  j'irai  de  meilleure  volonté. 

PERONNELLE. 

Dieu  I  Robin»  que  e'eat  bien  allé  I  tu  dois 
avoir  des  louanges  de  tous. 

ROBIN. 

Venez  après  moi  ;  venez  por  le  sentier,  le 
sentier,  le  sentier,  près  du  bois. 


FIN  DU  JEU  DE   ROBIN  ET  DE  MARION. 


F.  M. 


136 


thAatrb  français 


LR 


MIRACLE  DE  THEOPHILE . 


NOTICE. 


Le  sujet  de  ce  miracle  est  Tapostasie ,  puis 
le  repentir  de  Théophile ,  vidame  (ouccvo>o;, 
vice  dominus)  de  Téglise  d'Adana,  dans  la 
Gilicie  '*  deuxième  ou  Trachée ,  vers  l'an 
de  Jésus-Christ  638;  lequel,  pour  rentrer 
dans  sa  charge  »  dont  il  avait  été  dépouillé 
par  son  évéque,  s'était  donné  au  diable. 

L'histoire  de  Théophile,  d'abord  écrite 
en  grec  par  Eutychianus ,  son  disciple ,  qui 
dit  avoir  été  témoin  oculaire  d'une  partie 
des  faits  qu'il  rapporte  et  avoir  appris  les 
autres  de  la  propre  bouche  de  son  maître  **\ 
a  été  traduite  en  prose  latine  par  Paul ,  dia- 


*  Nous  n^avons  pas  donné  «le  détails  sur  la  yîa  du 
trouvère  Rutebeur^  son  auteur,  pour  laissera  M.  Ju- 
binai  Phonneur  des  recberebes  qu'il  a  faites  sur  ce 
sujet. 

Ce  littérateur  rient  de  publier  le  Miracle  de  Théa^ 
phiie  que  nous  avions  mis  sous  presse  cbez  Pinard, 
en  1833,  et  que,  sur  sa  priéi'e,  nous  retirâmes  de 
cbez  rimprimeur.  M.  Jubinal  ayant  déjà  transcrit 
le  Miracle ,  n'accepta  de  nous  que  notre  préface , 
et  la  copie  du  conte  de  Gautier  de  Coinsi,  exécutée 
d'après  tous  les  manuscrits. 

**  Et  non  sénécbal  de  TeTéque  de  Sicile,  comme 
le  dit  le  Grand  d*Aussy,  cité  plus  loin. 

*** Cette  relation  se  trouve  dans  le  manuscrit  grec 
de  laBibliotbèqacRoyale,  fonds  de  Sainl-^ermain- 
des-Prës  no  cclxxziii,  olim  lxx,  folio  384-291  ;  et 
dans  le  manusci'it  bistorique  çi*ec  de  la  Bibliothè- 
que impériale  de  Vienne  n^  xi,  folio  37  recio,  col. 
1-45  recto,  col.  1 .  Voyez  Pierre  Lambcck,  Commen- 


cre  de  Naples*.  Il  y  en  a  aussi  une  ancienne 
traduction  latine  par  Gentianus  Hervetos, 
publiée  dans  le  tome  Y  des  Vies  des  Saints 
Pères  d'Aloysius  Lipomanus  ,  puis  par  Lan- 
rent  Surius,  d'après  Siméon-Ie-Métaphraste, 
qui  avait  joint  l'Histoire  dé  la  Pénitence  de 
Théophile,  écrite  par  Eutychianus,  aux  an- 
tres yies  de  saints  qu'il  a  recueillies. 

Dans  le  diidème  siècle ,  Roswitha  «  nonne 
du  monastère  de  Gandcrsheini  en  Saxe,  com- 
posa un  poème  latin  sur  la  faute  de  Théo- 
phile et  sur  sa  pénitence  **.  Dans  le  siècle 
suivant ,  l'histoire  du  vidame  d'Adana  fut 
mise  en  vers  hexamètres  par  un  écrivain 

tartarum  de  augustissimâ  hibUoiheeâ  Ctetarcà  Findo- 
bonensi  Liber  océavus,  éd.  Ad.  Franc.  Kollar.  Vin- 
dobonœ,  cto  locc  Lixzit,  in-folio,  col.  156,  D;  et  Fa- 
bricius  ,  Bibliotheca  Grœcay  édition  de  Harles» 
Tol.  X,  Hambourg,  A.  C.  mdcccvh,  in-4«,  lib.  V, cap. 
xxiz,  p.  339. 

*  Lamb.,  col.  159,  C;  Fabricius»  BiUiolhicaU' 
tina  mediiœvi,  édition  de  Padoue,  1 754,  iii-4«,  i.  V» 
p.  309  ;  JIcta  Sanctorum ,  tomo  primo  mcnsis  fc- 
bruariî,  die  quarto,  p.  480-491,  etc.*  ' 

**  Opéra  Hrosviteiikstrisvirginis  et  moRialisGff'  j 
manr  génie  saxomca  arle  nvper  a  Conredo  Celle  tu- 
venta.  Impressum  Norunbcrgoe  sub  priTilegi<>  soda- 
litatis  celticfB  a  senatu  Rhomant  imperii  impetrato*. 
Anno  Cbristi  quingenteiirao  primo  supra  nulle*'' 
mum.  In-folio,  feuille  signée  g  iii.^-Id.  cura  eisW' 
dio  Henrici  Lconardi  Scbvrzflciscbii.  Vilcmbcrga^ 
Suxonvm  ,  apud  ChrislianTm  ScbrOdiervin ,  ^<^' 
Tvpogr.  Anno  l?07,in-i",  p.  I3Î-145. 


AU   MOYEN-AGE. 


137 


qu'on  croit  être  Marbode ,  évéque  de  Ren* 
nés*;  enfin  elle  fut  rimée  en  français,  dans 
le  xm*  siècle ,  par  Gautier  de  Coins! ,  d'abord 
moine  de  Saint-Médardde  Soissons,  ensuite 
prieur  de  Yis-sur-Aisne ,  où  il  mourut  en 
1236  ••. 

L'histoire  abrégée  de  Théophile  était  con« 
tenue  dans  le  lectionnaire  manuscrit  de  l'é- 
glise de  Saint-Omer,  parmi  les  leçons  qu'on 
lit  à  malines  le  septième  jour  de  l'octave  de 
la  naUvité  de  la  vierge  Marie.  Zacharias  Lip- 
pelous  donne  aussi /au  iv  février ,  un  autre 
résumé  de  cette  histoire  ;  c'est  un  abrégé  de 
la  version  de  Gentianus  Hervetus  ;  enfin  , 
Vincent  de  Beauvais  rapporte  également  un 
récit  du  même  fait  d'après  le^Marialis  de 
Sigebert***. 

Le  Miracle  de  Théophile,  qui  n'est  autre 
chose  que  cette  histoire  dramatisée,  a  pour 
auteur  Rutebeuf,  l'un  des  plus  célèbres 
trdtivères  du  xm«  siècle ,  c  tant  pour  Tinven- 
tion  que  pour  le  style  et  le  nombre  des  pièces 
qu'il  a  composées  ****•>  Il  se  lit  dans  le  ma- 
nuscrit de  la  Bibliothèque  Royale  n«  7218 , 
ancien  fonds  du  Roi ,  folio  298  verso ,  col.  1  ; 


*  f^eneraiîùj  Hildebcrti  primo  cenomanensis  epi' 
scùpi»  dcinde  turonensis  archlrpiscopi  opéra,  etc.  La - 
bore  et  studio  D.  AntoDii  Beaugeodi^.  ParUiis, 
apud  Laurentium  le  Conte ,  m  o  ce  viit,  Id-PoUo,  pag. 
1507-1515. 

**  Manuscrits  de  la  Bibliothèque  Royale  n**  7583, 
folio  42  recto  ,  col.  I;  fonds  de  Notre-Dame  n**  195, 
folio  9  recto,  col.  1  ;  manuscrit  du  fonds  de  Saint- 
Germain-deS'Prés  n**  1672>  folio  117  recto;  manu- 
scrit du  fonds  de  la  Vallicre  n*'85,0//'iii  3710,  fol.  13 
recto,  col.  3;  et  manuscrit  de  rArscnal ,  belles- 
lettres  françaises ,  io-fol .,  n°  325^  fol.  106  recto, 
col.  1,  etc. 

L^analyse  de  ce  eonle  a  été  donnée  d^une  manière 
détaillée  par  M.  Dominique  Maillet,  dans  ses  Des* 
cripiion.  Notices  et  Extraits  des  numutcrits  de  la  Bi" 
hliolhèqwe  publique  de  Rennes,  Rennes,  de  Timpri- 
meried'Amb.  Jausions,  1837,  in-8^,  p.  t'27-131.  Le 
manascrit  dont  il  s'est  senri  appartient  à  la  biblio- 
thèque de  celte  yille  et  y  porte  le  n«  147  :  le  poëme 
en  forme  le  treizième  article. 

***  Specuium  hùtoriaiej  édition  de  Douai ,  1624, 
in-folio,  livre  xxi,  chapitres  69  et  70. 

****  Glossaire  de  la  langue  romane ,  par  M.  de 
Roquefort,  t.  II,  p.  760>  col.  2  et  suiv. 


et  non  ,  quoi  qti*en  dise  M.  de  Roquefort  *, 
dans  le  manuscrit  du  même  dép6t  n*»  6937, 
qui  ne  contient  que  le  quatrième  volume  du 
Miroir  historial  de  Vincent  de  Beauvais,  tra- 
duit par  Jehan  de  Yignay  **•  Cet  ouvrage  de 
Rutebeuf  a  été  analysé  par  le  Grand  d'Aus- 
sy"*. 

L'histoire  de  Théophile  était  populaire  au 
moyen-âge*:  saint  Bernard,  dans  son  sermon 
Signum  magnum ,  sur  les  paroles  de  T  Apoca- 
lypse; saint  Bonaventure,  dans  son  Miroir 
delà  sainte  Vierge,  neuvième  leçon;  Albert- 
le-Grand ,  dans  sa  Bible  de  la  sainte  Vierge, 
chapitre  ix ,  et  d'autres  auteurs  dont  le  dé- 
tail se  trouve  dans  la  collection  des  BoUan- 
distes,  volume  cité,  p.  483  ,  col.  1 ,  nMO , 
parlent  de  la  pénitence  de  ce  saint. 

Elle  était  surtout  très  répandue  en  France 
dès  le  xui*  siècle ,  comme  le  prouvent  les 
passages  suivans  : 

Sainte  Marie  Magdelaianc 
Fu  ensi  de  ses  pecbiés  sainne; 
Au  dyable  fu  retglus 
Par  repentir  Tbeopbilus 


**** 


Doucbe  mère  Diu,  ki  sauras 
Thcophylu  et  confortas , 
OcTrC'li  Tuis  de  paradys* 


**•* 


*  De  PElal  de  la  Poésie Jrançoise  dans  les  xii«  et 
xiiie  siècles,  Paris,  Audin,  I82I,  in-8%  p.  262, 
note  4. 


** 


Le  manuscrit  6987,  que  M.Roquefoi't  a  eu  pro- 
bablement en  vue,  contient  la  TÎe de  Tbéopbile, 
rimée  par  Gautier  de  Coinsi.  Elle  commence  au  fo- 
lio 310  recto,  col.  1. 

***  Fablmux  ou  Contes  du  xii^  et  du  ziiie  ste^ 
de,  Paris,  Eugène  Onfroy,  1779,  10-8*,  t.  1,  pag. 
333-338.  —  Edition  de  Rcnouard ,  tome  II ,  p. 
180- 184. 

****  Roman  de  Mahomet,  par  Alexandre  du  Pont. 
Paris,  cbez  SiWestre,  1831,  in-8^  p.  68,  t.  1681 
et  suivans. 

*****  De  Engerran,  vcsquede  Cambrai  ki  fu.  Ma- 
nuscrit de  la  Bibliothèque  Royale  n^  7595,  folio  clxi 
Terso,  colonne  1,  vers  9.  Ce  petit  poëme  ^  indiqué 
dans  les  préliminaires  du  Roman  de  laVitAette^  a  été 
depuis  publié  par  M.  Edwai'xl  le  Glaj,  sous  ce  titre: 
Complainte  ou  élégie  romane  sur  la  mort  (TEngucr* 
rand  de  Créqui,  éve'que  de  Cambrai,  Paris,  Teclie- 
ncr,  M  D  CGC  XXXIV ,  in-8*. 


138 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Tu  es  k  U>ui  le  mont  une  seule  eiperanoe, 
En  toi  doÎTent  avoir  pecheour  grant  fiance, 
Par  cui  Theopbilus  trouva  sa  deliTrance  i 
Qui  es  mauvais  d^enfer  avoit  mis  sa  créance 

Ha  !  Dame ,  se  g^ce  trouva 
En  vous  le  clerc  Tbeophilus  **. 


À  Tostre  fik  dictes  que  je  suit  sienne» 
De  luy  soient  mes  péchez  abolus  »• 
Qu'il  me  pardonne  comme  à  l'Egyptienne 
Ou  comme  il  feit  au  clerc  Tbeophilus, 
Lequel  par  tous  fut  quitte  et  absolus, 
Combien  qu'il  eust  au  diable  faict  promesse 


**« 


L'histoire  de  Théophile  n'était  pas  moins 
en  faveur  chez  les  artistes  chrétiens  que 
chez  les  rimeurs  du  moyen-àge  :  on  la  trouve 
sculptée  deux  fois  à  Notre-Dame  de  Paris  » 
l'une  au  portail  du  nord ,  l'autre  contre  le 
mur  du  nord  au  rond-point  ;  elle  est  peinte 
dans  la  cathédrale  de  Laon  sur  une  verrière 
du  chevet ,  en  dix-huit  sujets  inscrits  chacun 
dans  un  médaillon  ;  on  la  voit  encore  dans 
Saint-Pierre  de  Troyes  »  sur  un  vitrail  du 
chœur,  et  dans  l'église  de  Saint-Julien  du 
Mans  9  également  sur  un  vitrail  du  chœur. 


*  Cest  uns  Saius  de  Nostre^Dame,  Manuscrit  de 
la  Bibliothèque  de  TArsenal,  belles-lettres  fran- 
çaises ,  n^  175,  in-folio,  fol.  399  verso»  col.  3, 
ligne  34. 

**  .1.  Miracle  de  Nostre-Dame^  de  Cempereur  Julien 
que  saint  Mercure  tua  du  eommandement  Noslre- 
Dame^  etc.  Manuscrit  de  Cangé ,  conservé  main- 
tenant à  la  Bibliothèque  Royale ,  dans  le  fonds  de 
ce  nom ,  sous  le  n»  1 3  ;  et  dans  celui  du  Roi  sous 
le  n*  7208-4-A,  folio  138  recto,  col.  3,  ligne  11. 

***  Ballade  VI  ^  que  VilUmfeii  à  la  requesle  de  sa 
mère,  pour  prier  Noslre^Dame,  dans  le  Grand  TeslO' 
«^/,  vers  83^* 


Il  est  peut*étre  à  propos  de  faire  observer 
ici  que  la  verrière  de  Laon  donne  sur 
l'histoire  de  Théophile]  des  détails  de  plus 
que  ne  contiennent  les  textes  *• 

La  Repentance  et  la  Prière  Theophiltu , 
fragmens  du  Miracle  composé  par  Rutebeof, 
se  retrouvent  détachés  dans  le  manuscrit  de 
la  Bibliothèque  Royale  n*  7633 ,  folio  83 
recto,  col.  2 ,  et  folio  84  recto,  col.  1  :  c'est 
ce  qui  a  fait  croire  à  H.  de  Roquefort  **  que 
ces  deux  pièces  étaient  totalement  étrangères 
au  Miracle.  Mous  ajouterons  que  les  manu- 
scrits de  la  Bibliothèque  Royale  n"*  7218, 
folio  191  verso ,  col.  2;  et  supplément  fran- 
çais n* 428,  folio  78  recto,  col.  1  ;  et  celai 
de  la  Biblio(hèqûe  de  l'Arsenal  »  belles-let- 
tres françaises,  in-fdio ,  ti?  175 ,  folio  300 
recto,  col.  1 ,  renferment  une  Prière  de  Théo- 
philus,  sans  nom  d'auteur ,  et  qui  ne  res- 
semble en  rien  à  celle  dont  nous  avons  parlé 
plus  haut  **\ 

F.  M. 


*  Nous  devons  une  partie  de  ces  renseignemens 
à  notre  ami  M.  Didron,  secrétaire -du  'comité  des 
arts ,  au  ministère  de  l'instruction  publique. 

**  Glossaire  de  la  langue  romane,  tome  II,  p.  770, 
colonne  9,  n*^  55  et  56. 

***  Dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royale 
n«  7583,  folio  262  verso,  col.  2,  cette  pièce ,  qui 
commence  pai*  ce  vers  : 

■  Oenme  resplendiiunt ,  pncele  glorieue ,  » 

porte  cette  rubrique  en  tête  :    «  Oest  la  Proiere 
Theophilus,que  le  bon  prieur  de  Vi  fisl.  ■ 

Cette  notice,  mais  bien  moins  coraplèlo,  se 
trouvait  déjà  dans  la  note  ! ,  page  68 ,  du  Roms» 
de  Mahomet^  déjà  cite. 


AU  MOYEN-ÀGB. 


139 


LE  MIRACLE  DE  THEOPfflLE. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


Noerag-DAiiR. 

1.1  EYESQDKS. 
THEOPHILRS. 
SATIIAK  appelé  ansti 
M  DEABLES. 


SAMTlN8,«omer. 

PINCEGUERRE,  aerriuiir  de 

rÉvéqae. 
PIERRE  et  THOMAS,  compagnons 

de  Théophile. 


Cl  COMMENCE 


LC 


MIRACLE  DE  THEOPHILE. 


THEOPHTLBS. 

Ahi  !  abi  !  Dîex,  rois  de  gloire. 
Tant  vos  ai  eu  en  mémoire. 
Tout  ai  doné  el  despendu, 
Et  tout  ai  aus  poyres  tendu, 
Ne  m'iest  remez  vaillant  un  sac. 
Bien  m'a  dit  H  evesque  :  c  Eschac,  > 
Et  m'a  rendu  maté  en  l'angle  ; 
Sanz  avoir  m'a  lessié  tout  sangle. 
Or  m'estaetpil  morir  de  fain, 
Se  je  n'envoi  ma  robe  au  pain. 
Et  ma  mesnie^  que  fera  ? 
Ne  sai  se  IMex  les  pestera. 
Dtex  !  cil  ?  qu'en  a*il  à  fere  ? 
En  autre  lieu  les  covient  trere, 
Ou  il  me  fet  l'oreille  sorde. 
Qu'il  n'a  cure  de  ma  falorde  ; 
£t  je  li  referai  la  moe. 
Hontz  soit  qui  de  lui  se  loe  ! 
N'est  riens  con  por  avoir  ne  face  ; 
Ne  pris  riens  Dieu  ne  sa  manace. 
Irai  me  je  noier  ou  pendre? 


ICI  COMMENCE 


Le 


MIRACLE  DE  THÉOPHILE. 


THÉOPmiiB. 

Ahi!  ahi  !  Dieu,  roi  de  gloire,  je  vous  ai 
tant  eu  en  mémoire  (j'ai  tout  donné  et  dé- 
pensé, et  j'ai  tout  tendu  aux  pauvres)  qu'il 
ne  m'est  resté  la  valeur  d'un  sac.  L'évé- 
que  m'a  bien  dit  :  «  Echec,  »  et  m'a  rendu 
maté  en  l'angle  *  ;  il  m'a  laissé  tout  nu  sans 
avoir.  Maintenant  il  me  faut  mourir  de  faim, 
si  je  n'envoie  ma  robe  (à.  l'usurier)  pour 
avoir  du  pain.  Et  mes  gens,  que  feront-ils  ? 
Je  ne  sais  si  Dieu  les  nourrira.  Dieu!  oui? 
qu'en  a-t-il  à  faire?  Il  leur  faut  aller  ail- 
leurs, ou  il  me  fait  sourde  oreille,  car  il  n'a 
cure  de  mes  maux;  à  mon  tour  je  lui  ferai  la 
moue.  Honni  soit  qui  de  lui  se  loue  I  II  n'est 
rien  que  pour  avoir  je  ne  fasse;  je  ne  prise  ni 
Dieu  ni  ses  menaces.  M'irai*je  noyer  ou  peu- 
dre?  Je  ne  puis  pas  m'en  prendre  à  Dieu, 
car  on  ne  peut  arriver  à  lui.  Ah  I  celui  qui 
maintenant  le  pourrait  tenir  et  le  bien  bat-^ 

*  Expression  tirée  du  jeu  des  ^Ij^ecs. 


140 


THÉÂTRE 


Je  ne  m'en  puis  pas  à  Dieu  prendre, 

Con  ne  puet  à  lui  avenir. 

Ha!  qui  or  le  porroit tenir 

Et  bien  batre  à  la  retornée 

Moult  auroit  fet  bone  jornée  ; 

Mes  il  s'est  en  si  haut  leu  mis, 

Por  eschiver  ses  anemis, 

Con  n'i  puet  trere  ne  lancier. 

Se  or  pooie  à  lui  tancier 

Et  combattre  et  escremir, 

La  char  li  feroie  frémir. 

Or  est  là  sus  en  son  solaz; 

Laz  !  chetis  !  et  je  sui  es  laz 

De  Povreié  et  de  Soufreie. 

Or  est  bien  ma  viele  frète, 

Or  dira  l'en  que  je  rasole  : 

De  ce  sera  mes  la  riote. 

Je  n'oserai  nului  veoir, 

Entre  gent  ne  devrai  seoir; 

Que  l'en  m'i  mousterroit  au  doi. 

Or  ne  sai-je  que  fere  doi. 

Or  m'a  bien  Diex  servi  de  guile. 

(Ici  vient  Theophilcs  à  Salatin,  qui  parloil  au 
deablc  quanl  il  voloil.) 

[SALATINS.] 

Qu'est-ce?  Qu'avez-vous,  Théophile? 
.Por  le  grant  Dé  I  quel mautalent 
Vous  a  fet  eslre  si  dolent? 
Vous  soliiez  si  joiant  estre. 

THEOPHILE  parole. 

Con  m'apeloit  seignor  et  mestre 
De  cest  pais,  ce  sez-tu  bien  ; 
Or  ne  me  lesse-on  nule  rien. 
S'en  sui  plus  dolcnz,  Salalin, 
Quar  en  françois  ne  en  latin 
Ne  final  onques  de  proier 
Celui  c'or  me  veut  asproier, 
Et  qui  me  fet  lessier  si  monde 
Qu'il  ne  m'est  remez  riens  el  monde. 
Or  n'est  nule  chose  si  fiere 
Ne  de  si  diverse  manière 
Que  volenters  ne  la  féisse 
Par  tel  qu'à  m'onor  revenisse. 
Li  perdres  m'est  honte  et  domage. 

Ici  parole  SALATINS* 

Biau  sire,  vous  dites  que  sages;. 
Quar  qui  a  apris  la  richece 
Moult  i  a  dolor  et  destrcce 
Quant  l'en  chiet  en  autrui  dangier 


FRANÇAIS 

tre  en  retour^  il  aurait  fait  une  tr&s-bonne 
journée  ;  mais  il  s'est  mis  en  si  haut  lien, 
pour  esquiver  ses  ennemis,  qu'on  ne  peut  y 
tirer  ou  y  lancer.  Si  maintenant  je  pouvais 
me  quereller,  combattre  et  m'escrimer  avec 
lui,  je  lui  ferais  frémir  la  chair.  A  cette 
heure,  il  est  là-haut  dans  sa  béatitude  ;  (et 
moi)  malheureux  1  chétif  1  je  suis  dans  les 
filets  de  Pauvreté  et  de  Souffrance.  A  pré- 
sent ma  vielle  est  bien  brisée,  à  présent 
dira-t-on  que  je  deviens  fou  :  ce  sera  le 
bruit  public.  Je  n'oserai  voir  personne,  je 
ne  devrai  m'asseoir  parmi  les  gens  ;  car  l'on 
m'y  montrerait  au  doigt.  Maintenant  je  ne 
sais  ce  que  je  dois  faire.  Dieu  m'a  ^ien  servi 
(un  plat)  de  fourberie. 


(Ici  TÎenl  Théophile  à  Salalin,  qui  parlait  au 
diable  quand  il  voulail.) 

[SALATIN.] 

Qu'est-ce?  Qu'avez-vous,  Théophile?  Pour 
le  grand  Dieu!  quelle  colère  vous  a  fait 
être  si  plaintif?  Vous  aviez  coutume  d'être 
si  joyeux. 

THÉOPHILE  parle. 

Parce  qu'on  m'appelait  seigneur  et  maître 
de  ce  pays,  ce  sais- tu  bien  ;  maintenant  on  ne 
me  laisse  nulle  chose.  J'en  suis  d'autant  plus 
chagrin,  Salatin,  que  ni  en  français  ni  en  la- 
tin je  ne  cessai  jamais  de  prier  celui  qui  à 
cette  heure  me  veut  traiter  avec  Âpreté, 
et  qui  me  fait  laisser  si  nu  qu'il  ne  m'est 
rien  resté  au  monde.  Or  il  n'est  chose  si 
horrible  et  si  différente  de  mes  habitudes 
que  je  ne  fisse  volontiers  pour  rentrer  dans 
ma  charge.  La  perdre  m'est  honte  et  dont- 
mage. 


Ici  parole  SALATIN. 

Beau  sire,  vous  parlez  sagement;  car 
pour  celui  qui  a  goûté  de  la  richesse ,  il  y  a 
beaucoup  de  douleur  et  de  détresse  quand 
il  tombe  sous  le  pouvoir  d'autrui  pour  (ga- 


AU  MOYEN-AGE. 

Por  son  boivre  et  por  son  mengier  : 
Trop  i  covîent  gros  mos  oïr. 

THEOPUILES. 

C'est  ce  qui  me  fet  esbahir. 
Salalin,  biaus  très  douz  amis» 
.  Quant  en  autrui  dangier  sui  mis. 
Par  pou  que  li  cuers  ne  m'en  crieve. 

SALATINS. 

Je  sai  or  bien  que  moult  vous  grieve, 
Et  moult  en  estes  entrepris 
Ciomme  hom  qui  est  de  si  grant  pris  ; 
Moult  en  estes  mas  et  penssis. 

THEOPHILES. 

Salatin  frere^orestensis. 
Se  tu  riens  pooies  savoir 
Par  qoi  je  péusse  ravoir 
M'onor,  ma  baillie  et  ma  grâce. 
Il  n'est  chose  que  je  n'en  face. 

SALATINS. 

Youdriiez-vons  Dieu  renoier, 

Celui  que  tantsolez  proier, 

Toz  ses  sainz  et  toutes  ses  saintes  ? 

Et  si  devenissiez,  mains  jointes, 

Hom  à  celui  qui  ce  feroit 

Qui  vostre  honor  vous  renderoit  : 

Et  plus  honorez  sériiez, 

S'a  lui  servir  demoriiez. 

Conques  jor  ne  péustes  estre. 

Creez-moi,  lessiez  vostre  mestre  : 

Qu'en  avez-vous  entalenté?  * 

THEOPmLES. 

J'en  ai  trop  bone  volenté  : 
Tout  ton  plesir  ferai  briefment. 

SALATINS. 

Alez-vous-en  séurement. 
Maugrez  qu'il  en  puissent  avoir, 
Vous  ferai  vostre  honor  ravoir. 
Revenez  demain  au  matin. 

THEOPHILES. 

Yolentiers,  frère  Salatin. 

Cil  Diex  que  tu  croiz  et  aeores 

Te  gart,  s'en  ce  propos  demeure  ! 


(Or  se  de|>art  Theopliiles  de  Salatin,  et  si  pensseque 
trop  a  grant  chose  en  Dieu  renoier,  et  dist  :  ) 

THEOPfflLES. 

Ha,  laz  1  que  porrai  devenir? 
Bien  me  doit  li  cors  dessenir 
Quant  il  m'estuet  à  ce  venir. 
Que  ferai,  las! 


141 

gner)  son  boire  et  son  manger  :  il  y  faut  trop 
entendre  de  gros  mots. 

THÉOPmLE. 

C'est  ce  qui  me  fait  perdre  la  têle.  Sala- 
tin, beau  très-doux  ami,  depuis  que  je  suis 
sous  la  puissance  d'autrui,  il  s'en  faut  de  peu 
que  le  cœur  ne  m'en  crève. 

SALATIN. 

Je  sais  bien  maintenant  que  cela  vous  fait 
beaucoup  souffrir,  et  que  vous  en  êtes  très- 
affecté  comme  un  homme  de  mérite  que 
vous  êtes;  vous  en  êtes  très-abattu  et  pensif. 

THÉOPHILE. 

Salatin  frère,  maintenant  c'est  ainsi.  Si 
tu  pouvais  savoir  quelque  chose  par  la- 
quelle je  pusse  r'avoir  mon  honneur,  ma 
charge  et  ma  grâce,  il  n'y  a  rien  que  je  ne 
fasse. 

SALATIN. 

Voudriez-vous  renier  Dieu ,  celui  que 
vous  avez  tant  coutume  de  prier,  tous  ses 
saints  et  toutes  ses  saintes  ?  Et  ainsi  vous  de- 
viendriez, les  mains  jointes,  l'homme  de  celui 
qui  vous  ferait  rendre  votre  dignité;  et  vous 
seriez  plus  honoré,  si  vous  demeuriez  à  son 
service,  que  jamais  vous  pûtes  l'être.  Croyez- 
moi,  laissez  votre  maître  :  qu'en  avez-vous 
résolu? 


THÉOPmLB 

J'en  ai  très-bonne  volonté  :  tout  ton  plai- 
sir ferai  bientôt. 

SALATIN. 

Allez -vous -en  tranquillement.  Quelque 
chagrin  qu'ils  en  puissent  avoir,  je  vous  fe- 
rai r'avoir  votre  dignité.  Revenez  demain 
matin. 

THÉOPHILE. 

Volontiers,  frère  Salatin.  Que  ce  Dieu  en 
qui  tu  crois  et  que  tu  adores  te  garde,  si  tu 
restes  dans  cette  idée  ! 


(Maintenant  Théopbile  quitte  Salatin,  et  pense  que 
c'est  chose  tres^raTe  de  renier  Dieu .  Il  dit  :  ) 

THEOPmLE. 

Hélas  1  que  pourrai-je  devenir?  Le  corps 
me  doit  bien  empirer  quand  il  me  faut  venir 
à  cette  extrémité.  Que  ferai-je,  malheureux! 
Si  je  renie  saint  Nicolas  et  saint  Jean  et 


142 


THÉÂTRE 


Se  je  reni  saint  Nicholas 

El  saint  Jehan  et  saint  Thomas 

Et  Nostre-Dame , 
Que  fera  ma  chetive  d'ame? 
Ele  sera  arse  en  la  flame 

D'enfer  le  noir. 
Là  la  covendra  remanoir  : 
Ci  aura  trop  hideos  manoir, 

Ce  n'est  pas  fable. 
En  celé  flambe  pardurable 
N'i  a  nule  gent  amiable  ; 
Ainçois  sont  mal,  quUl  sontdeaUe: 

C'est  lor  nature; 
Et  lor  mesons  r'est  si  obscure 
C'on  n'i  yerra  jà  soleil  luire» 
Ains  est  uns  puis  toz  plains  d'ordure. 

Là  irai-gié. 
Bien  me  seront  li  dé  changiéi 
Quant  por  ce  que  j'aurai  mengié» 
M'aura  Diex  issi  estrangié 

De  sa  meson. 
Et  ci  aura  bone  reson. 
Si  esbahiz  ne  fu  mes  hom 

Com  je  sui,  voir. 
Or  dit  qu'il  me  fera  ravoir 
Et  ma  richece  et  mon  avoir, 
Jà  nus  n'en  porra  riens  savoir  : 

Je  le  ferai. 
Diex  m'a  grevé,  je  1'  grèverai  ; 
James  jor  ne  le  servirai, 

Je  li  ennui  ; 
ftiches  serai,  se  povres  sni; 
Se  il  me  het,  je  barrai  lui: 

Preingne  ses  erres, 
Ou  il  face  movoir  ses  guerres. 
Tout  a  en  main  et  ciel  et  terres  : 

Je  li  claim  cuite. 
Se  Salatins  tout  ce  m'acuite 

Qu'il  m'a  pramis. 

(Ici  parole  Salatiiis  au  deable  et  dtal  :) 

Uns  crestiens  s'est  sor  moi  mis. 
Et  je  m'en  sui  moult  entremis  ; 
Quar  tu  n'es  pas  mesanemis, 

Os-tu,  Satbanz? 
Demain  vendra,  se  tu  Tatans; 
Je  li  ai  promis  .iiij.  tans  : 

Aten-le  don  ; 
Qu'il  a  esté  moult  grant  preudom  : 
Force  si  a  plus  riche  don. 


FiuurçAis 

saint  Thomas  et  Notre-Dame ,  que  fera  ma 
malheureuse  ame?  Elle  sera  brûlée  en  ia 
flamme  d'enfer  le  noir.  Là  il  lui  faudra  res- 
ter :  ici  elle  aura  manoir  trop  hideux,  ce 
n'est  pas  (une)  fable.  En  celte  flamme  éter- 
nelle il  n'y  a  personne  d'aimable;  mais  ils 
sont  mauvais,  car  ils  sont  diables  :  c'est  leur 
nature;  et  leur  maison  est  si  obscure  qu'on 
n'y  verra  jamais  (le)  soleil  luire ,  car  c'est 
un  puits  tout  plein  d'ordive.  C'est  là  que 
j'irai.  Les  dés  me  seront  bien  changés, 
quand  pour  ce  que  j'aurai  mangé.  Dieu 
m'aura  ainsi  chassé  de  sa  maison,  et  (il) 
aura  en  cela  bonne  raison.  Jamais  homme 
ne  fut  dans  la  per(dexité  comme  je  le  suis 
vraiment.  Or  (Salatin)  dit  qu'il  me  fera 
r'avoir  et  ma  richesse  et  mon  avoir,  ei  que 
nul  n'en  pourra  rien  savoir  :  je  le  ferai.  Dieu 
m'a  châtié,  je  le  châtierai;  jamais  je  ne  le 
servirai,  je  le  renie  *;  je  serai  riche,  si  je  suis 
pauvre;  s'il  me  hait,  je  le  haïrai  :  (qu'il) 
prenne  ses  mesures,  ou  qu'il  fasse  mouvoir 
ses  bataillons.  Il  a  tout  en  main  et  ciel  et 
terre  :  je  (le)  déclare  quitte  envers  moi ,  si 
Salatin  exécute  tout  ce  qu'il  m'a  promis. 


(  Ici  Salalin  parle  au  diable  et  dit  :  ) 

Un  chrétien  s'est  reposé  sur  moi,  et  je 
m'en  suis  beaucoup  entremis  ;  car  tu  n'es 
pas  mon  ennemi,  entends -tu,  Satan?  11 
viendra  demain,  si  tu  l'attends;  je  lui  .ai 
promis  quatre  fois:  attends-le  donc;  car  il 
a  été  très-grand  prud'homme  :  pour  cela  il 

*  Nous  ayons  traduit  ainsi  parce  que  nous  pen- 
sons qu'il  y  a  corruption  dans  le  texte. 


AU  MOYEN- AGE. 


143 


Het-Ii  ta  richece  à  bandon. 

Ne  m'os-tu  pas  ? 
Je  te  ferai  plus  que  le  pas 

Venir,  je  cuit; 
Et  A  tendras  encore  anuit, 
Quar  ta  demorée  me  nuit; 

G'i  ai  beé. 

(Ci  conjure  Salatins  le  deable:) 

Bagahi  làca  bachahë, 
Lamac  cahi  açhababé» 

Karreiyos. 
Lamac  lamec  bachalyos» 
Cabahagi  sabaiyos, 

Baryolas. 
Lagozatha  cabyolas, 
Samahac  et  famyolai^ 

Harrahya. 

(Or  rient  li  deables  qui  est  conjuré,  et  dîst: 

Tu  as  bien  dit  ce  qu'il  i  a. 
Cil  qui  l'aprist  riens  «'oublia. 
Hook  me  travailles. 

SALATINS. 

Qu'il  n'est  pas  droiz  que  tu  me  foilles 
Ne  que  tu  encontre  moi  ailles 

Quant  je  t'apel. 
Je  le  faz  bien  suer  ta  pel. 
Yensrtn  oir  .i.  geu  novel? 

•J.  clerc  avons. 
De  tel  gaing  com  nous  savons 
Soventes  foiz  nous  en  grevons 

Por  nostre  afere. 
Que  loez-vous  du  clerc  à  fere 
Qui  se  voudra  jà  vers  çà  trere? 

U  DEABLES. 

Commenta  non? 

SALATINS. 

TheophileSy  par  son  droit  non. 
Moult  a  esté  de  grant  renon 
En  ceste  terre. 

u  DEABLES. 

]'ai  toz  jors  eu  à  lui  guerre. 
Conques  jor  ne  le  poi  conquerre. 
Puis  qu'il  se  veut  à  nous  offerre, 

Yiengne  en  cel  val, 
Sanz  compaignie  et  sanz  cheval  ; 
Kï  aura  gueres  de  travail  : 

C'est  près  de  ci. 
Moult  aurai  bien  de  lui  merci, 
Sathan  et  li  autre  nerci; 


) 


y  a  (en  lui)  plus  riche  don.  Mets  ta  richesse 
à  sa  disposition.  Ne  m'entends-tu  pas?  Je  te 
ferai  venir  plus  (vite)  que  le  pas,  je  pense  ; 
et  tu  viendras  encore  aujourd'hui ,  car  ton 
retard  me  nuit  ;  j'y  ai  attendu. 


(Ici  Salatib  conjure  le  diable  :  ) 

fiagahi  laça  bachahé,  lamac  cahi  acha- 
bahé,  karreiyos.  Lamac  lamec  liaphalyos, 
cabahagi  sabalyos,  baryolas.  Lagozatha  ca* 
byolas,  samiihac  et  famyolas,  harrahya. 


(Alors  le  diable  qui  est  conjuré  vient,  et  dit  : } 

Tu  as  bien  dit  ce  qu'il  y  a.  Celui  qui 
t'instruisit  n'oublia  rien.  Tu  me  tourmentes 
fort. 

SALATIN. 

(Cest)  qu'il  n'est  pas  juste  que  tu  me  man- 
ques ni  que  tu  ailles  à  rencontre  de  moi 
quand  je  t'appelle.  Je  te  fais  bien  suer  ta 
peau.  Yeux-tu  ouïr  un  nouveau  jeu?  Nous 
avons  un  clerc.  Souventes  fois  nous  en  cha- 
grinons, pour  notre  affaire,  d'un  tel  gain 
comme  nous  savons.  Que  pensez-vous  faire 
du  clerc  qui  voudra  venir  ici? 


LE  DIABLE. 

Comment  a(-t-il)  nom  ? 

SALATIN. 

Théophile,  par  son  vrai  nom.  Il  a  été  de 
très-grand  renom  en  cette  terre. 

LE  DIABLE. 

J'ai  toujours  eu  guerre  avec  lui,  et  jamais 
je  ne  le  pus  conquérir.  Puis  qu'il  se  veut  of- 
frir à  nous,  (qu'il)  vienne  en  ce  vallon,  sans 
compagnie  et  sans'  cheval  ;  (il)  n'aura  guère 
de  peine  :  c'est  près  d'ici.  J'aurai  très-bien 
de  lui  merci,  (moi,)  Satan  et  les  autres 
noirs  ;  pourvu  qu'il  n'appelle  pas  Jésus,  le  fiU 
de  sainte  Marie  :  noua  ne  lui  accorderions 
point  d'aide.  D'ici  m'en  vais.  Haintenani 


144  9HÉATRB 

Mes  n'apiaut  mie 
Jbesiiy  le  fil  sainte  Marie  : 
Me  li  ferions  poini  d'aïe. 

De  ci  m'en  vois. 
Or  soiez  vers  moi  plus  cortois» 
Ne  me  traveiUier  mes  des  mois 

.  (Va.Salatin) 
Ne  en  hebrîeu  ne  en  latin. 

(Or  revient  Theophiles  à  Salât  in  :  ) 

Or  sui-je  venuz  trop  matin  ? 
As-tu  riens  fet  ? 

SALAllhlS. 

Je  t*ai  basti  si  bien  ton  plet, 
Quanques  tes  sires  t'a  mesfet 

T  amendera, 
Et  plus  forment  t'onorera 
Et  plus  grant  seignor  te  fera 

Conques  ne  fus. 
Tu  n'es  or  pas  si  du  refus 
Com  tu  seras  encor  du  plus. 

Ne  t'esmaier; 
Va  là  aval  sanz  delaier» 
Ne  t'i  covient  pas  Dieu  proier 

Ne  reclamer, 
Se  tu  veus  ta  besoingne  amer  : 
Tu  Tas  trop  trové  à  amer. 

Qu'il  t'a  failli. 
Mauvesement  as  or  sailli  ; 
Bien  t'éust  ore  mal  bailli, 

Se  ne  l'aidaisse. 
Va-t'en,  que  ilt'atendent;  passe 

Grant  aléure. 
De  Dieu  reclamer  n'aies  cure. 

TBEOPHILES. 

Je  m'en  vois.  Diex  ne  m'i  puet  nuire 

Ne  riens  aidier. 
Ne  je  ne  puis  à  lui  plaidier. 

(Ici  Ta  Theopliiles  au  deable,  si  a  trop  grant  paor; 
et  lideablcs  li  diat:) 

Venez  avant,  passez  grant  pas  ; 
Gardez  que  ne  resamblez  pas 
Vilain  qui  va  à  offerande. 
Que  vous  veut  ne  que  vous  demande 
Yostre  sires?  Il  est  moult  fiers.- 

THEOPUILES. 

Voire,  sire.  Il  fu  chanceliers', 

*  L'office  du  chancelier  dans  les  églises  calhé- 
diales,  qu'il  fût  k  demeure  ou  non,  consistait^  sui- 


FRANÇAIS 

soyez  plus  courtois  à  mon  égard,  ne  me 
tourmentez  plus  d'ici  à  plusieurs  mois  (va, 
Salatin)  ni  en  hébreu  ni  en  latin. 


(Maintenant  Théophile  reyient  à  Salaiîn :) 

A  cette  heure  suis-je  venu  trop  matin  ? 
A^tu  rien  fait? 

SALATIN* 

Je  t'ai  conduit  si  bien  ton  alTaire,  que  ton 
seigneur  réparera  son  injustice  à  ton  égard. 
Il  t'honorera  davantage  et  te  fera  plus 
grand  seigneur  que  jamais  tu  ne  fus.  On  te 
donnera  encore  plus  qu'on  ne  te  refuse 
maintenant.  Ne  t'inquiète  pas;  va  là-bas 
sans  retard.  Il  ne  te  faut  pas  prier  ni  invo- 
quer .Dieu,  si  tu  veux  aimer  ton  intérêt  :  ta 
l'as  trouvé  (Dieu)  trop  amer,  car  il  t'a  man- 
qué. Tu  es  maintenant  tombé  bas;  il  t'au- 
rait mis  dans  une  bien  mauvaise  position,  si 
je  ne  t'aidais.  Va- t'en,  car  ils  t'attendent; 
passe  grand  train.  N'aie  cure  d'invoquer 
Dieu. 


THÉOPmLB. 

Je  m'en  vais.  Dieu  ne  me  peut  nuire  ni 
aider  en  rien,  et  je  ne  puis  m' adresser  à  lui. 

(Ici  Théophile  ya  au  diable,  et  a  trés-g^nd^peur; 
,  et  le  diable  lui  dit  :  ) 

Venez  (en)  avant,  passez  grand  pas;  gar- 
der-vous  de  ressembler  à  un  vilain  qui  va  à 
l'offrande.  Que  vous  veut  et  que  vous  de- 
mande votre  seigneur?  Il  est  bien  dur. 

THÉOPHILE. 

En  vérité,  sire.  Il  fut  chancelier,  et  il 

vaut  les  statuts  de  l'église  do  Lichfield,  à  écouter 
les  leçons  qu'on  doit  lire  à  Tdglise ,   soit  par  lui- 


AU    UOTEN-AGE.    • 


146 


Si  me  cuide  chacier  pain  querre  : 
Or  vous  vieng  proier  et  requcrre 
Que  vous  m'aidiez  à  cest  besoing. 

LI  DEABLES. 

Requiers  m'en-lu? 

THEOPHILES. 

Oïl. 

LI  DEABLES. 

Or  joing 
Tes  mains,  et  si  devien  mes  hom  : 
Je  t'aiderai  outre  reson. 

THEOPHILES. 

Yez  ci  que  je  vous  faz  hommage  ; 
Mèsquejer'aie  mon  domage, 
Biaus  sire,  dès  or  eu  avant. 

LI  DEABLES. 

Et  je  te  refaz  .i.  couvant. 
Que  te  ferai  si  grant  seignor 
Conne  te  vit'onques  greignor; 
Et  puis  que  ainsi nques  avient. 
Saches  de  voir  qu'il  te  covient 
De  toi  aie  lettres  pendanz, 
Bien  dites  et  bien  entendanz; 
Quar  maintes  genz  m'en  ont  sorpris 
Por  ce  que  lor  lettres  n'en  pris  : 
Por  ce  les  vueil  avoir  bien  dites. 

THEOPHILES. 

Vez-les  ci,  je  les  ai  escrites. 

(Or  hftille  TLeopliiles  les  leltres  au  rluable,  et  li 
deables  li  commande  à  ouvrer  ainsi  :  ) 

Théophile,  biaus  douz  amis, 

Puis  que  tu  t'es  en  mes  mains  mis , 

Je  te  dirai  que  tu  feras  : 

James  povre  homme  u'ameras; 

Se  |)ovres  hom  sorpris  te  proie, 

Tome  l'oreille,  va  ta  voie. 

S'aucuns  envers  toi  s'umelie, 

Respon  orgueil  et  félonie. 

Se  povres  demande  à  ta  porte^ 

Si  garde  qu'aumosne  n'en  porte. 

Douçor,  humilitez,  pitiez 

Et  charitez  et  amistiez, 

Jeune  fere,  penitance 

Me  metent  grant  duel  en  la  pance. 

mcme  ,  soit  par  les  oreilles  de  son  vicaire ,  à  cor- 
rif^er  ceux  qui  lisaient  ma.,  à  conférer  les  écoles,  à 
apposer  le  sceau  aux  causes  cl  aux  afîaires,  à  faire 
et  à  signer  les  lettres  du  chapitre ,  à  conserver  les 
livi-cs,  à  pré^'lier  nutanl  de  fois  qu'il  lui  plaisait 


songe  à  m'envoyer  mendier  (mon)  pain: 
or  je  vous  viens  prier  et  requérir  que  vous 
m'aidiez  en  cette  extrémité. 

LE  DIABLE. 

M'en  requiers-tu? 

THÉOPHILE. 

Oui. 

LE  DIABLE. 

Alors  joins  tes  mains,  et  deviens  mon 
homme  :  je  t'aiderai  plus  que  de  raison. 

TUÉOPUILE. 

Voici  que  je  vous  fais  hommage  ;  mais 
que  je  r'aie  ce  dont  on  m'a  fait  dommage, 
beau  sire,  dorénavant. 

LE  DIABLE. 

'  Et  à  mon  tour  je  te  fais  une  promesse, 
que  je  te  ferai  si  grand  seigneur  qu'on  ne 
te  vit  jamais  plus  grand  ;  et  puisqu'ainsi  ad- 
vient, sache  en  vérité  qu'il  faut  que  j'aie  de  toi 
lellres  pendans,  bien  rédigées  et  bien  clai- 
res; car  maintes  gens  m'ont  attrapé  parce 
que  je  n'en  pris  pas  leurs  lettres:  pour  cela 
je  les  veux  avoir  bien  rédigées. 


THÉOPHILE. 

Les  voici,  je  les  ai  écrites. 

(Alors  Théophile  donne  les  lettres  au  diable ,  et  le 
diahle  lui  commande  de  travailler  ainsi  :) 

Théophile,  beau  doux  ami,  puisque  tu 
t'es  mis  en  mes  mains,  je  te  dirai  (ce)  que 
tu  feras  :  jamais  pauvre  homme  n'aimeras; 
si  (un)  pauvre  homme  en  détresse  te  prie , 
tourne  l'oreille,  va  ion  chemin.  Si  quelqu'un 
s'humilie  devant  toi,  réponds(-lui  avec)  or- 
gueil et  dureté.  Si  (un)  pauvre  demande  à 
ta  porte,  prends  garde  qu'il  n'emporte  au- 
mône. Douceur,  humilité,  pitié  et  charité  et 
amitié,  la  pratique  du  jeûne  et  de  la  pénitence 
me  mettent  grand  deuil  dans  le  cœur.  Faire 
aumône  et  prier  Dieu  me  font  trop  grand 
mal.  Quand  on  aime  Dieu  et  qu'on  vit  chas- 
tement ,  alors  il  me  semble  que  serpent  et 

dans  réglise  ou  dehors,  et  à  donner  à  qui  il  voulait 
roflice  de  prédicateur.  Voyez  leMonasiictim  Angli- 
canum  ^  tome  111,  1773,  p.  241,  col  2,  lig;ne22; 
et  le  Glossaire  de  du  Cange,  au  mot  cancellarics, 
t.  H,  p.  143,  cdilion  de  1733. 

10 


146  THÉÂTRE 

Aumosne  fere  et  Dieu  proler, 
Ce  me  repuet  trop  anoier. 
Dieuiimer  et  chastement  vivre» 
Lors  me  samble  serpent  et  guivre 
Me  menjue  le  cuer  el  ventre. 
Quant Fen  en  la  meson-Dieu  entre 
Por  regarder  aucun  malade, 
Lors  ai  le  cuer  si  mort  et  fade 
Qu'il  m'est  avis  que  point  n*en  sente: 
Cil  qui  fet  bien  si  me  tormente. 
Va-t'en,  tu  seras  seneschaus\ 
Lai  les  biens  et  si  fai  les  maus. 
Me  juger  jà  bien  en  ta  vie, 
Que  tu  feroies  grant  foUe 
Et  si  feroies  contre  moi. 

THEOPHILBS. 

Je  ferai  ce  que  fere  doi. 

Bien  est  droiz  vostre  plesir  face. 

Puis  que  j'en  doi  r'avoir  ma  grâce. 

(Or  envoie  Tevesque  querre  Théophile.) 

Or  tost  !  lieve  sus,  Pince-guerre, 
SI  me  va  Théophile  querre; 
Se  li  renderai  sa  bailUe. 
J'avoie  fet  moult  grant  folie 
Quant  je  toiue  li  avoie  ; 
Que  c'est  li  mieudres  que  je  voie, 
Ice  puis-je  bien  por  voir  dire. 

(Or  retpoDt  Pince-guerre  :  ) 

Vous  dites  voir,  biaus  très  douz  sire. 

(Or  parole  Pince-guerre  à  Théophile  t  ) 

Qui  est  ceenz  ? 

(  Et  Theophiles  respont  :  ) 

Et  VOUS,  qui  estes? 

[PIMGE-GUER&I.] 

Je  sui  uns  clers. 

[THEOPmLES.] 

Etjesuiprestres. 
[pince-guerre.] 
Théophile,  biaus  sire  chiers. 
Or  ne  soiez  vers  moi  si  fiers. 


FRANÇAIS 

couleuvre  me  mangent  le  coeur  dans  le  veo» 
tre.  Quand  on  entre  dans  l'hApital  pour 
regarder  quelque  malade,  alors  j'ai  le  coeur 
si  mort  et  si  fade  qu'il  m*est  avis  que  poiot 
n'en  sente  :  tant  celui  qui  fait  bien  me 
tourmente.  Va -t'en  ,  tu  seras  sénéchal. 
Laisse  les  bonnes  œuvres  et  fais  les  mauvai- 
ses. Ne  juge  jamais  bien  en  ta  vie ,  car  tn 
ferais  grande  folie  et  tu  agirais  contre  moi. 


*  11  pftraît  qu*il  faut  distinguer  deux  sortes  de 
sénéchaux  dans  les  églises  :  l'un  séculier,  qui 
remplissait  les  fondions  des  sénéchaux  des  barons 
laïcs ,  c^est-à-dîre  qui ,  présidant  les  autres  juges, 
rendait  la  justice  aux  vassaux  de  Téglise  ,  portait 
la  bannière  en  guerre,  et  servait  Tévéque  à  table 
dans  les  occasions  solennelles.  L'autre  sénéchal 
faisait  partie  du  clergé  ,    et  quelquefois  même  il 


TRÉOPmLE. 

Je  ferai  ce  que  je  dois  faire.  Il  est  bien 
juste  que  je  fasse  votre  plaisir,  puisque  j'en 
dois  r'avoir  ma  grâce. 

(Aloi-s  révéque  envoie  quérir  Théophile.) 

Allons!  lève-toi  vite.  Pince-guerre,  va  me 
quérir  Théophile  ;  je  lui  rendrai  sa  charge. 
J'avais  fait  très -grande  folie  quand  je  lui  avais 
6tée;  car  c'est  le  meilleur  que  je  voie,  ce 
puis-je  bien  dire  en  vérité» 


(Alors répond  Pince-guerre:  ) 

Vous  dites  vrai,  beau  très-doux  sire. 

(Alors  Pince-guerre  parle  à  Théophile  :  ) 

Qui  est  céans? 

(Et  Théophile  répond  :  ) 

Et  VOUS,  qui  étes-vous? 

PINCE-GUBRRB. 

Je  suis  clerc. 

TBéOPBnB. 

Et  moi  je  suis  prêtre. 

PINCE-GUERRE.      ' 

Théophile,  beau  sire  cher,  ne  soyez  pas 
maintenant  si  dur  envers  moi.  Mon  seigneur 

était  compté  parmi  les  dignitaires  ecclésiastiques; 
néanmoins  son  office  consistait  à  pourvoir  la  table 
des  chanoines  des  mets  nécessaires.  Dans  Téglise 
de  Saint-Martin  de  Tours,  et  dans  d^autres ,  comme 
on  peut  le  croire,  le  sénéchal  préparait  ce  qui  était 
nécessaire  au  lavement  des  pieds  le  jeudi-saint. 
Voyez,  pour  de  plus  amples  détails,  le  Glossaire  de 
du  Gange,  t.  Vl,  1736,  p.  371,  col.  ?  ;  373.  col.  I. 


▲0  MOYEN-AGE. 


147 


Mes  sires  .L  pou  vous  demande: 
Si  r'aurez  jà  vostre  provande, 
Yostre  baillie  toute  entière. 
Soiez  liez»  fêtes  bêle  chiere» 
Si  ferez  et  sens  et  savoir. 

THEOPHILES. 

Deable  i  puissent  part  avoir  ! 
J'eusse  eue  l'eveschié. 
Et  je  ri  mis,  si  fis  pechié  ; 
Quant  il  i  fu,  s'oi  à  lui  guerre» 
Si  me  cuida  chacier  pain  querre. 
Tripot  lirot  por  sa  haine 
Et  por  sa  tençon  qui  ne  fine  ! 
G'iirai,  s'onrai  qu'il  dira. 

PINCE-GUERRE. 

Quant  il  vous  verra,  si  rira 
Et  dira  por  vous  essaier 
Le  fist.  Or  vous  reveut  paier» 
Et  serez  ami  com  devant. 

THEOPHILES. 

Or  disoient  assez  souvant 

Li  chanoine  de  moi  granz  fables  : 

Je  les  rent  à  toz  les  deables. 

(Or  se  lî«Te  l'eTcsque  contre  Théophile,  cl  li  rent  sa 

dignité,  eldist:} 

Sire,  bien  puissiez-vous  venir  ! 

THEOPHILES. 

Si  sui-je»  bien  me  soi  tenir  : 
Je  ne  sui  pas  chéus  par  voie* 

LI   EVESQUES. 

Biaus  sire»  de  ce  que  j'avoie 
Vers  vous  mespris  je  1*  vous  ament. 
Et  si  vous  rent  moult  bonement 
Vostre  baillie  :  or  la  prenez; 
Quar  preudom  estes  et  senez^ 
Et  quanques  j*ai  si  sera  vostre. 

THEOPHILES. 

Ci  a  moult  bone  patre-nostre, 
Mieudre  assez  c'onques  mes  ne  dis. 
Dès  or  mes  vendront  .x.  et  .x. 
Li  vilain  por  moi  aorer, 
El  je  les  ferai  laborer. 
Il  ne  vaut  rien,  qui  l'en  ne  doute. 
Cuident41  je  ni  voie  goûte? 
Je  lor  serai  fel  et  irons. 

LI  EVESQUES. 

Théophile,  où  entendez-vous? 
Biaus  amis,  penssez  de  bien  fere. 
Vez-vous  ceenz  Vbstre  repère  ; 


un  peu  vous  demande  :  vous  r  aurez  votre 
prébende,  votre  charge  tout  entière.  Soyez 
joyeux ,  faites  bonne  figure,  vous  agirez  en 
homme  d'esprit  et  de  sens. 

THÉOPHILE. 

(Que  les)  diables  y  puissent  avoir  part  ! 
J'aurais  eu  Tévéché,  et  je  l'y  mis,  je  fis  mal  ; 
quand  il  futévéque,  je  fus  en  guerre  avec 
lui,  et  il  songea  à  m'envoyer  mendier  mon 
pain.  Tripot  lirot  pour  sa  haine  et  pour  sa 
querelle  qui  ne  finit  pas!  J'irai  vers  lui,  et 
j'écouterai  ce  qu'il  dira. 

PIRCB-GUBRRE. 

Quand  il  vous  verra,  il  sourira  et  dira  qu'il 
le  fit  pour  vous  éprouver.  Maintenant  il 
veut  vous  récompenser,  et  vous  serez  amis 
comme  auparavant^ 

THÉOPHILE. 

Tantôt  les  chanoines  faisaient  de  grands 
contes  sur  moi^  je  les  envoie  à  tous  les  dia* 
blés. 

(  A-lors  l'éTéque  se  lère  à  la  rencbnlrc  de  Théophile.; 
il  lui  rend  sa  dignité,  et  dit  :  ) 

Sire,  soyez  le  bien-venu! 

THÉOPHILE. 

Je  le  suis,  je  sus  bien  me  tenir  :  je  ne  suis 
pas  tombé  en  route. 

l'évêque. 

Beau  sire,  je  répare  la  faute  que  j'avais 
commise  à.  votre  égard,  et  je  vous  rends  de 
très-bon  cœur  votre  charge  :  prenez-la;  car 
vous  êtes  prud'homme  «t  sage ,  et  tout  ce 
que  j^ai  sera  vôtre. 

THÉOPHILE. 

Il  y  a  en  ceci  très  bonnes  patenôtres,  bien 
meilleures  que  celles  que  je  dis  jamais.  Dé- 
sormais les  vilains  viendront  dix  par  dix 
pour  me  prier,  et  je  les  ferai  pâtir.  Il  ne 
vaut  rien,  celui  que  l'on  né  redoute  pas. 
Pensent-ils  que  je  n'y  voie  goutte?  Je  serai 
dur  et  bourru  à  leur  égard. 

l'évêque. 
Théophile,  où  avez- vous  l'esprit?  Bel  ami, 
songez  à  bien  faire.  Voyez,  votre  domicile 
est  céans;  voici  votre  maison  et  la  mienne* 


148  THÉÂTRE 

Vez  ci  vostre  ostel  et  le  mien. 
Noz  richeces  et  nostre  bien 
Si  seront  dès  or  mes  ensemble  ; 
Bon  ami  serons,  ce  me  samble; 
Tout  sera  vostre,  et  tout  ert  mien. 

THEOPHILES. 

Par  foi  !  sire,  je  le  vueil  bien. 

(Ici  Ta  Theophilea  à  ses  compaîcrnons  tencicr»  prC' 
roierement  à  .i.  qui  a  voit  non  I^icri'es  :  ) 

Pierres,  veus-tu  oïr  novele? 
Or  est  tomée  ta  rouele. 
Or  t*est-il  chéu  ambes  as  : 
Or  te  tien  à  ce  que  tu  as, 
Qu'à  ma  baillie  as-tu  Tailli. 
L'evesque  m'en  a  iet  bailli  : 
Si  ne  t'en  sai  ne  gré  ne  grâces. 

PIERRES  i-espont. 

Théophile,  sont-ce  manaces? 
Dès  ier  priai-je  mon  seignor 
Que  il  vous  rendist  vostre  honor, 
Et  bien  estoit  droiz  et  resons. 

THEOPHILES. 

Ci  avoit  dures  Taoisons 
Quant  vous  m'aviiez  forjugié. 
Maugré  vostres,  or  le  r'ai-gié. 
Oublié  aviiez  le  duel. 

PIERRES. 

Certes,  biaus  chiers  sire,  à  mon  vuel , 
Fussiez-vous  evesques  e[sl]us 
Quant  nostre  evesques  fu  feus; 
Hais  vous  ne  le  vousistes  estre , 
Tant  doutiiez  le  Roy  celestre  ! 

.    (Or  tence  Theophilea  à  .i.  autre  :  ) 

Thomas!  Thomas  !  or  te  chiet  mal 
Quant  l'en  me  r  a  Tel  seneschal. 
Orlerasrtu  le  regiber 
Et  le  corobatre  et  le  riber. 
M'auras  pior  voisin  de  moi. 

THOMAS. 

Théophile,  foi  que  vous  doi  I 
Il  samble  que  vous  soiez  yvres. 

THEOPHILES. 

Or  en  serai  demain  délivres, 
Haugrez  en  ait  vostre  visages. 

THOMAS. 

Par  Dieu  !  vous  n*estes  pas  bien  sages  : 
Je  vous  aim  tant  et  tant  vous4>ris  ! 


FRANÇAIS 

nos  richesses  et  notre  bien  seront  désormais 
communs;  nous  serons  bons  amis,  cerne 
semble;  tout  sera  à  vous  et  à  moi. 


THÉOPHILE. 

Par  (ma)  foi  !  sire,  je  le  veux  bien. 

(Ici  Théophile  va  se  disputer  avec  ses  compagnons, 
pfemièrement  avec  un  qui  avait  nom  Pierre  :) 

Pierre ,  veux-tu  ou'ir  nouvelle  ?  mainte- 
nant ta  roue  est  tournée,  et  deux  as  te  sont 
tombés  :  tiens-loi  à  ce  que  tu  as,  car  tu  as 
manqué  ma  charge.  L'évéque  m'en  a  fait 
bailli  :  je  ne  t'en  sais  ni  gré  ni  (je  ne  t'ea 
rends)  grâces. 

PIERRE  répond. 

Théophile,  sont-ce  des  menaces?  Dès 
hier  je  priai  mon  seigneur  qu'il  vous  rendit 
votre  dignité:  c'était  bien  justice  et  raison. 

THÉOPHILE. 

Il  y  avait  ici  de  vigoureuses  machinations 
quand  vous  m'aviez  condamné  au  bannisse- 
ment. Maintenant ,  malgré  vous,  je. rentre 
dans  ma  charge.  Yotis  aviez  oublié  le  deuil. 

PIERRE. 

Certes,  beau  cher  sire,  à  (ne  consulter  que) 
mon  vouloir ,  vous  auriez  été  élu  évéque 
quand  le  nôtre  fut  défunt;  mais  vous  ne  le 
voulûtes  être,  tant  vous  craigniez  le  Roi  des 
cieux! 

(Théophile  va  quereller  un  autre:} 

Thomas  !  Thomas  !  il  tombe  bien  mal  pour 
toi  que  l'on  m'ait  refait  sénéchal.  Mainte- 
nant tu  auras  à  ne  plus  regimber,  à  ne  plus 
combattre,  à  ne  plus  lutter.  Tu  n'auras  pas 
de  pire  voisin  que  moi. 

THOMAS. 

Théophile,  (par  la)  foi  que  je  vous  dois  ! 
il  semble  que  vous  soyez  ivre. 

THÉOPmLE. 

J'en  serai  demain  délivré,  quelque  mau- 
vais gré  qu'en  ait  votre  visage. 

THOMAS. 

Par  Dieu  j  vous  n'êtes  pas  bien  sage  :  je 
vous  aime  et  prise  tant  ! 


AU   MOYKN-AGK. 


149 


THEOPHILES. 

Thomas!  Thomas  I  ne  suî  pas  pris: 
Encor  porrai  nuire  el  atdier. 

THOMAS. 

Il  samble  vous  volez  plaidier. 
Théophile,  lessiez-me  en  pais. 

THEOPHILES. 

Thomas!  Thomas  !  je  que  vous  fais? 
Encor  vous  plaindrez  bien  à  tens. 
Si  com  je  cuit  et  com  je  pens. 

(Ici  ^e  repent  Tbeophiles,  et  Tient  h  une  chapele  île 
Nostre-Daroe,  et  dist  :  ) 

Hé  9  laz  !  chetis  !  dolenz  !  que  porrai  devenir? 
Terre,  comment  me  pues  porter-  ne  soustenir 
Quant  j'ai  Dieu  renoié  et  celui  voil  tenir 
A  seignor  et  à  mettre  qui  toz  maus  fet  venir? 

Or  ai  Dieu  renoié,  ne  puet  estre  téu; 
Si  ai  lessié  le  basme,  pris  me  sui  au  séu  *. 
De  moi  a  pris  la  charlre  et  le  brief  recéu 
Maufez,  se  li  rendrai  de  m'ame  le  tréu. 

Hé,  Diex!  que  feras-tu  de  cest  chetif  dolent 
De  qui  Tame  en  ira  en  enfer  le  boillant, 
Eili  maufez  Tiront  à  leur  piez  défoulant? 
Alii  !  terre,  quar  œvre,  si  me  va  engloutant. 

Sire  Diex,  que  fera  cist  dolenz  esbahis 
Qui  de  Dieu  et  du  inonde  est  huez  et  haïs. 
Et  des  maufez  d'enfer  engingniez  et  trahis? 
Dont  sui-je  de  trestoz  chaciez  et  envaïs? 

Hé,  las  !  com  j'ai  esté  plains  de  grant  non  sa- 
voir 
Quant  J'ai  Dieu  renoié  por  .i.  petit  d'avoir! 
Les  richeces  du  monde  que  je  voioie  avoir 
M'ont  geté  en  tel  leu  dont  ne  me  puis  r'avoir. 

Satfaan,  plus  de  .vij.  anz  ai  tenu  ton  sentier; 

Maus  chans  m'ont  fe  chanter  li  vin  de  mon 
chantier  : 

Moult  felonesse  rente  m'en  rendront  mi  ren- 
tier. 

Ma  char  charpenteront  li  félon  charpentier. 

Ame  doit  l'en  amer  ;  m'ame  n  ert  pas  amée. 
M'os  demander  la  Dame  qu'ele  ne  soit  damp- 
née. 


*  Suirant  les  traditions  lu  moyen-âge,  c'est  à  cet 


THÉOPHILE. 

Thomas!  Thomas!  je  ne  suis  pas  prison- 
nier :  encore  pourrai- je  nuire  et  aider. 

THOMAS. 

Il  semble  que  vous  voulez  disputer.  Théo- 
phile, laissez-moi  en  paix. 

THÉOPHILE. 

Thomas  !  Thomas  !  que  vous  fais-je  ?  Vous 
vous  plaindrez  bientôt  encore ,  comme  je 
crois  et  comme  je  pense. 

(Ici  86  repent  Tliéophîle,  il  vient  à  une  chapelle 
de  Notre-Dame ,  et  dit  :  ) 

Hélas!  chétif!  malheureux!  que  pourrai- 
je  devenir?  Terre,  comment  me  peux-tu 
porter  et  soutenir  quand  j'ai  renié  Dieu  et 
veux  tenir  comme  seigneur  et  maître  celui 
qui  fait  venir  tous  maux? 

Maintenant  j'ai  renié  Dieu,  (cela)  ne  peut 
être  tu  ;  j'ai  laissé  le  baume ,  pris  me  suis  au 
sureau.  Le  diable  a  pris  de  moi  la  charte 
(d'hommage)  et  reçu  le  bref,  et  je  lui  paie- 
rai le  tribut  avec  mon  ame. 

Hé  !  Dieu ,  que  feras-tu  de  ce  chétif  mal- 
heureux dont  l'ame  s'en  ira  en  enfer  le 
bouillant,  et  que  les  diables  fouleront  aux 
pieds?  Ahi!  terre ,  ouvre-toi ,  et  engloutis- 
moi. 

Sire  Dieu,  que  fera  ce  malheureux  ia- 
sensé  qui  de  Dieu  et  du  monde  est  hué  et 
haï,  et  des  diables  d'enfer  trompé  et  trahi? 
Suis-je  donc  chassé  et  assailli  par  tous? 

Hélas  !  comme  j'ai  été  plein  de  grande  fo- 
lie quand  j'ai  renié  Dieu  pour  un  peu  d'a- 
voir! Les  richesses  du  monde  que  je  vou- 
lais avoir  m'ont  Jeté  en  tel  lieu  dont  je  ne 
puis  me  tirer. 

Satan,  plus  de  sept  ans  j'ai  tenu  ton  sen- 
tier; les  vins  de  mon  chantier  m'ont  fait 
chanter  de  mauvais  chants  :  mes  rentiers 
m'en  rendront  une  très-sévère  rente,  les  fé- 
lons charpentiers  charpenteront  ma  chair. 


Ame  doit-on  aimer;  mon  ame  ne  sera  pas 
aimée. Je  n'ose  demandera  la  Dame  qu'elle 


arbre  que  se  pcndtt  Judas.  Voirez  le  Glossaire  de  fa 
langue  romane,  t.  II ,  p.  547,  col.  2. 


150 


THÉATRB 


Trop  a  maie  semence  en  semoisons  semée 
De  qui  Tame  sera  en  enfer  sorsemée. 

Ha,  las  !  com  fol  bailli  et  com  foie  baillie  ! 
Or  sui-je  mal  baillis  etm'nme  mal  baillie! 
S'or  m'osoie  bailUer  à  la  douce  baillie, 
G'i  seroie  bailliez  et  m'ame  jà  baillie. 

Ors  sui»  et  ordoiez  doit  nier  en  ordure  ; 

Ordcment  ai  ouvré»  ce  set  cil  qui  or  dure 

£t  qui  toz  jours  durra  :  s'en  aurai  la  mort 
dure. 

Haufez,  con  m'avez  mors  de  knauvese  mor- 
sure! 

Or  n'ai-je  remanance  ne  en  ciel  ne  en  terre. 
Ha ,  las  !  où  est  li  liens  qui  me  puisse  souf- 

ferre? 
£nfers  ne  me  plest  pas,  où  je  me  voil  offerre  ; 
Paradis  n'est  pas  miens,  que  j'ai  au  Seignor 

guerre. 

Je  n'os  Dieu  reclamer  ne  ses  sainz  ne  ses 
saintes, 

Las  !  que  j'ai  fet  hommage  au  deable,  mains 
jointes. 

Li  manfez  en  a  lettres  de  mon  anel  emprain- 
tes. 

Richece,  mar  te  vi  :  j*en  aurai  dolors  main- 
tes. 

Je  n'os  Dieu  ne  ses  saintes  ne  ses  sainz  re- 
clamer, 
Me  la  très  douce  Dame ,  que  chascuns  doit 

amerr 
Mes  por  ce  qu'en  li  n'a  félonie  n'amer. 
Se  je  li  cri  merci  nus  ne  m*en  doit  blasmer. 

(C'est  la  pi'ofere  q.ue  Tlicophilcs  disl  dcTanl  Nostra- 

Damc  :  ) 

Sainte  roïne  bêle. 
Glorieuse  pucele. 
Dame  de  grâce  plaine, 
Par  qui  toz  biens  révèle. 
Qu'au  besoing  vous  apele 
Délivrez  est  de  paine, 
Qu'à  vous  son  cuer  amaine 
Ou  pardurable  raine 
Aura  joie  novele; 
Arousable  fontaine 


FRANÇAIS 

ne  soit  pas  damnée.  Celui-là  a  trop  semé 
mauvaise  semence  dans  les  semailles,  de 
qui  l'ame  sera  sursemée  en  enfer. 

Hélas!  quel  fou  et  quelle  folle  destinée! 
Maintenant  nous  sommes  dans  la  détresse, 
mon  ame  et  moi  !  Si  j'osais  me  mettre  en  la 
douce  puissance  (de  Marie),  mon  ame  et  moi 
BOUS  y  trouverions  protection  '• 

Je  suis  souillé,  et  (l'homme)  souillé  doit 
aller  en  ordure  :  j'ai  agi  comme  tel,  celai 
qui  maintenant  dure  et  durera  toujours  le 
sait  :  ma  mort  en  sera  terrible.  Satao, 
comme  v«us  m'avez  mordu  d'une  mauvaise 
morsure  I 

Maintenant  je  n'ai .  séjour  ni  en  ciel  ni 
en  terre.  Hélas  !  où  est  le  lieu  qui  me  puisse 
souffrir  ?  L'enfer  auquel  je  me  voulus  offrir 
ne  me  plait  pas;  le  paradis  n'est  pas  à  moi, 
car  je  suis  en  guerre  avec  le  Seigneur. 


Je  n  ose  m'adresser  à  Dieu,  à  ses  saints 
ni  à  ses  saintes,  hélas  I  car  j'ai  fait  hommage, 
les  mains  jointes,  au  diable.  Le  mauvais  en 
a  lettres  empreintes  de  mon  anneau.  Ri- 
chesse, ce  fut  un  jour  néfaste  quand  je  te  vis  : 
j'en  aurai  maintes  douleurs. 


Je  n'ose  m'adresser  à  Dieu,  à  ses  saints 
ni  à  ses  saintes,  ni  à  la  très-douce  Dame,  que 
chacun  doit  aimer;  mais  parce  qu'il  n'y  a 
en  elle  rien  de  félon  ni  d'amer,  si  je  lui  crie 
merci  nul  ne  m'en  doit  blâmer. 


(C'est  la  prière  que  Théophile  dit  derant  Notre- 
Dame  :  ) 

Reine  sainte  et  belle,  glorieuse  vierge, 
Dame  pleine  de  grâce,  par  qui  tout  bien  ar- 
rive ,  (celui)  qui  dans  ses  besoins  vous  ap- 
pelle est  délivré  de  peine,  (celui)  qui  à 
vous  son  cœur  amène  aura  joie  nouvelle 


*  Nous  avons  fait  tous  nos  eHorts  pour  éviter  ce 
que  Ruichcuf  recherche  avec  avidité,  les  jeux  de 
mois. 


AU  MOTEN-AGIi. 


I5t 


Et  delitable  et  saine» 
A  ton  filz  me  rapele. 

En  Tosire  doaz  servise 
Fq  jà  ni*entente  mise  ; 
Mes  trop  tost  fui  temptez 
Par  celui  qui  atise 
Le  mal,  et  le  bien  brise. 
Sai  trop  fort  enchantez; 
Car  me  desenchantez» 
Que  Yostre  volentez 
Est  plaine  de  franchise» 
Ou  de  granz  orfentez 
Sera  mes  cors  rentez 
Devant  la  fort  justice. 

Dame  sainte  Marie» 
Mon  corage  varie  ; 
Ainsi  que  il  te  serve» 
Ou  jamès  n'ert  tarie 
Ma  dolors  ne  garie» 
Ains sera  m'ame  serve; 
Ci  aura  dure  verve 
S*ainz  que  la  mors  n'énerve, 
En  vous  ne  se  marie 
M*ame  qui  vous  enterve. 
Souffrez  ii  cors  deserve» 
L'ame  ne  soit  perie* 

• 
Dame  de  charité» 

Qui  par  humilité 

Portas  nostre  salu, 

Qui  toz  nous  a  gelé 

De  duel  et  de  vilté 

Et  d*enfenie  palu  ; 

Dame,  je  te  salu. 

T(Mi  salu  m'a  valu 

(Je  r  sai  de  vérité)» 

Gar  qu'avoBC  Tentalu 

Eo  enfer  le  jalu 

Me  praingne  m'erité. 

En  enfer  ert  offerte 
Dont  la  porte  est  ouverte 
M'ame  par  mon  outrage: 
Ci  aura  dure  perte 
Et  grant  folie  aperte 

*  Nous  aroni  risqué  ce  mot  ;  mais  nous  devons 
avouer  que  nous  n'avons  pas  compris  cnlerve.  En 


au  royaume  éternel  ;  fontaine  inépuisable, 
délicieuse  et  vivifiante,  rappelle-moi  à  ton 
fils. 

En  votre  doux  service  j'ai  déjà  mis  mon 
cœur  ;  mais  je  fus  bienlAt  tenté  par  celui  qui 
attise  le  mal  et  brise  le  bien.  Je  suis  trop 
fortement  enchanté;  désenchantez-moi,  car 
votre  volonté  est  droite,  ou  mon  corps 
paraîtra  couvert  de  grandes  infirmités  de- 
vant la  sévère  justice. 


Dame  sainte  Marie,  mon  cœiur  tremble; 
il  te  servira  »  ou  jamais  ma  douleur  ne  ta- 
rira ou  ne  sera  guérie  »  au  contraire  mon 
ame  sera  esclave;  il  y  aura  ici  dure  verve %u 
avant  que  la  mort  ne  m'énerve*  mon  ame  qui 
vous  snpplie'^  ne  se  marie  en  vous.  Souffrez 
que  le  corps  pâlisse  et  que  Tame  ne  périsse 
point. 


Dame  de  charité*  qui  par  humilité  portas 
notre  salut»  qui  tous  nous  a  tirés  de  dou- 
leur ,  d'état  vil  et  du  bourbier  de  l'enfer; 
Dame»  je  te  salue.  Ton  service  m'a  valu  (je 
le  sais  vraiment),  garde(-moi)  qu'avec  Tan- 
tale je  ne  prenne  mon  héritage  dans  l'enfer 
le  jaloux. 


Mon  ame  *  par  mon  péché ,  sera  offerte 
en  enfer,  dont  la  porte  est  ouverte  :  il  y 
aura  ici  dure  perte»  folie  grande  et  évidente 


tout  cas,  il  n'a  pas  ici  le  sens  que  lui  donne 
M.  de  Roquefort ,  qui  cite  un  passage  du  Manth- 
logue  des  Perruques,  deCoquilIart.  Voyez  \e  Glos'^ 
saire  de  la  langue  romane,  l.  I,  p.  474  ^  col.  I . 


152 


Se  là  praing  herbregagc. 
Dame,  or  te  faz  hommage  : 
Tome  ton  douz  visage; 
Forma  dure  déserte» 
El  non  ton  filz,  le  sage , 
Ne  souffrir  que  mi  gage 
Yoisent  à  tel  poverte. 

Si  comme  en  la  verrière 
Entre  et  .rêva  arrière 
Li  solaus  que  n'entame. 
Ai  usine  fus  virge  entière 
Quant  Diex,  qui  es  ciex  iere, 
Fist  de  toi  mère  et  dame. 
Ha  I  resplendissant  jàme* 
Tendre  et  piteuse  famé. 
Car  entent  ma  proiere, 
Que  mon  vil  cors  et  m'ame 
De  pardnrable  flame 
Rapelaisses  arrière. 

Roine  debonaire. 
Les  iex  du  cuer  m*esclaire 
Et  Tobscurté  m'esface. 
Si  qu'à  toi  puisse  plaire 
Et  ta  volenlé  faire, 
Car  m'en  done  la  grâce; 
Trop  ai  eu  espace 
D'estre  en  obscure  trace. 
Encor  m'i  cuident  traire 
Li  serf  de  pute  estrace  ; 
Dame,  jà  toi  ne  place 
Qu'il  facent  tel  contraire  ! 

En  vilté,  en  ordure, 
En  vie  trop  obscure 
Ai  esté  loue  termine; 
Roine  nete  et  pure, 
Quar  me  pren  en  ta  cure 
Et  si  me  médecine* 
Par  ta  vertu  devine, 
Qu'adès  est  entérine, 
Fai  dedenz  mon  cuer  luire 
La  clarté  pure  et  fine, 
Et  les  iex  m'enlumine 
Que  ne  m'en  voi  conduire. 

Li  proieres  qui  proie 
M'a  jà  mis  en  sa  proie  : 
Pris  serai  et  precz  ; 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 

si  je  prends  là  demeure.  Dame ,  à  cette 
heure  je  te  fais  hommage  :  tourne  ton  doux 
visage  (vers  moi)  ;  pour  le  châtiment  que  je 
mérite,  au  nom  de  ton  fils,  le  sage,  ne  souf- 
fres pas  que  mes  gages  aillent  à  telle  paa- 
vreté. 


Gomme  en  la  verrière  entre  et  sort  le 
soleil  qui  ne  l'entame,  ainsi  tu  fus  entière- 
ment vierge  quand  Dieu,  qui  était  dans  les 
cieux,  fit  de  toi  mère  et  dame.  Ah  !  pierre 
resplendissante,  femme  tendre  et  miséri- 
cordieuse, entends  ma  prière,  rappelle  de 
la  flamme  éternelle  mon  vil  corps  et  mon 
ame. 


Reine  débonnaire ,  éclaire-moi  les  yeux 
du  cœur,  efface-m'en  l'obscurité,  en  sorte 
que  je  te  puisse  plaire  et  faire  ta  volonté, 
donne-m'en  la  grâce  ;  j'ai  eu  trop  le  temps 
d'être  en  voie  obscure.  Les  serfs  de  vile 
extraction*  comptent  encore  m'y  attirer. 
Dame ,  qu'il  ne  te  plaise  qu'ils  fassent  tel 
mal. 


J'ai  long-temps  vécu  dans  un  état  vil , 
dans  la  corruption  et  dans  le  péché  ;  reine 
immaculée  et  pure ,  prends  -  moi  sous  ta 
garde  et  me  guéris-moi.  Par  ta  vertu  divine, 
qui  toujours  est  entière,  fais  luire  dans  mon 
cœur  la  lumière  pure  et  belle ,  dessille-moi 
les  yeux ,  car  je  ne  sais  m'en  (servir  pour  me) 
conduire. 


Le  brigand  qui  dévore**  m'a  déjà  mis  dans 


*  Les  diables.  —  **  Le  diable. 


AU  UOTBN-AGE. 


153 


Trop  aspremenl  m'asproie. 
Dame,  ton  chier  filz  proie 
Que  soie  despreez; 
Dame,  car  leur  veez , 
Qui  mes  mesfez  veez. 
Que  n'avoie  à  leur  voie. 
Vous  qui  lasus  seez, 
M'ame  leur  deveez. 
Que  nus  d*aus  ne  la  voie. 

(Ici  parole  Noslre-Damé  à  Théophile,  et  dist  : } 

Qui  es-tu,  va!  qui  vas  par  ci? 

[theophiles.] 
Ha  !  Dame,  aiez  de  moi  merci  ! 

C'est  li  cheiis 
Théophile,  li  entrepris 
Que  maufé  ont  loié  et  pris. 

Or  vieng  proîer 
A  vous,  Dame,  et  merci  crier. 
Que  ne  gart  Teure  qu'asproier 

He  viengne  cil 
Qui  m'a  mis  à  si  grant  escil. 
Tu  me  tenis  jà  por  ton  fil, 

Roïne  bêle. 

NOSTRR-DAME  parole* 

Je  n'ai  cure  de  ta  favele  ; 
Va-t'en,  is  fors  de  ma  chapele . 

THEOPHILES  parole. 

Dame,  je  n'ose. 
Flors  d'aiglentier  et  lis  et  rose 
En  qui  li  filz  Dieu  se  repose, 

Queferai-gié? 
Malement  me  sent  engagié 
Envers  le  maufé  enragié. 

Nesaique  fere: 
James  ne  finerai  de  brere. 
Virge  pucele  debonere. 

Dame  honorée. 
Bien  sera  m'ame  dévorée. 
Qu'en  enfer  sera  demorée 

AvcBC  Cahu  *. 

IfOSTRE-DAHB. 

Théophile,  je  l'ai  séu 
Là  en  arrière  à  moi  eu. 

Saches  de  voir. 
Ta  chartre  te  ferai  r' avoir 
Que  tu  baillas  par  non  savoir  : 

Je  la  Yois  querre. 

*   Nom  d*un  diable.   Voyez  le  Glossaire  de  la 


sa  proie  :  Je  serai  pris  et  dévoré;  il  me  pou^ 
suit  très-vivement.  Dame,  prie  ton  cher  fils 
que  je  sois  délivré;  Dame,  qui  voyez  mes 
ennemis,  défendez-leur  de  me  mettre  dans 
leur  voie.  Vous  qui  siégez  là -haut,  dé- 
robez-fleur mon  ame ,  que  nul  d'eux  ne  la 
voie. 


(Ici  parle  Notre-Dame  à  Théophile,  et  dit  :  ) 

Qui  es-tu,  hé  !  qui  vas  par  ici? 

THÉOPHILE. 

Ha ,  Dame  !  ayez  merci  de  moi  !  c'est  le 
misérable  Théophile ,  l'entrepris  que  dia- 
bles ont  lié  et  pris.  Maintenant  je  viens  vous 
prier.  Dame ,  que  vous  ne  donniez  pas  le 
temps  de  me  dévorer  à  celui  qui  m'a  mis 
en  si  grande  détresse.  Tu  me  tins  jadis  pour 
ton  fils,  reine  belle. 


NOTRE-DAME  parle. 

Je  n'ai  cure  de  tes  paroles;  va*t'en,  sors  de 
ma  chapelle. 

THÉOPHILE  parle. 

Dame,  je  n'ose.  Fleur  d'églantier ,  lis  et 
rose  en  qui  se  repose  le  fils  de  Dieu,  que 
ferai-je?  Je  me  sens  mauvaisement  engagé 
envers  le  diable  plein  de  rage.  Je  ne  sais 
que  faire  :  jamais  je  ne  cesserai  de  crier. 
Vierge  débonnaire  ,  Dame  honorée ,  bien 
sera  mon  ame  dévorée,  car  elle  séjournera 
en  enfer  avec  Cahu. 


NOTRE-DAME. 

Théophile,  je  t'ai  su  autrefoisà  moi.  Sache 
en  vérité  que  je  te  ferai  r'avoir  ta  charte  que 
tu  baillas  par  folie  :  je  la  vais  quérir. 


Chanson  de  Roland,  au  mol  Mahumct^  p.  194 ,  195. 


154 


».    (Ici  va  No8tre-Dame  por  la  cbartre  Théophile  :  ) 

Sathan!  Sathan  !  es-tu  en  serre? 

S'es  or  venuz  en  ceste  leire 

Por  commencier  à  mon  clerc  guerre» 

Mar  le  penssas. 
Rent  la  chartre  que  du  clerc  as, 
Quar  tu  as  fet  trop  vilain  cas. 

SATHAN  parole  : 

Je  la  vous  rande  ! 
J'aim  mîex  assez  que  l'en  me  pende. 
Jà  li  rendi-je  sa  provande. 
Et  il  me  fist  de  lui  offrande 

Sanz  demoranco 
De  cors  et  d'ame  et  de  sustance. 

NOSTRB-DAME. 

Et  je  te  foulerai  la  pance. 

(Ici  aporte  Nostrc-Dame  la  chartre  à  Théophile  :  ) 

Amis,  ta  chartre  te  r'aport. 
Arivez  fusses  à  mal  port. 
Où  il  n'a  solaz  ne  déport; 

A  moi  entent  : 
Va  àTevesque  et  plus  n'atent; 
I>e  la  chartre  li  fai  présent, 

Et  qu'il  la  lise 
Devant  le  pueple  en  sainte  yglise. 
Que  bone  gent  n'en  soit  sorprise 

Par  tel  barate. 
Trop  aime  avoir  qui  si  Tachate  ; 
L'ame  en  est  et  honteuse  et  mate. 

THEOPHILBS. 

Yolentiers,  Dame  : 
Bien  fusse  mors  de  cors  et  d'ame  ; 
Sa  paine  pert  qui  ainsi  same, 

Ce  voi-je  bien. 

(Ici  ▼îent  Theophiles  &  revesque,  et  li  baille  sa 

chartre ,  et  diat  :  ) 

Sire,  oiez-moi,  por  Dieu  merci  ! 
Quoi  que  j'aie  fet,  or  sui  ci. 

Partenssauroiz 
De  qoi  j'ai  moult  esté  destroiz  ; 
Povres  et  nus,  maigres  et  froiz 

Fui  par  defaute. 
Anemis,  qui  les  bons  assaute, 
Ot  fet  à  m'ame  geter  faute 

Dont  mors  estoie. 
La  Dame  qui  les  siens  avoie 
M'a  desvoié  de  maie  voie 

Où  avoiez 


TUÂATAE  FRANÇAIS 

(  Ici  va  Notre-Dame  pour  la  charte  de  Théophile  :  ] 

Satan ,  Satan  I  es-tu  en  serre?  Si  la  es 
maintenant  venu  en  cette  ttrre  pour  com- 
mencer guerre  contre  mon  clerc,  ta  as  mal 
pensé.  Rends  la  charte  du  clerc ,  car  tu  as 
fait  trop  vilaine  œuvre. 


SATAN  parle  : 

Que  je  vous  la  rende  !  j'aime  bien  mien 
être  pendu.  Naguère  je  lui  rendis  sa  pré- 
bende, et  sans  retard  il  me  fit  offrande  de  sa 
personne,  de  son  ame  et  de  son  bien. 


IfOTRB-nAlfB. 

Et  je  te  foulerai  la  panse. 

(Ici  Noli*e-Dame  apporte  la  charte  à  Théophile  :) 

Ami,  je  te  rapporte  ta  charte.  Tu  serais 
arrivé  à  mauvais  port,  où  il  n'y  a  ni  plaisir  ni 
allégresse  ;  écoute-moi  :  va  à  Févéque  sans 
plus  attendre  ;  fais-lui  présent  de  la  charte, 
et  qu'il  la  lise  devant  le  peuple  en  sainte 
église,  (afin)  que  les  gens  de  bien  ne  soieot 
pas  séduits  par  une  telle  fourberie.  C'est 
trop  aimer  la  richesse  que  l'acheter  ainsi; 
l'ame  en  retire  honte  et  perdition. 


THEOPHILE. 

Volontiers,  Dame  :  j'eusse  bien  péri  corps 
et  ame  ;  sa  peine  perd  qui  ainsi  sème ,  ce 
vois^je  bien. 

(Ici  Tient  Théophile  à  Tcvéque;  il  lui  donne  sa 

charte^  et  dit  :  ) 

Sire,  écoutez-moi,  pour  l'amoiir  de  Dieu! 
Quoi  que  j'aie  fait ,  je  suis  ici.  Bientôt  vous 
saurez  par  quoi  j'ai  été  mis  en  trd^-grande 
détresse  :  j'ai  été  pauvre  et  nu,  maigre, 
et  j'ai  eu  froid  par  manque.  Le  diable,  qai 
assaillit  les  hommes,  fit  ccmimettre  à  mon 
ame  une  faute  dont  j'étais  mort.  La  Dame 
qui  guide  les  siens  m'a  tiré  de  la  mauvaise 
voie  dans  laquelle  je  m'étais  rois  et  si  fom^ 
voyé  que  j'aurais  été  conduit  en  enfer  par 
le  diable;  car  il  me  fit  laisser  Dieu ,  le  père 
spirituel,  et  toute  œuvre  charitable.  Il  eut  de 


AU  MOYEN^AGE. 


156 


Esloie,  et  si  fonroiei 
Qu'en  enfer  fusse  convoiez 

Par  le  deable  ; 
Que  Dieu,  le  père  esperitable. 
Et  toute  ouyraingne  charitable 

Lessier  me  fist. 
Ha  chartre  en  ot  de  quanqu'il  dist; 
Seelé  fil  qnanqu'il  requist  : 

Moult  me  greva. 
Par  poi  li  cuers  ne  me  creva. 
La  Vîrge  la  me  raporta» 

Qu'à  Dieu  est  mère. 
Là  qui  bonté  est  pure  et  clere  ; 
Si  vous  vueil  proier,  com  mon  père, 

Qn'el  soit  léue, 
Qu'autre  gent  n*en  soit  decéue 
Qui  n'ont  encore  apercéue 

Tel  tricberie. 

(Ici  list  IVvesque  la  cfaarlre,  et  dist  :  ) 

Oiez,  por  Dieu  le  filz  Marie  : 
Bone  gent,  si  orrez  la  vie 

De  Théophile 
Qui  anemis  servi  de  guile. 
Ausi  voir  comme  est  Evangile 

Est  ceste  chose; 
Si  vous  doit  bien  estre  desclose. 
Or  escoQtez  que  vous  propose  : 

t  A  loz  cels  qui  verront  ceste  lettre  com- 
mune, 
Fei  Sathan  asavoir  que  jà  torna  fortune. 
Que  Theophiles  ot  à  Tevesque  rancune, 
Ne  li  lessa  l'evesque  seignorie  nesune. 

«  Il  fnst  désespérez  quant  l'en  li  fistl'outrage; 
A  Salatin  s'en  vint  qui  ot  el  cors  la  rage, 
Et  dist  qu'il  li  feroit  moult  volentiers  hom- 
mage. 
Se  rendre  li  pooit  s'onor  et  son  domage. 

<  Je  le  guerroiai  tant  com  mena  sainte  vie, 
C'ooques  ne  poi  avoir  desor  lui  seignorie. 
Quant  il  me  vint  requerre,  j'oi  de  lui  grant 

envie  ; 
Et  lors  me  fist  hommage,  si  r'ot  sa  seignorie. 

t  De  Tanel  de  son  doit  scela  ceste  lettre  ; 
Dé  son  sanc  les  escrist,  autre  enque  n'i  fist 
mcire, 


moi  charte  sanctionnant  tout  ce  qu'il  dit  ; 
tout  ce  qu'il  me  requit  (de  faire)  fut  scellé  : 
j'en  eus  grande  douleur,  peu  s'en  fallut  que 
le  cœur  ne  me  crevât.  La  Vierge,  qui  est 
mère  de  Dieu,  et  dont  la  bonté  est  pure  et 
éclatante,  me  la*  rapporta;  et  je  veux  vous 
prier,  comme  mon  père ,  qu'elle  soit  lue  , 
(pour)  que  les  autres  personnes  qui  n'ont  pas 
encore  aperçu  une  pareille  fourberie  n'ea 
soient  pas  déçues. 


(Ici  l'évéque  Ht  la  cbarte^  et  dit:) 

Oyez ,  pour  (l'amour  de)  Dieu  le  fils  de 
Marie  :  gens  de  bien,  vous  entendrez  la  vie 
de  Théophile  que  le  diable  trompa.  Cette 
chose  est  aussi  vraie  qu'Évangile  ;  elle  doit 
bien  vous  être  racontée.  Or  écoutez  ce  que  je 
vous  dis. 


ff  A  tous  ceux  qui  verront  cette  lettre  ré- 
digée  suivant  l'usage,  Stitan  fait  savoir 
que  la  fortune  tourna  jadis  pour  Théophile, 
qu'il  eut  de  la  rancune  contre  l'évéque  ,  et 
que  celui-ci  ne  lui  laissa  aucune  seigneurie. 

ff  II  fut  désespéré  quand  on  lui  fit  cet  ou- 
trage;  il  s'en  vint  à  Salatin  qui  avait  la 
rage  au  corps,  et  dit  qu'il  lui  ferait  très- 
volontiers  hommage,  s'il  pouvait  lui  rendre 
sa  dignité  et  (  lui  faire  réparer)  son  dom- 
mage. 

ff  Je  le  guerroyai  aussi  long- temps  qu'il 
mena  sainte  vie  ;  mais  jamais  je  ne  pus  avoir 
de  l'empire  sur  lui.  Quand  il  me  vint  prier,, 
j'avais  grande  envie  de  lui  ;  alors  il  me  fit 
hommage,  et  il  rentra  dans  sa  charge. 

ff  II  scella  cette  lettre  de  l'anneau  de  so» 

*  La  charte. 


156 


THÉÂTRE  FRANÇAIS  AU  MOYEN-AGE. 


Ains  que  je  me  vonsisse  de  lui  point  entre- 

meire 
Ne  que  je  le  féisse  en  dignité  remetre.» 

Issi  ouvra  icil  preudom. 
Délivré  l'a  tout  à  bandou 

La  Dieu  anceie; 
Marie,  la  virge  puceie» 
Délivré  Ta  de  tel  querele: 
Chantons  tuit  por  ceste  novele» 

Or,  levez  sus  ; 
Disons  :  Te  Deum  laudamus, 

EXPLIGIT  LE  MIRACLE  DE  THEOPHILE. 


doigt  ;  il  récrivit  de  son  sang,  autre  encre 
n'y  fit  mettre ,  avant  que  je  voulusse  m'em- 
ployer  pour  lui  et  que  je  le  fisse  remeure  en 
(sa)  dignité.  > 

Ainsi  fit  ce  prud'homme.  La  serrante  de 
Dieu  Ta  délivré  entièrement;  la  Vierge  Ma- 
rie l'a  délivré  de  cette  querelle  :  chaDtons 
tous  pour  cette  nouvelle.  Or,  levez- ?oos; 
disons  :  Te  Detim  laudamug. 


FIN  DU  MIRACLE  DE  THÉOPHILE. 


F.  M. 


NOTICE 


SUR  JEAN  BODEL, 


AUTKUR  DU  JEU  DE  SAINT  NICOLAS. 


Jean  Bodei  est  un  des  poètes  qui  fleuri- 
reotà  Arras  au  milieu  du  auv  siècle.  Il  était 
contemporain  et  rival  d'Adam  de  la  Halle , 
de  Baude  Fastoui  et  de  beaucoup  d*autres 
dont  les  noms  sont  à  peine  parvenus  jus- 
qu'à nous.  On  n*a  presque  aucun  détail 
sur  sa  vie;  le  peu  que  nous  en  savons,  il 
nous  l'a  appris  dans  une  pièce  intitulée  :  Li 
Congiés,  dans  laquelle,  avant  de  s'en  sépa- 
rer pour  toujours ,  il  adresse  ses  adieux  à 
ses  concitoyens.  Comme  on  Ta  vu  plus  haut, 
Adam  de  la  Halle  a  fait  une  pièce  du  même 
genre ,  mais  les  deux  poètes  se  virent  obli- 
gés d'abandonner  leur  patrie  dans  des  cir- 
constances bien  différentes.  Noos  avons  fait 
connaître  autant  que  l'ont  permis  l'éloigne- 
roent  des  temps  et  le  peu  de  matériaux  con- 
servés, les  causes  du  départ  d'Adam  de  la 
Halle;  Jean  Bodel,  atteint  d'une  maladie 
qui  condamnait  à  l'isolement  ceux  qui  en 
étaient  victimes ,  se  vit  réduit  à  l'affreuse 
nécessité  d'anticiper  sur  la  mort,  en  renon- 
çant à  la  société  de  ses  semblables.  Aussi 
son  Congiés  a-t-il  un  caractère  tout  diffé- 
rent de  celui  d'Adam  de  la  Halle.  Celui-ci 


sortait  d'Arras  à  cause  des  dissentions  qu'y 
avaient  causées  une  taille  mal  imposée ,  et 
un  changement  arbitraire  de  monnaies  ;  il 
éprouvait  une  vive  douleur  de  quitter  ses 
amis;  il  lui  fallait  renoncer  aux  fêtes  et  aux 
jeux  de  sa  ville  natale.  Il  regrettait  surtout 
une  maîtresse  adorée ,  et  il  en  exprime  sa 
douleur  avec  tant  de  grâce  que  nous  ne  pou- 
vons résister  au  désir  de  citer  ici  ces  jolis 
vers  : 

Bêle,  très  doucbe  aiiiîe  cHieiT, 
Je  De  puis  faira  bêle  cbiere, 
Car  plus  dolant  de  tous  me  part 
Que  de  rien  que  je  laisse  arrière; 
De  mon  cuer  serés  tresoriere. 
Et  li  cors  ira  d*aulrc  part 
Âprendre  et  querre  engien  et  art 
De  mîez  valoir;  si  arcs  part, 
Que  miez  vaurrai  ;  mieudres  tous  iere. 
Pour  roiex  fruclcfier  plus  tart. 
De  si  au  tierc  an  ou  au  quart, 
Laist-on  bien  se  terre  à  gaskiere  *. 


*  Li  Congiés  Adam,  v.  Gl.  {Fabliaux  et  Contes, 
éd.  de  Mcon,  Paris.  ^Var(•e,  1808,  in-S»,  1. 1,  p.  lOS. 


158 


THËATRE 


Ainsi  Adam ,  quelque  malheureux  qu'il 
fût,  conservait  au  moins  l'espérance  au  fond 
du  cœur  :  poète  et  ménestrel ,  il  emportait 
avec  lui  sa  vielle  et  ses  chansons  ;  il  allait 
réciter  ses  vers  au  foyer  domestique  du 
prince  et  du  seigneur;  il  allait  prendre  part 
aux  brillantes  cours  plénières»  où  il  pour- 
rait encore  briller  et  obtenir  des  honneurs  ; 
sa  fortune  enfin  le  suivait.  II  n'en  était  pas 
île  même  de  Jean  Bodel  :  atteint  d'une 
maladie  qui  en  faisait  un  objet  d'horreur,  la 
•société  le  repoussait  : 

SymoD,  UDS  mautki  en  moi  Viere, 
Ki  à  tout  mon  Tirant  me  fieve  *, 
Fet  que  le  congîé  tous  deroant. 
Si  dolens  que  lî  cuers  me  criere  ; 
Quar  nu  le  riens  tant  ne  me  griere 
Gom  fet  dire,  k  Diu  tous  cornant*^*. 

Il  appelle  cette  maladie  : 

Une  ochoisons  honteuse  et  laide 
Ki  m'a  fait  guerpir  mon  estage...**^. 

Il  l'accepte  comme  une  expiation  de  ses 
fautes  : 

Tant  m*est  mes  ois  siècles  divers 

Ke  n'os  aler  fors  les  travers. 

Nule  poTretés  ne  ro*effronle. 

Tant  mon  mal  oubli  et  mesconte  ; 

Mais  la  penitance  est  el  honte 

Ki  séut  est  et  dcscovers; 

Et  Diex,  qui  toute  riens  sormonte, 

En  penitance  le  me  conte» 

Quar  trop  aroie  en  deux  infers  ****  ! 

Un  autre  poète  d'Arras  était  frappé  d'une 
plaie  semblable  :  Baude  Fastoul  s'écriait  en 
«néme  temps  : 

Aler  m'estuet  k  terme  brief 

U  je  paierai  grant  relief 

Ains  que  j'aie  pain  ne  tourtel  ; 

Eskievin  ont  trouvé  un  brief, 

Ke  je  doi  recevoir  le  fief 

Ki  vient  de  par  Jehan  liodel  **^*\ 


'*  Fierté  frappe. 

^*  Id  Congiét  Jehan  Bodel,  v.  43.  {Fabliaux  et 
^Contes,  t.  I,  p.  136.) 

•*•  /^m/.,v.266. 
•«♦  JS/d.,  ▼.  208. 

••••'  Congîés  Baude  Fastoul  d'Jrras,  v.  223.  {JFa- 
*^iaux  et  Contes,  1. 1 ,  p.  1 19.) 


FRANÇAIS 

Ainsi  les  deux  poètes  étaient  exclus  d'Ar- 
ras  comme  affligés  d'une  maladie  conu- 
gieuse,  vraisemblablement  de  la  ladrerie, 
triste  fruit  de  l'inconduite  que  les  croisés 
rapportaieut  souvent  des  expéditions  d*on« 
tre  mer  ;  il  est  difficile  d'entendre  différem- 
ment ce  passage  : 

-Hc  I  maistre  Guillaume  Réel, 
Donnés  ces  lettres  sans  seel 
Maistre  Jaquemon  Travelouce, 
Soit  en  gardin,  u  en  praiel. 
Tant  k'il  sace  l'œuTre  Israël 
Que  j*ai  empraint  desous  me  houoe. 
Je  n*08  à  lui  parler  de  liouoe; 
Car  il  n'est  mais  nus  ki  ne  grouce 
Quant  je  vois  près  de  son  kaiel  *  , 
Pour  le  mal  ki  point  ne  m'adouce. 
J'aime  miea  aler  comme  bouce, 
J*ai  mis  me  cose  en  un  raîel. 

Enfertés,  ki  mon  cors  meshaigne^ 
Pour  coi  tous  li  mons  me  desdaigne , 
Me  fait  de  cascun  estra  eskiu  **. 

En  proie  à  celte  affreuse  maladie,  Jean 
Bodel  ne  put  suivre  saint  Louis  à  sa  der- 
nière croisades;  il  en  témoigne  ainsi  ses 
regrets  : 

Espoir,  se  j'alaisse  en  la  voie . 
U  jou  pas  aler  ne  dévoie^ 
Que  miex  me  fust  de  no  voiagc  ; 
Mes  j*ai  fait  mon  pèlerinage  : 
Diex  m'a  défendu  le  passage» 
Dont  bone  Tolenlë  aToie  ; 
Neporquant  je  l'en  tieng  à  sage  : 
Mors  est ,  j'en  ai  eu  mesoge, 
Li  Saraiins  que  jou  kaoie  ***. 

Séquestré  au  monde,  Jean  Bodel  des- 
cendit tout  vivant  dans  la  tombe;  on  ue 
sait  plus  rien  de  son  sort. 

Jean  Bodel  est  l'auteur  d'une  de  nos 
plus  anciennes  pièces  dramatiques  :  il  a  mis 
en  scène  un  miracle  attribué  à  saint  Nico- 
las, évéque  de  Hyre.  C'est  le  principal  ou- 
vrage de  notre  poète  qui  soit  parvenu  jus- 
qu'à nous,  et  qui  soit  de  lui  incontestable- 
ment. 


*  Siège,  chaise. 

**  Congiés  Baude  Fastoul d'Jrras,  v.  289.  {Fa- 
bliaux et  Contes,  1. 1,  p.  121.) 

**'  U  Congiés  Jelum  Bodel,  v.  148. 


AU  MOTEN-AGE. 


159 


Au  moyen-âge  des  hommes  pieux  et  cré- 
dules composèrent  une  vie  de  saint  Nico- 
las» dont  ils  firent  un  tissu  de  prodiges.  La 
science  de  la  critique  était  nulle  ;  on  aurait 
cru  refuser  quelque  chose  à  la  toute-puis- 
sance divine ,  si  on  avait  hésité  à  admettre 
un  miracle. 

On  attribue  à  Melhodins,  patriarche  de 
Constantinople  qui  vivait  au  ix*  siècle ,  la 
vie  de  saint  Nicolas ,  copiée  depuis  dans 
toutes  les  légendes  et  accueillie  quatre  siè- 
cles après  par  Jacques  de  Yoragine  dans 
la  Légende  dorée;  les  miracles  apocryphes 
qu'elle  contient  étaient  même  passés  dans 
les  offices  de  l'église  d'Occident,  malgré  la 
résistance  des  ecclésiastiques  éclairés.  C'est 
ce  qu'on  voit  dans  le  Rationale  dUvinorum 
officiorum  de  Guillaume  Durand,  évèque  de 
Mende  au  xm*  siècle. 

Les  rituels  des  xi*  et  xii*  siècles  contien- 
nent en  effet  une  prose  en  l'honneur  de 
saint  Nicolas,  où  sont  célébrées  les  merveil- 
les qu'on  se  plaisait  à  attribuer  à  Ce  saint, 
comme  autant  de  faits  certains  et  authenti- 
ques. 

De  cette  prose  il  n'y  avait  plus  qu'un  pas 
à  faire  pour  donner  à  ces  miracles  une  forme 
dramatique  :  au  xii*  siècle,  Hilaire,  disciple 
d'Abélard ,  et  un  moine  de  l'abbaye  de 
Saint-Benott-«ur-Loire>  dont  le  nom  est  in- 
connu, composèrent  des  mystères  latins  sur 
les  principaux  événemens  de  la  vie  de  saint 
Nicolas.  Ces  pièces  étaient  représentées  dans 
les  églises,  au  milieu  des  offices  divins  ;  elles 
sont  écrites  en  vers  rimes ,  dont  la  latinité 
semble  calquée  sur  le  langage  vulgaire: 
c'est  du  roman  mis  en  bas  latin,  tel  qu'on  le 
pariait  alors  dans  les  cloîtres. 

Le  miracle  composé  par  Hilaire,  qui  vi- 
vait au  milieu  du  xii*  siècle,  est  intitulé  Lu" 
dus  mpet  icùmà  $ancti  Nicolai  ;  il  offre  cette 
particularité  très  remarquable  que  des  re- 
frains en  romane  française  y  sont  mêlés  aux 
vers  latins*.  Le  moine  de  Saint-Benoit  a 


*  Hàarii  versus  et  ludi,  Luteliae  parisiorum,  apud 
Techener,  1838,  îo-8<»,  p.  34.  Cette  éà\\\ou princeps, 
a  été  publiée  par  M.  Champollion-Figeac ,  sur  un 
manascrit  du  xii*  siècle,  récemmeiit  acquis  par  la 
Bibliollièque  Royale. 


traité  quatre  sujets  relatifs  à  saint  Nicolas  ; 
le  troisième  mystère  a  pour  titre  :  De  sancto 
Nicholao  et  de  quodam  Judeo  *.  C'est  le  même 
sujet  qu'a  traité  le  disciple  d'Abélard. 

Il  y  avait  environ  cenl  ans  qu'on  jouait  ces 
miracles  dans  quelques  églises ,  quand  Jean 
Bodel  conçut  l'idée  de  transporter  la  repré- 
sentation d'une  de  ces  scènes  édifiantes  dans 
les  villes  et  dans  les  manoirs  à  tourelles  des 
seigneurs  châtelains  **. 

U  choisit  le  miracle  de  la  statue  de  saint 
Nicolas,  ^t  il  le  joua,  ou  il  le  fit  jouer,  de-^ 
vaut  une  réunion  nombreuse,  la  veille  de  la 
fête  du  saint.  Cest  ce  que  le  prologue  nous 
apprend. 

Oiiés,  oiiés,  seigneur  et  dames... 
Nous  Tolomncs  parler  anuit 
De  saiut  Nicolai,  le  confés, 
Qui  tant  biaus  miracles  a  fais***... 

L'auteur  raconte  ici  le  miracle,  et  il  ter- 
mine en  disant: 

Signe ur,  che  trouTons  en  le  vie 

Del  saint  dont  anuit  est  la  veille... 

...  Canques  tous  nous  verres  faire 

Sera  essamples,  sans  douter, 

Del  miracle  i-cprescnter, 

Ensi  cou  je  devisé  l'ai.    - 

Del  miracle  saint  Nicolai 

Est  ehis  jeus  fais  et  estorés. 

Or  nous  faites  pais ,  si  Torrés  ****  ; 

Le  disciple  d'Abélard  et  le  moine  de 
Saint-Benoît  mirent  en  scène  le  miracle  tel 
qu'il  est  raconté  dans  la  Légende  et  dans 
l'office  du  saint  :  c'est  un  juif  qui,  plein  de 
confiance  dans  saint  Nicolas,  confie  à  une  de 
ses  statues  la  garde  de  ses  richesses.  Des  vo- 

"  Mysteria  et  Miraeula  ad  scenam  ordihata ,  în 
ccenobiisotm  à  monachis  reprœsentala ,  édition /^r m- 
ceps,  publiée  par  l'auteur  de  cette  notice,  en  société 
avec  M.  l'abbé  de  la  Bouderie ,  pour  la  Société  des 
Biblippbiles  français,  à  la  suite  du  Jeu  de  saint  Ni-^ 
colas,  par  Jehan  Bodel.  Paris,  1834,  in^^o,  p.  109. 

**  L'usage  de  représenter  des  pièces  sur  des  sujet» 
saints  dans  les  villes  de  l'ancien  Artois  s'est  con-^ 
serve  jusqu'à  nos  jours.  On  peut  consulter  sur  ce 
point  les  Etudes  sur  Us  Mystères,  par  MrOnésime 
le  Roy.  Paris,  1837,  in-8*,  p.  145  eipassim. 

**•  LiJus  S,  Nkholai,  v.  1 . 

•'"  nîd„v.  104. 


160 


THÉÂTRE 


leurs  surviennent,  ils  enlèvent  le  trésor,  et 
le  juif  ne  retrouvant  plus  dans  sa  boutique 
que  la  petite  statue,  lui  adresse  des  menaces, 
qu'il  termine  en  disant  : 

Tuum  iesfor  Drum, 
Te,  ni  reddas  meum, 
FlagelUibo  reum. 
Horeest  enci. 
Quai*e  me  rent  ma  chose,  que  g*ei  mis  ci  *. 

Le  saint  apparaît  aux  voleurs,  les  menace 
de  la  potence,  et  les  oblige  ainsi  à  rapporter 
au  juif  tout  ce  qu'ils  lui  ont  volé. 

Jean  Bodel  a  étendu  Taction  dramatique  ; 
il  place  la  scène  au  milieu  des  infidèles ,  et 
dans  toute  la  pièce  il  fait  une  allusion  évi- 
dente aux  croisades.  11  est  vraisemblable 
que  le  poète  artésien  s'était  lui-même  croisé, 
et  qu'il  avait  fait  partie  de  la  première  expé- 
dition de  saint  Louis,  qui,  en  1248,  s'embar- 
qua à  Aigues-Mortes  pour  marcher  à  la  con- 
quête des  lieux  saints**. 

Le  roi  d'Afrique  a  convoqué  toutes  les 
puissances  barbares  :  tous  les  peuples  sou- 
mis à  l'islamisme  se  sont  émus,  depuis  la  côte 
occidentale  de  l'Afrique  jusqu'au  Sec- Arbre ^ 
regardé  alors  comme  l'extrémité  du  monde 
du  côté  de  l'Orient.  Les  chrétiens  combat- 
tent ,  mais  sans  apparence  de  succès  ;  ils 
n'ambitionnent  qu'une  mort  sainte  et  glo- 
rieuse. Un*  nouveau  chevalier  fait  à  Dieu  une 
prière  touchante,  on  se  retrouve  une  pensée 
que  le  grand  Corneille  a  rendue  presque  po- 
pulaire. Le  chevalier  s'écrie  : 

Segoeut*,  se  je  sui  joncs,  ne  m'aies  en  despit  ; 
On  a  vcu  souvent  grnnt  cuer  en  cors  petit. 


*  Hilarii  versus  et  ludi,  p.  36. 
**  Il  est  probable  également  que  le  roi  Adam,  au- 
trement appelé  Adenés,  partît  à  la  même  époque  pour 
rOrient,  où  il  est  allé,  si  nous  en  croyons  ces  vera 
de  son  Roman  de  Seuves  de  Commaichis  qu'aucun 
de  ses  biographes  n'a  remarqués  jusqu'ici ,  et  qui 
expliquent  si  bien  la  composition  de  son  Boman  de 
Ciéomadès  :  Guillaume  d*Orange,  combattant  les 
païens , 

si  en  refiert  un  aatre  qai  fn  Dés  de  Gartoing, 
Qui  siet  de  là  Arrabe,  senr  l'aigne  de  Martoing. 
En  U  terre  ai  esté  t  pour  ce  le  toub  teioioijig. 

(Manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal^  belles- 
lettres  françaises,  in-folio,  no  1 7  5, folio  180  verso, 
col.2,  T.  19.)  F.  M. 


FRANÇAIS 

Les  chrétiens  succombent,  tous  obtienneoi 
la  palme  du  martyre. 

Celte  partie  de  la  pièce  contient  évidem- 
ment des  allusions  historiques  ;  peat-étre  le 
poète  avait-il  en  vue  le  fatal  combat  de  la 
Massoure,  livré  le  9  février  1249,  où  périt, 
digne  d'un  meilleur  sort,  le  comte  d'Artois, 
frère  de  saint  Louis. 

Un  écrivain  moderne  pense  que  le  jeune 
chrétien  qui  prélude  en  romane  aux  beaux 
vers  du  Gid,  était,  dans  la  pensée  du  poète, 
le  prince  brave,  mais  téméraire, qui  tomba  à 
la  Massoure  de  la  mort  des  héros*  :  nous  le 
voudrions  aussi,  notre  vieille  pièce  y  gagne- 
rait; mais  les  rapprochemens  de  l'histoire 
s'y  opposent.  Jean  Bodel  met  ce  noble  lan- 
gage dans  la  bouche  d'un  nouveau  chevalier, 
c'est-à-dire  d'un  jeune  seigneur  qui  vient 
de  gagner  ses  éperons  :  ce  qui  ne  pouvait 
convenir  au  frère  de  saint  Louis,  fait  che- 
valier a  21  ans,  aux  fêtes  de  la  Pentecète  de 
l'année  1237  **•  U  n'en  reste  pas  moins  con- 
stant pour  nous  que  l'intérêt  de  cette  pièce 
était  fondé  sur  des  allusions  aux  malheurs 
tout  récens  de  la  première  croisade  de  saint 
Louis,  et  à  la  mort  des  chrétiens  tués  en  Afri- 
que, en  combattant  au  nom  de  la  religion  pour 
la  conquête  de  Jérusalem  et  des  lieux  saints. 

La  pièce  de  Jean  Bodel  contient  aussi 
beaucoup  de  détails  de  mœurs  et  des  scènes 
populaires  qui  sont  aujourd'hui  d'une  intel- 
ligence assez  difficile  ;  notre  collaborateur  a 
fait  tous  ses  efforts  pour  éclaircir  les  pas- 
sages les  plus  obscurs;  mais  souvent  il  a  du 
y  renoncer,  bien  que  ses  éludes  sur  les  lan- 
gues secrètes  et  sur  les  Bohémiens  ou  Égyp- 
tiens de  l'Europe,  pendant  le  moyen-âge,  lui 
donnassent  l'espoir  de  comprendre  les  mots 
d'argot  qui  se  trouvent  en  assez  grand  nom- 
bre dans  le  Jeu  de  saint  Nicolas. 

Le  Jeu  de  saint  Nicolas  n'existe,  a  notre 
connaissance,  que  dans  le  beau  manuscrit 
de  la  Vallière  qui  est  à  la  Bibliothèque  du 
Roi  sous  le  numéro  81 ,  olim  2736 ,  folio  60 
recto,  col.  1. 

'  Eludes  sur  les  Myslères,  ]:ar  M.  Onésime  le 
Roj.  Paris,  183*7,  page  ?4. 

**  HislQÎre  généalogique  et  chronologique  de  U 
maison  royale  de  France,  1. 1 ,  p.  381 . 


AU   MOYEN-AGE* 


161 


Le  Grand  d'Aussy  a  donné  dans  ses  Fa- 
bliaux ou  Contes,  Fables  et  Romans  du  xii*  et 
du  xm*  siècle  un  extrait  fort  succinct  du  Jeu 
de  saint  Nicolas  *. 

La  pièce  de  Jean  Bodel  a  été  publiée 
pour  la  première  fois  par  nous, -en  1834, 
pour  la  Société  des  Bibliophiles  français  ; 
mais  à  trente  exemplaires  seulement.  Ce  vo- 
lume, sorti  des  presses  de  Firmin  Didot,  con- 
tient en  outre  dix  jeux  latins  composés  par 
le  moine  anonyme  de  l'abbaye  de  Saint-Be- 
noit, publiés  par  H.  Tabbé  de  la  Bouderie 
et  pr  nous,  d'après  le  manuscrit  unique  de 
la  Bibliothèque  d'Orléans.  Ces  dix  jeux  ou 
mystères  sont  suivis  delà  Vie  de  monsignour 
saint  Nicholai,  d'après  un  manuscrit  de  la 
fin  du  xiu*  siècle,  conservé  à  la  Bibliothè- 
que Royale,  sous  le  numéro  7023,  in-folio, 
ancien  fonds;  et  enfin  le  volume  est  terminé 
par  li  Livres  de  saint  Nicholay  de  Wace.  Ce 
dernier  ouvrage  n'avait  pas  encore  été  im- 
primé entièrenient;  nous  l'avons  publié  d'a- 
près le  manuscrit  du  Roi  n<*  7268.  3.  3.  A, 
fonds  de  Colbert,  et  le  manuscrit  de  TArse- 
nal  no  283,  in-folio.  B.  L.  F. 

L'extrême  rareté  de  ce  livre  nous  a  dé- 
terminé à  en  donner  ici  la  description.  On  y 
a  joint  le  fac-similé  des  quatre  principaux 
manuscrils  dont  il  a  été  fait  usage. 

L'ouvrage  n'est  pas  encore  complet:  il  y 
manque  la  notice  préliminaire  et  le  glos- 
saire. 

On  a  encore  de  Jean  Bodel: 

1*  Li  Congiés  Jehan  Bodel  d'Arras.  Cette 
pièce  se  trouve  dans  les  Fabliaux  et  Contes 
de  Barbasan ,  t.  I,  p.  135,  de  l'édition  don- 
née par  Héon  en  1808. 

2*  Des  chansons  ^^. 

*  Édition  de  Renouard,  t.  II,  p.  1 85- 1 90. 11  j  a  aussi 
un  article  sur  le  Jeu  de  saint  Nicolas,  par  M.  O.  le 
Kojr,  dans  le  Temps  du  lundi  5  octobre  1835.  Cul 
article^  au  reste,  a  été  répété  dans  les  Etudes  sur 
^f  Mystères t  du  même  auteur,  F.  M. 

**  L'une  de  ces  chansons  est  sur  le  sujet  de  Robin 
et  Manon.  Nous  Tavon»  insérée  plus  haut,  p.  40. 


M.  de  la  Borde  iodique  cinq  chansons 
attribuées  à  Jean  Bodel  *. 

Galland  a  cité,  dans  un  mémoire  sur  quel- 
ques anciens  poètes,  quelques  vers  d'un  ro- 
man sur  la  bataille  de  Ronoevaux,  où  l'au- 
teur dit  que  Jean  Bodel  avait  fait  un  roman 
sur  le  même  sujet  ;  il  y  parle  de  l'histoire 

Que  Jean  Bodiaux  fit  que  les  langue  ot  polie, 
De  biaux  saToir  parler  et  de  science  acquisic  **. 

Le  manuscrit  cité  par  Galland  existait  de 
son  temps  dans  la  bibliothèque  de  M.  Fou- 
cault. Nous  ignorons  ce  qu'il  est  devenu. 

Il  est  un  autre  roman  important  par  son 
objet,  qui  parait  aussi  devoir  être  attribué  à 
Jean  Bodel,  on  Jean  Bordiaus,  noms  qui 
semblent  appartenir  au  même  poète.  C'est 
le  Roman  de  Guiteclin  de  Sassoigne,  ou  Wi- 
dukind  de  Saxe.  Il  dit,  dans  son  début  : 

Cil  bastart  jugleor  qui  vont  par  ces  vilii^us 

Cbantent  de  Guiteclin  li  coropiaus  serjaus  ; 
Mais  cil  qui  plu»  en  set  en  est  corne  jumax , 
Car  il  ne  sevent  mie  les  riches  vers  nouviaus 
Ne  la  cbançon  rimée  que  fist  Jeban  Bordiaus  ***• 

M.  Francisque  Michel  a  mis  sous  presse 
une  édition  de  ce  curieux  ouvrage,  qui  paraî- 
tra bientôt  chez  Techener,  en  deux  volumes 
in-12. 

L.-J.-N.  M. 


*  Essai  sur  la  musique  ancienne  et  moderne,  t.  II , 
p.  316. 

*  *  Discours  sur  quelques  anciens  poètes  et  sur 
quelques  romans  gaulois  peu  connus ,  dans  les  Jfe- 
moires  de  C Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Let' 
très,  t.  II,  p.  736. 

'**  Vers  cités  par  M.  Monin  dans  les  j^dditions  k 
sa  Dissertation  sur  le  Roman  de  Roncevaux.  Paris, 
Imprimerie  Royale,  1833,  in-8<>. 

Le  manuscrit  de  l'Arsenal ,  coté  175,  belles- 
lettres  françaises,  et,  sans  aucun  doute,  le  plus 
correct,  porte  Jehans  Bodiaus ,  ce  qui  1ère  touto 
dimculié.  ?•  M. 


11 


162 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


C'EST  LI  JUS 


DE  SAINT  NICHOL AI. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


U  ANGELES. 
8.  NICHOLAIS. 
U  ROI8. 
Ll  SENESCAUS. 

DEL  COINR. 

D'ORKENIE. 

D'OLIFBRNE. 

DU  SEC-ARBRE. 
ADHERONS,  li  conrliu. 
LI  CRESTIEN. 


Ll  A«»AO» 


UNS  CRESTIEN9 ,  ou  Ll  PREUDOM . 

CONNARS,  U  crieres. 

Ll  TAYRENIERS,  oo  Ll  OSTES. 

CAIGNÈS,  ion  Tslet. 

RAOULES,  antre  emre. 

CLIEÈS>        > 

PINCEDÉS,    >  joueurs  et  Toleur». 

RASOIRS,      ) 

DURANS,  geôlier. 


U  PREEQBRBS. 

Oiiés,  oiiéSy  seigneur  et  daines, 
Que  Diex  vous  soit  garans  as  âmes  ! 
De  Yostre  preu  ne  vous  a  nuit; 
Nous  volommes  parler  anuit 
De  saint  Nicolai,  le  conrès, 
Qui  tant  biaus  miracles  a  fais. 
Che  nous  content  li  voir  disant 
Qu'en  sa  vie  ti'ouvons  lisant, 
Que  jadis  fu  uns  rois  paiiens 
Qui  marchissoit  as  crestiens: 
Ghascun  jour  ert  entr^eus  la  guerre. 
Un  jour  fist  li  païens  requerre 
Les  crestiens  en  itel  point 
Que  il  ne  se  gaitoient  point; 


LE  PRÊCHEUR. 

Oyez,  oyez,  seigneurs  et  dames,  que 
Dieu  protège  vos  âmes!  Ne  vous  ennuyez 
pas  de  votre  profit;  nous  voulons  parler  au- 
jourd'hui de  saint  Nicolas,  le  confesseur, 
qui  a  fait  tant  de  beaux  miracles.  Geux  qui 
disent  vrai  nous  content  ce  qae  nous  lisons 
dans  sa  vie ,  (savoir)  que  jadis  fut  un  roi 
païen  qui  était  voisin  des  chrétiens  :  chaque 
jour  la  guerre  était  entré  eux.  Un  jour  le 
païen  fit  attaquer  les  chrétiens  en  un  moment 
où  ils  ne  se  gardaient  pas;  ils  furent  déçus 
et  surpris  ;  il  y  en  eut  beaucoup  de  morts 
et  de  prisonniers.  (Les  païens)  les  décon- 
firent facilement ,  tant  qu'ils  virent  en  une 


AU  MOYEN-AGE. 


163 


Dechéu  furent  etsouspris; 
Moût  en  i  ot  et  mors  et  pris. 
Legierement  les  desconfirent, 
Tant  qu'en  une  manoque  virent 
Ourer  un  preudomme  d*eage, 
A  genous  devant  une  ymage 
De  saint  Nicolai  le  baron. 
Là.vinrent  li  cuivert  félon  ; 
Moût  li  firent  honte  et  anui  ; 
Puis  prisent  et  rimage  et  lui, 
Mont  ferm  Tadestrerent  et  tinrent, 
Tant  que  il  devant  le  roy  vinrent. 
Qui  moût  fu  liés  de  le  victoire; 
E  chil  li*conterent  Testoire 
Del  crestien ,  che  fu  la  somme, 
c  Vilains,  dist  li  rois  au  preudome. 
En  chel  fust  as-i-tu  creanche?  > 
—  c  Sire,  ains  est  fais  en  le  sanlanche 
Saint  Nicolai,  que  je  mont  aim  : 
Pour  che  l'aour-je  et  reclaim, 
Que  nus  hom,  qui  l'apiaut  de  cuer, 
N*iert  jà  esgarés  à  nul  fuer; 
Et  s'est  si  bonne  garde  eslite 
Qae  il  monteploie  et  pourfite 
Canque  on  li  commande  à  garder.  > 
— •  €  Vilains,  je  te  ferai  larder 
S*  il  ne  monteploie  et  pourgarde 
Mon  trésor;  je  li  met  en  garde 
Pour  ti  sousprendre  à  occoison .  > 
À  tant  le  fait  mètre  en  prison. 
Et  un  carquan  ou  col  fremer  ; 
Puis  fist  ses  escrins  deffremer 
Et  deseure  couchier  l'image. 
Puis  dist  se  nus  l'en  fait  damage , 
Et  il  ne  Ten  set  rendre  conte, 
Mis  iert  li  crestiens  à  honte. 
Ensi  commanda  son  avoir. 
Tant  c'as  larrons  vint  assavoir. 
Une  nuit  il  .iij.  s'assanlerent  ; 
An  trésor  vinrent,  si  l'emblerent  ; 
Et  quant  il  Ten  orent  porté. 
Si  leur  donna  Diex  volenlé 
De  dormir  :  tés  sommes  lor  vint 
Qa'ilœuc  endormir  les  convint, 
Ne  sai  où,  en  un  abitacle. 
Mais  pour  abregier  le  miracle, 
M*en  passe  outre  selonc  l'escrit. 
Et  quant  che  sot  li  rois,  et  vit 
Que  son  trésor  a  desmané, 
Lors  se  tint-il  à  engané. 


I   petite  maison  un  prud'homme  d'âge  prier  i 
genoux  devant  une  image  de  saint  Nicolas 
le  baron.  Là  vinrent  les  rils  mécréans;  ils 
lui  firent  beaucoup  de  honte  et  de  peine  ; 
puis  ils  prirent  l'image  et  lui ,  le  serrèrent 
de  près  et  le  tinrent  très-fortement,  tant 
qu'ils  vinrent  devant  le  roi,  qui  fut  très- 
joyeux  de  la  victoire;  et  ceux-ci  lui  contè- 
rent l'histoire  du  chrétien,  ce  fut  tout»  c  Vi- 
lain, dit  le  roi  au  prud'homme,  as-tu  créance 
en  ce  bois  ?  >  —  c  Sire,  mais  il  est  fait  à  l'i- 
mage de  saint  Nicolas,  que  j'aime  beaucoup  ; 
pour  cela  je  le  prie  et  l'invoque ,  car  per- 
sonne, qui  l'appelle  de  coeur,  ne  sera  jamais 
égaré  en  aucune  manière;  et  sa  garde  est  si 
bonne  qu'il  multiplie  et  fait  profiter  tout  ce 
qu'on  lui  recommande  de  garder.»  —  c  Vi- 
lain ,  je  te  ferai  larder  s'il  ne  multiplie  et 
garde  bien  mon  trésor;  je  le  lui  mets  ea 
garde  pour  te  confondre  par  l'expérience.  > 
Alors  il  le  fait  mettre  en  prison,  et  ordonne 
qu'on  lui  rive  un  carcan  au  cou;  puis  il  fit 
ouvrir  ses  coffres  et  coucher  l'image  dessus; 
puis  il  dit  (que)  si  aucun  lui  en  fait  tort,  et 
qu'il  ne  sache  en  rendre  compte ,  le  chré- 
tien sera  maltraité.  Il  recommanda  ainsi  son 
avoir,  tant  que  cela  vint  à  la  connaissance  des 
larrons.  Une  nuit  ils  s'assemblèrent  (au  nom- 
bre  de)  trois,  vinrent  au  trésor,  l'enlevèrent; 
et  quand  ils  l'eurent  emporté ,  Dieu  leur 
donna  l'envie  de  dormir  :  tel  sommeil  leur 
vint  qu'il  leur  fallut  dormir,  je  ne  sais  où, 
dans  une  cabane.  Mais,  pour  abréger  le  mi- 
racle, je  passe  outre  dans  l'écrit.  Et  quand 
le  roi  sut  cela,  et  vit  que  son  trésor  a  démé- 
nagé, alors  U  se  tint  pour  attrapé.  11  com- 
mande que  l'on  amène  le  vilain.  Quand  il 
le  voit,  il  lui  demande  :  c  Vilain ,  pourquoi 
m'as-tu  déçu?  »  A  peine  fut^il  possible  au 
prud'homme  de  répondre,  et  ceux  qui  le 
tenaient  des  deux  côtés  remmenaient.  L'un 
le  pousse,  l'autre  le  tire.  Le  roi  commande 
qu'on  le  fasse  mourir  de  mort  laide  et  hon- 
teuse, c  Ah,  roi!  pour  (l'amour  de)  Dieu  ! 
donne-moi  du  répit  aujourd'hui  seulement, 
fait-le  chrétien,  (pour)  savoir  si  saint  Ni- 
colas me  délivrerait  de  ces  chaînes.  »   A 
grand'peine  il  lui  donna  ce  délai  ;  mais  l'é- 
crit raconte  qu'il  le  fit  remettre  dans  sa  pri- 
son ;  et  quand  il  y  fut  remis ,  il  fut  en  orai- 


164 


TIIUATUK  FUANÇAIS 


Le  yilain  amener  commande. 

Quant  il  le  vit,  se  ii  demande  : 

c  Vilains,  pour  coi  m' as-tu  déchut?  » 

A  paines  respondre  Ii  lut 

Le  preudome,  si  le  menoient 

Chil  qui  d'ambes  pars  le  tenoient. 

L'un  le  boute,  l'autre  le  sache. 

Li  roys  commande  c'on  le  fâche 

Morir  de  mort  laide  et  despite. 

-c  A ,  roys  I  pour  Dieu  I  car  me  respite 

Anuit  mais,  fait  li  crestiens; 

Savoir  se  jà  de  ches  liens 

Me  geteroit  sains  Nicolais.» 

A  grant  paine  l'en  fist  relais  ; 

Mais  issi  le  conte  le  lettre 

Qu^en  se  chartre  le  fist  remetre  ; 

Et  quant  remis  fu  en  prison. 

Toute  nuit  f u  à  orison  : 

Onques  de  plourer  ne  cessa. 

Sains  Nicolais  s'achemina, 

Qui  n'ouvlie  pas  son  serjant  ; 

As  larrons  en  vint  ataignant, 

Se's  esvilia,  car  il  dormirent; 

Et  maintenant,  quant  il  le  virent. 

Si  furent  lœus  entalenié 

D'esploitier  à  se  volenté  ; 

Et  il,  sans  point  de  déporter. 

Lors  fist  arrière  reporter 

Le  trésor,  sans  point  de  demeure» 

Et  mettre  l'ymage  deseure 

Ensi  comme  il  l'orent  trouvé. 

Quant  li  roys  l'ot  ensi  prouvé 

Le  haut  miracle  du  bon  saint, 

Lors  commanda  que  on  li  maint 

Le  prendomme,  sans  lui  grever. 

Baptisier  se  fist  et  lever,    ' 

Et  lui  et  ses  autres  païens; 

Preudom  fu  et  bons  crestiens; 

Aine  puis  n'ot  de  mal  faire  envie. 

Signeur,  che  trouvons  en  le  vie 

Del  saint  dont  anuit  est  la  veille  : 

Pour  che  n'aies  pas  grant  merveille 

Se  vous  veés  aucun  affaire  ; 

Car  canques  vous  nous  verres  faire 

Sera  essamples,  sans  douter, 

Del  miracle  représenter 

Ensi  con  je  devisé  Tai. 

Del  miracle  saint  Nicolai 

Est  chis  jeus  fais  et  estorés  : 

Or  nous  faites  pais;  si  l'orrés. 


son  tonte  la  nuit  :  il  ne  cessa  pas  un  seul 
instant  de  pleurer.  Saint  Nicolas ,  qui  n'ou- 
blie pas  son  serviteur,  se  mit  en  chemin  ;  il 
s'en  vint  aux  larrons,  les  éveilla,  car  ils  dor- 
maient ;  et  dès  qu'ils  le  virent,  ils  furent 
d'avis  sur-le-champ  d'agir  à  sa  volonté;  et 
celui-ci,  sans  s'amuser,  leur  fit  reporter  le 
trésor,  sans  retard ,  et  mettre  l'image  des- 
sus ainsi  qu'ils  4'avaient  trouvée.  Quand  le 
roi  eut  ainsi  éprouvé  le  haut  miracle  du  bon 
saint,  alors  il  commanda  qu'on  lui  amenât 
le  prud'homme ,  sans  lui  faire  de  mal.  Il 
se  fit  baptiser  et  tenir  sur  les  fonts ,  lui  et 
ses  autres  païens;  il  fut  prud'homme  et 
bon  chrétien;  depuis  il  n'eut  jamais  envie 
de  faire  mal.  Seigneurs,  nous  trouvons 
ceci  dans  la  vie  du  saint  dont  aujourd'hui 
est  la  veille  :  pour  cela  ne  vous  étonnez  pas 
si  vous  voyez  aucune  affaire  ;  car  tout  ce  que 
vous  nous  verrez  faire  sera ,  n'en  doutez 
pas,  la  répétition  de  la  représentation  du 
miracle  ainsi  que  je  l'ai  raconté.  Ce  jeu  est 
fait  et  construit  avec  le  miracle  de  saint  Ni- 
colas: maintenant  faites-nous  silence;  vous 
l'entendrez. 


AU  MOTEN-AGE. 


1G5 


AUBEROlfS  LI  GOCRLICS. 

Roys,  chil  Mahom  qui  te  fist  né, 
SaiU  et  gari  toi  et  ten  barnë, 
Et  te  doinst  forche  de  resqneurre 
De  chiaos  qui  te  sont  courut  seure, 
Et  te  terre  esciilent  et  proieot, 
Et  nosDieus  n'onnenrent  ue  proient, 
Ains  sontcrestieu  de  put  lin! 

XJ  ROIS  au  senescal. 

Ostes,  pour  mon  Dieu  Apolin  I 
Sont  dont  crestien  en  ma  terre? 
Ont-il esméue  la  guerre? 
Sont-il  si  hardi  ne  si  os? 

AUBERONS  au  roî. 

Rois»  tés  empires  ne  teuls  os 
Ne  fu  puis  que  Nœus  fist  Tarche, 
Gon  est  entrée  en  ceste  marche; 
Par  tout  keurent  jà  li  fourrier. 
Putain  et  ribaut  et  boulier 
Vont  le  palsardant  à  pourre. 
Roys,  s'or  ne  penses  de  rescourre. 
Mise  est  à  perte  et  à  lagan. 

LI  ROIS  à  Terragan. 

A  !  fiex  à  putain,  Tervagan  % 
Avés-vous  dont  souffert  tel  œuvre? 
Con  j€  plaing  l'or  dont  je  vous  cuevre 
Cbe  lait  visage  et  che  lait  cors  ! 
Certes,  s' or  ne  m'aprent  mes  sors 
Les  crestiens  tous  à  confondre, 
Je  vous  ferai  ardoir  et  fondre 
Et  départir  entre  me  gent  ; 
Car  vous  avés  passé  argent. 
Si  estes  du  plus  fin  or  d' Arrabe . 

LI  ROIS  au  senescal. 

Senescans,  à  poi  je  n'esrabe. 
Et  muir  de  mautalent  et  d'ire. 

LI  SENESCAUS. 

A ,  roys!  ne  V  déussiés  pas  dire 
Tel  outrage  ne  tel  desroi. 
N'afiert  à  conte  ni  à  roi 
D'ensi  ses  Diex  mesaesmer  : 
Vous  en  faites  moût  à  blâmer; 
Mais  puis  que  conseillier  vous  doi, 
Alons  à  Tervagan  andoi 

*  VoyeZySurce  nom,  un  mémoire  de  Percy,  in- 
séré dans  ses  JUiiques  of  aneient  £nglith  Poelry, 
édition  de  1 775«  1. 1 ,  p.  70-78  ;  un  autre  de  Ritson, 
ancicnt  EngUish  nutrical  Romancées^  t.  III ,  p.  257 
et  suivantes  ;  et  une  note  sur  Termagaunt  et  Ma- 
kound,  parTodd,  dans  son  édition  des  OEuvres  d'Ed- 


AUBBRON  LE  COURRIER. 

Roi,  ce  Mahomet  qui  te  fit  naître,  te  sauve 
et  garde  toi  et  ton  baronage;  qu'il  te  donne 
la  force  de  te  défendre  contre  ceux  qui  te 
sont  courus  sus ,  qui  dévastent  et  pillent 
ta  terre  ^  qui  n'honorent  et  ne  prient  nos 
Dieux,  mais  qui  sont  chrétiens  de  vile  ex- 
traction I 

LE  ROI  au  sénéchal. 

Olhon,  pour  mon  dieu  Apollon  !  les  chré- 
tiens sont-ils  donc  en  ma  terre?  ont -ils 
engagé  la  guerre*?  Sont-ils  si  hardis  et  si 
osés? 

ACBERON  au  roi. 

Roi ,  telles  forces  ni  telle  armée  ne  fut  de- 
puis que  Noé  fit  l'arche,  comme  celles  qui 
sont  entrées  sur  cette  frontière;  les  four- 
riers courent  déjà  partout,  p ,  ribauds 

et  macq...«  livrent  le  pays  à  Tincendie.  Roi, 
si  tu  ne  pensés  à  te  défendre,  (ta  terre)  est 
mise  à  feu  et  à  sac. 

LE  ROI  à  Tenragan  ,  son  idole. 

Ah  I  fils  de  p ,  Tervagan  ,  avez-vous 

donc  souffert  ceci?  Gomme  je  regrette  l'or 
dont  je  couvre  votre  laid  visage  et  votre  laid 
corps!  Certes,  si  maintenant  mes  conju- 
rations ne  m'apprennent  à  confondre  tous 
les  chrétiens,  je  vous  ferai  brûler  et  fondre 
et  partager  entre  mes  gens;  car  vous  avez 
passé  argent,  et  vous  êtes  du  plus  fin  or 
d'Arabie.  {AusènéchaL)  Sénéchal,  il  s'en 
faut  de  peu  que  je  n'enrage ,  et  je  meura  de 
colère  et  de  chagrin. 


LE  SÉNÉCHAL. 

Ah ,  roi!  vous  ne  devriez  pas  dire  tel  ou- 
trage ni  telle  extravagance.  Il  ne  convient  ni 
à  comte  ni  à  roi  de  vilipender  ainsi  ses  Dieux  : 
vous  en  êtes  très-blâmable  ;  inais  puisque  je 
vous  dois  conseiller,  allons  tous  deux  à  Ter- 
vagan (le)  prier,  nus  coudes  et  nus  genoux. 


mund  Spenner.  Londres,  1S05,  huit  volumes  in-8<»« 
t.  VII,  p.  27,  28  et  29-  Voyez,  en  outre,  le  Glos- 
saira  de  la  Chanson  de  Roland,  p.  195,  col.  I .  M.  Éloi 
Johanneau,  dans  les  notes  qu^il  a  ajoutées  à  la  2«édit. 
des  Fingt^lrois  manières  de  Vilains,  a  assigné  à  Ter^ 
vagant  une  singulière  étyraologie  :  il  veut  que  ce 
nom  Tienne  à*esiravagant,  TeneaUs  risum,  omieL 


ICG 


TIIKATRE 


Prier  qu'il  ait  de  nous  pardons, 

A  nus  keutes,  à  nus  genous, 

Si  que  par  sa  sainte  vertu 

Soient  crestien  abatu  ; 

Et  se  l'onnour  devons  avoir, 

Que  il  nous  en  fâche  savoir 

Tel  vois  et  tel  senefianche 

Où  nous  puissons  avoir  fianche. 

En  che  conseil  n*a  point  d'engan  ; 

Et  si  prometés  Tervagan 

,X.  mars  d*or,  à  croistre  ses  joes, 

LI  ROIS  au  seoescal. 

Alons-i,  puis  que  tu  le  loes. 
Tervagan,  par  mélancolie, 
Vous  ai  hui  dit  mainte  folie; 
Mais  g*iere  plus  ivres  que  soupe. 
Merchi  vous  proi,  s'en  renc  me  coupe, 
A  nus  genous  et  à  nus  keutes. 
Que  miex  me  venist  avoir  teutes. 
Sire,  li  tiens  secours  me  viegne. 
Et  de  no  loy  hui  te  souviegne. 
Que  crestien  tolir  nous  cuident. 
Jà  sont  espars  par  me  terre  ample. 
Sire,  par  sort  et  par  essample , 
Me  demoustre  comment  s'en  wident; 
Si  le  moustre  à  ton  ami. 
Par  sort  ou  par  art  d'anemy, 
S*envers  aus  me  porrai  resceurre. 
En  tel  manière  le  me  di  : 
Se  je  doi  gaagnier,  si  ri;    . 
Et  se  je  doi  perdre,  si  pleure. 
Senescal,  que  vous  est  avis? 
Tervagan  a  plouré  et  ris  ; 
'Chi  a  moût  grant  senefianche. 

LI  SENESGAUS. 

Certes,  sire,  vous  dites  voir  ; 
El  rire  poés-vous  avoir 
Grant  Béurté  et  grant  fiancbe. 

Li  ROIS. 

Senescal,  foi  que  dois  Mahom  ! 
Si  que  tu  ies  mes  liges  hom, 
Che  sort  me  demoustre  et  espiel. 

LI  SENESCAUS. 

Sire,  foi  que  je  doi  vo  cors  ! 
S*espielus  vous  estoit  li  sors. 
Je  croi  jà  ne  vous  sera  bel. 

Ll  ROIS. 

Senescal,  n*aiéspas  peur; 

De  tous  mes  Diex  vous  asséure. 

Jus  soit,  et  fies-te  necaudent. 


FRANÇAIS 

qu'il  nous  pardonne,  en  sorte  que  par  sa 
sainte  vertu  les  chrétiens  soient  abattus;  et 
si  nous  devons  avoir  la  victoire,  qu'il  nous 
fasse  entendre  telle  voix  et  nous  montre  tel 
signe  où  nous  puissions  avoir  confiance. 
Dans  ce  conseil  il  n'y  a  point  de  piège  ;  et 
promettez  à  Tervagan  dix  marcs  d'or,  à 
croître  ses  joueSt 


LE  ROI  au  sénéchal. 

AUons-y,  puisque  tu  le  conseilles. — ^Ter- 
vagan ,  par  colère,  je  vous  ai  dit  aujourd'hui 
mainte  folie;  mais  j'étais  plus  ivre  que  soupe. 
Je  vous  prie  de  me  le  pardonner,  je  m'en 
reconnais  coupable,  à  nus  genoux  et  à  nus 
coudes  ;  mieux  vaudrait  que  je  me  fusse  tu. 
Sire,  que  ton  secours  me  vienne,  et  qu'il  te 
souvienne  aujourd'hui  de  notre  loif  qoe  les 
chrétiens  comptent  nous  faire  abjurer.  Ils 
sont  déjà  épars  sur  toute  l'étendue  de  ma 
terre.  Sire,  par  magie  et  par  signe,  montre- 
moi  la  manière  de  les  faire  retirer;  montre 
à  ton  ami  si,  par  magie  et  par  art  diabolique, 
je  me  pourrai  défendre  contre  eux.  Dis-le- 
moi  de  telle  manière  :  si  je  dois  gagner,  ris; 
et  si  je  dois  perdre ,  pleure.  —  Sénéchal , 
que  vous  est  avis?  Tervagan  a  pleuré  et  ri  ; 
il  y  a  en  ceci  un  sens  très-profond. 


LE  SÉNiCHAL. 

Certes,  sire,  vous  dites  vrai;  vous  pouvez 
avoir  dans  le  rire  grande  sécurité  et  grande 
confiance. 

LE  ROI. 

Sénéchal,  (par  la)  foi  que  je  dois  à  Maho- 
met !  comme  tu  es  mon  homme-lige,  donne- 
moi  le  sens  et  l'explication  de  ce  sort. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Sire,  (par  la)  foi  que  je  dois  à  votre  corps! 
si  le  sort  vous  était  expliqué,  je  crois  qu'il  ne 
vous  plairait  pas. 

LE  ROI. 

Sénéchal,  n'ayez  pas  peur;  par  tous  mes 
Dieux  I  soyez  en  sécurité*.  Explique,  et  fie- 
toi,  quoi  qu'il  en  soit,  (à  ma  parole). 


AU  MOÎBN-AOR. 


167 


U  SBNE8CÀUS. 

Sire»  bien  vous  croi  seur  les  Diex; 
Mais  assés  vous  querroie  mîex 
Se  vous  l'ongle  hurtiés  au  dent*. 

u  ROIS. 

Senescal,  n'aies  pas  doulanche; 
Yës  ehi  le  plus  haute  fianche  : 
Se  vous  aviés  men  père  mort, 
M'averiés-vous  mais  de  moi  garde. 

u  SENESCAUS. 

Or  n'ai  pas  le  langue  couarde  ; 

Jà  seront  despondu  li  sort  : 

Glie  qu'il  rist,  prim[e]s,  c'est  vos  biens; 

Vous  vainlerés  les  crestiens 

A  l'eure  que  contre  ans  irés; 

Et  s'ot  droit  s'il  ploura  après. 

Car  c'est  grans  dolours  et  grans  pies 

Qu'en  fin  vous  le  relenquirés  : 

Ensi  avenra  entresait. 

LI  ROIS. 

Senescal,  .v.c.  dehais  ait 

Qui  dist  ne  qui  Fa  en  pensé  I 

Mais,  foi  que  doi  tous  mes  amis  l 

Se  li  dois  ne  fust  au  dent  mis, 

Jà  Mahom  ne  t'éust  tensé 

Que  ne  te  féisse  defîaire. 

Ctti  qu'aut,  or  parlons  d'autre  affaire; 

Aies,  se  faites  crier  l'ost  ; 

Que  tout  viegnekit  en  me  besoigne 

D'Orient  dusqu'en  Kateloigne. 

u  SBNBSCACS. 

Or  chà  !  Connart,  si  crie  tost. 

CONNARS. 

Oiiés,  oiiés,  oies,  signeur, 
Oiésvo  preuet  vo  honneur. 
Je  fac  le  ban  le  roy  d'Aufrike  : 
Que  tout  i  viegnent,  povre  et  rique, 
Garni  de  leur  armes,  par  ban. 
De  le  terre  Prestre-Jehan 
Ne  reroaigne  jusques  al  Goine  ; 
D'Alixandre,  de  Babiloine , 

*  Voieî  d*auu«8  exemples  de  ce  singulier  usage  i 

Sa  loi  jore,  et  en  a  ion  dent  don  doit  hnrté, 
Qne  tont  metra  poor  toat,  on  ce  icrt  rtcourré. 

{BomoK  dj  Beuvn  de  Commarchû,  par  Adenés,  ma- 
Duscrilde  l'Arsenal,  belles  -  l<iClras  françaises. 


LK  SÉNiCHAL. 

Sire,  je  vous  crois  bien  quand  vous  prenez 
les  Dieux  à  témoin  ;  mais  je  vous  croirais 
bien  plus  si  vous  heurtiez  votre  ongle  con- 
tre votre  dent. 

LE  ROI. 

Sénéchal ,  -n'ayez  pas  de  crainte  ;  voici 
la  plus  haute  garantie  :  si  vous  aviez  fait 
mourir  mon  père,  vous  n'auriez  plus  à  vous 
garder  de  moi. 

LB  SÉNÉCHAL. 

Maintenant  je  n'ai  pas  la  langue  couarde  ; 
les  présages  seront  expliqués  :  son  rire,  d'a- 
bord ,  c'est  votre  bien  ;  vous  vaincrez  les 
chrétiens  à  l'heure  que  vous  irez  contre  eux; 
et  il  eut  raison  s'il  pleura  après ,  car  c'est 
-grande  douleur  et  grande  pitié  qu'à  la  fin 
vous  l'abandonnerez  :  ainsi  il  adviendra  un 
de  ces  jours. 

LE  ROI. 

Sénéchal ,  cinq  cents  malheurs  ait  celui 
qui  le  dit  ou  qui  le  pense  !  Mais,  (par  la)  foi 
que  je  dois  à  tous  mes  amis  I  si  le  doigt  n'eût 
été  mis  à  la  dent ,  Mahomet  ne  t'aurait  pas 
empêché  d'être  misa  mort.Quoi  qu'il  en  soit, 
parlons  maintenant  d'autre  affaire  ;  allez ,  et 
faites  que  l'armée  soit  criée  ;  que  tous  vien- 
nent à  mon  aide  depuis  l'Orient  jusqu'en  Ca- 
talogne. 

-LE  SÉNÉCHAL. 

Or  çà  !  Connart,  crie  vite. 

CONNART. 

Oyez ,  oyez  ,  oyez  %  seigneurs ,  oyez  vo- 
tre profit  et  votre  honneur.  Je  fais  le  ban 
du  roi  d'Afrique  :  que  tous  y  viennent, 
pauvres  et  riches  ,  garnis  de  leurs  armes , 
par  ban.  Qu'il  ne  reste  personne  depuis 
la  terre  du  Prétre-Jean  jusqu'à  Iconium; 

in-folio,  n»  1 75,  folio  183  vcrRo,  col.  2 ,  v.  8.) 
Por  l'otroier  fiert  fon  doi  k  sa  d«Bt. 

(  l  Moinagcs  Renouart,  manuscrit  de  laBiblioUièque 
Royale  n*  6985,  folio  233  Teno,  col.  2,  ▼.  38.) 

*  Toutes  les  proclamations  anglaises  commencent 
encore  par  ce  mot  que  les  crieurs  publics  pronon-» 
cent,  sans  le  comprendre:  O  yes^  9  y  es. 


166  THÉÂTRE 

Li  Kenelieu*»  li  Achopart  *\ 
Tout  vegnent  garni  ceste  part, 
Et  toute  Tautre  gent  griraigne  *"*• 
Séurs  soit  quiconques  remaigne 
Que  li  roys  le  fera  tuer, 
li'i  a  plus,  or  poès  huer. 

LI  BOIS  à  Auberoo* 

Diva  !  ies4u  chaiens,  Auberons,  mes  cour-^ 
lieus? 

AÙBERONS. 

Sire,  veés-me  chi,  ne  vous  sui  mie  eskiex. 

LI  ROIS. 

Auberon,  au  bien  courre  soies  entalentiex; 
Va-rooi  par  tout  semonre  Gaians  et  Quene- 

liex*-*. 
Monstre  par  tout  mes  lettres  et  mon  seel 

apert. 
Comment  par  crestiens  ma  loys  dechiet  et 

pert. 
Chil  qui  demourront  soient  sénr  et  chiert 
Qu'il  et  leur  oir  seront  à  tous  jours  mais  cui- 

vert. 
Ya-t'en  ;  je  te  cuidoie  jà  dehors  le  banlieue. 

AUBERONS. 

Sire ,  n'en  doutés  jà;  nus  cameus  une  lieue 
N'est  tant  isniaus  de  courre  que  je  ne  racon- 

sieue, 
Derrier  moi  ne  le  mèche  devant  demie-lieue. 

LI  TAVRENIERS. 

Ghaiens,  fait  bon  disner  chaiens  ; 
Chi  a  caut  pain  et  caus  herens, 
Et  vin  d'Aucheurre  à  plain  tonnel, 

AUBERONS.  ' 

A  !  saint  Beneoit,  vostre  anel 
Me  laissiés  encontrer  souvent  ! 

AERERONS  au  tayrenier* 

Que  vent-on  chaiens? 

LI  TAVRENIERS. 

Gon  i  vent? 
Amis,  un  vin  qui  point  ne  file. 

*  Ce  nom  se  trouve  deux  fois  dans  la  Chanson  de 
Boiand.  Voyez  le  Glossaire,  p.  175,  col.  I. 

**      As  mains  le  prcignent  païen  et  sarrazio , 
Tar  et  Persaot  et  li  Amora/m 
Et  Acoparl,  Eielamor,  Bedoin. 

[Roman  de  Guillaume  d^  Orange  y  Ms.  de  la  Bibliolh. 
Koyale  n«6985,  folio  171  recto,  col.  1,  ▼.  38.) 

***  Voyez,  sur  ce  mot,  le  Glossaira  de  la  Chanson 
de  Roland,^.  188. 

•***  Voyez  ,  sur  tous  ces  noms  de  peuples ,  notre 


FRANÇAIS 

que  les  Kenelieu  ,  les  Acbopars ,  ainsi  que 
toutes  les  autres  nations  sauvages,  viennent 
ici  armées  d'Alexandrie,  de  Babylone.  Celui 
qui  restera  (dans  ses  foyers)  qu'il  soit  sûr 
que  le  roi  le  fera  tuer.  Il  n'y  a  plus  (rien  à 
dire),  maintenant  vous  pouvez  appeler. 

LE  ROI  à  Auberon. 

Holà  !  es-tu  là,  Auberon,  mon  courrier? 

AtlRERON. 

Sire,  me  voici ,  je  ne  vous  manque  point. 

LE  ROI. 

Auberon ,  applique-toi  à  bien  courir;  va- 
moi  partout  sommer  Géans  et  Kenelieu; 
montre  partout  mes  lettres  et  mon  sceau  ou- 
vertement; (ils  verront)  comment  par  les 
chrétiens  ma  loi  décroit  et  perd.  Ceux  qui 
resteront  (chez  eux)  soient  sûrs  et  certains 
qu'eux  et  leurs  héritiers  seront  à  tout  ja- 
mais (tenus  pour)  félons.  Va  -  t*en  ;  je  te 
croyais  déjà  hors  de  la  banlieue. 


AURERON. 

Sire,  n'ayez  pas  peur;  il  n'est  pas  de  cha- 
meau si  agile  à  courir  pendant  une  lieue  que 
je  ne  le  rattrape  et  laisse  une  demi-  lieue 
derrière  moi. 

LE  TAVERNIBR. 

Céans  il  fait  bon  dîner;  céans  il  y  a  pain 
chaud  et  harengs  chauds,  et  vin  d'Auxerre 
à  plein  tonneau  *• 

Am»ER0N. 

Ah  I  saint  Benoît ,  laissez-moi  rencontrer 
souvent  votre  anneau  1 

AURERON  au  laTernier. 

Que  vend-on  céans? 

LE  TAVERNIER. 

Ce  que  Ton  y  vend  ?  ami  »  du  vin  qui  point 
ne  file. 


Examen  critique  de  ta  Dissertaiion  de  M.  H,  Monin 
sur  le  Roman  de  Roncevaujc,  p.  8-1 1  ;  et  la  Chanson 
de  Roland, 'p,  191. 

*  Dans  le  moyen-âge  les  taverniers  avaient  cou- 
tume de  crier  ou  de  faire  crier  leurs  marchandises 
à  leur  porte.  Voyez  le  fabliau  des  trois  Aveugles  de 
Com/Hengne,  par  Cortc-Barbe.  (^Fabliaux  et  Contes , 
édition  de  Méou,  Paris,  1 808,  t.  ITI,  p.  400;  Glossaire 
de  la  langue  romane,  t.  I,  p.  149,  au  mot  Bisar.) 


AU  MOYEN-AGE. 


169 


AUDERONS. 

A  conbien  est-il? 

LI  TATRENIERS. 

Ail  ban  de  le  vile. 
Je  n*en  serai  à  nui  fourfait 
Ne  du  vendre  ne  du  mestrait. 
Seés-Tous  chà  eu  cesle  achinte. 

AUBERONS. 

OsieSy  mais  sachiés  une  pinte; 
Si  buverai  tout  en  estant. 
N'ai  cure  de  demourer  tant  ; 
De  moi  cou  vient  prendre  conroî. 

LI  TAVRENIERS. 

A  oui  ies-tu  ? 

AUBERONS. 

Je  sui  au  roy; 
Si  porte,  son  seei  et  son  brief . 

LI  TAVRENIERS. 

Tien,  chis  te  montera  ou  chief  ; 
Boi  bien ,  li  mieudres  est  au  fons. 

AUBERONS. 

Chis  hanas  n'est  mie  parfons  , 
U  fust  bons  à  vins  assaier. 
Dites»  combien  doi-je  paier? 
Je  fac  que  faus,  qui  tant  demeure. 

LI   TAVRENIERS. 

Paie  denier,  et  à  l'autre  eure 
Aras  le  pinte  pour  maaille  ; 
C'est  à  .xij.  deniers,  sans  faille  : 
Paie  .].  denier,  ou  boi  encore. 

AUBERONS. 

Mais  le  maille  prenderés  ore. 
Et  au  revenir  le  denier. 

LI  TAVRENIERS. 

Veus-tu  faire  jà  le  panier? 
Au  mains  me  dois-tu  .iij.  partis. 
Ains  que  de  chi  soies  partis 
Sarai  bien  à  coi  m'en  tenrai. 

AUBERONS. 

Ostes,  mais  quant  je  revenrai 
S'arés  pour  .j.  denier  le  pinte. 

LI  TAVRENIERS. 

Par  foi!  c'ert  à  candoille  estlnte. 
Pour  noient  te  pues  travillier. 

AUBERONS. 

Ne  me  puis  à  vous  awillier, 
Se  une  maille  en  deus  ne  caup. 

CLIKÈS. 

Qui  veut  .j.  parti  à  che  caup, 
Pour  esbanier  petit  gieu? 


AUBERON. 

A  combien  est-il  ? 

LE  TAVERNIER. 

Au  tarif  de  la  vjlle.  Je  ne  tromperai  per- 
sonne ni  à  là  vente  ni  à  la  mesure.  Asseyez- 
vous  là  en  cette  enceinte. 

AUBERON. 

Hôte ,  tirez  une  pinte  ;  je  boirai  tout  de- 
bout. Je  n'ai  cure  de  tant  rester  ;  il  faut  que 
je  prenne  garde  à  moi. 

LE  TAVERNIER. 

A  qui  es-tu  ? 

AUBERON. 

Je  suis  au  roi  ;  je  porte  son  sceau,  et  son 
bref. 

LE  TAVERNIER. 

Tiens ,  celui-ci  te  montera  à  la  tête  ;  bois 
bien,  le  meilleur  est  au  fond. 

AUBERON. 

Ce  hanap  n'est  pas  profond ,  il  seroit  bon 
à  goûter  le  vin.  Dites,  combien  dois-je 
payer?  J'ai  tort  de  tant  demeurer. 

LE  TAVERNIER. 

Paie  un  denier,  et  une  autre  fois  tu  auras 
pinte  pour  maille  ;  c'est  à  douze  deniers, 
sans  mentir  :  paie  un  denier,  ou  bois  encore. 

AUBERON. 

Vous  prendrez  à  présent  la  maille,  et  au 
retour  le  denier. 

LE  TAVERNIER. 

Veux-tu  déjà  faire  le  panier^  Au  moins  me 
dois-tu  trois  parties.  Avant  que  tu  sois  parti 
d'ici ,  je  saurai  bien  à  quoi  m'en  tenir. 

AÎTBERON. 

Hôte,  mais  quand  je  reviendrai  vous  au- 
reâs  (à  me  donner)  la  pinte  pour  un  denier. 

LE   TAVERNIER. 

Par  (ma)  foi  !  ce  sera  à  chandelle  éteinte. 
Tu  peux  le  donner  de  la  peine  pour  rien. 

AUBERON. 

Je  ne  puis  régler  avec  vous,  si  je  ne  coupe 
une  maille  en  deux. 

CLIQUET. 

Qui  veut  (faire)  une  partie  à  ce  coup ,  pe- 
tit jou  pour  s'amuser? 


170 


THÉATAE  FRANÇAIS. 


LI    TAVRBNIERS. 

Avés  oî ,  sire  courlieu  ? 
Aies  enwillier  vostre  affaire. 

ACBBRONS. 

Soit  pour  .j.  parti  à  pais  faire  ! 

CLIKÈS. 

Pour  .j.  9  mais  pour  canques  tu  dois. 

AUBERONS. 

Or  fai  dont  dire  l*oste  anchois. 

GUKÈS. 

Ghe  ne  seroit  mie  fourfais. 
DisteSy  ostes,  en  est-il  pais? 

Ll  TATREIflERS. 

Oîl  I  anchois  que  nus  s'en  tonrt. 

AUBERONS. 

Giete,  as  plus  poins  »  sans  papetourt. 

CLIKÈS. 

Il  s'en  vont,  n'en  ai  nul  assis. 

AUBERONS. 

Par  foi  !  tu  n'as  ne  .v.  ne  .vî.  ; 
Ains  i  a  ternes  et  .j.  as. 

CLIKÈS. 

Che  ne  sont  que  .vij.  poins.  É  las! 
Gon  par  sui  mesqueans  à  dés! 

AUBERONS. 

Toutes  eures  giet-jou  après , 
Biaus  dons  amis,  coi  que  tu  aies; 
Tu  n'en  goûtas ,  et  si  le  paies  : 
J'ai  quaemes,  le  plus  mal  gieu. 

CLULÊS. 

Honnis  soient  tout  li  courlieu  ! 
Car  tous  jours  sont-il  à  le  fuite. 

AUBERONS. 

Biaus  ostes ,  chis  vassaus  m'acuite  ; 
Il  me  disi  lait>  mais  nequedent. 

U  TATRENIEUS. 

Ya ,  va  9  mar  vit  li  pies  le  dent. 

AUBERONS. 

Mahom  saut  l'amiral  del  Goine , 
De  par  le  roy,  qui  sans  essoîgne 
U  mande  qu'en  s'aïe  viegne  ! 

u  AMIRAUS  DEL  COINB. 

Auberon ,  che  me  di  au  roy. 
Je  li  menrai  riche  conroi  ; 
N'iert  essoîgne  qui  me  retiegne. 


LE  TAVERNIER. 

Avez-vous  entendu,  sire  courrier?  Allez  ar- 
ranger votre  affaire. 

AUBERON. 

Soit  pour  une  partie  pour  faire  la  paix  I 

CLIQUET. 

Pour  un ,  mais  pour  tout  ce  que  tu  dois. 

AUBERON. 

Alors  fais-le  donc  dire  à  l'hôte  aupara- 
vant. 

CLIQUET. 

Ge  ne  serait  pas  mal  fait.  Dites,  hôte,  en 
est-il  paix? 

LE  TAVERNIER. 

Oui ,  avant  qu'aucun  ne  s'en  aille. 

AUBERON. 

Jette,  à  qui  aura  le  plus  de  points,  sans 
tricherie.- 

CUQUET. 

Us  s'en  vont ,  je  n'en  ai  pipé  aucun. 

AUBERON. 

Par  (ma)  foi  !  tu  n*as  ni  cinq  ni  six  ;  mais 
il  y  a  (deux)  ternes  et  un  as. 

CLIQUET. 

Ge  ne  sont  que  sept  points.  Hélas!  comme 
je  réussis  peu  aux  dés! 

AUBERON. 

Toutefois  je  jette  après ,  beau  doux  ami, 
quoi  que  tu  aies  ;  tu  n'en  goûtas  pas ,  et  (ce- 
pendant) paie -le  :  j'ai  quatemes,  le  plus 
mauvais  jeu. 

CLIQUET. 

Honnis  soient  tous  les  courriers  I  car  tou- 
jours ils  sont  à  la  fuite. 

AUBERON. 

Bel  hôte ,  ce  vassal  m'acquitte;  il  me  dit 
des  injures,  mais  n'importe. 

LE   TAVERNIER. 

Va,  va ,  le  pied  eut  tort  de  voir  la  denr. 

AUBERON. 

Que  Mahomet  sauve  l'émir  d'Iconium;  (je 
lui  adresse  ce  souhait)  de  la  part  du  roi,  qui] 
lui  mande  qu'il  ait  à  venir  à  son  aide  sans| 
excuse  (de  ne  pouvoir  le  faire).  I 

l'émir  d'iconiuii. 
Auberon ,  dis-moi  ceci  au  roi ,  que  je  lui 
mènerai  un  beau  corps  d'armée  ;  il  n'y  aura 
pas  d'excuse  qui  me  retienne. 


AU  VOYEN-AGE, 


171 


AUBERONS. 

Mahom  te  saut  et  benéie , 

Riches  amiraus  d'Orkenie  i 

Par  le  roy,  qui  secours  te  mande  ! 

U  AMIRAUS  d'ORKENIS. 

AuberoDS,  Mahom  sauve  lui  ! 
Va-t'ent.  Je  m'en  irai  ancui, 
Dès  puis  que  il  le  me  commande. 

AUBERONS. 

Chis  Mahommès  qui  tout  gouverne 
Te  saut ,  riches  roys  d'Olifferne, 
De  par  le  roy,  qui  te  semont  I 

LI    AMIRAUS    d'oLIFERNE. 

Aoberon,  che  pues  le  roy  dire 
Que  g*i  menrai  tout  men  empire; 
Ne  iairoie  pour  tout  le  mont. 

AUBEBONS. 

Amiraus  d'outre  le  Sec-Arbre  % 
Li  roys  d'Air,  Tranle  et  Arabe , 
Pour  le  guerre  des  crestiens , 
Te  mande  le  secours  prochain. 

LI  AMIRAUS   DU   SEC- ARBRE. 

Auberon,  le  matin,  bien  main, 
Vous  menrai  .cm.  païens 

AUBERONS. 

Roys,  Mahom  toi  et  te  maisnic 
Sautetgarl! 

LI  ROIS. 

Et  toi  benéie, 
Auberons!  Con  as  esploitié? 

AUBERONS. 

Certes,  sire,  tant  ai  coitié 

*  «  Et  à  .ij.  lieues  d'Ebron  est  le  sépulcre  de 
Lotli  qui  fu  fîlz  au  frère  Abraham,  et  assez  près 
d^Ebron  est  le  mont  de  Membre  de  qui  la  ralée 
prent  son  nom.  Là  y  a  un  arbre  de  chcin  que  les 
Sarrazins  appellent  supe  »  qui  est  du  temps  Alo* 
zobuy,  que  on  appelle  VArbre-Sech;  et  dit<^nque 
œl  arbre  a  là  esté  depuis  le  commencemenl  du 
monde,  et  estoit  tous  jours  Tert  et  feuillu  jusques 
à  tant  que  Nostre- Seigneur  mourust  an  la  croix  ;  e| 
lors  il  seoba^  et  si  firent  tous  les  arbres  adonc 
par  uniTenel  monde,  ou  il  obéirent  •  ou  le  cuer  de* 
dens  pourrist,  et  demourerent  du  tout  Tuitet  tous 
creux  par  dedens,  dont  il  en  y  a  encore  maint  par 
ït  monde* 

«  De  V jârbreSeek. 

«  De  l'Arbre-Secb  dient  aucunes  propbesies  que 
un  seigneur,  prince  d'Oecident,  gaingnera  la  terre 
Je  promissiou  avec  Faide  des  crestiens,  et  fera  cban- 


AOBERON. 

Que  Mahomet  te  sauve  et  bénisse  »  riche 
émir  d'Orkenie  M  (Je  le  le  dis)  de  la  part  du 
roi,  qui  te  demande  secours. 
^  l'éiiir  d'oreenib. 

Auberon ,  que  Mahomet  le  sauve  !  Va- 
t'en.  Je  m'en  irai  aujourd'hui,  puisqu'il  me  le 
commande. 

ACBBRON. 

Que  ce  Mahomet  qui  gouverne  tout  te 
sauve,  riche  roi  d'Olilerne!  (Je  te  le  dis)  de 
la  part  du  roi,  qui  te  somme. 

l'émir  d'oliferne. 

Auberon ,  tu  peux  dire  au  roi  que  j'y  mè- 
nerai tout  mon  empire;  je  p'y  manquerais 
pas  pour  le  monde  entier. 

AUBERON. 

Émir  d'outre  le  Sec-Arbre  ,  le  roi  d'Aïr, 
Tranle  et  Arabie ,  pour  la  guerre  des  chré- 
tiens, te  demande  ton  concours  prochain. 

l'émir  du  sec-arbrb. 
Auberon,  demain,  de  bien  matin,  je  vous 
mènerai  cent  mille  païeps. 

AUBERON. 

Roi ,  que  Mahomet  sauve  toi  et  ta  maison! 

LE  ROI. 

Et  te  bénisse ,  Auberon!  Gomment  as-tu 
fait? 

AUBERON. 

Certes,  sire,  j'ai  tant  éperonné  par  Arabie 


*  DesOrcades.  Comme  on  le  Toit,  nos  ancêtres 
n*élaient  pas  forts  en  géographie. 

ter  messe  dessoubs  cet  Arbre^^ch  ;  et  puis  TArbre 
raverdira  el  portera  fueille,  et  pour  le  miracle  mains 
Sarrazins  et  dmios  Juifs  se  convertiront  à  la  loy 
crestienne  :  et  pour  ce  «-on  l'Arbre  à  grant  révérence 
el  le  garde-on  bien  et  chiereroent;  et  combien  qu'il 
soit  sec,  neantnoins  il  porte  grans  rertus;  car  qui  en 
porte  un  pou  sur  li  il  gaiist  de  la  cadula,  du  chinai, 
et  ne  peut  estre  enfondez  ;  et  pluseurs  autres  vertus 
Y  a,  pour  qiioy  on  le  tient  vertueux  et  precieus.  » 

[Le  Livre  nusàre  Guillaume  de  MandevUle.  Manu- 
scrit dtt  Roi  n«  8392,  fol.  157  verso.) 

Ce  passage  se  retrouve,  quoiqu'un  peu  moins  au 
long,  dans  Tédition  de  Touvrage  de  Jean  de  Mande- 
ville.  Parisy  par  la  veufvc/eu  Jehan  Treppcrel  el 


i 


172 


TBéATRB 


Par  Arrabe  et  par  païenime 
C'ainc  si  grant  pule  de  le  dime 
N'eut  nus  roys  de  païens  ensanle , 
Gomme  il  vient  à  toi,  che  me  samble , 
Conte  et  roy,  et  prinche  et  baron. 

U  ROIS. 

Va-t'en  reposer,  Auberon. 

LI   AMIRAUS   DEL  GOIIfE. 

Roys,  d'Apolin  et  de  Mahom 
Te  salu  con  tes  liges  hom, 
Car  venus  sui  à  ten  commant: 
Je  1'  doi  faire  par  estouvoir. 

LI  ROIS. 

Biaus  amis ,  vous  faites  savoir; 
Tous  jours  venés  quant  je  vous  mant. 

LI   AMIRAUS  DEL  COINE. 

Rois,  d'assés  outre  Pré-Noiron', 
La  terre  où  croissent  li  ourton , 
Sui  venus  pour  vostre  menacbe. 
A  grant  tort  jamais  me  barrés; 
Venus  sui  à  caucbiers  ferrés , 
.Xxx.  journées  par  mi  glache. 

LI  ROIS. 

Di,  qui  sont  chil  en  chele  rengue? 


Jehan  Jehannot ,  sins  date  ,  in-4o  (  Bibliothèque 
Royale  o.  1371);  mais  il  n'est  pas  dans  Tabi^gû  de 
cet  ouvrage  publié  dans  le  Accueil  de  divers  voya- 
ges curieux  faits  en  Tartarie,  en  Perse  et  ailleurs. 
Leide,  Pierre  Vander  Aa,  1739|  in-4«,  2  volumes. 

Vojcz,  pour  de  plus  amples  détails,  la  Note  sup^ 
p&mentaire  au  Roman  du  Comte  de  Poitiers ,  que 
nous  avons  donnée,  en  deux  feuillets,  à  la  suite  du 
Roman  de  Mahomet, 

*  C'est  ainsi  que  l'on  désignait  l'emplacement  où 
se  trouve  maintenant  la  basilique  de  Saint-Pierre  de 
Rome  : 

Par  .i.  jor  de  l*Afcension 
Ert  Constenlus  en  Pré-Noiron, 
Par  dcTint  le  mdatiier  SaînUPere. 

(^Roman  du  Comte  de  Poitiers,  Paria,  Silvestre, 
1831,  p.  52, 53.) 

Voici  ce  qu'on  lit  a  ce  sujet  dans  V itinéraire  de 
Rome,  article  Basilique  de  Saint'Pier refait  Vatican  : 
«  On  ne  pouvait  choisir  un  endroit  plus  célèbre  pour 
élever  le  plus  grand  et  le  plus  magnifique  des  tem- 
ples. Il  est  placé  dans  l'ancien  champ  valican,  d'où 
il  a  pris  sa  dénomination  :  dans  ce  champ  étaient 
le  cirque  et  les  jardins  de  Néron,  où  ce  lyran  fît  le 
grand  massacre  des  chrétiens  mentionne  par  Ta- 


FRANÇA1S 

et  les  pays  idolâtres  que  jamais  roi  de  païens 
ne  rassembla  le  dixième  de  la  grande  popu- 
lation qui  vient  à  toi,  ce  me  semble,  comtes 
et  rois,  et  princes  et  barons. 

LE  ROI. 

Va  te  reposer,  Auberon. 

l'émir  d'iconiuh. 

Roi ,  de  par  Apollon  et  Mahomet ,  je  te 
salue  comme  ton  homme-lige,  car  je  suis  Tenu 
à  ton  commandement  :  je  dois  le  faire  par 
obéissance. 

LE  ROI. 

Bel  ami ,  vous  faites  sagement  ;  vous  ve- 
nez toujours  quand  je  vous  mande. 

l'émir  d'iconidm. 

Roi ,  à  cause  de  votre  menace,  je  suis  ve- 
nu d'outre  le  Pré-Noiron ,  la  terre  où  crois- 
sent les  otirfons.  Vous  auriez  grand  tort  de 
jamais  me  haïr  ;  je  suis  venu  avec  des  sou- 
liers ferrés  pendant  trente  journées  au  mi- 
lieu des  glaces. 

le  roi. 

Dis,  qui  sont  ceux-là  en  ce  royaume? 


cite.  Les  corps  de  ces  marijrs  furent  ensevelis  par 
les  fîdéles  dans  une  grotte  placée  tout  près  du  cir- 
que. Peu  de  temps  après,  Tapôlre  saint  Pierre  avant 
aussi  élé  martj^risé,  on  croit  que  son  corps  fut  trans- 
porté dans  ce  même  cimetière  par  Marcel,  son  dis- 
ciple. Dans  la  suite,  le  pape  saint  Anaclet  fit  ériger 
un  oratoire  sur  le  tnmheau  du  saint  apôtre.  Cons- 
tantin-le-Grand,  en  306,  éleva  dans  cet  endroit,  en 
mémoire  du  même  apôtre,  une  basilique  qui,  d*après 
son  dernier  éiat,  avant  la  construction  de  la  nou- 
velle, était  divisée  en  cinq  nefs  par  un  grand  nombre 
de  colonnes.  »  {Itinéraire  de  Rome  et  de  ses  environs, 
par  A.  Nibhy,  troisième  édition ,  Rome,  1829,  t.  II , 
p.  476.) 

Néron  inspira  de  bonne  heure  une  telle  haine  aux 
chrétiens  que  son  nom  fut  donné,  dans  le  moyen- 
âge,  au  futur  Antéchrist,  et  à  l'un  des  dieux  que  les 
trouvères  attribuaient  aux  infidèles.  Dans  le  Rianssn 
de  Renaud  de  Montauban  (manuscrit  de  PAraenal, 
belles-lettres  françaises,  in-folio,  n«244,  folio  377 
verso)  on  lit  cette  rubrique  :  Comment  ungenchan^ 
leur,  nommé  Noiron,joua  d'ors  dyaboliques  contre  la 
science  de  Moulais  à  la  rcqueste  de  Vivien  qui  t avait 
mandé  en  estrémge  terre. 

Voyez,  au  reste,  le  Roman  de  la  Fiolette,  p.  72, 
note  2  ;  et  notre  Charkmagne,  préface,  p.  lzi.i,  Ixxii. 


À 


AU    MOYEN-AGE. 


173 


U  AMIRADS  D  ORKENIE. 

Sire,  d'outre  grise  Wallengue , 
Là  où  li  chien  esquitent  Tor. 
Moi  devés-vous  forment  amer. 
Car  je  vous  fac  venir  par  mer 
.G.  navées  de  mon  trésor. 

u  ROIS. 

SegncuTy  de  vo  paine  ai  grant  per; 
Et  dont  ies-tu  ? 

LI  AMIRAUS   n'ORKENIE. 

Roys,  d'outre-mer, 
Unes  terres  ardans  et  caudes. 
Ne  sui  mie  vers  vous  escars , 
Car  je  vous  amain  .xxx.  cars 
Plains  de  rubis  et  d'esmeraudes. 

u  ROIS. 

Et  tu  qui  m'esgardes  alec , 
Dont  ies-tu  ? 

u  AMIRAUS   d'outre   l'aRRRE-SEG. 

D'outre  i'A[r]bre-Sec. 
Ne  saî  comment  rien  vous  donroie , 
Car  en  no  pais  n'a  monnoie 
Autres  que  pierres  de  mœlin. 

LI  ROIS. 

Ostes,  pour  men  dieu  Mahommet! 
Con  fait  avoir  chis  me  pramet  ! 
Bien  sai  que  jamais  povres  n'iere. 

LI  AMIRAUS  d'outre  l'aRRRE-SEC 

Sire ,  ne  vous  mentirai  rien  ; 

En  no  païs  emporte  bien 

Uns  hom  .c.  sois  en  s'aumoniere* 

LI  SENESCAUS. 

Roys,  puis  que  vo  baron  vous  sont  venu  re- 

querre, 
Faites-leur  maintenantles  crestiens  reque  rre  • 

LI  ROIS. 

Senescal ,  par  Mahom  !  ne  leur  faurra  mais 

guerre; 
S'ierentou mortou  pris, ou  cachié  de  le  terre. 
Alé$-i,  senescal  ;  dites-leur  de  par  moi 
Que  maintenant  se  mecbent  sagement  en  con- 

roi. 

LI  SENESCAUS. 

Segneur,  à  tous  ensanlevousdideparleroy 
Qoe  vous  aies  fourfaire  seur  crestiene  loy. 
Pour  crestiens  confondre  fustes-vous  chi 

mandé  ; 
Che  qu'il  nous  ont  fourfait  couvient  estre 

amendé. 


l'émir  d'orkenie. 
Sire,  (ils  viennent)  d'outre  grise  Wallen- 
gue ,  là  où  les  chiens  esquitent  l'or.  Vous  me 
devez  bien  aimer,  car  je  vous  fais  venir  par 
mer  cent  charges  de  navire  de  mon  trésor. 

LE  ROI. 

Seigneur,  je  prends  grandement  part  *  à 
votre  peine  ;  et  d*où  es-tu  ? 

l'éuir  d'orkenie. 

Roi,  d'outre  mer,  d'une  terre  ardente  et 
chaude.  Je  ne  suis  pas  chiche  envers  vous, 
car  je  vous  amène  trente  chars  pleins  de  ru- 
bis et  d*émeraudes. 

LE  ROI. 

Et  toi  qui  me  regarde  là ,  d'où  es-tu  ^ 

l'émir  d'outre  l'arbre-seg. 
D'outre  l' Arbre-Sec.  Je  ne  sais  comment 
je  vous  donnerais  quelque  chose,  car  en  no- 
tre pays  il  n'y  a  monnaie  autre  que  pierres 
de  moulin. 

LE   ROI. 

Oihon,  pour  mon  dieu  Mahomet!  quel 
avoir  celui-ci  me  promet  !  Je  sais  bien  que 
je  ne  serai  jamais  pauvre. 

l'émir  d'outre  l'arrre-seg. 
Sire,  je  ne  vous  mentirai  en  rien  ;  en  notre 
pays  un  homme  emporte  bien  cent  sous  en 
son  aumônière. 

LE   SÉNÉCHAL. 

Roi ,  puisque  vos  barons  vous  sont  venus 
trouver,  faites-leur  maintenant  attaquer  les 
chrétiens. 

LE  roi. 
Sénéchal ,  par  Mahomet!  la  guerre  ne  leur 
manquera  plus  ;  ils  seront  ou  morts  ou  pri- 
sonniers ,  ou  chassés  de  la  terre.  Allez-y,  sé- 
néchal; (iites-leur  de  par  moi  que  mainte- 
nant ils  se  mettent  sagement  en  marche. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Seigneurs  ,  à  tous  ensemble  vous  dis  de 
par  le  roi  que  vous  alliez  faire  du  mal  à  la 
loi  chrétienne.  Vous  fûtes  mandés  ici  pour 


*  Nous  QTons  ainsi  U'aduit  parce  que  nous  soup- 
çonnons que  Bodel  a  écviipcr  par  égard  pour  la  rime. 


174  THÉÂTRE 

Alés-i  maintenant,  li  roys  Fa  commandé. 

(Or  parolcnt  lotit.) 

Alons,  à  Mahommet  soiions-nous  commandé! 

U  CRESTIEN  parolent. 

Sains  Sépulcres ,  aïe!  Segneur,  or  du  bien 
faire  ! 

Sarrasin  et  païen  vienent  pour  nous  Fourfaire. 

Yés  les  armes  reluire  :  tous  li  cuers  m'en  es- 
claire. 

Or  le  faisons  si  bien  que  no  prouecbe  i  paire. 

Contre  cbasGun  des  nos  sont  bien  .c.  par 
devise. 

UNS  CklËSTIEIfS. 

Segneur,  n'en  doutés  jà,  yés  chi  vostre  juise  : 
Bien  sai  tout  i  morrons  el  dame-Dieu  servi- 

che; 
Mais  moût  bien  m'i  vendrai,  se  m'espée  ne 

brise. 
Jà  nen  garira  .j.  ne  coiffe  ne  baubers. 
Segnieur,  el  Dieu  serviche  soit  hui  chascuns 

offers! 
Paradys  sera  nostres,  et  eus  sera  ynfers. 
Gardés,  alassanler,  qu'il  encontrent  no  fers. 

UNS  CRESTIENS,  NOtVIAUS  CHEVALIERS. 

Segneur,  se  je  sui  jones ,  ne  m'aiésen  despii; 
On  a  véu  souvent  grant  cuer  en  cors  petit. 
Je  ferrai  cel  forcheur,  je  Tai  piechà  eslic  ; 
Sachiés  je  Tochirai ,  s'il  anchois  ne  m'ochist. 

LI  ANGELES. 

Segnenr,  soies  tout  asséur, 
N'aies  doutanche  ne  peur. 
Messagiers  sui  Nôstre-Segneur, 
Qui  vous  metra  fors  de  doleur. 
Aies  vos  cuers  fers  et  crcans 
En  Dieu.  Jà  pour  ches  mescreans , 
Qui  chi  vous  vienent  à  bandon , 
N'aies  les  cuers  se  séurs  non. 
Metés  hardiement  vos  cors 
Pour  Dieu ,  car  chou  est  chi  U  mors 
Dont  tout  li  pules  morir  doit 
Qui  Dieu  aime  de  cuer  et  croit. 

LI  GRËSTIBNS. 

Qui  estes-vous,  biau  sire,  qui  si  nous  con- 
fortés. 
Et  si  haute  parole  de  Dieu  nous  aportrs? 


FRANÇAIS 

confondre  les  chrétiens;  il  faut  se  ven^'rr 
du  mal  qu'ils  nous  ont  fait.  Allez*y  malme- 
nant, le  roi  l'a  commandé. 

(Maintenant  tous  parlent.) 

Allons,  soyons-nous  en  la  garde  de  Maho- 
met! 

LES  CHRÉTIENS  parlent. 

Saint  Sépulcre  (donne  -nous)  aide  !  Sei- 
gneurs, maintenant  faites  bien  i  Sarrasins 
et  payens  viennent  à  nous  pour  nous  faire 
du  mal.  Voyez  les  armes  reluire  :  tout  mon 
cœur  en  palpite  d'allégresse.  Maintenant 
conduisons-nous  si  bien  que  notre  prouesse 
y  paraisse.  Pour  chacun  de  nous  ils  sont  bien 
cent  par  compte. 

UN  CHRÉTIEN. 

Seigneurs ,  n'en  doutez  pas ,  voici  notre 
jugement;  bien  sais  que  tous  y  mourrons 
pour  le  service  du  seigneur  Dieu  ;  mais  je 
m'y  vendrai  bien  cher,  si  mon  épée  ne  se 
brise.  Ni  coiffe  ni  haubert  n'en  garantiront 
un  seul.  Seigneurs, que  chacun  soitoffertau- 
jourd'hui  au  service  de  Dieu!  Le  paradis 
sera  à  nous ,  et  à  eux  l'enfer.  Ayez  soin , 
quand  vous  en  viendrez  aux  mains,  qu'ils 
rencontrent  nos  fers. 

UN  CHRÉTIEN  ,  NOUVEAU  CHEVALIER. 

Seigneurs  ,  si  je  suis  jeune ,  ne  me  mé- 
prisez point  ;  on  a  vu  souvent  grand  cœur  en 
petit  corps.  Je  frapi3erai  ce  brigand ,  je  lai 
résolu  depuis  long-temps  ;  sachez  que  je  Toc- 
cirai,  s'il  ne  me  tue  auparavant. 

l'ange. 
Seigneurs,  soyez  tous  en  sécurité ,  n'avez 
ni  crainte  ni  peur.  Messager  suis  de  Notre- 
Seigneur,  qui  vous  mettra  hors  de  douleur. 
Ayez  vos  cœurs  fermes  et  croyant  en  Dieu. 
Relativement  à  ces  mécréans  qui  viennent 
ici  sur  vous ,  n'ayez  au  cœur  que  de  la  se- 
-  curité.  Exposez  hardiment  vos  corps  pour 
Dieu ,  car  c'est  la  mort  dont  tous  ceux  qui 
aiment  Dieu  et  croient  (en  lui)  doivent  mou- 
rir. 


LE  CHRÉTIEN. 

Qui  étes-vous ,  beau  sire,  qui  nous  recon- 
fortez ainsi ,  et  qui  nous  apportez  si  haute 
parole  de  Dieu?  Sachez  que,  si  ce  que  vous 


^ 


AU   M0YEN*A6E. 

Sachiés,  se  chou  est  Toirs  que  chi  nous  re- 
cordés, 
Asseur  recheverons  nos  anemis  mortes. 

LI  ANGELES. 

Angles  sui  à  Dieu  ,  biaus  amis  ; 
Pour  vo  confort  m'a  chi  tramis. 
Soies  séor,  car  ens  es  chiex 
Vous  a  Diex  fait  sages  esiiex. 
Aies,  bien  avés  conmenchié  ; 
Pour  Dieu  serés  tout  detrenchié  ; 
Hais  le  haute  couronfie  ares. 
Je  m'en  vois  ;  à  Dieu  demourés. 

U  AHIRACS  DBL  G0I5E. 

Segneur,  je  sui  tous  It  ainnës, 
Si  ai  maint  bel  conseil  donnés  : 
Greés-moi ,  che  sera  tos  preus. 
Chevalier  soitimes  esprouvë  : 
Se  li  creslien  sont  trouvé , 
Gardés  qu'il  n'enescap  .j.  seus. 

CIL  d'orkenie. 
Escaper,  li  fil  à  putain  ! 
Je  ferrai  si  le  premerain.... 
Mais  gardés  que  nus  n'en  estorge. 

QL  BEL  COINE. 

Segneur,  ne  soies  jà  doutant 
Que  jou  n'en  ocbie  autretant 
Con  Berengiers  soiera  d'orge. 

CIL  n'OBRENIE. 

Segneur  tueour,  entre  vous 

Ochirrés-les  ore  si  tous 

Qae  vous  ne  m'en  lairés  aucun. 

CIL  d'outre  l'arbre-seg. 
Veés  ichi  le  gent  haïe. 
Li  chevalier  Mahom,  aie  ! 
Ferés,  ferés  toiit  de  commun! 

(Or  tuent  li  Sarrasin  tous  les  creslîens.) 
U  AMUIACS  d'oRQUENIE  parole. 

Segneur  baron ,  acourés  lost. 
Toutes  les  merveilles  de  l'ost 
Sont  tout  gas,  fors  de  che  caitif. 
Yés  chi  .j.  grant  vilain  kenu  , 
S'aoure  «j.  Mahommet  cornu  *  ; 
Ochirrons-le,  ou  prenderons  vif? 


*Gommeon  le  Toit,  on  appelait  ainsi  les  idoles  dans 
le  mojen-âge.  On  nommait  aussi  Mahon  le  cuirre 
dont  se  composaient  les  TÎcilles  médailles  que  l'on 
trourait  en  terre,  et  dont  Ton  regardait  sans  doute 
les  6gures  comme  étant  celles  des  dirinités  païennes. 
Ce  nom,  dît  Tabbé  Lebcuf ,  est  encore  usité  parmi 


175 

nous  rapportez  est  vrai ,  nous  recevrons  de 
pied  ferme  nos  ennemis  mortels. 

l'ange. 
Je  suis  ange  de  Dieu ,  bel  ami  ;  il  m'a  en- 
voyé ici  pour  vous  reconforter.  Soyez  pleins 
de  sécurité ,  car  Dieu  vous  a  fait  sages  d'é- 
lite dans  les  cieux.  Allez ,  bien  avez  com- 
mencé; pour  (la  gloire  de)  Dieu  vous  serez 
tous  taillés  en  pièces  ;  mais  vous  aurez  la 
haute  couronne.  Je  m'en  vais;  adieu. 

l'ébir  n'icoivroH. 
Seigneurs,  je  suis  tout-à-fait  l'ainé ,  et  j'ai 
donné  maint  bon  conseil  :  croyez-moi  »  ce 
sera  votre  avantage.  Nous  sommes  Chevaliers 
éprouvés  :  si  nous  trouvons  les  chrétiens  , 
prenez  garde  qu'il  n'en  échappe  un  seul. 

CELUI  d'ORRBNIB. 

Échapper ,  les  fils  de  p I  je  frapperai 

tellement  le  premier. Mais   ayez  soin 

que  nul  n'en  échappe. 

CELUI  d'iGONIUH. 

Seigneurs,  ne  doutez  pas  que  je  n'en  tue 
autant  que  Bérenger  sciera  d'orge. 

CELUI  d'orkenie. 

Seigneurs  tueurs,  entre  vous  vous  les  tue- 
rez tous  de  manière  à  ne  m'en  laisser  aucun. 

CELUI  d'outre  l'aRRRB-SEC. 

Voici  la  nation  odieuse.  A  l'aide,  cheva- 
liers de  Mahomet!  Frappez,  frappez  tous  en- 
semble! 

(Alors  les  Sarrasins  tuent  tons  les  chrétiens.) 
l'Émir  d'orkenie  parle. 

Seigneurs  barons,  accourez  vite.Toutes  les 
merveilles  de  l'armée  ont  péri,  à  l'exception 
de  ce  misérable.  Voici  un  grand  vilain  chenu,^ 
il  adore  un  Mahomet  cornu*;  le  tuerons-çous^ 
ou  le  prendrons-nous  vivant? 


quelques-uns  de  ceux  qui  commercent  en  rîeux  cui- 
▼re.  Voyez  Dissertations  sur  f  histoire  eeeUsiàstigup 
et  civile  de  Paris,  t.  Il,  p.  169,  170;  le  Dîctionaai,re 
étymologique  de  Ménage^  à  la  fin  du  mot  Hédaille;^ 
et  celui  de  Trëroux,  à  Mahon, 

*  Allusion  à  la  mitre  de  saint  Nicole' 


176 


TUÉATRK  FRANÇAIS 


CIL  b'oliferice. 
Nen  ochirroDS  mie ,  par  foyl 
Ains  le  menrons  devant  le  f*oy, 
Pour  merveille,  che  te  promet. 
Lieve  sus,  vilain,  si  t'en  vien. 

CIL  DU  SEC-ARBRE. 

Segneur«  or  le  tenés  moult  bien , 
Et  je  tenrai  le  Mahommet. 

LI  ANGELES. 

A I  chevalier  qui  chi  gisiés. 
Corn  par  estes  bon  éuré  ! 
Gomme  or  ches  euvres  despisiés 
Le  mont  où  tant  avés  duré  ! 
Mais  pour  le  mal  k'éu  avés , 
Mien  ensiant ,  très  bien  savés 
Quels  biens  chou  est  de  paradys^ 
Où  Diex  met  tous  les  siens  amis.* 
A  vous  bien  prendre  garde  doit 
Tous  li  mons  et  ensi  morir. 
Car  Dieus  moût  douchement  rechoit 
Chiaus  qui  o  lui  vœlent  venir. 
Qui  de  bon  cuer  le  servira 
Jà  se  paine  ne  perdera, 
Ains  sera  es  chiens  couronnés 
De  tel  couronne  comme  avés. 

LI  PREUDOM. 

Sains  Nicolais,  dignes  confès, 
De  vostre  home  vous  prende  pès  ; 
Soiés-me  secours  et  garans; 
Bons  amis  Dieu,  vrai  conseilliere, 
Soies  pour  vostre  home  veilliere  ; 
Si  me  vvardés  de  ches  tirans. 

LI  ANGELES. 

Preudom  qui  si  ies  efferés, 
Soies  en  Dieu  preus  et  sénés; 
Se  t'enmainnent  chist  traïlour, 
N'aies  paour,  con  nul  paour; 
En  dame-Dieu  soies  bien  chiers, 
Et  en  saint  Nicolai  après  ; 
Car  tu  aras  sen  haut  confort, 
S*en  foy  te  voit  séur  et  fort. 

LI  AHIRAUS  DEL  COINE. 

Roys,  soies  plus  liés  c'onques  mais, 
Car  te  guerre  avons  mis  à  pais. 
Par  no  avoir  et  par  no  sens 
Mûrt  sont  li  larron,  li  cuivert, 
Si  que  li  camp  en  sont  couvert 
A  .iiij.  lieues  en  tous  sens. 

LI  ROIS. 

Segneur,  moult  m' avés  bien  servi  ; 


CELUI  DOLIFERNE. 

Par  (ma)  foi!  nous  ne  le  tuerons  pas,  mais 
nous  le  mènerons  devant  le  roi ,  qui  s'en 
émerveillera,  je  te  le  promets.  Lève-toi,  vi- 
lain, et  viens-t'en. 

CELUI  DE  l'aRBRE-SEC. 

Seigneurs,  tenez-le  bien,  et  (moi)  je  tien- 
drai le  Mahomet. 

l'ange. 

Ah!  chevaliers  qui  gisez  ici,  combien  vous 
êtes  heureux  I  combien  maintenant  vous  mé- 
prisez le  monde  où  vous  avez  tant  véca! 
Mais  pour  le  mal  qu'avez  eu ,  à  mon  escient, 
très-bien  savez  quel  bien  c'est  que  paradis , 
où  Dieu  mettons  ses  amis.Toutle  monde  doit 
bien  faire  attention  à  vous  et  mourir  ainsi , 
car  Dieu  reçoit  très-doucement  ceux  qui 
veulent  venir  avec  lui.  Celui  qui  de  bon 
cœur  le  servira  ne  perdra  jamais  sa  peine, 
mais  sera  couronné  dans  les  cieux  d'une  cou- 
ronne telle  que  vous  l'avez. 


LE  PRUDBOfllIB. 

Saint  Nicolas,  digne  confesseur,  prenez 
soin  de  votre  homme;  soyez-moi  secourable 
et  propice;  bon  ami  de  Dieu,  vrai  conseiller, 
veillez  pour  votre  homme  ;  gardez-moi  de 
ces  bourreaux. 

l'ange. 
Prud'homme  qui  es  si  effaré,  pense  à 
Dieu  et  sois  preux  et  sensé;  si  ces  traîtres 
t'emmènent ,  n'aie  peur  qu'on  ne  te  tue  ; 
mets  ta  con6ance  en  Dieu,  puis  en  saint  Ni- 
colas; car  tu  auras  sa  haute  protection,  s'il  te 
voit  ferme  et  fort  dans  la  foi. 


l'émir  d'iconium. 
Roi ,  sois  joyeux  plus  que  jamais  ,  car 
nous  avons  terminé  ta  guerre.  Par  nos  for- 
ces et  notre  sagesse,  les  larrons,  ies  coquins 
sont  morts,  en  sorte  que  les  champs  en  sont 
couverts  dans  l'espace  de  quatre  lieues  en 
tous  sens. 

LE  roi. 
Seigneurs ,  vous  m'avez  très-bien  servi  ; 


AU   MOYEN-AGE. 


177 


Mais  aine  mais  lei  viiaio  ne  vi 
Ciomme  je  voi  illeuc,  à  désire. 
De  chele  cocue  grimuche, 
Et  de  che  yUain  à  i'aamuche» 
Me  devises  que  che  puet  esire. 

U  SENESGAUS. 

Roys,  pour  merveilles  esgarder. 
Le  t'avons  fait  tout  vif  garder  ; 
Or  oies  dont  il  s'eûtremet  : 
Agenoos  le  trouvai  ourant, 
A  jointes  mains  et  en  plourant. 
Devant  son  cornu  M ahommet. 

LI  ROIS. 

Di  va,  viiainsy  se  tu  i  crois. 

u  PRSCDOH. 

Oiiy  sire,  par  sainte  crois  ! 

Drois  est  que  tous  li  mons  Taourt. 

LI  ROIS. 

Or  me  di  pour  coi,  vilains  lais. 

LI  PREUDOM. 

Sire,  chou  est  sains  Micolais, 

Qui  les  desconsilliés  secourt; 

Tant  sont  ses  miracles  apertes: 

llfaitr*avoir  toutes  ses  pertes; 

Il  r^avoie  les  desvoiés, 

H  rapele  les  mescreans, 

Ilralume  les  non-voians, 

Il  resuscite  les  noiiés; 

Riens,  qui  en  se  garde  soit  mise, 

N*iert  jà  perdue  ne  maumise. 

Tant  ne  sera  abandonnée  ; 

Non  se  chis  palais  ert  plain  d'or, 

Et  il  géust  seur  le  trésor  : 

Tel  grasse  li  a  Diex  donnée. 

u  ROIS. 

Vilain,  che  sarai-jou  par  tans  ; 
Ains  que  de  chi  soie  partans, 
TesNicolais  iert  esprouvés  : 
Mon  trésor  commander  li  vœil  i 
Mais  se.g*i  perc  nis  plain  men  œil, 
Tu  seras  ars  ou  enroués. 
Seoescal,  maine-le  à  Durant, 
Men  tourmenteour,  men  tirant; 
Mais  garde  qu'il  soit  fers  tenus. 

u  ftENESCAUS. 

Dorant,  Durant,  œvre  le  chartre; 
Tu  aras  jà  ches  pians  de  ma[r]tre; 

nURAMS. 

A  foi  !  mau  soiés-vous  venus  ! 


mais  jamais  je  ne  vis  vilain  pareil  à  celui  que 
je  vois  là ,  à  droite.  Cette  singulière  gri- 
mace, ce  vilain  à  l'aumusse,  dites-moi  ce  que 
ce  peut  être. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Roi ,  pour  te  faire  voir  une  merveille , 
nous  l'avons  fait  garder  vivant.  Maintenant 
apprends  ce  qu'il  fait  :  je  le  trouvai  priant 
à  genoux,  à  mains  jointes  et  en  pleurant, 
devant  son  Mahomet  cornu. 

LE  ROI. 

Dis,  vilain,  y  crois-tu? 

LE  prud'homme. 
Oui ,  sire,  par  la  sainte  croix  !  il  est  juste 
que  tout  le  monde  le  prie. 

LE  ROI. 

Dis-moi  donc  pourquoi,  vilain  laid. 
LE  prud'homme. 

Sire,  c'est  saint  Nicolas,  qui  secourt  les 
afQigës;  ses  miracles  sont  bien  clairs:  il  ré- 
pare (à  celui  qui  l'invoque)  toutes  ses  per- 
tes, il  remet  les  égarés  dans  leur  chemin,  il 
rappelle  (à  Dieu)  les  mécréans ,  rend  la  vue 
aux  aveugles ,  ressuscite  les  noyés  ;  une 
chose,  si  elle  est  confiée  à  sa  garde,  ne  sera 
ni  perdue  ni  détériorée ,  quelque  exposée 
qu'elle  soit  ;  (il  en  serait  de  même)  si  ce  pa* 
lais  était  plein  d'or,  et  qu'il  fût  couché  sur 
le  trésor  :  telle  est  la  grâce  que  Dieu  lui  a 
donnée. 


LB  ROI. 

Vilain ,  je  saurai  ceci  tantôt;  avant  que  je 
parte  d'ici,  ton  Nicolas  sera  mis  à  l'épreuve  : 
je  veux  lui  reconmiander  mon  trésor;  mais 
si  j'y  perds  même  ce  que  pourrait  contenir 
mon  œil,  lu  seras  brûlé  ou  tu  subiras  le  sup- 
plice de  la  roue.  Sénéchal ,  mène-  le  à  Du- 
rand ,  mon  tourmenteur ,  mon  bourreau  ; 
mais  fais  attention  à  ce  qu'il  soit  tenu  dans 
les  fers. 

LE  séméchal. 

Durand,  Durand,  ouvre  la  prison;  tu  auras 
ces  peaux  de  martre. 

DURAND. 

Par  ma  foi  !  à  la  maie  heure  soyez-vous 
venu! 

12 


178 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


U  PREUDOM. 

Sire,  con  vo  macbue  est  grosse  i 

DURANS. 

Entres,  vilains,  en  celé  fosse  ; 
Aussi  estoit  li  cbartre  seule. 
Jamais,  tant  que  soies  mes  bailles , 
M'ierent  huiseuses  mes  tenailles» 
Ne  que  tu  aies  dent  en  geule. 

u  ANGELES* 

Preudons,  soies  joians,  n'aies  nule  paour; 
Mais  soies  bien  creans  ensou  vrai  Sanveour 

EtensaintNicoIaî, 

Que  jou  de  vérité  sai 

Que  sen  secours  aras; 

Le  roy  convertiras, 

Et  ses  barons  meiras 

Fors  de  leur  foie  loy. 

Et  sitenrontlefoy 

Que  tienent  crestien  ; 
De  cuer  vrai  croi  saint  Nicolai. 

LI  SENESCAUS. 

Sire,  il  est  en  le  carire  mis. 

LI  ROIS. 

Or,  senescaus,  biaus  dous  amis, 
Tous  mes  trésors,  canquesj'en  ai, 
Vœil  que  il  soient  descouvert. 
Et  huches  et  escrin  ouvert; 
Si  metés  sus  le  Micolai. 

LI  SENESCAUS. 

Sire,  vo  commandise  est  faite  ; 
M'i  a  mais  ne  serjant,  ne  gaite  : 
Or  poés  dormir  asséur. 

LI  ROIS. 

Voire,  foi  que  doi  Apolin  ! 
Mais  se  je  perc  .j.  estrelin, 
Avoir  puet  li  vilains  peur  ; 
Trop  se  puet  en  son  Dieu. fier. 
Or  faites  tost  mon  ban  crier, 
Je  vœil  qu'il  soit  par  tout  séu. 

LI  SBNESGAUS. 

Or  cbà,  Gonnart,  crie  le  ban, 
Que  li  trésors  est  à  galan(sfc)  ; 
Moût  est  bien  à  larrons  kéu. 

GONNARS  u  CRIERES. 

Oiiés,  oiiés,  segneur  irestout; 
Yenés  avant,  faites-me  escout  : 
De  par  le  roi,  vous  fai  savoir 
C'a  son  trésor  n'a  son  avoir 
N'ara  jamais  ne  clef  ne  serre. 
Tout  aussi  connue  à  plaine  terre 


LE   PRUD  HOMME. 

Sire,  comme  votre  massue  est  grosse! 

DURAND. 

Entre,  vilain,  en  cette  fosse;  aussi  bien  b 
prison  était  vide.  Jamais,  tant  que  tu  seras 
sous  ma  garde ,  et  que  tu  auras  dent  en 
gueule,  mes  tenailles  ne  seront  oisives. 

l'ange. 
Prud'homme ,  sois  joyeux ,  n'aie  aucune 
peur;  mais  crois  fermement  au  vrai  Sau- 
veur et  à  saint  Nicolas,  car  je  sais  en  vé- 
rité que  tu  auras  son  secours;  tu  converti- 
ras le  roi,  et  tu  tireras  ses  barons  hors  de 
leur  folle  loi,  et  ils  embrasseront  la  foi  que 
tiennent  les  vrais  chrétiens;  crois  d'un  coeur 
.  sincère  en  saint  Nicolas. 


LE  SÉNÉCHAL. 

Sire,  il  est  mis  en  prison. 

LE  ROI. 

Maintenant,  sénéchal,  beau  doux  ami, 
je  veux  que  tous  mes  trésors ,  tout  ce  que 
j'en  ai ,  soient  découverts,  et  que  mes  hu- 
>  ches  et  mes  coffres  soient  ouverts  ;  mettez 
dessus  le  Nicolas. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Sire,  votre  commandement  est  fait;  il  n*y 
n  plus  ni  valet  ni  sentinelle:  maintenant 
vous  pouvez  dormir  en  sécurité. 

LE  ROI. 

En  vérité,  (par  la)  foi  que  je  dois  à  Apol- 
lon! mais  si  je  perds  un  esterlin,  le  vilain  de- 
vra avoir  peur;  il  se  fie  saus  doute  trop  en 
son  Dieu.  Maintenant  faites  vite  crier  mon 
ban,  je  veux  qu'il  soit  su  partout. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Or  çà,  Connart,  crie  le  ban,  que  le  trésor 
est  à  la  merci  du  premier  venu  ;  c  est  très- 
bien  tombé  pour  les  voleurs. 

GONNART  LE  CRIBUR. 

Oyez,  oyez  tous,  seigneurs;  venez  en 
avant,  écoutez-moi  :  de  par  le  roi,  je  vous  fais 
savoir  qu'à  son  trésor  ni  à  ses  richesses  il 
n'y  aura  jamais  ni  clef  ni  serrure.  Tout  aussi 
comme  en  pleine  terre  le  peut-on  trouver, 
ce  me  semble;  et  que  celui  qui  le  peut  enle- 


AU   MOTEN-AGB. 


179 


Le  pucl-on  trouver,  che  me  sanle; 
Et  qui  le  puet  émbier,  si  l'embie  ; 
Car  il  ne  le  garde  mais  nus, 
Fors  sens  uns  Mahomès  cornus, 
Tous  mors,  car  il  ne  se  remue. 
Or  sois  honnis  qui  bien  ne  hue  ! 

U  TATRENIERS. 

Caignet,  nous  vendons  moult  petit  ; 
Va,  se  di  Raoul  que  il  crit 
Le  vin  :  le  geni  en  sont  saoul. 

GAIGNÈS. 

Or  chà  !  si  crierés,  Raoul,  « 

Levinaforé  de  nouvel. 

Qui  est  d'Aucheurre,  à  plain  tonnel. 

GOlfNARS. 

Qu*est  che  musars?  que  veus-tu  faire 
Yeus^me-tu  tolir  mon  affaire? 
Sié  cois,  car  envers  moi  mesprens. 

RAOULÈS. 

Quiies-tu,  qui  le  medeffens? 
Di-moi  ton  non,  se  Diex  te  gart. 

GONNARS. 

Amis,  on  m'apele  Gonnart  ; 
Grieres  sui  par  naïté 
As  éskievinsde  la  chité. 
•Lx-  ans  a  passés  et  plus 
Que  de  crier  me  sui  vescus. 
Et  tu,  conas  non,  je  te  pri? 

RAOULÈS. 

J'ai  non  Raouls,  qui  le  vin  cri  ; 
Si  sui  as  homes  de  le  vile. 

GONNARS. 

Foi,  ribaus,  lai  ester  te  gille. 
Car  tu  cries  trop  à  bas  ton  ; 
Met  jus  le  pot  et  le  baston. 
Car  je  ne  te  pris  un  festu. 

RAOULS. 

Qu*est-che,Connart?  boutes-mc-tu ? 

GONNARS. 

Oil,  pour  poi  je  ne  te  frap  ; 
Met  jus  le  pot  et  le  hanap, 
Si  me  claime  le  mestier  quite. 

RAOULS. 

Oiiés,  quel  lecherie  a  dite  ! 
Qui  me  rœve  crier  no  t'orne. 
Connart,  or  ne  foi  pas  le  prorne. 
Que  tu  n'aies  ton  pcléic. 
Tous  jours  sont  li  connart  baiit, 
Jà  n* iereni  liet  s*on  ne  les  bat. 


? 


ver,  l'enlève;  car  personne  ne  le  garde,  si- 
non un  Mahomet  cornu,  tout -à-fait  mort , 
car  il  ne  se  remue.  Or ,  honni  soit  qui  bien 
ne  crie  ! 


LE  TAVERNIER. 

Caignet,  nous  vendons  très-peu  ;  va,  dis  :i 
Raoul  qu'il  crie  le  vin  :  les  gens  en  sont 
soûls. 

CAIGNET. 

Or  çà!  Yous  crierez,  Raoul,  le  vin  fraî- 
chement percé,  qui  est  d'Auxerre,  à  plein 
tonneau. 

CONNART. 

Qu'est-ce  que  c'est  que  ce  mnsard?  Que 
veux-tu  faire?  Veux-tu  m'enlever  mon  af- 
faire? Reste  coi,  car  tu  agis  mal  envers  moi. 

RAOULET. 

Qui  es-tu,  pour  me  le  défendre?  Dis-moi 
ton  nom,  et  que  Dieu  te  garde  ! 

CONNART. 

Ami,  l'on  m'appelle  Connart;  je  suis  de 
naissance  crieur  aux  échevins  de  la  cité.  Il 
y  a  soixante  ans  passés  et  plus  que  j'ai  vécu 
de  crier.  Et  toi,  comment  es-tu  nommé,  je  te 
prie  ? 

RAOULET. 

J'ai  nom  Raoul,  je  crie  le  vin,  et  suis  aux 
hommes  de  la  ville. 

CONNART. 

Fuis,  ribaud ,  met  un  terme  à  ta  fourbe- 
rie, car  tu  cries  d'un  ton  trop  bas;  dépose 
le  pot  et  le  bâton,  car  je  ne  te  prise  un  fétu. 

RAOUL. 

Qu'est-ce,  Connart?  me  pousses-tu? 

GONNART. 

Oui,  peu  s'en  faut  que  je  ne  te  frappe  ; 
dépose  le  pot  et  le  hanap ,  et  laisse-moi  le 
métier  sans  contestation. 

RAOUL. 

Écoutez,  quelle  insolence  il  a  proférée  ! 
Celui  qui  mo  requiert  de  crier  ne  se  soucie 
pas  de  toi.  Connart,  à  cette  heure  ne  fais  pas 
le  rodomont ,  (pour)  que  tu  n*aies  pas  ta  vo  - 
lée.  Toujours  les  connards  sont  battus,  ja- 
mais ils  n'auront  joie  si  l'on  ne  les  bat. 


180 


THÉÂTRE    FRANÇAIS 


GAIGNiS. 

Sire,  Raoulès  se  combat, 
Il  et  Gonnars,  pour  le  mestier. 

Ll  TAVRENIER8. 

Ho,  ho!  segnenr,  che  n'a  mestier  : 
Sié  cois>  Raouh  et  tu,  Gonnart  ; 
Si  vous  metés  en  mon  esgart, 
Vous  i  gaengnerés  andoi. 

RA0DLÈ6. 

Jou  l'otroi  bien. 

CORlfARS. 

Et  jou  Totroi, 
Se  jou  tout  perdre  le  dévoie. 

U  TAVRBNIER8. 

Certes,  ains  irai  droite  voie  : 

De  le  vile  ait  chascuns  sen  ban. 

Gonnart,  tu  crieras  le  ban, 

S'iers  au  roi  et  as  eskievins  ; 

ElRaouls  criera  les  vins, 

Si  prendera  au  mains  son  vivre. 

Pour  chour,  se  Raoulès  s'enivre. 

Ne  voei  pas  c'en  vers  lui  mesprendre  : 

Va,  Raoulet,  si  li  amende; 

Ne  vœil  pas  qu'il  i  ait  discorde. 

RAOULÈS. 

Tenés,  Gonnart,  par  non  d'acorde  ; 
L'uns  se  doit  en  l'autre  fier. 

COMMARS. 

Pais  en  est,  va  ten  vin  crier. 

RA0ULÈ5. 

Le  vin  aforé  de  nouvel, 
A  plain  lot  et  à  plain  tonnel, 
Sage,  bevant,  et  plain  et  gros. 
Rampant  comme  escuireus  en  bos, 
Sans  nul  mors  de  pourri  ne  d'aigre  ; 
Seur  lie  court  et  sec  et  maigre, 
Gler  con  larme  de  pecheour. 
Groupant  seur  langue  à  iecheoar  : 
Autre  gent  n'en  doivent  gouster  I 

P1HCBDÉ8. 

Adont  en  doi-je  bien  gouster. 
Puis  qu'il  est  tailliés  à  no  rooy  ; 
Mains  lechiere  "  en  bevera  de  moy, 
Gar  je  l'ai  tous  jours  à  coustume. 

RAOULÈS. 

Vois  con  il  mengue  s'eacume, 
Et  saut  et  estinchele  et  frit  : 

*  TeU«  esl  la  véritable  significaiion  de  ce  mot, 
qui  n'a  jamaia  touIu  dire  éeuyer,  conme  oela  le  Ut 


CAIGNET. 

Sire ,  Raoulet  et  Gonnart  se  battent  pour 
le  métier. 

LE  TAVBRHIBR. 

Oli,  oh  I  seigneurs,  ce  n'est  pas  nécessaire: 
sois  coi,  Raoul,  et  toi,  Gonnart;  mettez-vous 
à  mon  service,  vous  y  gagnerez  tons  deux. 

RAOULET. 

Je  le  veux  bien* 

COIVMART, 

Et  moi  aussi,  quand  même  je  devrais  tout 
perdre. 

LE  TAVERHIER. 

Gertes,  mais  j'irai  le  droit  chemin  :  que 
chacun  tienne  sa  charge  de  La  ville.  Gon- 
nart, tu  crieras  le  ban,  et  tu  seras  au  roi  et 
aux  écbevins;  quant  à  Raoul ,  il  criera  les 
vins,  et  à  ce  métier  il  gagnera  au  moins  sa 
vie.  Si  Raoulet  s'enivre,  je  ne  veux  pas  que 
pour  cela  l'onméfasse  à  son  égard:  va,  Raou- 
let, Tais-lui  réparation;  je  ne  veux  pas  qu'il  y 
ait  discorde. 

RAOULET. 

Tenez,  Gonnart,  comme  gage  de  bon  ac- 
cord ;  l'un  se  doit  fier  à  l'autre. 

GOIINART. 

La  paix  est  rétablie,  va  crier  ton  vin. 

RAOULET. 

Le  vin  nouvellement  percé,  à  plein  lot  et 
à  plein  tonneau,  d'un  bon  goût,  agréable 
à  boire,  franc  et  gros,  coulant  comme  écu- 
reuil en  (un)  bois,  sans  goût  de  pourri  ni  d'ai- 
gre; sec  et  maigre,  il  court  sur  lie,  clair 
comme  larme  de  pécheur ,  s' arrêtant  sur  la 
langue  du  gourmet  :  autres  gens  n'en  doi- 
vent goûter  ! 

PntCBRÈ. 

Alors  j'en  dois  bien  goûter,  puisqu'il  est 
taillé  à  notre  mesure  ;  le  gourmet  en  boira 
moins  que  moi,  car  je  Tai  toujours  en  cou- 
tume. 

RAOULET. 

Vois  comme  il  mange  son  écume,  comme 
il  saute,  étincelle  et  frétille  :  tiens-le  un  peu 

dnns  la  note  18,  p.  99,  du  Haman  de  PariselaÙu* 
chess€. 


AU 


Tien-le  seiir  le  langue  .j.  petit. 
Si  sentiras  jà  outre  vin* 

PINCBDÉS. 

Hé,  Diex  !  c'est  chi  blés  de  Henin  ! 
Gomme  il  conroiebien  .j.  homme! 

CLIKÊS. 

Or  cbà,  Pinchedé,  wiliecomme  *  ! 
Aussi  estoie-je  tons  seus. 

PINGEDÉS. 

Certes,  Cliquet,  entre  nous  .ij . 
Avons  mainte  fois  but  ensanle. 

CLIKÊS. 

Pinchedé,  du  vin  que  te  saule? 
G'i  ai  jà  descarquiet  me  ware. 

PINCEDÉS. 

Tant  qu'il  soit  deseurele  bare, 
Ne  quîer  jamais  passer  le  voie. 

CLIKES. 

Bevons  .j.  denier,  toute  voie; 
Saque-nous  demi-lot,  Caignet. 

GAIGMÈS. 

Sire,  car  contés  à  Cliquet, 

Aies  qu'il  commenc  nouvel  escot. 

LI  TAVRENIERS. 

Cliquet,  tu  dévotes  .j.  lot. 
Et  puis  .j.  denier  de  Ion  gieu. 
Et  .iîj.  partis  pour  le  courlieu: 
Che  sont  .v.  deniers,  poi  s'en  faut. 

GLIKÈS. 

.V.  denier  soient,  ne  m'en  chaut; 
Aine  ostes  ne  me  trouva  dur. 

LI  TAVRENIERS. 

Caignet ,  or  le  sache  tout  pur 
Pour  Pinchedé  qui  venus  est* 

CAIGNÉS* 

Par  foi!  chi  a  povre  conquest; 
Car  nous  n'i  gaaignerons  waires. 

CLIKÊS. 

Caignet ,  honnis  soit  or  vos  traires , 
Et  qui  si  faussement  le  sache  ! 
Que  quiert  si  souvent  à  saint  Jake 
Hons  qui  le  gent  escorche  et  poiie? 


MOVEN-AGE.  181 

sur  ta  langue,  et  tu  sentiras  un  fameux  vin. 


pmcEuÉ. 
Eh,  Dieu  !  c'est  ici  blé  de  Hénin  !  comme 
il  arrange  bien  un  homme  I 

CLIQUET. 

Or  çà,  Pincedé,  sois  le  bien-venu  I  Aussi 
bienétais«je  tout  seul. 

PIIVGEDÉ. 

Certes ,  Cliquet ,  entre  nous  deux  nous 
avons  souvent  bu  ensemble. 

CLIQUET. 

Pincedé,  que  te  semble  du  vin?  Pour  lui 
je  me  suis  déjà  débarrassé  de  mes  nippes. 

PINCEDÉ. 

Tant. qu'il  sera  sur  la  barre,  je  ne  me 
soucie  pas  de  passer  mon  chemin. 

CLIQUET. 

Buvons  un  denier  toutefois  ;  tire  -  nou$ 
demi-lot,  Caignet. 

CAIGNET. 

Sire  ,  comptez  avec  Cliquet ,  avantqu'ife 
commence  nouvel  écot. 

LE  TAVERNISR. 

Cliquet,  tu  devais  un  lot,  et  puis  un  de- 
nier de  ton  jeu,  et  trois  parties  pour  le  cour- 
rier :  ce  sont  cinq  deniers,  peu  s'en  faut. 

CLIQUET. 

Cinq  deniers  soit,  il  ne  m'importe;  ja- 
mais hôte  ne  me  trouva  dur. 

LE  TAVERiaER. 

Caignet»  à  cette  heure  tire-le  tout  pur 
pour  Pincedé,  qui  est  venu. 

CAIGHBT. 

Par  (ma)  foi!  il  y  a  ici  pauvre  conquête; 
car  nous  n'y  gagnerons  guère. 

CLIQUBT. 

Caignet  t  honni  soyez* vous  de  tirer  à 
aussi  fausse  mesure  !  Que  demande  si  sou- 
vent à  saint  Jacques  un  homme  qui  écorche 
et  dépouille  les  gens  ? 


*  Voici  un  auUe  exemple  de  ce  mot,  que  dous 
AToni  déjà  TU  : 

cil  qai  nuiale  ckotc  oi  ioloile 
S'en  e»t  au  faimîer  droit  alex 
Oè  II  baeont  csloît  boatez  ; 
A  son  col  le  moine  lert, 


Ed  la  taverne  le  porta. 
Ghaecna  U  crie  i  yiUeomnu  ! 
Et  cil  a  %\\é  jns  la  aome ,  etc. 

(DuSegreiain  morne,  r  M4 .  Failhux  et  C^tes^ 
édition  deMéon,  1. 1,  p.  969.) 


iS2 


TUÉATIIE   FRANÇAIS 


PINCEDÉS. 

Aporlés-nous  de  le  candoiiie , 
Se  tant  de  bien  faire  savés. 

CAIGNÈS. 

Or  tost  !  en  le  paume  Tavés. 
Tenés,  or  i  a  .ij.  deniers; 
Au  conter  n'ies-tu  point  laniers 
M'au  mesconter,  s' on  te  veut  croire. 

PinCEDÉS. 

Verse,  Cliquet  »  si  me  fai  boire  ; 
Pour  poi  li  lèvre  ne  me  fent. 

CLIKÈS. 

Bé  !  boi  assés  ;  qui  te  deffent  ? 

Boi,  de  par  Dieu  I  bon  preu  te  fâche! 

PINGEDÉS. 

Diex!  quel  vin  !  plus  est  frois  que  glache. 
Boi ,  Cliquet,  chi  a  bon  couvent: 
Li  ostes  ne  set  que  il  vent; 
A  .xvi.  fust-ii  hors  anchois. 

CLlKÈS. 

Santissiés  pour  le  marc  dou  cois  . 
Et  pour  sen  geugon  qui  la  semé. 

PINCED^S. 

Voire,  et  qui  maint  bignon  li  teme  % 
Quant  il  trait  te  bai  sans  le  marc. 

CAIGNÈS. 

Cliquet ,  foi  que  tu  dois  saint  Harc  ! 
Taisiés-vous*ent ,  n'en  parlés  mais  ; 
Mais  bevons  en  bien  et  en  pais  : 
Nous  avons  encor  vin  el  pot 
De  no  premerain  demi-lot , 
S'avons  de  le  caillé  ardant. 

RASOIRS. 

Et  Diex  vous  saut,  segneur  serjant  ! 
Or  ai  canques  j'ai  demandé  ^ 
Quant  j*ai  Cliquet  et  Pinchedé  : 
Moût  les  desirroie  à  veoir. 

CLIKÈS. 

Or  cbà  !  Rasoir ,  venés  seoir  ; 
S' ares  de  no  commenchement. 

RASOIRS. 

Certes,  segneur,  bardiement 

Me  meterai  en  vostre  otroi. 

Nous  sommes  compaignon  tout  .iij. 

*  Nous  no  con^prenons  pas  assez  les  deui  vers  qui 
prccèdcnl  celui-ci ,  et  le  vers  qui  le  suit,  pour  es- 
sayer de  les  traduire.  Nous  nous  bornerans  a  dun- 
uer  ce  passage,  dans  lequel  se  trouve  un  mol  qui  se 
rapproche  assez  de  Urne  : 


PINCEDB. 

Apportez-nous  de  la  chandelle,  si  vous 
savez  faire  autant  de  bien. 

CAIGIIET. 

Çà  vite  !  vous  l'avez  en  la  main.  Tenez,  il 
y  a  maintenant  deux  deniers  (de  vin);  tu 
n'es  pas  paresseux  à  compter  ni  à  te  trom- 
per, si  on  veut  s'en  rapporter  à  toi. 

PINCEDÉ. 

Verse,  Cliquet ,  et  fais-moi  boire  ;  il  s'en 
faut  de  peu  que  la  lèvre  ne  me  fende. 

GUQU^T. 

Bel  bois  assez;  qui  te  (le)  défend?  Bois,  de 
par  Dieu  !  qu'il  te  fasse  du  proGt  ! 

PIIfCEDÉ. 

Dieu ,  quel  vin  !  il  est  plus  froid  que  glace. 
Bois,  Cliquet,  il  y  a  ici  bonne  convention. 
L'hôle  ne  sait  ce  qu'il  vend;  il  (le  vin)  fut  à 
seize  dehors  auparavant. 

CLIQUET. 


PINCEOÉ. 


GAIGNET. 

Cliquet ,  (par  la)  foi  que  tu  dois  à  saint 
Marc!  taisez-vous-en,  n'en  parlez  plus;  mais 
buvons-en  bien  et  en  paix  :  nous  avons  en- 
core dans  le  pot  du  vin  de  notre  premier 
demi-lot ,  et  nous  avons  du  caillé  chaude 

BA80IR. 

Dieu  vous  garde,  seigneurs  sergens!  à 
cette  heure  j'ai  tout  ce  que  j'ai  demandé , 
quant  j'ai  Cliquet  et  Pincedé  :  je  désirais 
beaucoup  les  voir. 

CLIQUET. 

Or  çà.  Rasoir,  venez  vous  asseoir;  vous 
aurez  de  notre  commencement. 

BASOIB. 

Certes ,  seigneurs ,  je  me  mettrai  hardi- 
ment à  votre  disposition.  Nous  sommes  com- 
pagnons tous  trois. 


A  Jcfto-Criftt  demande  aie, 
Et  il  li  dJsi  t  fl  Ne  roa  litmeit. 
Tant  girderet  cam  pris  aveil .  > 

(  Manusci'it  du  Collège  de  laTrinitéj  à  CambiiJgc, 
mai-quëB.  14.49,  fol.  63  ¥<>,  col.  i,t.33.) 


AU  MOYEN- AGE. 


183 


PINCEDÉS. 

Donnes-li  boire»  viaus»  Cliquet? 

GLIKÈS. 

Vois  comme  il  fait  le  veiouset  ! 
Boi ,  Rasoir,  bien  t'est  avenu  ; 
Encor  n'avons-nous  plus  venu , 
Au  premier  caup  nous  as  r'alains. 

RASOIRS. 

Ha!  certes ,  segneur,  c'est  del  mains  ; 
S'il  en  fussent  venu  .x.  lot, 
N'eskievasse-jou  vostre  escot. 
Sommes-nous  ore  à  racointier? 
Caignet,  or  sache  un  lot  entier; 
Se  Dieu  plaist,  bien  sera  rendu. 

GLIKÈS. 

Rasoirs  a  son  asne  vendu , 
Qui  si  fièrement  rueve  traire. 

RASOIRS. 

Par  foi!  je  ne  saroie  el  faire: 
Bevons  assés ,  bien  sera  sans  ; 
Se  nous  deviens  chaiens  .xx.  sans , 
Ne  stti-je  gaires  esmaiés 
Que  Tostes  n'en  soit  bien  paies 
Ains  demain  jour,  s'il  s'i  embat. 

PIff  CÉDÉS. 

Par  foi  !  chis  a  songiet  escat, 
Qui  si  parole  fièrement. 

RASOIRS. 

Tproupt ,  tproupt ,  bevons  hardiement  ; 
Ne  faisons  si  le  coc  emplut. 

CLIRÈS. 

Rasoirs,  nous  avommes  tant  but 
Que  no  drapel  en  demouront. 

RASOIRS. 

Tenés,  Cliquet,  .v.  deniers  sont  : 
Trois  de  rhest  vin ,  et  devant,  .ij. 

PINGEBÉS. 

Est-il  tout  purs?  si  t'ait  Diex  ! 

CAIGNÈS. 

Oîl,  foi  que  je  doi  saint  Jake  ! 

CLDLÈS. 

Purs  est,  en  nevoire  me  vaque  ; 
Tien ,  boi ,  saches  mon  que  tu  vens. 
Tenés ,  Rasoir,  par  uns  couvens 
Que  ne  tenistes  tel  anwen. 

RASOIRS. 

Cliquet ,  verse  vin  à  lagan  ; 
S'assaierons  de  che  nouvel. 
H  en  a  encore  ou  tonnel , 
Et  nous  finerons  bien  chaiens. 


PINGEDÉ. 

Donne-lui  à  boire,  veux-tu,  Cliquet? 

CLIQUET. 

Vois  comme  il  fait  le  vdouiet  !  Bois ,  Ra- 
soir, bien  t'est-il  advenu  ;  nous  n'avons  en- 
core rien  fait  venir  de  plus,  au  premier  coup 
tu  nous  as  r'atteinls. 

RASOIR. 

Ahl  certes,  seigneurs,  c'est  le  moins;  s'il  en 
fût  venu  dix  lots,  je  n'esquiverais  pas  votre 
écot.  Sommes-nous  maintenant  pour  régler? 
Caignet,  à  présent  tire  un  lot  entier;  s'il 
plaît  à  Dieu,  il  sera  bien  rendu. 

CLIQUET. 

Rasoir  a  vendu  son  âne,  qui  demande  tant 
à  tirer. 

RASOIR. 

Par  (ma)  foi!  je  nesauraisfaire  autre  chose: 
buvons  notre  soûl ,  ce  sera  bien  payé  ;  si 
nous  devions  céans  vingt  sous ,  je  ne  suis 
guère  embarrassé  d'en  bien  payer  l'hôte 
avant  le  jour  de  demain ,  s'il  le  veut.  ^ 

PINGEDÉ. 

Par  (ma)  foi  !  celui-ci  a  songé  butin  pour 
parler  d'une  manière  si  résolue. 

RASOIR. 

Tproupt,  tproupt,  buvons  hardiment;  ne 
faisons  pas  le  coq  mouillé. 

CLIQUET. 

Rasoir,  nous  avons  tant  bu  >  que  nos  ha- 
bits en  resteront  (en  gage). 

RASOIR. 

Tenez,  Cliquet,  il  y  a  cinq  deniers:  trois 
de  ce  vin ,  et  deux  d'auparavant. 

PINGEDÉ,  à  Caignet. 

Est-il  tout  pur  ?  que  Dieu  t'aide  ! 

CAIGNET. 

Oui,  (par  la)  foi  que  je  doisà  saint  Jacques  ! 

CUQUET. 

Il  est  pur Tiens ,  bois ,  tire 

bien  ce  que  tu  vends.  Gagez ,  Rasoir,  que 
vous  n'eûtes  (jamais)  telle  aubaine. 

RASOIB. 

Cliquet ,  verse  du  vin  à  plein  verre  ;  nous 
essayerons  de  ce  nouveau.  Il  y  en  a  encore 
daus  le  tonneau,  et  nous  finirons  bien  ici^ 


184 


THÉÂTRE 


.  PINCHEDÉS. 

Rasoir,  as^tii  niengié  berens?  ^ 
Tu  en  as  bien  te  part  béue. 

RASOIRS. 

Ains  a  trouvé  capekëae 
Pinchedé,  el  sai  par  mes  iex. 

PINGEDÉS. 

Tproupt,  tprouptfOii  que  soit  passé,  Diex! 
Verse  con  se  che  fust  cervoise  *. 
Rasoir,  nous  comprons  to  rtcoise 
Qui  ne  nous  est  mie  commune. 
Vous  fustes  anuit  à  la  brune, 
S'estes  ore  seur  vos  gaveles. 

RASOIRS. 

Non  sui ,  voir;  ains  sai  tes  nouveles 
Dont  grans  biens  nous  porra  venir. 

PINGEDÉS. 

Dont  porriés-vous  bons  devenir, 
S'on  i  pooit  mettre  les  mains? 

GLIKÈS. 

Or,  bevons  plus ,  si  parlons  mains> 
Car  recouvrées  sont  nos  pertes: 
Les  granges  Dieu  sont  aouveries , 
Ne  puet  muer  ne  soions  rique  ; 
Car  au  trésor  le  roi  d'Aufrique, 
A  coupe  n'a  hanap  n'a  nef. 
N'a  mais  ne  serrure  ne  clef. 
Ne  serjant  qui  le  gart  nule  eure  ; 
Ains  gist  uns  Mahommès  deseure. 
Ne  sai  ou  de  fust  ou  de  pierre. 
Jà  par  lui  n'en  ora,  espiere, 
Li  rois,  s'on  li  tant  tout  ou  emble. 
Ancui  irons  tout  .iij.  ensamble, 
Quant  nous  sarons  qu'il  en  ert  eure. 

PINGEDÉS. 

Ëst-che  voirs?  que  Diex  te  sekeure  ! 

RASOIRS. 

Est  voirs^  Oïl ,  par  saint  Jehan  ! 


*  L'usage  des  liqueurs  faites  avec  de  la  drèche 
est  d'une  haute  anliquilé  juirinî  les  nations  germa- 
niques. Tacite  (Germaniajcap,  xxiu)  observe  des  Ger- 
mains: Poluihumor  ex  hordeo  aat  frutnento,  in  quam- 
dam  similtludinem  vint  eorruptus.  Pline  (liv.  xxii, 
chap.  82}  nous  apprend  que  de  son  temps  on  se  ser- 
vait dans  les  Gaules  de  lu  cerevisia.  Chez  les  Anglo- 
Saxons,  les  boissons  en  usage  étaient  Talc  {ealu, 
P.c6wuLr|  V.  1531,  etc.  Islandais,  avl.  Sa:muu(Iar 
Edda,  vol.  II,  lexic.  |in  voc.  Danois,  ôl)^  la  bièiv 
{heor)  ,  et  rhydromel  (mcdo).  Toutes  ces  boissons 


FRANÇAIS 

MNCBDÉ. 

Rasoir,  as-tu  mangé  des  harengs?  tu  en  as 
bien  bu  ta  part. 

RASOIR. 

MaisPincedé  a  trouvé  c^pe-efttite,  je  le 
sais  par  mes  yeux. 

PinCBDÉ. 

Tproupt ,  tproupt ,  en  quelque  endroit 
qu'il  soit  passé  ,  Dieu  !  verse  comme  si  c'é- 
tait de  la  bière.  Rasoir,  nous  payons  votre 
richesse,  qui  ne  nous  est  pas  commune.  Vous 
fûtes  aujourd'hui  à  la  brune,  maintenant 
vous  êtes  sur  vos  javelles'*. 

RASOIR. 

Non ,  vraiment  ;  mais  je  sais  des  nouvelles 
dont  grand  bien  nous  pourra  venir. 

PINCBDÉ. 

Vous  pourriez  donc  devenir  bon,  si  l'on  y 
pouvait  mettre  les  mains? 

CUQUET. 

Maintenant,  buvons  davantage  et  parlons 
moins ,  car  nos  pertes  seront  réparées  :  les 
granges  de  Dieu  sont  ouvertes,  nous  ne  pou- 
vons manquer  d'être  riches  ;  car  au  trésor 
du  roi  d'Afrique,  à  ses  coupes,  ses  hanaps, 
ses  vaisseaux  (à  boire),  il  n'y  a  plus  ni  ser- 
rure ni  clef ,  ni  valet  qui  les  garde  à  nulle 
heure;  mais  un  Mahomet  est  couché  des- 
sus ,  je  ne  sais  (s'il  est)  de  bois  on  de  pierre. 
Jamais  le  roi,  j'espère,  ne  saura  par  lui  si  on 
lui  vole  ou  emporte  tout.  Aujourd'hui  nous 
nous  y  rendrons  tous  trois  ensemble,  quand 
nous  saurons  qu'il  en  est  temps. 

PIIVGEDÉ. 

Est-ce  vrai?  que  Dieu  te  secoure! 

RASOIR. 

Oui,  c'est  vrai,  par  saint  Jean!  car  j'en 

étaient  aussi  communes  dans  le  nord  de  la  France, 
surtout  l'aie,  qu'un  uommtÀX. GoudaU  {^good aU)^ti 
qui  a  donné  naissance  à  noire  mol godatUer.  Vovez, 
au  reste,  le  Glossaire  de  du  Gange,  et  le  supplémeoi 
de  dom  Carpentier,  au  mot  CcatyisiA  ,  el  surtout 
VHisioùre  de  la  vie  privée  des  Français ,  par  le  Granil  , 
d^Aussy.  A  Pai'is,  de  l'iropiimerie  de  Ph.-D. 
Pien-es.  m .occ.lxxxii  ,  in-8<>,  1. 11,  p.  300-315. 

***  Probablement  vous  êtes  ivre ,  comme  on  dit 
maintenant  parmi  le  peuple  :  Vous  êtes  dans  les 
vignes  du  Seigneur. 


AU   MOYEN-AGB. 


185 


f  < 


^ar  j'en  oï  crier  le  ban , 
Qu'il  n'ieri  jamais  hom  qui  le  garl  ; 
Hais  qui  en  puist  avoir,  s'en  ait. 
Gardés  s' on  puet  chi  sus  acroire. 

CUKÈS. 

Verse,  Pinchedé,  fai-li  boire; 

Il  a  bien  dit  une  buvée. 

Tien,  Rasoir,  et  une  levée 

Te  doins,  quant  me  verras  juer, 

Que  ja  ne  m'en  quier  remuer. 

Toute  li  première  soit  tieue  ; 

Se  r  pren,  quel  eure  que  je  gieue, 

Que  jà  ne  te  V  quier  eskiever. 

PIIfCEDÉS. 

Or  m'en  souvient.  Qui  vient  juer? 

CUKÈS. 

Pînehedé,  hocherons  as  crois*? 

RASOIRS. 

Mais  à  le  mine,  entre  nous  .iij.  ; 
Seur  che  gaaing  a  bonne  estraine. 

PINCEDÉS. 

Biaus  ostes,  preste-me  une  onzainne  ; 
Si  devrai  .xvij.  par  tout. 

U  TAVRENIBRS. 

Tu  mesprens. 

MNCHBDÉS. 

Deconbien? 

u  TAVRENIERS. 

De  moût; 
S'ui  paour  qu'il  ne  t'en  meskieche. 

PINGHEOÉS. 

Or  contes  dont  chascune  pieche. 

Ll  TAVRENIERS. 

Ten  premier  loi,  che  furent  .iij. 

PINCHEDÉS. 

Hé!  voire. 

LI  TAVRENIERS. 

Et  puis  un  de  l'otroi, 
Et  les  «iij.  partis  de  la  perte  : 
Sanle-votts  che  raison  aperte  ? 

piMCEnés. 
Che  sont  .v.,  se  je  vœil  encore  ; 
Et  .xi.  nr'en  presterés  ore  : 
.Xvij.  sont,  vient  bienchis  contes? 

GUEÈS. 

Pinchedé,  warde  que  t'empruntes  ; 
Che  puès-tu  bien  de  fi  savoir 

Probablement  à  croii  ou  pile.  Le  mot  hocher 


OUÏS  crier  le  ban ,  qu'il  n'y  aura  jamais  per- 
sonne qui  le  garde  (le  trésor)  ;  mais  que  ce- 
lui qui  pourra  en  avoir,  en  ait.  Voyez  si  on 
peut  faire  crédit  là-dessus. 

CUQUET. 

Verse ,  Pincedé ,  fais-le  boire  ;  il  a  bien 
tenu  un  propos  d'ivrogne.  Tiens ,  Rasoir, 
et  je  te  donne  une  levée,  quand  tu  me  ver- 
ras jouer,  car  je  ne  me  soucie  pas  de  bou- 
ger d'ici.  Que  toute  la  première  soit  tienne  ; 
prends-la,  à  quelque  heure  que  je  joue,  car 
je  ne  cherche  pas  à  éviter  de  te  la  faire  ga- 
gner. 

PINCEDÉ. 

U  m'en  souvient  maintenant.  Qui  vient 
jouer? 

CLIQUET. 

Pincedé,  jouerons-nous  aux  croix? 

RASOIR. 

(Non,)  mais  à  la  mine  entre  nous  trois: 
sur  ce  gain  il  y  a  bonne  étrenne. 

PINCEDÉ. 

Bel  hAte,  prétc-moi  une  onzaine  ;  je  de- 
vrai dix-sept  en  tout. 

LE  TAVERNIER. 

Tu  te  trompes. 

PINCEDÉ. 

De  combien? 

LE  TAVERNIER. 

De  beaucoup  ;  et  j'ai  peur  qu'il  t'en  arrive 
malheur. 

PINCEDÉ. 

Or  compte  donc  chaque  pièce. 

LE  TAVERNIER. 

Ton  premier  lot,  ce  fut  trois. 

PINCEDÉ. 

Eh  !  en  vérité. 

.    LB  TAVERNIER. 

Et  puis  un  de  Y  octroi^  et  les  trois  parties 
de  la  perte:  ceci  vous  semble-t-il  un  compte 
clair? 

PINCEDÉ. 

Ce  sont  cinq ,  si  je  veux  encore  ;  et  vous 
m'en  prêterez  onze  maintenant  :  cela  fait 
dix-sept,  ce  compte  va-t-il  bien. 

CLIQUET. 

Pincedé,  regarde  ce  q,ue  tu  empruntes  ;  tu 


est  ici  pour  exprimer  l'action  d'agiter  d*abord  la 
pièce  de  iDonnaie  dans  la  main. 


186 


Que  je  vaurrai  bon  guge  sk^oir  : 
Tu  ies  moult  estrains  en  ce  cape. 
J'ai  paourqu'eienet*escape 
Ains  que  tu  issea  de  i'ostel. 

PINGBDÉS. 

Ostes»  osteSy  nous  savons  el, 
En  autre  lieu  regist  H  bus  ; 
Nous  avommcs  .v.  deniers  bus, 
Faisons-les  tous  avant  à  dés. 

GUKÈS. 

Qui  en  a  nul? 

PINGEDÉS, 

Jou,  unsquarrés, 
D'une  vergue»  drois  et  quemuns. 

GUKÈS  (sic). 

Jà  des  voss  n*en  venra  uns; 
Ne  vous  en  poist  mie.  Cliquet. 

GLIKÈS. 

Non  Tait-il.  Ghà  venés,  Caignet. 
Gaignet,  sès-tuquetu  feras? 
Tiens,  ches  dés  se  nous  presteras  ; 
S'en  pren  bien  au  jeu  te  droiture  : 
Il  puet  caïr  tele  aventure 
Que  miex  t'en  sera,  par  mon  chief  ! 

GAIGNÈS. 

Cliquet,  j'en  venrai  bien  à  cliief. 

PINGEDÉS. 

Dites,  Cliquet,  et  vous,  Rasoir, 
Yolés-vous  elle  vin  asseoir. 
Ou  nous  jouerons  qui  les  pait? 

RASOIRS. 

Mais  qui  en  puist  avoir,  s'en  ait; 
Qui  le  mains  a,  si  les  pait  tous. 

CURÉS. 

Caignet,  se  Diex  te  doinst  le  tous  ! 
Car  nous  prestes  ore  vos  dés. 

CAIGIIÈS. 

Tenés,  Rasoir,  si  m'esgardés  : 
Je's  fis  laiilier  par  escbievins. 

RASOUS. 

A  cest  caup  soit  fais  tous  li  vins, 
Qu'imetrien&-nousjusc'à  demain. 

PINGEDÉS. 

Donc  giet  chascuns  devant  le  main. 

RASOIRS. 

Jou  l'otroi. 

GUKÈS. 

Et  jou  l'otroi  bien. 


TBÉATRB  FRJOIÇÀlS 

dois  bien  savoir  que  je  voudrai  avoir.i'^ 
gage  :  tu  es  très  serré  dans  ta  eape,  j'aipeor 
qu'elle  ne  t'échappe  avant  que  lu  sortes  de 
la  maison. 

PINGEDÉ. 

H6te^  hôte,  nous  savons  le  contraire ,  le 
bœuf  git  en  autre  lieu  ;  nous  avons  bu  cinq 
deniers,  jouons-les  tous^auparavant  aux  dés. 


CLIQUET. 

Qui  en  a  ? 

PIIfGEDÉ. 

J'en  ai  de  carrés ,  d'une  vergue,  droits  et 
communs. 

CAIGNET. 

Jamais  il  n'en  viendra  un  des  vôtres  ;  que 
cela  ne  vous  chagrine  pas.  Cliquet. 

CLIQUET. 

Cela  ne  me  fait  aucune  peine.YeneE  ici,Cai- 
gnet.  Caignet,  sais-tu  ce  que  lu  feras?  Tiens, 
tu  nous  prêteras  ces  dés;  et  prends  bien  au 
jeu  ce  qui  te  revient  :  il  peut  échoir  telle 
aventure  que  tu  t'en  trouveras  mieux,  par 
ma  tète! 

CAIGNET. 

Cliquet,  j'en  viendrai  bien  à  bout. 

PINGEDÉ. 

Dites,  Cliquet,  et  vous.  Rasoir,  voulez- 
vous  acquitter  le  prix  de  ce  vin,  ou  nous  joue- 
rons à  qui  le  paiera? 

RASOIR. 

Mais  que  celui  qui  en  peut  avoir  (des 
points),  en  aie  ;  et  que  celui  qui  a  le  moins, 
le  paie  en  entier. 

CLIQUET. 

Caignet ,  et  que  Dieu  le  donne  la  toux  ! 
prétez^nous  maintenant  vos  dés. 

CAIGNET. 

Tenez,  Rasoir,  et  regardez  :  je  les  fis  tail- 
ler par  échevins. 

RASOIR. 

A  ce  coup  que  tout  le  vin  soit  joué,  que 
nous  y  mettrions  jusqu'à  demain. 

PINGEDÉ. 

Que  chacun  jette  donc  devant  ta  main. 

RASOIR. 

Je  Toctroie. 

CLIQUET. 

Et  moi  aussi. 


AU  MOYBN-AGE. 


187 


3flr /.. 


P1KGEDÉ8. 

Va,  de  par  Dieu!  sans  mal  engien. 
Segneur,  par  foi  !  g*i  voi  tous  quinnes. 

CLIKÈS. 

Or  me  doinst  Diex  toutes  les  sines. 
Aussi  que  ou  les  porte  vendre  ! 

RASOIRS. 

Geste  caanche  est  assés  mendre, 

Pinchedé,  que  tu  gieté  as: 

A  paines  i  a-il  nis  as  ; 

Bien  le  doit  comprcr  tes  pourpoîos. 

Pour  .▼.  deniers  giete  .v.  poins: 

C*est  rieule,  à  tant  puès-tu  conter. 

PINCEBÉS. 

Dehait  qui  te  fera  geter  ! 

RASOIRS. 

Droit  avés,  vous  li  ferés  honte. 

GUKÈS. 

Or  metés  dont  cest  seur  vo  conte  : 
Ensi  s'acordent  bonne  gent. 

PINGEDiS. 

Veus-tu  jouera  sec  argent? 

RASOIRS. 

Oïl,  voir. 

PIIfCEDÉS. 

Aussi  vœil-je,  certes  ; 
Jà  i  ara  bourses  ouvertes  : 
Chascuns  mèche  .iij.  lés  cel  bort, 
Et  qui  giet  miex,  si  les  emport. 
Je  n'i  sai  riens  autre  bnrat  ; 
Et  qui  deniers  n'a  s'en  acat. 

CUKÈS. 

A  quel  jeu? 

PINGEDÉS. 

A  quel  que  tu  veus. 

CLULÈS. 

A  plus  poins? 

PUfCBDÉS. 

Soit,  si  m'ait  Dîex  1 

GLIKiS. 

Jou  giet  ;  Diex  le  mèche  en  mon  preu  I 

GAI6NÈ8. 

Atendés,  vous  i  veés  peu  ; 
Je  voBil  que  chis  caupons  i  soit. 
Bien  nous  fai,  et  bien  pren  ton  droit  ; 
Ne  savons  autrement  tenchier. 

RASOIRS. 

Diex  !  .xij.  poins  au  commenchier. 


PINCEDÉ. 

Va,  de  par  Dieu  !  sans  aucunement  tri- 
cher. Seigneurs,  par  (ma)  foi  !  j'y  vois  tous 
des  quines. 

CLIQUET. 

Qu'à  cette  heure  Dieu  me  donne  toutes 
les  rines ,  de  même  que  l'on  les  porte  ven- 
dre I 

RASOIR. 

Le  coup  que  tu  as  joué ,  Pincedé ,  est  as- 
sez mauvais:  à  peine  y  a*t-il  un  as;  ton  pour- 
point doit  bien  le  payer.  Pour^cinq  deniers 
amène  cinq  points  :  c'est  (de)  règle,  alors  tu 
peux  compter. 

PINCEDÉ. 

Malheur  à  qui  te  fera  (les)  amener  1 

RASOIR. 

Vous  avez  droit,  vous  lui  ferez  honte. 

CLIQUET. 

Or  donc ,  mettez  ceci  sur  votre  compte  : 
ainsi  les  gens  de  bien  sont  d'accord. 

pmcEDé. 
Veux-tu  jouer  à  sec  argent  ? 

RASOIR. 

Oui,  vraiment. 

PINCEDÉ. 

Je  le  veux  aussi,  certes;  il  y  aura  des 
bourses  ouvertes  :  que  chacun  mette  trois 
(deniers)  près  de  ce  bord,  et  que  celui  qui 
amènera  le  plus  de  points,  les  emporte.  Je 
n'y  connais  pas  d'autre  lour  ;  et  que  celui  qui 
n'a  deniers,  en  achète. 

CLIQUET. 

A  quel  jeu? 

PINCEDÉ. 

A  celui  que  tu  veux. 

CLIQUET. 

A  qui  aura  le  plus  de  points? 

PINCEDÉ. 

Soit,  et  que  Dieu  m'aide  I 

CUQUET. 

Je  jette;  que  Dieu  le  mette  en  mon  profil! 

CAIGNBT. 

Attendez,  vous  y  voyez  peu;  je  veux 
que  ce  chapon  y  soit.  Fais-nous  bien ,  et 
prends  ce  qui  te  revient;  nous  ne  savons 
autrement  disputer. 

RASOIR. 

Dieu  !  douze  points  en  commençant. 


188 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


CLIKÈS. 

Quaernes ,  deus  :  lu  en  as  dis. 

RASOIRS. 

Teus  tient  les  dés  qui  giete  pis  ; 
Je  te  le  donroie  pour  .ix. 

CLIKÈS. 

Dehait  qui  t'en  donroit  .j.  nœf, 
Jie  qui  de  .x.  perdre  le  crient! 

CAIGNÈS. 

Alumera-on-vous  pour  nient? 
Chis  est  miens,  comment  €[u'il  en  kieche; 
Mais  on  ne  m'i  huçast  à  pieche. 
Dehès  ait  atrais  de  tel  gent  ! 

CLlKÈS. 

Caignès,  metés  jus  no  argent , 
Tant  que  nous  l'otrions  nous  .iij. 

GAIGNÈS. 

Cliquet ,  che  n'est  mie  d'otroi  ; 
Ains  gastés  chi  grosse  candeille , 
Et  toute  no  maisnie  veille 
Pour  vo  gieu,  aval  no  maison. 

GLIKÈS. 

Jou  giet  ;  segneur,  il  dist  raison. 
Rasoir,  chi  n'atendés-vous  point. 

RASOIRS. 

Non,  car  tu  Tas  passé  d'un  point. 

GLIKÈS. 

Or  n'a  à  geter  que  je  seus  ; 
Mais  j'en  ferai  bien  .xi.  en  deus, 
Et  li  autres  soit  déboutés. 

PINGEDÉ8. 

A!  c'est  pour  nient  que  vous  gelés, 
Car  che  fu  en  Wanquetinois. 

GUKÀS. 

Toutes  eures  preng-je  ches  nois. 
Car  j'ai  quaernes  et  .j.  vi. 

PINCBUÉS. 

Met  jus  l'argent ,  ains  qu'il  soit  pis, 
Avant  que  tu  m'escaufes  waires. 

CLIKÈS. 

Et  c'as-tu  qui  si  m'ies  contraires? 
En  ai-je  .iij.  poins  plus  de  ti? 

PINGEDÈS. 

Met  jus  les  deniers,  je  t'en  pri , 
Ains  que  li  casée  m'esmœve. 

GLIKÈS. 

Maudehé  ait  qui  che  me  rœve , 
Puis  c'on  voit  que  seur  les  dés  vient! 


CUQUET. 

Qua ternes,  deux  :  tu  en  as  dix. 

RASOIR. 

Tel  Uent  les  dés  qui  les  jette  plus  mal;  jp 
te  le  donnerais  pour  neaf. 

CLIQUET. 

Malheur  à  qui  t'en  donnerait  un  neur,  ou 
qui  craint  de  le  perdre  de  dix! 

CAIGlfET. 

Vous  éclaîrera-t-on  pour  rien?  Celui-ci 
est  mien,  quoi  qu'il  échoie;  mais  on  m'y  ap- 
pellerait pendant  long-temps.  Malheur  ait 
l'accueil  de  tels  gens  ! 

CUQUET. 

Gaignet ,  déposez  (ici)  notre  ai^nt ,  tant 
que  nous  l'octroyons  nous  trois. 

GAIGNET 

Cliquet ,  je  n'y  consens  pas  ;  mais  vous 
gâtez  ici  (une)  grosse  chandelle,  et  tout  nout* 
monde  veille  pour  votre  jeu  dans  la  maison. 

CLIQUET. 

Je  jette  (les  dés)  ;  seigneurs,  il  parle  rai- 
sonnablement. Rasoir,  vous  n'attendez  poioi 
ici. 

RASOIR. 

Non  ,  car  tu  l'a  dépassé  d'un  point. 

CLIQUET. 

Maintenant  il  n'y  a  que  moi  seul  à  jeter 
les  dés  ;  mais  j'en  ferai  bien  onze  en  deux,  et 
l'autre  soit  débouté. 

Pll^GEDÈ. 

Ah!  c'est  pour  rien  que  vous  jetez  (les  dés;, 
car  ce  fut  en  Wam^uetinois. 

CLIQUET. 

Toutefois  je  prends  ces  noix,  car  J'ai  qoa- 
ternes  et  un  six. 

PINGEDÉ. 

Dépose  (ici)  l'argent ,  avant  qu'il  soit  pis, 
avant  que  t(i  m'échanffes  un  peu. 

CUQUET. 

Et  qu'as-tu  pour  me  contrarier  ainsi?  Ai- 
je  trois  points  de  plus  que  toi  ? 

PmCEDÈ. 

Dépose  (ici)  les  deniers^  je  t'en  prie,  avant 
que  la  bile  ne  m'émeuve. 

CLIQUET. 

Malheur  à  qui  me  demande  cela,  puisqu'on 
voit  que  les  dés  en  sont  cause! 


AU  MOYBN-AOE. 


189 


PIHCBDÉS. 

Ëune  dis-joQ  che  fu  pour  nient? 
Veus-le-tu  avoir  par  effort? 

CIJKÈS. 

Dyables!  que  chis  me  tient  fort  ! 
Pour  poi  qu'il  n'esrache  me  cape. 

PHfCEDÉS. 

Tien  de  loier  ceste  soupape  ; 
Je  comment ,  car  mix  de  ti  vail. 

GLIKÈS. 

Et  pour  itant  le  te  rebail; 
Or  pues  veoir  que  je  te  dout. 

GAIGNÈS. 

Sire,  sire»  vous  perdes  tout; 
Acourés  tost,  nos  wage  empirent  : 
Car  cist  ribaut  tout  se  descirent , 
Et  si  n'ont  drap  qui'gaires  vaille. 

U  TAVRENIERS. 

Qa'est-che,  Cliquet?  Est^che  bataille? 
Laisse-le  test ,  et  tu  lais  lui; 
Si  vous  aies  seoir  andni. 
Bien  ara  chascuns  se  raison. 
Rasoir,  contés-nous  l'ocoison  : 
Vous  savés  bien  li  quels  a  tort. 

CAlGlfÈS. 

Sire,  bon  est  c'en  les  acort , 
Car  li  noise  ne  me  conteke.  ' 
Demandés  Qiquet  li  quels  peke  ; 
Qae  jà  n'i  ait  de  mot  menti! 

CLIKÈS. 

Caignet,  il  le  met  bien  en  ti. 
Et  jou  jà  issir  ne  m^en  quier. 

CAIGNÈS. 

Or  metés  dont  seur  l'eschekier 
Les  deniers»  qu'il  i  soient  tuit. 

GLUiS. 

Certes,  vës*les  chi  trestout  .viij.  : 
Or  jugiés  si  comme  à  ami. 

'  GAIGHÈS* 

Segneor,  vous  l'avés  mis  seur  mi  ; 
Sachiés  je  n'i  vœil  perdre  rien. 
Toutes  eures  sont  cist  doi  mien , 
Et  les  .vi.  partes  entre  vous  ; 
Car  se  li  uns  les  avoit  tous 
Che  seroit  jà  uns  mautalens. 
Et  tu ,  Cliquet ,  verse  vin  eus, 
Si  donne  à  boire  Pinchedé. 
Je  1*  vœil  que  soies  aoordé , 
Puis  qu'il  est  en  men  jngement. 


pincbdA. 
Est-ce  que  je  dis  fut  pour  rien  ?  Veux-tu 
l'avoir  par  force? 

CtIQUBT. 

Diable  I  que  celut-ci  me  tient  fortement! 
il  s'en  faut  de  peu  qu'il  ne  m'arrache  ma  cape. 

PINCEDi^. 

Tiens ,  comme  paiement,  ce  soufflet;  je 
commence ,  car  je  vaux  mieux  que  toi. 

CUQUET. 

Et  je  te  rends  la  pareille  ;  maintenant  tu 
peux  voir  si  je  te  redoute. 

GAIGNET. 

Sire,  sire,  vous  perdez  tout;  accourez  vite, 
nos  gages  sont  en  danger:  car  ces  ribauds 
se  déchirent  tout,  et  ils  n'ont  habit  qui 
beaucoup  vaille. 

LE  TAVBRNIER. 

Qu'est-ce,  Cliquet?  est-ce  bataille?  laisse- 
le  à  l'instant ,  toi  aussi  ;  et  allez*vous  asseoir 
tous  les  deux.  Chacun  aura  bien  ce  qui  lui 
est  dû.  Rasoir ,  contez -nous  l'occasion  (de 
leur  querelle).  Vous  savez  bien  lequel  des 
deux  a  tort. 

CAIGIfET. 

Sire,  il  est  bon  qu'on  les  accorde ,  car  le 
bruit  ne  me  platt  pas.  Demandez  à  Gliquei 
quel  est  celui  qui  pèche;  qu'il  n  y  ait  pas  un 
mot  de  mensonge  ! 

CLIQUET. 

Caignet ,  il  le  met  bien  sur  toi. 

pincEoi. 
Et  moi,  je  ne  cherche  pas  à  m'en  excuser. 

CAIGNST. 

Or,  mettez  donc  les  deniers  sur  l'échiquier, 
qu'ils  y  soient  tous. 

CLIQUET. 

Certes,  les  voici  tous  les  hait:  maintenant 
jugez  comme  ami. 

CAIGNET. 

Seigneur,  vous  m'avez  pris  pour  arbitre; 
sachez  que  je  ne  veux  rien  perdre.Quoi  qu'il 
en  soit ,  ces  deux  (deniers)  sont  miens  ;  par- 
tagez les  six  entre  vous  ;  car  si  l'un  (de  nous) 
les  avait  tons,  ce  serait  déjà  une  occasion  de 
querelle.  Toi,  Cliquet,  verse  du  vin  dans  les^ 
verres ,  et  donne  à  boire  à  Pincedé.  Je  veux 
que  vous  soyez  réconciliés,  puisque  je  suis 
votre  juge. 


190 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


CLIKÈS. 

Pinchedé,  je  le  vous  ament  : 
Par  acorde  le  vin  vous  doins. 

PINCEDÉS. 

Cliquet  »  et  je  le  vous  pardoins  ; 
Bien  sai  que  vins  le  vous  fisc  faire. 

GAIGIIÈS. 

Segneur,  or  pardés  {sic)  d'autre  afaire , 
§i  que  chaiens  chascuns  s*aquit. 
Il  est  moût  passé  de  le  nuit , 
S'est  bien  tans  d*aler  à  la  brune; 
Car  esconsée  *  est  jà  li  lune. 
Et  chi  ne  gaaignons-nous  rien. 

CLOLÈS. 

Ostes,  car  le  nous  faites  bien. 
.1.  poi  de  deniers  vous  devons; 
Mais  ailleurs  le  gaaing  savons» 
Où  moût  sera  grans  li  conques  ; 
Car  nous  prenderons  tout  à  fés 
Là  où  nous  savons  le  trésor. 
De  grant  plates  d'argent  et  d'or 
Aura  chascuns  son  col  carchiet. 
Faire  vœil  à  vous  .j.  marchiet 
Si  bon,  que  aine  ne  fistes  tel; 
Car  chà  dedens,  en  vostre  ostel  » 
Soustoilerés  nostre  gaaing , 
Si  que  vous  en  serés  compaing , 
Partirés  et  jeterés  los 
Et  chi  sus  qnerrés  nos  escos  ; 
Del  paier  n'est  nule  peurs. 

LI  TAVRBNIERS. 

Puis-jou  estre  dont  asséurs 

De  chou  que  Rasoirs  chi  me  conte? 

CLIKÈS. 

Sire,  se  Diex  me  gart  de  honte , 
De  meskeanche  et  de  prison , 
G'on  ne  nous  prengne  à  occoison , 
Que  nous  ne  soions  tout  pendu , 
Si  très  bien  vous  sera  rendu , 
Que  d'or  fin  ares  plain  .j.  bac  ; 
Mais  faites-nous  prester  .j.  sac 
Où  ens  nous  meterons  l'avoir. 

U  TAVRBNIERS. 

Gaignet,  faiseur  .i.  sac  avoir; 
Car,  se  Diex  plaist ,  bien  sera  sans. 

*     Bien  le  ea'ide  conqncrre  aint  loleil  etecntant, 

(La  Chanson  des  Saîsnes  ,  maiiuscril  Lacabane, 
folio  113  recto,  T.4.J 


CUQDBT. 

Pincedé ,  je  vous  fais  amende  honorable  : 
pour  faire  la  paix ,  je  vous  donne  le  vin. 

purcsné. 

Cliquet ,  de  mon  c6té  ,  je  vous  le  par- 
donne; je  sais  bien  que  c'est  le  vin  qui  le 
vous  fit  faire. 

CAIGNBT. 

Seigneur,  maintenant  parles  d'autre  af- 
faire ,  en  sorte  que  chacun  s'acquitte.  Une 
grande  partie  de  la  nuit  est  passée ,  il  est 
bien  temps  d'aller  à  la  maraude;  car  la  lune 
est  déjà  cachée,  et  nous  ne  gagnons  rien  ici. 

CLIQUET. 

Hôte  ,  traitez -nous  bien.  Nous  vous  de- 
vons un  peu  d'argent;  mais  nous  savons 
ailleurs  une  bonne  affaire ,  où  le  gain  sera 
très-grand  ;  car  nous  prendrons  tout  notre 
soûl  là  où  nous  savons  le  trésor.  Chacun 
aura  son  cou  chargé  de  grands  lingots  d'or 
et  d'argent.  Je  veux  faire  avec  vous  ua  mar- 
ché si  avantageux  que  jamais  vous  n'en  files 
de  tel  :  vous  recèlerez  céans,  en  votre  mai- 
son ,  notre  gain ,  et  vous  y  participerez  et 
prendrez  dessus  nos  écots  ;  n'ayez  aucune 
crainte  au  sujet  de  votre  paiement. 


LE  TAVERNIER. 

Puts-je  donc  être  sûr  de  ce  que  Rasoir  me 
conte  ici? 

CLIQUET. 

Sire,  si  Dieu  me  garde  de  honte ,  de  mal- 
heur et  de  prison  »  qu'on  ne  nous  prenne 
sur  le  fait ,  et  que  nous  ne  soyons  pendus, 
(votre  argent)  vous  sera  si  bien  rendu  que 
vous  aurez  plein  un  bac  d'or  fin;  mais  faites- 
nous  prêter  un  sac  dans  lequel  nous  mettrons 
l'avoir. 

LE  TAVBRMIER. 

Caignet ,  fais-leur  donner  un  sac»  car,  s'il 
platt  à  Dieu ,  il  sera  bien  payé. 

El  li  fotans  lors  esconsa, 

(Roman  de  VA  Ire  périlleux^  Ms.  de  la  Bibl .  du  Roi, 
suppl.  franc,  n**  548,  fol.  8  verso,  col.  i,t.8.< 


AU  MOYEN-AGE. 


191 


GAIGNèS. 

Tien ,  Cliquet  »  chis  tient  .ij.  oiencaus. 
Aies ,  que  Diex  vous  raimaint  tous  ! 

PINCEBÉS. 

OsteSy  à  Dieu  ;  priés  pour  nous, 
Que  no  cose  anuit  bien  nous  viegne. 

U  TAVREIflERS. 

A  foi  !  segneur,  Dieu  en  souviegne  I 

RASOIRS. 

Pinchedë ,  tu  ses  moult  de  l'art  ; 
Va  tost  coiement  celé  part , 
Pour  espier  se  li  roys  don. 

PINCEDÉS. 

Or  tost,  fil  à  putain,  larron  ! 

Carli  roys  dort  et  si  baron 

Si  ferm  que  s'il  fussent  tout  mort. 

RASOIRS. 

Cliquet,  peu  prisa  son  castel. 
Qui  à  cest  cornu  ménestrel  * 
Commanda  si  bêle  ricoise. 

CLIKÈS. 

Rasoir,  che  bon  escrin  pesant 
Prendés,  car  che  sont  tout  besant. 

RASOIRS. 

A,  y  if  diable!  que  il  poise! 
Pinchedé,  met  che  sac  plus  près  ; 
Chis  escrins  poise  comme  .j.  grès  : 
Pour  un  petit  qu'il  ne  me  crieve. 

PINCEDÉS. 

Rue  cbaiens  tout  à  .j.  fais. 
N'ai  talent  que  l'escrin  i  lais; 
faim  miex  assés  que  je  m'en  grieve. 
Chi  Tœil-joa  esprouver  me  forche. 
Ne  vœil  c'autres  de  moi  l'enporche: 
Eocarkiés-le-moi,  si  vous  siet. 

RASOIBS. 

Pren,  nous  t'aiderons  toute  voie. 

CLIKÉS. 

Or  nous  metons  dont  à  le  voie 
Entreus  que  si  bien  nous  en  chiet. 

RASOIRS. 

Osles,  ostes,  ouvrés-nous  l'uîs; 


GAIGNST. 


*  Le pauage  suivanl  nous  donne  le  Téiiuble  sens 
de  ce  mot  qae  nous  avons  déjà,  mais  eo  vain ,  tonte 
«^'expliquer  p.  111,   ||2. 

U  pofiiK^D  ▼eoir  niial  léger  bacheler... 
C««  ^r^Q»»mcntsirex^r  cet  TÎlei  aler, 


Tiens,  Cliquet ,  celui-ci  tient  deux  mesu- 
res. Allez ,  que  Dieu  vous  ramène  tousl 

piNCEni. 

H6te,  adieu  ;  priez  pour  nous,  que  notre 
affaire  nous  vienne  à  bien  cette  nuit. 

LE  TAVERNDSR. 

Par  ma  foi  !  seigneur,  que  Dieu  s'en  sou- 
vienne ! 

RASOIR. 

Pincedé ,  tu  es  très-adroit  ;  va  vite  et 
doucement  de  ce  c6té  ,  pour  découvrir  si  le 
roi  dort. 

PINCEDÉ. 

Allons  vite,  fils  de  p ,  larrons  !  car  le 

roi  et  ses  barons  dorment  aussi  profondé- 
ment que  s'ils  étaient  morts. 

RASOIR. 

Cliquet,  il  prisa  peu  son  avoir,  celui 
qui  confia  si  belle  richesse  à  ce  maraud 
cornu. 

CLIQUET. 

Rasoir,  prenez  ce  bon  et  lourd  coffre,  car 
c'est  tout  besans. 

RASOIR. 

Ah,  vif  diable!  qu'il  pèsel  Pincedé,  mets 
ce  ^c  plus  près;  ce  coffre  pèse  comme  un 
grès  :  il  s'en  faut  de  peu  qu'il  ne  me  crève. 

PINCEDÉ. 

Jette  ici  tout  d'un  coup,  je  n'ai  pas  en- 
vie d'y  laisser  le  coffre;  j'aime  bien  mieux 
me  faire  mal.  Je  veux  ici  éprouver  ma 
force,  et  ne  consentirai  pas  à  ce  qu'un  au- 
tre que  moi  l'emporte  :  chargez-le-moi  »  s'il 
vous  platt. 

RASOIR. 

Prends,  nous  t'aiderons  cependant. 

CUQDET. 

Maintenant  mettons-nous  donc  en  route 
pendant  que  nous  sommes  en  telle  veîne  de 
bonheur. 

RASOIR. 

Hôte ,  hôte,  ouvrez-nous  la  porte;  votre 

Hochent  çanglei  lor  çsDgles  j  H  antref  met  ferrer^ 
Et  U  tien  las  et  heaunef,  eorroiet  enanner. 
(La  Chanson  des  Saxons,  1. 1 ,  p.  59,  couplet  xxxir.) 
Le  roi  doa  Meneatrela  n'était  donc  rien  autre 
chose  que  le  roi  desBibauds. 


192 


THÉÂTRE 


Vos  sas  ne  revient  mie  wis  : 
Ne  voas  volons  pas  dechevoir. 

U  OSTES. 

A  foi  !  bien  vegniés-vous,  segnetir  ! 
Or  tost,  Caignet,  aïe-leur  : 
Tes  hom  fait  bien  à  rechevoir. 

PINCEDÉS. 

Segnear»  jon  ai  eu  grant  fais  ; 
Ghe  ne  seroit  mie  fourfais 
•Se  je  buvoie  à  ceste  laisse. 

CLIKÈS. 

Dehait  qui  cest  enviai  laisse  » 

Car  bons  vins  tous  mes  roaus  aliege  ! 

u  OSTES. 

Segneur,  et  biau  fu  et  bon  siège 
Arés-vous,  onques  n'endoutés. 
Et  vin  qui  n'est  mie  boutés; 
Ains  crut  en  costiere  de  roche. 

RASOIRS. 

Caignet,  abaisse  .j.  poi  le  broche , 
Si  nous  laisse  taster  au  tourble. 

CAiGNÈs  {sic). 
Biaus  ostes,  et  candaile  double 
Nous  faites  aporter  avœc. 

Ll   TAVRENIERS. 

11  n'en  venra  mie  senoec. 
Si  con  je  pens  et  adevin, 

GAiGNtS. 

Segneur,  véschi  candaile  et  vin 
Hieudres  que  il  ne  fu  deseure. 

RAS0IR8. 

A  foi  I  beneoite  soit  Teure 
Que  si  fait  vins  fu  entonnés  ! 

CLiKi;s. 
Pinchedéy  or  nous  en  donnés» 
Car  bien  seront  no  gage  quiie. 
Hé/Diex  I  con  chis  vins  nous  pourfite  ! 
Or  primes  sommes  assenés. 
Dehait  n'en  bevera  assés  1 
Nous  avons  hanap  de  biau  tour. 

PINCEDÉS. 

Laissiés  courre  che  vin  entour  ; 
Je  li  paierai  jà  «j.  dap. 

CLIKÈS. 

Hël  boi  »  si  laisse  le  hanap  ; 
Ne  trœves  qui  le  te  deffenge. 

PINGBDÉ8. 

Hé,  Diei  !  chi  a  bonne  vendenge; 
Hais  je  n'en  puismen  soif  restaindre. 


PRAIfÇAIS.   • 

sac  ne  revient  pas  vide  :  nous  ne  voulons  pas 
vous  tromper. 

l'hôte. 
Par  ma  foi!  soyez  les  bien-venus»  sei- 
gneurs !  Allons  ï  aide-leur  ,  Gaignet  :  des 
hommes  pareils  doivent  bien  être  reçus. 

PHVCEDÉS. 

Seigneur,  j'ai  porté  une  grande  charge; 
ce  ne  serait  pas  mal  si  je  buvais  mainte- 
nant. 

CLIQUET. 

Malheur  à  qui  perd  cette  envie,  car  le  bon 
vin  allège  tous  mes  maux! 

l'hôte. 
Seigneurs ,  vous  aurez  et  bon  feu  et  bon 
siège,  n'en  doutez  nullement,  et  vin  qui  n*e$t 
pas  frelaté;  mais  il  crut  sur  le  flanc  d'une 
roche. 

RASOIR. 

Gaignet ,  abaisse  un  peu  la  broche ,  et 
laisse-nous  tâter  jusqu'au  trouble. 

GUQDET. 

Bel  hôte,  et  faites-nous  apporter  une  chan- 
delle double  avec. 

LE  TAVERlflER. 

Il  n'en  viendra  pas  sans  cela,  comme  je 
pense  et  devine. 

GAIGNET. 

Seigneurs ,  voici  chandelle  et  vin  meil- 
leurs que  ceux  que  vous  eûtes  d'abord. 

RASOIR. 

Par  ma  foi!  bénie  soit  l'heure  à  laquelle  un 
vin  pareil  fut  entonné  I 

CLIQUET. 

Pincedé,  donne-nous-en  donc,  car  nos 
gages  nous  seront  bien  rendus.  Eh,  Dieu! 
coinme  ce  vin  nous  profite  !  Maintenant 
nous  sommes  (tout)  d'abord  guéris.  Malheur 
à  qui  ne  boira  son  soûl  !  nous  avons  hanap 
de  belle  façon. 

PINCEDÉ. 

Laisse  ce  vin  courir  à  l'entour;  je  ferai 
connaissance  avec  lui. 

CUQUET. 

Eh  !  bois ,  ne  t'occupe  pas  du  hanap;  tu  ne 
trouves  personne  qui  te  le  conteste. 

PINCEDÉ. 

Eh ,  Dieu  !  il  y  a  ici  bonne  vendange  ; 
mais  je  n'en  puis  étancher  ma  soif* 


AD  MOTBN-AGB. 


193 


CLIKÀS. 

Rouvés-me  vous  mes  dés  aiaindre  t 

RASOIRS. 

OiU  Ulaec  Uengnent  lor  lieu. 

PIIfGBDis. 

Voir  s'a  dit,  jouerons  bon  giea. 

CUKÈS. 

Pinchedé,  il  est  bien  ou  prendre. 

RASOIBS. 

Ba  I  pour  jouer  et  pour  despendre, 
Acréonsmes-nous  seur  le  hart. 

PIHCEDÉS. 

Basoir,  jouerons  à  hasart ? 

J'ai  plain  poing  de  mailles  de  musse. 

RASOIRS. 

Oïl  voir,  onques  ne  m'en  husse  ; 
Mèche  chascuns  à  bonne  esirine. 

CUKÈS. 

Dont  soit  à  basart,  en  le  mine. 
Jeprenc;  prengne  chascuns  le  sieue. 

PDfCEDÉS. 

Geste  est  bien  au  moy  de  le  tieueé 

RASOIRS. 

Et  ceste ,  se  g'i  seuc  lignier. 

LI  TAVRENIERS. 

Segneur,  or  doi-jou  apongnier? 
Mais  moult  bien  nous  en  convenra. 

CUKÈS. 

Ostes,  quant  au  partir  venra , 
Bien  i  sera  vos  drois  gardés. 

PINCBDÉS. 

Basoir,  commenche  pour  les  dés, 
Ne  jà  nus  l'eschekier  ne  mœve. 

RASOIRS. 

Dehait  qui  remuer  le  rœve  ! 
Car  il  siet  le  plus  droit  del  mont. 

CUKÈS. 

AIds  geteroie  contremont, 
Car  il  siet  plus  haut  devers  ti. 

PINCBDÉS. 

Certes,  Cliquet ,  tu  as  menti  ; 
•I>  marc  d'or  i  ait  au  grant  pois. 

RASOIRS. 

Met  en  mi  l'eschekier  .j.  pois , 
Il  acourra  chà  à  droiture*. 


)  CUQOBT. 

Me  j>riez-vous  d*atleindre  mes  dés? 

RASOIR. 

Oui,  ils  tiennent  ici  leur  place. 

PHfCEDÉ. 

S'il  a  dit  vrai,  nous  jouerons  bon  jeu. 

CUQUET. 

Pincedé,  il  est  bien  quand  il  faut  prendre. 

RASOIR. 

Bah!  pour  jouer  et  pour  dépenser,  fions- 
nous  sur  la  han. 

PINCEDÉ. 

Rasoir,  jouerons-nous  à  (un  jeu  de)  ha- 
sard ?  J'ai  plein  poing  de  mailles  de  ca- 
chées. 

RASOIR. 

Ouï  en  vérité,  jamais  je  ne  refuse  ;  que 
chacun  mette  à  bonne  étrenne. 

CUQUET. 

Que  ce  soit  donc  un  jea  de  hasard ,  la 
mine.  Je  prends;  que  chacun  prenne  la 
sienne. 

PlNCEDÈ. 

Celle-ci  est  bien  à  la  mesure  de  la  tienne. 

RASOm. 

Celle-là  de  même,  si  (jamais)  je  sus  ali- 
gner. 

LE   TAVBRNIER. 

Seigneurs,  maintei^nt  dois-je  empoigner? 
mais  il  nous  en  faudra  beaucoup. 

CLIQUET. 

Hôte,  quand  le  départ  viendra,  votre  droit 
y  sera  bien  observé. 

PINCEDÉ. 

Rasoir,  prépare  les  dés,  et  que  nul  ne  re- 
mue  l'échiquier. 

RASOIR. 

Malheur  à  qui  demande  à  le  changer  de 
place  !  car  il  est  placé  le  plus  droit  du 
monde. 

CLIQUET. 

Mais  je  jetterai  en  haut ,  car  il  est  plus 
élevé  de  ton  côté. 

PlffCEDÉ. 

Certes ,  Cliquet ,  tu  as  menti  ;  qu'il  y  ait 
un  marc  d'or  au  grand  poids. 

RASOIR. 

Mets  un  pois  au  milieu  de  l'échiquier,  il 
accourra  ici  tout  droit. 

13 


194 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


CLIKÈS. 

Giete  tost,  soît  en  aventure  ! 

PINCEDÉS. 

Il  s'en  vont  garder  qn  il  i  a. 

CLIKÈS. 

Parfoil.vij.  poins. 

Qu'ia,k'ia*? 

Chil  deriere  deviennent  du  mains. 

CUKÂS. 

Hasoir,  ains  te  sue  li  mains  : 
Frote-le  un  petit  à  le  pourre, 
Si  me  fai  ensi  les  dés  courre. 
Sissnes»  .v.!  j'en  al  .xvîj. 
Honnis  soi-je  se  je  regiet  ! 

PINCEDÉ8. 

Metons,  Rasoir,  il  a  les  dés. 

RAaOIRS. 

Pour  Dieu  !  Cliquet ,  or  i  wardés, 
Car  il  set  les  «dés  asséir. 

GAIGIfÈS.  • 

A  che  jeu  doit-on  cler  véir  ; 
€he  n'est  mie  as  aniaos  de  voirre. 
Cliquet ,  met  chi  ceste  candaile» 
Si  aras  plus  clere  véue. 

GUKÈS» 

Caignet ,  à  caanche  kéue , 
Aras  .j.  denier  de  chascun. 

CAIGNÈS. 

Mais  vous  me  donffés  de  quemun 
Trois  de  ches  deniers  qui  sont  rouge. 

PINCEDÉS. 

Avés  oï  de  chel  augouche  ? 
Fineroit-il  ore  jamais  ? 

LI  OSTES. 

Caignet,  lais-les  jouer  en  pais  ; 
Plus  atenc-jou  en  eus  de  bien. 

RASOIRS. 

OsteSt  vous  n'i  perderés  rien; 
Car  je  serai  chi  en  vo  lieu. 

LI  TAVRENIERS. 

Soies  en  pais. 

PIIfCEDÉS. 

Segneur,  jou  gieu  ; 
J'ai  les  dés,  je  giet  pour  tous  cheus. 


CLIQUET. 

Jette  vite,  au  petit  bonheur  ! 

PlNCEDi. 

Ils  s'en  vont  regarder  ce  qu'il  y  a. 

CLIQUET. 

Par  (ma)  foi  I  sept  points. 

PINGEDÉ. 

Qu'y  a-t-Ll?  qu'y  a-t-il  ?  Ceux  de  derrière 
arrivent  du  (côté  du)  moins. 

GUQDET. 

Rasoir,  U  main  sue  :  frotte-la  un  peu  de 
poussière,  et  fais-moi  courir  ainsi  les  dés. 
Deux  six ,  cinq  !  J'en  ai  dix-sept.  Honni 
sois-je  si  je  jette  de  nonveao  1 

PINGEDÉ. 

Mettons ,  Rasoir,  il  a  les  dés. 

RASOIR. 

Pour  Dieu  I  Cliquet,  maintenant  regardez 
ici ,  car  il  sait  asseoir  les  dés. 

CAIGNET. 

A  ce  jeu  doit-on  voir  clair  ;  ce  n'est  pas  aux 
anneaux  de  verre.  Cliquet ,  mets  ici  cette 
chandelle,  tu  auras  la  vue  plus  claire. 

GUQUET. 

Caignet,  si  la  chance  te  vient,  tu  auras  un 
denier  de  chacun. 

CAIGNET. 

Mais  vous  me  donnez  ordinairement  trois 
de  ces  deniers  qui  sont  rouges. 

PINCEDÉ. 

Avez-vous  ouï  ce  démon  '  ?  finirait-il  ja- 
mais? 

*  l'hôte. 

Caignet,  laisse-les  jouer  en  paix;  j'attends 
d'eux  plus  de  profit. 

RASOIR. 

Hôte,  vous  n'y  perdrez  rien;  car  je  serai 
ici  à  votre  place. 

LE  TAVERNIER. 

Soyez  en  paix. 

PINCEDÉ. 

Seigneurs,  je  joue;  j'ai  les  dés,  je  (les) 
jette  pour  tous  ceux-ci.    • 


*  Ces  mots  noua  paraissent  deroir  être  écrîla 
ainsi,  et  non  comme  à  la  page  6Î  ,  ou  kîa  est  évi- 
flemment  emprunté  au  jargon  de  la  scolastique 
du  moyen-âge. 


*  Nous  ayons  cru  deroir  traduii-c  tànaÂaugouchf, 
qui  ne  se  trouve  dans  aucun  glossaire ,  sinon  avec 
le  sens  ^ angoisse  ^  de  iourment. 


AC  motbh-age. 


IO.J 


CtlEÈS. 

Giete,  Dîex  te  ddnsi  .vij.  en  dens  ! 

PINCEDÉS. 

A  defoit,  mais  basart  ou  .xyi. 
Hasan ,  Diex  ! 

RASOIRS. 

Ainsavommes  .xiîj.  : 
Or  te  donriemmes-nous  hasart. 

PINCBDÉS. 

A  deflby»  segnenr,  Diex  m'en  gart  ! 
Escapar,  de  par  saint  Guillaume  ! 

CLIKÈS. 

C'est  pour  nient.  Tout  en  mi  le  paume 
Les  hoeberés ,  comment  qu'il  tourt. 

PINCEDÉS. 

Cliquet,  or  me  tiens-tu  trop  court; 
Lais-me  viaus  geter,  se  tu  dois. 

GLIKÈS. 

Giete,  en  bochant  devant  les  dois, 
J.  hasart  par  me  meskeanche. 

PINGEDÉS. 

Ainsai  .viij.  poins  en  me  keanche; 
C'est  miex  de  hasart  toute  voie. 

CLIKÈS. 

Certes,  tu  te  couvris  d'un  troie  ; 
Es  autre  .ij.  eut  as  et  quatre. 

PINGEDÉS. 

Or  laissiés  .xiij.  à  .viij.  combatre  : 
Tost  ira  là  où  aler  doit. 

GLIKÈS. 

Voire,  honnis  soient  chil  doit 
Qui  si  souvent  sont  remué  ! 

PINGEDÉS. 

Diex  1  .j.  pins ,  s'arai  bien  joué  ; 
•Vij.  n'éussé-je  mie  pris. 

GLIKÈS. 

Orseroient  .xiij.  de  pris. 
S'il  voloient  venir  à  nous. 

PINCEDÉS. 

A,  sains  Lienars!  chu  desous, 
Si  seroit  li  aiïaires  plains. 

GLIKÈS. 

Sains  Nicolais!  .j.  tout  seul  mains. 
Vés  chi  .viij.,  che  sont  mi  ami. 
Pois-je  tous  ches  sakier  àmi? 
Chi  a  assés  beie  couvée. 

RASOIRS. 

Pinchedé ,  je  prenc  me  levée. 


CLIQUET. 

Jette  ,  Dieu  te  donne  sept  en  deux  ! 

PINGEDÈ. 

Oh  non  !  mais  hasard  ou  seize.  Hasard , 
Dieu  ! 

RASOIR. 

Au  contraire,  nous  avons  treize  :  mainte- 
nant nous  te  donnerions  hasard. 

PINGEDÉ. 

Oh  non  !  seigneurs ,  Dieu  m'en  garde  ! 
Lâche  (-les),  de  par  saint  Guillaume  ! 

GUQUET. 

C'est  inutile.  Vous  les  hocherez  dans  vo- 
tre paume,  quoi  qu'il  arrive. 

PINGEDÉ. 

Cliquet,  tu  me  tiens  maintenant  trop 
court  ;  laisse«moi  jeter  (  les  dés) ,  si  tu  (le) 
dois. 

CLIQUET. 

Jette,  en  hochant  devant  les  doigts ,  un 
hasard  par  ma  méchéance. 

PINGEDÉ. 

Mais  j'ai  huit  points  en  ma  chance  ;  c'est 
toutefois  mieux  que  hasard. 

CLIQUET. 

Certes,  tu  te  couvris  d'un  trois;  aux 
deux  autres  tu  eus  as  et  quatre. 

PINGEDÉ. 

Maintenant  laissez  treize  combattre  à  huit  : 
cela  ira  bientôt  où  ça  doit  aller. 

CLIQUET. 

Vraiment ,  honnis  soient  ces  doigts  qui 
sont  si  souvent  remués. 

PINCEDÉ. 

Dieu  !  un  de  plus  ,  et  j'aurais  bien  joué; 
je  n'eusse  pas  pris  sept. 

CLIQUET. 

A  cette  heure  ils  seraient  treize  pris,  s'ils 
voulaient  venir  à  nous. 

PINGEDÈ. 

Ah,  saint  Léonard!  sens  dessus  dessous, 
et  l'affaire  serait  faite. 

CLIQUET. 

Saint  Nicolas!  un  seul  de  moins.  En  voici 
huit,  ce  sont  mes  amis.  Puis-je  les  tous  tirer 
à  moi  ?  Il  y  a  ici  assez  belle  couvée. 

RASOIR. 

Pincedé ,  je  prends  ma  levée ,  que  vous 


1U0 


THÉÂTRE 


Que  vous  oruins  nie  promesisles  ; 
Et  moult  biou  (*n  couvent  mesistes 
Que  che  seroit  au  premier  gieu. 

PINCEDÉS. 

Hé!  c'as-tu  dit,  anemi  Dieu? 

Geste  levée  vaut  •€.  livres. 

Cuidas-tu  dont  que  je  fusse  ivres 

Quant  le  levée  te  promis? 

Ghe  fu  au  jeu  de  pairesis 

Quant  nous  jouerons  au  vin  croistre. 

RASOIRS. 

Pinchedé,  or  du  bien  escroistre! 
Je  ne  t'en  donroie  .ij.  œs. 

PINCEDÉS. 

Rasoir,  en  nest-chou  à  vo  ces? 

CLIKÈS. 

Oïl  voir,  clie  cuidiemes-nous. 

PINCEDÉS. 

Maie  leecliQ  en  aiés-vous 
D*ensi  nos  deniers  esciekicr! 

RASOIRS. 

De  canque  il  a  seur  l'eschckier 
Seras-tu  jà  moult  lost  seneuc. 

PINCEDÉS. 

Dont  m'en  porteras-tu  avœc  , 
Par  Toi  !  que  jà  n'en  aras  mains. 

RASOIRS. 

Lais-Ies. 

PINCEDÉS. 

Hais  tu ,  ostcs  tes  mains , 
Que  je  ne  le  cricve  les  iex. 

CAIGNÈS. 

Sire,  cist  resont  par  cavex; 
Oés  comme  il  fièrent  grans  caus. 

LI   TAVRENIERS. 

Que  c'est,  Pinchedé ,  ies-lu  faus? 
Lai-Ie  tost ,  et  tu  lui,  Rasoir; 
Si  vous  aies  andoi  seoir. 
Bien  sai  dont  li  affaires  vient; 
Mètre  seur  mi  vous  en  convient  : 
iS'e  vœil  pas  vers  vous  entreprendre. 

PINCEDÉS. 

Jou  l'otroi ,  sans  les  besans  prendre. 

RASOIRS. 

Et  jou ,  mais  moult  le  fac  pesans. 

LI  TAVRENIERS. 

Gliquet,  pren  trestous  ches  besans; 
Si  les  regetes  en  che  coffre. 


FRANÇAIS 

me  promites  taut6t  ;  et  vous  convîntes  très* 
bien  que  ce  serait  au  premier  jeu. 

PINGEDÉ. 

Eh  I  qu'asHu  dit ,  ennemi  de  Dieu  ?  Cette 
levée  vaut  cent  livres.  Pensais-tu  donc  que 
j'étais  ivre  quand  je  te  promis  la  levée  ?  Ce 
fut  au  jeu  de  pairesis  quand  nous  jouerons 
le  vin  à  crédit. 

RASOIR. 

Pincedé^  bon  succès!  je  ne  t'en  donne- 
rais pas  deux  œufs. 

PUfCEDÉ. 

Rasoir,  en  est-ce  à. votre  profit? 

CUQUET. 

Oui,  vraiment ,  nous  le  croyions. 

PINCEDÉ. 

Que  votre  joie  se  tourne  en  tristesse,  vous 
qui  nous  raflez  ainsi  nos  deniers! 

RASOIR. 

Tu  seras  bientôt  privé  de  tout  ce  qu'il  y  a 
sur  l'ochiquier. 

PINCEDÉ. 

Tu  m'emporteras  donc  avec,  par  (ma)  foi! 
Tu  n'auras  pas  moins. 

RASOIR. 

Laisse-les. 

PINCEDÉ. 

Mais  toi,  6te  tes  mains ,  que  je  ne  te  crève 
les  yeux. 

CAIGNET. 

Sire ,  ils  se  reprennent  par  les  chevenx  ; 
oyez  comme  ils  frappent  de  grands  coups. 

LE  TAVSRNIER. 

Qu'est-ce,  Piucedé,  es-tu  fou?  laisse-le 
vite,  toi  de  même.  Rasoir;  allez  tous  deux 
vous  asseoir.  Je  sais  bien  d'où  l'affaire  vient; 
il  vous  faut  vous  en  rapporter  à  moi  :  je  ne 
veux  pas  vous  faire  tort. 

PINCEDÉ. 

Je  l'octroie,  sans  prendre  les  besans» 

RASOIR. 

Moi  aussi,  mais  fort  à  contre-cœur. 

LE  TAVERNIER. 

Cliquet,  prends  tous  ces  besans,  et  rejette- 
les  dans  ce  coffre. 


AU   UOYEN-AGE. 


197 


CLIKÈS. 

Jà  o*en  ares  mains  que  vo  oiïre  ; 
Vés-les  chi  tous,  je  n'i  voi  el. 

LI  TAYRENIfiRS. 

Par  foi  !  or  sommes-nous  yevei  ; 
Gomme  devant  resoit  communs  : 
Or  en  prengne  se  part  chascuns; 
Que  doit  que  vous  tant  atendés? 

RASOIRS. 

Ostes,  «j.  petit  entendes: 
Nous  sommes  auques  travilliet, 
S'avommes  toute  nuit  veilliet  ; 
Bien  partirommes  comme  ami , 
Mais  nous  arons  anchois  dormi. 

U  SENESCAUS. 

Ahil  Apolin  et  Mahom  ! 
Cbe  m'iert  ore  en  avision 
Del  grant  trésor  le  roy  méismes , 
Que  ne  pooit  estre  rescous  ; 
Ains  fondoil  le  terre  desous. 
Si  s'en  aloit  droit  en  abisme. 
N'iereiiés  si  Tarai  véu. 

LI  SENESCAUS  au  roi. 

A!  roys,  com  il  t'est  meskén! 
Hout  est  Taus  qui  ne  te  conseille. 
Lieve  sus ,  roys  desconfortés, 
Car  tes  trésors  est  emportés. 

LI   ROIS. 

Qu'est-chou»  par  Mahom!  Qui  m'esveille? 
Senescaly  qu'est-cheque  tu  dis? 

LI   SENESCAUS. 

Roys  j  tu  ies  povres  et  mendis  ; 
Mais  ne  le  dois  nnllieu  requerre, 
Quant  le  grigneur  avoir  qui  fust 
Commandas  .j.  homme  de  fust: 
Vés-le  là  où  il  gist  à  terre . 

u  ROIS. 

Seoescal ,  as-me-tu  dit  voir, 
Que  j'aie  perdu  mon  avoir? 
Cbe  m'a  fait  U  vilains  kenus, 
Qui  Tautr'ier  me  vint  sarmonner; 
Fai-le  devant  moi  amener, 
Car  ses  juisses  est  venus. 

LI  SENESCAUS. 

0  lu  ,  Durant  li  charteriers , 
Vit  encore  tes  charteriers? 
l'i  rois  a  talent  qui  le  voie. 

DURAfiS. 

Oil.  Chà,  vilains,  à  vo  honte  , 
Je  vous  ferai  ancui,  sans  conte , 


CLIQUET. 

Vous  n'en  aurez  pas  moins  que  je  vous 
offre;  les  voici  tous,  je  n'y  vois  autre  chose. 

LE  TAVERNIER. 

Par  (ma)  foi  !  maintenant  nous  sommes 
tous  égaux;  comme  auparavant  qu'il  (l'ar- 
genl)  soit  commun  :  que  chacun  en  prenne 
sa  part;  pourquoi  attendez-vous  tant? 

RA60IR. 

Hôte ,  entendez  un  peu  :  nous  sommes 
quelque  peu  fatigués,  nous  avons  veillé 
toute  la  nuit;  nous  partagerons  bien  comme 
amis,  mais  nous  dormirpns  auparavant. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Ahi!  Apollon  et  Mahomet!  je  révais  en 
cet  instant  au  trésor  du  roi  lui-même,  qu'il 
ne  pouvait  être  sauvé  ;  au  contraire  la  terre 
s'enfonçait  dessous,  et  il  s'en  allait  droit 
dans  l'abime.  Je  ne  serai  content  que  lors- 
que je  l'aurai  vu. 

(Au  roi.) 

Ah  !  roi,  comme  il  t'est  mésarrivé  !  il  est 
bien  félon  celui  qui  ne  te  conseille.  Lève- 
toi,  roi  malheureux,  car  ton  trésor  est  em- 
porté. 

LE  ROI. 

Qu'est-ce,  par  Mahomet!  Qui  m'éveille? 
Sénéchal,  qu'est-ce  que  tu  dis? 

LE    SÉNÉCHAL. 

Roi,  tu  es  pauvre  et  réduit  à  la  mendicité  ; 
mais  tu  ne  dois  t'en  prendre  à  personne , 
depuis  que  tu  as  confié  le  plus  grand  avoir 
qui  fût  à  la  garde  d'un  homme  de  bois  :  le 
voilà  qui  gît  par  terre. 

LE  ROI. 

Sénéchal ,  m'as-tu  dit  vrai,  que  >ai  perdu 
mon  trésor?  Ce  vilain  chenu,  qui  l'autre  jour 
me  vint  sermonner,  en  estl'aulenr;  fais-le 
amener  devant  moi,,  car  (l'heure  de)  son  ju- 
gement est  arrivée. 

LE   SÉNÉCHAL. 

O  toi ,  Durand  le  geôlier,  ton  prisonnier 
vit-il  encore?  le  roi  a  le  désir  de  le  voir. 

DURAND. 

Oui.  Çà,  vilain,  à  voire  honte,  je  vous 
ferai  aujourd'hui ,  sans  mcnlir,  passer  irois 
pas  de  mauvais  chemin.  Roi,  le  voici  ;  qu'à 


f98 


THÉÂTRE 


Passer  .iij.  pas  de  maie  voie. 
Bois ,  vés*le  chi  ;  jà  Dien  ne  plache 
Caatres  de  moi  justiche  en  fâche  ! 
Je  le  te  pri  en  gueiredon. 

LI  ROIS. 

Vilains ,  chi  n  maivais  restor 
De  toi  contre  mon  grant  trésor. 
Moût  m'as  chier  vendu  ton  sermon. 
Tes  Diex  ne  te  puet  mais  tenser. 
Durant ,  or  del  bien  pourpenser 
Cruel  mort  à  sen  cor  destruire. 

DURANS. 

Sire,  liés  sui  c'on  le  me  livre  : 

Je  le  ferai  en  morant  vivre 

Deus  jours ,  anchois  que  il  parmuire. 

LI  PREUDOH. 

A!  rois,  c*or  ne  Y  tien  en  despit , 
Car  me  donnes  hui  mais  respit, 
G'on  ne  m'ochie,  ne  travant. 
Encore  est  Diex  là  où  il  seut , 
Qui  bien  me  secourra,  s'il  veut. 
•T.  jour  de  rcspit  .c.  mars  vaut  *; 
Mainte  guerre  en  est  mise  à  pais. 

LI   ROIS. 

Quecaut?  Durant ,  laisse^le  hui  mais, 
Et  le  matin  le  me  ramaine. 

DURANS. 

Arrière,  vilain,  au  lien! 
Si  fussent  ore  crestien 
Entré  en  peneuse  semaine  ! 

LI  PREUnOM. 

Sains  Nicolais,  bons  éurés, 
A  cest  besoing  me  secoures  ; 
Car  venus  sui  à  le  parsonne. 
Se  le  forche  ont  mi  anemi. 
Au  besoing,  voit-on  son  ami  **. 

*  Un  jonr  de  rctpîl  c  loiu  Tant. 

(Proverbes  de  Fraunce ,  manuscrit  du  Coq)U8 
Chrîslî  Collège ,  Cambridge ,  n»  450,  p.  260, 
ligne  27.) 

Cd  jor  de  respii  cent  sois  raot. 

(La  Jtoman  du  Renart ,  édition  de  MéoB,  t.  II, 
p.  234,  ▼.  15930.) 

**  MeÎDi  booine  Tcst  mud  pain  qnere 

SofTraitoaa  par  la  iere. 
Ne  li  dvrrei  granni  doiin  ; 
S'il  Teii  aoan  ami , 


FRANÇAIS 

Dieu  ne  plaise  qu'un  antre  que  moi  en  fasse 
justice!  Je  te  prie,  accorde-moi  ceci  comme 
récompense. 

LE  ROI. 

Vilain ,  il  y  a  ici  mauvais  recours  de  toi 
contre  mon  grand  trésor.  Ta  m'as  vendu 
bien  cher  ton  sermon.  Ton  Ueu  ne  te  peut 
plus  défendre.  Durand,  maintenant  ima- 
gine une  cruelle  mort  pour  détmire  son 
corps. 

DURAND. 

Sire,  je  sais  joyeux  qu*on  me  le  livre  :  je 
le  ferai  vivre  deux  jours  en  mourant  »  avant 
qu'il  n'expire. 

LE  prud'homme. 

Ah!  roi,  ne  t'en  fâche  pas,  mais  donne-moi 
aujourd'hui  encore  du  répit  (et  défends) 
qu'on  ne  me  tue  ni  qu'on  ne  me  tourmente. 
Dieu  est  encore  là  où  il  a  coutume  (d'être)  ; 
il  me  secourra  bien,  s'il  veut.  Un  jour  de  ré- 
pit vaut  cent  marcs  ;  mainte  guerre  en  a  été 
changée  en  paix. 

LE  ROI. 

Qu'importe?  Durand,  laisse- le  encore 
aujourd'hui ,  et  ramène-le-moi  le  matin. 

DURAND. 

Arrière  , vilain ,  à  l'altache!  (Je  voudrais 
que)  les  chrétiens  fussent  maintenant  entrés 
en  pénible  semaine. 

LE  prud'homme. 

Bienheureux  sahit  Nicolas ,  secoarei-inoi 
dans  cette  extrémité  ;  car  je  suis  vena  à  la 
fin,  si  mes  ennemis  ont  la  force.  Dans  la  né- 
cessité, on  voit  quel  est  l'ami.  Sire,  secourez 
donc  votre  homme ,  sur  qui  ce  roi  païen 


SemprcB  morreit  pur  li 

Soun  cors  à  baundonn  •. 

Al  bofoiog  Teit  roni  ki  eat  amia, 

Ce  dût  liFilmns. 

[Les  Proverbes  del  Filain,  manuscrit  Digby,  Bi- 
bliothèque Bodicienne,  no86,  folio  148  i-ecto, 
col.  1,  T.  25.) 

Tex  eacondiat  son  pain 
A  son  frère  germain, 
Ne  li  donne  granl  don  ; 
S'il  Tenoit  ton  anni , 
Semprca  metroit  por  lui 


AU  MOYBN-AGB. 

Sire,  doat  secoures  vostre  home, 
Senr  coi  cbis  rois  paiens  s'avive  ; 
Ne  veut  souffrir  que  je  plus  vive. 
A  le  matin  est  mis  mes  termes^ 
Se  ii  trésors  n'est  raportés. 
Sire,  che  dotant  confortés 
Qui  s'ochist  en  plonrs  et  en  larmes. 

nURANS. 

Par  Dieu  !  vilains,  or  i  parra 
Ancui ,  quant  il  vous  convenra 
Aprendre  .j.  mestier  si  peneus. 
Peu  pris  vo  Dieu  et  vo  apel , 
Je  vous  Terai  jà  .j.  capel 
D'une  corde  plaine  de  neus. 

U  PREUDOll. 

Sains  Nicolais,  le  tien  secours; 
Car  chis  termines  est  moult  cours 
Que  chis  anemis  me  promet. 
Sains  Nicolais ,  car  me  regarde  ; 
Je  me  sui  mis  en  vostre  garde , 
Où  nule  chose  ne  manmet. 

Ll  ANGELES. 

Diva!  bians  crestiens,  tais- te,  ne  pleure  : 

De  che  dont  ies  desous  seras  deseure  ; 

Prie  saint  Nicolai  qu'il  te  sekeure , 

Et  il  te  secourra  en  petit  d'eure  ; 

Tous  jours  Ii  prie  ensi ,  et  Diex  te  secourra, 

Qui  son  home  jà  ne  faurra  ; 
Sneflre  bardiement  te  mesestancbe, 
S'aies  saint  Kicolai  en  ramembranche  : 
Me  te  convient  avoir  nule  doutanche, 
Sains  Nicolais  pourcache  te  delivranche; 
Se  tu  l'as  bien  servi  de  si  à  ore. 


199 


Son  con  en  abandon. 

An  beaoiog  voit -on  ion  ami. 

Ce  dist  Ii  Filains. 

{Les  Prcverhes  du  Vilain,  manuicril  de  la  Biblio- 
thèque de  TA  menai ,  belles-lettres  françaises, 
in-folio,  n*  175,  folio  277  rerso,  col.  1,  cou- 
plet 144.) 

Al  beioaf  Toît  l'on  ton  ami. 
(UBamant de  Brut,  ▼.  55S5.  —  T.  I,  p.  259.) 

A  besoigne  veit  «pii  ami  eit. 
{Proverbes  de  Fraunce,  manuscrit   du  Corpus 
Christi  Collège,  Cambridge,  p.  253,  ligne  14.) 

Aa  beaoÎBf  Toit-on  l'ami, 
Pieçà  qvc  e'eat  recordé. 

(Chanson  de  Gillebert  de  BemeTÎlic,  manuscrit 


s'acharne  ;  il  ne  veut  pas  souffrir  que  je  vive 
davantage.  Le  terme  de  mon  existence  est 
fixé  au  matin ,  si  le  trésor  n'est  rapporté. 
Sire,  consolez  ce  malheureux  qui  se  tue  à 
force  de  pleurs  et  de  larmes. 


nURAND. 

Par  Dieu!  vilain,  il  y.  paraîtra  aujourd'hui, 
quand  il  vous  faudra  apprendre  un  métier 
aussi  pénible.  Je  prise  peu  votre  Dieu  et  vo- 
tre prière,  je  vous  ferai  bientôt  un  chapeau 
d'une  corde  pleine  de  nœuds. 

LE  PEUD'hOMIIE. 

Saint  Nicolas,  secours-moi  ;  car  le  terme 
que  me  promet  ce  démon  est  très-court. 
Saint  Nicolas,  regarde-moi  ;  je  me  suis  mis 
en  voire  garde ,  où  rien  ne  périclite. 


l'ange. 
Holà  \  beau  chrétien ,  tais-toi ,  ne  pleure 
pas  :  tu  surmonteras  ce  qui  t'accable;  prie 
saint  Nicolas  qu'il  te  secoure ,  et  il  te  se- 
courra en  peu  detemps;  prie-le  toujours  ainsi, 
et  Dieu ,  qui  ne  manque  jamais  à  son  servi- 
teur, te  secourra  ;  souflre  courageusement  ta 
tribulation,  et  aie  toujours  saint  Nicolas  eu 
mémoire  :  il  ne  te  faut  avoir  aucune  crainte, 
saint  Nicolas  s'occupe  de  ta  délivrance  ;  si 
tu  l'as  bien  servi  jusqu'à  présent,  ne  tedé- 


de  TArsenal,  in-folio,  belles-lettres  françaises, 
no63,  p.  153,  col.  1.) 

An  beaoing  Toit-on  Mn  ami. 
( Ze  Romandw  Renart,  t.  III,  p.  82,  t.SOSIS.) 

Pais  qae  hou  est  entreprit 

El  par  force  lies  et  pris. 

Bien  pnel  l'en  veoir  an  betoing 

Qni  l'aime  et  qni  de  Ini  a  aoing. 

{idem,  t.  Il,  p.  76,  T.  11631.) 

Son  ami  pnet-on  an  besoin 
Emaier,  ce  Mni-on  retraire. 

(  La  CompUiinU  et  le  Jeu  de  Pierre  de  la  Broce, 
édition  de  M.  Jubinal,  p.  34.) 


200  tuAatre 

Ne  le  lecroirc  mie  mais  serf  encore, 

Onquesdc  cesie  plaie  ne  te  ressore: 

Qui  poar  Dieu  se  traveille  »  bien  li  reslore. 

s.  NIGHOLAIS. 

Mauraitéour,  Dieu  anemi , 
Or  sus  I  trop  i  avés  dormi  ; 
Pendu  estes»  sans  nul  restor. 
Mar  i  emblastes  le  trésor. 
Et  l'ostes  mal  Ta  couveillié. 

PINCEDÉS. 

(^u'est-chou  qui  nous  a  esvillié  ? 
Diex  !  con  je  dormoie  ore  for[t]! 

s.  NIGHOLAIS. 

Fil  à  putain,  tout  estes  mort; 
Or  Teure  sont  les  fourques  faites. 
Car  les  vies  avés  fourfaites. 
Se  vous  mon  conseil  ne  créés. 

PMCBDéS. 

Preudom  qui  nous  as  efTréés, 
Qui  les,  qui  tel  paour  nous  fais? 

s.   NICHOLAIS. 

Vassal ,  je  sui  sains  Nicolais , 
Qui  les  desconseilliés  r*avoie. 
Remetés-vous  tout  à  le  voie  ; 
Reportés  le  trésor  le  roy. 
Moût  par  féistes  grant  desroi. 
Quant  Tosastes  onques  penser. 
Bien  déust  le  trésor  tenser 
L'image  qui  estoit  sus  mise  : 
Gardes  tost  qu'ele  i  soit  remise , 
Que  remis  i  soit  li  trésors, 
Si  chiers  que  vous  avés  vos  cors , 
Et  metés  Tymage  deseure. 
Je  m'en  vois ,  sans  nule  demeure. 

Per  iignum  sancte  cruchefis  ! 

Cliquet,  que  vous  est-il  avis  ? 

Et  vous ,  qu'en  dites-vous.  Rasoir? 

RASOIRS. 

Pour  moi ,  sanle  que  disl  voir 

U  preudom;  moult  m'en  est  à  ente  *. 

*  N'a  koBe  m  poiinDt  de  ci  Oriente, 

Se  tex  geiu  le  haoît,  ne  péofi  ef tre  d  ente, 

(  La  Chanson  des  Saxons»  manuscrit  de  l'Arsenal, 
belles-lettres  françaises,  n*  175,  in-folio,  folio 
934  rerso,  col.  2,  ▼.  14.) 

Le  root  ente  serait-il  de  la  famille  d*enté,  que 
nous  aTons  déjà  ru  page  100?  A  ce  propos,  nous 


FEANÇAIS 

clare  pas  encore  serf,  ne  te  sèche  jamais  de 
cette  pluie  :  celui  qui  soafTre  pour  Dieu,  il 
l'en  récompense  bien. 

SAOrr  NICOLAS. 

Malfaitenrs,  ennemis  de  Dieu,  allons! 
vous  avez  trop  dormi;  vous  êtes  pendus  sans 
aucune  ressource.  Vous  eûtes  tort  de  voler 
le  trésor,  et  l'hôte  a  mal  agi  en  le  récelant. 

PinCBDÉ. 

Qui  est-ce  qui  nous  a  éveillés?  Dieo!  comme 
à  cette  heure  je  dormais  lurofondément  ! 

SAIIIT  NICOLAS. 

Fils  de  p ,  vous  êtes  tous  morts;  a 

cette  heure  les  fourches  sont  faites,  car  vous 
avez  forfait  votre  vie,  si  vous  ne  croyez  mon 
conseil. 

pincbdA. 

Prud'homme  qui  nous  a  effrayés ,  qiti  es- 
tu  ,  toi  qui  nous  fais  telle  peur? 

SAINT  NICOLAS. 

Vassal ,  je  suis  saint  Nicolas  qui  remet 
dans  la  voie  les  égarés.  Remettez-vous  tous 
en  chemin  ;  rapportez  le  trésor  du  roi.  Vous 
fîtes  très-grande  folie  quand  vous  osâtes  ja- 
mais penser  à  le  prendre.  Limage  qui  était 
placée  sur  le  trésor  aurait  bien  dû  le  proté- 
ger :  ayez  soin  qu'elle  y  soit  remise  aussitôt , 
ainsi  que  le  trésor,  si  vous  tenez  à  vos  corps, 
et  mettez  l'image  dessus.  Je  m'en  vais,  sans 
aucun  retard. 


PINCBDÉ. 

Par  le  signe  du  saint  crucifix  !  Cliquet , 
qu'en  pensez-vous?  et  vous,  qu'en  dites- 
vous.  Rasoir? 

RASOIR. 

Quant  à  moi,  il  semble  que  le  prud'hom- 
me dise  vrai  ;  j'en  suis  en  grande  frayeur. 

reTtendrons  sur  ce  mot,  que  nous  aurions  du  expli- 
quer. Enté»  auÎTa^t  nous ,  serait  le  synonyme  de 
farcis  épilhéte  que  l*on  donnait  k  certaines  piières 
au  tente  desquelles  on  igoutait  beaucoup  de  déve- 
loppemens.  M.  1*abbc  de  la  Bouderie,  dans  sa  dis- 
serta lion  sur  le  Kyrie  Etryson ,  inséré  au  Journal 
des  Paroisses,  et  imprime  à  part  (Paris,  1 831 ,  in-8*» 
p.  10),  donne  des  exemples  de  kyrie  farcis,  C'esi 


AU  HOTBIf-AGE. 


201 


CUKÈS. 

Et  vis  m'est  grant  dolour  en  sente  ; 
Aine  mais  homme  tant  ne  cremi. 

U  OSTBS. 

Segneiir,  je  n'en  trai  nient  à  mi^ 
Se  TOUS  avés  fait  desraison  ; 
Mais  widiés-me  tost  me  maison , 
Car  n'ai  cure  de  tel  gaaing. 

PllfCEDÉS. 

Ostes ,  j&  fustes-YOus  compaing, 
Puis  que  che  vient  au  dire  voir  ; 
Et  du  pechié  et  del  avoir 
Devés  avoir  droite  parchon. 

u  TAVRBNIERS. 

Or  hors  fil  à  putain ,  glouton  ! 
Volés-me  vous  blasme  acueillir? 
Oaingnet,  va-t'en  escot  cueillir. 
Puis  les  met  hors  de  mon  ostcl. 

CAIGNÈS. 

Or  chà ,  Cliquet ,  il  n'i  a  el  ; 
Delivrës-vous  de  ceste  cape. 
Jà  n'iert  sans  noise  ne  sans  frape , 
Hom  que  si  faite  gent  rechet. 

CLOLÈS. 

Quans  deniers  doi-jou  ? 

CAIGMÈS. 

.X.  et  set: 
.V.  du  vin,  et  .xij.  du  prest. 
Où  Pinchedés  et  Rasoirs  est? 
Or  laisse  te  cape  pour  toust, 

CLIKÈS. 

Gaignet»  tu  te  fais  moult  estont. 

CAIGNÈS. 

Pour  coi  ?  en  ai-je  bien  conté  ? 
Encor  te  fai-je  grant  bonté 
Se  je  daigne  te  cape  atraire. 

CLIKÈS. 

De  gage  prendre  et  de  mestraire 
N'a  ten  pareil  jusques  au  Dan. 

CAIGNÈS. 

Or  poés  aler  au  lagan. 

PIKCEDÈS. 

Segneur,  or  est  pis  qne  devant. 
Anemis  nous  va  enchantant , 


donc  dans  ce  sens  que  l*ou  doit  entendre  le  mot 
enté  du  pa8sa§:e  suivant  : 

Ifnat  mot  ont  dit  d  amonrs  enti^ 
(Du  ciert  qui  /u  repus  derrière  Vf  serin,  v.  23. 


CUQUBT. 

U  m'est  avis  que  j'en  sens  grande  dou- 
leur ;  je  ne  craigois  jamais  homme  autant. 

l'hôte. 

Seigneurs»  je  n'en  prends  rien  sur  moi,  si 
vous  avez  commis  quelque  méfait  ;  mais  vi- 
dez-moi vite  ma  maison ,  car  je  n'ai  cure  de 
tel  gain. 

PINCEBÉ. 

Hôte,  vous  ffttes  (notre)  complice,  puisque 
le  temps  vient  de  dire  la  vérité  ;  et  vous  de- 
vez avoir  une  part  égale  du  péché  et  de  l'a- 
voir. 

LE  TAVERfllER. 

Hors  (d'ici),  fils  de  p , gloutons  !  Vou- 
lez-vous me  couvrir  de  blâme?  Gaignet ,  va- 
t'en  recevoir  l'écot ,  puis  mets-les  hors  de 
ma  maison. 

CAIGNET. 

Orçà,  Cliquet,  il  n'y  a  pas  à  dire;  dé- 
barrassez-vous de  cette  cape.  Homme  qui 
reçoit  gens  pareils  à  vous  ne  sera  jamais 
sans  bruit  ni  sans  coups. 

CUQUET. 

Combien  de  deniers  dois-je  ? 

GAIGNET. 

Dix-sept  :  cinq  du  vin ,  et  douze  du  prêt. 
Où  sont  Pîncedé  et  Rasoir?  A  cette  heure 
laisse  ta  cape  pour  (le)  tout. 

CLIQUET. 

Caignet ,  tu  te  fais  bien  querelleur. 

GAIGNET. 

Pourquoi?  ai-je  bien  compté?  Encore  te 
montré-je  grande  bonté  si  je  daigne  (le)  tirer 
ta  cape. 

CUQUET. 

Pour  prendre  gage  et  tirer  à  fausse  me- 
sure, il  n'y  a  ton  pareil  jusqu'au  han'', 

GAIGNET. 

Maintenant ,  vous  pouvez  aller  où  vous 
voudrez. 

PINCEDÉ. 

Seigneurs  ,  maintenant  c'est  pis  qu'aupa- 
ravant. Le  diable  nous  attrape  et  pense  nous 

Nouveau  Reeueil  de  Fabliaux  it  Contes,  fvkv 
Méon.  Paris,   1823,  în-8s  1. 1,  p.  166.) 

*  Nous  ne  comprenons  pas  ce  mol,  que  Ton  a 
déjà  TU  dans  la  note  de  la  page  98,  col.  1. 


202  THÉÂTRE 

Qui  nous  cuide  faire  hooDir. 
Avoirs  puet  aler  et  veoir; 
Mais  son  non  escille  et  deffaii. 
Nous  ne  serons  jamais  refait. 
Honnis  smt  ore  tes  marchiés! 

RASOIRS. 

Tenës,  Pincbedé,  rencarchiés  ; 
Tu  l'aportas,  remporte  Tent. 

CLIKÈS. 

Ancui  verras  l'oste  dolent; 
Il  a  pis  conté  qu'il  ne  cuide , 
Car  ses  sas  a  fait  une  wide. 

PINGEDÉS. 

Segneur,  or  créés  m'estoutie  ; 
Prengne  chascuns  une  pugnie 
De  ches  besans  :  jà  ni  parroit. 

CLIKÈS. 

Tais-te,  faus;  il  nous  mesquerroit  ; 
S'en  porriemes  estre  repris. 

'rasoirs. 
Met-le  chi,  car  chi  fu-il  pris  ; 
Si  remet  l'ymage  deseure. 

PllfCEBÉS. 

Or  jus!  maloite  soit  li  eure 
Que  je  vous  encarqui  anuit  ! 

CLIKÈS. 

Pincbedé,  or  ne  vous  anuit, 
Mais  créés  si  foi  con  je  sui  : 
Que  chascuns  voit  huimais  par  lui , 
Li  quels  que  soit  iert  euereus. 

PIMCEDÉS. 

Soit  !  certes. 

rasoirs. 

Soit,  si  m'ait  Dieusl 
Car  jamais  biens  ne  nous  querroit. 
J'ai  espiié  une  paroit  * 
Que  j'arai  jà  moût  tost  crosée , 
Pour  le  ware  d'une' espousée 
Qu'est  en  une  huche  de  caisne. 

CLIKÈS. 

Segneur,  et  je  m'en  vois  à  Fraisne  ** 
Un  petit  de  la  gavereie  ; 
Se  je  puis  faire  me  qoarele, 
Li  maires  i  ara  damage. 

*  Voyez ,  sur  ce  mot ,  une  note  curieuse  dans  le 
volume  II,  p,  401,  de  VOrlmuio/urioto,  édition  de 
Paniz7J. 


FRANÇAIS 

faire  honnir.  Avoir  peut  aller  et  venir;  mais 
son  nom  cause  du  malheur  ou  la  mort.  Nous 
ne  réparerons  jamais  cette  perte.  A  cette 
heure  honni  soit  ton  marché! 

RASOIR. 

Tenez ,  Pincedé ,  rechargez  ;  tu  rap|x>r' 
tas,  remporte-le. 

CUQUET. 

Aujourd'hui  tu  verras  l'hAte  chagrin  ;  il  a 
compté  plus  mal  qti'il  ue  croit,  car  son  sac 
a  fait  une  trouée. 

PINCEDÉ. 

Seigneurs,  croyez  ma  hardiesse  ;  que  cha- 
cun prenne  une  poignée  de  ces  besans:  il  n*y 
paraîtra  pas. 

CUQUET. 

Tais-toi ,  félon  ;  il  nous  mésadviendrait  ; 
nous  pourrions  en  être  punis. 

RASOIR. 

Mets4e  ici ,  car  ici  fut-il  pris  ;  et  remets 
l'image  dessus. 

PINCEDÉ. 

En  bas  I  maudite  soit  l'heure  à  laquelle  je 
vous  chargeai  aujourd'htii! 

CUQUET. 

Pincedé ,  que  cela  ne  vous  ennuie  pas  , 
mais  croyez  un  fou  comme  je  le  suis  :  que 
chacun  aille  désormais  seul ,  l'un  ou  l'au- 
tre sera  heureux. 

PINCEDÉ. 

Soit  !  certes. 

RASOm. 

Soit,  et  que  Dieu  m'aide  I  car  jamais  le 
bien  ne  nous  chercherait.  J*ai  épié  une  pa- 
roi que  j'aurai  bientôt  creusée ,  pour  le 
trousseau  d'une  mariée  qtii  est  en  une  huche 
de  chêne. 

CUQUET. 

Seigneurs,  et  (moi)  je  m'en  vais  à  Fraisne* 

Si  je  puis  faire  occasionner  une 

querelle,  le  maire  y  aura  dommage. 


*  Probablement  Fresncs-lès-Moniaiubaii ,  dépar- 
tement du  Pas-de-Calais ,  arrondissemeiit  d'Arras , 
canton  de  Vitry. 


AU  MOTBIf-AGS. 


203 


PIHCEDÉS. 

Rasoir,  li  mairesse  est  rooult  sage: 

Si  te  connistra  au  passer. 

Ne  me  vœil  pas  si  lonc  lasser. 

Chi  près  jusqu'à  une  ruée. 

Ai  espiet  une  buée 

Que  j'aiderai  à  rechinchier  *. 

RASOIRS. 

Pinchedé,  or  du  bien  pinchier. 

PINCEDÉS. 

Diex  nous  raoïaint  à  plus  d'avoir! 

RASOIRS. 

Adieu,  Cliquet. 

CLIKÈS. 

Adieu ,  Rasoir. 

U  ROIS. 

A!  Mahom  a  bien  advenis 
Ghe  qu'en  donnant  m'iert  ore  avis , 
Et  Tervagan  à  bien  Tespele. 
Tout  faisoie  ore  à  moi  venir 
Mes  haus  barons  pour  court  tenir, 
S'avoie  couronne  nouvele. 
Senescal ,  dors-tu  ou  tu  veilles? 

LI  SENESCACS. 

Sire,  anchois  songoie  merveilles; 
A  bien  me  soit-il  despondu  I 
Moût  iere  en  dormant  confortés. 
Car  li  trésors  iert  ra portés, 
Et  li  laron  ierent  pendu. 

u  ROJS. 

Ha!  senescal ,  gardes-i  viaus? 

LI   SENESCAUS. 

Sire,  mes  songes  est  espiaus, 
Car  li  trésors  est  revenus 
Plus  grans  que  il  ne  fust  emblés  : 
Ghe  m'est  avis  qu'il  est  doublés , 
Et  li  sains  Nicolais  gist  sus. 

u  ROIS. 

Senescal ,  gabes-me  tu  donques? 

u  SENESCAUS. 

Rois ,  si  grans  trésors  ne  fu  onques  : 

lia  passé  FOctevien"; 

Tant  n'en  ot  César  ni  Eracles. 


*  Ne  serait-ce  pas  de  ce  root  que  viendrait  requtn' 
quer? 

**  Voyez,  sut*  les  trésors  d'OctaTten,  une  htstoii-e 
»iiiga)îère  qui  se  trouTe  dans  IFiliieimt  Malmesbu'- 


PfNCBBÉ. 

Rasoir,  sa  femme  est  très-fine  :  elle  le  re- 
connaîtra au  passage.  Je  ne  veux  pas  me 
lasser  (en  allant)  si  loin.  Près  d*ici ,  à  une 
longueur  de  rue ,  j'ai  épié  une  lessive  que 
j'aiderai  à  faire. 

RASOIR. 

Pincedé,  maintenant  il s'agilde  bien  pincer. 

PINCEDÉ. 

Que  Dieu  nous  ramène  avec  plus  d'avoirl 

RASOIR. 

Adieu,  Cliquet. 

CUQUET. 

Adieu ,  Rasoir. 

LE  ROI. 

Ah!  Mahomet  a  bien  tourné  ce  qui  tan- 
tôt m'était  annoncé  dans  mon  sommeil ,  et 
Tervagan  le  réalise  en  bien.  Tout  à  l'heure 
je  faisais  venir  à  moi  mes  hauts  barons  pour 
tenir  cour,  et  j'avais  couronne  nouvelle.  Sé- 
néchal ,  dors-tu  ou  veilles-tu? 

LE  SÉNÉCHAL. 

Sire ,  au  contraire,  je  révais  merveilles; 
puissent-elles  arriver  à  bien  !  J'étais  dans 
mon  sommeil  bien  consolé ,  car  le  trésor 
était  rapporté  et  les  larrons  pendus. 

LE  ROI. 

Ah  !  sénéchal ,  regardes-y,  veux-tu  ? 

LE  SÉNÉCHAL. 

Sire,  mon  songe  est  réalisé ,  car  le  trésor 
est  revenu  plus  grand  qu'il  ne  fut  volé  :  il 
m'est  avis  qu'il  est  doublé,  et  le  saint  Nicolas 
glt  dessus. 

LE  ROI. 

Sénéchal ,  te  moques-tu  donc  de  moi  ? 

LE   SÉNÉCHAL. 

Roi,  il  ne  fut  jamais  de  si  grand  trésor  :  il 
surpasse  celui  d'Octavien  ;  ni  César  ni  Héra- 
clius  n'en  eurent  autant. 


riensis  de  Gestis  Regum  Jnglorum^  Lib,  II  {Rerum 
anglicarum  Scriptores  post  Bedam  prœcipui,  éd. 
H.  SaTile,  p.  66,  lii^.  38);  et  dans  Flores  hisioria^ 
rum  per  Matiheeum  ff^eslmonastertensem  coUecti, 
édît.deieOl,  p.  197. 


ao4 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


Ll  ROM. 

Osles,  comme  est  grans  chis  miracles! 
Mes  tost  pour  le  creslien. 

U   SBRSSCAUS. 

Durant,  met  le  preadome  hors. 
Il  n'a  mais  garde  de  ton  cors, 
QucYaurroit  ore  H  chelers? 

DCRANS. 

Or  chà,  vilains!  mont  par  fui  faus 
Qui  ne  vous  pendi  par  les  pans , 
Et  saquai  les  dens  maisselers. 

LI   SENESGAUS. 

Rois ,  vés-le chi,  je  le  t'amain; 
En  ton  plaisir  et  en  ta  main 
Est,  ou  del  morir,  ou  del  vivre. 

LI    PREUnOM. 

Sains  Micolais ,  en  cui  je  croi, 
Ne  de  toi  servir  ne  recroi , 
Garis  hui  mon  cors  et  délivre; 
Pren  hui  de  ton  home  conroi  ; 
Atempre  Tire  de  chel  roi 
Qui  mon  cors  promet  à  deffaire  : 
Tant  par  est  seur  moi  engramis  ! 

U  ROIS. 

Or  me  di ,  crestiens  amis , 
Crois-tu  dont  qu'il  le  péust  faire  ? 
Grois-tuqu'i  me  puisl  desloier? 
Crois-tu  qu'il  me  puist  renvoier 
Mon  trésor?  En  ies-tu  sL  fers? 

Ll  PREDDOM. 

A!  rois ,  pour  coi  ne  seroil  kieles? 

11  consilla  les  âîj.  pucheles  ; 

Si  resuscita  les  .iij.  clers. 

Je  croi  bien  qu'il  te  puist  venquir. 

Et  faire  te  loi  relenquîr, 

Dont  te  dois  estre  à  faus  tenus. 

En  lui  sont  tout  bien  semenchié . 

Ll   ROIS. 

Preudoin,  il  a  bien  commenchié , 
Car  mes  trésors  est  revenus. 
Assés  sont  li  miracle  apert , 
Puis  qu*i  fait  avoir  cbe  c'on  pert  ; 
Mais  je  n'en  créisse  nului. 
Senescaus,  que  vaurroitmentirs? 
En  lui  est  mes  cuers  si  entirs , 
Que  jamais  ne  querrai  autrui. 

Ll  SENESCAUS. 

Certes,  rois,  parler  n'en  osoio  ; 
Mais  en  mon  cner  moult  vous  cosoie 


LE   ROI. 

Otbon ,  combien  ce  miracle  est  grand  ! 
Allez  vite  chercher  le  chrétien. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Durand  ,  mets  le  prud'homme  dehors. 
Il  n'a  plus  rien  à  craindre  de  ton  corps, 
pourquoi  maintenant  le  cacher? 

DURAND. 

Or  çà,  vilain!  j'eus  grand  tort  de  ne  pas 
vous  pondre  par  les  pouces,  et  de  ne  pas  vous 
arracher  les  dents  molaires. 

LE    SÉNÉCHAL. 

Roi ,  le  voici ,  je  te  l'amène  ;  il  est  a  ton 
(bon)  plaisir  et  sous  ta  main  :  tu  peux  le  faire 
mourir  ou  le  laisser  vivre.  * 

LE  prud'homme. 
Saint  Nicolas,  en  qui  je  crois,  et  que  je  ne 
cesse  de  servir,  garantis  aujourd'hui  ei  dé- 
livre mon  corps  ;  prends  aujourd'hui  soin  de 
ton  homme  ;  calme  la  colère  de  ce  roi  qui  se 
propose  de  détruire  mon  corps  :  tant  il  est 
courroucé  contre  moi  ! 

LE  ROI. 

Dis-moi ,  ami  chrétien ,  crois-tu  donc  qu'il 
le  pût  faire?  Crois-tu  qu'il  me  puisse  tirer  de 
ma  loi  ?  Crois-tu  qu'il  me  puisse  renvoyer 
mon  trésor?  Es-tu  si  hardi  (pour  l'affiriner}? 

LE  prud'homme. 
Ah!  roi ,  pourquoi  cela  ne  serait-il  pas  ?  Il 
conseilla  les  trois  jeunes  filles ,  et  ressuscita 
les  trois  clercs.  Je  crois  bien  qu'il  te  pourrait 
vaincre  et  te  faire  laisser  ta  loi,  par  laquelle 
tu  dois  être  tenu  pour  félon.  Tous  biens  sont 
en  lui  semés. 

LE  ROI. 

Prud'homme ,  il  a  bien  commencé ,  car 
mon* trésor  est  revenu.  Les  miracles  sont 
assez  évidens,  puisqu'il  fait  r'avoir  ce  qu'on 
perd  ;  mais  je  n'en  aurais  cru  personne.  {Au 
sénéchaL)  Sénéchal,  à  quoi  bon  mentir? 
Mon  cœur  est  si  entièrement  à  lui»  que  ja- 
mais je  ne  croirai  en  nul  autre. 

LE    SÉNÉCHAL. 

Certes,  roi,  je  n'osais  en  parler;  mais  m 
mon  cœur  je  vous  grondais  fort  d'avoir  tant 


AU  MOTBR-AGE. 


205 


Que  pieclià  ne  le  m'aviés  dit  » 
Que  mouU  grant  volenté  en  ai. 

U  ROIS. 

Preudon ,  va  pour  sainl  Nicolai  ; 
Son  bon  ferai  sans  contredit. 

LI  PRBUBOM. 

Diex,  aourés  en  soies-tu  y 
Que  de  te  grasce  as  ravestu 
Cest  roy  qui  encontre  toi  en! 
Sire,  faus  est  qui  te  mescroit 
Et  qui  de  toi  servir  recroit , 
Car  te  vertus  reluist  et  pert. 
Rois,  giete  te  folie  puer. 
Si  te  ren  de  mains  et  de  cuer 
A  Dieu  y  qu'il  ait  de  toi  pitié , 
Et  au  baron  saint  Nicolai. 

DCRANS. 

CrestienSy  crestiens,  duel  ai 
De  chou  que  tant  ai  respité. 

LI  ROIS. 

Sains  Nicolais ,  je  me  rent  chi 
En  te  garde  et  en  te  merchi. 
Sans  fausseté  et  sans  engan. 
Sire,  chi  devieng-jou  vostre  hom; 
Si  lais  Apolin  et  Mahom 
Et  che  pautonnier  Tervagan. 

•      LI  SENESCAUS. 

Rois,  tout  ensi  que  tu  as  foit, 
M'ame  et  mon  cors  trestout-à-fait 
Doins  saint  Nicolai  le  baron  ; 
Si  lais  Mahom  et  Apolin , 
Tout  leur  parage  et  tout  leur  lin , 
Et  Tervagan  cel  ort  larron. 

LI  AMIRAUS  DEL  COINS. 

Rois,  puis  que  tu  convertis  ies, 
Nous  qui  de  toi  tenons  nos  fiés , 
Aussi  nous  convertirons-nous. 

LI  ROIS. 

Segneur,  metés-vous  à  genous, 
Si  con  je  fai  faites  tout  troi. 

u  AMIRAUS  d'ORQUENIB. 

Jott  rotroi  bien. 

u  AMIRACS  n'OUFERlfS. 

Et  jou  Totroi 
Que  tout  soions  bon  crestien. 
Saint  Nicolai  obedien. 
Car  moût  sont  grandes  ses  ]t)ontés. 

LI  AMIBAUS  d'outre  l' ARBRE  SEC. 

Segneur,  onques  ne  m'i  contés, 


tardé  à  me  le  dire ,  car  j'en  ai  Irès^rande 
volonté. 

LE  ROI. 

Prudliomme ,  va  chercher  saint  Nicolas  ; 
je  ferai  sa  volonté  sans  le  contredire. 

LE  prud'homme. 

Dieu ,  glorifié  sois-tu  d'avoir  investi  de  la 
grâce  ce  roi  qui  était  contre  toi  !  Sire ,  félon 
est  qui  ne  croit  en  toi  et  qui  abandonne  ton 
service,  car  ta  vertu  brille  et  resplendit.  Roi, 
rejette  ta  folie ,  et  rends-toi  de  mains  et  de 
cœur  à  Dieu  ,  pour  qu'il  ait  pitié  de  toi,  et 
au  baron  saint  Nicolas. 


DURAND. 

Chrétien,  chrétien,  j'ai  (du)  chagrin  d'avoir 
tant  tardé. 

LE  ROI. 

Saint  Nicolas,  ici  je  me  rends  en  ta  garde  et 
en  ta  merci ,  sans  fausseté  et  sans  fourberie. 
Sire,  je  deviens  ici  votre  homme,  et  je  laisse 
Apollon  et  Mahomet ,  et  ce  coquin  de  Ter- 
vagan. -'''' 

LE  SÉNÉCHAL. 

Roi ,  tout  ainsi  que  tu  l'as  fait ,  je  donne 
mon  ame  et  mon  corps  entièrement  à  saint 
Nicolas  le  baron ,  et  je  laisse  Mahomet  et 
Apollon,  toute  leur  parenté  et  tout  leur  li- 
gnage ,  et  Tervagan  ,  cet  ignoble  larron. 

l'émir  d'iconium. 
Roi,  puisque  tu  es  converti,  nous  qui  te- 
nons de  toi  nos  fiefs,  nous  nous  convertirons 
aussi. 

LE  ROI. 

Seigneurs ,  mettez-vous  à  genoux ,  faites 
tous  les  trois  comme  je  fais. 

l'émir  d'orkenib. 
Je  le  veux  bien. 

l'émir  d'oliferne. 
Moi  aussi,  je  consens  bien  à  ce  que  nous 
soyons  tous   bons  chrétiens.  Obéissons  à 
saint  Nicolas,  car  sa  bonté  est  très-grande. 

l'émir  d'outre  l'arbre-seg. 
Seigneurs ,  ne  m'en  parlez  jamais,  car  je 


206  TBÉATRB 

Car  je  n'oc  goûte  à  chesie  oreille  ; 
Maudehait  qui  che  me  conseille 
Que  je  deviegne  renoiés  ! 
A  !  rois,  car  fusses-iu  noies 
Comme  falis  et  recreans  * , 
Que  devenus  ies  mescreans  ! 
Fourfait  as ,  c*on  i*arde  ou  escorche  ; 
Toi  ne  ton  savoir  ne  te  forche 
Ne  pris  mais  vaillant  .j.  espi. 
Garde  de  moi ,  je  te  deffi 
Et  renc  ton  hommage  et  ton  fief. 

U  ROIS. 

Or  tost  f  baron  !  car  par  mon  chiefl 
Je  vœil  que ,  maléoit  gré  sœn , 
Fâche  mon  plaisir  et  mon  bœn  ; 
Metés-le  à  terre  par  effors. 

LI  AMIRACS  n'OBQUEIflB. 

Or  chà,  segneur  !  il  est  moult  fors: 
Il  le  nous  convenra  sousprendre. 

u  AMIRAUS  d'outre  l'aRBRB  SEC  **. 

Fi!  mauvais,  me  cuidiés-vous  prendre. 
Tant  queMahom  ches  bras  me  sauve  ? 
Fuies,  mauvais  chevalier  fauve***! 
Poi  pris  ne  vous  ne  vo  engien. 

CIL  d'oliferne. 
Vous  en  venrés,  car  je  vous  tien. 

CIL  DEL   COINE. 

Rois,  ton  traïtour,  vés-le  chi. 

dh  D*ORKEmB  {sic). 
A  !  rois ,  pour  Mahommet ,  merchi  ! 
Ne  me  fai  mes  Diex  renoier; 
Fai-me  anchois  le  teste  soier, 
Ou  mon  cors  à  cheval  detraire. 

u  BOIS. 

Par  mon  chiefl  il  vous  convient  faire 
Si  comme  moi ,  che  sachiés  bien. 

*  On  appelait  ainsi  ceux  qui  s'avouaient  Tsincus 
dans  les  duels  judiciaires. 

**  Dans  le  manuscrit ,  cette  indication  occupe  la 
place  de  la  précédente. 

***  Cette  épithèle  qui,  peut-être,  doit  sa  naissance 
à  un  curieux  roman  ,  se  trouve  expliquée  par  un  paa- 
sage  que  nous  empruntons  à  ce  poème  : 

Or  efl-il  tempf  que  le  miftere 
De  FaoTcl  pins  à  pUin  apere, 
Poar  MToir  l'eipoiicion 
De  lai  et  la  deicripcioa. 
PaoTel  eit  bette  apropriée 
Par  HMÎIitttde  orden^e 


PBANÇAIS 

n'entends  goutte  de  cette  oreille  ;  malbeui* 
qui  me  conseille  de  devenir  renégati  Ah!  roi 
fusses-tu  noyé  comme  lâche  et  recréant 
car  tu  es  devenu  mécréant  I  Tu  as  forfait 
qu'on  te  brûle,  ou  écorche  ;  je  ne  prise  la  va 
leur  d'un  épi  ni  toi,  ni  ton  savoir,  ni  ta  force 
Garde-toi  de  moi ,  je  te  défie  et  te  rends  toi 
hommage  et  ton  fief. 


LE  ROI. 

Allons  vite,  barons! car,  par  ma  tète!  je 
veux  que,  malgré  lui ,  il  fasse  mon  plai&îr  el 
ma  volonté  ;  mettez-le  à  terre  par  force. 

l'émir  d'orkenib. 

Allons,  seigneurs  !  ilesttrës4brt:  il  nous 
faudra  le  surprendre. 

l'émir  d'outrb  l'arbre-sec. 
Fil  mauvais,  me  croyez-vous  prendre, 
tant  que  Mahomet  mesauveces  bras?  Fuyez, 
mauvais  chevaliers ,  hypocrites!  je  prise  peu 
vous  et  votre  ruse. 

celui  d'oliperne. 
Vous  vous  en  viendrez,  car  je  vous  tiens. 

CELUI   n'iCOIflUM. 

Roi ,  voici  ton  trqStre. 

CELUI  d'outre  l'aRBRE-SEG. 

Ah!  roi,  pour  (l'amour  de)  Mahomet, 
merci  !  ne  me  fais  pas  renier  mon  Dieu  ; 
fais-moi  plutôt  trancher  la  tête,  ou  tirer  mon 
corps  à  (quatre)  chevaux. 

LE  ROI. 

Par  ma  tête!  il  vous  faut&ire  comme  moi, 
sachez-le  bien. 


A  fcneier  ckme  Tetne , 
Baral  el  Ikiueté  Baodatae  : 
Aaisi  par  etkimologîe 
Pnèf  MToir  ce  qu'il  lenefie. 
FaoTcl  ett  éê/mts  et  de  vel 
Compoft ,  car  il  a  son  rerel 
Auif  aar  fantsetë  Toilée 
Et  ana  tricherie  mielëe. 

(Aaiium  de  JFauvel,  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
du  Roi  n«  6612,  roUo  .iij.  r«ctn,col.3,T.97.) 

Outre  l'adjcctif/auvr,  le  Roman  de  Fmivel  aurait 
produit  le  Tcrb« yôuvoûr: 

Qm  or  a  800  a»e  qa'ele  ne  le  bavoic. 

(La  Chanson  des  Saxom^  !•  I,  p- 108,  cooplei  urO 


AU    MOTEN-AGB. 


207 


W     u 


CIL   I>*ORKENIE  (sîc). 

Sains  Nicolais ,  c'est  maugré  mien 
Que  je  vous  aoure,  et  par  forche. 
De  moi  n  ares- vous  fors  l'escorehe  : 
Par  parole  devieng  vostre  hom  ; 
Mais  li  creanche  est  en  Mahom. 

TERVAGANS. 

Palas  aron  ozinomas , 
Baske  bano  tudan  donas , 
Geheamel  cla  orlay, 
Berec  hé  pantaras  tay  *. 

U  PREUDOM. 

Rois  9  que  voloit-il  ore  dire? 

u  ROIS. 

Preudom ,  il  muert  de  duel  et  d'ire 
De  che  c'a  Dieu  me  suis  turkiés  ; 
Mais  n'ai  mais  soing  de  son  prologe. 
Senescal  »  de  le  synagoge , 
Aies,  si  les  me  trebuchiés. 

u  SENESCAUS. 

Tervagan,  du  ris  et  du  pleur 
Que  féistes  par  vo  doleur, 
Yerrés  par  tans  le  prophesie. 
Ces  escailloDs  me  mescQntés. 
Or  jus!  mal  soiés-vous montés! 
Ne  vous  prisons  une  vessie. 

LI  SENESCAUS  au  roy. 

Rois,  je  l'ai  moult  mal  atisiet. 

LI  ROTS. 

Preudons,  or  serons  baptisiet 

Si  tost  que  nous  porrommes  plus; 

De  Dieu  servir  me  vœil  vanter. 

LI  PREUDOM. 

A  Dieus  dont  devons-nous  canter 
Hiiimais  :  Te  Deum  laudamm. 


cm  FINE  u  nm  de  s.  nicolai  ,  que  jbhans 

DODUUS  FIST.  AMEN. 

*  Ces  mots,  comine  ceux  que  nous  aTons  déjà  tus 
dans  le  Miracle  de  Théophile,  n'appartiennent  à  au- 
cune langue.  Sont-ce  des  charmes  magiques,  ou  les 
doit-on  à  notre  trouTere  ?  C'est  ce  que  nous  ne  pou- 
vons décider.  U  serait  bien  curieux  de  retrouver 
quelques  formules  de  sorciers,  et  surtout  les  chan- 
sons CD  langue  vulgaire  dont  parle  Regînon  : 

a  71.  Si  carmina  diafaolica,  qu«  super  moriuos 


CELUI  DOUTEE  l'aRBRE-SEC. 

Saint  Nicolas,  c'est  malgré  moi  que  je  vous 
adore,  et  par  force.  Vous  n'aurez  de  moi  que 
l'écorce  :  de  bouche,  je  deviens  votre  homme; 
mais  ma  croyance  est  en  Mahomet. 

TERVAGAN. 

Palas  aron  ozinomas,  baske  bano  tudan 
donas ,  geheamel  cla  orlay,  berec  hé  panta- 
ras tay. 

LE  prud'homme. 
Roi,  que  voulait-il  dire  en  ce  moment? 

LE  ROI. 

Prud'homme ,  il  meurt  de  douleur  et  de 
colère  de  ce  que  je  me  suis  converti  à  Dieu  ; 
mais  je  n'ai  cure  davantage  de  son  jargon. 
Sénéchal,  allez,  jetez  les  (idoles)  en  bas  de  la 
synagogue. 

LE  SÉNÉCHAL. 

Tervagan,  du  rire  et  des  pleurs  que  votre 
douleur  vous  fit  faire ,  vous  verrez  bientôt 
(s'accomplir)  la  prophétie.  Décomptez- moi 
ces  marches.  Allons ,  en  bas  !  à  la  maie 
heure  soyez-vous  monté  !  Mous  ne  vous  pri- 
sons pas  (autant  qu')une  vessie.(iltt  rot.)Roi, 
je  l'ai  bien  mal  arrangé. 

LE  ROI. 

Prud'homme,  maintenant  nous  serons  bap« 
tisés  le  plus  t6t  que  nous  pourrons  ;  je  veux 
me  vanter  de  servir  Dieu. 

LE  prud'homme. 

Nous  devons  donc  chanter  aujourd'hui  en 
l'honneur  de  Dieu:  Te  Deum  laudamm 

ICIFINrr  LE  JEU  DB  SAINT  NICOLAS,    QUE  FIT 
JEAN  BODEL.  AMEN. 


noctumis  horis  ignobile  vulgus  cantare  solet,  et 
cachinnos  quos  exercent,  sub  contestatione  Dei  om- 
nipotentis  ptx>hibeat.  » 

[Reginonisabialisprumiensii^  Uhri  Ilde  ecclesiaS' 
lieis diseipUniset  religione  ehrislitma,  éd.  Ste- 
phano  Baluûo.  Parîsiis,  excudebat  Franeiseus 
Muguet,  nncLixi,  in*8<»,  P*  27.) 


F.  M. 


208 


THiATEB  FRANÇAIS 


DE 


PIERRE  DE  LA  RROCHE 


QUI  DISPUTE  A  FORTUNE  PAR  DEVANT  RESON. 


NOTICE. 


ff  Dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
du  Roi  n""  7218 ,  folio  138,  est  une  pièce 
dialoguée  que  je  crois  une  vraie  pièce  dra- 
matique. Celle-ci  est  tout  entière  divisée  par 
strophes  de  huit  vers  ;  chaque  strophe  sur 
deux  rimes  croisées.  Elle  roule  sur  l'aven- 
ture de  Pierre  de  la  Brosse,  qui,  de  barbier 
de  saint  Louis,  devenu  le  favori  du  roi  son 
fils  et  son  successeur,'  fut  convaincu  de  ca- 
lomnie, et  pendu,  en'  1276,  pour  avoir  accusé 
la  reine,  Marie  de  Brabant,  dont  il  redoutait 
le  crédit,  d'avoir  voulu  etnpoisonner  un  CIs 
du  premier  lit,  qu'avait  le  roi. 

c  Les  interlocuteurs  de  ce  drame  sont  : 
dame  Raiion,  dame  Fortune  et  la  Brosse^  ou 
plutôt  la  Broche;  car  c'est  ainsi  qu*il  est  ap- 
pelé dans  le  manuscrit.  Celui-ci  se  plaint 
des  soucis  et  des  chagrins  qu'il  endure.  Il 
murmure  contre  la  Fortune,  qu'il  accuse  de 
lui  avoir  vendu  trop  cher  les  richesses  et 
les  honneurs  quelle  lui  a  procurés.  Raison 
exige  que  Fortune  se  disculpe;  et  elle  l'a- 
mène devant  la  Broche.  D'abord  grandes 
invectives  de  la  part  de  ce  dernier.  Hais 
dame  Fortune,  l'accusant  à  son  tour,  lui 
reproche  d'avoir  abusé  de  tout  ce  qu'elle 
avait  fait  pour  lui  ;  d'avoir,  sans  motif,  dés- 
honoré une  reine  pleine  de  mérite;  d'avoir 


presque  avili  le  roi  et  sa  couronne^  etc. 
Dame  Raison  prononce  sa  sentence,  et, 
faisant  droit  aux  plaintes  de  Fortune  ,  dé- 
clare que  la  Broche  a  mérité,  non  seule- 
ment les  peines  dont  il  se  plaint,  mais  en- 
core d'autres  tourmens  qu'il  ne  tardera  pas 
d'éprouver.  (Cette  pièce  fut  faite  probable- 
ment pendant  la  détention  et  le  procès  de 
la  Brosse.) 

c  Enfin  je  ne  sais  si  Ton  ne  devrait  pas 
regarder  comme  de  yruh  jeux  ces  sortes  de 
scènes  que  les  ménétriers  débitaient  quel- 
quefois dans  les  fêtes  auxquelles  ils  étaient 
appelés,  et  qui  représentaient  des  querelles. 
J'ai  trouvé  dans  les  manuscrits  trois  de  ces 
pièces.  La  première  est  une  querelle  entre 
deux  femmes  de  mauvaise  vie.  Les  deux 
autres  sont  des  querelles  d'hommes  :  l'une 
sous  le  titre  de  Dispute  du  Barbier  et  de  Char- 
iot, Tautrc  sous  le  titre  de  DisptUe  de  Re- 
nard et  de  Peau-d'Oie  (sobriquets  de  deux 
ménétriers).  Toutes  trois  sont  divisées  par 
strophes  ou  couplets  en  rimes  croisées ,  et, 
alternativement,  chacun  des  querelleurs  di- 
sait un  des  couplets.  Très-probablement  c'é- 
tait là  des  Farces  dramatiques,  qui,  comme 
nos  Proverbes  d'aujourd'hui,  n'étaient  com- 
posées que  de  quelques  scènes  détachées. 


AU  HOTEff'AGE. 


•  Peol*étre  poorrais-je  dire  la  même  chose 
da  Kcl  de  l'Herherie,  qu'on  lira  au  troisième 
volume*.» 

A  ces  détails ,  donués  par  le  Grand  d'Aus- 
sy,  nous  ajouterons  .que  le  Jeu  de  Pierre  de 


209 


•  FMiaus  ou  Contes,  FaJbUs  et  Romans  du  xii«  et 
du  xiii*  sièeU,  Puis,  Renouard,  mdccc  xjlix,  cinq, 
volumes  in-S',  t.  II,  p.  301-203.  Notes  au  Jeu  du 
Berger  et  ete  la  Bergère. 


la  Brosse  a  été  publié  pour  la  première  fois , 
avecla  Complainte,  par  M.  Achille  Jubinal% 
qui  a  fait  précéder  ces  deux  pièces  d'une 
préface  et  de  notes  étendues  auxquelles 
nous  nous  bornerons  a  renvoyer. 

F.  M. 


*  Paris,  Techener,  etc.,  1 835,  in.8%  de  76  pages, 
plus  un  feuillet  de  lili-c. 


DE  PIERRE  DE  LA  RROCHE 

QUI  DISPUTE  A  FORTUNE  PAR  DEVANT  RESON. 


[Ci  parole  PIERRE.] 


Trop  ai  chier  achaté  l'avoir, 
La  richece  et  le  seignorage 
Qu'ele  m*a  fet  lonc  tens  avoir  : 
Torné  le  m'a  à  grant  domage. 
Tels  hom  riches,  plains  de  savoir, 
Ne  fu  aine  mes  à  tel  hontage. 


Dame  Reson ,  dame  Reson , 
Ma  grant  dolor  ne  puis  refraindre  : 
Toz  jors  me  truis  en  la  meson 
DePlorer,  de  Crier,  de  Plaindre. 
Fortune  m*a  longue  seson 
Fet  en  grande  seignorie  maindre  ; 
Or  m'est  venue  en  desreson 
Ha  joie*  et  ma  clarté  estaindre. 

Estaindre,  ce  puis-je  bien  dire; 
Quar  amortis  sui  et  estains. 
Du  roiaume  sui  en  l'empire, 
De  mes  anemis  sui  atains. 
Tels  me  soloit  dire  :  c  Biaus  sire,  » 
Qui  me  dit  :  t  Traîtres  atains.  » 
Or  ne  me  prent  talent  de  rire  ; 
De  dolor  sui  noircis  et  tains. 

Tains  sui  de  tainture  perverse 
Et  de  dolor  tristre  et  amere  ; 
Ma  robe  m'est  vestue  enverse, 
Quar  celé  est  noire  qui  blanche  ère. 
Or  voi-je  chasse  trop  diverse. 


[ici  parle  PIERRE.] 


J'ai  acheté  trop  cher  l'avoir ,  la  richesse 
et  la  seigneurie  qu'elle  m'a  fait  avoir  pen- 
dant long-temps  :  elle  me  l'a  changé  en  trop 
grand  dommage.  Jamais  un  homme  riche 
et  plein  de  sagesse  comme  moi  ne  fut  ainsi 
honni. 

Dame  Raison ,  dame  Raison ,  je  ne  puis 
mettre  un  frein  à  ma  grande  douleur  :  je 
me  trouve  toujours  dans  la  maison  de  Pleu- 
rer, de  Crier  et  de  Plaindre.  Fortune  m'a  * 
fait  pendant  long- temps  rester  en  grande 
seigneurie;  mainienant  elle  est  venue  à  tort 
éteindre  ma  joie  et  mon  éclat. 

Éteindre,  je  puis  bien  le  dire;  car  Je  suis 
amorti  et  éteint.  Je  suis  des  plus  malades  du 
royaume,  je  suis  atteint  par  mes  ennemis.  Tel 
avait  coutume  de  me  dire  :  cBeau  sire ,  »  qui 
me  dit  (maintenant)  :  c  Atteint  (et  convaincu) 
de  trahison.»  A  cette  heure,  je  n'ai  pas  envie 
de  rire;  je  suis  noir  et  livide  de  douleur. 

Je  sius  teint  de  mauvaise  couleuret  de  dou- 
leur triste  et  amère  ;  ma  robe  m'est  vêtue  à 
l'envers,  car  elle  qui  était  blanche  est  (main- 
tenant) noire.  Je  vois  maintenant  chasse 
bien  difTérenie,  car  Fortune  est  marâtre  et 

14 


210 


THÉÂTRE 


Qnar  Fortune  est  marrastre  et  mère  ; 

Trop  s'est  à  moi  mal  fere  aerse  : 

Si  vous  pri ,  droit  m'en  viieilliez  fere. 

Ci  parole  RBSON. 

Pierres,  Fortune  est  en  présence 
Por  dire  ce  qu'il  ii  plera, 
Et  chascuns  par  droite  balance 
Son  loial  droit  enportera, 
Selonc  les  moz  et  la  sentence 
Chascuns  ici  proposera. 

[pierre.] 
Dame,  bien  le  vueil  sanz  dontance  : 
Mal  ait  qui  s'en  descordera  ! 

Ci  parole  FORTUNE. 

Avoi ,  Pierre  !  bien  puis  entendre  : 
Qui  bien  fet  le  bien  trovera. 
Tu  le  plains  !  Or  m'estuet  desfendre 
Tout  ausi  corn  droiz  le  dira. 
Or  puis-je  bien  dire  et  entendre 
Que  Ii  proverbes  voir  dira  : 
c  Qui  le  larron  torne  de  pendre , 
iik  Ii  lerres  ne  Tamera  *,  > 

Je  te  tornai  de  povrelé 
Quant  je  te  vi  premièrement  ; 
Je  te  donnai  la  richetc 
Où  tu  as  esté  longuement. 
Or  as  faussement  esploité, 
Dont  tu  reçois  le  paiement  : 
Se  tu  pers  en  ta  fausseté  , 
Te  ne  t'en  puis  mes  vraiment. 

Pierres,  bien  voi,  qoi  que  nus  die. 
Que  tu  viens  en  la  reverdure  ; 
Quar  qui  metroit  toute  sa  vie 
A  servir  mauves  paine  et  cure 
Et.si  lessast  h  la  foïe 
Por  son  mesfet  soufrir  icdure, 
Tanlosl  seroit  l'amor  faillie; 
Quar  mauves  est  de  tel  nature. 

Pierre  ,  Pierre ,  se  lu  penssoies 
Où  je  te  pris  ne  en  quel  point , 
Bien  croi  que  jamès  ne  feruies 
De  moi  fere  clamor  ne  plaint. 
Povres  hom  et  noient  estoies 
Quant  je  te  mis  en  si  haut  point  : 
Or  me  mesdis  et  me  guerroies  ! 
Ainsi  sert  mauves  tout  à  point. 


PRAIKÇAIS. 

mère  ;  elle  s'est  trop  attachée  à  me  faire  do 
mal  :  et  je  vous  prie  de  m'en  faire  justice. 

Ici  parle  RAISON. 

Pierre,  Fortune  est  en  présence  pour  dire 
ce  qu'il  lui  plaira ,  et  chacun  également  ob- 
tiendra loyale  justice ,  selon  les  mots  et  le 
plaidoyer  qu'il  prononcera. 


[PIERRE.] 

Dame,  je  le  veux  bien  sans  hésiter  :  mal- 
heur à  qui  s'y  refusera  ! 

Ici  parle  FORTUNE. 

Eh  ,  Pierre  ?  je  puis  bien  entendre  :  celui 
qui  le  bien  fait,  le  bien  trouvera.  Tu  te 
plains  !  Alors  il  faut  que  je  me  défende  ainsi 
que  le  droit  le  dira.  Maintenant  je  puis  bien 
dire  et  entendre  que  le  proverlie  dira  vrai  : 
c  Celui  qui  arrache  le  larron  du  gibet  n'en 
sera  jamais  aimé.  > 

Je  t'arrachai  à  la  pauvreté  tout  d'abord 
que  je  tè  vis;  je  te  donnai  la  richesse  dans 
laquelle  tu  as  vécu  longuement.  Maintenant 
que  tu  as  agi  comme  un  traître,  tu  reçois  le 
paiement  de  ton  crime  :  si  tu  perds  par  ta 
félonie,  je  n'en  puis  mais,  en  vérité. 


V.  sur  ce  proverbe,  notre  7>/f/«i«>l.n,p.31  1,313. 


Pierre ,  je  vois  bien ,  quoi  qu'on  en  dise , 
que  tu  reviens  à  ton  état  de  vilain;  çn  effet, 
celui  qui  mettrait  peine  et  soin  toute  sa  vie 
à  servir  un  méchant ,  s'il  le  laissait  une  fois 
en  butte  aux  outrages  à  cause  de  son  mé- 
fait, perdrait  bien  vite  son  amitié  ;  carie  mé- 
chant est  de  telle  nature. 


Pierre,  Pierre ,  si  tu  te  rappelais  où  je  te 
pris  et  en  quel  point ,  je  crois  bien  que  ja- 
mais tu  n'élèverais  ni  réclamation  ni  plainte 
contre  moi.  Tu  étais  un  homme  pauvre  et  (de) 
rien  quand  je  te  mis  en  si  haut  point  :  main- 
tenant tu  me  maudis  et  me  guerroies  !  c'est 
ainsi  que  le  méchant  sort  dans  l'occasion. 


AU   MOYEN-AGE. 


211 


Povres  hom  i  ce  di-je,  et  despris,' 
Sanz  richeté  et  sanz  poissance, 
Quant  je  te  mis  en  si  haut  pris 
Que  sires  estoies  de  France. 
Or  as  par  ton  orgueil  mespris: 
Se  droiz  en  a  pris  la  yenjance 
Et  ta  fausseté  t*a  repris, 
Por  qoi  m*en  fez  noise  ne  tance? 

Ci  parole  PIERRE. 

Hé!  Fortune  fausse  et  vilaine, 
Vessiaus  plains  de  mal  et  d*amer, 
Escorpie  de  venin  plaine. 
Au  premier  fez  samblant  d*amer 
Et  en  la  fin  mesaise  et  paine 
D'envenimer  et  d'enflamer. 
Jà  nus  hom  ne  t*aura  certaine; 
Plus  es  aiuable  que  la  mer. 

Tu  me  méis  an  commencîer 
Plus  aise  que  poisson  qui  noe  ;    • 
Encor  por  moi  plus  essaucier 
Me  montas  en  haut  sus  ta  roe. 
Or  m*es  îà  venue  enchaucier 
Et  m* as  si  geté  en  la  boe 
Que  tels  me  soloit  deschanciei^ 
Qui  maintenant  me  fet  la  moe^ 

Quant  dooé  m'eus  tel  hautece , 
Porqoî  ne  m*î  as  aresté  ? 
Por  moi  fere  plus  de  tristece 
Le  féis ,  (c'est  la)  vérité  ; 
Quar  [hom  qni  n'a  pla]s  richece , 
Quant  il  dechiet  en  povreté , 
A  plus  dolor,  honte  et  destrece 
Que  s*onques  n'éost  riche  esté. 

Trop  esl  fols  qui  en  toi  se  fie , 
Quar  en  la  fin  cfaier  le  compère  : 
Tu  me  fns  au  premier  amie 
Et  norrice  loians  et  mère  ; 
Or  m'es  en  la  fin  anémie 
Et  marrastre  dure  et  amere. 
Tu  es  ansi  com  Tescopie 
Qui  oint  devant  et  point  derrière. 

Trahison  fn  et  faussetez  ,  « 
Ce  voit-on  bien  apertement , 
Quant  tant  de  biens  et  d  amistez 
Me  moustras  au  commencement 
Et  me  douas  les  richetez , 


(Tu  étais)  pauvre  homme ,  dis-je ,  et  mé«< 
prisé,  sans  richesse  et  sans  pouvoir,  quand 
je  te  mis  en  si  haut  prix  que  tu  étais  seigneur 
de  la  France.  Maintenant  ton  orgueil  t*a 
égaré  :  si  la  justice  en  a  pris  sa  vengeance 
et  t'a  repris  de  ta  félonie ,  pourquoi  me 
cherchës-tu  noise,  et  me  fais-tu  des  repro- 
ches? 

Ici  parle  PIERRE. 

Eh  !  Fortune  félonne  et  vilaine,  vase  rem- 
pli de  mal  et  d'amertume,  scorpion  plein  de 
venin ,  tu  fais  d'abord  semblant  d'aimer,  et 
(tu  causes)  à  la  fin  malaise  et  peine  en  enve- 
nimant et  en  enflammant.  Jamais  nul  homme 
ne  sera  certain  de  t' avoir,  car  tu  es  plus 
changeante  que  la  mer. 


Au  commencement  tu  me  rendis  plus  aise 
que  poisson  qui  nage ,  et  pour  m'élever  en- 
core davantage  tu  me  montas  en  haut  sur 
ta  roue.  Et  déjà  tu  m'es  venu  chasser  et  tu 
m'as  tellement  jeté  dans  la  boue  que  tel 
avait  coutume  de  me  déchausser  qui  main-* 
tenant  me  fait  la  moue. 


Quand  tu  m'eus  donné  une  telle  élévation , 
pourquoi  ne  m'y  as-tu  pas  fixé  ?  Tu  le  fis 
pour  me  causer  plus  de  tristesse,  c'est  la  vé- 
rité ;  car  un  homme  qui  n'a  plus  de  richesse, 
quand  il  tombe  dans  la  pauvreté ,  a  plus  de 
douleur ,  de  honte  et  de  détresse  que  s'il 
n'eût  jamais  été  riche. 


Trop  est  fou  qui  eu  toi  se  fie,  car  à  la  fin 
il  le  paie  cher  :  tu  fus  d'abord  pour  moi 
une  amie,  une  nourrice  loyale  et  une  mère  ; 
maintenant  tu  m'es  enfin  ennemie  et  une 
dure  et  amère  marâtre.  Tu  es  pareille  au 
scorpion  qui  oint  devant  et  pique  derrière.. 


Ce  fut  trahison  et  fausseté,  on  le  voit  bien 
clairement,  quand  lu  me  montras  au  com- 
mencement tant  de  bienveillance  et  d'ami- 
tié et  me  donnas  les  richesses,  les  hon- 
neurs et  la  tenance  dont  je  suis  à  la  fiiv 


212 


Les  honors  et  le  tenement 
Dont  je  soi  eo  la  fin  gelez 
Et  chaciez  trop  honteusement. 

Ci  parole  FORTUNE. 

Pierres,  moult  très  grant  félonie 
Me  dis  et  moult  très  grant  outrage  : 
Tu  dis  que  je  t'ai  vilonie 
Et  trahison  fet  et  domage  ; 
Non  ai ,  Pierres,  mes  cortoisie 
A  toi  et  à  tout  ton  lingnage  ; 
Mes  si  mauves  n'estoies  mie 
Quant  je  te  mis  en  seignorage. 

Bons  et  loiaus  et  preus  estoies, 
Près  et  de  bien  fere  et  d'entendre  ; 
A  tout  servir  l'abandonoies, 
Le  grant ,  le  petit  et  le  mendre. 
Dieu  et  irestoz  ses  sainz  servoies 
Piteusement  et  de  cuer  tendre; 
Et  quant  Diex  vit  qu'ainsi  fesoies. 
Si  t'en  voul  le  guerredon  rendre. 

Lors  te  pris  en  humilité 
Ou  commandement  Dieu  le  père, 
Et  te  fis  par  grant  amisté 
Ta  meson  sus  ma  roe  fere. 
Or  as  en  la  fin  esploité 
Mauvesement  de  ta  matere  : 
Oi^ueil  as  pris  et  vanité, 
Et  lessié  la  voie  première. 

Ta  faussetez  et  tes  orgueus 
T'a  fet  en  ceste  dolor  estre  ; 
Traîtres  as  et  desloiaus 
Esté  vers  ton  seignor  terrestre. 
Li  lerres  privez  est  trop  maus, 
Et  tu  savoies  tout  son  estre  : 
Or  as  esté  com  li  cbaîaus 
Qui  runge  les  sollers  son  mestre. 

Tu  pooies  trop  bien  savoir 
Qu'en  ma  roe  s'a  .i.  tel  art 
Qu'il  i  covient  si  droit  seoir 
Que  il  ne  pende  nule  part  ; 
Et  qui  peut,  il  l'estuet  cheoir  : 
Et  tu  pendis  (se  Diex  me  gari!) 
Vers  le  faus  et  lessas  le  voir  : 
Or  t'en  repentiras  à  tart. 

Ci  parole  PIERRE. 

Hél  Fortune  dure  et  sauvage , 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 

arraché    et    chassé    trop    honteusement. 


Ici  parle  FORTUNB. 

Pierre  ,  tu  me  dis  très-grande  félonie  et 
très-grand  outrage  :  tu  dis  ^e  je  t'ai  fait 
vilenie,  dommage  et  trahison;  il  n'en  est 
pas  ainsi ,  Pierre  ;  (j*ai  fait  )  courtoisie  à  toi 
et  à  tout  ton  lignage  ;  mais  tu  n'étais  pas  si 
mauvais  quand  je  t'élevai  au  pouvoir. 


Tu  étais  bon  ,  loyal  et  preux^  prêt  à  bien 
faire  et  à  entendre  ;  tu  te  mettais  tout  entier 
à  servir  tout  le  monde,  le  grand ,  le  petit  et 
le  moindre.  Tu  servais  Dieu  et  tous  ses  sainu 
pieusement  et  de  cœur  tendre  ;  et  quand 
Dieu  vit  que  tu  agissais  ainsi,  il  voulut  t'en 
récom[)enser. 


Alors  je  te  pris  dans  un  état  humble  par 
le  commandement  de  Dieu  le  père,  et  te  fis 
par  grande  amitié  élever  ta  maison  sur  ma 
roue.  Enfin  tu  as  malversé  dans  l'exercice  de 
tes  fonctions  :  tu  as  pris  de  l'orgueil  et  de  la 
vanité,  et  laissé  la  voie  première. 


Ta  fausseté  et  ton  oiigueil  t'ont  fait  tomber 
dans  cette  douleur  ;  tu  as  été  traître  et  dé- 
loyal envers  ton  seigneur  terrestre.  Le  vo- 
leur domestique  est  bien  méchant ,  et  tn 
savais  tout  ce  qui  le  concernait  :  tu  as  donc 
été  comme  le  petit  chien  qui  ronge  les  sou- 
liers de  son  maître. 


Tu  pouvais  très-bien  savoir  que  ma  roue 
est  faite  de  telle  manière  qu'il  faut  y  être 
assis  si  droit  que  Ton  ne  penche  nulle  part; 
celui  qui  y  penche ,  il  faut  qu'il  tombe  :  tu 
penchas  ( que  Dieu  me  garde!)  vers  le  faux 
et  laissas  le  vrai  :  maintenant  il  est  trqp  tard 
pour  t'en  repentir. 

Ici  parle  PIERRE. 

Eh  !  Fortune  dure  et  sauvage  ,  tu  m'as 


AU   MOTEN-AGE. 


213 


Bien  ni*as  ore  por  Toi  tenu  ! 
Je  voi  moult  bien  que  cil  domage 
Me  sont  par  toi  tuit  avenu. 
Ta  me  méis  ou  haut  estage, 
Et  ne  m'i  as  pas  maintenu  ; 
En  dolor  m'as  mis  et  en  rage  : 
Par  toi  me  sont  cil  mal  venu. 

Son  ami  puet-on  au  besoin  • 
Essaier,  ce  seut-on  retraire  ; 
Qnar  ii  ami  bon  et  certain 
Aident  de  ce  qu'il  pueent  faire. 
Li  tricheor  faus  et  vilain 
Si  ne  finiront  jà  de  brere  ; 
Tels  dit  :  c  Je  vous  aim  >, 
Qui  point  et  cunchie  derrière. 

Se  tu  fusses  loiaus  amie , 
De  dolor  m'eusses  geté  ; 
Hès  tu  m*es  mortel  anémie, 
Ce  voit-on  bien  par  vérité  ; 
Quar  il  ne  te  soufisoit  liiie 
A  tolir  ta  properité , 
Ainz  m'as  tolu  et  mort  et  vie, 
Et  fet  morir  à  grant  viltë. 

Au  premier  si  haut  me  méis 
Que  toz  li  monsm*estoit  amis, 
El  en  la  fin  tant  me  féis 
Que  toz  li  mons  m'est  anemis. 
Au  mains,  quant  tu  me  desméis 
Du  lieu  où  tu  m'avoies  mis, 
En  Testât  où  tu  me  pris 
Porqoî  ne  m'i  as-tu  remis? 

Se  en  mon  premier  estât  fusse , 
En  bone  grasse  le  préisse  ; 
U'uar  le  cors  et  la  vie  eusse 
Et  avoir  dont  je  me  vesquisse, 
Et  me  gardaisse,  et  percéusse 
Comment  loiaument  me  tenisse  : 
Or  est  ma  vie  si  confuse 
Que  chascuns  me  het  et  despise. 

Fortune,  ceste  desreson 
M'as-tu  fête  et  ceste  durté  : 
Vennz  soi  de  ciere  meson 
En  dolor  et  en  obscurté. 
Perdu  ai  ma  bone  seson , 


bien  à  cette  heure  tenu  pour  fou  l  Je  vois 
bien  que  tous  ces  dommages  me  sont  arri- 
vés par  toi.  Tu  me  mis  en  haute  position  , 
et  ne  m'y  a  pas  maintenu  ;  tu  m'as  mis  en 
douleur  et  en  rage  :  par  toi  me  sont  venus 
ces  maux. 


L'on  peut  dans  la  nécessité  éprouver  son 
ami ,  c*est  un  proverbe  ;  car  les  amis  bons 
et  sûrs  aident  de  ce  qu'ils  peuvent  faire. 
Les  tricheurs  félons  et  vilains  ne  finiront  ja- 
mais de  crier;  tel  dit  par  devant  :  f  Je  vous 
aime  » ,  qui  pique  et  conspue  derrière» 


Si  tu  eusses  été  (une)  loyale  amie ,  tu 
m'eusses  tiré  de  ma  douleur  ;  mais  tu  es  mon 
ennemie  mortelle,  ce  voit-on  bien  en  vérité  ; 
car  il  ne  te  suffisait  pas  de  me  retirer  ta 
prospérité,  tu  m'as  enlevé  et  mort  et  vie,  et 
fait  mourir  très-ignominieusement. 


Tu  me  mis  d'abord  si  haut  que  tout  le 
monde  était  mon  ami,  et  à  la  fin  tu  metnis  si 
(bas)  que  tout  le  monde  est  mon  ennemi.  Au 
moins,  quand  tu  me  déplaças  du  lieu  où  tu 
m'avais  mis ,  pourquoi  ne  m'as-tu  pas  rendu 
à  l'état  dans  lequel  tu  me  pris? 


Si  j'étais  en  mon  premier  état,  je  prendrais 
la  chose  de  bonne  grâce;  car  j'aurais  le  corps, 
la  vie  et  avoir  dont  je  pourrais  vivre,  et  j'a- 
viserais à  me  tenir  loyalement  :  maintenant 
ma  vie  est  si  confuse  que  chacun  me  hait  et. 
me  méprise. 


Fortune ,  c'est  toi  qui  es  l'auteur  de  cette 
iniquité  et  de  cette  infortune  :  je  suis  venu 
de  claire  maison  en  douleur  et  en  obscurité. 
J'ai  perdu  ma  bonae  saison ,  je  suis  tombé 
dans  le  malheur.  Faites-moi  justice ,  dame 


iU 


TUÉATilE 


Chéus  suî  en  maléurlé. 
Droit  m'en  féist,  dame  Resoh  , 
De  ce  que  ainsi  m'a  hurlé. 

Ci  parole  FORTUNE. 

Pierres,  je  ne  t*ai  pas  ostée 
Ta  richece  ne  ta  poissa  nce  ; 
Mes  ta  grant  fausseté  provée 
T'a  mis  en  ceste  mescheance. 
A  pol  que  tu  n'as  vergondée 
La  coronne  et  le  roi  de  France , 
Et  sanz  reson  as  disfamée 
La  roine,  où  tant  a  vaillance. 

Garder  déusses  loiaument 
Ton  seignor  lige  et  maintenir, 
£t  tu  l'as  servi  faussement  : 
Fere  le  cuidoies  morir  ; 
S'as-tu  fet  à  ce  jugement 
A  la  mort  maint  homme  ven^*  : 
Bien  doit  avoir  mal  paiement 
Qui  maie  œvre  veut  maintenir- 

Tuas  fet  trop  d'iniquitez , 

Droiz  t'en  fet  le  guerredon  rendre  ; 

Se  tu  pers  en  ta  faussetez , 

Tu  ne  t'en  dois  pas  à  moi  prendre. 

C'est  ma  droite  properitez 

Que  de  monter  et  de  descendre  ; 

Jà  mes  estas  n'ert  arestez  : 

Or  le  faz  grant,  or  lefaz  mendre. 

Porqoi  sui  Fortune  nommée  , 
Qûar  je  faz  bien  le  fort  tumber 
Ëttrebuchier  en  la  valée; 
£t  quant  d'eus  me  vueilaprismer, 
Je  les  remet  en  la  montée. 
Et  si  les  faz  seignors  clamer. 
Ainsi  est  ma  roe  tornée, 
Quar  je  faz  haïr  et  amer. 

Ainsi ,  Pierres,  te  plains  a  lor( , 
Ce  voit-on  bien  par  vérité  ; 
Tu  méfsmes  t'es  mis  à  mort 
Et  de  richece  t'esgeté.* 
Or  n'i  a  autre  réconfort , 
Fors  que  je  pri  par  amisté 
A  Reson  que  droit  nous  aport 
Selonc  ce  qu'il  est  desputé. 

Ci  l'CDt  RESON  sentence. 

^ier  »es ,  bien  as  Fortune  oie, 


FRANÇAIS 

Raison ,  de  ses  mauvais  traitemens  à  mon 
égard. 

Ici  parle  FORTUNE. 

Pierre,  je  ne  t'ai  pas  ôté  ta  richesse  ni  ta 
puissance;  mais  c'est  ta  grande  félonie  prou- 
vée qui  t'a  mis  dans  cette  infortune.  Il  s*eo 
faut  de  peu  que  tu  n'aies  avili  la  couronne  et 
le  roi  de  France;  sans  raison  tu  as  diffamé 
la  reine,  dont  le  mérite  est  si  grand.. 


Tu  aurais  dû  garder  loyalement  et  main- 
tenir ton  seigneur  lige ,  et  tu  l'as  servi  en 
traître  :  tu  pensais  le  faire  mourir,  et  par  ce 
jugement  tu  as  fait  venir  maint  homme  à  h 
mort  :  celui  qui  veut  maintenir  mauvaise  œu- 
vi*e  doit  bien  avoir  mauvais  paiement. 


Tu  as  commis  trop  d'iniquités.  Droit  t'ea 
fait  donner  la  récompense  ;  si  tu  perds  par 
ta  fausseté ,  tu  ne  dois  pas  t'en  prendre  à 
moi.  C'est  mon  véritable  bonheur  que  de 
monter  et  de  descendre  ;  jamais  mon  état  ne 
sera  fixe:  tantôt  je  le  fais  grand,  tantôt  je 
le  fais  moindre. 


C'est  pour  cela  que  je  suis  appelée  For- 
tune, car  je  fais  bien  tomber  et  trébucher  le 
fort  en  bas;  et  quand  je  veux  m'approcher 
d'eux ,  je  les  remets  en  la  montée ,  et  les 
fais  appeler  seigneurs.  Ainsi  est  tournée  ma 
roue,  car  je  fais  haïr  et  aimer. 


Ainsi ,  Pierre ,  tu  te  plains  à  tort ,  ce  voit- 
on  bien  en  vérité  ;  toi*mème  (tu)  t'es  mis  à 
mort  et  privé  de  richesses.  A  cette  heure  il 
n'y  a  pas  à  s'en  consoler  autrement,  sinon 
que  je  prie  par  amitié  Raison  qu'elle  nous 
rende  justice  suivant  les  débats  qui  ont  eu 
lieu. 

Ici  RAISON  i-endaenteuce. 

Pierre,  tu  as  bien  ouï  Fortune,  qui  se  dé- 


AU  MOYEN-AGE. 


216 


Qui  se  desfent  moult  sagemeni , 
Et  dist  que  tu  ne  sivis  mie 
La  voie  du  commencement , 
Et  que  tu  as  de  tricherie 
Ton  seignor  servi  faussement , 
Et  que  c'est  ses  droiz  et  sa  vie 
De  torner  tost  isnelement. 

Ainsi,  Pierres,  à  tort  te  plains. 
Et  je  croi  bien  qu'ele  dit  voir  : 
De  les  mauvestiez  es  atains , 
€e  puet  chascuns  moult  bien  veoir, 
Et  par  jugement  es  contrains 
A  eeste  paine  recevoir  : 
Li  anemis  ne  s'est  pas  fains 
Qui  te  tenoit  en  son  pooir. 

Li  baras  son  seignor  cunchie  , 
Jà  si  ne  le  saura  farder; 
E  cil  qui  sert  de  tricherie 
Celui  que  il  devroit  garder, 
Je  di,  par  la  virge  Marie , 
Qu  il  seroit  dignes  de  Tarder  : 
Por  ce  t'est  ta  peine  ajugie, 
Que  tu  recevras  sanz  tarder. 

Droiz  te  condampne  par  droiture. 
Et  je  te  conferm  la  sentence  ; 
Hés  sachiez  que  ce  n'est  cointure 
De  terriene  penitance  ; 
Mes  la  mort  vient  diverse  et  dure 
Là  où  Diex  vendra  sanzdoutance. 
Qui  mal  fet ,  ce  dist  l'Escripture, 
Mal  trovera  :  c'est  ma  créance. 

EXPUCIT  DE   PIERRE  DE   LA  BROCHE  QUI   DES- 
POTE A  FORTUNE  PAR  DEVANT  RBSON. 


fend  très-sagement,  et  dit  que  tu  ne  suivis  pas 
la  voie  du  commencement',  que  tu  as  traî- 
treusement servi  de  tricherie  ton  seigneur, 
et  que  c'est  son  droit  et  sa  vie  de  tourner 
rapidement. 


Ainsi ,  Pierre ,  tu  te  plains  à  tort ,  et  je 
crois  bien  qu'elle  dit  la  vérité  :  tu  es  atteint 
(et  convaincu)  de  crimes ,  chacun  le  peut 
très-bien  voir,  et  par  jugement  tu  es  con- 
traint à  recevoir  cette  peine  :  le  diable 
qui  te  tenait  en  son  pouvoir  ne  s'est  pas  dis- 
simulé. 


La  fourberie  attrape  celui  qui  ,1a  met  en 
œuvre,  elle  ne  saura  jamais  le  masquer;  et 
rhomme  qui  use  de  tricherie  envers  celui 
qu'il  devrait  garder,  je  dis,  par  la  viei^eMa* 
rie,  qu'il  mériterait  d'être  brûlé  :  pour  cela 
la  peine  t'est  adjugée  ;  tu  la  recevras  sans 
tarder. 


Droit  te  condamne  justement,  et  je  te 
confirme  la  sentence  ;  mais  sache  que  ce 
n'est  pas  une  apparence  de  pénitence  sur  la 
terre;  mais  la  mort  vient  sévère  et  dure  là  où 
Dieu  viendra  sans  doute.  Qui  mal  fait ,  dit 
l'Écriture,  mal  trouvera  :  c'est  ma  croyance. 


FIN   DE   PIERRE   DE  LA  BROSSE  QUI   DISPUTE 
CONTRE  FORTUNE   PAR   DEVANT  RAISON. 


F.  M. 


2iB 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


UN  MIRACLE 


DE  NOSTRE-DAME 


D'AMIS  ET  D'AMILLE 


NOTICE. 


La  pièce  qui  suit  nous  semble  appartenir 
au  nv*  siècle.  Elle  est  tirée  du  manuscrit  de 
la  Bibliothèque  Royale,  7208.  4.B%  oit  elle 
commence  au  folio  1  recto. 

Nous  ne  nous  étendrons  pas  ici  sur  la 
légende  qui  a  donné  lieu  à  ce  drame  et  au 
roman  français  plus  ancien  de  Miles  et  d'A- 
mis** :  cette  tûche  a  été  déjà  habilement 


*  M.  Achille  Jubînal  a  donné  le  catalogue  des 
pièces  que  ce  Tolume  renlenne ,  dans  ses  Mystères 
inédits  du  quinzième  siècle,  t.  I ,  p.  xxti-xxviii.  Celte 
liste  ayailéle  précédemment  publiée  par  M.  de  Beau- 
champs  y  dans  ses  Recherches  sur  Us  Théâtres  de 
France.  A  Paris»  chez  Prault  yèvc,  m.  dcc.  \x\\, 
in-4 ,  p.  109,110.  Ce  manuscrit  forme  le  second 
tome  d'un  recueil  précieux  d'anciens  mirM;Ics,  dont 
le  premier  est  maintenant  hors  de  la  Bibliothèque 
Rojale.  C'est  la  raison  qui  nous  a  fiiit  commcn'^er 
par  le  second;  au  reste,  cette  circonstance  nous 
semble  n*étre  d'aucune  importance  réelle. 

**  Outre  les  nombreux  manuscrits  qui  contiennent 
^e  poème,  et  qui  seconserTentdans  les  différentes 
bibliothèques  de  la  France,  j'en  en  ai  vu  deux  en 
Angleterre  :  le  premier  au  Musée  Britannique,  Ms. 
royal  13.  c.  xii.  9  ;  le  second  dans  la  Bibliothèque 
de  Corpus  Cbrisli  Collège,  Cambridge,  manuscrit 
Parker  L. 


remplie  par  plusieurs  savans*;  nous  nou$ 
bornerons  à  dire  que  l'histoire  de  Miles 
et  d'Amis  a  été  mise  en  vers  latins,  dans 


*  Vojez  ek  SS.  Àmieo  et  jfmeUo^  pro  martyrâus 
cultis ,  Mortewiœ  in  ducal u  medionalensi  Sylli^ 
crilicthhistorica,  publié  dans  les  Aeta  Sanetomm  oc" 
tohris...  tomu8VI,p.  124-136;  rart.de  M.  Schmidl, 
dans  les  fyiener  Jahrbûcher  der  Literatur,  volume 
XXXI«  p.  130-133;  Li  Romans  des  Sept  Sages, 
publié  par  M.  Keller,  introduction,,  p.  ccxixiij- 
ccjxItJ  ;  et  Ameiger  fur  Kunde  der  teulscHen  For- 
zr//^  publié  parMonc,  année  1836,  col.  145-167 
(  to  le  texte  onginal  latin  '  ;  2*  la  version  fi-ançaisc  co 
prose»  d'après  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  de 
Lille),  col.  353-360  (3»  le  Roman  d'Amjs  et  AmîUe, 


*  Il  est  tiré  do  Spéculum  hhtorialcy  de  Vioecnt  de  BetS' 
vaif ,  et  M  compose  de  six  chapitres.  Voyez  rëdilion  in-fol.* 
Douai,  i6a4  ,  livre  XXIII ,  chapitres  clsii-cisti,  el  clxis. 
II  se  troQTe  en  in\rt  dans  an  grand  nombre  de  nannscriti, 
entre  antres  dans  cenx  de  la  Bihliolhèqnc  Royale  n^3S5o« 
863set6i88,  et  dan»  celui  de  la  Bibliothèque  pnbliqne  de 
Saint-Omer  vfi  776.  Voyez  le  premier  extrait  do  calalognc 
inédit  de  M.  H.  Piers,  inséré  dan»  le  tome  lit  dfs  Mémoire» 
de  la  Société  des  Antiquaires  de  la  Morinie. 

11  existe  aussi ,  dans  la  Chronique  d'Albérie  des  Troi»' 
Fontaines,  à  l'année  7^4  ,  un  long  récit  relatif  ans  de«s 
amis.  Voyez  IVdilion  de  I.eibnilz  ,  partie  I  ,  p.  108 'fi»' 


AD  llOtEN<*AGB.  217 

le  mil*  siècle*;  qn*eHe  n   passé  en  aile-  j  mand*,  en  anglais**»  en  breton***,  en  italien' 


,«••* 


en  tirades  monorimes ,  d'après  un  manuscrit  du  xr* 
RÎècIe  de  la  Bibliothèque  d'Airasf  4o  la  légende  po- 
pulaire en  prose  française,  d'après  rédition  de  Paris, 
par  Nie.  Cliivstien,  1535,  in*4o)i,  et  col.  430-422 
(sur les  noitas  des  héros»  remarques  étymologiques; 
6osur  l'origine  tndesque  de  cette  légende).  Yojez,  en 
outre,  la  Chronique  rhnée  de  Philippe  Mouskes,  pu- 
bliée par  M.  le  baron  de  ReifTenberg,  t*  II,  n*»  cclti, 
GCLTin,cGuuii;  la  Bibliothèque  wiiverseUe  des  Ro- 
mans, Tolume  de  décembre  1778,  p.  3-50;  ihe  iiis» 
tory  (^Fiction  .* . . .  by  John  Ounlop.  In  thrce  to- 
lûmes.  Vol.  I.  Second  Edition.  Editiburgh  :  Printed 
by  James  Ballantyne  and  Co.  for  Longman...  1816, 
io^%  p.  430-441  ;  et  V Analectabibl^on  de  M.  le  mar- 
quis du  Roure,  1.  I.  Paris,  Techener,  1836,  in-8^ 
p.  120-122. 

Nous  arons  mentionné  dans  notre  Tristan,  f .  I , 
p.  rii,  un  roman  ^Amys,  et  jémilion  Gallicê,  qui 
existait  dans  la  Bibliothèque  de  la  cathédrale  de  Pe- 
lerborough;  et ,  p.  xxix>xxxi  de  notre  préface  à  la 
Chanson  de  Roland,  nous  avons  donné  les  premiers 
et  les  derniers  rers  de  ce  roman,  tels  qu'ils  se  trou- 
vent dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royale 
2727-5. 

M.  Loiseleur  Deslonchamps ,  dans  son  Essai  sur 
lesfaUes  indiennes  et  sur  leur  introduction  en  Europe, 
pafç.  Î63-I66,  a  donné  l'analyse  de  celle  légende, 
telle  qu'elle  se  retroure  dans  les  Sept  Sages  de 
Borne. 

*  En  Toici  le  début ,  tiré  du  seul  manuscrit  dont 
nous  connaissions  l'existence  : 

Ckriste ,  Dei  rirtas ,  Terbnm  Patris ,  bostia  rera , 
Aaxiliani  meadico  ianm,  fapieotia  gamma  t 
Aupiciam  «ligoare  meo  conferre  labori  ; 
Nam  Teint  ignams  a  te  deposco  doccri. 

Temporc  Pipioi  Francomm  principis,  orlos 
Est  paer  in  caalro  Berieano^  germlne  clami, 
Teulonico  pâtre  gcnilos  ,  magoe  bonilalit  ; 
Ckrâli  collorcm  piimii  dîlexit  ab  annia. 
Hajos  nlerqoe  parens  TOTÎt ,  ai  TÎvcre  poaact , 
Qaod  perfondendas  laracro  bapliamalis  esset  : 
Qai  tameo  ad  Romam  palria  aaxilio  Teheretar 
Ut  dmaini  pape  bapliamom  conacqneretor. 
Ncc  more,  per  sooDum,  qnoddam  mlrabile  TÎdit 
Hector  Alonaensia ,  riaoqae  itopescere  ccpit  ; 
Namqae  Tidebalar  sibi  quod  Ronuinat  in  nrbe 
Presol  Alnanenat  pretena  foret ,  bac  ratiooc 
Ut  mnltos  paeroa  aacri  perfandcret  nnda 
Bapiiimi,  tribnena  ipai»  eeleslta  dona. 
Taoc  Cbroea,  hoc  viao,  cepU  perqnirerc  qnidoam 
Hoc  forci,  alqnc  rei  Tolnit  cogooscere  caoaam. 
Tanc  senior  qaidam  diflno  mnnere  doctus 
^ic  comiti  aie  fsl  blando  aermone  locnlns; 


«  0  comea,  exalta  !  Qoem  paemm  generabis 

Magne  Tirtnlia  et  inirificc  bonîtatîa , 

Qnem  facîena  Ronum  deferri  ponlificali 

Porglndnm  laracro.  Mtbi  crédite  Tera  loqnenti 

Siognla.  Quid  referam?  Paer  bic  perfenit  ad  ortam, 

Qaem  qoaai  dileclam  natrÎTlt  cara  parenlam  ; 

Dnmqae  cornes  paeram  nutrire  ataderet  et  ejoa 

Parceret  etaU ,  primas  pertraDaiit  annaa  t 

Propoaîlamqae  TÎam  capiena  persolrere ,  tandem 

Cam  parTQ  paero  Trecensem  venit  ad  nrbem  ; 

Poslqae  moram  faelam ,  dnm  tempaa  qaerit  eandi , 

Qaidam  de  Berico  miles  fait  obvias  iUi , 

Qui  paeram  portana  Rome  teodcbat  ad  orbem 

Ut  paer  indaeret  baptismam  pontificalem. 

Qaem  comea  alloqailar,  dicena  :  «  Qao  tendis,  et  ande 

Hac  adyeniati  ?  die ,  o  milea  renerande  !  » 

Cai  milea  Bericanns  ait  :  ■  Venerande  rir^  avdi, 

Et  narrabo  tibi  qaod  qaerere  disposaisti  t 

Me  Bcricana  anam  prorincia  gandet  babere. 

Reclorem  Romam  toIo  ,  ai  dederit  Dena ,  ire, 

Ut  pnernm  noalram  beoediclio  pontificalia 

Parget  ab  bamane  delicto  conditionîa.  ■ 

Cni  comea  :  c  Hinc  et  ego  Romam  compellor  adiré 

Ut  per  apoflolicam  bapllzetar  paer  iate.  • 

ToBc  in  amicitiam  firmato  fédère  janctî, 

Propositam  teavere  Tiam,  pneris  bonerali... 

Etc. 

(Manuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi  n^  3718, 
in-4*',  folio  25  recto) 

*  «  The  romance  was  translated  into  German 
▼erse,  by  Conrad  of  Wuerzburg,  wbo  flourished 
about  the  year  1 300.  He  chose  to  name  the  heroes 
Engelhard  and  Ëngeidrud.  It  was  modemized  and 
printed  at  Fraokfort,  in  1573.  »  Weber,  1. 1,  p.  liv  ; 
ihe  History  o/English  Poetry^  édition  de  R.  Price, 
1. 1^  p.  92,  note  k. 

Quant  à  nous,  nous  n'en  avons  vu  qu'une  version 
très  abrégée  (d'après  le  latin)  en  pi-oiie  du  xv*  siè- 
cle ,  publiée  par  Carové  dans  le  Ttuchtnbueh  Jur 
Freunde  altdeutscher  Zeit  und  Kunst  aufdas  Jahr 
1816,  et  mieux  par  Wackérnagcl  dans  son  Deuis- 
chen  Lesebuehe,  Basel,  1835,  in-8'',  I.  1,  col.  757- 
762. 

•*  Melrical  Romances  of  the  thtrteenth,fourteenth, 
andjifteenth  Centuries  :  puèlished,..  by  Senry  ^e- 
brr,  Tol.  II,  p.  369-473.  Le  poème  à^Amis  and  Amy- 
lion  est  analysé  dans  le  tome  lll  des  Spécimens  of' 
Early  Engiith  metrieal  Romances  d'Ellis,  édition  de 
Londres,  1805,  p.  384-419.  —  Édition  de  la  même 
ville,  1811,  p.  396-433. 

***  Kellcr,  p.  ccxlij. 

****  Cette  traduction  a  eu  trois  éditions  :  la  pre- 
mière, à  Venise,  eu  1503  ;  la  seconde,  à  Milan ,  en 


218 


TttiATRK  FBANÇAIS 


et  même  en  islandais*,  qu'elle  a  fourni  le  su- 
jet d'un  drame  italien  du  xv*  siècle  ,  et,  si 
je  ne  me  trompe,  celui  d'une  tapisserie  his- 
toriée ** ,  et  d'un  tableau  de  P.  Antonio  de 
Foligno***«  Nous  ajouterons  qu'elle  a  été  ri- 
mée  de  nouveau  en  français  dans  le  xiv*  siè- 
cle, c'est-à-dire  par  un  poète  contemporain 
de  l'auteur  du  Miracle,  sous  le  titre  du  Dit 


1 5 1 3  ;  la  troisième ,  dans  la  même  ville ,  en  1 530  : 
toutes  trois  in-4.  Voyez  Analisi  e  Bihlio^rafia  dei 
Romanzi  di  cavaUeria  e  dei poemi  romanteschi  d^l- 
ialia.  Volume  secondo,  conlenente  la  Biblîoi^tia. 
Milano,  dalla  tipographîa  dei  dott.  Giulio  Ferrario, 
M.  Dccc.  XXIX,  in-8,  p.  282,  383. 

*  Sof^abîbUolhek med Annuxrhi'mger og indUdende 
jifhandlinger*  Af  Peitr  Erasmus  MueUer.  Ti-edie 
Bind.Kîœbenhavn.Trykti  detschullziskeOfHcin... 
1830,  petit  io-8o,  p.  480;  Relier,  p.  ccxlij. 

**  «  The  storj  was  poui-trayed  on  the  tapesti-y  of 
Nottingham  Castle,  in  the  time  of  Henry  VIII.  a 
Weber,  vol.  1 ,  p.  liv. 

Nous  voyons  dans  Pinventaira  des  richesses  du 
1  oi  Charles  V,  qu'il  possédait ,  entre  auU-es  Tappit 
à  ymages ,  ceux  de  la  vie  de  saint  Theséus ,  du 
0aint  Graei,  de  FUurence  de  Homme,  ^Amis  et 
ti^Amie,  de  Banfé  et  de  Beaulté,  des  sept  Péchez  mor- 
ielt ,  des  neuf  Preux ,  de  Godeffroy  de  Bithon , 
fV Uunaii et  de  la  Royne  d'Irlande,  de  messire  Yvain, 
4es  sept  Sciences  et  de  saint  Augustin,  de  Judic, 
des  Fait  et  batailles  de  Judas  Maeahcus  et  d^Antho- 
qus ,  de  la  Bataille  du  duc  d" Acquictaine  ctdeFlo' 
renccy  de  Girart  de  Ncvers,  etc.,  etc.  Voyez  le  ma- 
nuscrit de  la  Bibliothèque  Royale  n<»  8356 ,  folio 
^ij.c.xij  verso  et  suivans. 

*'*'*  a  Dans  la  ville  d'Assise,  sur  le  mur  extérieur 
de  rhospice  de  Saint^Jacqucs  et  Saint-Antoine,  on 
voit  une  madone,  placée  entre  ces  deux  saints,  avec 
quatra  pèlerins  agenouillés  devant' elle,  le  tout 
dans  un  style  qui  trahit  manifestement  le  disciple 
ou  rimitateur  de  Taddée  Bartolo...  Pierre  Antonio 
de  Foligno,  qui  a  |>eint  dans  une  chapelle  voisine 
un  miracle  fameux  de  saint  Jacques  de  Compos- 
f  elle  ' ,  avait  certainementsubi  la  même  influence. . .  » 


'  «  C'eit  U  résarreclioo  d'un  cufaot  dont  le*  parcD»  étaienl 
alléi  eu  pëlerioagc  k  CompostcHc.  II  y  a  an  drame  ita- 
lien du  xT«  siècle  »ur  1c  même  sujet.  >  De  la  Poésie 
chrétienne  dans  son  principe,  dans  sa  matière  et 
aans  st s  formes,  par  A,-E.  Rio.  —  Forme  de  VArt  ; 
seconde  partie-  —  Paris,  Dcbécoiirl ,  i  836,  in-8°,  p.  i  73. 


dci  trou  Pommes,  et  publiée  pour  la  premièrt 
fois ,  sous  cette  forme ,  en  1837,  par  notre 
ami  G. -S.  Trebutien,â  Paris,  chez Siivestre, 
grand  in-8'',  15  pages. 

Dans  le  xv  siècle ,  le  roman  de  Miles  ei 
d'Amis  partagea  le  sort  de  la  plupart  des 
atitres  ouvrages  de  ce  genre  :  il  fut  mis  eo 
prose  française  »  et  eut  un  grand  nombre 
d'éditions  *. 

U  y  a  une  imitation  de  cette  légende  daos 
un  autre  roman  souvent  réimprimé  et  iml- 
tulé  :  Hystoire  de  Olivier  de  CastiUe  et  et 
Artur  d'Algarbe,  son  loyal  compagnon  ^  qui 
se  trouve  analysé  dans  les  Mélanges  tira 
d'une  grande  bibliothèque  ^  volume  E ,  p.  79 
et  suivantes  **. 

Enfin  ,  après  tant  de  vicissitudes  et  des 
transformations  diverses,  l'histoire  de  Miles 
et  d'Amis  descendit  dans  la  rue  sous  la  forme 
de  ballade,  et  fit  les  délices  du  peuple 
après  avoir  charmé  le  clergé  et  la  no- 
blesse "••.  F.  M. 


*  Paris ,  pour  Antoine  Yeranl ,  sans  date  (ven 
1503),  un  Tolume  petit  in*folîo  (décrit  dans  le  Ctf- 
tahguedes  dores  imprimés  sur  vélim^  de  la  Bibliothè- 
que du  Roi,  t.  1V^  p.  261,  n.  387);  à  Lyon,  pat 
Olivier  Amoullet ,  1531,  in*4*  ;  à  Paris,  par  Nico- 
las CUrestien,  1535,  in-4o  ;  par  AUin  Lotrian,  sans 
date,  in-4o;  par  Jean  Bonfons  ,  sans  date,  in-4^ 
par  Nicolas  Bonfons ,  petit  in-4o,  sans  date,  avec  ti- 
gures  sur  bois;  et  à  Rouen»  chez  la  reuTe  de  Lou}» 
Coste,  sans  date  (vers  1620),  in-4«. 

**  Nous  connaissons  un  ouvrage  espagnol  loù- 
tulc  Historia  de  los  muy  nobles  y  valientes  csbcûIU- 
ros  Oliveros  de  Castilla,  y  A r  tus  de  Algarva,  y  de 
sus  maravillosas  y  grandes  hazanas.  Compuesta  /wr 
cl  haehiller  Pedro  de  la  Floresla.  Con  licencia.  En 
Madrid  a  costa  de  Don  Pedro  Joseph  Alonso  y  P** 
diila.. .  Un  rolume  in*]  8.  Nous  pensons  que  ce  a'est 
qu'une  Uaduction  du  vieux  roman  français. 

***«  At  lust,  il  dwindied  into  the  shapeof  a  itreei- 
ballad,  a  copy  of  which  may  be  found  in  the  valus- 
ble  republication  of  Ërans's  Old  Ballads ,  vol.  1 1 
p.  77.  The  knightly  brothers  Amis  and  Amilouo, 
are  thei-e  transformed  into  Alexander  and  Lodo- 
vvick,  princes  of  Hungary  and  France,  the  Steward 
into  Guido  prince  of  Spain ,  and  the  part  oflbe 
duke  is  glven  to  the  Empcror  of  Germany.  »  Wc- 
bcr,  1. 1>  p.  liv. 


AU  MOYEN-AGE. 


219 


UN  MIRACLE 


1)K 


NOSTRE-DAME  D'AMIS  ET  D'AMILLE 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


AMIS. 

AMILLE. 

LE  ROY. 

LA  ROYNB. 

LA  FILLE  ds  roy,  appelée  LUBIAS. 

LE  CONTE  GRIMAirr. 

YTIER,  eiGiiier. 

LE  PAUMIER. 

HARORÉ. 

LE  SERGENT  D'ARMES. 


LE  MESSAGIER. 
GOMBAUT. 
BERNA RT. 
DIEU. 
L'ANGE. 
HENRI  l'esciiier. 
LA  OAIIOISELLK. 
SAINT  MICBIEL. 
NOSTRE-DAME. 
SAINT  GABRIEL. 


Cy  conmenee  î.  Miracle  de  Nosti-e-Dame ,  d\A- 
mis  et  d'Amille,  lequel  Amille  tua  sei  .ij.  cnfans 
l^our  gairir  Amis  son  compaignon ,  qui  estoit  rae- 
sel;  et  depuis  les  resuscila  Nostre^Dame. 

AMIS. 

Sire  Diex,  pere  omnipotent, 
On  dit  qu'à  chose  homme  ne  lent 
Dont  il  ne  parviengne  à  effect; 
Mais  ainsi  ne  m'est  pas  de  fait , 
Car  puis  vij.  ans  je  ne  finay , 
Et  encore  mie  fin.n'ay; 
Mais  cbascun  jour  de  ville  en  ville 
Ne  cesse  de  quérir  Amilie, 
Pour  ce  que  j'ay  oy  souvent 
De  li  dire  et  conter  conment 
I)  me  ressamble  de  corsage, 
D'aler,  de  venir,  de  langage, 
D'eslat,  de  parler,  de  maintieng. 
Ha  !  très  doulx  Jhesu-Crist ,  je  tieng 
Que  se  Je  trouver  le  péusse , 
Mon  désir  acompli  eusse 


Ici  commence  un  Miracle  de  Notits-Dame,  d'Amis 
et  d*Amille,  lequel  Amille  tua  ses  deux  enfans  pour 
guérir  Amis  son  compagnon ,  qui  était  lépreux;  et 
depuis  Notre-Dame  les  rassuscila. 

AMIS. 

Sire  Dieu ,  père  tout-puissant ,  on  dit  qu'à 
quelque  chose  que  l'homme  tende ,  il  en 
vient  à  bout;  mais  cela  n'a  pas  lieu  pour  moi, 
car  depuis  sept  ans  je  ne  m'arrêtai  et  ne 
m'arrête  pas  encore  ;  mais  chaque  jour  de 
ville  en  ville  je  ne  cesse  de  chercher  Amille, 
car  souvent  j'ai  entendu  parler  de  lui  et  con- 
ter comment  il  me  ressemble  de  corps ,  de 
démarche,  de  langage  et  de  maintien.  Ah! 
très-doux  Jésus-Christ ,  je  tiendrais  mou 
envie  pour  satisfaite  si  je  pouvais  le  trou- 
ver, et  mon  cœur  serait  tout-àr-fait  content, 
bien  que  jamais  je  ne  l'aie  vu;  mais  parce 
que  j'ai  ouï  dire  qu'on  ne  pourrait  choisir  en- 
tre hommes,  fussent-ils  cent  mille,  deux  per- 
sonnes comme  nous  sommes,  cet  Amille  et 


220 


THÉATRB  FRANÇAIS 


Et  fust  mon  cuer  loiu  assouvi , 
Jà  soit  ce  que  onques  ne  le  yi  ; 
Mais  pour  ce  que  j'ay  oy  dire 
Cou  ne  pourroit  choisir  neslire 
Entre  hommes ,  et  fussent  G.  mille, 
Telz  .ij.  hommes  com  cel  Amille 
Et  moy  sommes  quant  à  samblance, 
Et  c'on  n'i  scet  descongnoissance 
Trouver  en  privé  n'en  commun , 
Con  ne  die  que  c'est  tout  un  : 
Pour  ce  li  ay  donné  m'amour. 
Tant  qu*en  une  ville  demour 
Jamays  que  une  nuit  ne  seray 
Jusqu'à  tant  que  trouvé  l'aray. 
S'il  plaist  à  Dieu  que  je  le  voie 
En  ville,  en  sentier  ou  en  voie 
Ou  en  chemin. 

LE  PAUMTBR, 

Sire,  à  ce  povre  pèlerin 
Donnez,  s'il  vous  plaist ,  vostre  aumosne. 
Que  Dieu ,  qui  maint  lassus  on  throsne , 
Vous  soit  misericors  et  doulx  ! 
De  loing  vieng,  pour  quoy  sui  las  touz 
Et  travailliez. 

AMIS. 

Mon  ami ,  dire  me  vueilliez 
Dont  vous  venez. 

LB  PAUMIER. 

Sire,  pour  vérité  tenez 
Du  saint  Sépulcre  vieng  tout  droit  ; 
S'ay  puis  passé  par  maint  destroit  : 
Se  scet  Diex ,  sire. 

AHIS. 

Paumier,  me  saroies-tu  dire. 
Puis  qu'en  tant  de  lieux  as  esté. 
D'un  homme  que  quier,  vérité? 
Amilles  est  nommez  par  nom 
Qui  me  ressamble ,  ce  dit-on  , 
De  maintien ,  de  corps  et  de  vis. 
Se  tu  m'en  scez  donner  avis, 
Bienteferay. 

LE  PAUMIER. 

Voulentîers  m'en  aviseray. 

Sire  ;  mais ,  qu'il  ne  vous  desplaise, 

Sachiez  que  puis  la  terre  d'Aise 

Ne  vi  humaine  créature 

Qui  vous  ressamblast  de  faiture 

Si  bien  comme  un  que  vi  hier; 

Car  de  vostre  grant ,  sire  chier. 


moi ,  sous  le  rapport  de  la  ressemblance,  ei 
qu'on  ne  sait  trouver  de  différence  entre  nous 
ni  en  public  ni  en  particulier,  en  sorte  qn'on 
dit  que  c'est  tout  un  :  pour  cela  je  lui  ai  donné 
mon  amour,  de  manière  que  je  ne  séjoor- 
nerai  jamais  qu'une  seule  nuit  dans  une  ville 
jusqu'à  ce  que  je  l'aie  trouvé,  s'il  plaît  à  Dieu 
que  je  le  voie  dans  une  ville,  un  sentier,  une 
voie  ou  un  chemin. 


LE  PÈLERIN. 

Sire,  donnez,  s'il  vous  plalt»  votre  aumôoe 
à  ce  pauvre  pèlerin.  Que  Dieu,  qui  est  assis 
là-haut  sur  le  trône ,  vous  soit  miséricor- 
dieux et  doux  !  Je  viens  de  loin  ,  c*est  pour- 
quoi je  suis  très-las  et  harassé. 

AMIS» 

Mon  ami ,  veuillez  me  dire  d'où  vous  ve- 
nez. 

LE  PÉLBRUV. 

Sire,  tenez  pour  vrai  que  je  viens  du  saint 
Sépulcre  ;  j'ai  passé  ensuite  par  maint  défilé: 
Dieu  le  sait,  sire. 

AMIS. 

Pèlerin ,  me  saurais-tu  dire ,  puisque  tu 
as  été  en  tant  de  lieux ,  la  vérité  au  sujet 
d'un  homme  que  je  cherche?  Il  se  nomme 
Amille,  et  me  ressemble,  dit-on,  de  main- 
tien ,  de  corps  et  de  visage.  Si  tu  sais  m'en 
donner  des  nouvelles,  je  te  ferai  dubieo. 


LE  PiLERIN. 

J'y  réfléchirai  volontiers,  sire;  mais,  qu'il 
ne  vous  déplaise ,  sachez  que  depuis  la  terre 
d'Asie  je  ne  vis  créature  humaine  qui  vous 
ressemblât  de  figure  autant  qu'un  homme 
que  je  vis  hier  ;  car  il  était ,  cher  sire ,  de 
votre  taille  et  de  votre  air,  en  sorte  que  je 
soupçonne  encore  que  vous  êtes  celui-là 


AU  HOYEN-AG£. 


221 


Estoit  et  de  vostre  façon  « 
Si  qu'encore  ay-je  sonspeçon 
Qae  celui-mesmes  ne  soiez  : 
S'a  voir  dire-sni  avoiez , 
Ditea-ie-moi. 

AVIS. 

Nanil  »  paumier,  foy  que  te  doy  ! 
Onques  mais  ne  me  veis  que  ore. 
EDiex  !  quelle  part  va-il  ore, 
Celui  que  dis? 

LE  PAUMIBR. 

Sire,  il  s'en  va  devers  Paris  : 
Je  croy  c*est  ce  que«vous  querez  ; 
Se  vous  hastez,  vous  l'ataindrez , 
Je  nen  doubt  point. 

•    AMIS. 

D'argent  monnoié  n'ay-je  point , 
Paumier  amis;  mais  cest  annel 
Te  doing  qui  est  et  bon  et  bel  : 
Saches  quant  vendre  le  voulras , 
Deux  mars  d'argent  bien  en  aras, 
N'endoubtes  mie. 

LE  PAUMIER. 

Grans  mercis,  sire,  et  celle  amie 
Vous  soit  qui  mère  est  et  pucele 
Et  qui  Ihesu  de  sa  mamelle 
Vierge  norri  ! 

AMIS. 

Prie  pour  moi  ;  adieu  te  di , 
Amis  paumier. 

LE  PAUMIBR. 

Je  m'y  oblige ,  sire  chier, 
Dès  ores  mais. 

AMILLE. 

Et  Diex  !  fineray-je  jamais 
De  celui  quérir  où  j'ay  mis 
Mon  cuer  et  m'amour?  C'est  Amis 
Conques  ne  vi  jour  de  ma  vie , 
Et  si  n'ay  d'autre  chose  envie. 
Pener  m'a  fait  et  traveillier, 
Et  mainte  nuit  pour  li  veiUier. 
Un  po  ci  reposer  me  Tault, 
Car  traveilliez  sui  sanz  deffault 
Tant qoe  je  n'en  puis  plus,  par  foy! 
Tandis  s'aprouchera  de  moy 
Gel  homme  que  venir  voy  là , 
Et  si  saray  s'il  me  sara 
De  li  riens  dire. 

AiflS. 

Diex  vous  gart  de  pesance ,  sire  I 


même.  Si  j'ai  rencontré  juste,  dites-le-moL 


AMIS. 

Nenni,  pélerîn\  (par  la)  foi  que  je  le  dois! 
tu  ne  m  as  jamais  vu  avant  ce  momentrci. 
Eh  Dieu  !jde  quel;C6té  va-t-il  maintenant , 
celui  que  tu  dis? 

LE  PÈLERIN. 

Sire ,  il  s'en  va  vers  Paris  :  je  pense  que 
c'est  ce  que  vous  cherchez  ;  si  vous  vous 
hâtez,  vous  l'atteindrez,  je  n'en  doute 
point. 

AMIS. 

Je  n'ai  point  d'argent  monnayé ,  ami  pè- 
lerin ;  mais  je  te  donne  cet  anneau ,  qui  est 
bel  et  bon  :  sache  que,  quand  tu  le  voudras 
vendre ,  tu  en  auras  bien  deux  marcs  d'ar- 
gent. 

LE  PÈLERIN. 

Grand  merci ,  sire,  et  qu*elle,voussoit  amie 
celle  qui  est  mère  et  pucelle  et  qui  nourrit 
Jésus  de  sa  mamelle  vierge  ! 

AMIS. 

Prie  pour  moi  ;  je  te  dis  adieu ,  ami  pè- 
lerin. 

LE  PÈLERIN. 

Je  m'y  oblige»  cher  sire ,  désormais. 

AMILLE. 

Eh  Dieu!  finirai-je  jamais  de  chercher 
celui  où  j'ai  mis  mon  cœur  et  mon  amour? 
C'est  Amis,  que  je  ne  vis  jamais  de  ma  vie, 
et  néanmoins  je  n  ai  envie  d'autre  chose.  Il 
m'a  causé  bien  des  peines  et  des  fatigues,  et 
m'a  fait  veiller^ainte  nuit  pour  lui.  Il  faut 
que  je  me  repose  un  peu  ici ,  car  je  suis 
vraiment  tant  harassé  que  je  n'en  puis  plus, 
par  (ma)  foi  !  Cependant  cet  homme  que  je 
vois  là  venir  s'approchera  de  moi ,  et  je  ver- 
rai s'il  me  saura  rien  dire  de  lui. 


AMIS. 


Dieu  vous  garde  de  chagrin  ,  sire  !  Vous 


222 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Vous  estes ,  je  croy,  traveilliez. 
S'il  vous  plaist»  dire  me  yueiUiez 
Où  vous  alez. 

A  MILLE. 

Sire ,  si  bel  le  demandez 
Que  je  respons  :  ue  vous  ennuit , 
Que  je  pense  ains  demain  la  nuit 
A  Paris  esire. 

AMIS. 

E!  mon  chierami.,  peulril  estre 
Que  une  autre  demande  vous  face , 
Mais  qu'envers  vous  ne  me  melTace 
Comme  enuieux  ? 

AMILLE. 

Sire,  je  vous  voy  gracieux  : 
Ce  qui  vous  plaira  demandez 
Et  plus;  se  vous  le  coipmandez  , 
Je  le  feray. 

AMIS. 

Sire,  pour  l'amour  Dieu  le  vray, 
Vostre  nom  requier  assavoir; 
Après  aussi  me  diez  voir 
De  vostre  estât. 

AMILLE. 

Sife ,  or  entendez  sanz  débat  : 
Voir  vous  diray  comme  Evangille. 
Sachiez  que  l'en  m'apelle  Amille, 
Qui  ne  finay,  .vij.  ans  a  jà , 
De  quérir  par  çà  et  par  là 
Un  homme  qui  a  nom  Amis , 
Qui  en  ceste  paine  m'a  mis 
Pour  tant  c*on  m'a  maintes  foiz  dit 
Qu'il  n'y  a  point  de  contredit 
Qu'en  touz  estaz  ne  me  ressamble. 
Diex  doint  que  je  nous  puisse  ensemble 
Veoir  un  jour  ! 

AMIS. 

Sire,  acolez-moy  sanz  demour, 
Puis  que  nommez  estes  Amille. 
Certes,  pour  vous  ay  mainte  ville 
Passé  et  mains  divers  sentiers  , 
Il  a  jà  bien  vij.  ans  entiers. 
Or  vous  ay  trouvé,  Dieu  mercy  ! 
Jamais  ne  quier  partir  de  cy, 
Si  vous  aray  en  vérité 
Convenant ,  foy  et  loyauté 
Jusqu'à  la  mort. 

AMILLE. 

Chiers  amis ,  autel  vous  accort  ; 
Et  jusques  au  perdre  la  vie , 


êtes,  je  crois,  harassé.  S'il  vous  plalt,  veuillez 
me  dire  où  VOiis  allez. 


AMnXE. 

Sire,  vous  le  demandez  si  bien  que  je  ré- 
ponds :  si  c'est  votre  plaisir,  je  pense  être  à 
Paris  avant  la  nuit  de  demain. 

AMIS. 

Eh!  mon  cher  ami ,  puis-je  vou^  faire  une 
autre  demande ,  sans  me  rendre  coupable 
envers  vous  en  vous  causant  de  l'ennui  ? 

AJfILLE. 

Sire,  vous  êtes  si  gracieux  que  vous  pou- 
vez demander  ce  qu'il  vous  plaira ,  et  plus; 
si  voMs  le  commandez ,  je  le  ferai. 


AMIS. 

Sire ,  pour  l'amour  de  Dieu  le  vrai ,  je  de- 
mande à  savoir  votre  nom  ;  après,  dites-moi 
aussi  la  vérité  au  sujet  de  votre  état. 

AMILLE. 

Sire ,  à  cette  heure ,  écoutez  tranquille- 
ment :  je  vous  dirai  chose  vraie  comme 
Évangile.  Sachez  qu'AioAle  est  mon  nom. 
Voici  déjà  sept  ans  que  je  ne  cesse  de  cher- 
cher de  c6té  et  d'autre  un  homme  qui  se 
nomme  Amis,  j'ai  pris  celle  peine  parce  que 
l'on  m'a  dit  main&e  foii»  que,  sans  contredit, 
il  me  ressemble  en  tous  poists.  Dieu  veuille 
que  je  nous  puisse  voir  «m  jour  ensemble  ! 


AMIS* 

Sire,  embrassez-moi  tout  de  suiie,  puisque 
vous  vous  nooimez  Amille.  Certes,  voil^bien 
plus  de  sept  ans  entiers  que  j'ai  passé  pour 
vous  mainte  ville  ct.maints  sentiers  escarpés. 
A  cette  heure  |e  vous  .ai  trouvé.  Dieu  merci! 
Je  nerveux  pas  partir  d'ici,  que  je  ne  vous 
aie  promis  sincèrement  foi  et  loyauté  jus- 
qu'à la  mort. 


AMILLE. 

Cher  ami ,  je  vous  donne  la  même  assu- 
rance ;  et  jusqu'au  terme  de  ma  vie,  je  vous 


AU  HOYBN-AGE. 


223 


Ce  vous  jur,  ne  vous  faiidray  mie. 
Puis  que  Dieu  m'a  fait  vous  trouver. 
Or  regardons  comment  prouver 
Nous  nous  pourrons. 

iOflS. 

Gomment?  à  Paris  en  irons 
(Aussi  y  estes-vous  mén), 
Savoir  se  serons  recéu 
Du  roy»  car  il  a  guerre  graât. 
Sa  !  soion  d'aler  y  engrant , 
Gompains  Amilie. 

AMILLE. 

Amis,  bien  me  plaist,  par  saint  Cille! 
Or  alons,  biaux  compains,  alons. 
—Dieu  mercy  I  tant  erré  avons 
Qu'en  la  ville  de  Paris  sommes, 
Et  poons  le  roy  et  ses  hommes 
Veoir  à  plain. 

AMIS. 

Chier  compains,  nous  deux  main  à  main 
Présenter  à  li  nous  alons  ; 
S*il  nous  retient ,  nous  n'en  povons 
Que  miex  valoir. 

AMILLE. 

Alons ,  Amis  ;  vous  dites  voir. 
—Sire,  Diex  vous  doint  bonne  vie 
Kl  toute  voslre  baronnie 
Que  ci  veons  ! 

LE  ROY. 

Bien  veigniez ,  seigneurs  compaignons. 
Que  voulez  dire? 

AMIS. 

Nous  venons  à  vous,  très  chier  sire» 
Savoir  se  vous  avez  mestier 
De  nous  qui  sommes  sodoier  : 
Gens  d'armes  sonmes. 

LE  ROT. 

Seigneurs,  véistes-vous  ij.  hommes 
Onqiies  mais  si  d'un  semblant  estre? 
Par  le  glorieux  roy  celestre  ! 
Je  croy  que  non. 

BARBRÉ. 

De  moie  part,  ce  ne  fis  mon 
En  nul  pais. 

GOKTE  GRIHAUT. 

Sire,  de  ce  8uis*je  Qsbahis 
Qu'en  tomes  choses  onuiement , 
Non  pas  en  une  seulement , 
Sont  d'un  semblant  et  eus  et  hors 


le  jure,  je  ne  vous  manquerai  pas.  Puisque 
Dieu  m'a  fait  vous  trouver,  à  cette  heure 
voyons  commeni  nous  pourrons  nous  dis* 
tinguer. 

AHI8. 

Comment? nous  nonsen  irons  à  (Paris  aussi 
bien  vous  vous  y  rendez)  pour  savoir  si  nous 
serons  reçus  du  roi ,  car  il  a  une  grande 
guerre.  Çà ,  hâtons-nous  d'y  aller,  compa- 
gnon Amille. 

AMILLE. 

Amis,  cela  me  plaît  bien,  par  saint  Gilles  I 
Allons  maintenant,  beau  compagnon,  allons. 
—  Dieu  merci  !  nous  avons  tant  marché  que 
nous  sommes  en  la  ville  de  Paris ,  et  nous 
pouvons  voir  en  plein  le  roi  et  ses  hommes. 

AMIS. 

Cher  compagnon ,  allons  nous  présenter  k 
lui  tous  les  deux  en  nous  tenant  parla  main; 
s'il  nous  retient ,  nous  n'en  pouvons  que 
mieux  valoir. 

AMILLE. 

Allons,  Amis  ;  vous  dites  vrai.  —  Sire,  que 
Dieu  vous  donne  bonne  vie  (à  vous)  et  à  toute 
votre  baronnie  que  nous  voyons  ici  ! 

LE   ROI. 

Soyez  les  bien-venus  ,  seigneurs  compa- 
gnons. Que  voulez-vous  dire  ? 

AMIS. 

Nous  venons  à  vous ,  très-cher  sire,  savoir 
si  vous  avez  besoin  de  nous.qui  sommes  sol- 
dats ;  nous  sommes  gens  d*arines. 

LE  ROT. 

Seigneurs,  vltes-vous  jamais  deux  hommea 
se  ressembler  autant  ?  par  le  glorieux  roi  du 
ciel  I  je  crois  que  non. 


HARDRÉ. 

Quant  à  moi,  cela  ne  m'est  certainement 
arrivé  en  aucun  pays. 

LE  COMTE  GRIUAUT. 

Sire,  je  suis  ébahi  de  ce  qu'ils  se  ressem- 
blent partout ,  non  pas  en  une  seule  chose, 
mais  en  toutes,  de  visage  et  de  corps,  uni- 
formément. Je  suis  d'avis  que  vous  les  re- 


224  THÂATRB 

Et  de  vîaires  et  de  corps. 
Je  lo  que  vous  les  recevez  « 
Car  cbascnn  d'euix  est  bien  tailliez 
Pour  valoir  homme. 

SERGENT  d'armes. 

Valoir  !  par  saint  Pierre  de  Romme  ! 
Je  ne  vi  pieçà  hommes  miex , 
S'ilz  sont  de  fait  et  de  cuer  tiek 
Qu'ilz  semblent  estre. 

LE  MESSAGER. 

Sire  f  sanz  plus  en  delay  mettre, 
Faites  armer  voz  gens  tantost  ; 
Car  de  çà  le  bois  de  Saint-Clost 
Avez  sanz  nombre  d'anemis 
Qui  se  sont  jà  en  conroy  mis 
Et  vous  pensent  à  assaillir  ; 
Et  ne  cuident  mie  faillir 
A  vous  hui  prendre. 

LE   ROT. 

Avant  y  biaux  seigneurs  !  Sanz  attendre, 
A  rencontre  vous  en  alez , 
Et  faites  qu'ilz  soient  foulez. 
J*ay  encore  par  ceste  ville 
De  gens  d'armes  plus  de  x.  mille. 
Messagier,  vas  partout  crier 
Que  touz  yssent»  sanz  detrier, 
A  haulte  voiz. 

LE  MESSAGIER. 

Très  redoubté  sire,  je  vois 
Apperlement. 

AMILLE. 

Sire,  nous  qui  nouvellement 
Sommes  li  vostre  sodoier. 
Irons  aussi  nous  douoier, 
S'il  vous  agrée? 

LE  ROT. 

Oïl ,  alez  sanz  demourée  ; 
Ne  le  vous  di-je? 

AMIS. 

Autre  chose  pieçà  ne  quis-je. 
Amille ,  alons  ! 

LE   MESSAGIER. 

Crier  vueil.  Aux  armes ,  barons  !j 
Ne  deniourez ,  grant  ne  petit , 
Que  n'issiez  tost  sanz  contredit  : 
Ce  vous  mande  par  moy  le  roy. 
Car  les  ennemis  à  desroy 
Près  de  ci  queurent.  Je  m'en  voys 
Jttsques  à  Saint-Clost,  vers  le  boys, 
Veoir  l'estour. 


FRANÇAIS 

ceviez ,  car  chacun  d'eux  est  bien  taillé  pour 
valoir  un  homme. 


SERGENT  D  ARMES. 

Valoir!  par  saint  Pierre  de  Rome  !  je  ne 
vis,  il  y  a  long-temps,  hommes  (qui  soient) 
mieux,  s'ils  sont  de  fait  et  de  cœur  tels  qu'ils 
semblent  être. 

LE  MESSAGER. 

Sire,  sans  plus  tarder,  faites  armer  aussitôt 
vos  gens  ;  car  en  deçà  du  bois  de  Saint- 
Cloud ,  vous  avez  des  ennemis  sans  nombre 
qui  se  sont  déjà  mis  en  marche  et  songent  à 
vous  attaquer  ;  ils  espèrent  réussir  à  vous 
prendre  aujourd'hui. 


LE  ROI. 

En  avant ,  beaux  seigneurs!  Allez-vous-en 
sur-le-champ  à  leur  rencontre,  et  faites  qu'ils 
soient  écrasés.  J'ai  encore  dans  cette  ville 
plus  de  dix  mille  gens  d'armes.  Messager, 
va  partout  crier  à  haute  voix  qu'ils  fassent 
une  sortie,  sans  retard. 


LE  MESSAGER. 

Très -redouté  seigneur,  j'y  vais  sur-le- 
champ. 

AMILLE. 

Sire ,  nous  qui  depuis  peu  sommes  à  votre 
service,  irons-nous  aussi  combattre,  s'il  vous 
plaît? 

LE   ROI. 

Oui,  allez  sans  retard;  ne  le  vous  dis-je 
pas? 

AMIS. 

Depuis  long-temps  je  ne  cherchai  autre 
chose.  Amille ,  allons  ! 

i!e  messager. 

Je  veux  crier.  Aux  armes,  barons!  ne  tar- 
dez pas,  grands  et  petits,  à  sortir  sans  diffi- 
culté :  le  roi  vous  le  mande  par  moi ,  car  les 
ennemis  courent  près  d'ici  en  saccageant  le 
pays.  Je  m'en  vais  jusqu'à  Saint-Cloudt  vers 
le  bois,  voir  la  bataille. 


AU   HOYfeN^AGEfc 


225 


LE  ROY. 

Seigneurs ,  j'ay  au  cuer  granl  trisiour 
De  ce  que  à  ce  ne  puis  venir 
Que  prendre  péusse  et  tenir 
Gombant  qui  me  fait  ceste  guerre; 
Mes  gens  foule  et  gaste  ma  terre , 
Dont  il  me  poise  maiement. 
Or  regardons  ici  conment 
Je  m*en  cbevisse. 

LE  CONTE  GRIHAUT. 

Sire ,  en  Gombaut  a  grant  malice , 
Car  nulles  foiz  assault  ne  fait 
Ne  pongnéis  fors  par  aguait , 
Ce  n'est  pas  doubte. 

HÀRDRÉ. 

Sachiez  qu'encore  n'est  pas  toute 
Sa  voulenté  bien  assouvie  ; 
Car  il  pense,  ains  qu'il  perde  vie , 
Sire ,  à  vous  de  plus  en  plus  nuire , 
Et  s'il  peut  de  touz  poins  destruire  : 
Tant  est  mauvais  ! 

LE  COPTTE  GRIMACT. 

Ce  ne  se  peut  faire  jamais , 
Eo  ce  est-il  folz  et  oultrageux. 
Peut  le  roy  d'aussi  courageux 
Chevaliers  avoir  comme  il  est  ? 
Oïl,  assez ,  je  vous  promet, 
Et  qui  tellement  le  mcnront 
Que  au  roy  qui  ci  est  le  rendront 
Pris  maugré  lui. 

LE  ROT. 

Or  laissons  ester.  À  celui 
M'en  plaing  qui  peut  les  choses  faire 
Qu'il  ne  lui  doint  de  moy  meffaire 
Povoîr  ne  force. 

LE   MËSSAGIBR. 

Monseigneur  9  vostre  bonor  en  force  : 
Granl  joie  au  cuer  avoir  devez; 
Car  voz  gens  tellement  menez 
Par  combatre  ont  voz  annemis 
Qu'en  vostre  merci  se  sont  mis 
Com  prisonnier. 

LE  ROT. 

Est-ce  vérité ,  messagier, 
Que  tamediz? 

LE  MESSAGIER. 

Sire  y  par  Dieu  de  paradis  » 
Oïl ,  jà  n  en  aiez  doubtance  : 
J'ay  véu  tonte  Tordenance; 
Et  de  la  bataille  ont  le  pris 


LE  ROt. 

Seigneurs,  j'ai  au  cœur  grande  tristesse 
de  ce  que  je  ne  puis  arriver  à  prendre  et  à 
tenir  Gombaut  qui  me  fait  cette  guerre;  il 
maltraite,  mes  gens  et  saccage  ma  terre ,  ce 
dont  j'éprouve  beaucoup  de  chagrin.  A  cette 
heure  voyons  comment  il  faut  que  je  m'y 
prenne. 

LE  COMTE  GRIMAUT. 

Sire,  Gombaut  est  plein  de  malice ,  car  ja- 
mais il  n'attaque  ni  ne  combat  sinon  par 
surprise ,  il  n'y  a  pas  à  en  douter. 

HARDRÉ. 

Sachez  que  sa  volonté  n'est  pas  entière* 
ment  satisfaite  ;  car  il  pense ,  sire ,  vous 
nuire  de  plus  en  plus,  avant  de  perdre  la  vie, 
et  vous  détruire  en  tous  points  s*il  peut  :  tant 
il  est  mauvais  ! 

LE  COMTE  GRIMAUT. 

Gela  ne  pourra  jamais  se  faire^  en  cela  il 
est  fou  etoutre-cuidant.Le  roi  peut-il  avoir 
des  chevaliers  aussi  courageux  qu'il  est?  Oui , 
assez,  je  vous  le  promets,  et  qui  tellement  le 
mèneront ,  que ,  malgré  lui ,  ils  le  rendront 
prisonnier  au  roi  qui  est  ici. 


LE  ROI. 

M'en  parlons  plus.  Je  m'en  plains  à  celui 
qui  peut  faire  en  sorte  de  ne  lui  donner  ni 
le  pouvoir  ni  la  force  de  me  faire  du  mal. 

LE  MESSAGER. 

Monseigneur,  votre  gloire  s'augmente  : 
vous  devez  avoir  au  cœur  grand'joie ,  car 
vos  gens  ont  si  bien  mené,  les  armes  à  la 
main,  vos  ennemis  qu'ils  se  sont  mis  comme 
prisonniers  en  voire  merci. 

LE   ROI. 

Est-ce  la  vérité,  messager,  q\ie  tu  me  dis? 

LE  MESSAGER. 

Oui ,  sire ,  par  le  Dieu  de  paradis ,  n'en 
doutez  aucunement  :  j'ai  vu  toute  l'affaire  ; 
et  Amille  et  Amis  ont  l'honneur  de  la  bataille, 
car  ils  ont  pris  Gombaut  et  le  comte  Bernard. 

15 


226 


THEATRE 


Amilles  et  Amis,  car  pris 
Ont  Gombant  et  conte  Bernait. 
N'i  a  nal  qui  ait  tel  essart 
Fait  de  balre  gent  comme  ilz  ont  : 
G* est  merveilles  comment  preux  sont. 
En  Teure  les  verrez  venir, 
Et  chascun  son  prison  tenir 
Et  amener. 

LE   ROY. 

Pour  ceste  nouvelle ,  donner 
Te  feray  .c.  livres  tournoys. 
Je  ne  fu  si  liez  puis  .itj.  moys 
Gom  de  ce  que  Gombaut  est  pris. 
Par  mon  cliief  !  ceulz  qui  les  ont  pris 
Feray  grans  hommes. 

GOMBAUT. 

Seigneurs,  à  vous  renduz  nous  sommes. 
D'une  chose  vous  vueil  prier. 
Que  ne  nous  faciez  maislrier; 
Ne  ne  mettez  en  autruy  mains 
Qu'es  vostres  meismes  ;  ou  au  mains , 
Se  de  moy  voulez  raençon. 
Je  vous  donrray  sanz  contençon 
Tantost  Ix  m.  livres  ; 
Mais  que  franc  m*en  voise  et  délivres 
Dessus  mon  lieu. 

BERNART. 

Sire  y  je  vous  promet  sur  Dieu 
Et  sur  ma  foy,  com  chevalier, 
Que,  se  vous  me  voulez  bailiier 
Sauf-conduit  à  raençon  prendre , 
Ne  vous  feray  point  sauf  entendre  : 
De  ma  terre  arez  la  moitié. 
Or  le  faites  en  amistié 
Et  le  nous  aiez  convenant , 
Ains  que  nous  aillons  plus  avant  : 
Si  ferez  bien. 

AMILLE. 

SoufTrez-vons  :.nous  n'en  ferons  rens; 
Nous  ferons  ce  que  nous  devommes. 
— Voz  .ij.  nouviaux  sodoiers  sommes. 
Mon  chier  seigneur,  cy  en  présent^ 
Qui  de  ces  .ij.  contes  présent 
Vous  faisons,  sire. 

AMIS. 

Mon  cher  seigneur,  je  puis  bien  dire 
Et  affermer  (ne  scé  qui  m'ot) 
Ce  sont  les  souverains  de  l'ost 
Dont  nous  venons. 


FRANÇAIS 

Il  n'y  a  personne  qui  ait  fait  un  pareil  car- 
nage de  gens  :  c'est  merveille  (de  voirj 
combien  ils  sont  preux.  Vous  les  verrez  à 
Finstant  venir,  et  chacun  tenir  et  amener  son 
prisonnier. 


LE  ROI. 

Pour  cette  nouvelle ,  je  te  ferai  donner 
cent  livres  tournois.  Je  ne  fus  jamais  si  joyeai 
depuis  trois  mois  comme  de  savoir  que  Gom- 
baut est  pris.  Par  ma  tète!  je  ferai  de  ceux 
qui  les  ont  pris  des  hommes  puissans« 

GOMBAUT. 

Seigneurs,  nous  sommes  en  votre  pon- 
voir.  Je  veux  vous  prier  d'une  chose,  c* est 
que  vous  ne  nous  donniez  point  de  maîtres; 
ne  nous  mettez  pas  dans  d'autres  mains  que 
les  vôtres;  ou  au  moins,  si  vous  voulez  (avoir) 
rançon  de  moi,  je  vous  donnerai  tantôt  sans 
difficulté  soixante  mille  livres,  à  la  condiiioo 
que  je  m'en  irai  chez  moi  franc  et  libre. 


BERKARD. 

Sire,  je  vous  promets  sur  Dieu  et  sur  ma 
foi,  comme  chevalier,  que,  si  vous  voulez  me 
donner  sauf-conduit  pour  prendre  rançon, 
je  ne  vous  ferai  point  entendre  sauf:  vous 
aurez  la  moitié  de  ma  terre.  Faites-le  par 
amitié  et  promettez-le-nous,  avant  que  nous 
n'alliqns  plus  avant  :  vous  ferez  bien. 


AMILLE. 

Souffrez  que  nous  n'en  faisions  rien;  nous 
ferons  ce  que  nous  devons.  —  Nous  som- 
mes ici ,  mon  cher  seigneur,  deux  soldais 
nouvellement  à  votre  service  ,  qui  vous  fai- 
sons présent ,  sire ,  de  ces  deux  comtes. 

AKIS. 

Mon  cher  seigneur,  je  puis  bien  dire  et 
affirmer  (je  ne  sais  qui  m'entend  )  que  ce 
sont  les  souverains  de  l'armée  dont  nous  ve- 
nons.. 


AIT  MOYEN-AGB. 


227 


CONTE  GRIMAUT. 

Amis,  nous  savons  bien  leurs  noms 
Et  qui  y  sont  et  lenrs  posnées. 
Pour  eulz  arez  telles  soudées , 
Se  le  roy  me  croit  y  n'en  doublez , 
Qu'en  honneur  serez  amontez 
Pour  touz  jours  mais. 

^E  ROY. 

Par  mon  chîef  !  ce  feront  mon  mais. 
Jevueil  qu'au  Louyre  les  memainnent, 
Et  comme  gardés  les  demainent  ; 
Et  que  tout  ce  que  pour  leur  vivre 
Demanderont  c'on  leur  délivre 
Sanz  nul  deffaull. 

ASILLE. 

€hier  sire,  plus  parler  n'en  fault  : 
Il  sera  fait ,  puisqu'il  vous  plaist. 
Nous  sommes  à  fin  de  ce  plait. 
Pensons  d'aler. 

AMIS. 

Sire  Bernart  »  sanz  plus  parler, 
Venez-vous^nt. 

BERNART. 

Sire,  à  vostre  commandement 
Obéiray.  —  Sire  Gombaut , 
Prière  yci  riens  ne  nous  vaut  ; 
Bon  cuer  en  nous  nous  convient  prendre 
Et  la  merci  de  Dieu  actendre^ 
Puis  qu'ainsi  est. 

GOaBACT. 

C'est  voirs.  Il  a  esté  tout  prest 
De  nous  en  son  Louvre  envoier; 
Et  se  longuement  prisonnier 
Y  sonmes,  je  n'ay  pas  fiance 
Que  jamais  nions  delivranôe 
Jusqu'à  la  mort. 

BERNART. 

Pour  quoy,  sire?  vous  avez  tort 
De  ce  dire. 

GOMBAUT. 

Non  ay,  voir.  Vez-ci  pourquoy,  sire: 
La  tour  du  Louvre  est  si  jurée 
Que  puis  qu'i  est  emprisonnée 
Personne,  quelle  qu'elle  soit , 
Ains  qu'elle  en  parte  mort  reçoit; 
Jà  n'en  doubtez. 

BERNART. 

Ne  croy  pas  qu'i  soions  boutez. 
Certainement. 


LE  COMTE  GRIMAUT. 

Amis,  nous  connaissons  bien  leurs  noms, 
ceux  qui  y  sont  et  leur  puissance.  Si  le  roi 
me  croit ,  vous  aurez ,  n'en  doutez  pas ,  tel 
salaire  pour  cette  captureque  vous  serez  haut 
placés  pour  toujours. 

LE   ROI. 

Par  ma  léteJ  il  en  sera  ainà.  Je  veux  qu'ils 
me  les  mènent  au  Louvre ,  qu'ils  les  traitent 
comme  des  prisonniers;  et  que  tout  ce  qu'ils 
demanderont  pour  leur  nourriture  leur  soit 
délivré  sans  faute. 

AMILLE. 

Cher  sire ,  il  n'en  faut  plus  parier  :  puis- 
que cela  vous  plait,  cela  sera  fait.  Nous  som- 
mes à  la  fin  de  cet  entretien ,  pensons  à 
partir. 

AMIS. 

Sire  Bernard^  sans  plus  parler,  allons- 
nous-en. 

BERNARD. 

Sire  ,.  j'obéirai  à  votre  commandement. 
—  Sire  Gombaut,  la  prière  ici  ne  nous  est 
bonne  à  rien  ;  il  nous  faut  prendre  bon  cou- 
rage et  attendre  la  merci  de  Dieu  ,  puisqu'il 
en  est  ainsi. 

GOMBAUT. 

Ce^  vrai.  Il  a  été  tout  prêt  à  nous  en- 
voyer dans  son  Louvre  ;  et  si  nous  y  sommes 
longuement  prisonniers  »  je  n'ai  pas  l'espoir 
que  nous  ayons  janvais  délivrance  jusqu'à  la 
mort, 

BERNARl». 

'    Pourquoi,  sire?  vous  avez  tort  de  dire 
cela. 

GOMBAUT. 

Non,  vraiment.  Voici  pourquoi  ,  sire  :  la 
tour  du  Louvre  est  si  jurée  que  lorsqu'une 
personne,  quelle  qu'elle  soit,  y  est  empri- 
sonnée, elle  reçoit  la  mort  avant  d'en  sortir; 
n'en  doutez  nullement. 

BERNARD. 

Je  ne  crois  pas,  en  vérité,  que  l'on  nous  y 
mette. 


228 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LE   ROY. 

Bîaux  seigneurs,  dites-moy  commeni 
D'Amis  et  d'Amille  feray, 
Et  quel  don  à  chascnn  donray 
De  quoy  miex  vaille. 

HARDRÉ. 

Sire,  se  me  créez ,  sanz  faille 
Lubias  ma  fille  donrrez 
Amille  :  biau  don  li  ferez , 
Car  elle  est  si  très  belle  famé 
Que  riens  n'y  fault,  et  si  est  dame 
De  Blaives  et  tient  la  conté 
Qui  lui  duit  de  droit  hérité  : 
Vous  le  savez. 

LE  CONTE  GRIMAUT. 

Hardré,  par  foy  !  bien  dit  avez. 

—  Sire,  ne  ii  refusez  mie  : 
Il  a  vostre  guerre  fenie 
Quant  il  a  vostre  annemi  pris, 
Jà  n'en  serez  d'omme  repris 

Qui  sacbe  rien. 

LE  ROT. 

Puis  qu'il  vous  semble  que  c'est  bien  , 
Laissons  ester,  et  fait  sera 
Quant  devers  nous  retournera , 
Je  vous  promet. 

AMILLE. 

Ghiers  compains  Amis,  avis  m'est , 
Puis  qu'enfermez  sont  noz  prisons. 
Qu'il  est  bon  que  un  tour  en  aillons 
Devers  le  roy. 

AMIS. 

Vous  dites  voir,  bien  m'y  octroy  ; 
Alons>  Amille. 

AMILLE. 

Alons,  car  j'espère  sanz  guille 
Qu'il  ne  nous  en  peut  de  pis  esire. 

—  Roy  sire,  en  vostre  règne  mettre 

Vueille  Dieu  paix  ! 

LE  ROY. 

Temps  en  seroit  dès  ores  mais» 
Amille ,  s'il  lui  vouloit  plaire» 
Et  je  croy  que  si  venlt-il  faire. 
Puis  que  mon  grant  ennemi  tieng , 
Touz  les  autres  trop  petit  crieng; 
Hais  pour  ce  que  par  vous  je  l'ay , 
Amilles,  je  vueil  sanz  delay 
Vostre  bien  fait  guerredonner, 


LE  ROI. 

Beaux  seigneurs  ,  dites-moi  ce  que  j'ai  a 
faire  à  l'égard  d'Amis  et  d'Amille,  et  quel 
don  je  donnerai  à  chacun  pour  accroître 
leur  fortune. 

HARDRÉ. 

Sire ,  si  vous  me  croyez ,  vous  donnerez 
sans  hésiter  ma  fille  Lubias  à  Amille  :  vous 
lui  ferez  un  beau  présent ,  car  elle  est  si  belle 
femme  que  rien  n'y  manque  ;  elle  est  de 
plus  dame  de  Blaye  et  tient  le  comté  en  lé- 
gitime héritage  :  vous  le  savez. 


LE  COMTE  GRIMAirr. 

Hardré,  par  (ma)  foi  !  vous  avez  bien  dit. 
— Sire,  ne  le  refusez  pas  :  il  a  fini  votre  guerre 
alors  qu'il  a  pris  votre  ennemi  ;  vous  n'en 
serez  donc  repris  par  homme  de  quelque 
savoir. 

LE  ROI. 

Puisqu'il  vous  semble  que  c'est  bien ,  n  en 
parlons  plus;  cela  se  fera  quand  il  reviendra 
vers  nous ,  je  vous  le  promets. 

AMILLE. 

Amis ,  cher  compagnon ,  il  m'est  avis  que, 
puisque  nos  prisonniers  sont  enfermés,  il  est 
bon  que  nous  allions  faire  un  tour  vers  le  rot. 

AHtS. 

Vous  dites  vrai,  je  le  veux  bien;  allons, 
Amille. 

AMILLE. 

Allons,  car  j'espère  bien  qu'il  ne  peut 
nous  en  arriver  plus  mal.  — Sire  roi,  Dieu 
veuille  mettre  paix  en  votre  royaume! 

LE  ROI. 

Il  en  serait  temps  désormais,  Amille,  s'il 
lui  venait  à  plaisir,  et  je  crois  qu'il  veut  que 
cela  soit.  Maintenant  que  je  tiens  mon  grand 
ennemi,jecrainsbien  peu  touslesautres;  mais 
parce  que  je  l'ai  (entre  mes  mains)  par  vous, 
Amille,  je  veux  sans  délai  vous  récompenser 
de  votre  action  d'éclat,  et  vous  donner  pour 
épouse  Lubias,  dont  la  renommée  s'occupe 


AU    MOYEN-AGE. 


229 


El  vous  vueii  à  femme  donner 
Lubtast  dont  on  fait  grant  conte; 
Et  si  serez  de  Blaives  conte, 
Amilles  sire. 

AMILLE. 

Monseigneur,  ne  vous  vueii  desdire  ; 
Mais,  s*il  vous  plaist ,  miex  le  ferez  : 
A  mon  compagnon  la  donrrez  ; 
Car  par  ses  faiz,  c'on  voit  aux  yex, 
De  prouesce  en  est  digne  miex 
Que  moy  d'assez. 

LE  ROY. 

Sa  donc ,  Amis,  avant  passez. 
Je  vous  doing  Lubias  la  belle  : 
Contesse  est  et  si  est  pucelle  : 
Qu'en  dites- vous? 

AMIS. 

Que  j'en  diray,  monseigneur  douls  ? 
Si  plaist  mon  compaignon  Amilie , 
Je  m'i  accors ,  et  plus  de  mille 
Merciz  en  di. 

HARDRÉ. 

H  lui  plaist  et  le  veult  ainsi, 
Aussi  fas-je  par  m'antain  Thiece. 
Amis,  sachiez  qu'elle  est  ma  nièce  : 
C'est  sanz  ruser. 

CONTE   GRIMAUT. 

Or  avant  !  il  fault  diviser 
En  quel  lieu  les  noces  seront 
El  comment  elles  se  feront 
Par  bon  devis. 

LE   ROT. 

Je  vous  en  diray  mon  avis  : 
Amis  à  Blaives  s'en  ira , 
Amilles  le  convoiera , 
Et  vous,  Hardré,  avec  voz  gens  ; 
Si  vous  enjoing  que  diligens 
Sciez  de  parfaire  la  chose, 
Si  que  nulz  n'en  puisse  ne  n'ose 
Fors  que  bien  dire. 

HARDRÉ. 

Puis  qu'il  vous  plaist ,  voulentier«,  sire. 
—  Or  avant ,  seigneurs  ;  sanz  hulin , 
Pensons  de  nous  mettre  à  chemin  ; 
Et  vous.  Griffon,  dit  de  Savoie, 
Vlez  devant,  faites-nous  voie 
Delivrement. 

LE  SERGENT  d'aRMES. 

Vuidiez  de  ci  ysnellement  ; 


beaucoup  :  aiusi  vous  serez  comte  de  Blaye, 
seigneur  Amilie. 


AMILLE. 

Monseigneur,  je  ne  veux  pas  vous  dédire; 
mais,  s'il  vous  plait^  vous  ferez  mieux  :  vous 
la  donnerez  à  mon  compagnon  ;  car  par  ses 
hauts  faits ,  qui  frappent  les  yeux ,  il  en  est 
beaucoup  plus  digne  que  moi. 

LE   ROI. 

Eh  bien  donc!  Amis,  avancez.  Je  vous 
donne  la  belle' Lubias  :  elle  est  comtesse  et 
vierge;  qu'en  diles-vous*:^ 

AMIS. 

Ce  que  j'en  dirai ,  mon  doux  seigneur?  Si 
cela  est  agréable  à  mon  compagnon  Amilie, 
j'y  consens,  et  je  vous  en  dis  mille  fois  merci. 

HARDRE. 

Cette  chose  lui  plaît  et  il  y  consent ,  je 
fais  de  ménje  par  ma  tante  Thièce.  Amis  ^ 
sachez  qu'elle  est  ma  nièce:  c*est  sans  trom- 
perie. 

LE  COMTE   GRIMAUT. 

Allons  !  il  faut  décider  au  mieux  eu  quel 
lieu  et  comment  les  noces  se  feront. 


LE  ROI. 

Je  vous  dirai  mon  avis  sur  ce  point:  Amis 
s'en  ira  à  Blaye  ;  Amilles  et  vous ,  Hardré  , 
vous  l'accompagnerez  avec  vos  gens.  Je  vous 
enjoins  de  mettre  de  l'activité  à  terminer  la 
chose,  afin  que  personne  ne  puisse  ni  n'ose 
en  dire  que  du  bien. 


HARDRÉ. 

Volontiers,  sire,  puisque  tel  est  votre  plai- 
sir.— En  avant,  seigneurs;  sans  débats,  son- 
geons à  nous  mettre  en  route  ;  et  vous  y. 
Griffon ,  dit  de  Savoie ,  allez  devant ,  et 
frayez- nous  une  route  tout  de  suite. 

LE  SERGENT   d' ARMES* 

Videz  de  céans  promptement;  il   vous 


230 


Avant  il  vous  convient  partir. 
Se  aux  biens  faiz  ne  voulez  partir 
De  ceste  mace. 

LE  ROT. 

Conte  Grimault ,  grant  foieur  brace 
Qui  guerre  sanz  raison  esmeut. 
Gombaut  m'a  fait  le  pis  qu'il  peut; 
Toutesvoies  en  ma  merci 
Le  tiens-je  pris,  dont  Dieu  merci. 
Qu'en  pourray  faire? 

CONTE  GRIMAUT. 

Se  li  estiez  débonnaire 
Tant  que  vous  li  pardonnissiez , 
Sire,  et  que  aler  l'en  latssissiez 
Par  ainsi  qu'il  vous  jureroit 
Qu'à  touz  jours  paiz  vous  porteroit , 
Ce  seroit  courtoisie  grant. 
Ne  scé  se  de  ce  faire  engrant , 
Chier  sires,  estes. 

LE  ROY. 

Grimant ,  tout  esbahy  me  faites  : 
Que  je  l'en  laisse  vif  râler  I 
On  en  pourra  assez  parler; 
Mais,  certes,  puisque  je  le  tieng  pris. 
Jamais  n'ystra  :  trop  a  niespris  , 
Li  faux  traître  ! 

GRIMAUT. 

Contre  li  cause  et  juste  tiitre , 
Sirç,  avez,  nul  doubte  n'en  face  ; 
Mais  se  li  faisiez  celé  grâce» 
Ce  seroit  une. 

LE   ROT. 

C'est  voir:  or  prenez  celte  prune» 
Vive  tant  com  vivre  pourra , 
Qu'en  ms  prison  certes  morra, 
Queque  nulz  die. 

LA  ROTNE. 

Belle  fille ,  il  me  prent  envie 
D'aler  vers  monseigneur  le  roy  : 
Alons-y ,  entre  vous  et  moy  ; 
Si  sarons  se  c*est  voirs  de  fait 
Que  l'en  m'a  dit ,  que  noces  fait 
Et  mariage. 

LA  FILLE. 

Chiere  mère ,  d'umble  courage 
Obeiray  à  vosti*e  vueil  : 
Je  le  doy  faire. 

LA  ROTNE. 

Mon  très  chier  seigneur  débonnaire , 
"^ons  vous  venons  nous  deux  veoir 


THÉÂTRE    FRANÇAIS 

faut  partir  d'ici,  si  vous  ne  voulez  participer 
aux  exploits  de  celte  masse. 


LE  ROI. 

Comte  Grimant ,  il  brasse  grande  folie  ce- 
lui  qui  entreprend  la  guerre  sans  raisoo. 
Gombaut  m'a  fait  le  plus  de  mal  quil  a  pu; 
toutefois  je  le  tiens  prisonnier  en  ma  merci, 
ce  dont  je  remercie  Dieu.  Qu'en  pourrai-jr 
faire? 

LE  COMTE  GRIMAUT. 

Si  vous  étiez  débonnaire  envers  lui  au 
point  de  lui  pardonner,  sire,  et  de  le  laisser 
s'en  aller  à  la  condition  qu'il  vous  jurerait 
d'observer  une  paix  stable  à  votre  ^ard,  ce 
serait  une  grande  courtoisie.  Je  ne  sais  si 
vous  êtes,  sire,  enclin  à  ce  faire. 


LE   ROI. 

Grimant,  vous  me  rendez  tout  ébahi  :  que 
je  le  laisse  s'en  aller  vivant  !  On  en  pourra 
beaucoup  parler;  mais,  certes,  puisque  je 
le  tiens  prisonnier,  jamais  il  ne  sera  relàcké: 
il  a  trop  mal  agi ,  le  félon  traître  ! 

GRIMAUT. 

Sire,  vous  avez  cause  et  juste  titre(d*éuv 
courroucé)  contre  lui,  je  n'en  fais  aucun 
doute  ;  mais  si  vous  lui  faisiez  cette  grâce, 
c'en  serait  une. 

LE  ROI. 

C'est  vrai:  maintenant  prenez  cette  pruoe. 
Qu'il  vive  tant  qu'il  pourra ,  il  mourra  dans 
ma  prison,  quoi  qn'on  en  dise. 

LA  REINE. 

Belle  fille,  il  me  prend  envie  d'aller  vers 
monseigneur  le  roi  :  allons-y ,>  vous  et  moi  ; 
nous  saurons  si  c'est  en  efTet  vrai  ce  que  l'on 
m'a  dit ,  savoir  qu'il  fait  noces  et  mariage. 


LA  FILLE. 

Chère  mère ,  j'obéirai  d'un  cœur  humble 
à  votre  volonté  :  je  le  d(»s  iaire. 

LA  REINE. 

Mon  très-cher  seigneur  débonnaire,  nous 
vous  venons  toutes  les  deux  voir  et  vous  de* 


AU  MOTEN-AGfi. 


231 


Et  vous  demander  se  c'est  voir 
Que  fait  avez  un  mariage. 
De  qui  est-ce?  faites  m'en  sage. 
S'il  vous  agrée. 

LE  BOT. 

Dame,  n*est  pas  chose  secrée  : 
Amis  prent  Lubias  à  femme  ; 
Et  il  le  vault  bien ,  certes,  dame, 
Car  il  est  preuz ,  hardiz  et  fors , 
Qu'en  pariie^^par  ses  effors 
Ont  esté  pris  mes  ennemis  :    • 
Pour  ce  Tay-je  en  tel  estât  mis 
Qu'il  sera  conte. 

LA  ROTNE. 

Cest  bien  fait;  jà  n'y  arez  honte , 
Au  mien  cuidier*  • 

LE  CONTE  GRIKACT. 

Certes,  c'est  un  bon  chevalier 
El  courtois ,  n'est  Tel  ne  gaignon  ; 
KoD  est  aussi  son  compnignon, 
Qui  moult  revault. 

LA   FILLE. 

Qui  est-ii ,  messire  Grima  ult , 
Se  Dieu  vous  gart  ? 

LE  COMTE  GRIMAUT. 

C'est  homme  de  si  belle  part 
Qu'il  est  digne  de  grans  honneurs. 
Ed  li  sont  toutes  bonnes  meurs  : 
11  a  sens ,  force ,  loyauté  ; 
Il  est  courageux  à  planté , 
El  c'est  bel  homme. 

LA  FILLE. 

Sire,  par  saint  Perre  de  Romme  ! 
Si  60  affiert  miex  à  amer. 
Un  tel  chevalier  jà  biasmer 
Ne  devroit  nulz. 

LE  CONTE  GRIMAUT. 

Se  U  et  ses  compains  venuz 
Ne  fussent  ci,  par  saint  Ruffin  ! 
La  guerre  ne  fust  pas  à  fin 
Gomme  elle  est  ore. 

H ARDRE. 

Mon  cbier  seigneur,  le  Roy  de  gloire 

Vous  soit  et  à  nous  touz  amis  ! 

Les  noces  avons  lEait  d'Amis, 

Je  vous  promet ,  et  grans  et  belles  ; 

Et  de  dames  et  de  pucelles 

Et  de  nobles ,  par  vérité , 


mander  si  c'est  vrai  que  vous  avez  fait  un 
mariage.  De  qui  est*ce  ?  apprenez-le-moi,  s'il 
vous  plait. 

LE  ROI. 

Dame,  ce  n  est  pas  chose  secrète  :  Amis 
prend  Lubias  pour  femme  ;  et  certes  il  la 
vaut  bien ,  dame ,  car  il  est  preux ,  hardi 
et  fort  ;  c'est  en  partie  par  ses  efforts  qu'ont 
été  pris  mes  ennemis  :  pour  cela  je  l'ai  mis 
en  tel  état  qu'il  sera  comte. 


LA   REINE. 

C'est  bienfait;  à  mon  idée,  vous  n'en  serez 
jamais  honni. 

LE  COMTE  GRIXAUT. 

Gertes,  c'est  un  bon  et  courtois  chevalier; 
il  n'est  ni  félon  ni  hargneux,  non  plus  que  son 
compagnon,  qui  a  beaucoup  de  mérite. 

LA  FILLE. 

Qui  est-il,  messire  Grimant,  que  Dieu  vous 
garde? 

LE  COMTE  GRIMAUT* 

G'est  un  homme  de  si  belle  nature  qu'il 
esi  digne  de  grands  honneurs.  Il  a  toutes  les 
bonnes  qualités  :  il  a  sens ,  force,  loyputé; 
il  est  très-courageux ,  et  c'est  un  bel  homme. 


LA   FILLE. 

Sire,  par  saint  Pierre  de  Rome!  il  n'en 
est  que  plus  aimable.  Nul  ne  devrait  blâmer 
un  tel  chevalier. 

LE  COMTE  GRIMAUT. 

Si  lui  et  son  compagnon  ne  fussent  venus 
ici ,  par  saint  Ruffin!  la  guerre  n'eût  pas  été 
terminée  comme  elle  est  maintenant. 


UARDRÉ. 

Mon  cher  seigneur,  que  le  Roi  de  gloire 
vous  soit  ami,  à  vous  et  à  nous  tous  !Nous 
avons  fait  les  noces  d'Amis  ;  je  vous  promets, 
elles  ont  été  grandes  et  belles  ;  et ,  en  vérité, 
il  y  a  eu  des  dames,  des  jeunes  filles  et  des 
nobles  à  foison.  La  chose  va  bien,  Dieu  merci! 


232 


THÉÂTRE 


I  a-il  eu  à  planté. 

La  chose  va  bien  ,  Dieu  mercy  1 
D'Aniille  fault  penser  aussy» 
Mon  seigneur  chier. 

LE  ROY. 

Vous  dites  voir»  par  saint  Richier  ! 
Paine  y  fault  mettre. 

LA  FILLE. 

Ce  chevalier  qu'eluec  voy  estre , 
Messire  Grimaut ,  qui  est-il  ? 

II  semble  bien  homme  gentil  » 

Se  Dieu  me  voie. 

GRIMAUT. 

C'est  celui  que  je  vous  looye 
Tant  orains,  dame. 

LA  FILLE. 

A  loer  affiert  bien ,  par  m'ame  ! 
Car  il  est  gracieux  et  doulz. 
—  Mon  très  chier  seigneur,  plaise  vous 
Que  ce  chevalier-ci  me  tiengne 
Compagnie  et  qu'avec  moy  viengne? 
En  ma  chambre  ay  un  po  affaire  ; 
Ne  doubtez  que  je  ne  repaire 
Cy  sanz  demeure. 

LE  ROY. 

Il  me  plaist.  Alez  en  bonne  heure , 
Ha  fille  gente. 

LA  FILLE. 

Amille,  venez  sanz  attente 
Compagnier  moy. 

AHILLE. 

Dame,  voulentiers ,  par  ma  foy  ! 
Où  vous  voulrez. 

LA  FILLE. 

Amille  sire,  vous  pourrez , 
Se  vous  voulez ,  tost  grant  homme  estre; 
Vez  ci  pour  quoy  :  vous  estes  maistre , 
S'il  vous  plaist ,  n'en  faites  jà  doubte , 
De  mon  cuer  et  de  m'amour  toute  : 
Pour  vous  souvent  dormir  ne  puis  ; 
Mais  pensers  de  jours  et  de  nuis 
Sont  en  vous  si  mis  et  fichiez 
Qu'il  n'est  homme  nul ,  ce  sachiez, 
Que  j'aime  autant  con  je  fas  vous  : 
De  voz  vouloirs  acomplir  touz 
Suis  preste ,  certes. 

AMILLE. 

Dame,  il  eschtet  souvent  grans  pertes 
Où  l'en  cutde  grant  gaaing  avoir. 
Se  vous  tant  m'amez  qu'il  soit  voir, 


FRANÇAIS. 

Il  faut  aussi  penser  à  Amille ,  nnon  eh 
gneur. 


LE  ROI. 

Vous  dites  vrai,  par  saint  RiqHÎer  !  il  f 
s'en  occuper. 

LA   FILLE. 

Messire  Grimaut  »  ce  chevalier  que  je  v( 
ici ,  quel  est-il  ?  Il  semble  bien  »  Dieu  t 
garde ,  un  honune  de  qualité. 

6RIMACT. 

Dame ,  c'est  celui  que  tantôt  je  vous  low 
tant. 

LA  FILLE. 

Sur  mon  amel  c'était  raison ,  car  il  est  gr 
cieux  et  doux.  —  Mon  très-cher  seîgneoi 
vous  platt-il  que  ce  chevalier-ci  me  tieni 
compagnie  et  vienne  avec  moi?  J'ai  un  pc 
à  faire  dans  ma  chambre  ;  ne  doutez  pas  qi 
je  ne  revienne  ici  sans  délai. 


LE   ROI. 

Cela  me  plail.  Bon  voyage,  ma  jolie  fille 

LA  FILLE. 

Amille ,  sans  attendre ,  venez  me  leni 
compagnie. 

AMILLE. 

Dame ,  volontiers ,  par  ma  foi  !  où  vou 
voudrez. 

LA  FILLE. 

Messire  Amille,  si  vous  voulez,  vous  pour 
rez  être  bientôt  un  homme  dlmportance 
voici  pourquoi  :  s'il  vous  plait  «  vous  été 
maître,  n'en  doutez  point,  de  mon  cœur  e 
de  tout  mon  amour:  pour  vous  souvent  je  m 
puis  dormir;  mais  jour  et  nuit  mes  pensée 
vous  ont  tellement  pour  objet  qu'il  n'est  ou 
homme ,  sachez-le ,  que  j'aime  autant  qui 
vous:  certes,  je  suis  prête  à  faire  toutes  voi 
volontés. 


AMILLE. 

Dame  »  il  échoit  souvent  de  grandes  per* 
tes  où  l'on  croit  avoir  grand  gain.  Si  réelle' 
ment  vous  m'aimez  tant,  c'est  votre  gracieu!>€ 


AU   HOTBN-AGE. 


233 


C'esl  de  vostre  grâce  bénigne, 
Non  pas  que  j'en  soie  en  riens  digne; 
Mais  jà  Dieu  ne  oie  doinl  espace 
Que  si  laide  mesprison  face 
Que  vous  9  dame,  charnelment  touche 
Ne  qu'aie  si  vilain  reprouche! 
Un  de  ces  jours  serez  contesse. 
Ou  si  grant  dame  com  duchesse, 
£t  je  n'ay  rens  que  Tesperon 
Et  sanz  plus  de  chevalier  nom  ; 
Si  voulez  que  je  vous  laidisse 
Et  vostre  père  et  moy  traïsse , 
De  qui  j'atens  tout  mon  bien  fait  ! 
Jà  ,  se  Dieu  plaist ,  si  vilain  fait 
Ne  feray,  voir. 

LA  FILLB. 

Amilles,  vous  devez  savoir 
Que  vostre  amour  forment  m'a  point. 
Quant  amené  m'a  à  ce  point 
Qu'ouvert  vous  ay  tout  mon  courage  ; 
Hais,  pour  ce  que  vous  estes  sage. 
Courtoisement  me  refusez. 
Je  ne  sçay  pas  se  me  rusez  ; 
Hais  je  pensse  que  un  jour  venra 
Encore  qu'en  nous  deux  n'ara 
Mais  que  un  vouloir. 

AMILLE. 

Je  voulroie  bien  tant  valoir. 
Certes,  que  je  soufSsant  fusse 
Que  servir  à  gré  vous  péusse 
Et  à  m'onneur. 

LA   FILLE. 

R'alons-m'en  devers  monseigneur. 
Laissons  en  paix. 

HARDRÉ. 

Croire  ne  pourroie  jamais 
Qu'entre  Amiile  et  la  fille  au  roy 
K'ait  ou  parler  ou  fait  de  quoy 
Il  se  sont  si  aprivoisiez. 
Venir  joieux  et  renvoisiez 
Les  voy  là,  dont  j'ay  grant  envie  ; 
Mais  se  j'en  dévoie  la  vie 
Perdre,  ains  que  fine  ne  ne  cesse 
Saray-je  pour  quelle  chose  est-ce 
Qu'amis  sont  ci. 

LA  FILLE. 

Monseigneur,  à  vous  revien  ci , 
Com  promis  l'ay. 


bonté ,  et  non  pas  mon  mérite  qui  en  est  la 
cause;  mais  Dieu  veuille  ne  jamais  me  don- 
ner le  temps  de  commettre  une  aussi  laide 
action ,  comme  de  vous  connaître  charnelle- 
ment, dame,  et  d'avoir  à  me  reprocher  un  tel 
méfait  !  Un  de  ces  jours  vous  serez  comtesse, 
ou  aussi  grande  dame  qu'une  duchesse,  et  je 
n'ai  rien  que  l'éperon  sans  autre  chose  que 
le  nom  de  chevalier  ;  et  vous  voulez  que  je 
vous  outrage  et  que  je  trahisse  moi  et  votre 
père,  dont  j'attends  tout  ce  que  j'espère 
de  bien  !  En  vérité,  s'il  plait  à  Dieu,  je  ne 
commettrai  jamais  une  si  vilaine  action. 


LA  FILLE. 

Amiile ,  vous  devez  savoir  que  votre 
amour  m'a  fortement  piquée ,  puisqu'il  m'a 
amenée  au  point  de  vous  ouvrir  entièrement 
mon  cœur;  mais,  parce  que  vous  êtes  sage, 
vous  me  refusez  courtoisement.  Je  ne  sais 
pas  si  vous  me  trompez;  mais  je  pense  qu'un 
jour  viendra  où  il  n'y  aura  plus  en  nous  qu'un 
seul  vouloir. 


AMILLE. 

Je  voudrais  bien,  certes,  avoir  assez  de 
mérite  pour  suffire  à  vous  servir  à  votre  gré 
et  à  mon  honneur. 

LA  FILLE. 

Retournons  vers  monseigneur,  brisons- 
là. 

HARDRÉ. 

Je  ne  pourrais  jamais  m'imaginer  ce  qui 
a  eu  lieu  entre  Amiile  et  la  fille  du  roi ,  soit 
en  paroles  soit  en  action ,  pour  s'être  ainsi 
apprivoisés.  Je  tes  vois  venir  là  joyeux  et 
pleins  d'allégresse^  ce  dont  j'éprouve  une 
grande  jalousie  ;  mais  dussé-je  en  perdre  la 
vie  ,  avant  d'en  finir  je  saurai  pourquoi  ils 
sont  si  amis. 


LA  FILLE. 

Monseigneur  ,  je  reviens  ici  vers  vous, 
comme  je  l'ai  promis. 


234 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LE  ROY. 

N'avez  pas  fait  trop  long  delay  ; 
Qu'avez-vous  fait  ? 

LA  FILLE. 

S'il  vous  piaist  de  savoir  mou  fait, 
Vous  souiïerrez. 

LE   ROY. 

Belle  fille ,  jà  n'en  serez 
Par  moy  desditc. 

LA  FILLE. 

De  la  vostre  parole  dite , 
Mon  très  chier  seigneur,  vous  merci. 
Quant  il  vous  piaist  qu'il  soit  ainsi, 
Cy  m'asserray. 

AMILLE. 

Monseigneur,  s'il  vous  piaist,  g'iray 
Un  petit  jusqu'à  mon  hostel  ; 
Car,  sire,  sommeil  me  fait  tel 
Que  le  corps  ai  tout  estonrmi. 
Pour  ce  qn'ennuit  point  ne  dormi. 
Ne  scé  qu'avoye. 

LE  ROT. 

Il  me  piaist  bien ,  se  Dieu  me  voie  : 
Amille,  allez. 

LA  FILLE. 

Amours,  mon  corps  trop  fort  tenez  : 
D' Amille  ne  le  puis  oster. 
Or  li  ay-je  volu  donner 
Moi-meisme  tout  à  son  bandon  ; 
Mais  refusée  m'a  et  mon  don. 
Je  sçay  bien  qu'il  va  reposer; 
Mais,  certes,  je  me  vois  poser 
Et  mettre  lez  lui  sur  sa  couche. 
Au  moins  s'un  bnisier  de  sa  bouche 
Puis  avoir,  il  me  souffira 
Tant  que  une  foiz  se  donrra 
Du  tout  à  moy. 

HARDRÉ. 

£!  gar  où  va  la  fille  au  roy, 
Ainsi  seule,  sanz  compagnie! 
Certainement ,  je  ne  croy  mie 
Qu'après  Amille  ne  s'en  aille , 
E[t]  j'en  saray  le  voir  sanz  faille  ; 
Car  jà  la  suiveray  à  l'ueil 
De  loing ,  pour  ce  que  pas  ne  vueil 
Qu'elle  me  voie. 

LA  FFILLE  (sk). 

Amille ,  de  vous  me  doiut  joie 
Amoui's ,  si  com  mon  cuer  désire  ! 


LE  ROI. 

Vous  n'avez  pas  trop  demeuré  ;  qu'avez- 
vous  fait  ? 

LA  FILLE. 

S'il  vous  plaît  de  savoir  mon  fait ,  vous 
attendrez. 

LE  ROI. 

Belle  fille,  vous  n'en  serez  nullement 
dédite  par  moi. 

LA  FILLE. 

Je  vous  remercie  de  ce  que  vous  venez 
de  dire ,  mon  très-cher  seigneur.  Puisque 
tel  est  votre  plaisir,  je  m'asseoirai. 

AHILLK. 

Monseigneur,  s'il  vous  plait,  j'irai  un 
peu  jusqu'à  mon  logis  ;  car ,  sire  ,  le  som- 
meil me  rend  tel  que  j'ai  le  corps  tout  en- 
gourdi ,  par  la  raison  que  je  n'ai  point 
dormi  cette  nuit.  Je  ne  sais  ce  que  j'avais. 

LE  ROI. 

Par  Dieu  !  je  le  veux  bien  :  Amille,  allez. 

LA  FILLE. 

Amour,  vous  me  tenez  au  corps  trop  for- 
tement :  je  ne  le  puis  Ater  d'Amille.  Taniôt 
je  lui  ai  voulu  abandonner  ma  personne; 
mais  il  a  refusé  mon  présent.  Je  sais  bien 
qu'il  va  reposer;  en  vérité,  je  vais  me  poser 
et  me  mettre  près  de  lui  sur  sa  couche.  Au 
moins  si  je  puis  avoir  un  baiser  de  sa  bou- 
che, cela  me  suflira  en  attendant  qu'une  au- 
tre fois  il  se  donne  entièrement  à  moi. 


HARURÉ. 

Eh  !  regardez  oii  va  la  fille  du  roi ,  ainsi 
seule,  saus  compagnie  !  Certainement,  je  ne 
doute  pas  qu'elle  ne  s'en  aille  après  Amille, 
et  j'en  saurai  la  vérité  sans  faute  ;  car  je  la 
suivrai  de  loin  de  l'œil,  par  la  raison  que  je 
ne  veux  pas  qu'elle  me  voie. 


LA  FILLE. 

Amille ,  qu'Amour  me   donne  joie  par 
vous  comme  mon  cœur  le  désire!  Comment 


AU  MOTBN-AGB. 


235 


Comment  le  faites-Yous,  chier  sire 
Et  chiers  amis? 

AllILLE. 

Ha»  dame!  qui  voas  a  ci  mis? 
Vous  me  voulez  deshonnourer. 
Pour  Dieu  !  sanz  plus  cy  demourer 
Ralez-vous-ent. 

LA  FILLE. 

Non  feray,  je  n'en  uy  lalent; 
Car  hors  sui  de  paine  et  d'annuy 
Quant  avec  vous  ci  endroit  suy 
Seul  à  seul ,  sire. 

HARDRÉ. 

Amilie,  vous  povez  bien  dire 
Que  pour  soudées  avez  pris 
Le  trésor  de  plus  noble  pris 
Que  li  roys  ait: je  n'en  doubt  mie, 
Qui  sa  fille  avez  à  amie; 
La  contenance  assez  en  voy  ; 
Mais»  par  la  foy  que  je  à  Dieu  doy  ! 
Le  roy  mon  seigneur  le  sara, 
Si  que  vostre  bonté  verra 
A  ce  cop-cy. 

AMILLE. 

Hardrésire,  pour  Dieu,  merci! 
Du  dire  vous  plaise  a  souffrir, 
El  à  faire  me  vueil  offrir 
Quanqoe  direz. 

UARDRÉ. 

Jà  par  ce  quicte  n*en  serez. 
Au  roy  maintenant  m'en  iray, 
Et  la  chose  li  compteray. 
Si  ail  Diex  m'ame  ! 

AMILLE. 

Je  sui  bien  traïz  par  vous,  dame. 
Certes,  or  ne  say-je  que  faire  ; 
Car  puis  que  Hardré  scet  cest  affaire, 
Hoi  tieng  pour  mort. 

LA  FILLE. 

Sire,  prenez  en  vous  confort 
Com  chevalier  hardiz  et  preuz. 
Chascun  scet  que  Ardre  n'est  pas  preuz: 
Prenez  à  li  champ  de  bataille. 
S'il  vous  accuse;  et  puis  si  aille 
Entre  deux  comme  aler  pourra, 
le  tien  que  Diex  vous  aidera 
Certainement. 

ASIILLE. 

Dame,  je  l'en  pri  bonnement  : 
Mestier  m'en  est. 


vous  portez-vous,  cher  sire  et  cher  ami? 

AMILLE. 

Ah,  damel  qui  vous  a  mise  ici?  Vous  me 
voulez  déshonorer.  Pour  (l'amour  de)  Dieu  f 
allez-vous-en  sans  retard. 

LA   FILLE. 

Je  n'en  ferai  rien,  je  n'en  ai  aucun  désir; 
car  je  suis  hors  de  peine  et  d'ennui  de  puis 
que  je  suis  ici  avec  vous,  sire,  en  tète  à  tête. 

HARDRÉ. 

AmiUe,  vous  pouvez  bien  dire  que  vous 
avez  pris  pour  solde  le  trésor  le  plus  pré- 
cieux qu'aie  le  roi:  car>  je  n'en  doute  pas, 
vous  avez  sa  fille  pour  maîtresse;  je  vois 
assez  ce  qu'il  en  est;  mais,  par  la  foi  que  je 
dois  à  Dieu  !  le  roi  mon  seigneur  le  saura, 
de  sorte  qu'il  verra  votre  loyauté  à  ce  trait. 


AMILLE. 

Sire  Hardré ,  pour  Dieu,  merci  !  Veuillez 
n'en  pas  parier,  et  je  m'offre  à  faire  tout  ce 
que  vous  direz. 

HARDRÉ. 

Vous  n'eu  serez  pas  quitte  pour  cela» 
Maintenant  je  m'en  irai  auprès  du  roi,  et, 
que  Dieu  ait  mon  ame  !  je  lui  contei^i  la 
chose. 

AMILLE. 

Dame,  je  suis  bien  trahi  pour  vous.  Cer- 
tes, a  celte  heure,  je  ne  sais  que  faire  ;  car, 
puisque  Hardré  connaît  cette  affaire^  je  me 
tiens  pour  mort. 

LA   FILLE. 

Sire,  rassurez-vous  com  me  chevalier  hardi 
et  preux.  Chacun  sait  que  Hardré  ne  l'est 
pas  :  s'il  vous  accuse,  prenez  contre  lui  champ 
de  bataille,  et  qu'ensuite  il  en  soit  entre  vous 
deux  ce  qu'il  en  pourra  être.  Je  tiens  que  Dieu 
vous  aidera  certainement. 


AMILLE. 

Dame,  je  l'en  prie  sincèremesi  :  j^en  aï 
besoin. 


236 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


LA  FILLE. 

Qui  ses  besoDgnes  li  commentr 
Il  les  fait  à  bon  chief  venir. 
Senz  moy  plus  ci  endroit  tenir, 
M'en  revoys,  sire. 

AHILLE. 

Dame,  vous  et  moy  gart  Diex  d'ire 
Ëldepesance! 

E ARDRE. 

Entendez,  sire  roy  de  France, 
Et  vous,  dame  qui  estes  mère  : 
Nouvelle  vous  apport  amere. 
Vostre  fille  a  perdu  son  pris, 
Car  toute  prouvée  l'ay  pris 
Avaic  Amille,  en  soniil; 
Et  d'elle  a  eu  son  délit. 
11  est  ainsi. 

LA  ROYNE. 

Ha,  sainte  Marie,  mercy  ! 
Hardré,  ne  croy  pas  qu'il  puist  estre 
Que  ma  fille  se  voulsist  mectre 
En  teldespit. 

LE   ROY. 

Vien  avant,  Griffon,  sanz  respit; 
Yaz-me  querre  Amille,  el  lui  dy 
Que  je  li  mans  'qu'il  vieugne  cy  ; 
Et  fay  bonne  erre. 

LE  SERGENT   D* ARMES. 

Cliiersire,  jele  vous  vois  querre. 

—  Sire,  bon  jour  vous  soit  donnez  ! 
A  monseigneur  le  roy  venez 

Qui  vous  demande. 

AMILLE. 

Griffon  amis,  puisqu'il  me  mande, 
Alons!  d'aler  y  sui  tout  prest. 

—  Dieu,  sire,  de  qui  tout  bien  nest , 

Vous  croisse  honneur  ! 

LE  ROY. 

Par  vous  me  croist  grant  déshonneur. 
Amille,  ne  scé  que  priez. 
Dites-me  voir,  ne  detriez  : 
Avec  ma  fille  avez  géu , 
Et  l'onneur  de  son  corps  eu  ? 
Est-il  ainsi? 

AMILLE. 

Qui  vous  fait  entendre  cecy. 
Sauve  sa  grâce,  sire,  il  fault. 
Jà,  se  Dieu  plaist,  en  tel  deffauli 
Ne  seray  pris. 


LA   PILLE. 

Il  fait  venir  à  bonne  fin  les  entreprises  que 
l'on  lui  recommande.  Sire,  sans  plus  me  te- 
nir ici,  je  m'en  vais. 

AMILLE. 

Dame,  que  Dieu  garde  vous  et  moi  de  cha- 
grin et  de  douleur  ! 

HARDRÉ. 

Entendez  ,  sire  roi  de  France,  et  vous, 
dame  qui  êtes  mère  :  je  vous  apporte  une 
amère  nouvelle.  Votre  fille  a  perdu  son  hon- 
neur, car  je  l'ai  prise  sur  le  fait  avec  Amille, 
en  son  lit;  et  il  a  joui  d'elle.  Il  en  est  ainsi. 


LA  REINE. 

Ah,  sainte  Marie,  miséricorde  !  Hardré,  je 
ne  crois  pas  qu'il  soit  possible  que  ma  fille  se 
voulût  mettre  en  un  pareil  état. 

LE  ROI. 

Viens  avant,  Griffon,  sans  retard;  va  me 
chercher  Amille,  et  dis-lui  que  je  le  mande 
ici  ;  va  promptemeut. 

LE   SERGENT  d' ARMES. 

Cher  sire,  je  vais  vous  le  chercher. — Sire, 
que  bon  jour  vous  soit  donné!  Venez  vers 
monseigneur  le  roi  qui  vous  demande. 

AMILLE. 

Ami  Griffon,  puisqu'il  me  mande,  allons! 
je  suis  tout  prêt  d'y  aller. — Sire,  que  Dieu, 
de  qui  nait  tout  bien ,  vous  accroisse  hon- 
neur ! 

LE   ROI. 

« 

Par  vous  me  vient  grand  déshonneur. 
Amille,  je  ne  sais  qui  vous  priez.  Dites^moi 
la  vérité  sans  retard  :  avez-vous  couché  avec 
ma  fille,  et  joui  d'elle?  En  est-il  ainsi? 


AMILLE. 

Celui  qui  vous  fait  entendre  ceci,  sauve  sa 
grâce,  sire,  il  ment.  S'il  plait  à  Dieu,  jamais 
je  ne  serai  pris  en  telle  faute. 


AU   MOYEN-AGE. 


237 


HARDKÉ. 

Comment  !  ne  vous  ai-je  pas  pris 
Touz.ij.  ensemble? 

AHILLE. 

Vous  direz  miex,  se  bon  vous  semble  ; 
Hardréjàne  sera  prouvé. 
N*cst  pas  d'avoir  ce  controuvé 
Grant  vassellage. 

HARDRÉ. 

Sire,  sire,  vez  ci  mon  gage  ; 
J'en  demande  champ  de  bataille 
Encontre  li,  vaille  que  vaille; 
Hais  s'en  champ  le  tieng  à  mespoius , 
Gehir  li  feray  de  touz  poins 
Sa  mauvaistié. 

AMILLE. 

Hardré,  sire,  en  vostre  traiclié 
N'a  touz  jours  que  haïiie  et  plaît. 
Bien  me  deffendray,se  Dieu  plaît, 
Contre  tous,  sire. 

LE  rot. 
Or  entendez  que  je  vueil  dire  : 
Hardré,  me  fault  avoir  hostages  ; 
Autrement  ne  se  peut  li  gages 
Bien  soustenir. 

HARDRÉ. 

Sire,  assez  en  feray  venir. 
—Sire  Grimaut,  vous  plairoit-il 
Mon  plege  estre  ?  Or  dites  oîl, 
Je  vous  en  proy. 

GRIMAUT. 

Monseigneur,  hostage  m'oUroy 
Pour  Hardré,  se  me  voulez  prendre, 
Avecques  ceulx  que  sanz  actendre 
'  Venir  fera. 

LE  ROT. 

Quant  à  ore  s'en  cessera  ; 
Il  me  souffist,  puisque  vous  ay. 
— Amille,  il  vous  fault  sanz  delay 
Hostes  baillier. 

AMILLE. 

Sire,  je  sui  un  chevalier 
Qui  sui  né  d'estrange  pais  : 
Cy  endroit  ii*ay-je  nulz  amis; 
Mais  se  de  vous  congié  avoie, 
En  Teore  me  mettroie  à  voie 
D'aler  en  querre. 

HARDRi. 

Mon  chier  seigneur,  s'il  peut ,  la  guerre 


HARDRÉ. 

Comment  !  ne  vous  ai-je  pas  pris  tous  deux 
ensemble  ? 

AMILLE. 

Vous  parlerez  mieux,  si  bon  vous  semble; 
Hardré,  jamais  cela  ne  sera  prouvé.  Ce  n'est 
pas  grand' prouesse  que  d'avoir  inventé  ceci. 

HARDRÉ. 

Sire,  sire,  voici  mon  gage;  je  demande 
champ  de  bataille  contre  lui,  vaille  que  vaille; 
mais  si  je  le  tiens  en  champ  clos^  je  lui  fer- 
rai confesser  de  tous  points  sa  méchanceté. 


AMILLE. 

Sire  Hardré,  dans  vos  actions  il  n'y  a  que 
haine  et  querelles.  S'il  plaît  à  Dieu,  je  me 
défendrai  bien  contre  vous,  sire. 

LE   ROI. 

A  cette  heure  entendez  ce  que  je  veux 
dire  :  Hardré ,  il  me  faut  avoir  des  otages  ; 
autrement  le  gage  ne  se  peut  bien  soutenir. 

HARDRÉ. 

Sire,  j'en  ferai  assez  venir.  —  Sire  Gri- 
maut, vous  plairait-il  d'être  ma  caution? 
Allons!  dites  oui ,  je  vous  en  prie. 

GRIMAUT. 

Monseigneur,  si  vous  me  voulez  prendre, 
je  consens  à  être  Atage  pour  Hardré,  avec 
ceux  qu'il  fera  venir  sur-le-champ. 

LE  ROI. 

Quant  à  présent  il  s'en  dispensera;  il  me 
sufBt,  puisque  je  vous  ai.  —  AmSle,  il  vous 
faut  sans  délai  donner  des  6tages. 

AMILLE. 

Sire,  je  suis  un  chevalier  né  en  pays  étran- 
ger :  ici  je  n'ai  aucun  ami;  mais  si  vous  m'en 
donniez  la  permission,  à  l'heure  même  je  me 
mettrais  en  route  pour  aller  en  chercher. 


HARDRÉ. 

Mon  cher  seigneur,  s'il  peut,  il  évitera  la 


238 


Sanz  cop  ferir  eschîevera  : 
Certainement  il  s'enfuira. 
S'il  a  congié. 

LE  ROT. 

Que  ly  doingne  n'ay  pas  soiigié. 
—  Âmiiles,  je  vous  fas  savoir, 
Ains  que  de  ci  partez»  avoir 
Vous  fauii  hostages. 

AXILLE. 

Sire»  ordonnez  donc  que  li  gages 
Se  face  cy  présentement 
De  nous  .ij.»  sanz  delaiement. 
Estrange  homme  sui  esbahis 
Quant  à  mon  besoing  n'ay  amis» 
Se  ii  Diex»  qui  tout  scet  et  voit» 
Son  confort  briement  ne  m'envoit 
Et  son  conseil. 

LA  ROTNB. 

Mon  chier  seigneur»  dire  vous  vueil 
Amilies  n'a  ci  nul  parage. 
Je  m^ofTre  pour  li  en  hostage 
Et  ma  fille;  or,  nous  recevez, 
Refuser  pas  ne  nous  devez. 
Au  cuer  me  fait  pitié,  par  foy! 
De  ce  que  sanz  amis  le  voy 
Ainsi  seul  estre. 

LE   ROT. 

Dame»  par  Dieu ,  le  roy  célestre  ! 
Bien  vous  recevray  pour  hostage  ; 
Hais  de  tant  vous  fas-je  bien  sage, 
Se  le  dessus  en  peut  avoir 
Ardre,  je  vous  feray  ardoir 
Et  mettre  en  cendre. 

LA  ROTNE. 

Sire,  de  telle  mort  deffendre 
Mous  vueille  Diex  ! 

AHILLE. 

Hes  très  rhieres  dames  genliex, 
Plus  de  mille  foiz  vous  merci 
De  l'onneur  que  me  faites-ci  ; 
Et  puisque  tant  faites  pour  moy , 
D'une  chose  encore  vous  proy: 
Qu'à  mon  compaignon  puisse  aler 
Amis»  et  le  ci  amener 
Pour  mon  conseil. 

LA  ROTRE. 

Amille,  ce  n'est  pas  mon  vueil; 
D'avecques  nous  ne  partirés 
Tant  que  combatu  vous  serez. 
Je  croy,  se  Jhesu  me  conseult  ! 


TOÉATRB  PRARÇAIS 

guerre  sanz  coup  férir:  certainement»  s*il  a 
cette  permission»  il  s'enfuira. 


LE   ROI. 

Je  n'ai  pas  songé  à  la  lui  donner. — Amille, 
je  vous  fais  savoir  qu'avant  que  vous  paniez 
d'ici»  il  vous  faut  avoir  des  otages. 

AXILLE. 

Sire»  ordonnez  donc  que  notre  gage  à  nous 
deux  ait  lieu  ici  présentement»  sans  délai. 
Je  suis  étranger  et  tout  déconcerté  de  n'a- 
voir aucun  ami  maintenant  que  j*en  ai  be- 
soin, à  moins  que  Dieu»  qui  sait  et  voit  tout, 
ne  m'envoie  bientôt  son  secours  et  son  con- 
seil. 

LA  REINE. 

Mon  cher  seigneur,  je  veux  vous  dire  qu' A- 
mille  n'a  ici  aucune  parenté.  Ma  fille  et  moi 
nous  nous  offrons  à  être  ses  Atages  ;  recevez- 
nous  donc  comme  tels»  vous  ne  devez  pas 
nous  refuser.  Par  ma  foi  !  mon  cœur  ressent 
de  la  pitié  de  le  voir  ainsi  seul,  sans  amis. 


LE  ROI. 

Dame,  par  Dieu  »  le  roi  du  ciel  !  je  vous 
recevrai  bien  pour  Atage;  mais  je  vous  aver- 
tis que ,  si  Hardré  peut  avoir  le  dessus,  je 
vous  ferai  brûler  et  mettre  en  cendre. 


LA   REINE. 

Sire,  Dieu  nous  veuille  défendre  de  telle 
mort! 

AMILLE. 

Mes  très-chères  et  nobles  dames,  je  vous 
remercie  plus  de  mille  fois  de  l'honneur  que 
vous  me  faites  ici  ;  et  puisque  vous  faites 
tant  pour  moi ,  je  vous  demande  encore  une 
chose  :  savoir,  que  je  puisse  aller  vers  moa 
compagnon  Amis ,  et  l'amener  ici  pour  me 
servir  de  conseil. 

LA  REINE. 

Amille,  ce  n'est  pas  ma  volonté;  vous  ne 
partirez  pas  d'avec  nous  que  vous  n'ayei 
combattu.  Je  crois,  Jésus  m'assiste  !  que 
grande  lâcheté  vous  veut  faire  fuir. 


AU  MOYBlf-AGB. 


239 


Que  grani  counrdise  vous  yeult 
Faire  ent  fouir. 

AHILLB. 

Certes»  miex  Toulroie  mourir 
Ou  champ  que  ce  que  je  m'en  fuie  ; 
Ne  que  pour  ce»  dame,  le  die, 
Jà  n'en  doublez. 

LA  FILLE. 

Ma  chiere  dame,  or  m'escoutez  : 
S'il  vous  plaist,  congié  li  donrrez 
Par  ci  que  jurer  li  ferez 
Que  au  jour  du  champ  ici  sera 
Et  que  la  bataille  fera  ; 
Car  sa  besongne  est  une  chose 
Où  conseil  avoir,  dire  Tose , 
Fault  bien  et  sens. 

LA  ROTIIE. 

Fille,  à  ce  que  dites  m'assens. 
—Amille,  çà  !  levez  la  main  : 
Vous  jurez  an  Dieu  souverain , 
Par  ses  sains  faiz  et  par  ses  diz , 
Par  vostre  part  de  paradis. 
Que  la  journée  ici  serez 
Que  combatre  vous  deverez  , 
Sanz  nul  deffault? 

AMILLE. 

Ma  chiere  dame,  si  me  vault. 
Je  le  vous  jur  en  verilé  ; 
Maisr  que  Dieu  me  tiengne  en  sauté 
Et  gart  d*essoingne  ! 

LA  ROTNE. 

Or  y  alez  dont  sanz  eslongne, 
Car  il  m'agrée. 

AMILLE. 

Ma  très  chiere  dame  honnourée^ 
G'y  vois  tout  droit. 

AMIS. 

Ytier,  pléust  Dieu  orendroit 
Que  maishui  ne  jéusse  en  ville, 
Et  mon  chier  compaignon  Amille 
Tenisse  ci  ! 

TTIER,  escuier. 

Je  crojt  sire,  s'il  fust  ainsi 
Qu'il  scéust  que  l'alez  veoir. 
Qu'il  fust  venuz  contre  vous  voir 
Hastivement. 

AMILLE. 

E,  roere  au  vray  Dieu  qui  ne  ment  ! 
Comme  grant  joie  au  cuer  aray 
Quant  mon  chier  compagnon  verrayl 


AMILLE. 

Certes,  j'aimerais  mieux  mourir  dans  la 
lice  que  de  m'enfuir  ;  et  parce  que  c'est  moi 
qui  le  dis,  dame .  n'en  doutez  pas. 

LA  FILLE. 

Ma  chère  dame ,  écoutez-moi  :  s'il  vous 
plaît,  vous  lui  permettrez  de  partir,  pourvu 
que  vous  lui  fassiez  jurer  qu'il  sera  ici  le 
jour  du  champ-clos  et  qu'il  fera  la  bataille; 
car  son  affaire  est  une  chose  dans  laquelle  , 
j'ose  le  dire,  il  faut  avoir  conseil  et  sens. 


LA  REINE. 

Fille,  je  partage  votre  avis.  —  Amille,  al- 
lonsllevez  la  main  :  vous  jurez  au  Dieu  tout- 
puissant  ,  par  ses  saintes  actions  et  par  ses 
paroles,  par  votre  part  de  paradis,  que,  sans 
faute  ,  vous  serez  ici  le  jour  oii  vous  devez 
combattre  ? 


AMILLE. 

Ma  chère  dame,  cela  m'est  utile,  je  vous 
le  jure  entérite;  mais  que  Dieu  me  tienne  en 
santé  et  garde  d'empêchement  ! 

LA  REIME. 

Maintenant  allez-y  donc  sans  tarder,  car 
il  m'agrée  ainsi. 

AMILLE. 

Ma  très-chère  et  honorée  dame ,  j'y  vais 
tout  droit. 

AMIS. 

Ytier,  plat  à  Dieu  maintenant  que  je  ne 
couchasse  d'aujourd'hui  dans  une  ville,  et 
que  je  tinsse  ici  mon  cher  compagnon  Amille! 

TTIER,  écujer. 

Sire,  je  crois  que,  s'il  eût  su  que  vous  l'al- 
liez voir,  il  fût  veiM  à  votre  rencontre  en 
toute  hâte. 

AMILLE. 

Eh ,  mère  au  vrai  Dieu  qui  ne  ment  pas  l 
combien  j'aurai  de  la  joie  au  cœur  quand  je 
verrai  mon  cher  compagnon  !  la  peine  me 


240 


TUÉATRK 


Ne  m'en  chaut  combien  me  travaille; 
Hais  que  Dieu  doint  que  la  chose  aille 
Si  bien  que  aie  ne  soit  pas  hors! 
E,  gar!  avis  m'est,  par  le  corps 
Saint  Gille!  que  venir  le  voy. 
Certainement  c'est  il.  Je  croy 
Qu'il  scet  mon  fait  et  mon  estât. 
A  lui  vois  sanz  plus  de  restât. 
— Chier  compains,  loyal,  esprouvé, 
De  moy  soiez  le  bien  trouvé. 
Que  fait  la  dame?  est- elle  saine  ? 
Dites-me  voir,  quel  vent  vous  maine? 
Où  alez-vous? 

AMIS. 

Amille,  mon  cher  ami  doulz, 
Sachiez  droit  à  vous  m'en  venoie; 
Gar  de  vous  en  grant  doubte  estoie 
Pour  .i.  songe  que  je  songay 
Avant-hier  ,  dont  suis  en  esmay  ; 
Car  i.  lion ,  ce  me  sembloit. 
Le  costé  fendu  vous  avoit. 
Dont  issoit  sanc  à  tel  foison 
Qu'i  estiés  jusqu'au  talon; 
Et  puis  ce  lion  devenoit 
Un  homme  que  l'en  appelloit 
Hardré,  si  com  il  me  sembla; 
Et  lantost  je  venoie  là 
Pour  vous  oster  de  ce  meschief , 
Et  si  Ir  copoie  le  chief. 
Je  vous  dy  voir. 

A  VILLE. 

Chier  compains ,  je  vous  fas  savoir 
Que  aussi  m'en  aloie-je  à  vous  ; 
Vez-ci  pour  quoy,  mon  ami  doulx  : 
La  611e  au  roy  s'en  vint  à  moy. 
L'autre  jour,  et  me  fist  de  soy 
Présent  et  de  s'amour  aussi. 
Et  me  requise  qu'il  fust  ainsi 
Que  je  son  ami  devenisse; 
Mais  pour  moy  garder  de  tel  vice , 
Sa  voulenté  li  refusay. 
Quant  elle  vit  que  la  rnsay 
TIe  se  tint  pas  à  ytant  coye; 
Hais  une  nuit  que  me  gisoie , 
Se  vint  couchier  dedans  mon  lit. 
Là,  pris-je  d'elle  i.  seul  délit; 
Car  je  cuidoie,  par  ceste  ame  ! 
Que  ce  fust  une  estrange  famme  : 
Qui  me  tourne  ore  à  grant  desroy  ; 
Car  Hardré  l'a  compté  au  roy , 


FRANÇAIS 

touche  peu  pourvu  que  Dieu  fasse  qu'il  ne 
soit  pas  parti.  Eh ,  regarde  !  il  m'est  avis, 
par  le  corps  de  saint  Gilles!  que  je  le  vois 
venir.  Certainement  c'est  lui.  Je  crois  qu'il 
sait  mon  fait  et  mon  état.  Je  vais  à  lui  sans 
retard.  —  Cher  compagnon ,  loyal ,  éprouvé, 
soyez  le  bien- venu.  Comment  se  porte  votre 
*dame?  est-elle  en  bonne  santé?  Dites-moi 
la  vérité,  quel  vent  vous  mène?  où  allez-vous? 


AMIS. 

Amille,  mon  cher  et  doux  ami,  sachez  que 
je  m'en  venais  droit  à  vous;  car  Je  craiguais 
beaucoup  pour  vous  par  suite  d'un  songe 
que  je  fis  avant-hier,  et  dont  je  suis  en  émoi  ; 
car  un  lion ,  à  ce  qu'il  me  semblait,  vous 
avait  fendu  le  c6té,  et  le  sang  en  sortait  en 
telle  abondance  que  vous  y  étiez  jusqu'au 
talon;  et  puis  ce  lion  devenait  un  homme 
que  l'on  appelait  Hardré,  comme  il  me  sem- 
bla; et  sur-le-champ  j'arrivais  pour  vous  tirer 
de  ce  mauvais  pas ,  et  je  lui  coupais  la  téie. 
Je  vous  dis  vrai. 


AMILLE. 

Cher  compagnon ,  je  vous  fais  savoir  que 
je  m'en  allais  aussi  à  vous;  voici  pourquoi, 
mon  doux  ami  :  l'auure  jour,  la  fille  du  roi 
s'en  vint  à  moi  et  me  fit  présent  de  sa  per- 
sonne et  de  son  amour,  et  me  requit  de  deve- 
nir son  ami;  mais  pour  me  garder  d'une  pa- 
reille faute,  je  refusai  d'accéder  à  son  désir. 
Quand  elle  vit  que  je  lui  donnais  le  change,  , 
elle  ne  se  tint  pas  pour  battue;  mais  une 
nuit  que  je  reposais,  elle  vint  se  coucher  dans 
mon  lit.  Là,  je  jouis  d'elle  une  fois;  car,  p.'^r  | 
mon  ame!  je  pensais  que  ce  fût  une  femme 
étrangère.  Cela  est  très-malheureux  pour 
moi  ;  car  Hardré  la  conté  au  roi,  après  avoir 
tant  fait,  je  ne  saiscomment,  qu'il  nous  trouva 
ensemble  en  mon  lit.  J'ai  nié  le  fait  du  tout 
au  tout  ;  mais  il  se  fait  tellement  fort  de  le 
prouver  qu'il  y  a  gage  de  bataille.  Cher 
ami,  que  la  chose  aille  comme  elle  voudra  : 


AU  MOYEN-AGE. 


211 


Qui  tant  (ist,  ne  scé  comment  va, 
Qu'ensemble  en  mon  lit  nous  trouva. 
Je  ly  ay  tout  nyé  le  fait;  ' 
Mais  du  prouver  si  fort  se  fait 
Qu'il  y  a  gage  de  bataille  ; 
Mais com  pourra,  chiers  amis,  aille: 
Jamais  ne  r'iray  à  la  court. 
Car  j'ay  tort  ;  et  à  brief  mot  court, 
Je  doubt,  sa  mon  tort  me  combaz, 
Que  ne  chiée  du  bault  an  baz 
A  grant  hontage. 

AMIS. 

Et  qui  est  pour  vous  en  hostage? 
N'y  a-il  ame  ? 

AHILLE. 

Si  a  la  royne  ma  dame , 
Sa  fille  ;  et  si  sachiez  de  voir 
Autres  pièges  n'y  poi  avoir; 
Encore  par  pitié  lé  firent, 
Chiers  amis,  pour  ce  qu'elles  virent 
Que  pour  prier  ne  supplier 
Ne  me  voult  nul  ce  jour  plegier 
Devers  le  roy. 

AMIS. 

Yiier,  je  me  fie  de  toy  : 
Cy  entour  en  aucune  ville 
Yrez  entre  toy  et  Amille 
Secrètement  vous  herbergier; 
Et  te  deffens  tant  com  m'as  chier, 
Sur  le  serrement  que  m'as  fait. 
Que  par  toy  nulz  de  nostre  fait 
Ne  sache  rien. 

YTIER. 

Non  fera-il,  je  vousdy  bien, 
Mon  seigneur  chier. 

AMIS. 

Chier  compains,  sanz  plus  ci  preschier, 
Vueillîez  me  ncoler  et  baisier. 
Et  puis  vous  en  alez  aisier  ; 
Car  de  tant  vous  fas-je  ore  sage. 
Pour  vous  iray  faire  le  gage. 
N'est  homme  nul,  tant  ait  science , 
Qui  sache  mettre  différence 
De  moy  à  vous. 

AMILLE. 

■ 

Crans  merciz ,  très  chier  amis  donlx! 
Adieu  ;  la  sainte  Trinité 
Si  vous  vueille  par  sa  bonté 
Garder  de  mal  ! 


jamais  je  ne  retournerai  à  la  cour,  car  j'ai 
tort;  et  pour  être  bref,  je  crains,  si  je  livre 
bataille  étant  dans  mon  tort,  de  tomber  du 
haut  en  bas  avec  grande  ignominie. 


AMIS. 

Et  qui  est  pour  vous  en  otage?  n'y  a-t- 
il  personne  ? 

AMILLE. 

Il  y  a  la  reine  ma  dame ,  et  sa  fille  ;  et  sa« 
chez  en  vérité  que  je  n'ai  pu  avoir  d'autres 
cautions  ;  encore,  cher  ami,  le  firent-elles  par 
pitié,  parce  qu'elles  virent  que  malgré  toutes 
les  prières  et  les  supplications ,  personne 
ne  me  voulait  cautionner  alors  auprès  du 
roi. 

AMIS. 

Ytier,  je  me  fie  à  toi  :  tu  iras  avec  Amille 
te  loger  secrètement  dans  quelque  ville;  et 
je  te  défends,  sur  l'amitié  que  tu  me  portes 
et  sur  le  serment  que  tu  m'as  fait ,  de  rien 
laisser  savoir  de  noire  fait  à  personne. 


YTIER. 

Personne  n'en  saura  rien,  je  vous  l'assure, 
mon  cher  seigneur. 

AMIS. 

Cher  compagnon,  sans  plus  long  discours, 
veuillez  m'embrasser,  et  puis  allez  vous  re- 
poser; car  à  cette  heure  je  vous  fais  savoir 
que  pour  vous  j'irai  soutenir  le  gage.  Il 
n'est'personne,  quelque  science  qu'il  ait,  qui 
sache  mettre  de  la  différence  entre  vous  et 
moi. 

AMILLE. 

Grand  merci,très-cheretdoux  ami!  Adieu; 
que  la  sainte  Trinité  par  sa  bonté  vous  veuille 
garder  de  mal  ! 


16 


212 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


AMIS. 

Et  VOUS  aussi,  compnins  loyal! 
Adieu;  j'en  vois  sanz  plus  aitendre. 
Bien  scé  où  doy  voz  armes  prendre 
£t  vo  destrier. 

HARDRÉ. 

Sire,  je  vous  dis  dès  l'autr'ier 
D'Amille,  moult  bien  m'en  souvient, 
Que  s'emprise  venoit  au  nient. 
Il  est  au  jour  d'ui  la  journée 
Que  bataille  doit  estre  outrée 
De  nous  .ij.  Yez^me  ci  tout  prest  ; 
Mais  je  tieng  que  Touiz  s'en  est, 
Car  entre  gentilz  ne  villaines 
Ne  fu,  bien  a  jà  trois  sepmaines, 
Véu,  de  ce  vous  fas-je  sage  ; 
Et  s* ainsi  est,  de  son  ostage 
Demant  justice. 

LA  ROTICB. 

Hardrë,  gardez  que  de  vous  n'isse 
Un  parler  de  bien,  que  puissiez. 
Home  ne  passe  pas,  laissiez 
Que  venir  doîe. 

HARDRÉ. 

Je  croy  n'est  pas  à  deux  doie 
De  l'avoir,  par  le  Roy  hautisme  ! 
Il  est  de  jour  jà  plus  de  prime. 
Certes,  grant  folie  pensastes 
Quant  à  1»  plegier  vous  boutastes  ; 
Car  je  me  doubt  par  aventure 
Que  n'en  soiez  mise  à  mort  sure. 
Dame,  qui  raison  vous  fera 
Et  qui  bien  soustenir  voulra 
Droite  justice. 

LE  ROY. 

Hardré,  je  ne  sui  pas  si  niée 
Que  ne  la  vueille  soutenir; 
Selon  que  le  fait  avenir 
Pourray  veoir. 

AVIS. 

De  joie  et  d'onneur  pourveoir 
Vous  vueille ,  mes  dames  gentienlx. 
Et  tout  adès  de  bien  en  mieulx 
Dieu  de  Inssus  ! 

LA  ROYNB. 

Amille,  bien  veigniez-vous  sus. 
Certes,  grant  doubtance  ay  eu 
Que  cy  ne  fussiez  plus  véu  ; 
Et  aussi  Ardre  le  disoit. 
Pour  quoy  de  mort  me  menaçoit 


AMIS. 

Et  vous  aussi,  loyal  compagnon!  Adieu  ;  je 
m'en  vais  sans  plus  attendre.  Je  sais  bien  où 
je  dois  prendre  vos  armes  et  votre  destrier. 

HARDRÉ. 

Sire,  je  vous  dis  dès  l'antre  jour,  an  sujet 
d' Amille,  il  m'en  souvient  très-bien,  que  son 
défi  venoit  au  néant.  C'est  aujourd'hui  le 
jour  auquel  la  bataille  doit  être  livrée  à  ou- 
trance entre  nous  deux.  Me  voici  tout  prêt; 
mais  je  liens  qu'il  s'est  enfui ,  car  voici  déjà 
trois  semaines  qu'on  ne  Ta  vu  ni  parmi  les 
gens  de  qualité  ni  parmi  ceux  des  classes  in- 
férieures ,  je  vous  le  fiais  savoir  ;  et  puisqu'il 
en  est  ainsi,  je  demande  justice  de  son  ols^e. 


LA  REINB. 

Hardréy  prenez  garde,  si  vous  le  pouvez  ,• 
qu'une  parole  de  bien  ne  sorte  de  votre  bou- 
che. Personne  ne  passe  ,  attendez  qull 
vienne. 

HARDRÉ. 

Je  crois  qu'elle  n'est  pas  à  deux  doigts  de 
l'avoir,  par  le  Roi  très-haut!  la  journée  est 
avancée;  il  est  déjà  plus  que  prime.  Certes, 
vous  pensâtes  grande  folie  quand  vous  vous 
fîtes  sa  caution;  car  je  redoute  que  vous  ne 
subissiez  le  dernier  supplice.  La  mort,  dame, 
vous  fera  raison ,  et  voudra  soutenir  bonne 
justice. 


LE  ROI. 

Hardré,  je  ne  suis  pas  tellement  niais  que 
je  ne  la  veuille  soutenir  ;  suivant  que  le  fait 
aura  lieu,  je  me  déciderai. 

AMIS. 

Que  le  Roi  d'en-haut ,  mes  nobles  dames, 
vous  veuille  combler  d'honneur  et  de  joie, 
et  toujours  de  bien  en  mieux  I 

LA  REINE. 

Amille,  soyez  le  bienvemi.^Certes,  x'ai  res- 
senti une  grande  crainte  que  l'on  ne  vous 
revît  plus  ici;  Hardré  le  disait  aussi,  et  pre- 
nait de  là  occasion  de  me  menacer  très-mé- 
chamment. 


AU.HOTBN-AGE. 


243 


Trop  maiement. 

LA   FILLE. 

Mon  chier  ami,  certainement 
Il  nous  a  ci  espoventées, 
Qa'estion  toutes  esplourëes 
Pour  ce  traïstre. 

AMIS. 

Dame,  je  ie  pense  en  tel  tiitre 
Mettre  au  jour  d*uy  et  en  tel  angle 
Que  li  abateray  sa  jangle 
Toute  à  un  cop. 

LA  ROTNE. 

Chier  ami»  nous  demourons  trop  : 
Alons-m'en  au  roy  sanz  attente. 
—Mon  chier  seigneur,  je  yous  présente 
Amille  prest  de  soy  con^tre 
A  Hardré  et  de  lui  debatre 
Ce  qu'il  a  dit. 

HARDRÉ.   • 

Sire,  n'y  ait  plus  contredit: 
Je  sni  tout  prest,  je  vois  monter; 
Puisque  j*ay  droit,  ne  doy  doubter 
Riens  qu'il  puist  faire. 

AMIS. 

Se  aussi  vous  veult»  monseigneur,  plaire, 
CoDgié  me  donriez  d'aler  querre 
Mon  chevaL  Je  revieng  bonne  erre, 
Prest  de  combatre. 

LE  ROT. 

Alez  ;  ne  le  vueil  pas  debatre. 
Ne  n'est  raison. 

LE  COMTE  GRIMAUT. 

Sire,  ne  sçay  se  traïson 
Pourroit  contre  Amille  yci  estre  ; 
Je  ne  croy  pas  qu'il  s'osast  mettre 
En  champ,  s'il  cuidast  tort  avoir. 
De  Ardre  scet-on  bien  de  voir 
Qu'il  est  voulentiers  rioteux. 
Et  n'est  pas  de  mentir  honteux 
Aucune  foiz. 

LE   ROT. 

Grimant ,  si  m'aist  sainte  Foiz  ! 
Je  ne  scé  ;  mais  quant  il  seront 
En  champ,  jamais  n'en  ysteront 
Sanz  combatre,  soiez-en  fis , 
Tant  que  l'un  en  soit  desconfis  ; 
Et  celui  qui  vaincu  sera. 
Je  vous  promet,  pendu  sera; 
N'en  double  nulz. 


LA   FILLE. 

Certes,  mon  cher  ami,  il  nous  a  si  épou- 
vantées que  nous  étions  tout  éplorées  par  le 
fait  de  ce  traître. 


AMIS. 

Dame,  aujourd'hui  je  pense  le  mettre  en 
tel  titre  et  en  tel  angle  que  je  lui  abattrai 
d'un  seul  coup  sa  forfanterie. 

LA   REINE. 

Cherami,  nous  demeurons  trop  :  allons- 
nous-en  au  roi,  sans  retard.  —  Mon  cher  sei- 
gneur, je  vous  présente  Amille  prêt  à  com- 
battre Hadré  et  à  lui  contester  ce  qu'il  a  dit. 


HARDRÉ. 

Sire ,  qu'il  n'y  ait  plus  de  débats  :  je  suis 
tout  prêt,  je  vais  monter;  puisque  j'ai  rai- 
son, je  ne  dois  craindre  chose  qu'il  puisse 
faire. 

AMIS. 

Monseigneur,  s'il  vous  venait  aussi  à  plai- 
sir, vous  me  donneriez  la  permission  d'aller 
chercher  mon  cheval.  Je  reviens  bon  train, 
prêt  à  combattre. 

LE  ROI. 

Allez  ;  je  ne  veux  pas  l'empêcher,  ce  ne 
serait  pas  raison. 

LE  COMTE  GRIMAtrr* 

Sire,  je  ne  sais  pas  s'il  pourrait  y  avoir 
ici  trahison  du  c6té  d' Amille  ;  je  ne  crois  pas 
qu'il  oserait  se  présenter  dans  la  lice,  s'il 
pensait  avoir  tort.  Certes,  on  sait  bien 
qu'Hardré  est  volontiers  querelleur,  et  quel- 
quefois il  n'a  pas  honte  de  mentir. 


LE  ROI. 

.  Grimant,  que  sainte  Foi  m'aide!  je  ne 
sais  ;  mais  quand  ils  seront  dans  la  lice,  ils 
n'en  sortiront  pas  sans  combattre,  soyez-en 
sûr,  tant  que  l'un  d'eux  soit  déconfit;  et  ce- 
lui qui  sera  vaincu ,  pendu  sera  ,  je  vous 
promets  :  que  nul  n'en  doute. 


244 


HARDHE. 


Mon  chier  seigneur,  je  sui  venuz 
Tout  prest  de  faire  mon  devoir  ; 
Sy  requîer  jugement  avoir 
Contre  partie,  quant  n'est  ci, 
Et  dy  que  le  devez  ainsi 
Jugier  pour  moy. 

LE   ROT. 

Non  feray,  car  venir  le  voy 
Pour  soy  deffendre. 

AMIS. 

Monchierseigneur.vueillez  me  entendre: 
Vez  ci  Hardré  ;  s'il  veut  riens  dire 
Contre  rooy,  je  sui  tout  prest,  sire, 
De  m'encombalre. 

LE   ROT. 

Or,  paix  !  il  n'en  fault  plus  debaire. 
Pour  cause  à  li  afaire  avez. 
—  Hnrdré,Hardrc,  la  main  levez: 
Vous  jurez  Dieu  qui  vous  créa 
Et  par  sa  mort  vous  recréa  , 
Par  le  balesme  que  reçustes 
Et  par  le  saint  cresme  que  eusies 
Quant  vous  fusles  crestien  fait, 
Que  vous  avez  véu  de  fait 
Gésir  et  en  im  lit  Amille, 
Qui  ci  est,  avecques  ma  fille. 
Est-il  ainsi? 

HARDRÉ. 

Oïl ,  par  les  sains  qui  sont  ci 
N'en  tout  le  monde  ! 

AUIS. 

Sire  roys,  et  Dieu  me  confonde 
Se  je  jus  onques  avecque  elle , 
Ne  se  oncque  vostre  fille  belle 
De  son  corps  à  moy  atoucha. 
Ne  le  mien  au  sien  aproucha 
En  celle  entente  ! 

LE  ROT. 

Or,  avant  !  je  vueil  sanz  attente 
Que  descendez  à  pié  touz  deux, 
Et  à  qui  qu'il  soit  joie  ou  deulx. 
Que  alez  ensemble. 

HARDRÉ. 

Faux  parjure,  ains  que  à  toy  assemble, 
Je  te  conseil  qu'à  moy  te  rendes 
Et  que  grâce  et  pardon  demandes  : 
Si  feras  bien. 

AMIS. 

Traître,  'jejk'en  feray  rien. 


THEATRE  FRANÇAIS 

HARDHÉ. 

Mon  cher  seigneur,  je  suis  venu  tout  prêt 
de  faire  mon  devoir;  je  requiers  d'avoir  jn- 
gement  contre  ma  partie,  puisqu'elle  n\s{ 
pas  ici,  et  dis  que  vous  devez  ainsi  ju^er 
pour  moi. 


LE   ROI. 

Je  n'en  ferai  rien,  car  je  le  vois  venir  poar 
se  défendre. 

AMIS. 

Mon  cher  seigneur,  veuillez  m'entendrc  : 
Voici  Hardré;  s'il  veut  dire  quoi  que  ce  soit 
contre  moi,  je'suis  tout  prêt,  sire,  à  lui  li- 
vrer combat. 

LE   ROI. 

Allons,  paix  !  H  ne  faut  plus  disputer  sur 
ce  sujet.  Pour  cause  vous  avez  affaire  à  lui. 
—Hardré,  Hardré,  levez  la  main:  vous  prenez 
à  témoin  Dieu  qui  vous  créa ,  et  recréa  par 
sa  mort;  vous  jurez  par  le  baptême  que  vous 
avez  reçu,  et  par  le  saint  chrême  que  vons 
eûtes  quand  on  vous  fit  chrétien,  que  vous 
avez  vu  de  fait  Amille ,  qui  est  ici ,  couché 
dans  un  lit  avec  ma  fille.  En  est*il  ainsi  ? 


HARDRÉ. 

Oui ,  par  les  reliques  qui  sont  ici  et  daos 
tout  le  monde  ! 

AMIS. 

Sire  roi,  que  Dieu  me  confonde  si  je  cou- 
chai jamais  avec  elle,  ou  si  jamais  votre  char- 
mante fille  de  son  corps  toucha  ie  mien,  ou 
en  approcha  dans  cette  intention  ! 


LE  ROI. 

Allons,  en  avant!  je  veux  que  sans  délai 
vous  descendiez  à  pied  tous  deux ,  et  que 
vous  combattiez,  quelque  joie  ou  quelque 
peine  que  puissent  en  éprouver  les  gens. 

HARDRÉ. 

Parjure  félon ,  avant  que  j'engage  la  ba- 
taille avec  toi,  je  te  conseille  de  te  rendre  à 
moi  et  de  demander  grâce  et  pardon  :  tu  fe- 
ras bien. 

AMIS. 

Traître,  je  n'en  ferai  rien.  Tu  m'as  défié, 


Tu  m'as  deffié,  deffens-toy , 
Car  ce  cop  aras  de  par  moy 
Premièrement. 

H ARDRE. 

Rendu  te  sera,  vraiement, 
Ains  que  je  parte  mais  de  ci. 
Tien,  dy-moy  se  ce  cop  aussi 
Est  bon  ou  mal. 

AMIS. 

Certes,  traïstre  desloyal , 
Fort  m*as  féru  sor  mon  escu  ; 
Hais  je  te  reuderay  vaincu 
Âînsque  ceste  bataille  cesse. 
Tien  cela,  et  me  di  voir,  qu'est-ce? 
Ta-il  mestier? 

HARDRÉ. 

N'ay  pas  esté  grant  temps  rentier 
D*estre  ainsi  servi,  par  saint  Gille! 
Hais  à  moy  parlerez ,  A  mille , 
D'autre  martin. 

AMIS. 

Finer  feray  tost  ce  liutin  : 
N'eschapperas  pas,  faux  envers, 
De  moy.  Tien,  c'est  fait  :  puisqu'envers 
Te  Voy  chéu,  mon  fait  s'avance. 
Honter  le  vueil  dessus  la  pance 
Pour  toy  occire. 

LE   ROT. 

En  ce  point,  Amille,  biau  «ire. 
Sachiez  avant  se  rien  dira 
Ne  se  merci  vous  criera 
Par  amour  Une. 

AMIS. 

Traître,  ains  que  ta  vie  6ne, 
Rens-toy  confus,  crie  merci , 
Oa  tu  morras  à  honte  ci , 
Je  te  promet. 

LE  ROT. 

Que  dit-il? 

AMIS* 

Riens,  n'en  li  ne  met 
Nulle  deffénse. 

LE  ROT. 

Alez  oultre ,  donc  je  n'y  pense 
Nnl  delay  mettre. 

AMIS. 

Puisque  de  toy ,  Hardré,  sui  maistre  ; 
Ce  heaume-ci  t'osteray 
El  la  tesie  te  coperay. 


AU   MOTBN-AGE.  245 

défends-toi ,  car  premièrement  tu  auras  de 
par  moi  ce  coup. 


HARDRÉ. 

En  vérité ,  il  te  sera  rendu  avant  que  je 
parte  d'ici.  Tiens,  dis-moi  si  ce  coup  pa- 
reillement est  bon  ou  mauvais. 


AMIS. 


Certes,  traître  déloyal ,  tu  m'as  fortement 
frappé  sur  mon  écu  ;  mais  tu  seras  vaincu 
avant  que  cette  bataille  cesse.  Tiens  cela, 
et  dis-moi  vrai ,  qu'est-ce  ?  cela  le  va-t-il  ? 


HARDRÉ. 

Voici  long-temps  que  je  n'ai  pas  été  accou- 
tumé d'être  ainsi  servi ,  par  saint  Gilles  ! 
mais  vous  me  parlerez,  Amille ,  d'une  autre 
manière. 

AMIS. 

Je  ferai  bientôt  finir  ce  combat  :  tu  ne 
m'échapperas  pas,  félon  hypocrite.  Tiens  , 
c'est  fait  :  puisque  je  te  vois  tombé  à  la  ren- 
verse, mon  affaire  s'avance.  Je  te  veux  mon- 
ter sur  la  panse  pour  te  tuer. 

LE    ROI. 

En  ce  point,  Amille,  beau  sire,  sachez  au- 
paravant s'il  ne  dira  rien  ou  s'il  vous  criera 
merci  par  amitié  franche. 

AMIS. 

Traître,  avanlque  ta  vie  se  termine,  rends- 
toi  confus ,  cries  merci ,  ou  tu  mourras  ici 
honteusement,  je  te  promets. 

LE   ROI. 

Que  dit-il  ? 

AMIS. 

Rien,  il  ne  se  défend  pas  non  plus. 

LE  ROI. 

Passez  outre ,  car  je  ne  songe  mettre  nul 
empêchement  à  sa  mort. 

AMIS. 

Hardré ,  puisque  je  suis  maître  de  toi,  je 
t'ôterai  ce  heaume-ci  et  te  couperai  la  tète. 
—  Eh,  regardez  I  je  n'en  ferai  rien^  car  je 


246 


THÉÂTRE 


—  E,  gar  !  non  feray ,  car  Je  voy 
Qu'il  esl  mort.  —  Monseigneur  le  roy» 
Ne  m'est  mesiier  de  plus  combatre  ; 
Hardré  vous  rens  mort  :  le  debatre 

Si  n'en  est  preux. 

LE  ROY. 

Corn  chevalier  loyal  et  preux, 
Amille*  vous  tien  :  c'est  raison. 

—  Griffon,  vas  sanz  arrestoison 
Au  roy  des  Ribaux,  si  li  dy 
De  par  moy  que  ses  gens  et  ly 
Prengnent  Hardré  en  celle  place  » 
Et  qu'au  gibet  mener  le  face  ; 

Là  soit  penduz. 

LE   SERGENT  d'aRMES. 

S'a  Dieu  puissé-je  estre  renduz. 
Monseigneur,  voulentiers  iray 
Le  quérir  et  si  lui  diray 
Ce  que  me  dites  / 

AMIS. 

Dieu  merci  !  or  esles-vous  quilles, 
Mes  dames,  de  mort  recevoir  ; 
Pour  moy  ce  fpst  dommage,  voir. 
S'il  fust  ainsi. 

LA  ROTNE. 

Vous  dites  voir  ;  Diex  en  graci 
De  ce  que  la  chose  ainsi  va. 
Onques  riens  tant  ne  me  greva 
Com  les  menaces  qu'i  me  dit. 
De  quoy  plourer  forment  me  flst. 
Dieu  li  pardoint  ! 

LA  FILLE. 

Voit,  voit!  il  esl  bien  en  ce  point; 
Laissons  ester. 

AMIS. 

Sire,  pour  ma  foy  acquitter. 
S'il  vous  plaist,  congié  me  donrez  ; 
Mes  dames,  et  vous  si  fere^; 
Car  quant  mon  compaignon  laissay, 
Sur  ma  foy  li  convenançay 
Que  se  le  champ  fine  avoie 
Que  iantost  à  li  m'en  iroie 
Sanz  séjourner. 

ORIMAUT. 

Chier  sire,  i.  point  vous  vueil  mooscrer: 
Onques  n'ot  de  voua  nul  bien  fait  ; 
Et  s'il  s'en  va  ainsi  de  fait, 
4e  doubt  que  jamais  en  sa  vie 
IN'ait  de  vous  veoir  nulle  envie  : 
Prenez-y  garde. 


FRANÇAIS 

vois  qu'il  est  mort. — Monsagneur  le  roi ,  je 
n'ai  plus  besoin  de  combattre;  je  vous  rends 
Hardré  mort  :  il  n'y  a  plus  matière  à  dis- 
cussion. 

LE  ROI. 

Amille,  je  vous  tiens  pour  chevalier  loyal 
et  preux  :  c'est  raison. — Griffon,  va  sans  t*ar- 
réter  au  roi  des  Ribauds,  et  dis'lui  de  ma  part 
que  lui  et  ses  gens  prennent  Hardré  en  ce 
lieu,  et  qu'il  le  fasse  mener  au  gibet  ;  là  qu  il 
soit  pendu. 


LE  SERGENT  d' ARMES. 

Monseigneur,  puissé-je  être  rendu  à  Dieu 
de  même  que  j'irai  volontiers  le  quérir  et 
lui  dire  ce  que  vous  me  dites  1 

AMIS. 

Dieu  merci  !  à  cette  heure  vous  êtes,  mes- 
dames, quittes  du  supplice;  pour  moi  c'eûi 
été  vraiment  dommage,  s'il  en  eût  été  ainsi. 

LA   REINE.  « 

Vous  dites  vrai  ;  je  rends  grâce  à  Dieu 
de  ce  que  la  chose  ainsi  va.  Jamais  rien  ne 
me  fit  tant  de  peine  comme  les  menaces  qu  il 
me  fit ,  elles  m'ont  tiré  bien  des  larmes.  Que 
Dieu  lui  pardonne  ! 

LA  FILLE. 

Regarde,  regarde!  il  est  bien  en  ce  point; 
n'en  parlons  plus. 

AMIS. 

Sire,  pour  acquitter  ma  foi,  s'il  vous  plaît, 
vous  me  donnerez  congé;  et  vous,  mesda- 
mes, vous  ferez  de  même;  car  quand  je  lais- 
sai mon  compagnon ,  je  lui  promis,  sur  ma 
foi,  que,  si  j'avais  terminé  le  combat  à  mco 
avantage,  je  m'en  irais  tantôt  vers  lui  sans 
retard. 

GOIMAUT. 

Cher  sire,  je  veux  vous  faire  reman^uer  un 
point:  il  ne  reçut  jamais  de  vous  aacun  bien- 
fait ;  s'il  s'en  va  ainsi,  je  crains  que  jamais  en 
sa  vie  il  n'ait  e nvie de  vou3  revoir:  prenez-y 

garde. 


AU  HOTBlf-AGE. 


247 


LE  ROT. 

Par  ina  foy  !  c'est  ce  que  je  regarde, 
.Grimaiit,  et  vous  me  dites  voir. 
—  Amille,  je  vous  fas  savoir 
Que  ma  fille  vous  vueil  donner 
Pour  voz  biens  faiz  gueiredonner. 
Et  serez  conte  de  Riviers. 
Qu'en  dites-vous,  mes amischiers, 
Et  ma  compaigne? 

LA  ROTZIE. 

Mon  chier  seigneur,  soit  fait  en  gaigne  ; 
Jà  n'en  .serez  par  droit  repris , 
Car  il  est  chevalier  de  pris 
Et  esléu. 

GlOMAirT. 

Dame,  c-'est  voir»  bien  est  scéu  ; 
Car  fait  a  tout  plain  de  bons  faiz, 
Et  sanz  mesdiz  et  sanz  meffaiz . 
Touz  jourz  esté. 

AMIS. 

Vous  dites  vostre  voulenté , 
Et  c'est,  sire,  du  bien  de  vous  ; 
Mais  entendez,  mon  seigneur  doulx  : 
Il  ne  faut  mie  qui  recuevre. 
11  vous  plaira  tout  avant  euvre 
Que  voise  mon  compagnon  querre; 
Si  sara  Testât  de  ma  guerre 
Et  la  grant  honneur  que  m'offrez. 
Or  vous  plaise,  sire,  et  seufTrez 
Qu'il  soit  ainsi. 

LE  ROT. 

Non,  non.  Ains  que  partez  de  cy, 
Amille,  la  fiancerez  ; 
Et  puis  après  querre  Cirez 
Tout  à  loisir. 

GRIKACT. 

Amilles  ,  faites  son  plaisir 
Sanz  li  desdire. 

AMIS. 

Or  çà  !  de  par  Dieu  nostre  sire  ! 
Soit  sans  attente. 

LE  ROT. 

Or  çà  !  ma  fille,  vez  ci  m'entente  : 
Amilles  arez  à  seigneur  ; 
Ne  li  puis  faire  honneur  greigneur. 
Sa ,  vostre  main!  et  vous,  la  voslre ! 
Vous  jurez  par  la  patenostre 
Kt  par  la  foy  qu'à  Dieu  devez. 
Que  ma  fille  que  cy  veez 
Prendrez  à  femme  ? 


LE   ROI. 

Par  ma  foi  !  cest  a  quoi  je  pense,  Gri^ 
maut,  et  vous  me  dites  vrai.  —  Amille,  je 
vous  fais  savoir  que  je  veux  vous  donner  ma 
fille  pour  vous  récompenser  de  vos  hauts 
fails,  et  vous  serez  comte  de  Riviers.  Qu'en 
dites-vous,  mon  cher  ami,'et  vous,  ma  com- 
pagne? 

LA  REUTE. 

Mon  cher  seigneur,  qu'il  soit  fait  comme 
vous  dites;  vous  n'en  serez  pas  raisonnable- 
ment repris ,  car  il  est  dievalier  preux  et 
d'élite. 

GRIUAUT. 

Dame,  c'est  vrai  et  bien  connu;  car  il  est 
l'auteur  d'une  (bule  d'exploits,  et  il  a  tou- 
jours vécu  sans  médire  et  sans  méfaire. 

Ams. 
Cela  vous  plaît  à  dire,  et  c'est,  sire,  bonté 
de  votre  part;  mais  entendez ,  mon  doux 
seigneur  :  il  ne  faut  pas  que  je  revienne  sur 
ce  que  j'ai  dit.  Il  vous  plaira  qu'avant  tout 
j'aille  chercher  mon  compagnon;  il  saura 
le  résultat  du  combat  et  le  grand  honneur 
que  vous  m'offres.  Sire,  agréez  ceci  et 
souffrez  qu'il  en  soit  ainsi. 


LE  ROI. 

Non ,  non.  Avant  que  vous  partiez  d'ici , 
Amille,  vous  la  fiancerez  ;  et  puis  après  vous 
irez  chercher  votre  coinpagnon  tout  à  loisir. 

GRIMAOT. 

Amille,  faites  son  plaisirsans  le  contredire. 

Ams. 
Allons  !  de  par  Dieu ,  notre  sire  !  que  ce 
soit  tout  de  suite. 

LE  ROI. 

Allons  !  ma  fille,  voici  mes  intentions  :  vous 
aurez  Amille  pour  mari;  je  ne  puis  lui  faire 
plus  d'honneur.  Allons,  votre  main  !  et  vous, 
la  vôtre  !  Vous  jurez  par  le  Pater-Noster  et 
par  la  foi  que  vous  devez  à  Dieu ,  que  vous 
prendrez  pour  femme  ma  fille  que  vous  voyez 
ici? 


248 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


AMIS. 

Sire,  ainsi  le  vous  jiir  par  m'ame, 
Si  tost  que  retourné  seray 
De  mon  ami,  que  querre  yray  ; 
Mais  qu'il  vous  plaise. 

LE  ROY. 

Je  voy  bien  ne  serez  pas  aise 
Se  ne  l'avez  :  alez  le  querre , 
Et  ne  séjournez  en  sa  terre 
Pas  longuement. 

AMIS. 

Nanil,  monseigneur,  vraiement; 
N'en  doublez  goûte. 

AMILLE. 

Ytier,  amis,  j'ay  trop  grant  doubte 
IV Ami,  mon  loyal  compaignon. 
En  Hardrë  a  un  si  Tel  gaignon 
Et  traïstre  par  vérité 
Et  le  plus  de  son  parenté  : 
«   Pour  ce  en  suis-je  plus  esmarris. 
Traions-nous  un  po  vers  Paris, 
Je  t'en  pri,  et  s'en  enquerons 
A  aucun  que  venir  verrons 
De  celle  part. 

TTIER. 

Vous  dites  bien,  se  Dieu  me  gart  ! 
Sire,  et  loyaument  en  parlez 
Comme  ami.  Or  avant  alez  : 
Je  vous  suivray. 

DIEU. 

Gabriel,  va-t'en  sanz  delay 
Au  conte  Amis,  que  aler  voy  là. 
Et  li  dy  que  mesel  sera 
Pour  ce  qu'il  a  safoy  mentie. 
Et  que  je  vueil  qu'il  se  chastie 

De  tel  affaire. 

l'ange. 
Sire,  je  le  saray  bien  faire 
Si  tost  comme  ataint  je  l'auray. 
—Amis ,  Amis ,  saches  de  vray , 
Pour  ce  que  as  fait  un  serment 
Qui  ne  peut  tenir  bonnement 
Que  ce  ne  soil  contre  la  loy  * 
(  C'est  d'espouser  la  fille  au  roy  ) , 
Dieu  te  mande  qu'en  brief  termine 
Seras  mesel.  A  tant  je  fine  , 

Et  si  m'en  vois. 

AMIS 

Ha ,  Dieu  !  qui  hault  siez  et  loing  vois , 
Com  tu  es  en  bonté  parfaiz  ! 


AMIS. 

Sire,  je  vous  jure  par  mon  ame  que  je  le 
ferai  sitôt  que  je  serai  revenu  d'auprès  de 
mon  ami,  que  j'irai  chercher;  mais  permet- 
tez-moi d'y  aller. 

LE  ROI. 

Je  vois  bien  que  vous  ne  serez  pas  content 
que  vous  ne  l'ayez  (vu)  :  allez  le  chercher,  ec 
en  séjournez  pas  long-temps  en  sa  terre. 

AMIS. 

Nenni,  monseigneur,  en  vérité;  n'en  dou- 
tez pas. 

AMILLE. 

Ami,  Ytier ,  je  suis  dans  une  très-grande 
inquiétude  au  sujet  d'Amis  mon  compagnon. 
Hardré  est  en  vérité  un  chien  si  félon  et  si 
traître ,  lui  et  la  plupart  de  ses  parens ,  que 
cette  idée  augmente  mon  anxiété.  Appro- 
chons un  peu  de  Paris ,  je  t'en  prie ,  et  de- 
mandons des  nouvelles  d'Amis  à  ceux  que 
nous  verrons  venir  de  ce  côté. 


TTIER. 

Vous  dites  bien,  Dieu  me  garde!  sire, 
et  vous  en  parlez  loyalement  comme  ami. 
Allez  devant  :  je  vous  suivrai. 


DIEU. 


Gabriel,  va-t'en  sans  délai  au  comte  Amis, 
que  je  vois  aller  là ,  et  dis-lui  qu'il  sera  lé- 
preux pour  avoir  menti  sa  foi,  et  que  je  ye\x\ 
qu'il  fasse  pénitence  de  ce  péché. 


l'ange. 
Sire,  je  saurai  bien  exécuter  vos  ordres 
aussitôt  que  je  l'aurai  atteint.  — Amis,  Amis, 
sache  en  vérité  que  parce  que  tu  as  fait  uo 
serment  qui  ne  peut  être  tenu  sinon  en  vio- 
lant la  loi  (c'est  d'épouser  la  fille  du  roi) , 
Dieu  te  mande  qu'avant  peu  tu  seras  lépreux. 
Je  n'ai  plus  rien  h  dire,  et  je  m'en  vais. 


AMIS. 


Ah  !  Dieu,  qui  es  assis  en  haut  et  vois  loin, 
I   comme  ta  bonté  est  parfaite  !  Sire,  si  j*ai  pé- 


AU  MOYEN-AGE 


249 


Sire,  se  je  me  sui  meffais 
Par  non  sens»  grâce  te  requier; 
£t  toutes  voies  je  ne  quier 
Mie  si  mon  vouloir  de  fait 
Que  le  tien  ne  soit  premier  fait, 
Père  des  cieulx. 

AJULLE. 

Yiier,  Ytier,  je  voy  aux  yex 
Mon  compagnon  venir,  ton  maistre; 
Je  me  vois  encontre  lui  mettre. 
— Très  chier  ami»  loyaux  compains, 
Acolez-moy  de  voz  .ij.  mains. 
Et  si  me  dites  sanz  eslongne 
Comment  alée  est  la  besongne  » 
Je  vous  en  pri. 

AMIS. 

Chier  compains,  quant  pour  vous  m'offri, 

Hardré  devant  le  roy  estoit  ; 

Ladeffault  avoir  demandoit, 

Et  disoit  que  heure  estoit  passée 

De  venir  à  vostre  journée  ; 

Nient  moins  en  champ  avons  esté  » 

Et  l'ay  occis  par  vérité  : 

Dont  j*ay  tant  aus  barons  pléu 

Qu'il  ont  à  ce  le  roy  méu 

Qa'il  m'a  fait  sur  ma  foy  jurer 

De  sa  fille  à  femme  espouser; 

Si  que  vous  irez,  chier  compains , 

Et  Tespouserez;  et  nient  moins 

  Blaives  m'en  retournera  y. 
Une  chose  ci  vous  diray. 
Vez  ci  .ij.  hanaps  touz  pareulx 
Que  j'ay  fais  faire  pour  nous  deux  : 
Cesii  pour  m'amour  garderez 
Touz  les  jours  mais  que  viverez  ; 
Etjegarderay  cestui-ci, 
A8n  que  s'il  estoit  ainsi 
Que  l'un  de  l'autre  éust  besoing 
Ou  qu'il  se  transportast  si  loing 
Que  grant  temps  ne  nous  véissions. 
Que  par  ce  nous  recognoissons, 
Amis  royal. 

AVILLE. 

Fait  avez  comme  amis  loyaK 
Certes,  Amis. 

AVIS. 

(^'y  ay  touz  jours  grant  paine  mis 
Et  metteray  encore,  Ami  Ile. 
Or  avant  1  à  la  bonne  ville 
De  Paris  aler  vous  convient, 


chéparfolie,  je  te  demande  grâce;  ettoutefois 
je  ne  cherche  pas  tellement  l'accomplisse- 
ment de  mon  désir  que  je  n'aime  mieux  que 
ta  volonté  soit  faite  tout  d'abord»  Père  des 
cieux. 

AMILLE. 

Ytier,  Ytier,  de  mes  yeux  je  vois  venir  mon 
compagnon,  tonmaitre;  je  vais  à  sa  rencontre. 
— Très-cher  ami,  loyal  compagnon,  embras- 
sez-moi de  vos  deux  mains,  et  me  dites  sans 
tarder  comment  la  chose  s'est  passée,  je  vous 
en  prie. 


AMIS. 

Cher  compagnon,  quand  je  m'offris  pour 
vous,  Hardré  était  devant  le  roi  ;  il  deman- 
dait défaut  contre  vous,  et  disait  que  l'heure 
de  venir  à  votre  rendez-vous  était  passée  ; 
néanmoins  nous  avons  été  en  champ-clos,  et 
je  l'ai  tué,  en  vérité  :  par  là  j'ai  tant  plu  aux 
barons  qu'ils  ont  amené  le  roi  à  me  faire 
jurer  sur  ma  foi  que  j'épouserais  sa  fille. 
Ainsi, cher  compagnon,  vous  irez  et  vous  l'é- 
pouserez. Cependant  je  m'en  retournerai  à 
Blaye.  Je  vous  dirai  ici  une  chose.  Voici  deux 
hanaps  tout  pareils  que  j'ai  fait  faire  pour 
nous  deux  :  vous  garderez  celui-ci  pour  l'a- 
mour de  moi  tous  les  jours  de  votre  vie  ;  et 
moi  je  conserverai  celui-là ,  afin  que  s'il  ar- 
rivait que  l'uu  eût  besoin  de  l'autre  ou  qu'il 
se  transportât  si  loin  que  nous  ne  nous  vis- 
sions de  long-temps,  nous  puissions  nous  re- 
connaître, ô  mon  ami  ! 


AMILLE. 

Certes ,  Amis,  vous  avez  agi  comme  un 
ami  loyal. 

AMIS. 

J'ai  toujours  fait  et  ferai  encore  mes  efforts 
pour  agir  ainsi ,  Amille.  Allons  !  il  vous  faut 
aller  à  la  bonne  ville  de  Paris,  et  moi  à 
Blayc  :  ce  n'est  rien ,  séparons-nous. 


260 


TaiATU  FRANÇAIS 


Et  je  aussi  k  Blaives  :  c'est  nient , 
Departons-nous. 

AMILLE. 

Adieu,  oompains  loyal  et  doulx. 
Ne  se  peut  ceste  desparlie 
Faire  que  des  yex  ne  lermie. 

—  Adieu ,  hier;  ,garde  ton  maistre. 

—  C'est  fait.  A  chemin  me  fault  mettre 
Jusques  à  tant  que  à  la  court  vieogne. 
*-«Mon  cliier  seigneur,  Dieu  vous  main- 

tiengne^ 
Et  ma  dame  et  la  compagnie , 
En  santé  et  en  longue  vie 
Par  son  plaisir  ! 

LE  ROT. 

Amille,  bien  puissiez  venir! 
Avez  puis  esté  en  bon  point? 
Que  fait  Amis  ?  venra-il  point 
Par  de  deçà  ? 

AHILLB. 

Nanil,  sire,  car  il  a  là 
Une  trop  grant  besongne  à  faire 
Qui  ne  peut  laissicr  sanz  soy  faire 
Dommage  et  grief. 

LA   ROYNB. 

Sire,  il  nous  fault  penser  et  brief 
Comment  noz  noces  se  feront. 
Et  j^  quel  lieu  elles  seront, 
Gy  ou  ailleurs. 

CONTE  CRllIAOT. 

Les  despens  seront  ci  greigneur 
Aux  chevaliers  qui  y  venront. 
Qu'eu  autre  ville'  ne  seront  : 
C'est  mon  propo^. 

LE  ROY. 

Nous  ferons  ainsi,  par  mon  los: 
Touz  ensemble  à  Riviers  yrons 
Et  les  noces  illeuc  ferons , 
Et  si  saisiray  là  Amille 
De  la  conté  et  de  la  ville  ; 
Et  encore  ay-je  vouloir  tel 
Que  dès  maintenant  cest  hostel 
Sanz  debatre,  Amille,  vous  doing; 
Si  que,  quant  de  près  ou  de  loing 
Yenrez  à  Paris,  que  truissiez 
*    Hostel  oii  herbergier  puissiez 
Sanz  nul  dangier. 

AMILUS. 

•Vosire  meroy,  monseigneur  chier, 
Assez  de  foiz. 


AMILLE. 

Adieu;  loyal  et  cher  compagnon.  Cette  sé- 
paration ne  peut  s'effectuer  sans  que  je  verse 
des  pleurs. — Adieu^  Ytier  ;  garde  ton  maître. 
— C'est  fait.  Il  me  faut  mettre  en  route  jusqu'à 
ce  que  je  vienne  à  la  cour.  —  Mon  cher  sei- 
gneur, que  Dieu  vous  maintienne,  ainsi  que 
madame  etia  compagnie,  en  santé  et  en  lon- 
gue vie,  s'il  lui  plait  ! 


LE  ROI. 

Amille,  soyez  le  bienvenu.  Vous  étes*vous 
bien  porté  ?  Que  fait  Amis?  ne  viendra-t-il 
point  par  ici? 

AMILLE. 

Nenni ,  sire ,  car  il  a  .là  trop  de  besogne 
qu'il  ne  peut  laisser  sans  se  causer  du  tort 
et  du  dommage. 

LA  REINE. 

Sire,  il  nous  faut  penser,  et  cela  bientôt, 
comment  nos  noces  se  feront,  eten  qu.el  en- 
droit elles  auront  lieu»  ici  ou  ailleurs. 

LE  COMTE   GRIMAOT. 

Ici  les  dépenses  seront  plus  onéreuses  aux 
chevaliers  qui  y  viendront,  qu'elles  ne  se- 
ront en  autre  ville  :  c'est  mon  avis. 

LE  ROI. 

C'est  ainsi  que  nous  ferons,  si  vous  m'en 
croyez  :  nous  irons  tous  ensemble  à  Riviers» 
et  là  nous  ferons  les  noces ,  et  je  donnerai  à 
Amille  la  saisine  de  la  ville  et  du  comté;  de 
plus  j'i^i  la  volonté  de  vous  donner  dès  à  pré- 
sent cet  hôtel,  Amille,  sans  hésiter;  en  sorte 
que,  lorsque  de  près  ou  de  loin  vous  viendrez 
à  Paris,  vous  trouviez  un  lieu  où  vous  puis- 
siez loger  sans  difficulté. 


AMILLE. 

Mon  cher  seigneur,. je  vous  remercie  mille 
fois. 


AU  MOYKN-AGB. 


261 


LB  BOT. 

Sàl  meuoiis-nous  à  voie  aîuçois 
Qu'il  soit  plus  lart. 

GRIMAUT. 

Sire»  alons,  que  Diex  y  ait  'pari  ! 

—  Amilles,  adestrez  ma  dame , 
Et  j'adestreray  vostre  famme. 
Et  monseigneur  ira  premier. 

—  Griffon ,  vous  qui  estes  massier. 

Faites  chemin. 

LE  SEBGBNT  D* ARMES. 

Sus,  SUS  !  ou  par  le  nom  divin 
De  ceste  mace-ci  arez , 
Ou  au  roy  mon  seigneur  ferez 
Large  et  grant  voie. 

AHIS. 

£,  Dîex  I  plaise-vous  que  je  voie 
La  fin  de  ma  vie  et  bienl>rief  1 
Car  ce  ne  m'est  que  paine  et  grief 
D'estre  en  ce  siècle  plus  vivant  » 
Quant  ou  temps  passé  çà  avant 
Quel  j'ay  esté  il  me  remembre, 
El  je  voy  ore  que  n'ay  membre 
Dont  je  me  puisse  conforter: 
Les  piez  ne  me  pevent  porter, 
Les  yex  ay  troublez  malement. 
Les  braz  et  les  mains  ensement 
Ay  de  pouacre  vilz  et  ors  ! 
Las  !  chetif  m'ais  tretout  le  corps 
Si  qu'à  paine  puis-je  mot  dire:. 
Pour  ce  ne  vous  requiers,  Diex  sire, 
Hais  que  la  mort. 

TTIBR. 

Par  foy  !  sire,  vous  avpz  tort 
De  ainsi  sohaidier  vostre  fin  ; 
Pensez  qu'il  vous  est  ami  fin 
Dieu  de  lassus  quant  si  vous  bat, 
Et  laissiez  ester  ce  débat. 
Mon  seigneur  chier.' 
Ams. 
Et  comment  le  lairay-je,  Yiier? 
C'est  fort  a  faire ,  par  ma  foy  I 
Et  te  diray  raison  pour  quoy  : 
Quant  je  pense  à  la  cruauté 
fit  à  la  grant  desloyauté 
Que  m'a  fait  Lubias  ta  dame , 
Que,  se  elle  me  fust  vraie  famé 
Et  telle  qu'il  appavtenit 
Vers  moy,  pas  ne  me  convenisi 
Truander  aval  le  pais 


LE  ROI. 

Allons!  mettons-nous  en  chemin  avant 
qu'il  soit  plus  tard. 

GRIMAUT. 

Allons,  sire,qtte  Dieu  y  ait  part!— -Amille, 
mettez-vous  à  là  droite  de  ma  dame  ;  quant 
à  moi ,  je  me  tiendrai  à  la  droite  de  votre 
femme,  et  monseigneur  ouvrira  la  marche. 
— Griffout  vous  qui  êtes  massier,  faites-nous 
faire  place, 

LE  SERGENT  d' ARMES. 

Allons,  allons!  ou  par  le  nom  de  Dieu  vous 
aurez  de  cette  masse-ci,  ou  vous  ferez. large 
et  grande  voie  au  roi  mon  seigneur. 

AMIS. 

Eh,  Dieu!  qu'il  vous  plaise  que  je  voie  bien* 
tôt  la  fin  de  ma  vie  !  car  ce  n'est  pour  moi 
que  peine  et  chagrin  de  vivre  plus  long-temps 
dans  ce  monde,  quand  je  me  rappelle  ce  que 
j'ai  été  au  temps  passé,  et  que,  à  cette  heure, 
je  vois  que  je  n'ai  membre  dont  je  puisse  me 
servhr  :  mes  pieds  ne  peuvent  me  porter,  ma 
vue  est  trouble ,  et  mes  bras  aussi  bien  que 
mes  mains  sont  avilis  et  corrompus  par  la 
lèpre.  Hélas!  j'ai  le  corps  si  malade  qu'à 
peine  puis-je  dire  un  mot  :  pour  cette  raison, 
sire  Dieu,  je  ne  vous  demande  que  la  mort. 


TTIER. 

Par  (ma)  foi  !  sire,  vous  avez  tort  de  sou- 
haiter ainsi  votre  fin  ;  songez  que  Dieu  de 
là-haut,  quand  il  vous  afflige  ainsi,  se  mon- 
tre votre  ami  dévoué,  et  faites  trêve  à  vos 
plaintes,  mon  cher  seigneur. 

AMIS. 

Comment,  Ytier?'il  y  a  fort  à  faire,  par 
ma  foi!  et  je  t'en  dirai  la  raison  :  quand  je 
pense  à  la  cruauté  et  à  la  grande  déloyauté 
qu'a  commise  à  mon  égard  Lubias  ta  dame, 
qui,  si  elle  eût  éié  ma  fidèle  épouse  et  telle 
qu'il  convenait,' ne m'eûtpastcontraint  à  men- 
dierpar  le  pays. .  »£t  je  suisétonné  de  ce  point, 
qu'elle  a  été  la  première  et  la  principale 
personne  qui  ait  fait  savoir  mon  mal  à  tout 
le  monde  :  ce  qui  me  força  d'aller  demeurer 


252 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Et  de  ce  point  sui-je  esbahis 
Qu'elle  a  este  la  principal 
Et  la  première  qui  mon  mal 
Fist  à  toutes  gens  assavoir  : 
Dont  me  convint  aler  manoir 
Hors  de  gens  et  loing  de  la  ville, 
En  une  maison  gnsie  et  ville, 
Où  de  faim  morir  m'a  laissié  ; 
Et  puis  a-elie  tant  bracié 
Qu'il  convient  que  soie  partiz 
Comme  estrangc  povre  chetiz  ; 
Et  après  tu  scez  que  fortune 
M'est  si  diverse  et  si  enfrune 
Que  de  mes  frères  proprement 
Ay  esté  fulez  laidement  ; 
Et  pour  ma  douleur  plus  acroistre , 
Ne  m'ont  dangné  fere  congnoislre , 
Dont  le  cuer  ay  tout  forsené, 
Si  que  puis  qu'à  ce  sui  mené 
Que  ma  femme  par  ses  efTors 
M'a  getté  de  ma  conté  hors, 
Et  mes  frères  renié  m'ont 
(Touz  trois  qui  du  mien  tiennent  moult), 
Et  que  le  monde  me  despit. 
Je  pri  à  Dieu  que  sanz  respit 
Li  plaise  que  la  mort  m'envoit, 
Quant  ainsi  est  nul  ne  me  voît 
Qui  n'en  ait  au  cuer  grant  orreur, 
Et  que  je  sens  tant  de  doleur 
Que  dire  ne  le  puis  à  droit , 
Car  le  mal  que  sueiïre  orendroit 
Est  sanz  pareil. 

TTIER. 

Sire,  sire,  je  vous  conseil 
Qu'aillons  jusqu'à  la  bonne  ville 
De  Paris ,  et  sachons  se  Amille  , 
Yostre  bon  ami ,  y  sera  ; 
J' espoir  que  grant  bien  nous  fera, 
Se  le  trouvons. 

AUIS. 

E,  las  !  je  suis  si  feibles  homs 
Que  n'en  enduroie  à  parler. 
Pour  ce  que  je  ne  puis  aler  ; 
Si  scé^je  bien,  se  à  li  péusse 
Aler ,  deffault  de  riens  n'eusse 
Que  avoir  voulsisse. 

TTIER. 

Ne  soions  d'aler  y  donc  nice , 
Sire  ;  bien  vous  y  conduyray 


loin  des  hommes  et  de  la  ville,  dans  une  mai- 
son déserte  et  misérable ,  où  elle  m'a  laisse 
mourir  de  faim  ;  et  après  elle  a  tant  machiné 
qu'il  m'a  fallu  partir  comme  un  pauvre  étran- 
ger. Tu  sais  ensuite  que  la  fortune  m'est  si 
ennemie  et  me  traite  avec  tant  de  mauvaise 
humeur  que  j'ai  été  laidement  dépouillé  pr 
mes  propres  frères  ;  et  pour  accroître  en- 
core ma  douleur,  ils  n'ont  pas  daigné  me  re- 
connaître; j'en  ai  la  rage  dans  le  cœur,  telle- 
ment que ,  puisque  ma  femme  m'a  chassé  de 
mon  comté,  que  mes  frères  m'ont  renié  (trois 
personnes  qui  tiennent  beaucoup  de  moi) , 
et  que  le  monde  me  méprise ,  je  prie  Dieu 
que  sans  retard  il  lui  plaise  de  m'envoyerla 
mort ,  puisque  nul  ne  me  voit  qui  ne  sente 
son  cœur  se  soulever,  et  j'éprouve  une  telle 
douleur  que  je  ne  puis  l'exprimer,  car  le  mal 
que  je  souffre  maintenant  est  sans  pareil. 


YTIER. 

Sire,  sire,  je  vous  conseille  d'aller  jusqu'à 
la  bonne  ville  de  Paris  pour  savoir  si  Amille. 
votre  bon  ami ,  y  sera  ;  j'espère  qu'il  vous 
fera  grand  bien,  si  nous  le  trouvons. 


AMIS. 

Hélas  !  je  suis  un  homme  si  faible  que  je 
ne  devrais  pas  en  parler,  vu  que  je  ne  puis 
marcher;  et  je  sais  bien  que,  si  je  pouvais 
aller  vers  lui ,  je  ne  manquerais  d'aucune 
chose  que  je  voulusse  avoir. 

YTIER. 

Allons^y  donc ,  sire  ;  je  vous  y  conduirai 
bien  et  vous  y  mènerai  volontiers,  même  à 


AU    UOTEN-AGE. 


253 


Et  voulentiers  vous  y  menray, 
Voire  à  journées  si  petites 
Comme  il  vous  plaira.  Or  me  dites 
Se  nous  irons. 

AMIS. 

Oïl  voir,  ce  chemin  ferons, 
Quelque  paine  qu'il  doie  avoir. 
Sa  !  pensons  de  nous  esmouvoir. 
De  toy  feray  mon  apuiail 
Pour  ce  que  mains  aie  travail  : 
Te  plaira-il  ? 

TTIEa. 

Or  mouvons,  de  par  Dieu  I  oïl , 
Par  ci  alons. 

AMILLE. 

Dame,  dame,  nous  aprouchons 
De  Paris  la  bonne  cité  ; 
Je  vois  l'ostel  en  vérité 
Que  vostre  père  nous  donna 
Quant  à  Riviers  nous  admena 
Noz  noces  faire. 

LA  FILLE. 

Loez  soit  Diex  de  cest  affaire. 
Que  de  Paris  me  voy  si  près  ! 
Sachiez  moult  en  avoie  engrès 
Le  cuer  forment. 

A  VILLE. 

Vez  ci  nostre  herbergement. 
Dame,  entrez  eus  en  bon  éur  : 
Hui  mais  sommes  tout  asséur. 
—  Sa!  damoiselle,  avant  venez 
Et  ces  .ij.  enfanz  amenez; 
Et  vous,  Henry. 

HENRI  L'BSCtlER. 

Sire,  je  feray  sanz  detri 
Vostre  vouloir. 

LA  DAMOISELLE. 

Ces  ij.  enfans  vueil  asseoir 
Dessus  ce  lit. 

AMILLE. 

Seons-nous  ci,  dame,  un  petit  ; 
Et  vous,  Henry,  sanz  atargier , 
Alez-nous  quérir  à  mengier 
Ysnel  le  pas. 

HEIVRT. 

Sire,  ne  vous  desdiray  pas  : 
G'y  vois  en  leure. 

DIEU. 

Micliiel,  lieve  sus  sanz  demeure  ; 
Vas  savoir  d*Amis  à  éelivre 


aussi  petites  journées  qu'il  vous  plaira.  A 
présent  dites-moi  si  nous  irons. 


AMIS. 

Oui  vraiment,  nous  ferons  ce  voyage,  quel- 
que peine  qu'il  doive  nous  causer.  Allons! 
pensons  à  nous  mettre  en  marche.  De  toi  je 
ferai  mon  soutien  pour  avoir  moins  de  fati- 
gue :  cela  le  plaira-Uil? 

YTIER. 

En  marche,  de  par  Dieu  1  oui,  allons  par 
ici. 

AMILLE. 

Dame,  dame,  nous  approchons  de  la  bonne 
cité  de  Paris;  en  vérité  je  vois  Thôtel  que 
votre  père  nous  donna  quand  il  nous  amena 
à  Riviers  pour  faire  nos  noces. 


LA  FILLE. 

Que  Dieu  soit  loué  de  ce  que  je  me  vois 
si  près  de  Paris  !  sachez  que  j'en  avais  grand 
désir  au  cœur. 

AMILLE. 

Voici  notre  logement.  Dame ,  entrez  de- 
dans sous  de  bons  auspices  :  nous  sommes 
désormais  parfaitement  sûrs. —  Allons,  de- 
moiselle, avancez  et  amenez  ces  deux  en- 
fans;  veuez  aussi,  Henri. 

HENRI  l'ÉCUTER. 

Sire,  je  ferai  sans  délai  votre  volonté. 

LA   DEMOISELLE. 

Je  veux  asseoir  ces  deux  enfans  sur  ce 
lit. 

AMILLE. 

Dame,  asseyons-nous  ici  un  peu;  et  vous, 
Henri ,  sans  tarder,  allez  nous  chercher  à 
manger  tout  de  suite. 

HENRI. 

Sire ,  je  ne  vous  contredirai  pas  :  j'y  vais 
sur  rheure. 

DIEU. 

Michel,  lève-toi  sans  tarder;  va  savoir  sur- 
le-champ  d'Amis  s'il  veut  encore  vivre  dans 


254  THÉATRV 

STû  Teiih  au  inonde  encore  vivre. 

S'il  dit  (ifl,  si  li  ennooce 

Qu'à  son  cliier  compagnon  dennonce 

Secreement,  quant  point  verra  » 

Après  ce  que  trouvé  l'ara. 

Que  se  de  ses  ij.  filz  avoit 

Le  sanc  et  son  corps  en  lavml, 

Seroit  mondez. 
ncmBL. 
Vray  Dieux,  ce  que  me  commandez 

Vois  faire  à  plain. 

IHIS. 

Ytier,  amis,  j'ay  trop  grant  Crin , 
Et  si  serroie  voulentiers. 
S'il  te  plaisoit  eodementiers 
Alerces  bonnes  gens  prier 
Qu'il  me  voulsissent  envoier 
Un  po  de  leurs  biens,  tu  seroies 
Mon  chier  ami  et  si  feroies 
Bien ,  vraiement. 

TTIER. 

Hais  que  assis  soies  bonnement , 
Je  vous  en  iray  tantost  querre. 
—  Donlce  gent,  je  vous  vieng  requerre. 
Pour  Dieu,  de  voz  biens  un  petit 
Pour  ce  mesel-là,  qu'apetit 
En  a  trop  grant. 

HICHtBL. 

Amis,  as-tu  mais  cuer  engrant 
De  vivre  au  monde  ? 

AMIS. 

Se  à  Dieu  en  qui  touz  biens  habonde 
Plaisoit  que  je  eusse  santé. 
Et  que  ce  fust  sa  voulenté , 
Encore  y  voulroie  bien  vivre; 
Mais  je  li  pri  qu'il  me  délivre 
Et  me  giel  de  ce  siede  hors, 
S'ainsi  est  que  santé  du  corps 
Ne  doie  avoir. 

MicmBL. 
Ore  je  te  fiais  assavoir 
De  par  lui ,  comme  son  messafge 
(Retien  bien,  si  feras  que  sage). 
Que  quant  Amille  aras  trouvé 
Et  tu  le  tenras  à  privé , 
Que  li  dies,  s'il  te  vouloit 
Gairir,  le  sanc  te  convenroit 
Avoir  de  ses  ij.  fllz  sanz  double, 
Et  par  ce  sera  ta  char  toute 
Nettement  et  à  fin  gairie. 


FRANÇAIS 

ce  monde.  S*il  dit  oui ,  avertis-le  de  faire  sa- 
voir secrètement  à  son  cher  compagnon , 
quand  il  l'aura  trouvé  et  qu'il  verra  l'ins- 
tant favorable,  que  s'il  avait  le  sang  de  ses 
deux  fils  et  s'en  lavait  le  corps ,  il  serait 
guéri. 


MGHBl. 

Vrai  Dieu,  je  vais  exécuter  en  tout  point 
ce  que  vous  me  commandez. 

AVIS. 

Ami  Ytier,  j'ai  très  grand'faim  et  j'aurais 
bon  désir  de  m'asseoir.  Cependant  s'il  te 
plaisait  d'aller  prier  ces  bonnes  gens  de  vou- 
loir bien  m'envoyer  un  peu  de  ce  qu'ils  ont, 
tu  serais  mon  cher  ami  et  tu  ferais  une  bonne 
action,  en  vérité. 


TTtBn. 

Restez  assis,  je  vous  en  irai  tantôt  cher- 
cher. ^  Bennes  gens,  je  viens  vous  deman- 
der, pour  Tamonr  de  Dieu ,  un  peu  de  vos 
biens  pour  ce  lépreux-là ,  ear  il  en  a  grand 
besoin. 

ncitBL. 
Amis ,  asHU  encore  au  ceeur  le  désir  de 
vivre  dans  le  montfe? 

AMIS. 

S'il  plaisait  à  Dieu  en  qui  tout  bien  abonde 
et  si  c'était  son  vouloir  que  je  revinsse  en 
santé,  je  désirerais  encore  vivre;  mais  je  le 
prie  qu'il  me  délivre  et  m'ôle  de  ce  monde, 
si  je  ne  dois  pas  recouvrer  la  santé  du  corps. 


IHOHBL^ 

Maintenant  je  te  fois  savoir  de  aa  part , 
comme  son  messager. que  je  sois  (retiens 
bien  mes  paroles,  tu  agiras  sagenenl)»  que, 
quand  tu  auras  trouvé  AmiUe  et  le  tiendras 
en  particulier,  tu  lui  dises  que ,  s'il  te  vou- 
lait guérir,  il  te  faudrait  avoir  saas  béaiu- 
tion  de  sa  part  le  sang  de  ses  deux  fils,  et 
par  cela  ta  chair  sera  tout  entière  radicale- 
ment enfin  guérie.  Je  ne  serai  plus  ici  r  je 
m*en  vais  aux  deux. 


AU  MOTBIf-AGE. 


256 


Cy  endroyt  plas  ne  seray  mie  : 
Es  cieulx  m'ea  vois. 

AMIS. 

Ha  9  doulz  esperit  !  eom  ta  Tois 
M'a  fait  grant  consolacion 
Et  donné  grand  refeccion 

De  réconfort  î 

rnsR. 
Sire,  tenez ,  or  me[n]giez  fort  : 

Vez  ci  de  quoy. 

AVIS. 

Je  ne  pourroie,  Ytier»  par  foy  t 
Le  reposer  m'a  repéo. 
Pour  souper  sommes  ponrvéa  : 
Sa  !  alons-m'en. 

Alons,  or  sus  ligierement  ! 
G'iray  devant. 

AEEfllT* 

Damoiselle,  venez  avant  ; 
Allez  tost  une  nappe  querre. 
La  table  vois  drecier  borne  eme  : 
Il  en  est  temps. 

LA  DAHOISBLLB. 

Heory,  vous  l'arez  sanz  contons; 
Vez-en  ci  une  belle  et  blanche 
Qui  sent  sonef  comme  permanche  : 
Estendez-la. 

HENRY. 

Monseigneur,  quant  il  vous  plaira  , 
Venez  diner. 

AlULLE. 

Dame,  alons  seoir  :  trop  jeûner 
N'est  mie  bon. 

LA  FILLE. 

Par  foy  1  monseigneur,  ce  n'est  mon  : 
Alons  seoir. 

AVIS. 

Yiier,  voiz-tu  là  ce  manoir? 
C'est  l'ostel  que  Charles  donna 
A  Amille  quant  maria 
A  lui  sa  fille. 

TTIER. 

Ne  le  feri  pas  d'une  bille 
Ce  jour  en  l'ueil. 

AMIS. 

Par  saint  Spire  de  Corbueil  ! 
Tu  diz  voir  :  il  est  bon  et  bel. 
SoeflTre'tot,  je  vueil,  commiesel» 


AMIS*. 


Ah ,  doux  esprit  1  comme  ta  voix  m'a  con- 
solé et  donné  un  nooveaa  courage  I 


tTIER. 

Sire,  tenez,  maintenant  mangez  bfen  : 
voici  de  quoi. 

AMIS. 

Je  ne  pourrais ,  Ytier,  sur  ma  foil  le  repos 
m'a  rassasié.  Nous  sommes  pourvus  pour 
notre  souper  :  allons  I  partons. 

TTIER. 

Allons,  en  route  promptemestf  j'irai 
devant. 

HENRI. 

Demoiselle,  avancez;  allez  vite  chercher 
une  nappe.  Je  vais  promptement  dresser  la 
table  :  il  en  est  temps. 

LA  DEMOISELLE. 

Henri ,  vous  l'aurez  sans  contestation  ;  en 
voici  une  belle  et  blanche  qui  répand  une 
odeur  douce  comme  celle  de  la  pervenche  : 
étendez-la.  * 

HERRI. 

Monseigneur ,  quand  il  vous  plaira ,  v6nez 
dîner. 

AMILLE. 

Dame ,  allons-nous  asseoir  :  trop  jeûner 
n'est  pas  bon. 

LA  FILLE. 

Par  (ma)  foi!  monseigneur,  vous  dites  vrai  : 
allons-nous  asseoir. 

AMIS. 

Ytier ,  vois-tu  là  ce  manoir  ?  c'est  l'hôtel 
que  Charles  donna  à  Amille  quand  il  lui  fit 
épouser  sa  fille. 

TTIER. 

Ce  jour-li  il  ne  le  frappa  pas  d'une  bille 
dans  l'œil. 

AMIS* 

Par  saint  Spire  de  Corbeil  I  tu  dis  vrai  : 
il  est  bon  et  beau.  Permets,  je  veux ,  comme 
lépreux,  faire  retentir  ma  cliquette.  —  Ah , 


25ff 


THÉÂTRE 


Cliqueter  ci  ma  tartarie. 

—  Ebi,  monseigneur  !  n'oubliez  mie 

Ce  povre  ladre. 

AMILLB. 

Henry,  vien  avant;  pren  i.  madré 
Plain  de  vin,  je  le  te  commande, 
Et  du  pain  et  de  la  viande, 
Et  porte  à  ce  ladre  là  hors. 
Que  Dieu  nous  soiz  misericors 
Au  derrain  jour. 

HENRY. 

Monseigneur,  g'i  vois  sanz  séjour. 

—  Frère ,  vez  cy  viande  et  pain  ; 
Si  tu  as  hanap ,  si  Tatain 

Pour  ce  vin  mettre. 

AMIS. 

Chier  ami,  le  doulx  Roy  celeslre 
Doint  à  celui  des  cieulx  la  joie 
Qui  par  vous  ces  biens-ci  m'envoie  ! 
Mettez  ci ,  sire. 

HENRY. 

E,  gar  !  à  po  que  je  vueil  dire 
C'est  ci  le  hanap  monseigneur  ; 
II  n'est  ne  mendre  ne  greigneur, 
Mais  tout  ytel. 

AMIS. 

Chier  ami,  je  ne  scé  pas  quel 
Le  hanap  vostre  seigneur  est; 
Mais  je  sui  de  prouver  tout  prest 
Que  de  long  temps,  je  vous  dy  bien , 
Ce  hanap-ci  a  esté  mien 
Et  est  encore. 

HENRY. 

Frère,  je  m'en  tais  quant  à  ore  ; 
Mais  vraiement  ce  semble«il  estre. 
— Monseigneur,  par  le  Roy  celestre  ! 
Ce  mesiau  ,  qui  est  à  la  porte , 
A  un  bon  hanap  boit  qu'il  porte. 
Qui  est  d'argent,  non  pas  de  fust. 
Je  cuiday  que  le  vostre  fut , 
Par  sainte  Foy  ! 

AtflLLE. 

Voire,  dya?  allons-y  :  moy. 
Je  le  vueil  veoir  à  mon  tour. 

—  Mon  ami.  Dieu  vous  doint  s' amour  ! 

Dont  estes-vous  ? 

AMIS. 

Ne  vous  puet  chaloir,  sire  doulx. 
Vous  veez  que  je  sui  lépreux. 
Qui  à  riens  faire  ne  sui  preux. 


FRANÇAIS 

monseigneur!  n'oubliez  pas  ce  pauvre  lé- 
preux. 

AMILLE. 

Henri ,  avance  ;  prends  un  hanap  de  bois 
plein  de  vin,  je  te  l'ordonne,  et  du  pain  et  de 
la  viande,  et  porte  tout  cela  à  ce  lépreux  là- 
dehors ,  pour  que  Dieu  nous  soit  miséricor- 
dieux à  notre  dernier  jour. 

HENRI. 

Monseigneur,  j'y  vais  sans  retard. — Frère, 
voici  viande  et  pain;  si  tu  as  un  hanap, 
prends-le  pour  mettre  ce  vin. 

m 

AMIS. 

Cher  ami,  que  le  doux  Roi  des  cieux  donae 
la  joie  céleste  à  celui  qui  m'envoie  ces  biens 
par  vous!  Mettez  ici ,  sire. 

HENRI. 

Eh,  voyez!  peu  s'en  faut  que  je  ne  dise 
que  c'est  le  hanap  de  monseigneur;  il  nest 
ni  plus  petit  ni  plus  grand,  mais  tout  pareil. 

AMIS. 

Cher  ami,  je  ne  sais  pas  comment  est  le 
hanap  de  votre  seigneur;  mais  je  suis  tout 
prêt  à  prouver  que  depuis  long-temps,  je 
vous  le  dis  bien ,  ce  hanap-ci  m'a  appar- 
tenu et  m'appartient  encore. 

HENRI. 

Frère,  je  n'en  parle  plus  quant  à  présent  ; 
mais  en  vérité  ce  hanap  ressemble  à  celui 
de  mon  maître. — Monseigneur,  par  le  Roi 
des  cieux!  ce  lépreux,  qui  est  à  la  porte, 
boit  dans  un  bon  hanap  dont  il  est  porteur, 
et  qui  est  d'argent,  non  de  bois.  Je  pensais 
que  c'était  le  vôtre ,  par  sainte  Foi  ! 

AMILLE. 

Vraiment?  allons-y  :  moi,  je  le  veux  voir  à 
mon  tour.  —  Mon  ami,  que  Dieu  vous  donne 
son  amour  !  D'où  étcs-vous  ? 

AMIS. 

Cela  ne  peut  vous  intéresser ,  donx 
seigneur.  Vous  voyez  que  je  suis  lépreux 
et  incapable  de  rien  faire.   Tant  il  y  a , 


AU   MOYEN-AGE. 


267 


Tant  y  a  »  ce  vous  puis-je  dire, 
Queraut  m'en  vois  Amilie,  sire. 
Que  je  tant  à  veoir  désir. 
Quant  ne  le  trois,  au  Dieu  plaisir, 
Mourir  voulroie. 

AIULLB.  • 

De  vous  baisier  ne  vous  tenroye 
Se  j'en  deyoie  estre  à  mort  mis. 
Ghier  compains,  vous  estes  Amis  : 
Vous  ne  le  mè  povez  nier. 
Se  ne  me  voulez  renier 
Amour  et  foy. 

AMIS. 

Ha,  chier  compains  I  quant  je  vous  voy 
De  plourer  ne  me  puis  tenir. 
Certes,  ne  cuiday  jà  venir 
Jusques  ici. 

AMILLB. 

Loez  soit  Diex  quant  est  ainsi  ! 

—  Amis ,  prenez-le  d'une  part  ; 

Et  vous,  Henry  (que  Dieu  vous  gart  !), 
De  l'autre  part  1^  soustenez , 
Et  à  Fostel  le  m'amenez  : 
Je  vois  dçvant. 

YTIBR. 

Or  sus  !  et  si  l'aions  suivant 
Ysnellement. 

AMIS. 

Pour  Dieu  !  menez-me  bellement , 
Mes  chiers  amis. 

HENRY. 

Sire,  où  vous  plaist-il  qu'il  soit  mis  ? 
Dites-le-nous. 

AMILLE. 

Cyl'asseez,  mes  amis  doulx. 

Tant  qu'il  soit  temps  d'aler  concilier. 

—  Compains  loyal  et  ami  chier. 
Vous  soîez  H  très  bien  venuz. 
Comment  vous  estcs-vous  lenuz 
Si  longuement  de  veoir  moy? 
fen  sui  touz  esbahiz,  par  foy! 

Et  n'est  merveille, 

AMIS. 

Sire,  desplaire  ne  vous  veille , 
Car  amender  ne  l'ay  peu  : 
Tropay  depuis  à  faire  eu 
Que  ne  me  veistes. 

LA  FILLE. 

Mou  chier  seigneur,  dttes-moy,  dites. 


je  puis  vous  le  dire,  que  je  vais,  sire,  m'en- 
quérant  d*Amille  que  je  désire  tant  voir. 
Puisque  je  ne  le  trouve  pas ,  je  voudrais 
mourir,  avec  le  bon  plaisir  de  Dieu. 

AMILLB. 

Dussé-je  être  mis  à  mort ,  je  ne  pourrais 
m'abstenirde  vous  baiser.  Cher  compagnon, 
vous  êtes  Amis  :  vous  ne  pouvez  me  le  nier, 
si  vous  ne  voulez  renier  l'amitié  et  la  foi)  que 
vous  m'avez  jurées). 

AMIS. 

Ah,  cher  compagnon  !  quand  je  vous  vois 
je  ne  puis  m'empécher  de  pleurer.  Certes , 
je  ne  pensais  pas  venir  jusqu'i.ci. 

AMILLE. 

Que  Dieu  soit  loué  de  ce  qu'il  en  est  ainsi  ! 
— Ami,  prenez-le  d'un  côté;  et  vous,  Henri 
(  Dieu  vous  garde  !) ,  soutenez-le  de  l'autre , 
et  amenez-le-moi  à  l'hôtel  :  je  vais  devant. 


YTIER. 

Allons  !  et  suivons-le  promptement. 

AMIS. 

Pour  (l'amour  de)  Dieu!  menez-moi  dou- 
cement ,  mes  chers  amis. 

EENRI. 

Sire ,  où  vous  plait-il  que  l'on  le  mette  ? 
dites-le-nous. 

AMiLLE. 

Asseyez-le  ici,  mon  doux  ami,  jusqu'à 
ce  qu'il  soit  temps  d'aller  se  coucher. — Loyal 
compagnon  etch^rnmi,  soyez  le  bienvenu. 
Comment  éles-vous  resté  si  long-temps  sans 
me  voir?  j'en  suis  tout  ébahi ,  par  (ma)  foi  ! 
et  il  n'y  a  rien  d'étonnant. 


AMIS. 

Sire  ,  qu'il  ne  vous  déplaise,  mais  je  n'ai 
pu  mieux  faire  :  j'ai  eu  trop  à  faire  depuis 
que  je  ne  vous  vis. 

LA  FILLE. 

Mon  cher  seigneur,  ditesrmoi ,  dites,  quel 

17 


258 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


Cest  homme  que  honnoiirep  vous  voy 
Et  oonjoair  en  bonne  foy  » 
Qui  est-il,  sire  ? 

AMILLE. 

Dame,  je  le  vous  pais  bien  dire  : 
C'est  mon  cbier  compaignon  Amis, 
Par  qui  Hardré  fu  à  mort  mis , 
Qui  vouloit  TOUS  et  vosire  mère 
Faire  morir  de  mort  amere. 
Quant  il  pour  moy  fist  la  bataille. 
Faites*li  biau  semblant,  sanz  faille  : 
Tenue  y  estes. 

LA  FILLE. 

Ha!  gentils  clievalîer  bonnestes, 
Com  je  vous  vi  hardi  et  bon 
Quant  la  teste  soubz  le  menton 
A  Hardré  le  mauvais  copastes  ! 
Ha  mère  et  moy  de  mort  getlastes. 
Voir,  bonne  chieré  vous  feray, 
N'en  lit  nul  ne  vous  coucheray 

Ce  n'est  ou  mien 
Ans. 
Dame,  Dieu  vous  rende  le  bien 

Que  me  ferez  I 

LA  FILLE. 

Monseigneur,  si  doux  me  serez , 
S'il  vous  plaist,  que  voise  oïr  messe, 
Ains  que  au  moustierait  plus  de  presse; 
Et  moy  revenue  arrière, 
A  Amis  feray  bonne  chiere. 
Je  vous  promet. 

AMILLE  i> 

Dame,  bel  ce  que  dites  m'est; 
Il  me  plaist  bien  :  or  y  alez. 
Et  toutes  voz  gens  appeliez 
Avec  vous,  dame. 

LA   FILLE. 

Sa  I  vous  .ij. ,  hommes ,  et  vous,  famé, 
Convoiez-moy. 

BENRY. 

Dame,  voulentiers  :  faire  doy 
Yostre  plaisir. 

LA   DAHOISELLE. 

J'en  ay  aussi  très  grant  désir 
Et  bon  vouloir. 

AVILLE. 

Mon  chier  ami ,  dites-me  voir 
(  Il  n'a  ici  qu'entre  nous  deux  )  : 
Je  vous  voi  malement  lépreux , 
I^'avez  mais  bianté  ne  couleur; 


est  cet  homme  que  je  vous  vois  hoiorer  ei 
fêter  de  bon  coeur  ? 

AHILLB. 

Dame,  je  puis  bien  vovs  le  dire:  c'est  mon 
cher  compagnon  Amis,  par  qoi  Hardré  foi 
mis  à  mort  ;  Hardré  qui  voulait  faire  mourir 
de  mort  donloureuse  vous  et  voU«  mère. 
quand  Amis  combattit  à  ma  place.  FaMoi 
bon  visage ,  sans  y  manquer  :  vous  y  eus 
tenue. 

LA  FILLE. 

Ah  !  digne  chevalier,  comme  je  vous  vis 
hardi  et  brave  quand  vous  coupâtes  la  létd 
à  Hardré  le  mauvais  !  Vous  arracbâies  à  la 
mort  ma  mère  et  moi.  En  vérilë,  je  yoos 
ferai  fête,  et  vous  n%  coucherez  dans  nnciiB 
autre  lit  que  le  mien. 


▲■is. 
Dame,  que  Dieu  vous  rende  le  bien  que 
vous  me  ferez  I 

LA  FILLE. 

Monseigneur,  s'il  vous  plaît,  vous  serez 
assez  bon  pour  me  permettre  d'aller  ouirb 
messe ,  avant  qu'il  y  ail  plus  grande  foule  à 
l'église  ;  quand  je  serai  de  retour,  je  voo^ 
promets  de  faire  fête  à  Amis. 


♦-    :». 


AMILLB. 

Dame ,  ce  que  vous  dites  me  sourit;  j  ) 
consens  :  allez  donc  à  l'église ,  et  appelez 
tous  vos  gens  (pour  aller)  avec  vous,  dame 

'^  LA  FILLE. 

Allons!  vous  deux,  hommes,  et  tods, 
femme ,  accompagnez-moi. 

HENRI. 

Dame ,  volontiers  :  je  dois  faire  ce  qm 
vous  plaît. 

LA   DEMOISELLE* 

J'en  ai  aussi  très-graud  désir  et  bom 
volonté. 

AMILLE. 

Mon  cher  ami,  dkes-moi  la  vérité (no.^ 
ne  som  mes  ici  que  nous  deux  )  •*  j^  ^^"*    ■ 
horriblement  lépreux ,  vous  n'avex  p^ 
beauté  ni  couleur  ;  et  je  tiens  qu«  ^ 


AU  MOYEN- AGE. 


209 


Mais  tien  que  souffirez  grant  douleur. 
Est-il  rien  c'ou  péust  avoir, 
Qui  péust  encontre  valoir 
Et  vous  garir  ? 

AMIS. 

Sire,  souffrez-vous  d'enquérir; 
Car  il  n*esC  riend^  bien  dire  Tose , 
Qui  me  garisist  que  une  chose, 
Qui  vous  seroit  de  si  grant  coust 
Que,  certes,  je  la  vous  redoubt 
Moult  à  nommer. 

AMILLS. 

Giiier  compains,  je  vous  vuetl  sommer 
Par  celle  foy  qu'à  moy  avez , 
Que  celle  chose  que  savez 
Qui  vous  peut  estre  de  value, 
Me  nommez  e%  sanz  attendue; 
Je  vous  en  pri. 

AMIS. 

Sire,  à  voz  grez  faire  m'ottri , 
Combien  que  je  le  die  envis  : 
De  voz  .ij.  filz,  qu'avez  touz  vis, 
Le  sanc  avoir  me  convenroit 
  mon  corps  laver  qui  voulroit 
Que  je  eusse  santé  entière  ; 
Âatrement  par  nulle  manière 
Nepuis-je  santé  recouvrer 
Pour  chose  que  homme  puist  ouvrer 
Sur  moy  ne  faire. 

AMILLS. 

Mon  très  chier  ami  débonnaire , 
Vous  m'avez  une  chose  ditte 
Qui  n  est  pas  à  faire  petite , 
Mais  que  l'en  doit  moult  resongnier  ; 
Et  nonpourquant,  sanz  eslongnier. 
Puis  que  garison  autrement 
Ne  povez  avoir  vraiement. 
Pour  vostre  amour  les  occîrray, 
Et  le  sanc  vous  apporieray 
Assez  tost  :  aitendez*me  cy. 

—  Sire  Dieu,  par  vostre  mefcy 
Me  regardez  mie  mon  vice; 

Mais  me  soiez  doulx  et  propice. 

—  E  !  my  enfant  plain  de  doulceur. 
Pour  veils  doy  arvoir  grant  doleur 
Comme  père»  se  Je  n'ay  ton , 

Qui  vien  ci  pour  vous  mettre  à  mort 
Sanz  ce  que  m'arez  riens  meffait. 
El  si  puis  dire  qu'en  ce  fait 
^  mode  cmel  ;  mais  quant  je  pense. 


éprouvez  une  grande  souffrance.  N'est-il 
rien  que  l'on  puisse  avoir  pour  combattre 
votre  mal  et  vous  guérir? 

AMIS. 

Sire,  soyez  moins  impatient  de  l'appren- 
dre; car  il  n'est,  j'ose  bien  le  dire,  qu'une 
chose  pour  me  guérir  ;  elle  est  de  si  grande 
valeur  que,  certes,  je  redoute  fort  de  vous  la 
nommer. 

AHILLB. 

Cher  compagnon,  je  veux  vous  sommer 
par  la  foi  que  vous  me  portez,  de  me  nom- 
mer sans  délai  la  chose  qui  peut  être  efScace 
contre  votre  mal  ;  je  tous  en  prie. 


AMIS. 

Sire,  je  consens  à  faire  votre  volonté,  bien 
que  ce  soit  malgré  moi  :  pour  avoir  une  gué.- 
rison  complète ,  il  me  faudrait  avoir,  pour 
me  laver  le  corps ,  le  sang  dé  vos  deux  fils , 
que  vous  avez  vivans  ;  autrement  je  ne  puis 
d'aucune  autre  manière  recouvrer  la  santé, 
quelque  chose  que  l'on  puisse  pratiquer  ou 
faire  sur  moi# 


AMILLB. 

Mon  très^her  et  bon  ami,  vous  m'avez  dit 
une  chose  qui  n'est  pas  petite  à  faire ,  mais 
k  laquelle  on  doit  réfléchir  long -temps; 
néanmoins ,  puisque  véritablement  vous  ne 
pouvez  autrement  guérir,  sans  tarder  je  les 
tuerai  pour  l'amour  de  vous ,  et  je  vous  en 
apporterai  bientôt  le  sang  :  attendez-moi  ici. 
—  Sire  Dieu,  qne  votre  miséricorde  détour- 
ne les  yeux  de  mon  crime,  et  soyez-moi  doux 
et  propice.  —  Hélas  !  mes  enfans  pleins  de 
douceur,  comme  père,  je  dois,  si  je  n'ai 
tort,  éprouver  une  grande  douleur,  moi 
qui  viens  ici  pour  vous  mettre  à  mort  sans  que 
vous  m'ayez  fait  aucun  mal.  Je  puis  bien  dire 
qu'en  cela  je  suis  fort  cruel  ;  mais ,  d'un 
autre  côté,  quand  je  pense  à  la  vive  ami- 
tié que  me  montra  celui  pour  qui  je  com- 
mets cette  action ,  lorsqu'il  entra  à  ma  place 
en  champ-clos ,  il.  m'est  avis  en  vérité  que 
je  ne  puis  m'acquitter  envers  lui  pour  ce 


260  TIIËATRK 

D'autre  partie,  à  TexcelleDce 

D'amour  que  celui  me  monstra 

Pour  qui  je  le  fas,  quanl  entra 

Pour  moy  propre  en  champ  de  bataille, 

Il  ne  m'est  pas  avis  sanz  faille 

Que  je  li  puisse  satisfaire 

Ce  qu'il  a  volu  pour  moy  faire. 

Pour  ce,  mise  jus  toute  amance, 

A  cestui-ci  sanz  delayance 

La  gorge  en  Tcure  copperay. 

Et  en  ce  bacin  recevray 

Le  sanc  qui  de  H  yslera. 

—  C'est  fait,  jamais  ne  parlera  : 
Il  est  vraîement  trespassez , 

Et  si  a  getté  sanc  assez. 
Or  çà  !  il  me  fault  délivrer 
Aussi  de  toy  à  mort  livrer, 
Biau  filz  :  en  gloire  soit  ton  ame  ! 
C'est  délivré.  Diex!  quant  ma  famé 
Verra  ce  fait,  qui  est  leur  mère , 
Comme  elle  ara  douleur  amere 
Au  cuer  !  et  pas  ne  m'en  merveil. 
Puis  que  j'ay  le  sanc,  aler  vueil 
Mon  compaignon  reconforter. 

—  Amis,  Je  vous  vieng  enorter  : 
Vez  ci  le  sanc  de  mes  deux  filz 
Que  j'ay  occis,  soiez-ent  fiz. 

Or  çà  !  je  vous  en  froteray 
Par  le  visage,  et  si  verray 
Qu'il  en  sera. 

AMIS. 

Soit  fait  ainsi  qu'il  vous  plaira  , 
Sire  compains. 

AMILLE. 

Or  en  frôlez  aussi  voz  mains 
En  haut  ;  bien  faites. 

*  AXlS. 

Elles  ne  sont  mais  si  deffaictes 
Comme  ilz  estoient  maintenant  : 
La  roifie  en  va  toute  clieiant. 
Veez,  sire,  comme  sont  belles: 
Goûte  ne  grain  ne  sont  meselles  ; 
Dieu  me  fait  grâce. 

AMILLE. 

Amis,  aussi  est  voslre  face. 
Avant  par  le  corps  vous  frotez 
Tant  que  celle  poacre  ostez 
Qui  ci  vous  tient. 

AMIS. 

Dieu  merci!  le  corps  me  devient 


FRANÇAIS 

qu'il  a  voulu  faire  en  ma  faveur.  Ceq 
pourquoi ,  mettant  de  côté  tout  amour  pi- 
ternel ,  je  couperai  sur  l'heure  la  goi^e 
à  celui-ci ,  et  je  recevrai  dans  ce  bassio  \^ 
sang  qui  en  sortira.  —  C'est  fait,  il  neparien 
plus  :  il  est  véritablement  mort,  etilajeiè 
assez  de  sang.  Allons  I  il  faut  aussi  me  dé- 
pêcher de  te  livrer  à  la  m(H*t, beau  fils.qoe 
ton  ame  soit  en  paradis  !  C'est  fait.  Bien! 
quand  ma  femme,  qui  est  leur  mère,  aun 
connaissance  de  cette  action,  quelle  duo- 
leur  amère  son  cœur  ressentira  !  et  je  oe 
m'en  étonne  pas.  Maintenant  que  j'ai  le 
sang,  je  veux  aller  reconforter  mon  com- 
pagnon. —  Amis,  je  viens  vous  donner  di 
courage  :  voici  le  sang  de  mes  deux  iiis 
que  j'ai  tués,  soyez-en  sûr.  Allons!  je  wls 
vous  en  frotter  le  visage,  et  jeveiraice 
qu'il  en  résultera. 


AMIS. 

Qu'il  soit  fait  ainsi  qu'il  vous  plaira,  sin 
compagnon. 

AMILLE. 

Frottez-en  aussi  vos  mains  en  haut  ;  ces 
bien. 

AMIS. 

Elles  ne  sont  pas  en  aussi  mauvais  eu 
qu'elles  étaient  UniAt  :  la  lèpre  s'en  va  ? 
tombe.  Voyez,  sire  compagnon,  comme  ^'^ 
sont  belles  :  il  n'y  a  plus  trace  de  lèpre; Di«« 
me  fait  grâce. 

AMILLE. 

Amis ,  ainsi  est  votre  face.  Frotici-von» 
le  corps  tant  que  vous  en  ay^*  ^  ^^ 
lèpre  qui  vous  tient. 

AMIS.  . .. 

Dieu  merci  !  mon  corps  est  gnéri  bussaoi 


AU   MOYEN-AGE. 


261 


Tout  sain  qaant  Tay  tonchié  du  sanc. 
Je  n'ay  ventre,  costé ,  ne  flanc, 
Jambes»  cuisses  ny  autre  membre 
Nul,  quel  qu'il  soit,  dont  me  remembre, 
Qui  n'ait  santé. 

AHILLE. 

€hier  compains,  de  ceste  bonté 
Le  benoist  Dieu  mercierons 
A  Teglise  ,  où  ensemble  irons 
Tout  maintenant. 

AVIS. 

Ce  seroit  grant  desavennnt 
Se  d'umble  cuer  ne  ie  faisoie. 
Par  foy,  çà  !  mettons-nous  en  voie 
Wy  aler,  sire. 

.  DIEU. 

Eatendez  ce  que  je  vueii  dire  : 
Hère,  et  vous,  anges,  descendez 
Et  à  bien  chanter  entendez; 
Jusques  chiez  Amille  en  irons  ; 
Ses  eofans  revivre  ferons 
Qu'il  a  occis  en  vérité 
Pour  donner  son  ami  santé 
Qui  mesel  yert. 

NOSTRE-DAME. 

Filz,  à  ce  fait  bien  grâce  affiert; 
Car  charité  si  Ta  méu, 
Non  pas  corrouz  qu'il  ait  eu 
A  ses  enfans. 

DIEU. 

C'est  voir;  et  pour  ce  je  m'assens 
Qa'il  seront  en  vie  remis. 
Or  avant  !  chantez ,  mes  amis, 
En  alant  là. 

GABRIEL. 

Nous  ferons  ce  qui  vous  plaira. 
—  Michiel ,  chantons  sanz  attente. 

RondeL 
Yraiz  Diex,  moult  est  excellente 
Et  de  grant  charité  plaine 
Vostre  bonté  souveraine. 
Car  vostre  grâce  présente 
A  tonte  personne  humaine. 
Vraix  Diex,  moult  est  excellente. 
Puisqu'elle  a  cuer  et  entente, 
Et  que  à  ce  désir  l'amaine, 
Qne  de  vous  servir  se  paine. 
Vray  Diex,  etc. 

DIEU. 

Mère,  je  vueil  et  si  ordene 


que  je  l'ai  touché  du  sang.  Je  n'ai  aucun 
membre,  quel  qu'il  soit,  que  je  me  rap- 
pelle, ventre,  c6té,  flanc,  jambes  ou  cuisses, 
qui  ne  soit  en  btnne  santé. 

AMILLE. 

Cher  compagnon,  nous  remercierons  Dieu 
de  cette  grâce  à  l'église ,  ou  nous  irons  en- 
semble maintenant. 

AVIS. 

Ce  serait  bien  peu  convenable  si  d'hum- 
ble cœur  je  ne  le  faisais.  Par  (ma)  foi , 
allons  !  mettons-nous  en  route,  sire ,  pour 
nous  y  rendre. 

DIEU. 

Entendez  ce  que  je  veux  dire  :  Mère ,  et 
vous,  anges,  descendez  et  appliquez-vous 
à  bien  chanter;  nous  irons  jusque  chez 
Amille,  et  nous  ferons  revivre  ses  en- 
fans  qu'il  a  tués  en  vérité  pour  rendre  la 
santé  à  son  ami  qui  était  lépreux. 


NOTRE-DAME. 

Fils,  cette  action  mérite  bien  grâce  ;  car 
ce  qui  l'y  a  porté ,  c'est  la  charité ,  et  non 
pas  de  la  colère  qu'il  ait  eue  envers  ses  enfans. 

DIEU. 

C'est  vrai  ;  et  pour  cela  je  veux  qu'ils 
soient  rendus  à  la  vie.  Allons  I  chantez,  mes 
amis,  pendant  la  route. 

GABRIEL. 

Nous  ferons  ce  qui  vous  plaira.  —  Mi- 
chel ,  chantons  sans  délai. 

Rondeau, 

Vrai  Dieu,  votre  bonté  souveraine  est 
très-excellente  et  pleine  de  grande  charité , 
car  tout  homme  a  votre  grâce  présente. Vrai 
Dieu,  elle  est  très-excellente,  puisque  (par 
elle)  il  met  son  cœur  et  ses  soins  à  vous  ser- 
vir de  son  mieux ,  et  que  le  désir  l'amène 
à  cela.  Vrai  Dieu,  etc. 


DIEU. 


Hère,  je  veux  et  ordonne  qu'en  ma  pré- 


262  THiATRB 

Que  ces  .ij.  eafans  mors  couchiez  » 
Présent  moy,  de  voz  mains  touchiez , 
Si  qu'aient  vie. 

NOSTRB-DAMfe. 

Fil,  je  ne  vous  desdiray  mie  ; 
Touchier  les  vois  sanz  delaiance. 
—  Enfans,  en  la  ihesu  puissaace, 
Qui  est  et  mon  filz  et  mon  père, 
En  vous  plaie  nulle  n'appere  ; 
Mais  soiez  vifs  et  en  bon  (>oint, 
Con  se  de  mort  n'eussiez  point 
Onquesëtt. 

MED. 

Nous  avons  fait  nostre  déu  : 
R'alons-nous-ent. 

SAINT  mCHIEL. 

Vray  Dieu,  vostre  commandement 
De  cuer  ferons. 

SAINT  GABRIEL. 

Voire,  Michiel  ;  et  pardirons 
Nostre  rondel  à  voiz  gente. 

RondeL 
Puisqu'elle  a  cuer  et  entente. 
Et  qu'à  ce  désir  l'amaine, 
Que  de  vous  servir  se  paine, 
Yray  Dieux,  moult  est  excellente 
Et  de  grant  charité  plaine 
Vostre  bonté  souveraine. 

LA  FILLE. 

Ha,  glorieuse  Magdaiaine  ! 
le  voy  merveilles  à  mes  iex  ! 
^  Pour  Dieux  i  seigneurs,  dites  H  quiex 
Est  mon  mari  d'entre  vous  deux  ? 
De  samblant  estes  si  pareulx 
Que  n'y  scé  différence  mettre. 
Au  quel  de  ^ous  deux  puis  femme  estre.^ 
Ly  quelz  est*ce  ? 

AMILLS. 

Pour  certain ,  je,  dame  contesse. 
Cestui ,  c'est  mes  compains  Amis, 
Que  Dieux  en  santé  a  remis, 
Com  vous  veez. 

LA  FILLB. 

Sire  Dieu ,  vous  soiez  loei 
De  ceste  haulte  courtoisie  ! 
Onques  mais  n'oy  jour  de  ma  vie 
Joie  si  grant. 

AMILLE. 

Dame,  or  ne  soiez  si  engrant 
P'eqolr  vous  ;  vez  ci  pour  quoy  : 


FRANÇAIS 

sence,  vous  touchiez  de  vos  mains  ces  dei 
enfans  couchés  morts,  en  sorte  qu'ils  refk 
nent  à  la  vie. 

IIOTn»H»AllB. 

Fils ,  je  ne  vous  dédirai  pas  ;  je  vais  I 
toucher  sans  délai.  —  Enfans,  par  la  po 
sance  de  Jésus,  qui  est  à  la  fois  moo  fils 
mon  père,  qu'aucune  plaie  ne  se  voie  pi 
sur  vous  ;  mais  soyez  vivans  et  en  boa 
santé,  comme  si  vous  n'aviez  jamais  sub 
mort. 

DEBU. 

Nous  avons  fait  notre  devoir  :alloDS-B(M 
en. 

SAINT  MICHEL. 

Vrai  Dieu ,  nous  fferoos  de  oœor  vofl 
commandement. 

SAnrr  Gabriel. 

C'est  vrai,  Michel;  et  nous  achèferol 
notre  rondeau  d'une>oix  mélodieuse.: 

Rondeau. 
Puisque  (par)  elle  l'homme  met  sùû  o(fl 
et  ses  soins  à  vous  servir  de  son  mieuxietqo 
le  désirl'amèneà  cela,  vraiDieu,  votre  «kw» 
souveraine  est  très^^excellenie  et  pleioe  i 
grande  charité. 

LA  FILLE. 

Ah  !  glorieuse  Madeleine ,  je  vais  nwf 
veilles  de  mes  yeux!  —  Pour  (l'amour de, 
Dieu  !  seigneurs,  dites*moi  lequel  d'enW 
vous  deux  est  mon  mari?  vous  éies  si  se«» 
blables  quant  à  l'extérieur,  que  je  n  y  irooT< 
aucune  différence.  Duquel  de  yons  deux  pui* 
je  être  la  femme?  Lequel  est-ce? 

AlULLn. 

Certainement,  c'est  moi ,  dame  coeuesse.^ 
Celui-ci,  c'est  mon  compagnon  AmiB,  a  fl*" 
Dieu  a  rendu  la  santé,  comme  vous  ^ï^' 

LA  FILLE. 

Sire  Dieu,  loué  soyez-vousde  celte  haoi^ 
courtoisie  I  Je  n'eus  jamais  de  bmi  ^^  "" 
aussi  grande  joie. 

Dame,  ne  soyez  pas  ^aaintenant  si  p»^ 
devons  réjouir;  voici  pourquoi  :  P**"  l 


AV   IIOTBN-AGB. 


263 


Yoz  .ij.  filz  sont  occis,  par  foy  ! 
La  gorge  ay  à  chascoa  copé; 
J  ay  de  leur  sanc  Ams  lavé. 
Par  quoy  il  est  ainsi  gariz  : 
Pour  ce  d*estre  pour  eulz  marriz 
Avons  bien  cause. 

LA  nLLE. 

Lasse  !  dites-vous  ceste  clause 
Pour  vérité  ? 

Je  vous  jur  par  la  Trinité, 
Dame,  il  est  voir. 

mNRT. 

Marie,  g'y  courrai  savoir 
Tant  corn  pourray. 

LA  riLLB. 

Lasse,  dolente!  que  feray ? 
Lasse,,  dolente  I  Mes  chers  filz, 
Bien  est  en  grant  douleur  eonfiz 
Poar  vostre  mort  mon  povre  corps  I 
Quant  les  esbatemens  recors 
Et  les  solaz  qu'en  vous  prenoie. 
Or  a  bien  perdu  toute  joie 
Mon  povre  cuer. 

AMILLB. 

Ha  donlce  compaigne  et  ma  suer. 
Je  vous  lo  que  vous  confortez  ; 
De  yoftre  dueil  vous  déportez , 
On  tant  loing  m'en  iray,  par  m'ame  ! 
Que  jamais,  se  sachiez-vons,  dame. 
Ne  me  verrez. 

LA  FILLE. 

Ha,  mort!  corn  par  toy  enserrez 
Est  moD  cuer  en  dure  tristesce  ! 
Jamais  ne  prendera  leesce 
En  rienz  qu'il  voie. 

HENRY. 

Madame,  se  Dieu  me  doint  joie  ! 
Sanz  cause  bien  vous  affolez. 
Ne  scé  de  quoy  vous  adolez  : 
Yoz  .ij.  filz  mie  ne  s'afolent; 
Ains  s'entre-baisent  et  acolent, 
Je  vous  plevis. 

LA  FILLE. 

Henri,  dites-vous  qu'il  sont  vis 
Et  en  bon  point? 

HBNRT. 

Madame,  oïl,  n'en  doubtez  point: 
J  en  vien  en  l'eure. 


foi!  vos  deux  fils  sont  tués;  j'ai  coupé  la 
gorge  à  chacun  d'eux,  et  j'ai  avec  leur  sang 
lavé  Amis,  c'est  ce  qui  Ta  guéri  :  c'est  pour- 
quoi nous  avons  bien  lieu  d'être  affligés  de 
leur  mort. 

LA  FILLE. 

Hélas!  est-ce  bien  vrai  ce  que  vous  dites? 

AMILLE. 

Je  vous  le  jure  par  la  Trinité,  dame,  c'est 
vrai. 

HENRI. 

Marie,  j'y  courrai  au  plus  vite  pour  le  sa- 
voir. 

LA  FILLE. 

Hélas,  malheureuse!  que ferai-je? Hélas, 
malheureuse!  Mes  chers  fils,  mon  pauvre 
corps  est  bien  plongé  dans  la  douleur  pour 
votre  mort!  quand  je  me  rappelle  le  plaisir 
et  la  joie  que  je  prenais  en  vous.  Mon  pau- 
vre cœur  a  bien  perdu  toute  sa  joie. 


AMILLE. 

Ma  douce  compagne  et  ma  sœur,  je  vous 
conseille  de  vous  consoler  ;  cessez  de  vous 
lamenter,  on,  par  mon  ame!  je  m'en  irai  si 
loin  que  jamais,  sachez-le  bien ,  dame,  vous 
ne  me  verrez. 

LA  FILLE. 

Ah,  mort!  comme  mon  cœur  est  empri- 
sonné par  toi  en  dure  tristesse!  Jamais  il 
n'éprouvera  aucun  plaisir  de  rien  qu'il  voie. 

HENRI. 

Madame,  Dieu  me  donne  joie  l  vous  vous 
affectez  bien  sans  cause.  Je  ne  sais  de 
quoi  vous  vous  plaignez  :  vos  deux  fils  ne 
souffrent  pas;  au  contraire  ils  s'embrassent 
l'un  l'autre,  je  vous  assure. 

LA  FILLE. 

Henri,  dites-vous  qu'ils  sont  vivans  et  en 
santé? 

HENRI. 

Oui,  madame,  n'en  doutez  pas  :  j'en  viens, 
dans  l'instant. 


264 


THÉATRB  FRANÇAIS 


AMILLE. 

Ne  me  lenroye  que  n'y  queore. 
Avant  !  Mes  enfans  !  qu'est-ce  là  ? 
Dame  et  tous  trestonz,  venez  çà  : 
Yez  ci  noz  filz  sains  et  haitiez» 
Que  orains  avoie  à  mort  traiuîez 
Et  mis  à  fin. 

LA  FILLE. 

Ha,  sire  Dieu!  con  de  cuer  fin 
Te  devons  bien  glorifier. 
Et  loer  et  magniffier 
Le  tien  saint  nom  I 

LÀ  DAHOISBLLB. 

Par  foy  I  dame,  ce  devons  mon» 
Il  est  certain. 

AMILLB. 

Jamais  ne  mengeray  de  pain. 
En  vérité  le  vous  puis  dire.- 
S'aray  offert  leurs  pois  de  cire. 
—  A  Teglyse  de  Nostre-Dame 
Amenez-les  avec  moy,  famé, 
Ysnel  le  pas. 

LA  DAMOISELLE. 

Sire,  ne  vous  dediray  pas; 
Je  les  vois  querre. 

AMIS. 

Cliier  compains,  je  vous  vueil  requerre 
Que  avec  vous  me  laissiez  aler; 
Car  il  me  semble,  à  brief  parler. 
Que  g'y  soie  aussi  bien  tenuz 
A  faire  m*ofirande  com  nulz 
Que  je  cy  voie. 

LA  EILLB. 

Mettons-nous  touz  ensemble  à  voie, 
Je  n'y  voy  miex. 

AMILLE. 

Non  fas-je  moy,  si  m'aîst  Diex  ! 
Alons-m'en;  et  plus  n'atargons. 
Et  par  devocion  chantons. 

Pour  ces  vertuz  : 

Te  Deum  taudamuê. 

EXPLICIT. 


AMILLE. 

Je  ne  pourrais  m'empëcber  d'y  courir. 
En  avant  !  Mes  enfans  !  qu'est-ce  là  ?  Dame  et 
vous  tous,  venez  ici  :  voici  nos  fils  bien  por- 
tans  et  gais,  eux  que  j'avais  (ait  tantAt  rnoo- 
rir. 

LA  FILLE. 

Ab,  sire  Dieu  !  combien  nous  devons  (Ton 
cœur  reconnaissant  te  glorifier,  loaer  et  cé- 
lébrer ton  saint  nom  ! 

LA  DEMOISELLE. 

Par  (ma)  foi  !  dame,  nous  le  devons,  certes, 
bien. 

AMILLE. 

Jamais  je  ne  mangerai  de  pain  »  je  pois 
bien  vous  le  dire  en  vérité,  que  je  n'aie  of- 
fert leur  poids  de  cire. — Amenez-les  avec 
moi,  femme,  sur- le -champ  à  l'élise  de 
Notre-Dame. 

LA  DEMOISELLE. 

Sire,  je'ne  vous  dédirai  pas;  je  vais  les 
chercher. 

AMIS. 

Cher  compagnon,  je  veux  vous  prier  de 
me  laisser  aller  avec  vous;  car  il  me  semble, 
pour  être  bref,  que  je  suis  aussi  bien  tenu 
d'y  faire  mon  offrande  qu'aucun'  de  ceux 
que  je  vois  ici. 

LA  FILLE. 

Mettons-nous  tous  ensemble  en  route;  je 
ne  vois  rien  de  mieux  (à  faire). 

AMILLE. 

Ni  moi  non  plus,  que  Dieu  m'aide!  AUods- 
nous-en;  ne  tardons  plus,  et  chantons  par 
dévotion,  pour  ces  miracles;  Te  Deum  iam- 
damus. 


Flic. 


F.  M. 


AD  MOYEN-AGE. 


265 


UN  MIRACLE 

DE  SAINT  IGNACE 


NOTICE. 


La  pièce  suivante  a  pour  sujet  le  martyre 
de  saint  Ignace,  surnommé  Théophore,évè- 
que  d'Antioche,  qui  vivait  Tan  68  après  Jé- 
sus-Christ, et  dont  les  actes  ont  été  publiés 


par  les  Bollandistes  *.  Nous  l'avons  tirée  du 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royn le,  7208.4. 
ByOn  elle  commence  au  f  16^, col.  2.  F.  M. 

*  Âttm  SaitetoruMf  prima  die  februarii,  t.  1,  p.  13-37. 


UN  MIRACLE  DE  SAINT  IGNACE. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


IGNACE. 

L'EMPEREUR  TRAJAN. 
PREMIER  CHEVALIER. 
DEUXIÈME  CHEVALIER. 
HAL-ASSIS,  premier  sergent. 
GAMACHE,  deuxième  tergeot. 
ABBANES. 
GONDOFORE. 


DIEU. 

PREMIER  ANGE. 

MICHIEL. 

NOSTRE-DAME. 

GABRIEL. 

L'ERMITE. 

LE  SENAC. 


Cy  commence  un  Miracle  de  saint  Ignace. 

IGNACE. 

Glorieux  Dieu  esperitable. 

Qui  n*as  commencement  ne  fin. 

Sire,  je  te  pri  de  cuer  fin  : 

Ta  pais  en  sainte  Eglise  envoies  ; 

Et  à  toy  croire,  sire,  avoies 

Lescuers  de  ceulx  qui  nous  desprisent 


Ici  commence  un  Miracle  de  saint  Ignace. 

IGNACE. 

Glorieux  père  spirituel ,  qui  n'as  ni  com- 
mencement ni  fin,  sire ,  je  t'en  prie  de  tout 
mon  cœur:  envoie  ta  paix  à  la  sainte  Église  ; 
et  amène  à  croire  en  toi,  sire,  les  cœurs 
de  ceux  qui  nous  méprisent  à  cause  de  ta 
loi ,  et  qui  ne  font  aucun  cas  de  toi,  faute  de 


THÉATAB 


Pour  ta  loy,  et  rien  ne  te  prisent 
Par  defTaulle  de  congnoissance. 
Ha  !  sire  Dieux,  par  ta  puissance 
L'entendement  des  cuers  leur  euvres, 
Si  qu'ilz  puissent  en  bonnes  euvres 
Et  en  ta  foy  si  excercer 
Que  de  servir  veillent  cesser 

A  leurs  ydoles. 

l'esiferedr  trajan. 
Seigneurs,  où  tiennent  leura  eseolas 
Les  crestiens?  en  savez  rien? 
Je  les  hé  trop,  je  vous  dy  bien  ; 
Car,  par  leur  doctrine  perverse, 
Mul  de  nostre  loy  ne  converse 
Avec  eulz  qnà  eulx  ne Tatraient, 
Et  de  trestouz  poins  le  retraient 

De  nostre  loy. 

FREHnUL  CHBVAUBII. 

Je  suis  tout  esbahiz,  par  Toy  I 
Mon  chier  seigneur»  que  ce  peut  estre. 
Hz  dient  que  leur  Dieu  voult  naistre 
D'une  vierge  où  il  se  bouta, 
Et  puis  qu'il  se  resuscita 
Après  ce  qu'il  ot  souffert  mort; 
Et  puis  refont  un  grant  recort 
Que  tout  par  lui  monta  es  cieulx. 
Et  qu'il  venra  joennes  et  vieulx 
Jugier  en  fin. 

ij*.  CHEVALIER. 

Voire,  et  qu'il  n'y  ara  si  fin 
Ne  si  bon  que  ce  jour  ne  tremble, 
Et  que  chacun  et  touz  ensemble 
De  leurs  temps  reoderont  raison. 
Il  y  fauldra  bien  grant  aaiaon 
A  desterminer  de  chascua. 
—  Sire,  vez-en  ci  venir  un. 
Certes,  qui  se  fait  bien  le  maistre 
De  dire  comment  il  vouk  naistre 

Et  homme  et  Dieu. 
l'emperbre. 
Par  ma  teste  !  c'est  un  fort  jeu. 

Quel  nom  a-il  ? 

ij*.  CHBVAUER. 

Je  ne  scé,  mais  tant  est  soubtil 
Qu'en  leur  loy  est  nommez  evesque; 
Il  a  phis  sent  que  n'ot  Seneque» 
Quant  il  vivoit. 

l'bmperbb». 
Savoir  le  vueil,  comment  qu'il  voit. 
~Tu  qtfi  là  vas*  pai*ies  à  moy. 


FRANÇAIS 

connaissance.  Ah!  sire  Dieu,  use  de  U  puis- 
sance pour  leur  ouvrir  renteodemeot  di 
cœur,  en  sorte  qu'ils  puissent  avoir  foi  a 
toi ,  pratiquer  les  bonnes  œuvres,  et  cesser 
de  servir  leur  idoles. 


l'empereur  traiab. 
Seigneurs,  où  tiennent-ils  leufB  écoles, 
les  chrétiens?  en  savez-vous  quelque  chose? 
Je  les  hais  fort,  je  vous  le  dis  bien;  car,  pv 
suite  de  leur  doctrine  perverse,  perscooeoe 
les  hante  qu'ils  ne  l'attirent  à  eux,  et  ne  le 
retirent  en  tous  points  de  notre  loi. 


PRBMDUl  CBBTAUBB. 

Je  suis  tout  ébahi,  par  (ma)  foi  !  mon  cber 
seigneur,  qu'est-ce  que  ce  peutétre?  Ilsdisesl 
que  leur  Dieu  voulut  nature,  d'une  yiergem 
il  se  mit,  et  puis  qu'il  ressuscita  après  qu'il 
eut  souffert  la  mort;  ils  enseignent  ensuite 
que  de  sa  propre  puissance  il  monta  an 
cieux,  et  qu'il  viendra  à  la  fin  juger  (oot  le 
monde,  jeunes  et  vieux. 


DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Oui,  et  qu'il  n'y  aura  si  fin  ni  si  bon  qui  ce 
jour-là  ne  tremble,  et  que  chacun  étions  en- 
semi)le  rendront  compte  de  leurs  naomcns. 
Il  faudra  un  bien  grand  espace  de  cemps 
pour  en  finir  avec  chacun.  —Sire,  en  yoici 
un  qui  vient,  et  qui,  certes,  se  donne  bien 
pour  capable  de  dire  comment  il  vo"'"^ 
naître  homme  et  Dieu. 


L  EMPEREUR' 


Par  ma  télé!  c'est  un  jeu  difficile. Ouci 
nom  a-t-il? 

DEUXIÈME  CHEVAUER. 

Je  l'ignore;  mais  Vimsi  subtil  que  ^^ 
leur  loi  il  est  nommé  évéque;  il  ^  P'*^  ^^ 
sens  que  n'en  eut  Sénèque  de  son  fi^>"^' 


l'bhpbrur.  j^. 

Je  veux  le  savoir,  quoi  qu'il  en  soit*  -^ 
qui  vas  là ,  parie-moi.  Quel  est  ton  ooin . 


CUmM^ni  «8  nom,  «i  quele  loy 
Tiens?  dy-me  voir. 

IGNACB. 

Sire»  quant  il  vous  plaist  savoir^ 
C'est  droit  que  sage  vous  en  face. 
Crestien  sui,  s'ay  non  Ygnace, 
£t  tien  la  loy  de  Jhesu-Crist, 
Car  il  est  de  elle  seule  escript 
Que  qui  y  persévérera 
Jusqu'en  la  fin»  sauvé  sera; 
N'en  doubte  nulz. 
l'emperere. 
Efr-tu  en  ce  pats  venuz 
Pour  attraire  la  gent  païenne 
A  tenir  ta  loy  crestienne? 
Je  te  monstreray  ta  folie. 

—  Je  commans,  seigneurs,  qu'on  le  lie. 
Et  que  vous  deux  l'en  amenez 

A  Romme,  et  là  le  me  tenez 
En  prison  tant  que  g'y  venray, 
Carc'est  m  entente.  J'en  feray 
Là  mon  plaisir. 

MAIi-A8ftIS,  premier  sergent, 

Cfaascun  de  nous  a  graot  désir, 
Mon  chier seigneur,  de  voz  grez  faire. 

—  Gompains,  les  mains  en  cest  affaire 

Mettre  nous  fault. 

GAMACHB,  •îj*'.  MrgenL. 

Par  moy  n'y  ara  jà  defiault. 
— Haîstre  Ygnace,  çà  ses  mains,  çà  ! 
Certes,  foleur  vous  adresça 
A  venir  cy. 

IGNACE. 

Mais  graee,  amis,  dont  je  graci 
Mon  créateur. 

PREHIER  SBRGEHT. 

C'est  bien.  Nous  vous  ferons  docteur, 
Par  Mahonmet  !  lisant  en  chartre 
Qui  sera  plus  fort  que  de  plâtre 
De  la  aïoilié. 

▲BBAICBS. 

Gondetbre,  j'ay  grant  pitié, 
Mon  chier  ami,  de  ce  preudomme 
Que  ces  sergens  veulent  à  Romme 
Mener  destruire  à  grief  aban. 
Pour  ce  que  l'empereur  Trajan 
Ainsi  le  veult. 

ûORnOPOEB. 

AbhMies,  le  cuer  trop  me  devit 
Pour  H,  car  je  voy  en  appert 


AU  HOTglf-AGB.  267 

et  quelle  loi  sais-tu?  dis-noi  la  vérité. 


IGriACE. 

Sire,  puisqu'il  vous  plak  de  savoir  ces 
choses,  il  est  juste  que  je  vous  les  appr^ne. 
Je  suis  chrétien,  j'ai  nom  Ignace,  et  suis  la 
loi  de  iésus-Christ ,  car  c'est  d'elle  seule 
qu'il  est  écrit:  «Celui  qui  y  persévérera  jus- 
«  qu'à  la  fin  sera  sauvé.»  Que  personne  n'en 
doute. 

t'RyPSRBDE. 

Es-tu  venu  en  ce  pays  pour  convertir  les 
païens  à  la  loi  du  Christ?  Je  te  montrerai 
quelle  est  ta  folie. — Seigneurs,  je  commande 
qu'on  le  lie  »  et  que  vous  deux  vous  l'em- 
meniez à  Rome,  et  l'y  teniez  en  prison  jus- 
qu'à ce  que  j'y  vienne,  car  c'est  mon  plaisir. 
Là  j'en  ferai  ce  qu'il  me  plaira. 


MAI/-ASSIS,  pi^mWr  tergcBl. 

Chacun  de  nous  a  grand  désir,  mon  cher 
seigneur,  de  faire  votre  volonté.  —  Com- 
pagnon, il  nous  faut  mettre  les  mains  à 
l'œuvre. 

GAMACHB,  (kttsiémc  tergesi. 

Pour  moi,  je  n'y  manquerai  pas. — Maî- 
tre Ignace,  ici  ces  mains,  ici  I  Certes,  ce  fut 
la  folie  qui  vous  conduisit  ici. 

UBACB. 

Ce  fut  la  gràoct  uni  ;  el  j'en  remercie  mon 
créateur. 

PBBMIER  SBBGBRT. 

C'est  bien.  Par  Mahomet!  nous  vous  fe- 
rons docteur  lisant  dans  une  chartre  qui 
sera  plus  forte  de  moitié  que  si  elle  était  de 
plâtre. 

ABBANBS. 

Gondefbre ,  j'ai  grand'  pitié,  mon  cher 
ami ,  de  ce  prud'homme  que  ces  sergens 
veulent  mener  an  supplice  à  Rome ,  par  la 
raison  que  l'empereur  Trajan  le  veut  msu 


GORBOFCMa. 

Abbanea ,  mon  coeur  souffre  beauooup 
pour  lui,  car  je  vois  clairement  qu'aujour- 


268  THÉÂTRE 

Qu'au  jour  d'uy  Antioche  pert 
Le  maistre  de  vraie  science  ; 
Car  touz  jours  mettoit  diligence 
De  nous  faire  en  vertuz  accroistre, 
De  nous  faire  amer  et  cognoisire 
Con  grande  est  la  bonté  de  Dieu  : 
Pour  quoy  sachez  qu'en  quelque  lieu 
Comlemaine,  je  le  suivray, 
Et  de  son  estât  je  saray 
Qu  il  en  sera. 

ABBANBS. 

Je  vous  promet  que  si  fera 
Mon  corps  aussi. 

GONDOFORE. 

Se  faire  le  voulez  ainsi, 
Je  lo  que  nous  alons  ensemble  : 
C'est  le  meilleur,  si  com  me  semble; 
Qu'en  dites-vous? 

ABBANES. 

Or  soit  ainsi,  mon  ami  doulx  ; 
Et  à  tant  paix  ! 

PREMIER  SERGENT. 

Se  nous  sommes  yci  huy  mais, 
Nous  ne  vaurrons  pas  .ij.  boutons. 
Avant!  à  chemin  nous  mettons. 
—  Haistre,  passez. 

ij*.  SERGENT. 

Yoire,  se  les  os  touz  cassez 
Ne  veult  de  ce  baston  avoir. 
Par  temps  li  ferons  assavoir 
Quelles  prisons  l'emperiere  a. 
—  Avant,  avant  !  Boulez-vous  là. 
Sans  plus  songier. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Se  lez  paroiz  ne  peut  rungier 
Aux  dens,  je  ne  me  doubte  point 
Qu'il  nous  eschape  par  nul  point; 
Et  toy,  quedis? 

ij.   SERGENT. 

Garder  le  nous  fault  un  temps,  dis. 
Tant  que  soit  venuz  l'emperere , 
Qui  belle  gent  a  bien  po  chiere, 
A  ce  que  voy. 

l'emperere. 
Seigneurs,  par  les  dieux  que  je  croy  ! 
Je  hé  tant  ces  gens  crestiens 
Que  je  ne  soufferray  pour  riens 
Qu'en  mon  règne  nul  en  remaingne 
Vivant,  pour  chose  qui  avaingne  ;    . 
Kt  de  fait,  le  vous  prouveray 


FRANÇAIS 

d'hui  Antioche  perd  le  maître  de  la  vraie 
science  ;  en  effet,  tous  les  jours  il  mettait 
diligence  à  nous  faire  croître  en  vertus,  aimer 
et  connaître  combien  grande  est  la  bonté  de 
Dieu  :  c'est  pourquoi  sachez  que,  en  quelque 
lieu  qu'on  le  mène,  je  le  suivrai,  et  saurai  en 
quel  état  il  se  trouve. 


ABBANES. 

Je  vous  promets  que  je  ferai  de  même. 

GONDOFORB. 

Si  VOUS  voulez  agir  ainsi ,  je  suis  d'avis 
que  nous  allions  ensemble  :  c'est  le  meil- 
leur, à  ce  qu'il  me  parait;  qu'en  dites-vous? 

ABBANES. 

Qu'il  en  soit  ainsi,  mon  doux  ami;  ei 
maintenant  paix  ! 

PREMIER  SERGENT. 

Si  nous  sommes  ici  davantage ,  nous  ne 
vaudrons  pas  deux  boutons.  En  avant  !  met- 
tons-nous en  route.  — Maître,  passez. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Oui,  s'il  ne  veut  avoir  tous  les  os  casses 
de  ce  bâton.  Nous  lui  ferons  bientôt  savoir 
quelles  prisons  a  Tempereur.  —  En  avant  ! 
en  avant!  Mettez-vous  là,  sans  plus  de 
réflexions. 

LE   PREMIER  SERGENT. 

S'il  ne  peut  ronger  les  parois  avec  ses 
dents,  je  suis  sûr  qu'il  ne  nous  échappera 
d'aucune  manière.  Et  toi,  que  dis-tu? 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Je  dis  qu'il  nous  le  faut  garder  un  certain 
temps,  jusqu'à  ce  que  l'empereur  soit  venu. 
A  ce  que  je  vois,  il  fait  peu  de  cas  des  belles 
gens. 

l'empereur. 

Seigneurs,  par  les  dieux  que  je  crois!  je 
hais  tant  ces  chrétiens  que  je  ne  souTTrirai 
(>ourrien  qu'il  en  reste  en  mon  royaume  un 
seul  vivant,  quoi  qu'il  arrive;  et  de  fait,  je 
vous  le  prouverai  aussitôt  que  je  serai  dans 
mon  palais»  qui  n'est  guère  éloigné  d1ci. 


AU  MOTBN-AGS. 


269 


Si  tost  qu'en  mon  hostel  seray/ 
Où  gaires  n'avons  à  aler. 
Seigneurs ,  or  çà  !  je  vueil  parler 
A  Ignace  premièrement» 
Faites-le  venir  erranment 
Gy  en  présent. 

PRBXIER  SERGENT. 

Mon  chier  seigneur,  je  me  présent 
D'aier  dire  à  ceulx  qui  le  gardent 
Que  de  l'amener  ne  se  tardent. 

—  Or  tost,  seigneurs!  sanz  plus  d'espace, 
A  monseigneur  vous  deux  Ignace 

Tost  amenez. 

PREMIER  SERGEIIT  (sic). 

Puisque  c'est  pour  quoy  cy  venez , 
Alez;  nous  vous  suivrons  à  trace. 

—  Sa!  yssezde  leens,  Ignace, 
9      Delivrement. 

IGNACE. 

Voulentiers ,  seigneurs ,  vraiement. 
Çà  !  veez-me  cy. 

ij".   SERGENT. 

De  vous  me  vueil  tenir  saisi, 
Par  liahon  !  maistre. 

P^REMIER   SERGENT. 

Or  çàl  à  voie  nous  fault  mettre 

Tant  qu'à  l'emperere  venons. 

^  Monseigneur,  nous  vous  amenons 

Yostre  prison. 

l'empbrere. 
Or,  me  di  pour  quelle  raison 
La  cité  d'Antioche  as  fait 
Contre  moy  rebelle  de  fait; 
Car  les  gens  as  si  pervertiz 
Que  aussi  comme  touz  sont  convertiz 

A  crestienté. 

IGNACE. 

Pléust  à  Dieu  ma  voulenté  ! 
C'est  que  je  tant  faire  péusse 
Que  converti  aussi  t'eusse 
Et  que  tes  ydoles  laissasses 
Et  que  Jhesu-Crist  aourasses. 
Si  qu'à'possesser  pervenisses 
Le  royaume  plain  de  delisces 
Perpétuelles. 

l'empbrere. 
C'est  nient  de  trufes  flavelles. 
Tais-toy ,  sacrefie  à  noz  diex  ; 
Et  de  noz  prestres  en  touz  lieux 
Le  maisire  et  le  prince  seras , 


Allons!  seigneurs,  je  veux  parler  tout  d'a- 
bord à  Ignace.  Faites-le  venir  ici  tout  de 
suite. 


PREMIER  SERGENT. 

Mon  cher  seigneur ,  je  me  présente  pour 
aller  dire  à  ceux  qui  le  gardent  qu'ils  ne  dif- 
fèrent pas  de  l'amener.  —  Allons,  seigneurs! 
sans  plus  tarder,  amenez  tous  deux  Ignace 
à  monseigneur. 

PREMIER  SERGENT. 

Puisque  c'est  pour  cela  que  vous  venez 
ici,  allez;  nous  vous  suivrons  de  près.  — 
Allons!  sortez  d'ici,  Ignace,  sur-le-cbamp. 

.    IGNACE. 

Volontiers,  en  vérité,  seigneurs.  Allons! 
me  voici. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Maître,  par  Mahomet!  je  veux  me  tenir 
saisi  de  votre  personne. 

PREMIER   SERGENT. 

Allons!  il  faut  nous  mettre  en  route  pour 
arriver  vers  l'empereur.  —  Monseigneur, 
nous  vous  amenons  votre  prisonnier. 

l'empereur. 

A  cette  heure,  dis-moi  pourquoi  tu  as  excité 

la  cité  d'Antioche  à  se  révolter  contre  moi  ; 

car  tu  as  tellement  perverti  les  gens  qu'ils 

sont  presque  tous  convertis  au  christianisme. 


IGNACE. 

Plût  à  Dieu  (je  le  voudrais)  que  je  pusse 
arriver  à  te  convertir  aussi ,  à  te  faire  laisser 
tes  idoles  et  prier  Jésus-Christ,  de  manière 
à  parvenir  à  posséder  le  royaume  plein  de 
délfces  perpétuelles! 


l'empereur* 
Sornettes  que  tout  cela  !  Tais-toi ,  sacrifie 
à  nos  dieux  ;  et  en  tous  lieux  tu  seras  le  maî- 
tre et  le  prince  de  nos  prêtres ,  et  tu  régneras 
avec  moi  toute  ta  vie. 


270 


TMiATRB  rftANÇAlS 


El  avecqMt  miêj  rq^neras 
Toute  ui  vie. 

IGNACE.  ' 

Emperiere ,  n'ay  pas  envie 

De  chose  que  tu  me  promettes; 

Ne  quier  point  qu'en  honneur  me  mettes 

N'en  dignité,  qui  à  nient  vient; 

Et  puisque  dire  le  couvrent , 

Fay  de  moy  ce  que  tu  vonlras , 

Qu^à  ce  jà  tu  ne  me  menras 

Que  je  face  tel  maléfice 

Qu'à  tes  diex  face  sacrefice 

Ne  révérence. 

l'bvpsbbrk. 
Seigneurs,  or  tosti  en  ma  piieseiice 
Yci  tout  nu  le  despouUiez , 
Et  de  plommées  li  baillez 
Sur  les  espaules  tant  de  cops 
Que  li  froissez  et  char  et  os. 
Puis  les  costés  li  descirez 
Apignes  aguz  acerez;  . 
Et  après  ce  de  pierres  dures 
Ses  plaies  et  ses  biecéures 

Fort  li  frétez. 

•ÎJ*  SVRGBttP. 

Monseigneur,  de  voz  voulentez 
Acomplîr  ay-je  grant  désir. 
— -  Sa,  maistre!  non  pas  pour  jesir 
DespouUiez-vous. 

IGlfACB. 

De  ce  faire,  amis,  suîs-je  touz 
Joyaux  et  liex. 

mBIIIER  SBROBnt. 

Par  foy  !  bien  es  mal  conseilliez, 
Qui  aimes  miex  ton  corps  offrir 
A  peine  et  à  tourment  souffrir 
Que  régner  avec  Femperere. 
Nous  verrons  touz  la  beBe  chiere 
Que  nous  feras. — Avant,  Gamache  F 
Lier  le  fault  à  ceste  estacfae 
Premièrement. 

.ij".  SBRGEirr. 

Cest  voir.  Or  le  faisons  briefment. 
Liez-li  les  piez ,  Mal- Assis  : 
Yez  cy  des  liens  .v.  ou  sis  ; 
Et  je  les  braz  Ti  lieray 
Si  bien  que  je  croy  n'en  feray 
Hie  à  reprendre. 

IGNACE. 

Mon  Dieu,  qui  te  laissas  estendre 


Ignace. 
Empereur,  je  d'at  pae  eoviede  tontceqoe 
tu  peux  me  promeore;  je  ne  demande  pas 
que  tu  me  donnes  des  honneurs  etdesdigni- 
tés,  qui  ne  sont  que  néant;  et  puisqu'il  fauiie 
dire,  fois  de  moi  ce  que  m  voudras,  cirto 
ne  m'amènenis  pas  au  erime  de  foire  sxri- 
fice  et  homoiage  à  tes  dieux. 


L'amamm. 
Seigneur»,  aUons ,  vite  !  dépoaiUex4e  tooi 
nu  ici  en  oia  présence ,  el  dottnez4ai  sur  les 
épaules  tant  de  coups  de  lanières  plombées 
qu'il  ait  la  chair  et  les  os  froissés,  puisse- 
chirez-lui  les  côtés  avec  des  peignes  aigos 
et  acérés;  ensuite  frottez-lui  fort  ses  plaies 
et  ses  blessures  avec  des  pierres  traochaotes. 


DKmnÈi»  ssaGfimr. 
Monseigneur,  j'ai  grand  dés^  d'aeeoiiplir 
votre  volonté. —Allons,  maitrel  dépottîlleï- 
vous,  mais  noa  pas  po«r  vous  eoacber. 

Ami,  je  suis  tout  joyeux  et  csnient  de  le 
faire. 

Par  (ma)  foi  1  tu  es  bien  mal  avisé  de  micM 
aimer  offrir  ton  corps  à  la  peine  et  aox 
tourmens  que  régner  avec  rempereur.  Noos 
verrons  tous  la  belto  figure  que  tu  noas  fe- 
ras. —En  avant,  Gaomehe!  il  ««  f^^^^ 
d'abord  à  ce  poteau. 


C'est  vrai.  Faisons  vite.  Lie^-lui  lespWS; 
Mal-Assis  :  voici  cinq  on  six  Ims;  40»'' 
moi,  je  lui  lierai  les  bras»  de  manîdre  à 
mériter,  je  le  croiSt  aucttA  reproche. 


IGNACB. 

Mon  Dieu/qni  te  laissas  étendre  et  clùoer 


AU  MOrBIHAGK. 


271 


Et  de  clos  ei»  croîz  doflchier 
Pour  les  tiens  d'enfer  desjncbier, 
A  mon  cner  affermer  aceners, 
Et  à  ce  besoing  me  seqnenrs. 
Si  que  jà  ne  parte  de  toy , 
Mais  qu'atraire  puisse  à  ta  foy 
Ces  mescreans. 

iy  SERGENT. 

Mal-Assis»  estre  recreans 
Ne  nous  fault  mie  cy  endroit. 
Puis  qu'est  lié  de  bon  endroit» 
Au  surplus  faire  nous  prenons: 
A  li  batre  nous  esprouvons 
Sanz  demonrée. 

PREMIER  SERGENT. 

Mesebanty  tien»  de  ceste  plommée 
Ce  cop  aras. 

•ij«.  SERGENT. 

Et  cestui-cy.  De  quans  caraz 
Te  semble-il  bien»  foy  que  tu  doiz 
Ton  Dieu  I  que  ma  plommée  ait  pois? 
Tien»  or  t'avise. 

PRBXIBR  SERGENT. 

U  n'a  pas  la  char  assez  bise 
N'assez  betée  encor»  Gamache. 
Fier  cem  je  fas^  si  que  la  tache 
Du  cop  y  père. 

.ij*.  SERGENT. 

Si  fas-je»  par  l'ame  mon  père  ! 
Regarde;  est-ce  bien  fort  féru? 
Me  say  vilaio»  tant  soit  daru» 

Qui  n'en  fust  roupt. 
x^'bvperere. 
Prendre  le  fault  par  antre  [bout*]» 
Seigneurs,  ou  vous  ne  l'arez  pas. 
P^lescoustez  isnel-le-pas 
De  pignes  de  fer  le  touchiez» 
Si  que  la  char  li  destmsinchiez  » 
Tellement  que  lesanc  en  saille: 
Par  ce  fait  venrez-vous  sanz  faille 

A  vostre  entente. 

PREMIER  SERGENT. 

Si  le  ferons  sanz  point  d*atente. 
—Gamache»  noz  pignes  prenons 
Et  les  costez  lui  en  gratons 
Pour  la  menjue. 

*ous  avons  mis  ce  mol  à  la  pince  de  celui  qu*a 
o«Mié  le  copiste. 


sur  la  croix  pour  délhver  les  tiens  de  l'en- 
fer» accours  pour  affermir  mon  cœur»  el  se- 
cours^moi  dans  l'exlrémité  où  je  me  trouve» 
en  sorte  que  je  ne  me  sépare  pas  êe  toi»  mais 
que  je  puisse  attirer  ces  mécréans  à  ton  ser- 
vice. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Mal-Assis»  il  ne  faut  pas  nous  en  tenir  là. 
Puisqu'il  est  lié  comme  il  convient»  mettons- 
nous  à  faire  le  reste  :  évertuons-nous  à  le 
battre  sans  retard. 


PREMIER  SERGENT. 

Méchant»  tiens»  tu  auras  ce  coup  de  cette 
lanière  plombée. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Et  celui-ci.  (Par  la)  foi  que  tu  dois  à  ton 
Dieu  !  combien  de  carats  te  semble-t-il  bien 
que  ma  lanière  pèse  ?  Tiens  >  maintenant 
pense-s-y. 

*   PREMIER  SERGENT. 

U  n'a  pas  encore  la  chair  assez  livide  ni 
assez  rouge»  Gamache.  Frappe  comme  moi» 
de  manière  à  ce  que  b  tache  d«t  coup  y  pa- 
raisse. 

BAUXIÈME  SBRGBNT. 

Ainsi  fais-je»  par  l'ame  de  mon  père  I  Re- 
garde; est-ce  frappé  biea  fort?  U  n'y  a  pas» 
à  ma  connaissance»  de  vilaÎM,  qmique  fort 
qu'il  soit»  qui  n'en  fût  rompo. 

l'^bmpbreur. 
U  faut  le  prendre  par  un  antre  bout»  sei- 
gneurs» ou  vous  ne  l'aurez  pas.  Toncbez-le 
sur-le-champ  de  peignes  de  fer  par  les  cô- 
tés» de  manière  à  lui  déchirer  la  cbarr»  tel- 
lement que  le  sang  en  jaillisse:  par  ce 
moyen  vous  atteindrez  votre  but  sans  le 
manquer. 

PREMIER  SERGENT. 

Mous  le  ferons  sans  attendre.  --Gamache» 
prenons  nos  peignes  et  grattons-lui-ea  les 
cAtés  pour  le  restaurer. 


272 


THKATRK 


ij''.  SKRGENT. 

Soit  fait  avant  sanz  attendue. 
Estrille  ce  costé  de  là, 
Et  j'estrilleray  par  deçà 
Fort  ce  chetif. 

IGNACE. 

Doulx  Jhesus»  filz  de  Dieu  le  vif. 
En  ceste  amere  passion 
Me  soies  consolacion 

Et  confort,  sire. 

l'ehperkre. 
Ygnace,  Ignace,  à  ce  roartîre 
Souffrir,  dy-moy,  qu*as-tu  acquis  î 
Hiex  te  venist  avoir  requis 
Grâce,  et  noz  Diex  crié  mercy. 
Que  souffrir  et  laissier  ainsy 

Honnir  ton  corps. 
yg[n]acb. 
Certes,  Trajnn,  je  suis  si  foi*s 
A  souffrir  et  debon  vouloir. 
Que  ne  me  peuz  faire  douloir 
Pour  paine  que  tu  m'apareilles. 
Pour  Dieu  I  toy  le  premier  conseilles  ; 
Croy  en  celui  Dieu  qui  t'a  fait. 
Et  qui  te  deffera  de  fait 
Quant  li  plaira  :  c'est  Jbesu-Grist, 
C'est  celui  dont  il  est  escript 
Qu'il  est  le  greigneur  des  seigneurs  (sic). 
Qu'il  est  le  seigneur  des  seigneurs, 

Et  roy  des  roys. 

L'ElfPBRE[RB]. 

Me  parles-tu  de  telx  desroys? 
Je  te  monstreray  ta  folie. 

—  Seigneurs,  je  vueil  c'on  le  deslie 
Tout  maintenant,  plus  n'atendez; 
Et  charbons  ardans  m'estendez. 
Sur  lesquelz  aler  le  ferons 

A  nues  plantes  ;  lors  verrons 
Qu'estre  en  pourra. 

PREMIER  SERGENT. 

Sire ,  en  l'eure  fait  vous  sera  : 
Deslier  le  voir  {sic)  de  l'estache. 

—  Vas  nous  querre  du  feu ,  Gamache , 

Endementiers. 

ij*   SERGENT. 

Mal-Assis  compains,  voulentiers.         ^ 
Sa  !  j'en  vois  querre. 

DIEU* 

Mes  anges ,  sus  !  alez  bonne  erre 
Mettre  paine  à  secourre  Ignace, 


FRANÇAIS 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Qu'il  en  soit  ainsi  sans  retard.  Éirille  ce 
côté  de  là  ;  moi,  à  mon  tour,  j'éuillerai  par 
deçà  fortement  ce  misérable. 

IGNACE. 

Doux  Jésus,  fils  du  Dieu  vivant,  sire,  soyez 
ma  consolation  et  mon  reconfort  en  ceue 
souffrance  amère. 

l'empereur. 
Ignace,  Ignace,  dis-moi,  qu'as-tu  gagné  à 
souffrir  ce  martyre?  Il  eût  mieux  valu  pour 
toi  avoir  demandé  grâce,  et  crié  merci  à  nos 
Dieux,  que  de  souffrir  et  de  laisser  ainsi 
honnir  ton  corps. 

IGNACE. 

Certes,  Trajan,  je  suis  si  fort  contre  la 
souffrance  et  de  bonne  volonté,  que  tu  ne 
peux  exciter  mes  plaintes,  quelque  sup- 
plice que  tu  me  prépares.  Pour  (famour  de) 
Dieu  !  pense  à  toi  tout  d'abord;  crois  en  ce 
Dieu  qui  t'a  fait,  et  qui  te  défera  de  même 
quand  il  lui  plaira  :  c'est  Jésus-Christ,  c'est 
celui  dont  TÉcriture  dit  qu'il  est  le  plus 
grand  des  plus  grands,  le  seigneur  des  sei- 
gneurs, et  le  roi  des  rois. 


l'empereur. 
Me  parles-tu  de  pareilles  sottises?  Je  te  mon- 
trerai quelle  est  ta  folie. — Seigneurs,  je  veni 
qu'on  le  délie  sur-le-champ,  n  attendez  plus; 
et  étendez-moi  des  charbons  ardens ,  sur 
lesquels  nous  le  ferons  aller  nu-pieds; 
alors  nous  verrons  ce  qu'il  en  pourra  être- 


PREMIER  SERGENT. 

Sire,  à  l'instant  même  vous  serez  obéi  :  je 
vais  le  délier  du  poteau.  —  Va  nous  cher- 
cher du  feu,  Gamache,  sur-le-champ. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Compagnon  Mal-Assis,  volontiers.  Al- 
lons! j'en  vais  quérir. 

DIEU. 

Mes  anges ,  allons  !  faites  diligence  à  se- 
courir Ignace,  tellement  que  le  feu  Q*"^ 


AU   UOYEN-AGE. 


273 


Tellement  que  mal  ne  H  face 
Ne  qu'il  n*ait  cause  de  doubler 
Le  feu  c*on  li  veultapresier 
Pour  lui  faire  aler  sus  piez  nuz. 
Puisqu'il  est  pour  moy  devenuz 
Martir,  faillir  ne  li  vueil  pas. 
Gardez  qu'à  tout  le  premier  pas 
Qu'il  fera ,  que  si  besongniez 
Que  le  feu  du  tout  estaingniez 
Incontinent. 

PREMIER  ANGE. 

Sire,  nous  ferons  bonnement 
Ce  que  vous  dites  :  c'est  raison. 
—  ÂIons-m*en  sanz  arrestoison , 
Micbiel»  le  faire. 

MICHIEL. 

Ce  que  Diou  yeult  si  nous  doit  plaire  ; 
Alons,  amis. 

ij«.  SERGENT. 

Sa  !  vez  ci  du  feu  où  j'ay  mis 
Depuis graot  peine  à  Talumer; 
Celui  si  me  doit  bien  amer 
Pour  qui  l'apport. 

PREMIER   SERGENT. 

Tu  diz  voir .  Il  est  à  bon  port 
Arrivé,  se  ne  me  moquasse. 
—Sire,  voulez- vous  c'on  le  fasse 
Dessus  aler? 

LEMPERERE. 

Que  fas-je  donc?  Sanz  plus  parler , 
Je  vueil  qu'il  y  voit  tout  nu  piez , 
Si  que  les  plantes  li  cuisez 
Et  ardez  toutes. 

PREMIER  ANGE. 

Ignace ,  le  feu  point  ne  doublez , 
Vasseurement  sanz  tarder: 
Nous  te  sommes  venu  garder, 
Nous  qui  sommes  anges  des  cieulx  ; 
Car  envoie  nous  y  a  Dieux 
Pour  toy  deffendre. 

IGNACE. 

h  li  en  doy  bien  grâces  rendre. 
— Emperiere,  ne  scez-lu  pas 
Qnaler  ne  puis  mie  un  seul  pas 
Que  touz  jours  avec  moy  ne  soit] 
Mon  bon  Dieu  qui  nul  ne  déçoit, 
Qui  me  garde  et  me  lient  en  vie, 
Dont  baïne  as  et  granl  envie? 
Et  certes,  tant  te  vueil-je  dire 
Ne  me  saras  tourment  eslire 


Ton  veut  apprêter  pour  l'y  faire  aller  dessus 
pieds  nus,  ne  lui  causent  ni  mal  ni  frayeur. 
Puisqu'il  est  martyr  pour  moi,  je  ne  veux 
pas  lui  manquer.  Faites  en  sorte,  à  son  pre- 
mier pas,  d'éteindre  le  feu  incontinent. 


PREMIER   ANGE. 

Sire,  nous  ferons  volontiers  ce  que  vous 
dites:  c'est  juste.  — Michel,  allons  sans  re- 
tard le  faire. 

MICHEL. 

Ce  que  Dieu  veut  doit  nous  plaire;  allons, 
ami. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Allons!  voici  du  feu  que  j'ai  eu  beaucoup 
de  peine  à  allumer;  celui  pour  qui  je  l'apporie 
me  doit  bien  aimer. 

PREMIER  SERGENT. 

Tu  dis  vrai.  Il  est,  si  je  ne  plaisante,  arrivé 
à  bon  port.  —  Sire ,  voulez-vous  qu'on  le 
fasse  aller  dessus  ? 

l'empereur. 
Que  fais-je  donc?  Sans  plus  parler,  je 
veux  qu'il  y  aille  tout  nu-pieds ,  de  sorte 
que  vous  lui  en  cuisiez  et  brûliez  toute  la 
plante. 

PREMIER   ANGE. 

Ignace,  ne  redoute  point  le  feu ,  va  sûre- 
ment sans  retard  :  nous  sommes  venus  le 
garder,  nous,  anges  des  cieux;  car  Dieu  nous 
a  envoyés  ici  pour  te  défendre. 


IGNACE. 

Je  dois  bien  lui  en  rendre  grâces.  -- 
Empereur ,  ne  sais-tu  point  que  je  ne  puis 
faire  un  seul  pas  sans  que  ne  soit  toujours 
avec  moi  mon  bon  Dieu  qui  ne  déçoit  person- 
ne, qui  me  garde  et  me  conserve  l'existence, 
et  auquel  tu  portes  haine  et  grande  envie  ? 
Certes,  je  dois  te  dire  que  tu  ne  saurais  in- 
venter des  tourmens,  ni  livrer  mon  corps  h 
des  supplices,  que  pour  mon  Dieu  je  ne  sou- 

18 


274 


THÉÂTRE 


Ne  mon  corps  à  peine  appliquer, 
N'en  tourmens  ma  char  répliquer, 
Que  pour  mon  Dieu  je  ne  sousiiengnc 
De  cuer  joieux ,  qiioy  qu  il  aviengne  ; 
Ne  ne  cuides  que  feu  ardent 
Ne  tourment  nui  n'yaue  boulant 
Ne  paour  de  besle  sauvage 
La  charité  en  mon  courage 
Ne  Tamour  de  mon  Dieu  estaingne. 
Nanil  ;  ne  ne  croiz  que  je  craingne  ; 
Que  je  d'aler  soie  tardans, 
Nuz  piez,  sur  ces  charbons  ardens; 
Car  g*i  vois  sanz  plus  faire  espace. 
Or  voiz  se  g*y  passe  et  râpasse 
Et  me  tien  dessus  tout  à  paiz. 
Je  te  dy  que  ce  sont  des  faîz 
De  mon  bon  Dieu. 

l'emperere. 
Prenez-le  tost ,  et  en  tel  lieu. 
Vous  deux,  le  mettez  en  prison 
Que  li  abatez  sa  raison 
Et  sa  loquence. 

ij*.  SERGENT. 

Sire,  mettre  y  vueil  diligence 
Pour  vostre  amour. 

PREMIER  SERGENT. 

Aussi  feray-je  sanz  demour. 
—  Avant ,  Ignace  ,  avant  passez. 
Certe ,  à  porter  avez  assez 
Maie  meschance. 

IGNACE. 

Amis ,  je  n'en  ay  pas  doubtance  ; 
Car  mon  Dieu ,  pour  la  quelle  foy 
J'endure,  si  est  avec  moy, 
Qui  m'aidera. 

ij*  SERGENT* 

Je  scé  bien  voirement  fera. 
Sa ,  sa  !  boutez- vous  par  cest  huis; 
Or  démenez  là  voz  deduiz 
Hardiement. 

PREMIER  SERGENT. 

Il'peut  bien  dire  vraiement 
Qu'il  est  en  lieu  obscur  et  noir  f 
Et  où  clarté  ne  peut  avoir 
De  nulle  part. 

ij*.  SERGENT. 

Mal-Assis,  c'est  un  fol  musart, 
Si  compère  sa  foleur  chiere. 
Laissons ,  alons  vers  l'emperiere» 


FRANÇAIS 

tienne  avec  la  joie  dans  le  cœur,  quoi  qo' 
arrive  ;  ne  pense  pas  que  feu  ardent,  toui 
ment,  eau  bouillante  ou  crainte  de  bétc  sai 
vage,  éteigne  dans  mon  cœur  la  charité  g 
Tamour  de  mon  Dieu.  Non  ;  ne  crois  pas  ne 
plus  que  je  ci*aigne  d'aller  sans  retard ,  m 
pieds ,  sur  ces  charbons  ardens  :  j'y  vais 
l'instant  même.  Maintenant,  vois  si  j*y  pa>$ 
et  repasse  et  m'y  tiens  dessus  tranquillemeni 
Je  te  dis  que  ce  sont  là  des  faits  qui  témoi 
gnent  pour  mon  bon  Dieu. 


L  EMPEREUR. 

Prenez-le  vite,  et  mettez-le ,  vous  denx 
en  une  telle  prison  qu'il  rabatte  de  sod  ca- 
quet et  de  son  éloquence. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Sire ,  je  veux  y  mettre  diligence  pour  l'a- 
mour de  vous. 

PREMIER  SERGENT. 

Je  ferai  de  même  sans  retard.  —  Allons. 
Ignace,  avancez.  Certes,  vous  avez  à  passrr 
un  pas  assez  rude. 

IGNACE. 

Amis,  je  n'ai  aucune  crainte;  car  mon  Diea,; 
pour  lequel  je  souffre ,  est  avec  moi;  it  oi'a^ 
dera.  i 


DEUXIÈME  SERGENT.  I 

Je  sais  bien  qu'il  le  fera,  vraiment.  AlioosJ 
allons!  entrez  j>ar  cette  porte;  maiateoaol 
amusez-vous  à  votre  aise. 

PREMIER  SERGENT. 

Il  peut  bien  dire  vraiment  qu'il  est  en  M 
obscur  et  noir,  et  où  il  ne  peut  avoir  clart^ 
de  nulle  part. 


DEUXIÈME  .SERGENT. 

Mal-Assis,  c'est  un  sot  radoteur,  il  pî^ 
cher  sa  folie.  Laissons-le ,  allons  vers  Tf^l 
perenr.  Je  ne  crains  point  qu'il  s'échapp^i 


AU  HOTRlf-AGB. 


275 


Je  ne  double  point  qu*il  escliape  : 
L'uis  est  trop  fort»  si  est  la  grappe 

De  la  serrure. 

l'bmperere. 
Seigneurs»  quelle  maie  avanture 
Peut-ce  estre  de  cest  homme  Ignace  ? 
Pour  paine  qu'endurer  li  face , 
De  prescbier  la  foy  point  ne  cesse 
Ne  Famour  son  Dieu  point  ne  laisse  : 
Dont  nostre  loy  trop  subverlist 
Et  à  la  sienne  convertist 

De  noz  gens  moult. 

PREMIER  CHEVÀUER. 

Chier  sire  »  ce  fait  ce  qu'ilz  ont 
Lui  et  touz  autres  (non  pas  un) 
Qui  crestien  sont  en  commun  , 
Unes  paroles  si  trailtables , 
Si  doulces  et  si  amiables 
Qu'en  parlant  il  semble  qu'ils  oingnent 
Les  cuers  des  gens ,  et  il  les  (>oingnent 
Teiement  qu'il  leur  font  acroire 
Ce  qui  n'est  mie  chose  voire 
Ne  ne  peuc  estre. 

ij'  CHSYAUER. 

Pour  ce  il  5  fait  bon  paine  mettre 
Telle  que  les  autres  s'en  gardent. 
Et  que  de  tenir  se  retardent 
•Tèle  créance. 

l'emperere. 
Comment  peut-il  avoir  puissance 
Des  tourmens  qu'il  sueffre  endurer, 
Ke  comment  peut-il  tant  durer? 
J'en  sni  touz  csbahiz»  sanz  doute  ; 
il  semble  qu'il  ne  sente  goûte 
Hal  c'en  li  face. 

PREMIER  CHEYAUER. 

Peut-estre  que  par  art  efface 
Touz  ses  tourmens  et  met  à  nient. 
Je  croy»  sire  »  quil  IL  convient 
Donner  un  plus  aigre  martire  » 
Qui  sa  force  et  sa  jangle  tire 
ïus  de  touz  poins. 

ij«.  CHEVALIER. 

Je  ne  sçay  se  d'erbes  scet  point 
Par  quoy  ne  puist  nul  mal  santir  ; 
Hais  au  mains  a-il  »  sanz  mentir, 
Biea  le  janglois. 

l'emperere. 
Or  vous  souffrez ,  seigneurs  ;  ainçois 
Que  ceste  sepmaine  soit  hors» 


la  porte  et  le  pêne  de  la  serrure  sont  trop 
forts. 


l'empereur. 
Seigneurs,  quelle  mauvaise  aventure  peut 
être  celle  de  cet  Ignace?  Quelque  tourment 
que  je  lui  fasse  endurer,  il  ne  cesse  point  do 
prêcher  la  foi  et  ne  renonce  pas  à  l'amour 
de  son  Dieu:  ce  faisant,  il  subverlit  notre 
loi  et  convertit  à  la  sienne  un  grand  nombre 
de  nos  gens. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Cher  sire,  cela  vient  de  ce  qu'ils  ont,  lui  et 
tous  les  autres  qui  sont  pareillement  chré- 
tiens, des  paroles  si  insinuantes,  si  douces  et 
si  aimables  qu'en  parlant  il  semble  qu'ils  oi- 
gnent le  cœur  des  gens ,  et  ils  les  excitent 
tellement  qu'ils  leur  font  accroire  ce  qui  n'est 
ui  ne  peut  être  vrai. 


DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Cest  pour  cela  qu'il  faut  mettre  bon  ordre 
à  ce  que  les  autres  s'en  gardent ,  et  ne  s'em- 
pressent pas  d'embrasser  une  pareille 
croyance. 

l'empereur. 

Comment  peut-il  avoir  la  puissance  d'en- 
durer les  tourmens  qu'il  souffre^  et  comment 
peut-il  tant  vivre?  En  vérité,  j'en  suis  tout 
ébahi;  il  semble  qu'il  ne  sent  pas  le  moins 
du  monde  le  mal  qu'on  lui  fait. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Peut-être  que  par  quelque  moyen  il  efface 
et  anéantit  tous  ses  tourmens.  Sire,  je  crois 
qu'il  lui  faut  douner  un  plus  rude  martyTC, 
qui  abatte  en  tous  points  sa  force  et  son  ca- 
quet. 

DEUXIÈME  CHEVALIER. 

rignore  s'il  ne  connaît  point  d'herbes  par 
le  moyen  desquelles  il  puisse  s'empêcher 
de  ressentir  aucun  mal;  mais  au  moins  il 
a,  sans  mentir,  la  langue  bien  affilée. 

l'empereur. 

Attendez,  seigneurs;  avant  que  cette  se- 
maine soit  passée,  je  vousle  promets,  je  livre- 


276 


De  lelz  louriueus  lera^  son  corps 
Tourmenter,  je  le  vous  affi, 
Qu'il  dira  de  son  Jliesu  fi  : 
cJe  yueil  tenir  la  loy  païenne, 
El  reni  la  foy  cresiienne 
Et  le  sacrement  de  baptesme,» 
Ou  je  fauderay,  à  mon  esme. 
Seez-vousci  sanz  plus  ruser, 
Et  je  yueil  penser  et  muser 
Par  quelle  voie  miex  Taray  : 
Ou  se  bel  ù  li  parloray, 
Ou  autrement. 

GOnOFORE. 

Abbanes,  sachez  vraiement , 
Le  cuer  par  pitié  me  fait  mal 
D*]nace,  que  ce  desloial, 
Pervers  et  mauvais  emperiere 
A  tourmente  eu  tel  manière 
Corn  vous  et  nioy  avons  véu  ; 
Et  si  ay  grant  merveille  eu 
Du  saint  homme ,  con  doulcement 
L'a  souffert  et  paciemment 
Et  de  cuer  lié. 

ABBANES. 

Godofore,  il  a  iraveillié 
Assez,  sanz  cause  et  sanz  raison  ; 
Et  puis  l'a  fait  mettre  en  prison 
Laide  et  obscure. 

GONDOFORE. 

C'est  voirs,  et  je  méisse  cure 
Trop  voulentiers,  se  je  scéusse 
Comment  à  lui  par[ler]  péusse; 
Car,  se  ainsi  fusl  que  le  veisse, 
De  son  estât  lui  enquéisse 
Aucune  chose. 

ABBANES. 

Mon  chier  ami,  homme  propose 
Et  Diex  ordene,  c*est  tout  voir. 
Alons-m  en  celle  part  savoir 
Tout  bellement  se  le  verrons 
Ne  se  parler  à  lui  pourrons 
Par  quelque  voie. 

GONDOFORE. 

Vous  dites  bien,  se  Dieu  me  voye  ! 
Alons,  et  avisons  bien  l'estre. 
£,  gar  !  vez  là  une  fenestre 
Qui  me  semble,  pour  vérité. 
Qu'elle  donne  leens  clarté. 
Or,  alons  là. 


TH^^ATHE   FRANÇAIS 

rai  son  corps  à  de  tels  tourmens  qu'il  d  ira  fi  tJe 
son  Jésus  :<  Je  veux  tenir  la  loi  des  païens, 
et  je  renie  la  foi  chrétienne  et  le  sacreroir  i.t 
du  baptême,  >  ou  Je  perdrai  la  raison.  As- 
seyez-vous ici  sans  plus  ruser ^  et  je  veux  po- 
ser et  rêver  par  quel  moyen  je  Taurai  j)lu> 
sûrement  :  si  j'emploierai  de  bonnes  paroles 
à  son  égard ,  ou  si  j'agirai  autrement. 


GONDOFORE. 

Abbanes,' sachez  bien  .que  le  cœur  m? 
fend  de  pitié  à  l'endroit  d'Ignace,  que  cv 
déloyal,  pervers  et  mauvais  empereur  a 
tourmenté  de  la  manière  que  vous  et  moi 
avons  vue;  et  j'ai  été  pareillement  fort  émer- 
veillé du  saint  homme,  comme  il  a  souffert 
avec  douceur, [patience'et  joie  de  cœur. 


ABBANES. 

Gondofore,  il  l'a  tourmenté  beaucoup,  sao^ 
cause  et  sans  raison;  et  puis  il  l'a  fait  mettn^ 
en  prison  laide  et  obscure. 

GONDOFORE. 

C'est  vrai ,  et  j'en  prendrais  soin  irès-v.*- 
lontiers,  si  je  savais  comment  lui  parler  ;  si 
arrivait  que  je  le  visse ,  je  m'enquerrai^  tK 
son  état. 


ABBANES* 

Mon  cher  ami,  l'homme  propose  et  Dieu 
dispose ,  c'est  la  vérité.  Allons-nous-en  la 
tout  uniment  pour  savoir  si  nous  le  verrons 
ou  si  nous  pourrons  lui  parler  par  quelque 
moyen. 

«GONDOFORE. 

Vous  dites  bien,  que  Dieu  ait  l'oeil  sur  mu* 
Allons,  et  examinons  bien  les  êtres.  Eh.  re- 
gardez !  voilà  une  fenêtre  qui ,  vraiment,  me 
sembledonnerdelaclarté  là-dedans.  Eh  bits! 
allons  là. 


AU  MOYEN-AGE. 


277 


ABBANES. 

Àlons  ;  je  croy,  sa  clarté  va 
Où  il  est  mis. 

TGNACB. 

Dieu  TOUS  gart  de  mal,  mes  amis 
Que  là  voy  estre  ! 

ABBANES. 

Ha! sire,  Dieu  vous  vueille  mettre 
Prochainement  hors  de  ce  lieu  ! 
Et  comment  vous  est-il?  pour  Dieu, 
Dites-le-nonp. 

IGNACE. 

Bien,  se  Dieu  plaist,  mes  amis  doulx  ; 
Nonpourquanty  j'ay  moult  à  soufli'ir 
Pour  ce  que  ne  me  vueil  offrir 
A  Mahon  croire. 

GONDOFORE. 

Père  en  Dieu,  c'est  bien  chose  voire; 
Nous  savons  bien  ce  que  vous  dites  : 
Car  si  tost  comme  vous  partîstes 
D'Anlioche,  nous  vous  suivîmes 
El  après  vous  nous  en  venimes, 
Et  ce. qu'avez  souffert  savons; 
Mais  pour  ce  que  désir  avons 
De  Doz  cuers  à  Dieu  affermer, 
Plaise  vous  à  nous  enformer, 
Sire,  de  doctrine  qui  vaille, 
Si  qu'en  nous  foy  pas  ne  deffailfe 
Par  ignorance. 

IGNACE. 

Quant  vous  ne  sarez  atlrempance 
Prendre  en  bien  amer  nosire  Sire 
De  touz  vos  povoirs ,  c'est-à-dire 
Quant  à  ce  point  venu  serez 
Que  de  cuer  tant  vous  i'amerez 
Que  hors  s'amour  mise  «n  respit  . 
Toute  rens  arez  en  despit 
El  vous-mesmes  premiers  de  fait, 
Lorsserez-vous,  amis,  parfait 
Et  de  lui  vraiz  amis  clamez. 
Plus  je  vous  di,  s'ainsi  l'ame, 
Foy  vous  fera  lors  esprouver 
De  plus  en  plus  en  bien  ouvrer; 
Lors  sere^vous  de  pechié  monde. 
Et  iors  congnoisirez-vous  qu'où  monde 
N'a  que  mauvaislié  et  malice; 
Lors  pour  vertu  harrez  le  vice, 
Lors  arez  les  anges  amis, 
Lors  arez  sur  les  annemis 
Puissance  et  dominacion, 


ARB.4NES. 

Allons  ;  je  crois  que  sa  clarté  va  où  il  est 
mis. 

'  IGNACE. 

Que  Dieu  vous  garde  de  mal,  mesamis  que 
je  vois  là  ! 

ABBANES. 

Ah  1  sire ,  que  Dieu  vous  veuille  mettre 
prochainement  hors  ce  lieu  !  Et  comment 
allez-vous  ?  pour  (l'amour  de  )  Dieu  ,  dites- 
le-nous. 

IGNACE. 

Bien,  s'il  plait  à  Dieu ,  mes  doux  amis  ; 
néanmoins ,  j'ai  beaucoup  à  souffrir  parce 
que  je  me  refuse  à  croire  en  Mahomet. 

GONDOFORE. 

Père  en  Dieu,  c'est  très-vrai;  nous  savons 
bien  ce  que  vous  dites  :  car  sitôt  que  vous 
partîtes  d'Antioche,  nous  vous  suivîmes  et 
nous  nous  en  vînmes  après  vous ,  et  nous 
savons  ce  que  vous  avez  souffert  ;  mets  parce 
que  nous  avons  le  désir  d'affermir  nos  cœurs 
on  Dieu ,  veuillez,  sire ,  nous  enseigner  une 
doctrine  précieuse  qui  nousempéche,  d'errer 
dans  la  foi  par  ignorance. 


IGNACE- 

Quand  vous  ne  saurez  point  apporter 
de  tiédeur  à  bien  aimer  notre  Seigneur  de 
toutes  vos  forces  ,  c'est-à-dire  quand  vous 
en  serez  venus  à  ce  point  que  vous  l'aimerez 
tant  dans  votre  cœur  que  hormis  son  amour 
vous  négligerez  et  vous  mépriserez  toute 
chose,  même  voire  propre  personne,  alors 
vous  serez  parfaits  et  proclamés  ses  vrais 
amis.  En  outre,  je  vous  dis  que,  si  vous  l'ai^ 
mez  ainsi ,  la  foi  vous  mettra  à  des  épreu- 
ves qui  vous  feront  avancer  de  plus  en  plus 
dans  la  voie  des  bonnes  œuvres;  alors  vous 
serez  purifiés  du  péché ,  et  vous  connfPîtrez 
que  dans  le  monde  il  n'y  a  que  méchan- 
ceté et  malice;  alors  vous  haïrez  le  vice 
pour  (aimer)  la  vertu  ;  les  anges  seront  vos 
amis,  et  vous  aurez  puissance  et  domina- 
tion sur  les  démons;  alors  par  contempla- 
tion vous  pourrez  réjouir  voire  cœur  en  Dieu; 
car  rien  no  pourra  votis  nuire  ,  ni  le  oiol  ni 


278 


tuAatbk 


Et  iors,  par  contemplacion 
Pourrez  voz  cuers  en  Dieu  déduire; 
Car  ne  sera  qui  vous  puist  nuire, 
Ne  ciel  n'enfer,  terre  ne  mer  : 
Et  pour  ce  en  foy  pensez  d'amer 
Le  doux  Jhesus,  li  savoureux, 
Ly  souverain  des  amoureux, 
Le  trésor  de  bien  qui  ne  fault, 
Le  maistre  qui  tout  peut  et  vault, 
Qui  n'a  fin  ne  commencement;    . 
Et  se  vous  l'amez  tellement 
Com  je  vous  di,  je  suis  certains 
Qu'il  vous  fera  com  roys  hautains 
Régner  en  gloire. 

ABBANES. 

Moult  a  en  vous  noble  mémoire. 
Père  en  Dieu,  et  haiilte  science. 
Et  quant  telle  vie  en  commence. 
Pour  soy  de  touz  péchiez  monder 
Sur  la  quelle  vertu  fonder 
Se  doit-on  especialment? 
Car  qui  n'a  bon  commencement 
Il  ne  peut  à  droit  parfiner. 
Vueillez-nous  ent  déterminer 
La  vérité. 

IGNACE. 

Sur  la  vertu  d'umilité, 
Mes  amis,  fonder  le  convient. 
Ou  je  vous  di  que  l'en  fait  nient; 
Car  qui  vertuz  en  lui  assemble 
Sanz  humilité,  il  ressamble 
A  celui  qui  la  ponidre  amasse 
Au  vent,  et  le  vent  la  detasse 
Et  la  gasle  :  c'est  chose  voire , 
Et  ainsi  le  dit  saint  Grégoire; 
Mais  quant  on  est  humble  de  cuer. 
Et  tout  orgueil  est  jette  puer, 
Qui  Tame  destruit  et  confont. 
Lors  vient-on  aux  vertuz  qui  font 
L'esperit  riche  de  science. 
De  conseil  et  de  sapience. 
De  pitié  et  d'entendement, 
Du  don  de  force  et  ensement 
De  la  paour  Noslre-Seigneur, 
Qui  n'est  pas  vertu  mains  greigneur 
Que  les  autres,  ce  dit  mon  livre  ; 
Car  touz  jours  fait  l'ame  bien  vivre. 
Et  quant  vous  ainsi  le  ferez, 
Jp  vous  di  que  benéurez 
Serez  de  Dieu. 


FRANÇAIS 

l'enfer  »  ni  la  terre  ni  la  mer  :  c'est  pour- 
quoi pensez  à  aimer  avec  la  foi ,  le  don 
Jésus^  le  souverain  des  amoureux ,  le  tré- 
sor de  bien  inépuisable ,  le  maitre  qui  peu 
tout  et  qu'on  ne  saurait  trop  priser,  cdoi 
qui  n'a  ni  commencement  ni  fin  ;  et  si  voqs 
l'aimez  ainsi  que  je  vous  le  dis,  je  suis 
certain  qu'il  vous  fera  régner  glorieaseoieDt 
comme  un  roi  puissant. 


ABBANES. 

Père  en  Dieu,  vous  possédez  une  btee 
noble  mémoire,  et  votre  science  est  bies 
profonde.  Quand  on  commence  une  tell^ 
vie ,  sur  quelle  vertu  doit-on  se  fonder  spé- 
cialement pour  se  purifier  de  tous  péchés! 
car  celui  qui  n*a  pas  un  bon  commencemeia 
ne  peut  bien  finir.  Veuilles  nous  eo  bkt 
connaître  la  vérité. 


IGNACE. 

Mes  amis,  il  faut  fonder  sa  vie  sur  la  vertu 
d'humifhé,  ou,  je  vous  le  dis.  Ton  ne  fait 
que  néant;  car  celui  qui  rassemble  des  ver- 
tus en  lui  sans  y  comprendre  rhumilitë,îl 
ressemble  à  l'homme  qui  amasse  la  pous- 
sière ,  que  le  vent  enlève  et  détruit  :  c'est 
une  chose  vraie,  qu'a  dite  saint  Grégoire: 
mais  quand  on  est  humble .  de  cœur  et 
que  l'on  a  entièrement  extirpé  de  soq 
ame  l'orgueil  qui  la  détruit  et  la  confond, 
alors  l'on  en  vient  aux  vertus  qui  enricbis- 
sent  l'esprit  de  science,  de  conseil  et  de  sa- 
gesse, de  piété  et  d'entendement,  clu  don  de 
force  aussi  bien  que  de  la  crainte  de  Nou^e* 
Seigneur,  qui  n'est  pas  une  vertu  moindre 
que  les  autres,  ainsi  que  le  dit  mon  livre: 
car  toujours  elle  fait  bien  vivre  l'ame.  Quacd 
vous  agirez  ainsi,  je  vous  dis  que  tous  serez 
bénis  de  Dieu. 


AU  1I0YEI<(-AGE. 


279 


iGONDOPOEB. 

Sire,  pour  ce  que  d'aucun  lieu 
Ci  endroit  aucun  ne  surviengne 
Dont  blasme  ou  difame  vous  viengne. 
Ou  qui  de  nous  se  voit  doublant. 
De  vous  prenrons  congié  à  tant 
Et  à  Dieu  vous  commanderons; 
Une  autre  foiz  vous  reverrons 
Plus  à  loisir. 

IGNACS. 

Dieu  ie  vueîUe  par  son  plaisir! 
Vous  dites  bien:  or,  en  alez  ; 
Hais  je  vous  pri,  quoy  que  parlez, 
Que  touz  jours  soit  vostre  pensée 
A  Tamour  de  Dieu  adrçscée. 
Riçns  plus  ore  ne  vous  diray, 
Mais  à  Dieu  vous  commanderay 
Et  à  sa  garde. 

ABBANES. 

Gondofore,  quant  je  regarde 
Et  je  pense  à  la  puscience 
De  cest  homme  e{t  à  la  science 
Qu  il  a  et  à  ses  faiz  et  diz. 
Je  tieng  que  Dieu  de  paradis 
En  lui  habite. 

GONDOFORB. 

Certes,  il  est  de  grant  mérite 
Et  de  baulte  perfeccion 
Devant  Dieu,  à  m'entencion. 
Comment  autrenoenf  péust-il 
Avoir  eschapé  du  péril 
Qu'a  jà  passé? 

ABBANES. 

Godofore,  voir  je  ne  scé  ; 
Cerlains  sui  que  Dieu  le  soustient. 
Ores,  compains,  il  nous  convient 
Maintenant  de  lui  depporter, 
Et  pour  noz  vies  conforter 
Mous  fault  prendre  nostre  repas  ; 
Alous  diner  isnel  le  pas  : 
Il  en  est  heure. 

GOMDONFORB. 

Alons  donc  ;  et  puis,  sans  demeure, 
Revenrons  vers  la  court  savoir 
S'il  pourroit  délivrance  avoir, 
Ou  qu'en  sera. 

l'emperere. 
Seigneurs,  qu'est-ce  cy  ?  Durera 
Touz  jours  cel  anchanteur  en  vie  ? 
J'en  ay  grant  dueil  et  grant  envie. 


GONDOFORE. 

Sire,  pour  qu'il  ne  survienne  ici  d'aucun 
lieu  personne  qui  vous  puisse  blâmer  ou  ca- 
lomnier, OU  qui  s'eiïraie  de  nous  voir,  nous 
prendrons  congé  de  vous  à  l'instant  et  nous 
vous  recommanderons  à  Dieu;  une  autre 
fois  nous  vous  reverrons  plus  à  loisir. 


IGNACE. 

Plaise  à  Dieu  qu'il  en  soit  ainsi!  Vous  di- 
tes bien  :  or,  allez-vous-en;  mais,  je  vous 
en  prie,  quelques  paroles  que  vous  pronon- 
ciez, que  toujours  votre  pensée  ait  pour  but 
l'amour  de  Dieu.  A  cette  heure  je  ne  vous 
dirai  rien  de  plus;  mais  je  vous  recomman- 
derai à  Dieu  et  à  sa  garde. 

ABBANES. 

GondoFore,  quand  j'examine  et  considère 
la  patience ,  la  science ,  les  faits  et  paroles 
de  cet  homme,  je  tiens  que  le  Dieu  de  pa- 
radis habite  en  lui. 


GONDOFORE. 

Certes ,  il  est ,  suivant  mol ,  d'un  grand 
mérite  et  d'une  haute  perfection  devant 
Dieu.  Autrement,  comment  eût-il  pu  échap- 
per au  péril  qu'il  a  déjà  couru? 


ABBANES. 

Gondofore,  vraiment  je  ne  sais;  je  suiscer- 
tain  que  Dieu  le  soutient.  Allons,  compagnon! 
il  faut  maintenant  nous  séparer  de  lui,  et 
prendre  notre  repas  pour  soutenir  notre  vie. 
Allons  diner  tout  de  suite  :  il  en  est  tempsc 


GONDOFORE. 

Allons-y  donc;  et  puis,  sans  tarder,  nous 
reviendrons  vers  la  cour  savoir  s'il  pourrait 
avoir  sa  délivrance,  ou  ce  qu'on  en  fera. 

l'empereur. 
Seigneurs, qu'est-ce  ceci? Ce  sorcier  sera- 
t-il  toujours  vivant?  J'en  ressens  un  grand 
chagrin  et  beaucoup  d'envie.  Allez  le  cher- 


280 


THÉÂTRE    FRANÇAIS 


Alez  le  querrc  entre  vous  deux; 
Renouveiler  ii  ?ueU  ses  dealz, 
Il  m'en  prent  fain. 

PREMIER  SCRGE7IT. 

Yostre  vouloir  ferons  à  plain. 
Sire,  et  vostre  commandement. 
—  Gamache,  compaîns,  alons-m'ent 
Inace  querre. 

ij*.  SERGENT. 

Alons,  Ygnace  !  issiez  bonne  erre 
De  ià-dedens. 

IGNACE. 

Que  voulez-vous,  seigneurs  sergens  ? 
Vez-me  cy  hors. 

PREMIER  SERGENT. 

Eropirié  n'estes  pas  du  corps  ; 
Je  ne  scé  que  mengié  avez. 
Avec  nous  tost  vous  en  venez, 
Sanz  plus  cy  estre. 

IGNACE. 

Si  tost  com  je  vous  verray  mettre 
A  chemin,  pas  ne  demourray  ; 
Mais  avec  vous  touz  jours  seray, 
Certes,  le  tiers. 

Ày>  SERGENT. 

Voire ,  ou  envis  ou  voulentiers 
Y  venrez-vous ,  plus  n'en  parlons. 
Touz  .iij.  d'un  front  nous  en  alons. 

— Pren  delà,  pren. 
l'emperere. 
Ignace ,  quîînt  je  te  repren 
De  ton  orgueilleuse  ygnorance , 
De  ta  foie  et  maie  créance , 
Pourquoy  ne  t'i  advises-tu? 
Tu  fusses  noblement  vestu 
Et  fusses  un  grant  maistre ,  voire , 
Se  voulsisses  eu  noz  dieux  croire. 
Meschant,  que  ne  t'i  prens-tu  garde  ? 
Car  en  vostre  loy  je  regarde 
Qu'il  n'i  a  riens  de  véritable; 
Maià  ouvrez  touz  d'art  de  dyable , 

Vous  crestiens. 

IGNACE. 

Emperiere,  tu  croiz  et  liens 
Une  très  fausse  oppignion; 
Car  je  te  fas  bien  mencion 
Li  ccestien  n'ont  point  tel  vice 
Qu'ilz  usent  d'art  de  maléfice, 
Ken  la  vertu  des  ennemis 
Ne  sommes  point  à  ce  soubzmis, 


cher  vous  deux;  je  veux  lui  renouveler  «es 
douleurs,  il  m'en  prend  désir. 

premier  sbegbnt. 
Nous  ferons   entièrement  voire   volonté 
et  votre  commandement.  —  Gamache,  com- 
pagnon, allons-noas^n  chercher  Ignace. 

DEUXIÈME  SBRGEirr. 

Allons,  Ignace  !  sortez  vite  de  là-dedans. 

IGNACE. 

Que  voulez-vous ,  seigneurs  sei^ens?  me 
voici  dehors. 

PR^lRER  SBEGBIIT. 

Je  ne  sais  ce  que  vous  avez  mangé  ;  mais 
votre  corps  ne  porte  point  de  traces  de  mau- 
vais traitemens.  Vous  vous  en  viendrez  avec 
nous,  sans  tarder. 

.  IGNACE. 

Sitôt  que  je  vous  verrai  vous  mettre  en 
chemin,  je  ne  tarderai  pas;  mais  je  serai  ton* 
jours  en  tiers  avec  vous  deux  certainemeat. 

DEUXIÈME   SERGENT. 

Vraiment,  vous  y  viendrez  de  bon  gré  oa 
non,  n'en  parlons  plus.  AUonSr-nous-en  Km 
trois  de  front.  —  Prends  de  là,  prends. 

l'empeeedr. 
Ignace ,  quand  je  te  reprends  de  ton  igno- 
rance  orgueilleuse ,  de  ta  folle  et  mauvaise 
croyance,  pourquoi  ne  t'en  corriges- IQ 
pas? Tu  serais  noblement  vêtu  et  puissant, 
en  vérité ,  si  tu  voulais  croire  à  nos  dieux. 
Méchant  que  tu  es,  pourquoi  n*y  songes-m 
pas  ?  Je  vois  qu'en  votre  loi  il  n'y  a  rien  de 
véritable,  et  que,  vous  autres  chrétiens,  vcmis 
pratiquez  des  artifices  diaboliques. 


IGNACE. 

Empereur,  tu  as  et  tiens  une  très-fall^^«^ 
opinion;  car  je  te  déclare  bien  que  les  chré- 
tiens n'usent  point  de  maléfices.  Nous  oe 
sommes  point  noA  plus  soumis  au  pouvctr 
des  démons,  au  contraire  nous  en  soium^*^ 
libres  et  exempts,  et  nous  ne  souffrons  p:i- 
i\\w  colui  qui  en  ùûi  us;ige  vive  parmi  noii^. 


AU   MOYEN-AGE. 


28  f 


Ains  en  sommes  franc  et  délivre , 
Mais  plus  nous  ne  souffrons  point  vivre 
Nul  qui  en  use  en  nostre  loy  ; 
Mais  vous,  qui  estes  gent  sanz  foy 
Et  qui  vivez  aussi  com  besies, 
Proprement  maléfices  estes, 
Ce  n'est  pafis  doubte. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Ta  janglerie  trop  estouie. 
Comment  as-tu  osé  ce  dire 
Devant  l'empereur  nosire  sire? 
Qui  l'a  méu? 

IGNACE. 

Certes,  bien  estes  decéu 
Quant  vous  ne  savez  recongnoislre 
Au  vray  Dieu  celui  qui  fait  croistre 
Les  biens  dessus  terre  et  hâbonde , 
Qui  seul  gouverne  tout  le  monde , 
Qui  les  blez  fait  multiplier. 
Et  les  vignes  fructiffier , 
Voire  et  les  fruiz. 

ij*  CHEVALIER. 

Desservi  as  estre  destruiz 
Et  à  mettre  ton  corps  en  cendre. 
Coment  nous  veulz-iu  faire  entendre 
Que  nous  ne  savons  qui  est  Dieux? 
Coquart,  si  faisons  assez  mieux 
Que  tu  ne  fais. 

IGNACE. 

Il  n'appert  mie  par  voz  faiz, 
Car  les  dyables  aourcz 
Par  les  ydoles  que  honnorez 
Et  devant  qui  vous  enclinez 
Comme  à  Dieu  :  par  quoy  destinez 
Estes  à  mort  perpétuelle, 
Si  angoisseuse  et  si  cruelle 
Que  bouche  ne  la  pourroit  dire. 
Là  souffrerez-vous  grief  martire 

De  fait  sanz  fin. 

l'ehperere. 
Tu  es  envers  ton  Dieu  trop  fin , 
Et  scez-tu  qui  t'en  avenra  ? 
Le  dos  on  te  descirera 
A  ongles  d'acier  bien  tranchans  ; 
Et  quant  ainsi  seras  meschans, 
Tes  plaies  le  seront  lavées 
De  vin  aigre,  et  de  sel  salées  : 
Locuerm'en  estentalenté.' 
—  Or,  lost  faites  ma  voulonlé 

Du  tout  en  tout. 


Quant  à  vous,  qui  êtes  des  gens  sans  foi  et 
qui  vivez  comme  des  bétes,  vous  êtes,  à  pro- 
prement parler,  des  maléfices,  il  n'y  a  pas  à 
en  douter. 


PREMIER  CHEVALIER. 

Ta  langue  radote  trop.  Comment  as-tu  osé 
dire  cela  devant  l'empereur  notre  sir%?  Qui 
l'a  poussé? 

'      IGNACE. 

Certes,  vous  êtes  bien  aveugles  alors  que 
vous  ne  savez  reconnaître  pour  vrai  Dieu 
celui  qui  fait  croître  les  biens  sur  terre 
en  abondance,  qui  seul  gouverne  tout  le 
monde,  qui  fait  multiplier  les  blés,  fructifier 
les  vignes,  et  qui  produit  même  les  fruits. 


DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Tu  as  mérité  d'être  détruit  et  d'avoir  ton 
corps  mis  en  cendres.  Comment  veux -tu 
nous  faire  entendre  que  nous  ne  savons,  ce 
que  c'est  que  Dieu?  Drôle,  nous  le  savons 
mieux  que  toi. 

IGNACE. 

Il  n'y  paraît  pas  à  vos  actions,  car  vous 
adbrez  les  démons  par  les  fdoles  que  vous 
honorez  et  devant  qui  vous  vous  inclinez 
comme  devant  Dieu  :  c'est  pourquoi  vous 
êtes  destinés  à  une  mort  perpétuelle,  si 
cruelle  et  si  douloureuse  que  bouche  ne 
pourrait  en  faire  la  description.  Là  vous 
souffrirez  éternellement  un  rude  martyre. 


l'empereur. 
Tu  es  trop  fidèle  à  ton  Dieu,  et  sais-tu  ce 
qui  l'en  adviendra?  On  te  déchirera  le  dos 
avec  des  ongles  d'acier  bien  tranchans  ;  et 
quand  tu  seras  en  cet  état,  tes  plaies  te  seront 
lavées  avec  du  vinaigre  et  saupoudrées  de 
sel:  tel  est  mon  bon  plaisir. — Allons,  faites 
vite  ma  volonté  en  tout  point. 


282 


TUÉATIIE  FRANÇAIS 


PREHIER  SERGENT. 

Cbier  sire  ,  combien  qa'il  me  coust , 
Prest  sui  d'acomplir  vo  vouloir  ; 
Assez  tost  li  feray  doloir 
L'os  de  l'eschine. 

ij'  SERGENT. 

Ygunce ,  sanz  avoir  meschine , 
Cy  endroit  despouUier  vous  fauit , 
Si  vous  graterons  sanz  desfauit  : 
Vez  cy  de  quoy, 

LE   PREMIER   SERGENT. 

Il  se  taist ,  Gamache ,  tout  coy  ; 
Il  ne  li  plaist  pas ,  ce  me  semble. 
Avant ,  amis  !  ouvrons  ensemble , 
Puisqu'il  est  nu. 

ij^    SERGENT. 

Puisquentre  noz  mains  est  venu , 
Arrivé  est  à  mauvais  port. 
Regarde  :  le  cuir  en  apport 
Tout  hors  du  dos. 

PREMIER   SERGENT. 

Et  on  li  peut  veoir  4es  os 

Par  devers  moy. 

l'empererb. 
Maleureux  !  conseille-toy. 
Destruire  ainsi  pas  ne  te  laisses, 
De  ta  foie  créance  cesses  : 

Si  feras  bien. 

IGNACE. 

Empereur, je  n'en  feray  rien: 
J'ai  de  nouvtl  force  reprise  ; 
Tes  tourmensne  criengne  ne  prise, 
Je  sui  plus  prest  de  m'y  offrir 
Que  tu  de  moy  faire  souffrir. 
Pour  l'amour  du  doulx  Jliesu-Crist. 
Sez-tu  pour  quoy?  Il  est  escripi 
Que  toutes  tribulacions 
Et  toutes  les  griefs  passions 
C'om  peut  en  ce  ciecle  endurer 
Ne  se  pevent  amesurer 
N'estre  dignes,  c'est  chose  voire , 
N'equipoler  à  celle  gloire 
Infinie  que  j'en  aray 
Quant  Dieu  face  à  face  verray , 
Ainsi  qu'il  est. 

l'emperere. 
A  ce  que  je  voy,  donc  il  n'est 
Ne  doulz  parler  ne  batemens , 
Ne  menaces  ne  griefs  tourmens 
Qui  faoent  que  ton  vouloir  plaisses 


premier  sergent. 
Cher  sire,  quoi  qu  il  m'en  coûte,  je  suis 
prêt  à  accomplir  votre  vouloir;  je  lui  ferai 
du  mal  assez  tôt  à  l'os  de  l'échinc. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Ignace,  sans  que  vous  ayez  de  servante,  il 
faut  ici  vous  déshabiller,  et  nous  vous  grat- 
terons le  dos  comme  il  faut  :  voici  de  quoi. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

11  se  tait,  Gamache,  et  reste  coi.  Cela  ne  lai 
plaît  pas,  à  ce  qu'il  me  semble.  En  avant, 
ami  I  travaillons  ensemble,  puisqu'il  est  no. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Puisqu'il  est  venu  entre  nos  mains,  il  est 
arrivé  à  mauvais  port.  Regarde  :  je  lui  en- 
lève toute  la  peau  hors  du  dos. 

PREMIER  SERGENT. 

Et  de  mon  côté  on  peut  lui  voir  les  os. 

l'empereur. 
Malheureux  1  ravise-toi.  Ne  te  laisse  pas 
détruire  ainsi,  renonce  à  ta  folle  croyance: 
tu  feras  bien. 

IGNACE*. 

Empereur,  je  n'en  ferai  rien:  j'ai  de  nou- 
veau repris  des  forces;  je  ne  crains  ni  ne  prise 
tes  tourmens,  je  suis  plus  prêt  à  m'y  pré- 
senter que  toi  à  me  les  faire  souffrir,  pour 
l'amour  du  doux  Jésus-Christ.  Saisrtu  pour- 
quoi? Il  est  écrit  que  toutes  les  iribulaiioDS 
et  tous  les  supplices  cruels  que  Ton  peut 
souffrir  pendant  cette  vie  ne  penvenl  être 
mis  en  comparaison ,  c'est  chose  véritable, 
avec  la  gloire  inBnie  que  j'aurai  qwand  je 
verrai  Dieu  face  à  face ,  ainsi  qu'il  est. 


l'empereur* 
A  ce  que  je  vois ,  il  n'y  a  donc  ni  doac^ 
paroles  ni  coups,  ni  menaces  ni  s«PP»^  ' 
ni  tourmens  qui  te  fassent  plier  la  votoo 
à  laisser  ta  mauvaise  loi ,  et  tu  n  adorera 


AU   MOYEN-AGE. 


283 


À  ce  que  ta  maie  loy  laisses , 
Ne  mes  diex  point  n'aoureras  ! 
Par  Mabon  !  je  croy  si  feras 
Ains  que  je  fine. 

LE    PREMIER   CHEVALIER. 

Il  aime  son  Dieu  d'amour  fine 
Trop  malement. 

ij*.   CHEYALIER. 

Je  sui  tonz  esbahiz  comment 

11  Ta  si  cbier. 

l'emperere. 
Je  vous  enjoing  »  sanz  plus  preschier , 
Qu'en  charlre  obscure  le  tenez, 
Et  de  fors  chaines  Tencbainez , 
Et  si  soit  là  en  un  sep  mis; 
Ne  nulz  ,  tant  soit  bien  voz  amis , 
Devers  li  ne  voit  ne  ne  viengne , 
Et  qu  ainsi  .iij.  jours  on  le  tiengne 
Sanz  goûte  boive  ne  mangier. 
Je  vueil  de  lui  noz  diex  vengier , 
Et  entre  deux  m'aviseray 
Gomment  morir  je  le  feray 

A  grant  hontage. 

LE   PREMIER  CHEVALIER. 

Biaux  amis^mue  ton  courage: 
Renie  ta  foy  crestienne, 
Et  vif  selon  la  loy  païenne  ; 
Sauve  ta  vie. 

IGNACE. 

De  ce  faire  n'ay  pas  envie; 
Souffrez-vous,  sire. 

ij*   CHEVALIER. 

Ne  met  plus  ton  corps  à  marlire; 
Croy  conseil,  que  sage  feras: 
A  grant  honneur  venir  pourras, 
Ne  tient  qu'à  toy. 

IGNACE. 

Mon  bon  Dieu  souffri  mort  pour  moy, 
Je  vueil  aussi  mourir  pour  lui  ; 
Car  mon  ame  a  jà  embeli 
De  gloire  et  si  enluminée 
Qu'elle  est  aussi  comme  minée 
Toute  en  s'amour. 

PREMIER  SERGENT. 

Nousfaison  cy  trop  long  demour. 
Et  vous  vous  debatez  en  vain. 
—  Maistre,  je  met  à  vous  la  main  ; 
Passez  de  cy. 

IGNACE. 

Jhcsus,  mon  Dieu!  je  te  gracy 


point  mes  dieux!  Par  Mahomet!  je  crois 
que  tu  le  feras  avant  que  je  meure. 


LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Il  aime  (et  il  a  très-grand  tort)  sincèrement 
son  Dieu. 

DEUXIÈME  CHEYALIER. 

Je  suis  tout  ébahi  qu'il  puisse  tant  le 
chérir. 

l'empereur. 
Je  vous  enjoins»  sans  discourir  davantage, 
de  le  tenir  dans  une  prison  obscure,  de  le 
lier  de  fortes  chaines,  et  de  le  mettre  dans 
un  cep;  que  nul  homme,  quelle  que  soit  son 
amitié  pour  vous,  n'aille  ni  ne  vienne  vers 
lui,  et  qu'ainsi  on  le  tienne  trois  jours  sans 
boire  ni  manger.  Je  veux  venger  nos  dieux 
de  lui ,  et  cependant  j'aviserai  aux  moyens 
de  le  faire  mourir  très-ignominieusement. 


LE   premier  chevalier. 

Bel  ami,  change  d'idée  :  renie  la  foi  chré- 
tienne, et  vis  suivant  la  loi  des  païens;  sauve 
ta  vie. 

IGNACE. 

Sauf  votre  grâce ,  je  n'ai  pas  envie,  sei- 
gneur, de  commettre  cette  action. 

DEUXIÈME  CHEVALIER. 

N'expose  plus  ton  corps  au  martyre  ;  crois 
(mon)  conseil,  et  tu  feras  sagement  :  il  pourra 
t'en  venir  grand  honneur,  cela  ne  tient  qu'à 
toi. 

IGNACE. 

Mon  bon  Dieu  souffrit  la  mort  pour  moi, 
je  veux  aussi  mourir  pour  lui;  car  il  a  déjà 
embelli  de  gloire  et  tant  illuminé  mon  ame 
qu'elle  est  comme  fondue  tout  entière  en  sou 
amour. 

PRMHIER  SERGENT. 

Nous  nous  arrêtons  trop  long-temps  ici,  et 
vous  vous  débattez  en  vain.  —  Maître  ,  je 
mets  la  main  sur  vous;  passez  ici. 

IGNACE. 

Jésus ,  mon  Dieu  !  je  te  rends  grâces  de 


284 


De  quanque  pour  toy  on  me  fait  ; 
Els'envers  toy  ay  riens  meSait, 
Pardon  l'en  pri« 

•ij*.  SERGENT. 

'  C*est  bien  ;  entrés  cy  sanz  detry. 
— Or  çà!  Mal-Assis,  biaux  amis, 
Il  fault  qu'il  soit  en  ce  sep  mis, 
Et  puis  tout  coy  le  laisserons: 
Par  ce  la  volenté  ferons 
De  i'emperere. 

PREMIER   SERGENT. 

J*en  scé  assez  bien  la  manière  ; 
Tu  ri  verras  assez  tost  mis. 
C*est  fait.  Regarde,  biaux  amis  : 
En  sui-je  maistre  ? 

ij'.  SERGENT. 

Oïl,  voir.  Laissons-le  cy  eslre. 
Car  il  n'a  d'eschaper  puissance  ; 
R'alons-nous-ent  sanz  dclaiance 
Devers  la  court. 

PREMIER  SERGENT. 

Alons,  Gamaclie,  à  brief  mot  court  : 
C'est  noslre  miex. 

IGNACE. 

Ha,  sire  Diex!  a^  sire  Diex! 
En  ta  pitié  regardes-moy  ; 
Car  je  n'ay  fiance  qu'en  loy. 
Pour  ce  qu'il  n'est  nul  qui  debate 
Mon  (ail  ne  qui  pour  moy  combate. 
Se  toy  non,  père  omnipotent, 
A  qui  m'ame  venir  aient 
Comme  à  son  vray  Dieu  et  vray  père. 
— O  Marie,  de  Jhesu  mère. 
Qui  portas  ton  père  et  ion  filz, 
El  vierge  remains,  j'en  suis  fis, 
Après  que  l'éuz  enfanté  ! 
Dame,  par  ta  sainte  bonté 
Prie-li  s  aide  m'envoit 
Et  de  sa  grâce  me  pourvoit. 
Dont  j'ay  mestier. 

DIEU. 

A  celui  qui  de  cuer  entier 
El  parfait  vous  et  moy,  mère,  aime 
El  qui  doulcemeut  nous  reclatme 
Vueil  donner  confort  sanz  espace 
D'attendre  plus  :  c'est  à  Ygnace, 
Qui  pour  moy  sueffre  grief  tourmenl. 
Or  sus!  vous  et  vous,  alons-m'enl 
Où  vousmeni'ftv. 


THÉÂTRE    FRANÇAIS 

tout  ce  qu'on  me  fait  pour  loi  ;  et  si  je  t'ai 
offensé  en  rien ,  pardonne -moi ,  je  t'en 
prie. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

C'est  bien;  entrez  ici  sans  retard.  —  Al- 
lons! Mal-Assis,  bel  ami,  il  faut  qu'il  soit 
mis  en  ce  cep ,  et  puis  nous  le  laisseroos 
tranquille  :  ainsi  nous  exécuterons  la  volonté 
de  l'empereur. 

PREMIER  SERGENT. 

Je  sais  assez  bien  comment  m'y  pren- 
dre; tu  l'y  verras  bientôt  mis.  C'est  fait.  Re- 
garde^ bel  ami:  en  suis-je  (passé)  maître? 


DEUXIÈME  SERGENT. 

Oui,  vraiment.  Laissons-le  ici,  ^r  il  ne 
peut  s'échapper;  allons-nousren,  sans  délai, 
vers  la  cour. 

PREMIER  SERGENT. 

Allons,  Gamache,  sans  plus  de  paroles: 
c'est ca  que  nous  avons  de  mieuxa  faire. 

IGNACE. 

Ah,  sire  Dieu  !  ah,  sire  Dieu  !  regarde-moi 
dans  la  miséricorde;  car  je  n'ai  confiance 
qu'en  toi,  attendu  qu'il  n'y  a  personne  qui 
prenne  ma  défense  ou  qui  combatte  pour 
moi,  sinon  toi ,  père  tout  puissant,  à  qui  mon 
ame  espère  venir  comme  à  son  vrai  Dieu  et 
à  son  véritable  père. — O  Marie ,  mère  de  Jé- 
sus, qui  portas  ton  père  et  ton  fils ,  et  restas 
vierge,  j'en  suis  convaincu,  après  que  tu 
l'eus  enfanté  !  dame,  par  un  effet  de  la  sainte 
bouté,  prie-le  qu'il  m'envoie  son  aide  et  me 
pourvoie  de  sa  grâce:  j'en  ai  besoin. 


DIEU. 

Je  veux  reconforter,  sans  attendre  davan- 
tage, celui  qui  nous  aime,  vous,  ma  mère,  et 
moi,  de  tout  son  cœur,  et  qui  nous,  invoque 
doucement  :  c'est  Ignace ,  qui  pour  moi 
souffre  un  rude  tourmenl.  Allons  !  vous  tons, 
suivez-moi  où  je  vous  mènerai. 


AU   MOYEN-AGE. 


285 


NOSTRE-DAHB. 

Mon  filz  et  mon  Dieu,  je  feray 
De  cuerquanque  commanderez. 
~  Or  sus,  anges  !  vous  chanterez 
Devant  nous  deux.' 

GABRIEL. 

Ce  ferons  mon  de  cuer  joieux. 
Royne  de  miséricorde, 
A  vo  vouloir  faire  s'accorde 
Chascundenous. 

DIEU. 

Or,  entendez  :  attouruez^vous 
A  aler  à  cel  hermitage  ; 
El  en  alant,  selon  Tusage, 
Devoiz  angelique  chantez 
Chant  qui  de  vous  soit  fréquentez 
Et  bienscéu. 

mCHIEU 

Vraiz  Dieux,  puisqu'il  vous  a  pieu 
A  commander.  Usera  fait. 
—  Sus,  Gabriel  !  disons  de  fait 
Si  que  ne  façons  à  blasmer. 

RondeL 

Vraiz  Dieux,  en  qui  n'a  point  d'amer. 
Qui  vous  et  vostre  mère  sert, 
Pardurable  gloire  en  dessert: 
Pour  ce  vous  doit  chascun  amer. 
Voire  en  secré  et  en  appert. 

Vraiz  Diex,  etc.. 
Et  dire  et  en  terre  et  en  mer 
Que  nulz  son  servise  ne  pert 
Qui  le  met  en  vous  mais  appert. 

Vraiz  Dieux,  en  qui,  etc. 

DIEC. 

Hère,  à  nostre  ami  descouvert 
Soit  par  vous,  sanz  nul  contredit. 
Ce  qu'en  venant  je  vous  ai  dit 
Que  vueil  qu'il  face. 

NOSTRE-DAME. 

Si  li  diray,  sanz  plus  d'espace. 
— Biaa  père,  enlens  que  tu  feras  : 
A  la  cbartre  droit  t'en  iras 
Où  est  mis  le  saint  homme  Ignace, 
Qui  n'est  mie  sanz  la  Dieu  grâce; 
Mais  il  est  plaiez  malement: 
Keconrorte-le  doulcement, 
le  le  l'en  charge  et  le  temong. 


KOTRE-DAME. 

Mon  Gis  et  mon  Dieu ,  je  ferai  de  tout 
mon  cœur  ce  que  vous  commanderez.— -Al- 
lons ,  anges  !  vous  chanterez  devant  nous 
deux. 

GABRIEL. 

Certainement  nous  le  ferons  la  joie  dans  le 
cœur.  Reine  de  miséricorde,  chacun  de  nous 
est  d'accord  pour  faire  votre  volonté. 

DIEU. 

Allons,  écoutez:  dirigez  votre  route  vers 
cet  ermitage;  et  en  allant  chantez,  suivant 
l'habitude ,  de  vos  voix  d'anges,*  un  canti- 
que qui  vous  soit  familier  et  bien  connu. 


MICHEL. 

Vrai  Dieu,  tout  ce  qu'il  vous  a  plu  de  com- 
mander sera  fait.  —  Allons,  Gabriel!  chan- 
tons de  manière  à  ne  pas  mériter  de  blâme. 

Rondeau. 

Vrai  Dieu,  en  qui  il  n'y  a  rien  d'amer, 
celui  qui  sert  vous  et  votre  mère  mérite 
la  gloire  éternelle  :  pour  cela  chacun  doit 
vous  aimer  en  secret  et  ouvertement.  Vrai 
Dieu,  etc. 

Et  dire  sur  la  terre  et  sur  la  mer  que  nul 
ne  perd  son  service  en  vous  le  consacrant 
ouvertement.  Vrai  Dieu,  en  qui,  etc. 

DIEU. 

Mère,  découvrez,  sans  réplique,  à  notre 
ami  ce  que  je  vous  ai  dit  en  venant  que  je 
veux  qu'il  fasse. 

NOTRE-DAME. 

Je  le  lui  dirai ,  sans  plus  de  délai.  — Mon 
père,  écoule  ce  que  tu  as  à  faire  :  tu  t'en  iras 
droit  à  la  prison  dans  laquelle  a  été  mis  le 
saint  homme  Ignace,  qui  n'est  point  sans  la 
grâce  de  Dieu  ;  mais  il  a  été  rudement  mal- 
traité :  réconforte-le  doucement ,  je  t'en 
charge  et  l'en  prie.  Tiens,  je  te  donne  cet 
on'^uent  dont  tu  l'oindras  quand  tu  seras  là  : 


28G 


THÉÂTRE 


Et  tien»  cestoingnementte  doing 
Dont  tu  l'oindras  quant  là  seras  : 
Et  par  ce  santé  lidonras, 
N'en  doubtez  mie. 

L*ER1IITE. 

Et  qui  estes-Yous,doulcc  amie, 
Qui  cy  venez  en  tel  arroy? 
Je  croy  qu'estes  fille  de  roy. 
De  vostre  biauté  me  merveil. 
Car  telle  ne  vi-je  mais  d*œil; 
Mais,  dame,  aussi  suiS'jeesbahiz 
Que  m'enToiez  en  un  paîz 
Et  en  une  estrange  contrée 
Où  je  ne  fis  onques entrée: 
Comment  iray  ? 

DIEU. 

Mon  ami,  je  le  te  diray. 
D'y  aler  ne  t'esbaliis  pas, 
Tu  venras  après  nous  lepas; 
Ces  jouyenciaux  t*i  conduiront, 
Si  tost  que  laissiez  nousaront, 
Qui  porteront  au  prisonnier 
De  par  moy  viande  à  mengier, 

Dont  a  souffrette. 
i/ermite. 
Vostre  voulenté  sera  faite 
Du  tout,  sire,  sans  contredire. 
Je  vois  qu'estes  Dieu,  nostre  sire, 
Et  ci  est  la  Vierge  Marie. 
Ha,Diex!  com  noble  compagnie 

M'est  ci  venue  ! 

NOSTRE-DAHE. 

Seigneurs  anges,  sanz  attendue. 
Avant  au  retour  vous  mettez 
Tant  qu'aux  cieulx  soions  remontez, 
Mon  filzetmoy. 

GABRIEL. 

Humble  vierge,  à  voz  grez  m'ottroy. 
—  Michiel,  à  voie  nous  mettons. 
Et  en  alantd'acort chantons; 
Ce  ne  nous  doit  pas  estre  amer. 

Ronclel. 
Ta  dire  et  en  terre  et  en  mer 
Que  nuiz  son  service  ne  pert 
Qui  le  met  en  vous  mes  appert. 
Vraiz  Diex,  etc. 

DIEU, 

Mi  ange,  alez-ent  comme  appert 
En  la  chartre  où  Ygnace  est  mis. 
Et  de  par  moy  ly  soit  tramis 


FRANÇAIS. 

ce  faisant ,  tu  lui  donneras  la  santé , 
doute  pas. 


en 


l'ermite. 
Et  qui  étes-vous,  douce  amie,  qui  venez 
ici  en  tel  équipage?  je  crois  que  vous  éie^ 
fille  de  roii  Je  m'émerveille  de  votre  beauté, 
car  de  mes  yeux  je  n'en  vis  jamais  de  pa- 
reille; mais,  dame,  je  ne  suis  pas  moin^ 
ébahi  que  vous  m'envoyiez  en  un  pays  ei 
une  contrée  qui  me  sont  étrangers  et  où  ja- 
mais je  n'entrai  :  comment  y  puis-Je  aller  ? 


DIEU. 

Mon  ami ,  je  te  le  dirai.  Ne  t'effraie  i>a> 
d'y  aller,  tu  viendras  au  pas  après  noii^  ; 
ces  jouvenceaux  t'y  conduiront,  aussitôt 
qu'ils  nous  auront  laissés.  Ils  vont  porter  au 
prisonnier  de  ma  part  de  la  nourriture  dont 
il  a  besoin. 


'  L  ermite. 
Votre  volonté  sera  faite,  sire,  da  toul  au 
tout  aveuglément.  Je  vois  que  vous  éte> 
Dieu,  notre  seigneur,  et  voici  la  Vierge  Ma- 
rie. Ah  Dieul  quelle  noble  compagnie  m'est 
arrivée  ici  1 

motrb-daiib. 
Seigneurs  anges ,  sans  retard ,  retneUez- 
vous  en  route ,  que  nous  remontions   aux 
cieux,  mon  fils  et  moi. 

GABRIEL. 

Humble  vierge  ,  j'obéis.  ->  Michel,  met- 
tons-nous en  route ,  et  en  allant  chantons 
d'accord  ;  cela  ne  doit  pas  nous  être  pé- 
nible. 

Rondeau. 

Et  dire  sur  la  terre  et  sur  la  mer  que  nul 
ne  perd  son  service  en  vous  le  consacrant 
ouvertement.  Vrai  Dieu,  etc. 

DIEC. 

Mes  anges,  allez-vous-en  sur-le-champ 
en  la  prison  où  Ignace  a  été  mis,  et  donnez- 
lui  de  ma  part  ce  pain  et  ce  pot  de  boisson. 


AU  MOYBN*AGE. 


287 


Ce  pain  et  ce  pot  de  buvrage. 
Dites  sa  faiii  en  assouage,  • 
Et  qu'à  moy  ait  louz  jours  le  cuer  t 
Je  ne  li  fauldray  à  nul  feur. 
Faites,  et  si  vous  avoiez, 
Et  ce  preudomme  y  convoiez 
Ysneilement. 

GABRIEL* 

Sire,  vostre  commandement 
Acomplirons  très  voulentiers* 
—  Or  çà»  preudonsl  faites  le  tiers 
Avecques  nous. 

l'ermite. 
Puisqu  à  Dieu  plaîst,  mes  amis  doult» 
Youlentiers,  certes. 

mCHlKL. 

Preudons,  pour  voz  saintes  dessertes 
Mous  aDiex  à  vous  envoie 
Afin  que  par  nous  convoie 
Soiez  au  lieu  où  est  Ignace. 
Nous  y  serons  tost,  sanz  falace; 
Vous  le  verrez. 

GABRIEL. 

Il  dist  voir;  et  si  trouverez 
La  chartre  ouverte,  c'est  certain  ; 
Et  là  enterrons  tout  à  plain 
Sanz  contredit. 

l'ermite. 
Seigneurs,  grant  joieay  de  ce  dit 
Que  vous  me  dites. 

michiel. 

Yez  cy  la  chartre,  sains  liermites  : 
Entrons-y  touz. 

.  GABRIEL. 

Ne  diray  pas  :  t  Où  estes-vous , 
Ignace?  »  je  vous  voy  assez- 
Four  ce  qu'estes  de  fain  lassez , 
Et  Dieu  des  cieulx  Ta  bien  véu.: 
Lui-mesmes  vous  a  pourvéu. 
Tenez,  vez  cy  qu'il  vous  envoie. 
Or,  mengiez  et  buvez  à  joie  * 
Soiez  touz  jours  en  s'amour  fort  : 
Il  vous  fera  touz  jours  confort. 
Riens  plus  ore  ne  vous  dirons , 
Nous  .ij.  de  ci  nous  en  irons  ; 
Hais  cest  homme  nous  (sic)  demourra , 
Qui  autre  chose  vous  diray 
Que  ne  vous  dy. 


Dites-lui  d'en  apaiser  sa  faim,  et  de  m'avoir 
toujours  dans  son  cœur:  je  ne  lui  manquerai 
d'aucune  manière.  Faites;  puis  mettez-vous 
en  route,  et  conduisez  sur-le-champ  ce  prud'- 
homme dans  la  prison. 


GABRIEL. 

Sire,  nous  accomplirons  très-volontiers  vo- 
tre commandement. — Allons,  prud'homme  ! 
faites  le  troisième  avec  nous. 

l'eriiite. 

Certes,  volontiers,  mon  doux  ami,  puis- 
que cela  plaît  à  Dieu. 

MICHEL. 

Prud'homme ,  votre  sainteté  vous  a  mé- 
rité que  Dieu  nous  envoyât  vers  vous  pour 
vous  conduire  au  lieu  où  est  Ignace.  Nous 
y  serons  bientôt,  sans  mensonge;  vous  le 
verrez. 

GABRIEL. 

Il  dit  vrai  ;  et  vous  trouverez  la  prison  ou- 
verte, c'est  certain  ;  et  nous  y  entrerons  tout 
droit  sans  difficulté. 

l'ermite. 
Seigneurs,  j'éprouve  une  grande  joie  de  la 
parole  que  vous  me  dites. 

MICHEL. 

Voici  la  prison ,  saint  ermite  :  entrons-y 
tous. 

GABRIEL. 

Je  nedirai  pas  :  cOù  êtes-vous,  Ignace.^»  je 
vous  vois  assez.  Vous  êtes  tourmenté  de  la 
faim,  et  le  Dieu  des  cieux  l'a  bien  vn  :  lui- 
même  a  pourvu  à  vos  besoins.  Tenez,  voici 
ce  qu'il  vous  envoie.  Mangez  donc  et  bu- 
vez gaimenl ,  et  ayez  toujours  le  même 
amour  pour  lui  :  toujours  il  vous  réconfor- 
tera. Nous  ne  vous  dirons  .ici  rien  de  plus, 
nous  nous  en  irons  tous  deux;  mais  cet 
homme  restera  ici,  et  vous  en  dira  plus  que 
je  ne  vous  en  dis. 


236 


TUÉATRK 


IGNACE. 

lia,  mon  bon  Dieu  !  je  te  gracî 
De  la  bonté  que  tu  me  fais , 
Quant  de  tes  mains  tu  me  repais 

Si  richement. 

l'ermite. 
Sire,  entendez  :  certainement , 
Ce  n'est  pas  doubte  qu'il  vous  aime 
Et  son  loyal  sergent  vous  claime  ; 
Car  li-meismes  m'est  venu  querre 
A  plus  de  mil  liues  de  terre , 
Avec  lui  sa  mère  Marie , 
Qui  d'anges  estoit  compagnie, 
Ne  demandez  mie  comment; 
Et  ceste  boiste  d'oingnement 
Me  bailla,  et  puis  si  m'enjoint 
Que  par  moy  en  fussiez  enoint 
Si  que  garison  vous  donnasse 
Et  vos  plaies  du  tout  curasse  ; 
Et  puisque  c'est  le  Dieu  vouloir. 
Sire,  vous  devez  bien  vouloir 

Que  je  vous  cure. 

IGNACE. 

Amis ,  je  suis  sa  créature  : 
Puisqu'il  me  veult  telle  bonté , 
Faites  à  vostre  voulenté  ; 

Je  m'y  accors. 

l'ermite. 
Oindre  vous  vueîl  par  tout  le  corps, 
Sanz  plus  faire  d'arrestoison. 
Diex  !  con  cest  oingnement  sent  bon  ! 
Onques  mais  (pour  voir,  dire  l'ose) 
Ne  senti  fleur  ny  autre  chose 

Si  delictable. 

IGNACE. 

Encore  est-il  plus  proufHtable  , 
Sire,  qu'il  n'est  souef  flairant  : 
Je  mesmes  m'en  tray  à  garant  ; 
Car  sur  moy  n*a  mais  froisséure , 
Plaie  nulle  ne  blecéure  ; 

Mais  suis  tout  sain. 
l'ermite. 
Loez  en  soit  li  souverain 

Père  des  cieulx  I 

IGNACE. 

Et  la  Yierge-Here  et  son  fiex 
Loée  aussi  ! 

l'ermite. 

Sire ,  or  me  puis-je  bien  de  cy 


FRANÇAIS 

IGNACE. 

Ah ,  mon  bon  Dieu  !  je  te  rends  grâces  ù- 
la  bonté  que  tu  montres  à  mon  égard  en  ui*? 
repaissant  de  tes  mains  si  richeunent. 

l'ermite. 
Sire,  entendez:  certainement,  il  n*y  a  j^< 
à  douter  qu'il  ne  vous  aime  et  qu'il  ne  voq> 
appelle  son  loyal  serviteur;  car  lui-même  il 
m'est  venu  chercher  à  plus  de  mille  lienes 
de  distance,  lui  et  Marie  sa  mère  »  qui  était 
escortée  d'anges,  ne  demandez  pas  com- 
ment ;  il  me  donna  cette  botte  d'oDgueoL, 
et  puis  m'enjoignit  de  vous  en  oindre  de  ma- 
nière à  vous  procurer  guérison  et  à  Termer 
toutes  vos  plaies.  Puisque  c'est  la  volonté  de 
Dieu,  sire,  vous  devez  bien  vouloir  que  j^ 
vous  guérisse. 


IGNACE. 

Ami,  je  suis  sa  créature:  puisqu'il  vent 
me  faire  cette  grâce  ,  agissez  à  voire  vo- 
lonté ;  j'y  consens. 

l'ermite. 
Je  veux  vous  oindre  par  tout  le  corps, 
sans  plus  tarder.  Dieu  !  comme  cet  onguent 
sent  bon  !  Jamais  (en  vérité,  j'ose  le  dire, 
je  ne  sentis  ni  fleur  ni  autre  chose  aussi  dé- 
lectable. 

IGNACE. 

Sire ,  sa  vertu  est  encore  meilleure  que  s.i 
douce  odeur  :  je  suis  là  moi-même  pour  le 
garantir  ;  car  sur  moi  il  n'y  a  plus  ni  con- 
tusion ,  ni  plaie ,  ni  blessure  ;  mais  je  sois 
tout-à-fait  en  bonne  santé. 

l'ermite. 
Que  le  souverain  père  des  cieux  en  soit 
loué! 

IGNACE. 

Que  la  Vierge-Mère  et  son  fils  en  soient 
loués  aussi  ! 

l'ermite. 

Sire,  avec  votre  permission^  je  puis  Inen 


AU  MOYEN-ACE. 


289 


Partir  et  par  vostre  congié , 
Puîsqa'estes  cy  assouagié 
De  touz  Yoz  maux. 

IGNACE* 

Ghier  frère  etcliier  amis  loyaux. 
Je  ne  vous  ose  retenir 
Pour  double  du  mal  avenir 
Qui  en  peut  :  c'est  ce  que  regarde. 
Àlez-vous-ent  en  la  Dieu  garde; 
Qui  vous  doint  en  la  fin  sa  gloire  ! 
Et  pour  Dieu  aiez-me  en  mémoire 

En  vos  prières. 

l'ermite. 
Elles  sont  malement  ligieres  ; 
J'ay  trop  greigneur  mestier  des  vostres 
Sire,  que  vous  n'avez  des  nostres. 

A  Dieu  en  soitl 

l'empererë. 
Seigneurs ,  'bien  me  triche  et  déçoit 
Ignace,  que  ne  puis  vertir 
Ny  à  nostre  loy  convertir. 
Or  a  .iij.  jours  en  mon  dangier 
Esté  sanz  boire  et  sanz  mengier 
Et  à  destrescé  de  prison. 
Alez  le  sanz  arrestoison 
Cy  amener. 

premier  sergent. 
ie  ne  say  comment  démener 
Il  se  pense  dès  ores  mais. 
— Gamache,  aions  querre  ce  mais, 
Nous  ij.  amis. 

.ij*.  SERGENT. 

Or  sa,  que  fust-il  à  fin  mis! 
E ,  gar  qu'il  nous  donne  de  paîne  ! 
—  Sa,  sire!  issez  ,  en  maie  estraine 
Ce  puist  ore  estrel 

IGNACE. 

Mon  ami ,  Dieu ,  le  roy  celestre , 
Letepardoint! 

LE  PREMIER   SERGENT. 

Souffpez-Yous ,  soulTrez  de  ce  point 
El  avec  nous  vous  en  venez. 
— Vez  ci ,  sire ,  Ygnace ,  tenez , 
Tout  nu  en  braies. 
l'empererë. 
Or  eniens  :  ou  tu  te  retraies 
"^  la  loy  et  que  te  consentes 
^  n»oy,  ou  il  fault  que  tu  sentes 
eineet  griefs  tourmens  pour  deliz; 


m'en  aller  d'ici,  puisque  vous  êtes  soulagé 
de  tous  vos  maux. 


IGNACE. 

Cher  frère  et  cher  ami  loyal,  je  n'ose  vous 
retenir  par  crainte  du  mal  qui  peut  en  ar- 
river :  c'est  ce  que  je  considère.  Allez-vous- 
en  à  la  garde  de  Dieu  ;  puisse-t^il  vous  don- 
ner à  la  fin  sa  gloire  !  Et  pour  l'amour  de 
Dieu,  souvenez-vous  de  moi  en  vos  prières. 


l'ermite. 
Malheureusement  elles  ont  peu  de  valeur; 
et  j'ai  plus  besoin  des  vôtres,  sire,  que  vous 
des  miennes.  A  la  volonté  de  Dieul 

l'empereur. 
Seigneurs,  Ignace  me  joue  et  me  triche 
bien  ;  je  ne  puis  le  changer  ni  le  convenir 
à  nott^  loi.  Voici  trois  jours  qu'il  est  en 
mon  pouvoir  sans  boire  ni  manger  et  livré 
aux  angoisses  de  la  prison.  Allez  le  cher- 
cher sans  retard,  et  amenez-le  ici. 


PREMIER   sergent. 

Je  ne  sais  ce  qu'il  a  Tintention  de  faire 
désormais.  —  Gamache ,  mon  ami .  allons 
tous  deux  le  chercher. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Allons ,  fût-il  mis  à  mort  I  Eh  ,  regarde 
quelle  peine  il  nous  donne I  Allons,  sire! 
sortez,  et  que  ce  soit  pour  votre  malheur  ! 

IGNACE. 

Mon  ami,  que  Dieu,  le  roi  des  cieux,  te  le 
pardonne  I 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Obéissez ,  obéissez  sur  ce  point  et  venez- 
vous-en  avec  nous. —Sire,  tenez,  voici 
Ignace ,  tout  nu  en  braies. 

l'empereur. 
Maintenant  écoute  :  ou  abandonne  ta  loi 
et  consens  à  m'obéir,  ou  il  faut  que  tu  sentes 
peines  et  cruels  tourmens  au  lieu  de  dé- 
lices;  maintenant  choisis  la  mort  et  les 

19 


290 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


Mort  et  plenrs  pour  joie  or  esliz  : 
Lequel  veulz-tu? 

IGNACE. 

Certes ,  je  ne  prise  un  festu , 
Empereur,  toutes  tes  menaces; 
Je  te  pri ,  pour  Dieu ,  que  tu  faces 
Le  miex  ;  mais  le  pis  que  pourras , 
De  mon  bon  Dieu  ne  mueras 
Jà  mon  propos. 

PREMIER   CHEVALIER. 

Il  a  trop  esté  à  repos. 
El  gar  comme  il  parle  à  cheval  « 
S' Artus  estoit  ou  Parceval  I 
S'a-îl  grânt  cuer. 

.ij*.   CHEVALIER. 

Croire  ne  pourroie  à  nul  fuer 
Qu'il  n'ait  aucuns  charnelz  amis 
Par  qui  en  tel  orgueil  est  mis  ; 
Car,  sire ,  il  ne  vous  double  point. 
Et  s'est  de  corps  en  meilleur  point 
Conques  ne  le  vi ,  ce  me  semble.  * 
A  la  maie  feme  ressamble 
Qui  s'engressistd'estrebatue. 
Il  a  bien  sa  char  revestue 
De  bonne  pel. 

IGNACE. 

Le  Dieu  que  j'aour  et  appel 

Ainsi  me  norrist  et  enforce 

Que  com  plus  sueffre ,  plus  ai  Force 

De  plus  souffrir. 

l'emperiere. 
Assez  tost  te  fera  y  offrir 
Un  tel  tourment  que  tu  diras, 
Vueilles  ou  nom ,  que  n'en  pourras 
Endurer  ne  souffrir  la  paine. 
— Vas  dire  au  senac  qu*i  m'amaine 
Les  lions  que  de  par  moy  garde 
Acouplez ,  et  que  point  ne  tarde 

Que  ci  ne  viengne. 
premier  sergent. 
Se  Mahon  en  santé  me  tiengne , 
Sire ,  g'i  vois  isnel-le-pas. 

—  Senac ,  sire,  ne  laissiez  pas 
Qu'à  Temperere  ne  venez , 

Et  les  lions  li  amenez 
Tantost  bonne  ère. 

LE   SENAC. 

En  l'eure ,  amis ,  je  les  vois  querre; 
Passez ,  alez-vous-ent  devant. 

—  Sire,  je  vieng  à  voslre  mant  : 


pleurs  ou  la  lolë  :  lequel  veux -tuf 

IGNACE. 

Certes,  empereur,  je  ne  prise  pas  un  féia 
toutes  les  menaces  ;  je  te  prie,  pour  (Tanioor 
de)  Dieu ,  de  faire  pour  le  mieux;  mais  le 
plus  grand  mal  que  tu  pourras  produire  oe 
me  fera  pas  changer  à  l'égard  de  mon  bon 
Dieu. 

premier  chevaubr. 

Il  a  été  trop  long-temps  laissé  en  repos. 
Eh  !  regardez  comme  il  parle  Bèrement ,  de 
même  que  s'il  était  Arthur  ou  Percevai!  Il  a 
grand  cœur. 

DEUXIÈME  CHEVALBR. 

Je  ne  puis  m'empécher  de  croire  qu'il 
n'ait  quelques  amis  intimes  qai  l'entre- 
tiennent dans  cet  orgueil;  car,  sire,  il  ne 
vous  redoute  nullement,  et  il  me  semble 
que  son  corps  esten  meilleur  état  que  je  l'aie 
jamais  vu.  Il  ressemble  à  la  femme  méchante 
qui  s'engraisse  d'être  battue.  U  a  bien  h 
chair  revêtu  de  bonne  peau. 


IGNAGS. 

Le  Dieu  que  j'adore  et  invoque  me  nour- 
rit et  me  fortifie  de  telle  manière  que  plus 
je  souffre ,  plus  j'ai  de  force  pour  souffrir. 

l'empereur. 
Je  te  ferai  bientôt  livrer  à  un  tel  supplice 
que  tu  diras,  de  bon  gré  ou  non,  ne  pou- 
voir en  supporter  les  souffrances.  —  Va  dire 
au  senac  qu'il  m'amène  accouplés  les  lions 
qu'il  garde  par  mon  ordre ,  et  qu'il  ne  tarde 
pas  de  venir. 


PREMIER  SERGENT. 

Que  Hahometme  tienne  en  santé  !  Sire,  jV 
vais  tout  de  suite.  —  Senac,  sire,  ne  tardez 
pas  à  venir  auprès  de  l'empereur,  et  amenez- 
lui  tantôt  les  lions  avec  promptitude. 


LE  SENAC. 

Amis,  je  vais  les  chercher  à  Tinstaot 
même  ;  passez  ,  allez*vous-en  devant.  — 
Sire,  je  viens  à  votre  ordre  :  voici  les  deux 


AU  MOYBN-AGF.. 


291 


Vez  ci  les  lions  que  mandez . 

S'il  vous  plaîst ,  or  me  commandez 

Que  j'en  feray. 

l'ehpere[rb]. 
Senac ,  tantost  le  vous  diray. 
Pour  ce  que  orgueilleux  et  despit 
Est  trop  Ygnace,  or  qu'il  despit 
Et  nostre  loy  et  touz  noz  diex , 
Et  s'en  moque  presens  mes  yen 
Et  en  fait  ses  derrisions , 
Je  vueil  que  de  ces  .ij.  lions 
Soit  dévorez,  comment  qu'il  prengne, 
Et  que  de  li  riens  ne  remaingoe , 

Ne  char  ny  os. 

LE  SENAC. 

Sire ,  pour  voir  dire  vous  os  : 
Plus  tost  leur  verrez  mettre  à  fin 
Qu'à  ij.  fors  lemiers  un  connin . 
Je  les  vueil ,  sanz  plus ,  descoupler  ; 
Puis  les  feray  sur  lui  coupler 
Com  sus  charongne. 

IGNACE. 

Seigneurs ,  qui  pour  ceste  besongne 
Et  ceste  peine  et  cest  estrif 
Qu'ay  à  porter  pour  Dieu  le  vif 
Me  regardez  en  mi  le  vis, 
Yueillez  à  ce  que  ci  devis 
Entendre  voz  «ners  avoier. 
Labouré  n'ay  pas  sanz  loier, 
Car  n'est  mie  pour  mauvaistié 
Que  je  sueffre,  mais  pour  pitié. 
Froment  de  Dieu  sui  qui  atlens 
A  estre  molu  par  les  dens 
De  ces  lions ,  c'est  de  certain , 
A  ce  que  je  soie  fait  pain  ; 

EtDieule  vueillel 
l'empbrb[re]. 
Biaux  seigneurs ,  je  voy  ci  merveille  : 
Plus  qu'autres  gens  sur  toutes  riens 
SuefTrent  pour  leurs  diex  crestiens. 
Où  sont  ne  Barbarans  ne  Griex 
Qui  tant  soulTrissent  pour  leurs  diex  ? 

Je  ne  scé ,  voir. 

IGNACE. 

Emperere,  je  te  fas  savoir 
Que  quanque  j'ay  souffert  de  paine 
Ce  n'est  pas  par  vertuz  humaine 
Ne  par  falace  d'anemi. 
Mais  par  l'aide  mon  ami 
Jhesu-Crist,  mon  Dieu ,  et  par  foy. 


lions  que  vous  deniandez.  S'il  vous  platt , 
commandez-moi  ce  que  j'en  dois  faire. 

l'empereur. 
Senac,  je  vous  le  dirai  tout-à-l'heure. 
Attendu  qu'Ignace  est  trop  orgueilleux  et 
qu'il  méprise  et  notre  loi  et  tous  nos  dieux, 
qu'il  s'en  moque  en  ma  présence  et  en  fait 
des  gorges  chaudes,  je  veux  qu'il  soit  dé- 
voré de  ces  deux  lions ,  quoi  qu'il  advienne , 
et  qu'il  ne  reste  rien  de  lui ,  ni  chair  ni  os. 


LE  SENAC. 

Sire,  en  vérité,  j'ose  vous  le  dire:  vous  le 
leur  verrez  exterminer  plus  tôt  que  deux 
forts  limiers  ne  viendraient  à  bout  d'un 
lapin.  Je  veux ,  sans  en  dire  davantage ,  les 
découpler;  puis  je  les  ferai  fondre  sur  lui 
comme  sur  une  charogne. 

IGNACE. 

Seigneurs,  vous  qui  me  regardez  au  vi- 
sage dans  l'extrémité  où  je  suis  et  pendant 
le  supplice  que  je  souffre  pour  le  Dieu  vi- 
vant, veuillez  profiter  de  ce  que  je  dis  pour 
remettre  vos  cœurs  dans  la  bonne  voie.  Je 
n'ai  pas  travaillé  sans  salaire ,  car  ce  n'est 
pas  en  raison  de  mes  péchés  que  je  souffre  , 
mais  à  cause  de  ma  piété.  Je  suis  le  froment 
de  Dieu  qui  attend  d'être  moulu  par  les  dents 
de  ces  lions,  c'est  chose  certaine ,  pour  être 
fait  pain  ;  et  Dieu  le  veuille  ! 


L  EMPEREUR. 

Beaux  seigneurs,  je  vois  ici  merveille  :  les 
chrétiens,  plus  que  toutes  autres  personnes, 
souffrent  pour  leurs  dieux.  Où  sont  les  Bar- 
bares ou  les  Grecs  qui  en  feraient  autant? 
En  vérité  ,  je  ne  sais. 

.     .  IGNACE. 

Empereur,  je  te  déclare  que  tous  les  sup- 
plices que  tu  m'as  fait  subir  je  les  ai  soufferts 
non  par  le  secours  d'une  force  humaine  ni 
par  l'artifice  du  diable,  mais  par  l'aide  de 
mon  ami  Jésus-Christ ,  mon  Dieu ,  et  par  la 
foi.  Maintenant  il  est  temps ,  je  le  vois  bien  , 


292  THÉÂTRE 

Ore  il  est  temps,  et  bien  le  voy, 
Que  je  départe  de  ce  inonde. 
Diex  sîre,  en  qui  touz  biens  habonde, 
Ces  bestes  voy  vers  moy  accourre  : 
Piaise-vous  m*ame  si  secourre 
A  ce  derrain  despartement 
Qu'elle  ait  de  vous  sanz  finement 
La  vision. 

LE   SENAC. 

Hu  !  bu!  sur  luil  sur  lui ,  lyon  ! 
Avant ,  sur  lui  ! 

LE   PREHIER   CHEVALIER. 

Il  n'ont  pas ,  ce  m'est  vis ,  failli  : 
Du  premier  cop  l'ont  aterré  ; 
Dedans  leurs  ventres  enserré 
Moult  tost  l'aront. 

LE   SENAC. 

Souffrez ,  vous  verrez  qu'il  feront 
Assez  briefment. 

ij''   CHEVALIER. 

E  ,  gar  !  ne  l'ont  fait  seulement 
Qu'alener  et  des  groins  orner 
£t  de  lieu  en  autre  bouter, 

Et  si  est  mors. 

l'emperere. 
Seigneurs ,  je  voy  que  de  son  corps 
K'ont-il  talent  de  riens  mengier  : 
Ce  me  fait  moult  esmerveiller. 
Veez ,  il  n'en  mengeront  point. 
Alons-m'en  ,  laissons-le  en  ce  point; 
Et  si  ne  vueil  mie  deffendre , 
S'il  est  nul  qui  le  vueille  prendre    , 
N'emporter  pour  ensevelir , 
Qui  n'en  face  tout  son  plaisir 

ilardiement. 

LE    PREMIER   CHEVALIER. 

Puisqu'il  vous  plaist,  sire,  alons-m'ent: 
Il  en  est  temps. 

ij*.   SERGENT. 

Levez  sus  de  ci ,  bonnes  gens , 
Avant  faites  monseigneur  voie 
Et  à  la  gent  qui  le  convoie; 
Alez  arrière. 

LE  SENAC. 

Racoupler  ne  {sic)  convient  arrière 
Mes  lions  et  les  ramener  ; 
Ke  les  lairay  pas  démener 
A  leur  voloir,  que  mal  ne  facent 
Ky  afin  qu'ejjtre  ce£  gens  tracent 
A  leur  vouloir. 


FRANÇAIS 

que  je  quitte  ce  monde.  Sire  Dieu ,  source  de 
tout  bien  y  je  vois  ces  bétes  accourir  à  moi: 
veuillez  secourir  mon  ame  à  la  fin  de  mon 
voyage,  en  sorte  quelle  jouisse  élernelle- 
ment  de  votre  vue* 


LE  SENAC* 

Hu  !  hu  !  sur  lui  !  sur  lui  »  lions  !  en  ava&t, 
sur  lui  ! 

LE  PREMIER   CHEVAUER* 

Il  m'est  avis  qu'ils  n  ont  pas  manqué  lear 
coup  :  du  premier  ils  Tont  terrassé;  ils  faa- 
ront  bientôt  logé  dans  leur  ventre. 

LE  SENAC 

Attendez,  vous  verrez  dans  peu  de  temps 
ce  qu'ils  feront. 

DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Ils  n'ont  fait  que  le  flairer,  le  humer  du 
grouin  et  le  pousser  d'un  endroit  dans  ud 
autre ,  et  il  est  mort. 

l'emperbur. 

Seigneurs,  je  vois  qu'ils  n'ont  pas  envie 
de  rien  manger  de  son  corps:  cela  me  cause 
un  profond  étonnemeni.  Voyez ,  ils  n'en 
mangeront  pas.  Allons-nous-en ,  laissons-le 
en  cet  état;  et  s'il  est  quelqu'un  qui  veuille 
le  prendre  et  l'emporter  pour  l'ensevelir,  je 
ne  veux  pas  l'empêcher  d'exécuter  hardi- 
ment son  intention. 


le   premier  CHBVAUfiR- 

Puisque  tel  est  voire  plaisir ,  sire ,  allons- 
nous-en:  il  en  est  temps. 

DEUXIÈME  sergent. 

Bonnes  gens,  levez-vous  d'ici,  faites  place 
en  avant  à  monseigneur  et  à  sa  suite  ;  re  i- 
rez-vous. 

LE  SENAC. 

Il  me  faut  raccoupler  mes  lions  et  les  ra- 
mener (à  leur  cage);  je  ne  les  laisserai  fJJ 
se  démener  a  leur  volonté ,  de  pei»'  V^ 
ne  fassent  du  mal  ou  ne  courent  par*»'  ^^ 
monde  à  leur  gré. 


AU   MOYEIV-AGE. 


293 


ABBANES. 

Ore  c'est  fait.  Assez  doloir 
Noas  pourrons ,  Godofore  amis , 
De  nostre  maistrc  qui  est  mis 
A  mort,  et  jà  roiex  n*en  vaulrons; 
Siques  regardons  que  ferons , 
Et  pour  le  miex. 

GONDOFORK. 

Du  caer  me  vient  la  lerme  aux  iex , 
Certes ,  quant  deli  me  souvient. 
Prendre  nous  ij.le  nous  convient 
Et  emporter  de  ceste  place 
En  tel  lieu  que  mal  ne  li  face 
Chien  n'antre  beste. 

ABBANES. 

Ce  conseil  est  bon  et  honneste  : 
Or  soit  fait  en  ceste  manière  ; 
Car  aussi  a  dît  Tempcriere  : 
t  Qui  ensevelir  le  voulra 
Prengne-le ,  faire  le  pourra 
Séurement.  > 

GODOFORE. 

Or  le  faisons  donques  briefment  ; 
Sur  noz  espaulesle  mettons , 
Abanes  ,  et  si  l'emportons. 
Or  sus ,  compains  ! 

ABBANES. 

Bianx  seigneurs,  prestez-nousvoz  mains 
A  lever  dessus  nous  ce  corps. 
Que  Dieu  vous  soit  misericors  ! 
Ho  !  sur  moy  est  trop  bien  assis. 
Seigneurs  ,  je  vous  dy  grans  merciz 
De  vostre  ayde. 

GONDOFORE. 

Si  est-il  sur  moy.  Avant  ryde, 
Compains  Abbanes ,  vistement; 
Et  en  alant ,  dévotement 
Prions  pour  lui. 

GABRIEL. 

Michiel,  puisque  vez  ci  celui 
Pour  qui  sommes  ci  envoie  ; 
Compains ,  soit  de  nous  convoie 
En  chantant,  non  pas  chant  de  pleur, 
Mais  ce  chant  de  joie ,  à  Tonneur 
De  Tame  qui  es  cielx  est  jà  : 
Hic  zanctui  cujus  hodie 
Cclebramui  solempnia ,  etc 

EXPLICIT. 


ABBANES. 

Maintenant  c'est  fini.  Mon  clior  Gondo* 
fore,  nous  pourrions  beaucoup  pleurer  notre 
maître  qui  est  mis  à  mort,  mais  cela  ne 
nous  avancerait  pas;  voyons  donc  ce  que 
nous  avons  de  mieux  a  faire. 

GONDOFORE. 

Certes,  il  me  monte  du  cœur  une  larme  aux 
yeux  quand  je  me  souviens  de  lui.  Il  nous 
faut  tous  deux  le  prendre  et  l'emporter  de  ce 
lieu  dans  un  autre  endroit  où  ni  chien  ni 
autre  béte  ne  lui  fasse  du  mal. 

ABBANES. 

Le  conseil  est  bon  et  convenable  :  qu'il  soit 
ainsi  exécuté;  car  aussi  bien  l'empereur  a  dit  : 
€  Que  celui  qui  voudra  l'ensevelir  le  prenne, 
il  pourra  le  faire  en  toute  sûreté.» 


GONDOFORE. 

£h  bien  !  faisons-le  donc  tout  de  suite  ; 
mettons-le  sur  nos  épaules,  Abbanes,  et 
empôrtons-le.  Allons,  courage,  compagnon  ! 

ABBANES. 

Beaux  seigneurs,  prêtez-nous  vos  mains 
pour  lever  ce  corps  sur  nous.  Que  Dieu  vous 
soit  miséricordieux  !  Oh!  il  est  très  bien  assis 
sur  moi.  Seigneurs,  je  vous  dis  grand  merci 
pour  votre  aide. 

GONDOFORE. 

Il  est  bien  aussi  sur  moi.  En  route ,  com- 
pagnon Abbanes ,  vite;  et  en  allant ,  prions 
dévotement  pour  lui. 

GABRIEL. 

Michel ,  puisque  voici  celui  pour  qui  nous 
sommes  ici  envoyés;  compagnon,  escortons- 
le  en  chantant ,  non  pas  un  chant  de  dou- 
leur,  mais  ce  chant  de  joie,  en  l'honneur  de 
Tame  qui  est  déjà  aux  cieux  :  c  Ce  saint  dont 
nous  célébrons  la  fête  aujourd'hui,  etc.*  » 

*  Celle  pièce  esl  suivie  de  deux  scrventoys  en  l'Iion- 
ncur  de  la  Saintc-Viei*gc. 

FIN. 


F.  M. 


294 


TBÉATRK  rilAIfÇAIS 


UN  MIRACLE 

DE  SAINT  VALENTIN 


NOTICE. 


Le  principal  héros  de  la  pièce  qui  sait  est 
saint  Valentin,  prêtre  et  martyr,  à  Terni,  en 
Italie,  l'an  306  *  ;  l'Eglise  en  fait  la  fête  le  14 
février. 

Mous  avons  tiré  ce  miracle  dn  manuscrit 


*  Ses  actes  ont  été  publiés  par  les  BoUandistes. 
Vojez  Aeta  Saneiorum,  xiv*  die  februarii,  t.  II, 

p.  751-763. 


de  la  Bibliothèque  Royale  n"*  7208.4.  B , 
où  il  commence  au  folio  28  recto.  Comme 
plusieurs  des  pièces  de  ce  recueil ,  il  est  pré- 
cédé d'un  sermon  en  prose  et  suivi  d*un  ser- 
ventoys  couronné  et  d'un  serventoysestrivé^  en 
l'honneur  de  la  Vierge  Marie.  Ces  morceaux 
ne  nous  paraissant  pas  faire  partie  intégrante 
du  drame,  nous  avons  dû  ne  pas  nous  en  oc- 
cuper. F.  H. 


UN  MIRACLE  DE  SAINT  VALENTIN. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


VALENTIN. 

L'EMPEREUR. 

PREMIER  SERGENT. 

ij«  SERGENT. 

CHATON. 

LE  FILZ  A  L'EMPEREUR. 

LE  CHEVALIER. 


LE  FIL  CHATON. 
JOSIAS,  premier  eMolier. 
DORECH ,  fécond  escolier. 
JOSEPHUS ,  tien  etcolier. 
BUZl ,  qaart  eicolier. 
LE  QDINT  ESCOLIER. 
L'INNERMIEN. 


DIEO. 

NOSTRE-DAME. 
LE  PREMIER  ANGE, 
ij*  ANGE. 
GABRIEL. 

VlDE.BOl3RSE,joIier. 
PREMIER  DIABLE. 
ij«  DUBLE. 


Cy  commence  un  Miracle  de  saint  Valentin ,  que 
un  empereur  fist  decoler  devant  sa  table,  et  tantost 
s*e8lrangU  l'empereur  d*un  os  qui  lui  traversa  la 
gorge,  et  dyables  remportèrent. 

l'empereur. 
Biaux  seigneurs. 

LES  SERGENS. 

Que  vousplaisty  chier  sire? 


Ici  commence  un  Miracle  de  saint  Valentin,  qu'ua 
empereur  fit  décoller  devant  sa  table,  et  Lmlôt  rem- 
pereur  s*étiangU  d'un  os  qui  lui  traversa  la  gorge^ 
et  les  diables  l'emportèrent. 

l'empereur. 
Beaux  seigneurs. 

les  sergens. 
Que  vous  plalt-il ,  cher  sire? 


AU   MOYBN-AGS. 


295 


L£HPERBUfi. 

Alez-me  au  sage  Chaton  dire 
Sanz  delay  qae  je  le  demande , 
Et  que  pour  cause  je  li  mande 
Qu'il  vîengne  ci. 

LB  PREMIER  SERGENT. 

Il  li  sera  dit  tout  ainsi , 
Sire,  corn  vous  le  commandez, 
Et  qu'en  haste  le  demandez. 
—  Alons-le  querre. 

ij"  SERGENT. 

Alons ,  prenons  par  ci  nostre  erre  : 
C'est,  ce  m* est  avis,  le  plus  court. 
Je  le  yoy  là  en  my  sa  court , 
C'est  bien  à  point. 

PREMIER  SERGENT. 

Sire ,  Mahon  bon  jour  vous  doint  ! 
L'empereur  vous  envoie  querre  : 
Si  que  venez  à  li  bonne  erre , 
Puisqu'il  vous  mande. 

CHATON. 

Et  g'irai  de  voulenté  grande , 
fiiaux  seigneurs,  à  son  mandement; 
Je  suis  tout  prest  :  çà  !  alonsrm'ent. 
—  Sire,  en  honneur  noz  diex  vous  tien- 

gnent 
Et  vostre  vie  en  bien  maintiengnent 
Par  leur  plaisir  ! 

l'empereur. 

Soit  ainsi  con  je  le  désir  1 
--Haistre  Chaton,  vez  ci  pour  quoy 
Mandé  vous  ay  parler  à  moy  : 
C'est  m'entente  que  je  vous  baille 
Mon  filz ,  pour  apprendre  sanz  faille. 
Dès  ores  mais,  à  dire  voir, 
Est  assez  grant  pour  concevoir 
Ce  de  quoy  l'endoctrinerés  : 
Pour  ce  desci  l'en  enmenrez , 
Car  je  vueil  que  sache  de  lettre  : 
Si  vous  pri  qu'en  li  vueillez  mettre 
Cure  et  entente. 

CHATON. 

Chier  sire ,  mais  qu'il  si  consente 
Et  qu'il  y  vueille  peine  mettre, 
Je  le  feray  tantost  clerc  estre. 
—Or  me  dites ,  mon  enfant  douls , 
A  estre  clerc  metterez-vous 
Bien  diligence? 


L  EMPEREUR. 

Allez-moi  dire  tout  de  suite  au  sage  Caton 
que  je  le  demande^  et  que  pour  cause  je  lui 
mande  qu'il  vienne  ici. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Cela  lui  sera  dit  textuellement ,  sire  , 
comme  vous  le  commandez ,  et  que  vous  le 
demandez  en  toute  hâte.  — Allons  le  cher- 
cher. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Allons,  prenons  notre  route  par  ici  :  il 
m'est  avis  que  c'est  le  plus  court.  Je  le  vois 
là  au  milieu  de  sa  cour,  c'est  bien  tombé. 

PREMIER  SERGENT. 

Sire ,  que  Mahomet  vous  donne  un  bon 
jour!  L'empereur  vous  envoie  chercher  :  ve- 
nez donc  bien  vite  vers  lui,  puisqu'il  vous 
mande. 

CATON. 

Seigneurs ,  j'obéirai  de  grand  cœur  à  son 
ordre;  je  suis  tout  prêt:  allons,  partons! 
—  Sire ,  que  nos  dieux  veuillent  vous  tenir 
en  honneur  et  maintenir  votre  vie  en  bien  ! 


L  EMPEREUR. 

Qu'il  en  soit  ainsi  comme  je  le  désire  I 
—  Maître  Caton ,  voici  pourquoi  je  vous  ai 
mandé  auprès  de  moi  pour  me  parler  :  j'ai 
l'intention  de  vous  donner  mon  fils,  pour  que 
vous  l'instruisiez.  A  vrai  dire,  dès  à  présent 
il  est  assez  grand  pour  concevoir  ce  que  vous 
tui  apprendrez  :  c'est  pourquoi  emmenez-le 
d'ici ,  car  je  veux  qu'il  soit  lettré  :  je  vous 
prie  donc  de  lui  consacrer  vos  soins  et  votre 
attention. 


CATON. 

Cher  sire ,  pourvu  qu'il  y  consente  et  qu'il 
s'en  donne  la  peine ,  je  le  ferai  bientôt  de- 
venir clerc. — Maintenant  dites-moi,  mon 
doux  enfant»  travailleriez-vous  bien  pour 
être  clerc? 


296 


thAatrk  français 


LE   FILZ   A   L  EMPEREUR. 

Oïl  y  maistre ,  sanz  négligence , 
A  mon  povoir. 

LE   GHEYALIER. 

Il  respont  sagement ,  pour  voir, 
Gom  tel  enfant. 

GHATOM, 

Par  vostre  licence  et  commant 
Me  donnez  congîé  »  très  chier  sire  ; 
Car  je  doubt  que  trop  d'aler  lire 

Face  demeure. 

l'empereur. 
Alez,  maistre  »  donc  en  bonne  heure; 
Or  soiez  de  mon  filz  songneux. 
—  Alez  le  convoier,  vous  deux , 

Apperlement. 

ij*.   SERGENT. 

Sire ,  nous  ferons  bonnement 
Vostre  plaisir. 

LE   FIL   CHATON. 

Las  I  que  je  me  dueii  de  jesir  ! 
Las  I  de  quelle  heure  fu-je  nez? 
Las  !  trop  longuement  destinez 
Suis  à  porter  ceste  langueur. 
Ce  meschief  y  iceste  douleur 
Qaï  si  me  menjue  et  desront! 
Lasl  il  m'est  avis  c'on  me  ront 
Et  c'om  me  destranche  les  nerfs. 
Onques  mais  homme  si  divers 
Mal  ne  porta ,  comme  je  port. 
En  moy  n'a  joie  ne  déport. 
A ,  père  !  ne  scé  que  je  die  : 
Trop  sueffre  et  port  grief  maladie  . 
Par  tout  le  corps. 

CHATON. 

Biau  filz ,  doulx  et  misericors 
Te  soient  noz  diexet  propices» 
Si  que  de  cest  grief  mal  garisses 
Par  leur  bonté  et  leur  puissance, 
Et  briefment  I  car  au  cuer  grevance 
Me  fait  plus  que  je  ne  puis  dire; 
El  ce  que  trouver  ne  puis  mire 
Qui  y  sache  mettre  conseil , 
C'est  ce  dont  je  plus  me  merveil 
Et  de  qaoy  suis  plus  esbahiz; 
S'ai-je  fait  querre  en  maint  païs 
Conseil  pour  toy. 

LE   PREMIER  ESCOLIER. 

Maistre ,  plaise-vous  oïr  moy 

pour  vostre  filz,  qui  est  mon  maistre. 


LE  FILS  DE  L  EMPEREUR. 

Oui,  maître,  sans  négligence,  suivant 
mes  forces. 

LE  CHEVALIER. 

En  vérité ,  il  parle  sagement  pour  un  en- 
fant. 

CATON. 

Veuillez  m^  donner  la  permission  de  me 
retirer,  très-cher  sire  ;  car  je  crains  de  tarder 
trop  long-temps  à  aller  lire. 

l'empereur. 
Maître,  allez  donc  sous  de  bons  auspices; 
et  maintenant  prenez  soin  de  mon  fils.  — 
Vous  deux,  allez  l'accompagner  tout  de 
suite. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Sire ,  nous  exécuterons  vos  ordres  de  bon 
cœur. 

LE  FILS  DE  CATON. 

Hélas!  quejesouiïre  d'être  couché!  Hélas! 
sous  quelle  étoile  est-ce  que  je  naquis?  Hé- 
las I  je  suis  destiné  à  supporter  trop  long- 
temps cette  langueur,  cette  soufTrance  et 
cette  maladie  qui  me  consume  et  me  brise  ! 
Hélas  I  il  m'est  avis  que  l'on  me  rompt  et 
que  l'on  me  tranche  les  nerfs.  Jamais  per- 
sonne ne  supporta  un  mal  aussi  cruel  que 
celui  que  je  souffre.  Je  n'ai  plus  ni  joie  ni 
plaisir.  Ah ,  père  !  je  ne  sais  que  dire  :  je 
souffre  trop  et  ressens  un  trop  grand  mal 
dans  le  corps. 


GATON. 

Cher  fils,que  nosdieux  te  soient  doux»  mi- 
séricordieux et  propices,  et  qu'en  vertu  de 
leur  bonté  et  de  leur  puissance  ils  te  guéris- 
sent bient6tde  cemalcruellcar  mon  cœur  en 
éprouve  plus  de  chagrin  que  je  ne  puis  le 
dire;  et  ce  dont  je  m'émerveille  et  suis  le  plus 
ébahi,  c'est  de  ne  pouvoir  trouver  médecin 
qui  sache  donner  un  avis  pour  combattre  ta 
maladie  ;  cependant  j'ai  fait  chercher  eu 
maint  pays  conseil  pour  toi. 


LE  PREMIER  ÉCOLIER. 

Maître ,  veuillez  m'entendre  au  sujet  de 
votre  fils ,  qui  est  mon  maître ,  et  que  per- 


AU  H0TBN-A6E. 


En  qai  nal  ne  scet  conseil  mettre  : 
Dont,  par  noz  dîex  !  c'est  granl  damage. 
Vous  vueil  descouvrir  mon  courage. 
En  Mervie,  dont  je  sui  nez, 
A  un  homme  (ceci  tenez. 
Pour  vérité  et  pour  certain) 
Qui  est  de  si  grant  sainte  plain 
Et  si  juste  sanz  touz  péchiez. 
Qu'il  n'est  grief  mal  dont  entechîez 
Soit  homme  ou  femme,  si  le  voit, 
Que  tout  gari  ne  l'en  renvoit; 
Et  ce  a-il  fait  à  trop  de  gent, 
Sanz  prendre  salaire  n'argent. 
Si  faites,  sire,  vostre  filz 
A  lui  mener,  et  je  sui  fls, 
Quant  le  saint  liomme  le  verra, 
Tout  gari  l'en  renvoiera 
Et  assez  brief . 

CHATON. 

Josias,  son  mal  est  si  grief 
Qu'il  ne  le  pourroit  endurer. 
Penses-tu  qu'il  doie  durer 
Encore  en  vie  ï 

PREMIER  ESCOLIER. 

Maistre,  de  ce  ne  doubtez  mie; 
Je  scé  bien  qu'il  vit  voirement. 
Se  puis  .ij.  jours  tant  seulement 
N'est  trespassez. 

DOREGH,  second  eACnlîer. 

Maistre,  riches  estes  assez; 
Je  vousdiray  que  jeferoie  : 
Un  joiau  H  envoieroie 
Riche  et  bel  en  li  suppliant 
Qu'il  daignast  tant  vous  suppliant, 
Qu'il  lui  pléust  à  ci  venir. 
S'il  lent  au  joyau  retenir. 
Il  venra  ci,  je  n'en  doubt  point  ; 
Ou  escripra  de  point  en  point 
Comment  pour  santé  recouvrer 
Fanldra  sur  vostre  BIz  ouvrer; 
N'en  doubtez,  mnisire. 

JOSEPHUS ,  tiers  escolier. 

Dorech  a  dit  ce  qui  peut  eslre 
Et  doit  par  raison  avenir  : 
Ou  vous  le  verrez  ci  venir, 
Ou  le  don  ne  recevra  pas. 
Envoiez-y  isnel-Ie-pas: 
Ce  sera  sens. 

CHATON. 

Seigoeurs,  à  vostre  dit  ni'asscns  : 


297 


sonne  ne  sait  comment  traiter  :  ce  qui ,  par 
nos  dieux!  est  grand  dommage.  Je  veux  vous 
découvrir  ma  pensée.  Dans  la  Nervie,  oà  je 
suis  né,  il  y  a  un  homme  (tenez  ceci  pour 
vrai  et  certain)  qui  est  plein  de  si  grande 
sainteté ,  si  juste  et  si  pur  de  tout  péché , 
qu'il  n'est  homme  ni  femme  affligés  de  maux 
cruels  qu'il  ne  renvoie  guéris ,  s'ils  se  pré- 
sentent à  lui.  Il  en  a  agi  ainsi  envers  un  grand 
nombre  de  personnes,  sans  prendre  ni  sa- 
laire ni  argent.  Sire,  faites  donc  mener  votre 
fils  auprès  de  lui ,  et  je  suis  convaincu  que, 
quand  le  saint  homme  le  verra ,  il  le  ren- 
verra bientôt  radicalement  guéri. 


CATON. 

Josias,  son  mal  est  si  violent  qu'il  ne  pour- 
rait supporter  le  voyage.  Penses-tu  qu'il 
doive  vivre  encore  ? 

PREMIER  ÉCOLIER. 

Maître,  n'en  doutez  pas;  en  vérité,  je  sais 
bien  qu'il  vit,  à  moins  qu'il  ne  soit  trépassé 
seulement  depuis  deux  jours. 

DORECH,  Bcoond  ccolier. 

Maître,  vous  êtes  assez  riche  ;  je  vous  di- 
rai ce  que  je  ferais(à  votre  place)  :  jelui  en- 
verrais un  beau  et  riche  joyau  en  le  suppliant 
qu'il  voulût  bien  venir  ici.  S'iltient  à  garder 
le  joyau,  il  viendra  ici ,  je  n'en  fais  aucun 
doute  ;  ou  il  écrira  de  point  en  pointée  qu'il 
faut  faire  à  votre  fils  pour  lui  rendre  la  santé  ; 
maître ,  n'en  doutez  pas. 


JOSEPH,  troisième  écolier. 

Dorech  a  dit  ce  qu'il  en  peut  être  et  ce 
qui  doit  naturellement  arriver  :  ou  vous  le 
verrez  venir  ici,  ou  il  ne  recevra  pas  le  pré- 
sent. Envoyez-y  donc  tout  de  suite  :  vous 
agirez  sagement. 


CATON. 

Seigneure ,  je   m'en  rapporte  à  ce  que 


298  TH^ATEE 

Quérir  me  fault  un  homme  sage 
Qui  sache  faire  ce  message 
Et  biau  parler. 

BUZIf  quart  escolîer. 

Maistre,  je  ro'i  offre  à  aler 
Youlentieps  et  aroéement. 
Se  ne  povez  mîex  yraiement; 
Je  vous  dy  voir. 

LE  QUnn*  ESCOLIER. 

HaistrCy  je  vous  fas  assavoir 
Que,  s'il  vous  plaist,  de  boo  courage 
Jeferay  pour  vous  ce  voiage 
Très  voulenliers. 

CHATON. 

Yostre  merci,  mes  escoliers. 
Quant  à  ce  pour  moy  vous  offrez  ; 
Ore  un  petit  ci  vous  souffrez, 
Et  je  revien  à  vous  en  i*eure, 
Sanz  goûte  faire  de  demeure. 
—  Mes  bons  amis,  çà,  vez-me  cy  ! 
Tenez  ce  sac  de  florins-cy 
Et  ce  joiau,  qu'est  bel  et  gent. 
Et  si  vous  pri  que  diligent 
Soiez  vous  deux  d'aler  le  querre 
Et  de  li  doulcement  requerre 
Qu'il  lui  plaise  à  ce  labourer 
Que  mon  filz  viengne  ci  curer; 
Et  que,  s'il  veult  en  ce  pais 
Venir,  ne  soit  point  esbahis  ; 
Il  ara  robes  et  avoir 
Assez;  et  pour  li  esmouvoir. 
Tout  ceci  li  présenterez, 
Si  tost  comme  à  lui  parlerez 
Et  de  par  moy. 

LE  QUART  ESGOLIfiE. 

Maistre,  je  vous  jur  par  la  loy 
Que  je  tien,  et  par  touz  nozdiex,i 
J'en  feray  mon  povuir  au  miex 
Que  je  pourray. 

LE  QUINT  ESCOLIER. 

-  Et  je  vraiement  si  feray  ; 
Mais  puisque  ferons  ce  message, 
Josias,  or  nous  faites  sage 
Ck)mment  a  ce  preudomme  nom 
A  qui  portés  si  grant  renom 
Et  si  grant  los. 

JOSIAS ,  premier  escolier. 

Yaleniin,  seigneurs.  Je  vous  os 


FRANÇAIS 

vous  me  dites  x  il  faut  que  je  cherche  u 
homme  sage  qui  sache  faire  celte  gow 
sion  et  bien  parler. 

BUZl,  quatrième  écolier. 

Maître,  je  m'offre  à  y  aller  de  bon  oa» 
et  par  amour  pour  vous ,  si  vous  ne  ponra 
trouver  mieux  ;  je  vous  dis  vrai. 

LE  CINQUIÈME  ÉCOLIER. 

Maître ,  je  vous  fais  savoir  que ,  s*il  todi 
plaît,  je  ferai  de  bon  cœur  ettrès-Tolontier 
ce  voyage  poqr  vous. 

CATON. 

Je  vous  remercie,  mes- écoliers,  del'offii 
que  vous  me  faites  ;  maintenant  atteadei 
moi  un  peu  ici ,  et  je  reviens  à  vous  siï 
l'heure,  sans  le  moindre  retard .r^r Mes iMXii 
amis ,  me^  voici  !  Tenez  ce  sac  de  DoriDs^ 
ce  joyau,  qui  est  bel  et  riche,  et  je  vous  pri 
de  mettre  tous  les  deux  de  la  diligence  à  Fali 
1er  chercher.  Vous  le  requerrez  douceme^ 
qu'il  lui  plaise  de  prendre  la  peine  de  yesi 
ici  guérir  mon  fils;  et  (vous  lui  direz)  qofl 
s'il  veut  venir  en  ce  pays ,  il  ne  doit  poiu 
être  embarrassé  :  il  aura  robes  et  avoir  ei 
abondance;  et  pour  le  détenniner,  voash 
présenterez  tout  ceci  de  ma  part,  aussit^ 
que  vous  lui  parlerez. 


LE  QUATRIÈME  ÉGOLIBR* 

9 

Maître ,  je  vous  jure  par  la  loi  qnc  f 
tiens,  el  par  tous  nos  dieux,  que  je  ferai  ion 
ce  que  je  pourrai  le  mieux  possible. 

LE  CINQUIÈME  ÉGOUER* 

En  vérité ,  je  ferai  de  même;  mais  pai* 
que  nous  avons  à  faire  ce  message ,  Jos«as^ 
faites-nous  mainlenanl  savoir  coinïnerit^ 
nom  ce  prud'homme  que  vous  vantez 
louez  tant. 

m 

JOSUS,  premier  écolier- 

ValentiD,  seigneurs  J'ose  bien  dire  q«f- 


AV  KOYBN-AGE. 


299 


Bien  dire  qae,  quant  vous  venrez 
Au  pafs,  plus  y  trouverrez 
Que  je  n'en  di. 

LE  QUilRT  ESGOLIER. 

AloDS-m'en.  Ains  qu'9  soit  jeudi 
Pensé^e  ci  à  exploictier 
Que  de  lui  saray,  sanz  doubter, 
Qu'il  voulra  faire. 

LE  QCINT  ESCOLIER. 

Buzi,  chier  compains  debonuaire, 
Ce  chemin  fas  de  bon  voloir; 
Mahon  doint  qu*il  puisse  valoir 
A  celui  pour  qui  est  empris! 
C'est  pitié  quant  il  est  espris 
De  tel  malage. 

LE  QUART  ESCOLIER* 

V(Mre,  à  ce  qu'il  est  jonne  etsage^ 
Et  parfont  clerc;  ainsi  l'entens. 
Ore»  ore  !  nous  venrons  par  temps 
En  Nervie,  si  enquerrons 
Où  Valentin  trouver  pourrons 
Que  venons  querre. 

LE  QUINT  ESGOUER. 

Nous  sommes  entré  en  la  terre  : 
De  savoir  nous  fault  esprouver 
Quelle  part  le  pourrons  trouver. 
C'est  tout  en  somme 

LE  QUART  ESCOLIER. 

Paix!  vez  ci  venir  un  prendomme« 
Ne  scé s'il  est  de  ceste  terre; 
Demander  l'en  vueil  et  enquerre. 
—  Sire,  quel  part  demeure  un  homme 
En  ceste  terre-ci ,  c'on  nomme 
Valentin?  en  savez-vous  rien? 
Dites-le-nous ,  si  ferez  bien. 
Se  le  savez. 

L'iimBRMIElV. 

Ne  scé  qu'à  li  à  faire  avez, 

Bianx  seigneurs;  mais  c'est  un  saint  hom- 

Ne  se  prise  pas  une  pomme»  [me  : 

Ains  est  humble»  doulz  et  piteux. 

Maint  cuer  pervers  et  despiteux 

Fait  et  a  fait  doulx  devenir; 

Ne  peut  malade  à  li  venir 

Qu'il  ne  garisse  tout  à  net. 

Quelque  maladie  qu'il  ait, 

Sanz  herbe?  mettre  ne  racines  ; 

Tant  fait  de  belles  medicines 

Qu'il  est  le  saint  homme  clamez» 

Et  de  toutes  gens  est  aroez 


quand  vous  viendrez  an  pays,  vous  en  trou- 
verez plus  que  je  n'en  dis. 

LE  QUÂTRIÈMB  iCOLIER. 

Allons-nous-en.  Avant  qu'il  soit  jeudi  je 
pense  faire  si  bien  que  je  saurai  de  lui,  de 
manière  à  n'en  pas  douter,  ce  qu'il  voudra 
faire. 

LE  CnVQUIÈHB  ÉCOLIER. 

Buzi ,  cher  et  bon  compagnon ,  je  fais  ce 
voyage  de  bon  cœur  ;  Mahomet  veuille  qu'il 
soit  profitable  à  celui  pour  lequel  nous  l'en- 
treprenons! C'est  pitié  qu'il  soit  en  proie  à 
une  pareille  maladie. 

LE  QUATRIÈME  ÉCOUER. 

C'est  vrai,  d'autant  plus  qu^ll  est  jeune  et 
sage,  et  profond  derc  ;  je  le  pense  ainsi.  Al- 
lons, allons!  nous  viendrons  bientôt  en  Mer- 
vie  ,  et  nous  nous  enquerrons  du  lieu  où 
nous  pourrons  trouver  Valentin  que  nous  ve- 
nous  chercher. 

LE  CINQUIÈME  ECOLIER. 

Nous  sommes  entrés  dans  le  pays  :  il  nous 
faut  tâcher  de  savoir  oit  nous  pourrons  le 
trouver.  Voilà  tout. 

LE  QUATRIÈME  ÈCOUER. 

Paix}  voici  venir  un  prud'homme,  je. ne 
sais  s'il  est  de  cette  terre  ;  je  veux  prendre 
des  informations  auprès  de  lui.  —  Sire,  où 
demeure  en  cette  terre  un  homme  qu'on  ap- 
pelle Valentin?  en  savez-vous  rien?  Dites- 
le-nous  ,  vous  ferez  bien ,  si  vous  le  sa- 
vez. 

LE  NERVIEir. 

Je  ne  sais  quelle  affaire  vous  avez  avec 
lui ,  beaux  seigneurs;  mais  c'est  un  saint 
homme  :  il  ne  se  prise  pas  la  valeur  d'une 
pomme  ;  mais  il  est  humble ,  doux  et  com- 
patissant. Il  fait  et  a  fait  devenir  doux  maint 
cœur  pervers  et  endurci;  nul  malade  ne 
peut  venir  à  lui  qu'il  ne  le  guérisse  radicale- 
ment ,  quelque  maladie  qu'il  ait ,  sans  user 
d'herbes  ni  de  racines  ;  il  fait  de  si  belles 
cures  qu'il  est  appelé  le  saint  homme,  et  il 
est  aimé  de  tout  le  monde  à  cause  des  bon- 
nes choses  qu'il  enseigne  et  montre.  Voyez- 
vous  cette  loge  là-bas  ?  Là,  vous  apprenÂ'ez 


300  TRÉATIIE 

Pour  les  biens  qu'il  enseigne  et  monstre. 
Veez-vous  celle  loge  là-oultre? 
Là  de  lui  nouvelles  orrez  ; 
La*  nuit  ylà  le  trouverez, 
M'en  doubtez  pas. 

y*.  ESCOLIER. 

Nous  irons  donc.  Vez  ci  le  pas. 
Biau  sire,  et  la  vosire  merci! 
De  bonne  heure  vous  avons  ci 
Trouvé  si  prest. 

LE  iiij^  ESCOLIER. 

Alons-m'en.  E,  garl  avis  m"est 
Qu'à  son  huis  le  voi  là  estant, 
Ou  c'est  un  autre  qui  atant 
A  H  parler. 

LE  V"  ESCOLIER. 

Il  nous  fauk  esploitier  d'aler 
Jusques  à  tant  que  là  soions. 
— ^Sire,  à  vous  droit  nous  avoions; 
Enseigniez-nous,  s'il  vous  agrée. 
Un  homme  de  ceste  contrée 
Que  par  nom  Valentin  on  nomme. 
De  la  cité  sommes  de  Romme , 
Qui  venons  à  li  en  message. 
Faites-nous-ent,  s'il  vous  plaist,  sage 
Par  fine  amour. 

VALENTIN. 

Biaux  seigneurs,  Dieu  vous  croisse  hon- 

nour  ! 
Ne  scé  que  li  voulez  requerre; 
Mais  tant  vous  di  qu'en  ceste  terre 
Ne  sçay-je  homme  nul  qui  le  nom 
De  Valentin  ait  se  moy  non, 
En  bonne  foy. 

LE  V.  ESCOLIER. 

Sire,  nous  vous  dirons  pour  quoy 

Nous  sommes  à  vous  envolez , 

Puisqu'à  vous  sommes  avoiez  : 

Le  sage  que  Chaton  on  nomme , 

La  fleur  de  science  de  Romme , 

De  ce  joiau  que  vous  présent 

Et  de  cest  or  vous  fait  présent. 

Et  vous  supplie  en  amistié 

Quaiez  d*un  fil  qu'il  a  pitié. 

Qui  languist  :  dont  c'est  grans  damages , 

Car  il  est  à  merveilles  sages. 

Par  maladie  est  touz  coniraiz, 

Les  nerfs  a  corne  touz  retraiz  : 

Et  il  a  de  vous  oy  dire 

Les  grans  cures  qu*avez  fait ,  sire , 


FRANÇAIS 

des  nouvelles  de  lui;  vous  l'y  trouvai I 
nuit,  n'en  doutez  pas. 


CINQUIÈME  ÉCOLIER. 

Nous  y  allons.  Voici  le  sentier,  h 
sire  ,  nous  vous  remercions.  Nous  lvîi 
été  heureux  de  vous  trouver  ici  poorid 
rendre  service. 

LE  QUATRIÈME  ÉCOLIER. 

Allons-nous-en.  Eh,  regardez!  il  m'esti^ 
que  le  voilà  debout  devant  sa  porte,  odc>4 
un  autre  qui  attend  l'instaDt  de  lui  parier. 


LE  CINQUIÈME  ÉGOUSR. 

Il  nous  faut  marcher  sans  relâche  josqat 
ce  que  nous  soyons  là. — Sire,  nous  bous  i 
rigeons  droit  à  vous;  enseigaez-nons,  si  m 
vous  agrée ,  un  homme  de  ce  paysqueF<)| 
nommeValentÎQ.  Nous  sommes  de  la  M 
Rome ,  et  nous  venons  vers  lui  en  mes^âsj 
Faites-le-nous  savoir,  s'il  vous  plait.  p) 
bonne  amiifé.  : 


VALENTIN. 

Beaux  seigneurs,  que  Dieu  accroisse  tcA 
honneur  !  Je  ne  sais  ce  que  vous  Tooiezlj 
demander;  mais  je  puis  vous  dire  deboi^ 
foi  que  je  ne  connais  en  cette  terreaot^ 
autre  homme  que  moi  qui  ait  le  nom  deVj 
lentiu.  I 

LE  CINQUIÈME  ÉGOUES.  j 

Sire,  puisque  nous  sommes  arriTés,  nof 
vous  dirons  pourquoi  nous  sommes  eoTOTJ 
auprès  de  vous  :  le  sage  que  l'on  ^00^ 
Caton ,  la  fleur  de  science  de  Rome,  vol 
fait  présent  de  ce  joyau  et  de  cet  orqaM 
vous  offre  ;  il  vous  supplie  en  amitié  que  ^o^ 
ayez  pitié  d'un  flls  qu'il  a ,  et  qui  W^'^ 
qui  est  grand  dommage,  car  il  est  b»^' 
veilleusement  savant.  La  maladie  l'a  w 
rement  contrefait,  il  a  les  nerfs  comme '^ 

• 

retirés.  Ayant  entendu  raconter,  sire 
grandes  cures  que  vous  avez  faites  ei 
vous  opérez  de  jour  en  jour,  il  vouspnf 
c'est  votre  bon  plaisir ,  de  venir  sans  retîi 
guérir  son  enfant;  son  intention  est  ne^ 


AU  MOYEN-AGK. 


301 


U  que  faites  de  jour  en  jour , 
li  que  plaise  vous  sanz  séjour 
^enir  11  son  enfant  garir  ; 
Ct  il  le  vous  voulra  merir 
il  guerredonner  tellement 
jue  serés  esbahîz  comment  . 
Tant  vous  dourra. 

VALENTlN. 

Seigneurs ,  avis  me  convendra 
^voir  dessus  ceste  besongne  » 
\vant  que  je  plus  vous  respongne  ; 
Hais  je  vous  diray  que  ferez  : 
Par  celle  ville  esbatre  irez , 
Puisque  ci  m'estes  venu  querre  ; 
Si  verrez  Testât  de  la  terre. 
De  vostre  présent  n  ay*je  cure  : 
Ce  n  est  à  moy  que  paine  dure 
Du  regarder. 

LE  QUINT  ESCOUBR. 

Hais  il  le  vous  plaira  garder* 
Sire,  pour  l'amour  du  preudome 
Qui  le  vous  envoie  de  Romme 
Pour  vostre  esbat. 

VALENTIN. 

Or  ne  m'en  faites  plus  desbat  ; 
Certes,  jà  ne  me  demourra , 
Li  preudomme  si  le  r'ara  ; 
Hais  VOUS  irez  »  si  com  j'ay  dit, 
Esbatre  en  la  ville  un^  petit  ; 
En  dematiers  m'aviseray 
S'avecques  vous  ou  non  iray. 
Seigneurs,  alez. 

LE  QUART  ESCOLIER. 

Bien,  sire,  puis  que  le  voulez. 
—  Sa  !  alons-m'ent. 

VALElfTlN. 

Père  des cieulx  omnipotent, 
Qui  de  nient  le  monde  créas , 

,  Et  homme  défait  recréas 

^  Par  la  mort  de  benoit  Jhesu  ! 

I  J'ay  par  ta  bonté,  sire,  eu 
Crace  de  divers  maux  garir, 
El  pour  ce  m'en  vois-je  quérir 
^  Romme  le  sage  Chaton. 

,  Sidepri,sire,  ton  saint  nom 
^  tant  de  sens  com  puis  avoir. 
Que  tu  me  faces  assavoir 
Si  m'est  bon  d'aler-y,  vraiz  Diex  , 
Et  se  le  peuple  en  vaulra  miex , 
Et  se  point  en  croistra  la  foy 


connaître  ce  service  et  de  vous  en  récom- 
penser de  telle  manière  que  vous  serez 
étonné  ,  tant  il  vous  donnera  ! 


VALENTIN. 

Seigneurs ,  il  me  faudra  réfléchir  à  celte 
affaire,  avant  que  je  vous  donne  plus  ample 
réponse;  mais  je  vousdirai  ce  que  vous  ferez  : 
vous  irez  vous  ébattre  par  cette  ville,  puis- 
que vous  êtes  venus  me  chercher  ici,  et  vous 
verrez  l'état  de  la  terre,  ie  n'ai  cure  de  votre 
présent  :  la  vue  ne  m'en  cause  que  de  la 
peine. 


LE  CINQUIÈME  ÉCOLIER. 

Mais  il  vous  plaira  de  le  garder,  sire,  pour 
l'amour  du  prud'homme  qui  de  Rome  vous 
renvoie  ponr  vos  ébats. 

VALENTIN. 

A  présent  ne  m'en  parlez  plus  ;  certes  il  ne 
me  restera  point,  rendez-le  au  prud'homme  ; 
mais  vous  irez,  comme  je  l'ai  dit,  vous  ébat- 
tre un  peu  en  la  ville;  et  pendant  ce  temps- 
là  j'aviserai  si  j'irai  avec  vous,  ou  non.  Allez, 
seigneurs. 


LE  QUATRIÈME   ESCOLIER. 

Bien,  sire ,  puisque  vous  le  voulez.  —  Eh 
bien  !  allons-nousren. 

VALENTIN. 

Père  tout  puissant  des  cieux,  qui  créas 
le  monde  de  rien,  et  recréas  par  la  mort  du 
béni  Jésus  l'homme  détruit  I  Sire,  j'ai  eu  par 
ta  bonté  la  grâce  de  guérir  plusieurs  maux , 
et  pour  cela  je  m'en  vais  chercher  le  sage 
Caton  de  Rome.  Je  prie,  sire,  ton  saint 
nom  avec  toute  l'ardeur  dont  je  suis  capable, 
de  me  faire  savoir  s'il  m* est  bon,  vrai  Dieu, 
d'y  aller ,  si  le  peuple  en  deviendra  meilleur,  . 
et  si  la  foi  chrétienne  ne  s'en  accroîtra  point. 
Sire,  entends-moi  ;  tu  vois  bien  ma  dévotion, 
réponds  donc  à  ma  prière:  que  veux-tu  que 
je  fasse? 


302 


TBtATItl  FIUNÇAIS 


Crestienne.  Sire,  enitens^iDoy; 
Tu  voiz  bien  ma  devocion  » 
Or  respons  à  m'entencion  : 
Que  veulx  que  face? 

DIEU. 

Sus,  mère,  sus!  sans  plus  d'espace, 
A  terre  jus  vous  dévalez 
Et  à  Valemin  en  alez; 
De  par  moy  H  dites  en  somme 
Que  sanz  delay  s'en  voit  à  Romme. 
Là  par  sa  prédication 
A  voie  de  salvacion 
Plusieurs  du  pais  attraira , 
Et  de  servir  les  retraira 
Aux  faulx  ydoles. 

NOSTRE-DAHB. 

Filz ,  j'ay  bien  toutes  vos  paroles 
Retenues  de  point  en  point  ; 
Bien  li  diray,  n'en  doublez  point. 
—  Seigneurs,  ci  plus  ne  vous  tenez; 
Avecques  moy  vous  en  venez 
Chantant  touz  deux. 

LE  PREMIER  ANGE. 

Doulcemere  au  Roy  glorieux, 
Yostre  commandement  ferons , 
Et  devant  vous  chantant  irons 
Joieusement. 

ij^  ANGE. 

Disons  ce  ronde  Itement , 
Gabriel,  au  partir  de  ci. 

Rondel. 
Dame ,  par  qui  grâce  et  merci 
Acquièrent  li  cuer  lamentant  *, 
Qui  vraicment  sont  lamentant 
Des  deffaultes  qu'il  ont  fait  ci, 
Puisqu'à  vous  en  sont  démentant. 

Dame,  par  qui,  etc. 
Nous  savons  bien  qu'il  est  s^insi , 
Ne  nulz  n'en  doit  estre  doubtant  ; 
Car  vous  povez  troplus  que  tant , 

Dame,  par  qui,  etc. 

NOSTRB-DAME. 

Valentin,  sanz  estre  doubtant^ 
Va-t'en  à  Romme  la  cité; 
Car  je  te  di  pour  vérité 
Que  maint  lairont  la  ioy  païenne 
Et  prendront  la  foy  crestienne 

*  Le  manuscrit  porte  ce  mot;  mais  il  nous  semble 
évident  qu'il  faut  repentante 


MKU. 

Allons,  mère,  allons!  sans  plnsattni 
descendez  sur  la  terre  et  allez-TOQs^BTi 
Valentin  ;  dites-lui  de  ma  part  qu'il  il 
aille  à  Rome  sans  délai.  Là  par  sa  préï 
tion  il  amènera  plusieurs  du  pays  d» 
voie  du  salut ,  et  il  les  arrachera  as  sd 
des  faux  dieux. 


NOnB-BAlfE. 

Fils,  fai  bien  retenu  toutes  vospanld 
point  en  point  ;  je  les  lui  redirai  fidèleiH 
n'en  doutez  pas.  —  Seigneurs,  ne  *! 
tenez  plus  ici;  venez-vous-en  avec  niiii 

chantant  tous  deux. 

LE  PREMIER  AUGE. 

Douce  mère  du  Roi  de  gloire,  dob$« 
cuterons  votre  ordre,  el  nous  irons (1« 
vons  en  chantant  joyeusemenu 

DEDXIÂIIB  ANGE. 

Gabriel,  dlsoni  ce  rondeau  avec  aDéffll 
en  partant  d'ici. 

Rondeau.  , 

Dame,  par  qui  les  cœurs  repentait j 
tiennent  grâce  et  merci ,  quand  TériOD 
ment  ils  gémissent  des  fautes  qu^ils  ont c< 
mises  ici-bas ,  et  qu'ils  s'adressent  à  t(^ 
Dame,  par  qui ,  etc. 

Nous  savons  bien  qu'il  en  est  ïi«s"' 
personne  n'en  doit  douter;  car  TOWP'^ 
sance  est  grande.  Dame,  par  qui,  c"^- 

NOTRE-DAHE. 

Valentin,  va  sans  crainte  à  la  àièis^ 
car  en  vérité,  je  te  le  dis,  par  tes  p^ 
cations  plusieurs  abandonneront  le  P? 
me  et  embrasseront  la  loi  chréiienoe,  ^ 
en  verras  plus  d'un  se  convertir  i^*"' 


AU  MOTBN-AGB. 

Par  ce  que  lu  leur  prescherasj 
Et  maint  convertir  en  verras 
A  Dieu  qui  ci  endroit  m'envoie. 
Si  que  sanz  delay  mect  le  à  voie  ; 
Diex  le  te  mande.  Je  m'en  vois. 
—  Chantez,  seigneurs,  à  haulte  voiz 
Decipartans. 

GABRIEL. 

Dame,  nous  ferons  sanz  contens 
Ce  qui  vous  plaira ,  sanz  nul  fi. 

RondeL 
Nous  savons  bien  qu'il  est  ainsi , 
Ne  Dulz  n'en  doit estre doublant; 
Car  vous  poez  trop  plus  que  tant^ 
Dame ,  par  qui ,  etc. 

LB  QUINT  ESCOLIBR. 

Je  ne  scé  se  pour  mal  content 
Se  tenra  de  nous  Valentin , 
Compains,  je  vous  pri  de  cuer  fin, 
Alons  savoir  sa  voulenté  ; 
Je  doubt  que  n'avons  demouré 
Trop  longuement. 

LE  iiij*".  ESCOLIBR. 

S'alons  vers  li  donques  briefment , 
Sanz  plus  de  plait. 

VALENTIN. 

Père  des  cieulx ,  puisqu'il  vous  plait 
Que  j'emprengne  cestui  voiage , 
Je  le  feray  de  lié  courage  ; 
Et  m'i  repute  estre  tenuz , 
Les  messagiers  à  moy  venuz 
Que  vois  attendre. 

LE  QUINT  ESCOUER. 

Sire,  plaise-vous  à  nous  rendre 
Response  lequel  vous  ferez  : 
Ou  s'a  Romme  avec  nous  venrez , 
Ou  se  sanz  vous  nous  en  irons , 
Et  à  nostre  ami  porterons 
Chose  qui  vaille. 

VALENTIN. 

Seigneurs,  je  yray,  comment  qu'il  aille  ; 
N'en  doublez  point. 

LE  QUART  ESCOLIBR. 

Or,  seroit  donc  de  mouvoir  point , 
S'il  vous  aggrée. 

VALENTIN. 

Oïl,  sanz  plus  de  demourée 
Alons-nous-ent  touz  .iîj.  ensemble. 
C'est  bien  à  faire,  ce  me  semble 

Selon  mon  sens. 


305 

m'envoie  ici  :  ainsi  mets-toi  en  route  tout 
de  suite  ;  Dieu  te  le  commande.  Je  m'en  vais. 
—  Seigneurs,  chantez  à  haute  voix  en  par- 
tant d'ici. 


GABRIBIi. 

Dame,  nous  ferons  volontlew  ce  qui  vous 
plaira,  sans  répugnance  aucune. 

Rondeau. 

Nous  savons  bien  qu'il  en  est  ainsi,  et  per- 
sonne n'en  doit  douter  ;  car  votre  puissance 
est  grande,  Dame,  par  qui,  etc. 

LE  CINQUIÈME    ÉCOUER. 

Je  ne  sais  si  Valentin  se  tiendra  pour  peu 
satisfait  de  nous.  Compagnons ,  je  vous  en 
prie  de  tout  mon  cœur,  allons  savoir  sa  vo- 
lonté ;  je  redoute  que  nous  n'ayons  tardé 
trop  long-temps. 

LE  QUATRIÈME  ÉCOLIER. 

Allons  donc  promptement  vers  lui ,  sans 
plus  de  débals. 

VALENTIN. 

Père  descieux,  puisqu'il  vous  platt  que 
j'entreprenne  ce  voyage,  je  le  ferai  de  bon 
cœur;  et  je  m'y  regarde  comme  obligé,  de- 
puis qu'il  est  venu  à  moi  des  messagers 
queje  vais  attendre. 

LE  CniQUIÈMB  ÉCOLIER. 

Sire,  veuillez  nous  rendre  réponse  sur  ce 
que  vous  ferez:  (dites-nous)  si  vous  viendrez 
à  Rome  avec  nous,  ou  si  nous  nous  en  re- 
tournerons sans  vous,  et  ra  pporterons  à  notre 
ami  un  remède  puissant. 

VALENTIN. 

Seigneurs,  je  m'y  rendrai,  quoi  qu'il  ad- 
vienne ;  n'en  doutez  point. 

LE  QUATRIÈME   ÉCOLIER. 

Alors,  si  cela  vous  est  agréable  ^  il  serait 
bien  temps  de  partir. 

VALENTIN. 

Oui,  sans  plus  de  retard  allons-nous-en 
tous  les  trois  ensemble.  C'est  ce  qu'il  y  a  de 
mieux  à  faire,  ce  me  semble. 


304 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LE  QUINT  BSCOLIER. 

Cest  le  roiex,  et  je  m'i  assens 
De  ma  partie. 

LE  QUART  ESCOUER. 

Paisqu'ainsi  la  chose  est  bastie , 
Je  vous  diray  que  je  feray  : 
D'aler  deyaot  m'ayanceray 
Pour  savoir  l'estatde  noz  gens. 
Et  pournonstrer  corn  diligens 
En  ce  fait  sommes. 

VALENTIN. 

Je  l'acors.  Entre  nous  deux  hommes , 
Mous  suiverons  tout  bellement 
Et  irons  à  nostre  aisément. 
—  Alez,  amis. 

LE  QUART  ESGOLIBR. 

J'en  voys,  puisqu'à  ce  suis  commis  ; 
Et'si  vueil  mon  pas  avancier. 

—  Pour  vostre  cuer»  maistre,  esleecier 

Vien-je  devant. 

CHATON. 

Bien  puisses-tu  venir  avant! 
Quelle[s]  nouvelles? 

LE  QUART  ESCOUER. 

Quelles,  maistre?  bonnes  et  belles: 
Le  preudomme  Valentin  vient; 
A  qui  honneur  faire  convient, 
Qu'il  le  vault  bien. 

CHATON. 

Se  Hahon  t'aïsl»  à  combien 
Peut-il  près  esire? 

LE  QUART  ESCOUER. 

A  mains  d'une  liue»  cbier  maistre  ; 
N'en  doubtez  pas. 

CHATON. 

Encontre  lui  m'en  vois  le  pas, 
Je  ne  m'en  vueil  plus  espargnier. 

—  Seigneurs,  venez  me  compaignier, 

Je  vous  em  pri. 

PREMIER  ESCOLIER. 

Maistre ,  je  feray  sanz  detri 
Vostre  requeste. 

ij«  ESCOUER. 

Je  me  tenroie  bien  pour  beste, 
Se  n'i  aloie. 

iij*"  ESCOUER. 

Par  Malion  !  et  je  si  feroie. 
Avant,  avant! 

LE  QUART  ESCOLIER. 

S'il  vous  plaist,  je  irai  tout  devant, 


LE  CINQUIÈME  ÉCOLIER. 

C'est  le  mieux,  et ,  de  mon  côté,  j'y  conseDs. 

LE  QUATRIÈME  ÉCOUER. 

Puisque  la  chose  est  ainsi  réglée,  je  vous 
dirai  ce  que  je  veux  faire  :  je  prendrai  le> 
devans  pour  savoir  comment  se  trouve  notre 
monde ,  et  pour  montrer  quelle  diligence 
nous  avons  déployée  en  cette  affaire. 

VALENTIN. 

Je  le  veux  bien.  Quanta  nous  deux,  noos 
suivrons  tout  doucement  et  nous  irons  à  no- 
tre aise.  —  Allez  »  amis, 

LE  QUATRIÈME  ÈCOUER. 

Je  m'en  vais,  puisque  vous  l'avez  ordonné; 
et  je  veux  hâter  le  pas.— -Pour  réjouir  votre 
cœur,  maître,  je  viens  devant. 

CATON. 

Tu  es  le  bien-venu.  Quelles  nouvelles  ? 

LE  QUATRIÈME  ÉCOUER. 

Quelles  (nouvelles),  maître?  de  bonnes  et 
de  belles  :  le  prud'homme  Valentin  vient  ;  il 
faut  l'honorer,  car  il  le  mérite  bien. 

CATON. 

Que  Mahomet  faidel  à  quelle  distance 
peut-il  être? 

LE    QUATRIÈME  ÉCOLIER. 

A  moins  d'une  lieue ,  cher  maître  ;  n'en 
doutez  pas. 

CATON. 

Je  m'en  vais  sur-le-champ  au-devant  de 
lui,  je  ne  veux  plus  différer. — Seigneurs,  ve- 
nez m'accompagner,  je  vous  en  prie. 

PREMIER  ÉCOLIER. 

Mattre,  j'accomplirai  volontiers  votre  re- 
quête. 

DEUXIÈME  ÉCOLIER. 

Je  me  tiendrais  bien  pour  une  béte,  si  je 
n'y  allais  pas. 

TROISIÈME  ÉCOLIER. 

Par  Mahomet  I  moi  aussi.  En  avant ,  en 
avant ! 

LE  QUATRIÈME  ÉCOLIER. 

S'il  vous  plaît,  j'irai  tout  devant .  maiirc  ; 


AV  MOYEN-AGE. 


305 


Maistre  ;  et  si  tost  que  le  verray» 
Sachiez ,  je  le  vous  mousterray 
A  veue  d'oeil. 

GHATOIf. 

Vîen,  diz;  va  devant.  Je  le  vueil  ; 
Et  le  me  moustre. 

LE  QUART  ESGOLIER. 

Yoalentiers.  Veez-vous  là  oultre 
Mon  compaigDon  qui  çà  s'en  vient? 
Cel  homme  qui  par  la  maia  tient» 
C'est  il  9  sanz  doubte. 

CHATON. 

Ma  pensée  ennuit  sara  toute. 
—  Chier  sire,  honneur  et  longue  vie 
Et  bonne  aussi  sanz  maie  envie 
Vous  soit  donnée  ! 

VALBNTIN. 

Et  à  TOUS  bonne  destinée, 
Sire  ;  et ,  s'il  vous  plaist ,  m'enortea 
Qai  estes,  vous  qui  me  portez 
Tel  révérence. 

CHATON. 

Jà  ne  vous  en  feray  scilencé , 
Puisque  le  m'avez  demandé  : 
Chaton  sui  qui  vous  ay  mandé  ; 
Et  puisqu'estes  pour  moy  venuz, 
A  vous  honnorer  sui  tenuz , 
Et  si  est  droiture  et  raison. 
Alons-m'en«  alons  en  maison  : 
Là  bonne  chiere  vous  feray. 
Là  ma  voulenté  vous  diray 
Toute  entérine. 

VALENTIN. 

El  g'iray  de  voulenté  fine 
Pour  entendre  vostre  propos 
Et  pour  prendre  uu  po  de  repos , 
Car  de  loing  vien. 

CHATON. 

Sire,  puisque  ceens  vous  tien 
Et  qu'estes  hors  de  vostre  lerre , 
Vez  ci  que  je  vous  vueil  requerre  : 
Qu'il  vous  plaise  prendre  et  avoir 
La  moitié  de  tout  mon  avoir , 
Tant  en  argent  come  en  joiaux , 
En  rentes,  en  draps,  en  chevaux  ; 
Je  les  vous  offre  bonnement , 
Et  qu'il  vous  plaise  seulement 
Mon  enfant  guérir  à  délivre 
Du  mal  qui  tant  douleur  li  livre 
Jà  a  long- temps. 


et  sit6t  que  je  le  verrai ,  sachez  que  je  vous 
le  montrerai  à  vue  d'oeil. 

CATON. 

Allons,  va  devant,  je  le  veux;  et  montre- 
le-moi. 

LE  QUATRIÈME   ÉCOLIER. 

Volontiers.  Voyez-vous  là-bas  mon  com- 
pagnon qui  vient  ici  ?  Cet  homme  qu'il  tient 
par  la  main ,  c'est  lui ,  sans  aucun  doute. 

CATON. 

11  saura  aujourd'hui  toute  ma  pensée.  — 
Cher  sire,  je  vous  souhaite  honneur  et  vie 
bonne  et  longue,  qui  ne  soit  jamais  troublée 
par  l'envie. 

VALENTIN. 

Et  à  vous  bonne  destinée,  sire;  et  s'il  vous 
plaît ,  faites-moi  savoir  qui  vous  êtes ,  vous 
qui  me  rendez  de  tels  hommages. 

CATON. 

Puisque  vous  me  l'avez  demandé,  je  ne 
vous  le  cacherai  pas  :  je  suisCaton  qui  vous 
ai  prié  de  venir;  et  puisque  vous  êtes  venu 
pour  moi ,  je  suis  tenu  de  vous  honorer ,  et 
c'est  justice  et  raison.  Allons-nous-en ,  en- 
trons au  logis:  là  je  vous  ferai  fête,  là  je  vous 
dirai  tout  ce  que  je  veux  (vous  dire). 


VALENTIN. 

Eh  bien!  je  m'y  rendrai  de  bon  cœup 
pour  vous  entendre  et  pour  prendre  un  peu 
de  repos,  car  je  viens  de  loin. 

CATON. 

Sire,  puisque  je  vous  tiens  ici  et  que  vous 
êtes  hors  de  votre  pays,  voici  ce  dont  je  veux 
vous  requérir  :  prenez ,  je  vous  prie,  la  moi- 
tic  de  tout  mon  avoir,  tant  en  argent  qu'en 
bijoux ,  en  rentes ,  en  étoffes,  en  chevaux; 
je  vous  les  ofTre  de  bon  cœur,  veuillez  seu- 
lement guérir  promptement  mon  fils  du  mal 
qui  le  fait  tant  souffrir  depuis  long-temps. 


20 


30G 


TIléATRB  FRANÇAIS 


YALBNTIN. 

Chaton,  s'il  te  pbit ,  or  cntens  : 
Tes  biens  temporieux  que  tu  m'offres, 
Qu'en  tes  huches  as  et  en  coffres 
Ne  quier-je  point,  c'est  chose  voire. 
Pour  ce  qu'il  sont  bien  transitoire, 
Que  ne  durent  terme  n'espace 
Ne  que  la  fleur  des  champs  qui  passe  ; 
Mais  combien  qu'aiez  nom  de  sage. 
Je  verray  se  de  bon  courage 
Veniz  et  de  vraie  entencion 
De  ton  filz  la  salvacion. 
Par  mi  ce  que  je  te  diray 
Une  chose  te  requerray , 
Qui  est  assez  ligiere  et  brève, 
Et  qui  à  faire  point  ne  grève  : 
C'est  mon  entente. 

CHATON. 

Sire,  demandez  sanz  attente , 
Je  vous  en  pri. 

VALENTIN. 

Je  te  requier  que  sanz  detri , 
Ton  fîlz  et  toy  premièrement , 
Et  toute  ta  gent  ensement , 
Ou  benoit  (il  de  Dieu  créez 
Lequel  nous  a  faiz  et  créez, 
Qui  appeliez  est  Jhesu-Crist; 
Celui  de  qui  il  est  escript 
Qu'il  nasqui  d'une  vierge  pure 
Homme  et  Dieu  en  nostre  nature, 
Qui  pour  nostre  redempcion 
En  croiz  souffri  grief  passion 
(Grief  di-je,  quar  il  y  fu  mors). 
Et  t]ui  souffri  mettre  son  corps 
Ou  sépulcre,  où  il  habita 
Trois  jputs;  puis  se  resuscita\  ' 
N'en  doubte  nulz. 

CHATON. 

Sire,  qui  estcestui  Jhesus 
De  qui  me  preschiez  telement? 
Je  vous  pri,  monstrez-moi  comment 
Ce  que  dites  soit  chose  voire , 
Et  raison  par  quoy  doie  croire 
Qu'il  soit  ainsi. 

VALENTIN. 

La  raison.  Chaton,  vez  la  ci. 
Combien  que  tu  savoir  la  doies 
Comme  clerc  qui  tant  sage  soies  : 
Neliz-tu  en  la  prophecie 


VALBNTIN. 

Caton,  écoute-moi,  s'il  te  plaît  :  je  ne  me 
soucie  point  vraiment  des  biens  temporels 
que  tu  m'offres,  et  que  tu  as  dan§  tes  haches 
et  dans  tes  bahuts,  parce  que  ce  sont  des 
biens  passagers  qui  ne  durent  pas  plus  que  la 
fleur  qui  passe  ;  mais  bien  que  tu  aies  le 
nom  desage,  je  verrai  si  c'est  d*un  bon  cœur 
et  sincèrement  que  tu  veux  le  salut  de  ton 
fils.  Dans  cequej'ai  à  te  dire,  il  y  a  une  chose 
dont  je  te  requerrai  ;  elle  est  assez  facile 
et  brève,  et  n'est  point  pénible  à  faire  :  c'est 
mon  dessein. 


CATON. 

Sire,  demandez  sur*le-champ ,  je  vous  en 
prie. 

VALENTIN. 

Je  te  requiers  que,  toi  et  ton  fils  tout  d'a- 
bord, et  pareillement  tous  les  tiens,  vous 
croyiez  sans  balancer  au  saint  fils  de  Dieu 
qui  nous  a  faits  et  créés,  et  qui  est  appelé 
Jésus-Christ  ;  à  celui  dont  il  est  écrit  qu'il 
naquit  d'une  vierge  sans  tache  homme  etDîen 
en  notre  nature,  qui  pour  nous  racheter  souf- 
frit sur  la  croix  une  cruelle  passion  (je  dis 
cruelle,  car  il  y  mourut),  et  qui  laissa  mettre 
son  corps  au  sépulcre,  où  il  habita  trois  jours  ; 
puis  il  ressuscita,  que  personne  n'en  doute. 


CATON. 

Sire,  quel  est  ce  Jésus-Christ  au  sujet  du- 
quel vous  me, prêchez  de  cette  manière? 
Montrez-moi,  je  vous  prie,  comment  ce  que 
vous  me  dites  est  vrai,  et  pourquoi  je  dois 
croire  qu'il  en  est  ainsi. 

VALENTIN. 

Caton,  en  voici  la  raison,  bien  que  tu  doi- 
ves la  connaître  en  ta  qualité  de  clerc,  toi 
qui  es  si  savant:  ne  lis-tu  pas  dans  la  pro- 
phétie qu'Isate  a  écrite  pour  tous  :  Eccc 


AU   HOYEN-AGE. 


307 


Qu'à  touz  a  escript  Ysaïe  : 
Ecce  VirgOf  et  cetera? 
*  Vez  ci  qu'une  vierge  sera 
Qui  enfantera  sanz  deffault, 
Vierge,  le  fiiz  Dieu  le  très-hault, 
Lequel  Jhesus  nommez  sera; 
Car  il  son  pueple  sauvera 
De  leurs  péchiez.  > 

CHATON. 

Sire,  ce  que  vous  me  preschiez 
Ay-je  assez  bien  véu  ou  livre 
D'Isaie  tout  à  délivre; 
Mais  comment  pourra-Kse  estre  voir 
C*une  vierge  puist  concepvoir 
Et  vierge  pucelle  enfanter.^ 
Cest  un  point  qui  Tait  à  doubter 
Trop  maternent. 

VALBKTIN. 

Non  faity  et  te  diray  comment  : 

Tu  doiz  savoir  qu'il  est  uu  Diex 

En  iij  personnes  es  haulx  cielx. 

Qui  n'est  que  une  divinité , 

Une  essence,  une  majesté; 

Et  toutesvoies  .iij  personnes 

Sont  en  ce  Dieu,  ainsi  le  sonnes, 

Par  qui  tout  le  monde  fu  fait. 

Or  revenons  à  nostre  fait. 

Quant  le  premier  homme  pécha. 

En  tel  dén  nous  trébucha 

Que  pur  homme  de  ley  paier 

Ne  de  Dieu  le  Père  appaier 

Ne  fu  soufBsant,  si  avint 

Que  Dieu  le  Filz  homme  devint  ; 

Mais  je  di  qu'amours  seulement 

Fu  de  ce  fait  commencement. 

Et  Sains-Esperiz  consumma 

Qui  du  plus  pur  sang  assomma 

Une  partie  ou  corps  de  celle 

Vierge  qui  mère  est  et  pucelle. 

Où  fu  de  nostre  humanité 

Couverte  la  divinité. 

Si  que  Dieu  fu  homes  et  homs  dieux. 

Afin  que  tu  entendes  miex 

Ce  qu'en  Ysa'ie  as  léu , 

Lequel  acquitta  le  déu 

Et  amenda  tôt  le  trorfait 

Que  li  premier  homme  ot  forfait; 

Et  toutesvoies  par  ce  Filz 

Fu  fait,  de  ce  doiz  estre  fiz. 

Le  monde  et  tontquanqu'il  contient; 


Virgo,  et  cœiera  ?  c  Voici  qu'il  sera  une  vierge 
qui ,  sans  cesser  de  l'être ,  enfantera  le  fils 
de  Dieu  le  très^haut ,  lequel  sera  nommé 
Jésus  ;  car  il  sauvera  son  peuple  de  leurs 
péchés.  » 


CATON. 

Sire,  j'ai  bien  vu  clairement  dans  le  livre 
d'Isaïe  ce  que  vous  me  prêchez  ;  mais  com- 
ment sera-t-il  possible  qu'une  vierge  puisse 
concevoir  et  enfanter,  tout  en  restant  vierge? 
C'est  un  point  qui  fait  naître  des  doutes  trop 
forts. 


VALEKTIN. 

Non  pas,  et  je  te  dirai  comment:  lu  dois 
savoir  qu'il  est  là-haut,  dans  lecielt  un  Dieu 
en  trois  personnes,  qui  n'est  qu'une  divinité, 
une  essence,  une  majesté  unique;  et  ce- 
pendant nous  savons  qu'il  y  a  trois  person- 
nes en  ce  Dieu  par  qui  le  monde  fut  fait. 
Quand  le  premier  homme  pécha ,  il  nous 
précipita  dans  une  telle  dette  que  l'homme 
ne  put  suffire  à  s'acquitter  envers  la  loi  et  à 
apaiser  Dieu  le  Père:  il  en  advint  que  Dieu 
le  Fils  se  fit  homme  ;  mais  je  dis  que  l'amour 
seul  fut  la  cause  de  ce  fait,  et  consuma  l'Es- 
prit-Saint  qui  prit  une  partie  du  sang  le  plus 
pur  dans  le  corps  de  cette  vierge  qui  est 
mère  et  pucelle ,  et  la  divinité  s'y  couvrit 
de  notre  humanité ,  en  sorte  que  Dieu  fut 
homme  et  Thonmie  Dieu,  afin  que  tu  enten- 
des mieux  ce  que  tu  as  lu  dans  Isaïe,  (et  sa- 
ches) quel  est  celui  qui  acquitta  la  dette  et 
répara  le  crime  du  premier  homme.  Toute- 
fois ce  Fils,  tu  dois  en  être  persuadé,  a  fait 
le  monde  et  tout  ce  qu'il  contient;  et  quand 
nos  corps  mourront ,  ils  seront  ressuscites 
par  ce  Fils,  et  puis  tous  entraînés  à  venir  à 
son  jugement  qui  pour  tous  en  général  sera 
le  dernier  jour. 


308 


THÉATAS  FRANÇAIS 


Et  que  noz  corps  vcnront  à  nienc. 
Et  par  ce  Filz  resucitez 
Seront,  et  puis  touz  excitez 
De  venir  à  son  jugement 
Qu'à  touz  sera  generalment 
Au  derrain  jour. 

CHATON. 

Vous  dites  en  vostre  majour. 
Afin  que  je  l'entende  miex» 
Sire,  que  ce  Jhesus  est  Dies» 
Si  corn  me  semble. 

YALENTIN. 

Voirestt  Diex  est  et  homme  ensemble  ; 
Et  si  est  espoux,  filz  et  père. 
A  qui  ?  à  sa  fille  et  sa  mère  : 
C'est  à  la  vierge  dont  nasqui. 
Gomme  filz,  tant  comme  il  vesqui, 
Cy  aval  li  obéissoit  ; 
Comme  père ,  la  norrissoit; 
Comme  espoux,  de  foy  la  vesti. 
Quant  elle  à  croire  s*assenti 
Ce  qui  ne  povoit  par  nature 
Avenir  :  c'est  que  créature 
Se  daigna  le  Créateur  faire; 
Mais  ce  fist-il  pour  nous  attraire 
Plus  à  s'amour. 

CHATON. 

Sire,  plaise-vous  sanz  demour 
Qu'à  vostre  requeste  et  prière 
Ce  Jhesu-Crist  santé  entière 
Par  sa  vertu  doint  à  mon  filz; 
Et  vraiement,  soiez-en  fis, 
Nous  ij.  serons  crestiennez 
Si  tost  comme  il  sera  sanez; 
Etle  croirav  mon  Saveur  estre. 
Lequel  vouU  d'une  mère  naistre 
Et  souffrir  en  croiz  passion 
Pour  la  nostre  rcdempcion. 
Et  qu'au  tiers  jour  resuscita, 
Et  après  es  sains  cieulx  monta, 
E[lJ  qui  jugera  vis  et  mors. 
A  touz  ces  poins  croire  m'acors. 
S'il  a  santé. 

VALENTIN. 

Ha  I  sire  Dieu  plain  de  bonté , 
De  cuer  humblement  te  graci 
Quant  prendre  te  plaist  ces  gens-ci 
Au  roiz  de  ta  miséricorde; 
Car  je  voy  que  leur  cuer  s'accorde 
A  toy  croire,  amer  et  servir 


CATON. 

Sire ,  vous  dites  de  votre  pins  grosse  vdx, 
afin  que  je  Tentende  mieux,  que  ce  Jésos 
est  Dieu,  à  ce  qu'il  me  semble. 

VALENTIN. 

C'est  vrai,  il  est  ensemble  Dteo  et  bonuae; 
il  est  époux,  fils  et  père.  A  qui?  à  sa  fiDe  el 
à  sa  mère  :  c'est  la  Vierge  dont  il  naquit 
Comme  fils,  tant  qu'il  fut  vivant»  il  lui  obéis* 
sait  ici-bas;  comme  père,  il  la  Jioarrissait; 
comme  époux ,  il  la  revêtit  de  foi,  qnaed 
elle  consentit  à  croire  ce  qni  ne  pouvait  ar 
river  naturellement  :  c'est  que  le  Créateir 
se  daignât  faire  créature;  mais  il  en  apt 
ainsi  pour  nous  amener  davantage  à  l'a* 
mer. 


CATON. 

Sire,  que  sur-le-champ  ce  Jésas-Chrisi«  t 
votre  requête  et  prière,  donne  par  sa  p^ 
sance  santé  complète  à  mon  fils;  et  es  vé- 
rité, soyez-en  certain,  tous  deux  noi»  aossi 
ferons  chrétiens  aussitôt  qu'il  sera  guéri;ec 
je  croirai  qu'il  est  mon  Sauveur,  qu'il  soéâ 
naître  d'une  vierge  et  subir  sa  passion  sarbi 
croix  pour  notre  rédemption,  et  qu'an  trcê* 
sième  jour  il  ressuscita ,  qu'après  il  mosu 
aux  saints  cieux,  et  qu'il  jugera  les  vivasseï 
les  morts.  Je  consens  à  croire  tons  ces  poiats; 
s'il  recouvre  la  santé. 


VALENim. 

Ah  I  sire  Dieu  plem  de  bonté,  je  te  reods 
grâce  d'un  cœur  humblede  cequetopreiMb 
ces  gens-ci  dans  les  filets  de  ta  miséricorde; 
car  je  vois  que  leur  cœur  consent  à  croira 
en  toi,  à  t'aimer  et  à  te  servir  pour  méritff 
à  la  fin  ta  gloire  :  veuille.  Seigneur,  la  lecr 


AU   II0TEN-A6E. 


309 


Pour  ta  gloire  en^fio  desservir, 
Qae  leur  veuilles,  Sire,  ottroier. 
—  Or  tost,  Chaton!  sanz  detrier 
Alez-vous  là  mettre  à  genouiz , 
Et  vous  aussi,  biaux  seigneurs  touz, 
Et  prier  Jbesus  qui  nous  face 
Liez  de  cest  enfant  par  sa  grâce  ; 
Et  je  avec  li  ci  demourray, 
Et  aussi  le  deprieray 
Dévotement. 

CHATON. 

Sire,  vostre  commandement 
Vois  acomplir. 

ij'.  ESGOLIER. 

Sy  ferons-nous  de  grant  désir. 
Seigneurs,  à  genouiz  nous  mettons 
Gy  et  noz  pensées  jettons 
A  Jhesu  filz  du  Roy  celestre. 
Qu'il  vueille  le  filz  nostre  maistre 
Santé  donner. 

VALENTIlf. 

Donlx  Jbesus,  qui  touz  jours  user 
Seulz,  en  toute  ton  accion, 
D'amour  et  de  dileccion. 
Si  com  tu  le  parai  itique 
Par  rertu  poissant ,  autentique. 
De  ton  seul  vouloir  garisis. 
Et  de  flum  de  sanc  restrainsis , 
Ce  dit  saint  Marc ,  aussi  la  veuve , 
Par  ta  grâce,  ainz  que  de  ci  meuve, 
Vueillez  cest  enfant-ci  garir 
Et  de  touz  poins  son  mal  tarir 
Dont  il  est  si  pris  et  attains. 
— Biau  filz,  tes  mains  un  po  m'atains: 
Tenir  les  vueil. 

LE  FIL  CHATON. 

Certes,  tant  sui  feible  et  me  dueil 
Que  je  ne  puis,  se  ne  m'aidiez. 
Mourir  voulroie ,  ne  cuidiez 
Point  du  contraire. 

VALENTIN. 

Bêlement  les  vueil  donc  hors  traire. 
Sa  !  Diex  les  saint  et  benéie , 
Et  la  doulce  vierge  Marie 
Sa  grâce  y  mette! 

LE  FIL  CHATON. 

Père,  vez-ci  un  bomme  bonneste, 
Juste,  saint,  du  vrai  Dieu  sergent. 
Venez  veoir,  ma  bonne  gent , 
Conment  le  devons  avoir  chier  : 


accorder.  —  Vite ,  Caton  I  allez  sans  bési- 
ter  vous  mettre  là  à  genoux ,  et  vous  tous 
aussi ,  beaux  seigneurs ,  et  priez  Jésus  que 
par  sa  grâce  il  nous  donne  de  la  joie  au  sujet 
de  cet  enfant  ;  quant  à  moi ,  je  demeurerai 
ici  avec  lui ,  et  je  prierai  Dieu  dévotement 
aussi. 


CATON. 

Sire,  je  vais  accomplir  votre  commande* 
ment. 

DEUXIÈME  éCOLIEB. 

Nous  ferons  de  même  de  grand  cœur.  Sei- 
gneurs, mettons-nous  à  genoux  ici  et  con- 
sacrons nos  pensées  à  Jésus  le  fils  du  Boi  des 
cieux ,  pour  qu'il  veuille  donner  la  santé  au 
fils  de  notre  maître. 

VALENTIN. 

Doux  Jésus,  qui,  dans  toute  ta  conduite, 
eus  toujours  coutume  d'user  d'amour  et  de 
charité,  de  même  que  tu  guéris  le  paralytique 
par  un  miracle  puissant ,  authentique,  de  ta 
volonté  seule,  et  que  tu  arrêtas  le  flux  de  sang 
de  la  veuve,  selon  ce  que  dit  saint  Marc , 
ainsi  veuille  par  ta  grâce,  avant  que  je  m'en 
aille  d'ici,  guérir  cet  enfant-ci  et  faire  cesser 
en  tous  points  le  mal  auquel  il  est  en  proie. 
— Beau  fils ,  tends-moi  un  peu  tes  mains  : 
je  veux  les  tenir. 


LE  FILS  DE  CATON. 

Certes,  je  suis  si  faible  et  si  souffrant  que  je 
ne  le  puis,  si  vous  ne  m'aidez.  Je  voudrais 
mourir,  croyez-le  bien* 

VALENTIN. 

Je  vais  donc  les  tirer  doucement  dehors. 
Allons!  que  Dieu  les  signe  et  les  bénisse ,  et 
que  la  douce  vierge  Marie  y  mette  sa  grâce  ! 

LE  FILS  DE  CATON. 

Père  ,  voici  un  homme  honnête,  juste , 
saint  et  serviteur  du  vrai  Dieu.  Venez  voir, 
mes  bonnes  gens,  combien  nous  devons  le 
chérir:  il  ne  m'a  fait,  sans  rien  de  plus,  que 


310  TUÉATUE 

Me  m'a  fuit»  sanz  plus,  que  touchier 
De  sa  désire  main ,  et  vez  ci 
Que  sain  sui ,  la  seue  mercy, 
Comme  une  pomme. 

CHATON. 

Disciple  duvray  Dieu,  saint  homme» 
Comment  vous  pourray-je  merir 
Ce  qui  vous  a  pléu  garir 
Mon  fil»  que  ci  voi  sain  estant? 
Je  ne  sçay  ;  car  s'avoie  autant 
X.  foiz  com  pourroie  finer, 
Que  tout  vous  voulsisse  donner, 
N'aroie-je  pas  satisfait 
Assez  a  ce  qu'avez  ci  fait; 
Ce  n'est  pas  doubte. 

VALENTIN. 

Chaton,  s'il  te  plaist ,  or  escoute  : 
Ce  que  j'ay  à  ton  filz  valu , 
Ce  n'est  mie  de  ma  vertu  , 
Ains  est  de  la  Jhesu  poissance. 
Aiez  en  lui  ferme  créance  : 
Miex  t'en  sera. 

CUATOM. 

Je  ne  sçay  qu'un  autre  fera  ; 
Mais  tant  comme  je  viveray. 
Comme  mon  Dieu  le  serviray» 
Et  reni  touz  autres  pour  li; 
Car  je  tieng  et  croi  c'est  celi 
Qui  a  à  humaine  nature 
Conjoint  sa  divinité  pure , 
Et  souffert  mort  et  passion 
Pour  l'umaine  redempcion , 
Qui  nous  venra  en  fin  jugier 
Et  par  feu  touz  les  maux  purgier 
Et  les  quatre  ellemens  aussi. 
Je  le  tien,  et  le  croy  ainsi 
Et  le  croiray. 

LE  FILZ  CUATOIX. 

De  voslre  oppînion  seray 
Et  sui,  pore,  n'en  doubtez,  certes  : 
Moustré  m'a  par  vertuz  appertes 
Qu'il  est  vraiz  Dieux. 

PREMIER  ESCOUER. 

Nous  touz  aussi,  et  pour  le  mieux , 
Renonçons  à  la  loy  paienne 
Pour  tenir  la  foy  creslienne 
Dès  ores  mais. 

VALENTIN. 

Or  VOUS  fault  donc  pour  touz  jours  mais 
Ayoir  ou  cuer  un  propos  quel 


FRANÇAIS 

toucher  de  sa  main  droite,  et  voici  que  jf 
suis ,  grâce  à  lui,  sain  comme  une  pomme. 


CATON. 

Disciple  du  vrai  Dieu,  saint  homme,  com- 
,ment  pourrai-je  vous  récompenser  de  ce  qu  il 
vous  a  plu  guérir  mon  fils,  que  je  vois  ici 
debout?  Je  ne  sais;  car  si  j'avais  dix  fois  au- 
tant de  richesses  que  je  puis  en  rassembler, 
et  que  je  voulusse  vous  donner  le  tout,  en- 
core ne  me  serais-je  pas  convenablement  ac- 
quitté du  service  que  vous  m'avez  ici  rendu; 
il  n'y  a  pas  à  en  douter. 

VALENTIN. 

Gaton,  écoute-moi  maintenant,  s*il  te  plaît: 
si  j'ai  fait  du  bien  à  ton  fils ,  ce  n'est  pas  par 
moi-même,  mais  en  vertu  de  la  puissance  de 
Jésus-Christ.  Aie  en  lui  ferme  croyance  :  il 
n'en  sera  que  mieux  pour  toi. 

CATON. 

Je  ne  sais  ce  qu'un  autre  fera;  mais  tant 
que  je  vivrai ,  je  le  servirai  comme  mon 
Dieu  ,  et  je  renie  tous  les  autres  pour  lai; 
car  je  tiens  et  crois  que  c'est  celui  qui  a 
conjoint  sa  divinité  sans  tache  àFliumaiDe 
nature,  et  souffert  mort  et  passion  pour  h 
rédemption  de  l'homme,  celui  qui  nous  Tien^ 
dra  juger  à  la  fin  et  puiser  de  tous  maux  par 
le  feu  et  les  quatre  élémens  aussi.  Je  tiens 
cela  (pour  vrai) ,  et  le  crois  et  croirai  ainsi. 


LE  FILS   DE  CATON. 

Père ,  je  suis  et  serai  de  votre  opinion , 
certes ,  n'en  doutez  pas  :  il  m'a  montré  par 
des  miracles  évidens  qu'il  est  le  vrai  Dieu. 

PREMIER  ÉCOUER. 

Nous  tous  aussi ,  et  c'est  pour  le  mieux , 
nous  renonçons  à  la  loi  païenne  pour  tenir 
désormais  la  foi  des  chrétiens. 

VALENTIN. 

11  vous  faut  donc  à  tout  jamais  avoir  au 
cœur  une  pensée  dans  laquelle  vous  perso- 


AU  MOYEN-AGE. 


311 


Qui  8oit  en  persévèrent  tel 
Que  pour  dons,  ne  blandissemens , 
Pour  menaces ,  ne  batemens , 
Hé  pour  peine  que  Ten  vous  face, 
Ceste  foy  de  voz  cuers  n'eiface , 
Que  Jbesus  fil  de  Dieu  le  Père 
THe  soit  Diex  ne  de  vierge  mère. 
Qui  n'ot  onques  commencement 
lie  jà  n'aura  deffinement 
En  déité. 

LB  TIERS  ESGOLIER. 

A  croire  ceste  vérité 
Nous  accordons  nous  touz  ensemble  ; 
Car  soubz  le  ciel  n'est,  ce  me  semble. 
Chose  plus  voire. 

VALENTIM. 

Or  ait  chascun  en  son  mémoire 
Qu'il  le  serve  et  aint  d'amour  fine, 
Si  que  sa  gloire  qui  ne  fine 
Puist  desservir. 

LE   FIL  CHATON. 

Touz  autres  dieux  pour  lui  servir 
Reni  ;  car  je  voy  sanz  doubtance 
Que  ce  sont  de  nulle  puissance 
Touz  faulx  ydoles. 

CHATON. 

Seigneurs,  aussi  qu'en  mes  escoles 
Je  vous  ay  léu  de  logique. 
De  lencesy  de  dialetique 
Et  d'autre  mondaine  science , 
En  quoy  j'ay  mis  grant  diligence  ; 
Sachiez  de  touz  poinz  la  lairay. 
Dès  ores  mais  ne  vous  liray 
Me  ne  vous  apprendre  clergie 
Si  ce  n'est  de  théologie 
Et  de  ceste  nouvelle  loy  i 
Car  je  scé  clerement  et  voy 
Que  toute  autre  science  est  vaine  ; 
Mais  ceste  à  congnoissance  maine 
Du  premerain  commencement. 
C'est  Dieu  de  lassus,  et  comment 
Il  est  tout  bon  sanz  qualité , 
11  a  grandeur  sanz  quantité. 
Comment  sanz  estre  méu  meut 
Toutes  choses  ainsi  qu'il  veult, 
A  son  plaisir. 

l'empereur. 
Seigneurs,  j'ay  de  veoir  désir 
Mon  filz ,  et  m'annule  forment 
Que  je  ne  le  voi  plus  souvent. 


veriez  tellement  que  ni  les  dons ,  ni  les  ca- 
resses, ni  les  menaces,  ni  les  coups,  ni 
les  supplices  n'efTacent  de  votre  cœur  la 
croyance  que  Jésqs  le  fils  de  Dieu  le  Père  est 
Dieu  et  né  d'une  mère  vierge,  qu'il  n'eut  ja^ 
mais  de  commencement  et  qu'il  n'aura  pas 
de  fin  en  diviniUî. 


LE  TROISIÈME  EGOUER. 

Nousnousaccordonstousensembleàcroire 
cette  vérité  ;  car  il  me  semble  qu'il  n  y  a  rieu 
de  plus  vrai  sôusle  ciel. 

VALENTIN. 

Que  chacun  se  souvienne  donc  de  le  ser- 
vir et  de  l'aimer  sans  réserve ,  de  manière 
à  ce  qu'il  puisse  mériter  sa  gloire  qui  n'u 
pas  de  ternie. 

LE  F1L8  DE  CATON. 

Pour  le  servir,  je  renie  tous  les  autres 
dieux  ;  car  je  vois  clairement  que  ce  sont 
tous  de  fausses  idoles  sans  aucune  puissance. 

CATON. 

Seigneurs ,  dans  mes  écoles  je  vous  ai 
donné  des  leçons  de  logique,  de  lences^  de 
dialectique  et  d'autres  sciences  mondaines, 
auxquelles  je  me  suis  fort  appliqué  ;  sachez 
que  j'y  renoncerai  en  tous  points.  Désormais 
je  ne  vous  apprendrai  rien ,  sinon  la  théo- 
logie et  cette  nouvelle  loi;  car  je  sais  et 
vois  clairement  que  toute  autre  science  est 
vaine  ;  celle-ci,  au  contraire,  mène  à  la  con- 
naissance du  premier  principe  ,  c'est-à-dire 
de  Dieu ,  et  (nous  enseigne)  comment  il  est 
tout  bon  sans  qualité^  comment  sans  quantité 
il  a  la  grandeur,  et  comment  sans  être  mu 
il  meut  toutes  choses  comme  il  veut,  à  sa 
guise. 


l'empereur. 
Seigneurs,  j'ai  le  désir  de  voir  mon  fils , 
et  je  suis  fort  contrarié  de  ne  pas  le  voir  plus 
souvent.  Depuis  que  Caton  l'emmena ,  il  no 


312 


THiATRE  PRAHÇAIS 


Puisque  Chaton  Yen  enmena, 
Par  devers  moy  ne  retourna. 
Que  veult  ce  dire  ? 

GHETALIER. 

Il  n'en  a  pas  le  congié,  sire» 
Par  aventure. 

l'empereur. 
Alez ,  vous  deux ,  bonne  aléure; 
De  son  maislre  congié  prenez  » 
Et  ci  présent  le  m'amenez  : 
Veoir  le  vueil. 

ij«  SERGENT. 

Sire,  nous  ferons  vostre  vueil 
Incontinent. 

PREMIER  SERGENT. 

Alons  le  querre  appertement , 
En  delay  plus  ne  le  metton. 
—  Mahon  vous  gart,  sire  Chaton  » 
Et  voz  genz  touz  ! 

CHATON. 

Orçà,  seigneurs,  bien  veignez-vous. 
De  nouvel  me  direz-vous  rien? 
Comment  le  fait  monseigneur?  Bien 
Fait ,  Dieu  mercy  ? 

ij*  SERGENT. 

Oli  ;  envoie  nous  a  ci 
Dire  vous  que  li  envoiez 
Son  filz  et  le  nous  envoiez  : 
Si  le  demande. 

CHATON. 

Hais  seroit  vilenie  grande 
A  moy  se  je  ii  refusoie 
Ne  se  je  le  contraire  disoie. 
Tantost  ira.  —  Josias,  sus! 
Et  vous,  Dorech  et  Josephus, 
Pensez  de  vous  tost  avoier 
A  cest  enfant-ci  convoier, 
Qui  de  son  père  est  demandez  ; 
Et  à  lui  me  recommandez 
Très  humblement. 

ij«  BSGOLIER. 

Maistre,  nous  ferons  bonnement 
Vostre  vouloir. 

PREMIER  SERGENT. 

Alons-m'en  sanz  plus  ci  manoir; 
'Xrop  demeurons. 

LE  TIERS  fiSCOIJBR. 

Alons  ;  tantost  à  li  serons  : 


revint  pas  auprès  de  moi.  Que  veai  dire 
cela? 


UN  CHBVAUBR. 

Sire,  il  n'en  a  peut*étre  pas  la  permUsioD. 

l'empereur. 
Vous  deux ,  allez  bon  train  ;  prenez  Tau- 
torisation  de  son  maître ,  et  ameoez-Ie-moi 
ici  en  personne  :  je  veux  le  voir. 

deuxième  SERGENT. 

Sire,  nous  ferons  votre  volonté  inconti- 
nent. 

PREMIER  SERGENT. 

Allons  le  chercher  promptement  »  ne  tar- 
dons plus.  —  Que  Mahomet  vousgaixle  «  sire 
Caton,  et  tous  les  vôtres  I 

CATON. 

Allons ,  seigneurs ,  soyez  les  bienTeaus. 
Ne  me  direz-vous  rien  de  nouveau?  Gom- 
mentse  porte  monseigneur?  Bien,  Dieu  merci? 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Oui  ;  il  nous  a  ordonné  de  venir  ici  pour 
vous  dire  que  vous  lui  envoyiez  son  fils  et 
que  vous  nous  le  remettiez  :  il  le  demande. 

CATON. 

Ce  serait  à  moi  une  faute  grave  si  je  le 
refusais  ou  si  je  disais  le  contraire.  II  va  y 
aller.  —  Josias,  allons  I  et  vous,  Dorech  et 
Joseph  ,  apprétez-vous  à  vous  mettre  en 
route  pour  accompagner  cet  enfant-ci ,  que 
son  père  demande.  Recommandez-moi  à  lui 
trè&*humblement^ 


DEtnUÈME  ÉCOLIER. 

Maître,  nous  ferons  de  bon  cœur  votre 
volonté. 

PREMIER  SERGENT. 

Allons-nous-en  sans  plus  tarder  ;  nous  de- 
meurons trop. 

LE  TROISIÈME  ÉCOLIER. 

Allons  ;  nous  serons  tantôt  vers  lui  ;  il  o*y  a 


AtJ  MOTBKI-AGK. 


3i3 


M'y  a  que  deux  pas  à  aler; 
Mais  garder  nous  fault  de  parler 
Jà  devant  li. 

PREHIBR  ESCOUER. 

Si  ferons-nous  ;  ni  à  celi  » 
Au  mien  cuidîer. 

ij*   SERGENT. 

De  tout  ce  dont  avez  mestier, 
Sire»  c'est  de  conseil  loial 
Donner  et  de  joie  royal 
Vous  vueiilent  par  leur  courtoisie, 
Et  avec  ce  de  longue  vie , 

Moz  diex  pourveoir  ! 
l'empereur. 
FilZy  j'avoie  de  vous  veoir 
Grant  désir  :  bien  soiez  venuz. 
Gomment  vous  estes-vous  tenuz 
De  moy  veoir  si  longuement? 
Je  m'en  merveil  rooult.  Et  comment 

Le  faites-vous? 

LE  FIL  DE  l'empereur* 

Bien,  très  chier  sire  et  père  doulx; 
Yostre  merci  du  demander. 
—  Vîen  avant ,  je  vueil  amender 
Le  salut  qu'à  mon  père  as  fait  ; 
Car  il  y  a  vice  et  meflait 

En  ce  qu'as  dit, 

l'empereur. 
Biau  filZy  enquoy  a-il  mesdit? 
Trop  bien  la  fait,  ce  m'est  avis. 
Je  vueil  savoir  par  tou  devis 

Sa  mesprison. 
le  fil  de  l'empereur. 
Sire,  il  a  dit  en  sa  raison 
No$  diex;  et  c'est  une  falourdé. 
Une  mençonge  et  une  bourde. 

M'est  que  un  Dieu  non. 
l'empereur. 
Non  dya  !  Et  comment  a-il  nom , 
Biau  filz,  ce  Dieu  dont  me  parlez? 
Dites-Ie-moy,  se  vous  voulez, 

Ysnel  le  pas. 

LE  FIL  de  l'empereur. 

Mon  obier  seigneur,  n'avez-vous  pas 
Oy  parler  du  saint  juste  homme 
Qui  en  ceste  cité  de  Rome 
Est  venu  pour  un  po  de  temps, 
Homme  paisible  etsanz  contons , 
Disciple  du  vray  Dieu  sanz  (in, 
Qui  est  appeliez  Valentin  ? 


d'ici  là  que  deux  pas;  mais  il  faut  nous  gar- 
der de  parler  en  sa  présence; 

premier  iCOUER. 

Oui  ;  nia  celui-ci ,  à  mon  avis. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Sire,  que  nos  dieux ,  par  leur  courtoisie , 
veuillent  vous  donner  tout  ce  dont  vous  avez 
besoin ,  c'est-à-dire  loyal  conseil  et  joie 
royale,  et  avec  cela  vous  pourvoir  de  longue 
vie! 

l'empereur. 

Fils ,  j'avais  grand  désir  de  vous  voir  : 

soyez  le  bienvenu.  Gomment  avez- vous  pu 

rester  si  long-temps  sans  me  voir?  Je  m'en 

étonne  fort.  Et  comment  vous  portez-vous  ? 


LE  FILS  DE  l'empereur. 

Bien,  très-cher  sire  et  doux  père  ;  je  vous 
remercie  de  voire  demande.  —  Avance,  je 
veux  rectifier  le  salut  que  tu  as  fait  à  mon 
père;  car  il  y  a  vice  et  outrage  dans  ce  que 
tu  as  dit. 

l'empereur. 
Beau  fils,  en  quoi  a-t-il  mal  parlé  ?  il  a  très- 
bien  dit,  à  mon  avis.  Je  veux  connaître  par 
toi  en  quoi  il  a  erré. 

LE  FILS  DE  l'empereur. 

Sire,  il  a  dît  dans  son  discours  not  dieux  ;  et 
c'est  une  bévue,  un  mensonge  et  une  bourde. 
II  n'y  a  qu'un  Dieu. 

l'empereur. 
Non  vraiment I  Et  comment  se  nomme, 
beau  fils ,  ce  Dieu  dont  vous  me  parlez  ? 
Veuillez  me  le  dire  tout  de  suite. 

LE  FILS  DE  l'empereur. 

Mon  cher  seigneur,  n'avez-vous  pas  en- 
tendu parler  de  l'homme  saint  et  juste  qui 
est  venu  pour  un  peu  de  temps  dans  cette 
cité  de  Rome,  homme  paisible  et  sans  esprit 
de  dispute,  disciple  du  vrai  Dieu  infini ,  et 
qui  s'appelle  Valcotin?  (Ne  vous  a-t-on  pas 
dit)  comment  il  a  guéri  d'un  mal  cruel  le 


314 


THÉATRB 


Gomment  le  filz  Chaton  ie  sage 
A  garî  de  son  grief  malage 
En  la  puissance,  en  la  vertu 
De  nostresire  Christ  Jhesu, 
Qui  es  cieulx  a  père  sanz  mère» 
Et  sanz  père  ot  en  terre  mère? 
Par  lui  tenons-nous  [c]este  foy» 
Ceste  créance  et  ceste  loy» 
Qui  n'est,  à  parler  proprement, 
Dieu  que  Jhesus  tant  seulement , 
Filz  Dieu  le  Père. 

LE  CHEYALIER. 

Ce  n'est  pas  vérité  bien  clere  ; 
Car  le  Père  au  mains  miex  devroit 
Estre  Dieu  que  le  Filz ,  par  droit, 
S'il  estoit  ainsi  qu'il  éust 
Cause  en  lui  pour  quoy  il  déust 
Dieu  estre  dit. 

FFILZ  {sic)  d'empereur. 

Biaux  seigneurs,  à  ce  contredit 
Respondez-li  tost  sanz  delay  : 
Vous  estes  clers,  il  n*est  que  lay 
En  ce  cas-cy. 

PREMIER  ESGOUER. 

Sire,  VOUS  avez  dit  ainsi 
Que  li  Pères  devroit  trop  miex 
Que  le  Filz  estre  appeliez  Diex  » 
Supposé  qu'il  déust  Diex  estre. 
Pour  cest  argu  confondre  et  mettre, 
Se  je  puis,  de  touz  poins  à  nient , 
Je  respons,  sire,  qu'il  convient 
Qu'il  ait  esté  premièrement 
Un  principe  ou  commencement , 
Par  qui  toutes  choses  cré[é]es 
Sont  et  en  leur  estre  ordenées  ; 
Et  aucuns  sages  anciens, 
Artiens  et  logiciens , 
Philosophes  çà  en  avant 
L'appellerent  premier  moment , 
Acteur  de  toutes  créatures; 
Si  font  meismes  voz  escriptures, 
Ainsi  le  dient. 

LE  FIL  A   l'eMPERIERE. 

Souffrez.  C'est  voirs,  pas  ne  le  nient; 
Le  philosophe  ainsi  le  monstre; 
Mais  ycy  vueil-je  dire  cause  oultre  : 
Pourquoy  principe  le  nommèrent. 
Et  premier  moment  l'appellerent  ? 
Car  le  temps  n'estoit  pas  venu 
Qu'i  se  fnst  encore  apparu 


FRANÇAIS 

fils  du  sage  Caton  par  la  puissance  etla  yertu 
de  Jésus-Christ,  notre  seigneur,  qui  dans  les 
cieux  a  un  père  sans  mère ,  et  sur  la  urre 
une  mère  sans  père  ?  C'est  de  lui  que  dous 
tenons  cette  foi ,  cette  croyance  et  cette  loi, 
qui  consistent ,  à  proprement  parler,  à  croire 
qu'il  n'est  qu'un  seul  Dieu ,  Jésus ,  fils  <^* 
Dieu  le  Père. 


LE   CHEVALIER. 

Ce  n'est  pas  une  vérité  bien  claire;  or 
au  moins  le  Père  devrait  être  de  droit  Dieu 
plutôt  que  le  Fils,  s'il  était  ainsi  qu'il  eût  en 
lui  cause  à  devoir  être  appelé  Dieu. 


LE  FILS  DE   l'empereur. 

Beaux  seigneurs,  répondez  sur-le-champ 
à  cette  objection  :  vous  êtes  clercs ,  il  n'est 
que  laïc  dans  ce  cas-d. 

premier  écolier. 
Sire ,  vous  avez  dit  que  le  Père  devrait 
être  appelé  Dieu  plutôt  que  le  Fils,  supposé 
qu'il  dût  être  Dieu.  Pour  confondre  et  pal- 
vériser,  si  je  le  puis ,  cet  argument  en  to^ 
points,  je  réponds,  sire,  qu'il  faut  qu'il  y 
ait  eud'abord  au  commencement  un  prindpe 
par  qui  toutes  les  choses  ont  été  créées  cl 
ordonnées  en  leur  place  ;  et  qaelqaes  an- 
ciens sages,  docteurs,  logiciens  et  philoso- 
phes l'appelèrent  premier  moment,  auteur 
de  toutes  créatures  ;  ainsi  font  vos  écritures 
mêmes,  elles  le  disent  paretllemep^ 


LE  fils  de  l'empereur. 

Attendez.  C'est  vrai ,  ils  ne  le  flientpi^s; 
le  philosophe  le  montre  ainsi;  mais  je  veux 
ici  aller  plus  loin  :  pourquoi  le  nomtoèren  - 
ils  principe,  et  l'appelèrent-ils  premier  mo- 
ment? car  le  temps  n'était  pas  encore  venu 
pour  lui  de  faire  son  apparition  et  de  deinc" 
rer  ici-bas  sur  terre  :  c'est  pourquoi,  q«<^'fl" 


AU  IIOYEN-AGK. 


315 


Ne  conversé  çà  jus  en  terre  : 
Pour  ce  ne  sceurent  tant  enqucrre 
Qu'il  le  congnéussent  à  droit 
Gomme  nous  faisons  orendroit , 
Qui  l'appelions  en  déité 
Une  essance»  une  majesté. 
En  ceste  unité  que  disons, 
Une  trinilé  divisons  : 
Père,  Sains-Esperiz  et  Filz  ; 
Et  n'est  q'un  Dieu,  soiez-en  fis. 
Mon  quant  à  la  divine  essence, 
Hais  es  personnes  différence 
Mettons-nous,  c'est  chose  certaine; 
Car  le  Filz,  sanz  plus,  cbar  humaine 
Prist  pour  nous  donner  gloire  es  cielx  : 
Pour  quoy  nous  disons  homme  est  Diex^ 
Et  Diex  est  homme. 
l'bvperiere. 

Mon  povoir  ne  prise  une  pomme, 
Seigneurs,  par  les  diex  que  je  croy  ! 
Se  ceulx  qui  tiennent  ceste  loy 
Et  la  sèment  par  la  cité 
Ne  fois  morir  à  grant  vilté. 
Emprisonnez  ces  trois  icy, 
Et  après  m'alez  querre  aussi 
Ce  Valentin. 

PREMIER  SERGENT. 

Sire,  nous  ferons  de  cuer  fin 
Tout  ce  que  nous  commanderez. 
-—Passez.  Emprisonnez  serez 
Tous  .iij.  ensemble. 

ij«.   SERGENT. 

Livrer  les  nous  fault,  ce  me  semble, 
A  Vuide-Bource  le  jolier; 
Si  en  serons  hors  de  dangier. 
Menons-les-y. 

PREMIER  SERGENT. 

C'est  bien  dit.  — Jolier,  çà  !  vez  ci 
Trois  prisonniers  que  vous  livrons  : 
Tenez,  nous  nous  en  délivrons; 
Gardez-les  bien. 

LE  JOLIER. 

Avant!  entrez  ci. — Se  du  mien 
Uenguent,  ilz  le  paieront. 
N'en  doublez,  ne  m'eschaperont 
Mais  de  sepmaine. 

ij^   SERGENT. 

Or  nous  fault  aler  mettre  en  paine, 
Biaux  compains,  et  si  bien  prouver 


recherche  qu'ils  fissent ,  ils  ne  lé  connurent 
pas  clairement  comme  nous  à  cette  heure , 
qui  l'appelons  une  essence  en  divinité,  une 
majesté.  Dans  cette  unité  dont  nous  par- 
lons ,  nous  établissons  une  trinité  :  le  Père , 
le  Saint-Esprit  et  le  Fils  ;  cependant  ils  ne 
font  qu'un  Dieu,  soyez-en  convaincus.  Mous 
mettons  de  la  différence ,  non  quant  à  l'es- 
sence divine,  mais  quant  aux  personnes, 
c'est  chose  ceiHfiine  ;  car  le  Fils ,  sans  en 
dire  davantage,  se  revêtit  de  notre  humanité 
pour  nous  donner  gloire  dans  les  cieux  : 
c'est  pourquoi  nous  disons  qu'il  est  homme 
et  Dieu,  et  que  Dieu  est  homme. 


l'empereur. 
Seigneurs,  par  les  dieux  en  qui  je  crois! 
je  ne  prise  pas  mon  pouvoir  la  valeur  d'une 
pomme  si  je  ne  fais  pas  mourir  très-ignomi- 
nieusement ceux  qui  tiennent  cette  loi  et  la 
sèment  par  la  cité.  Emprisonnez  ces  trois 
individus-ci ,  et  après  allez  -  moi  chercher 
aussi  ce  Valentin. 

PREMIER  SERGENT. 

Sire,  nous  ferons  de  bon  cœur  tout  ce  que 
vous  nous  commanderez.  —  Passez.  Vous 
serez  emprisonnés  tous  trois  ensemble. 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Il  nous  les  faut  livrer,  ce  me  semble,  à 
Vide-Bourse  le  geôlier;  par  là  nous  en  se- 
rons débarrassés.  Menons-les-y. 

PREMIER  SERGENT. 

C'est  bien  dit.  —  Geôlier,  avancez  !  voici 
trois  prisonniers  que  nous  vous  livrons  :  te- 
nez, nous  nous  en  débarrassons;  gardez-les 
bien. 

Le  geôubr. 

En  avant!  entrez  ici. — S'ils  mangent  du 
mien,  ils  le  paieront.  N'ayez  pas  peur,  ils 
ne  m'échapperont  pas  d'une  semaine. 

deuxième  sergent. 
Beau  compagnon,  il  faut  maintenant  nous 
aller  mettre  en  quête  et  nous  efforcer  d& 


316  thAatre 

Que  VaiêDtin  puissons  IroiiTer 
Où  que  ce  soit. 

PREMIER  SERGENT. 

SuefTre-toi  ;  s'il  ne  me  deçoil, 
Je  le  te  mettray  en  tes  mains  : 
C'est  à  quoi  je  pense  le  mains. 
Alons*m'en.  Un  po  le  c<^nois. 
E,  gar!  cel  homme  que  tu  voiz 
Çà  venir  le  visage  en  terre, 
C'est  il  :  ne  le  nous  faul#plus  querre  ; 
Alons  le  prendre. 

ij*  SERGENT. 

Sa,  maistre  !  il  vous  fault  sanz  attendre 
Devant  l'emperiere  venir. 
Or  tost!  sanz  nous  plus  ei  tenir. 
Passez  bonne  erre. 

VALENTIN. 

Dya  !  je  ne  sui  murdrier  ne  lierre. 
Seigneurs,  menez-me  doulcement, 
Sanz  moy  tenir  si  lourdement  ; 
Je  vous  en  pri. 

PREMIER  SERGENT. 

Or  tost!  passez  dont,  sanz  detri. 
—  Chier  sire,  Valentin  avons 
Tant  quis  que  le  vous  amenons. 

Parlez  à  H. 

l'empereur. 
Comment,  maistre?  estes- vous  celui 
Qui  le  peuple  avez  enorté 
I)e  croire  en  un  Dieu  qu'a  porté 
Une  vierge,  si  com  vous  dites? 
Par  mes  diex!  n'en  serez  pas  quittes. 
Ou  ce  qu'avez  fait  defferez, 
Ou  à  mort  vilaine  serez 

Livrez  briefment. 

VALENTIN. 

Emperiere,  premièrement, 
Tu  qui  loy  dampnable  soustiens, 
S'a  droit  pensasses  de  qui  tiens 
La  dignité  où  tu  es  mis, 
Ou  te  penasses  d'estre  amis 
Plus  diligement  que  ne  fais 
A  mon  Dieu  par  qui  tu  fuz  fais, 
Qui  est  de  toute  créature 
Créateur  et  Dieu  de  nature. 
Ce  n'est  pas  doubte... 

LE  CHEVALIER. 

A  po  que  mes  doiz  ne  déboute 
Si  que  les  .ij.  iex  te  crevasse. 


FRANÇAIS 

trouver  Valentin  en  quelque  endroit  qu'il 
soit. 

PREMIER  SERGENT. 

Attends;  s'il  ne  me  donne  le  change,  je 
te  le  mettrai  entre  les  mains  :  c'est  ce  qui 
me  donne  le  moins  de  souci.  AUons-nons- 
en.  Je  le  connais  un  peu.  Eh ,  regarde  !  cet 
homme  que  tu  vois  venir  là  le  visage  en 
terre,  c'est  lui  :  il  ne  nous  faut  plus  le  cher- 
cher; allons  le  prendre. 

« 

DEUXIÈME  SERGENT. 

Allons,  maître!  il  vous  faut  sans  re- 
tard venir  devant  l'empereur.  Allons,  vitel 
sans  nous  tenir  ici  davantage ,  passez  boa 
train. 

VALENTIN. 

Eh  I  je  ne  suis  ni  meurtrier  ni  voleur.  Sei- 
gneurs, menez -moi  doucement,  sans  me 
tenir  d'une  manière  si  pesante;  je  vous  en 
prie. 

PREMIER  SERGENT. 

Allons,  vite  !  passez  donc,  sans  raisonner. 
—  Cher  sire,  nous  avons  tant  cherché  Va- 
lentin que  nous  vous  l'amenons.  Parlez-lui. 

l'empereur. 
Comment,  maître!  étes-vous  celui  qui  a 
exhorté  le  peuple  à  croire  en  un  Dieu  qu'une 
vierge  a  porté,  comme  vous  le  dites?  Par  mes 
dieux  !  vous  n'en  serez  pas  quitte.  Ou  vous 
déferez  ce  que  vous  avez  fait,  ou  vous  serez 
bientôt  livré  à  une  mort  honteuse. 


VALENTIN. 

Empereur,  premièrement,  toi  qui  sou- 
tiens une  loi  damnnble,  si  tu  pensais  ù  celui 
de  qui  tu  tiens  la  dignité  dans  laquelle  lu  es 
placé,  ou  si  tu  faisais  tes  efforts  pour  aimer 
mieux  que  tu  ne  le  fais  mon  Dieu,  par  qui  tu 
fus  formé,  qui  est  le  créateur  de  toute  créa- 
ture et  le  Dieu  de  la  nature,  il  n'y  a  pas  de 
doute.... 


LE  CHEVALIER. 

Par  Mahomet!  peu  s'en  faut  que  de  mes 
doigts  je  ne  te  crève  les  yeux  ici  même.  Un 


AU    MOYEN-AGE. 


317 


ParMahommei!  en  ceste  place. 
Doit  ainsi  parler  un  tel  homme 
Com  toy  à  Tempereur  de  Romme? 

En  maie  estraine  ! 
l'empereur. 
Souffrez.  —  Va»  tanlost  si  m'amaine 
Ces  «iij.  compaignons  qu'en  prison 
As  hui  mis  pour  leur  mesprison» 

Cy  devant  moy. 

LE  ij*.   SERGENT. 

Sire,  par  la  foy  que  vous  doy  I 
Voulentiers,  sanz  chiere  rebource. 

—  Or  çà  !  je  revien,  Yuide-Bource. 
Ces  .iij.  prisonniers  attaingniez; 

Il  faudra  qu  avec  moy  veigniez 
Pour  les  mener  jusqu'à  la  court  « 
Et  que  nous  les  tenions  de  court 
Et  près  de  nous. 

LE  JOLIER. 

Ne  vous  en  doubtez,  ami  doulx. 

—  Sa  !  entre  vous  iij.  issiez  hors. 

--  Ho  !  il  nous  les  fault  par  les  corps 
Lier  ensemble. 

LE  ij*.  SERGENT. 

C'est  bien  dit  :  aussi,  ce  me  semble, 
Plus  asséur  les  enmenrons 
Quant  ainsi  liez  les  tenrons 
Comme  lu  diz. 

LE  JOLIER. 

Ainsi  mainé-je  court  touz  diz 
Ceulx  que  je  sçay  que  ont  mefTait. 
Avant!  alons-m'en.  Tien»  c'est  fait: 
Acouplez  sont. 

îj*  SERGENT. 

G*est  voir  :  d'escbaper  povoir  n  ont. 

—  Avant,  merdaille;  avant  trotez, 
Se  de  ce  baston-ci  frôlez 

Ne  voulez  estre. 

LE  JOLIER. 

Yez  ci,  mon  chier  seigneur  et  maistre. 
Les  prisonniers  que  demandez. 
S'il  vous  plaist,  or  nous  commandez 
C'on  en  fera. 

l'empereur. 
Assez  tost  on  le  te  dira. 

—  Trnant,  pour  ce  qu'as  convertiz 
Ceulz-ci  et  à  toy  pervertiz, 
Devant  toy  decolez  seront  : 
Cest  le  prouffit  qu'il  en  aront. 

—  Avant!  copez-leur  tosi  les  testes. 


homme  comme  toi  doit-il  parler  ainsi  à  l'em- 
pereur de  Rome  ?  Malheur  à  toi  1 


l'emperedr. 
Attendez.  —  Va,  et  tantôt  amène  ici  de- 
vant moi  ces  trois  compagnons  que  pour  leur 
crime  tu  as  incarcérés  aujourd'hui. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Sire,  par  la  foi  que  je  vous  dois!  volon- 
tiers, sans  rechigner.  —  Allons  !  je  reviens, 
Yide-Bourse.  Prenez  ces  trois  prisonniers; 
il  faudra  que  vous  veniez  avec  moi  pour  les 
mener  jusqu'à  la  cour,  et  que  nous  les  te- 
nions serr^  el  près  de  nous. 


IB  GEÔLIER. 

Mon  doux  ami,  n'ayez  à  ce  sujet  aucune 
crainte.  —  Allons!  sortez,  vous^trob. — Oh! 
il  nous  les  faut  lier  ensemble  par  le  corps. 

LE  DBUXliEn  SBRGEIVT. 

C'est  bien  dit  :  aussi,  ce  me  semble,  les 
emmènerons-nous  avec  plus  de  sûreté  quand 
nous  les  tiendrons  liés  ainsi  que  tu  le  dis. 

LE  GEÔLIER. 

C'est  ainsi  que  toujours  je  mène  court 
ceux  que  je  sais  avoir  méfait.  En  avant! 
allons- nous -en.  Tiens,  c'est  fait:  ils  sont 
accouplés. 

DEUXIÈME  SBRGËKT. 

C'est  vrai  :'ils  ne  peuvent  pas  s'échapper. 
—  En  avant,  canaille  !  trottez  en  avant,  si 
vous  ne  voulez  pas  être  frottés  de  ce  bft- 
ton-ci. 

.     LE  GEÔLIER. 

Voici,  mon  cher  seigneur  et  maître,  les 
prisonniers  que  vous  demandez.  Maintenant, 
s'il  vous  plaît,  ordonnez  ce  qu'on  en  fera. 

l'empereur. 
On  te  le  dira  bientôt.  —  Truand,  attendu 
que  tu  as  converti  ceux-ci  et  que  tu  les  as 
pervertis  par  ta  doctrine,  ils  seront  décollés 
devant  .toi  :  c'est  le  profit  qu'ils  en  retire- 
ront.—Allons  !  coupez-leur  vite  la  tète ,  puis 
laissez  les  bètes  sauvages  mangerleurs  corps. 


318 


THEATRE  FRANÇAIS 


Puis  iessiez  aux  sauvages  bestes 
Les  corps  mengier. 

TALENTIN. 

Mes  frères  el  mi  ami  chier, 
De  la  mort  des  corps  ne  vous  chaille  ; 
Soiez  fors  en  ceste  bataille. 
Contre  ce  serpent  combatez  ; 
Car  je  vous  di  vous  acquestez 
Gloire  qui  touz  jours  durera 
Et  vie  qui  jà  fin  n'ara. 
Et  par  ce  brief  et  court  martire 
Verrez  sanz  fin  Dieu,  nostre  Sire, 
Si  comme  il  est. 

iij*.   ESCOLOBR. 

Homme  de  Dieu,  nous  sommes  prest 
De  faire  quanque  tu  nous  diz; 
Or  prie  Dieu  qu'en  paradiz 
Moz  âmes  mette. 

VALENTIN.* 

Vostre  voulenté  sera  faite 
De  bon  cuer  :  j'en  vueil  Dieu  prier 
Ci  endroit ,  sanz  plus  detrier. 
Mes  chiers  amis. 

LB  JOUER. 

Ta  seras  premier  à  fin  mis. 
Passe  avant,  agenoille-toy. 

—  C'est  fait  ;  il  n'i  a  mais  de  qnoy 

Jamais  mot  die. 

VALBlfTINé 

Doulx  Jhesus,  en  la  conpagnie 
De  tes  sains  anges  ces  personnes 
Reçoy,  et  ta  gloire  leur  donnes  ; 
Si  que  ta  Mère  et  toy,  Filz,  voient 
Ainsi  comme  par  foy  le  croient 
Çà  jus  en  terre. 

DIEU. 

Hère,  je  vueil  qu'aliez  bonne  erre 

A  mes  amis  que  voi  là  estre. 

Que  onveultàmortpourmon  nom  mettre. 

—  Anges,  vous  .ij.  la  conduisiez. 
Et  en  alant  la  déduisiez 

D'un  biau  chant  faire. 

LE  PREMIER  ANGE. 

Vostre  vouloir  si  nous  doit  plaire. 
Sire,  par  droit. 

ij*.   ANGE. 

Nous  en  irons  par  là  endroit 
Quant  jus  serons. 

LE  lOLIER. 

Sa,  seigneurs!  sa!  de  chapperons 


VALENTIN. 

Mes  frères  et  mes  chers  amis,  ne  vous  oc- 
cupez pas  de  la  mort  du  corps;  soyez  fort& 
en  celte  bataille,  combattez  contre  ce  ser- 
pent; car  je  vous  dis  que  vous  acquerrez  une 
gloire  qui  durera  toujours  et  une  vie  qui  ne 
finira  jamais,  et  par  ce  bref  et  court  martyre 
vous  verrez  sans  fin  Dieu,  notre  Seigneur, 
comme  il  est. 


TROISIEME  ÉCOLIER. 

Homme  de  Dieu,  nous  sommes  prêts  à 
faire  tout  ce  que  tu  nous  recommandes  ;  prie 
donc  Dieu  qu'il  mette  nos  âmes  en  paradis. 

VALElfTIIf. 

Votre  volonté  sera  faite  de  bon  cœur  :  mes 
chers  amis,  je  veux,  sans  plus  tarder,  adres- 
ser ici  à  Dieu  cette  prière. 

LB  GEÔLIER. 

Tu  seras  mis  à  mort  le  premier.  Passe  en 
avant ,  agenouille-loi.  — -  C'est  fait;  il  n'y  a 
plus  de  quoi  jamais  dire  un  seul  mot. 

VALENTIN. 

Doux  Jésus,  reçois  ces  personnes  en  la 
compagnie  de  tes  saints  anges,  et  donne-leur 
ta  gloire  ;  en  sorte  qu'ils  voient  ta  Mère  et 
toi.  Fils,  comme  ils  vous  ont  vus  par  les  yeux 
de  la  foi  ici-bas  sur  la  terre. 

DIEU. 

Hère,  je  veux  que  vous  alliez  bien  vite  à 
mes  amis  que  je  vois  là-bas,  et  que  l'on  veut 
mettre  à  mort  pour  mon  nom. — Anges, 
conduisez-la  vous  deux ,  et  en  chemin  ré- 
créez-la d'un  beau  cantique. 

LE  PREMIER  ANGE. 

Sire,  votre  volonté  doit  nous  plaire;  c'est 
juste. 

nECXIÈUE  ANGE. 

Nous  nous  en  irons  par  là  quand  nous  se- 
rons en  bas. 

LE  GEÔLIER. 

Allons,  seigneurs!  allons!  quand  j'aurai 


AU  VOTBN-AGE. 


319 


N'arez  jamais,  certes,. mestier, 
Mais  qu'aie  ouvré  de  mon  mestter 
Sur  vous  icy. 

PREMIER  ANGE. 

Dites  avec  moy  ce  chant-ci, 
Michiel  ;  jà  repris  n'en  serez. 

RandeL 
Venez-Yons-en,  benéurez, 
Lassus  ou  royaume  de  Dieu  ; 
En  gloire  sanz  fin  mis  serez  ; 
Venez-vous-en,  benéurez  ,  ' 
Et  touz  jours  sanz  mort  viverez. 
Trop  y  a  delictabie  lieu. 
Venez-vous-en,  etc. 

LE  JOUER. 

Or  sçay-je  bien  ne  presciierez 
Jamais  nul  lieu  nouvelle  loy. 
Ghascuns  est  endormiz  tout  coy, 
Ce  m'est  avis. 

HOSTRE-DAME. 

Or  tost,  sanz  plus  faire  devis , 
Mes  amis,  ces  âmes  prenez 
Et  ici  plus  ne  vous  tenez; 
Mais  commans  que  chascun  s'avoie 
A  nous  en  r^aler  par  la  voie 
Que  venuz  sommes. 

ij*.  ANGE. 

Dame  des  cieulx ,  dame  des  hommes. 
Fontaine  de  miséricorde, 

A  vo  vouloir  faire  s'accorde 
Chascun  de  nous. 

PREMIER  ANGE. 

C'est  voir.  Pardisons,  ami  doulx, 
Nostre  chant  tant  qu'il  soit  finez. 

Rondel. 
Et  touz  jours  sanz  mort  viverez. 
Trop  y  a  delictabie  lieu. 
Venez-vous-ent ,  etc. 

l'empereur. 
Seigneurs,  escoutez  :  en  quel  lieu 
Oy-je  de  chant  tel  mélodie  ? 
Onques  mais  en  jour  de  ma  vie 
Telle  n'oy. 

LE  CHEVALIER. 

Le  cuer  m*a  forment  esjoy  ; 
Mab  dont  ce  vient  moult  me  merveil , 
Car  gens  ne  puis  veoir  à  Tueil 
Qui  si  doulcement  chanter  doient. 
Il  semble  que  près  de  nous  soient, 
A  leur  chanter. 


ici  travaillé  sur  vous  de  mon  métier,  vous 
n'aurez,  certes,  jamais  besoin  de  chaperons. 

PREMIER  ANGE. 

Michel ,  dites  avec  moi  ce  chant-ci  ;  vous 
n'en  aurez  pas  de  reproches. 

Rondeau, 
Venez-vous-en,  bienheureux,  là-haut 
dans  le  royaume  éternel  ;  vous  serez  mis  en 
gloire  sans  fin  ;  venez-vous-en,  bienheureux , 
et  vous  vivrez  toujours  sans  mourir.  C'est  un 
lieu  très-délectable.  Venez-vous-en,  etc. 


LE  GEÔLIER. 

Maintenant  je  sais  bien  que  vous  ne  prê- 
cherez jamais  en  aucun  lieu  une  nouvelle 
loi.  Il  m'est  avis  que  chacun  dort  bien  tran- 
quille. 

NOTRE-DAME. 

Allons  vite,  mes  amis  !  sans  plus  causer, 
prenez  ces  âmes  et  ne  vous  tenez  plus  ici  ; 
mais  j'ordonne  que  chacun  se  mette  en  route 
pour  nous  en  retourner  par  le  chemin  que 
nous  avons  suivi  pour  venir  ici. 

DEUXIÈME  ANGE. 

Dame  descieux,  dame  des  hommes,  fon- 
taine de  miséricorde ,  chacun  de  nous  con- 
sent à  faire  votre  volonté. 

PREMIER  ANGE. 

C'est  vrai.  Mon  doux  ami ,  continuons 
notre  chant  jusqu'à  ce  qu'il  soit  fini. 

Rondeau. 

Et  vous  vivrez  toujours  sans  mourir.  C'est 
un  lieu  très-délectable.  Venez-vous-en ,  etc. 

l'empereur. 
Seigneurs ,  écoutez  :  d'où  vient  ce  chant 
mélodieux?  jamais  de  ma  vie  je  n'en  ouïs 
de  pareil. 

LE  CHEVALIER. 

Mon  cœur  en  a  ressenti  un  vif  plaisir  ; 
mais  d'où  cela  vient-il?  je  m'en  émerveille 
fort ,  car  de  mes  yeux  je  ne  puis  voir  per- 
sonne qui  chante  aussi  mélodieusement.  A 
leur  chant,  il  semble  qu'ils  soient  près  de 
nous. 


320 


THÉATRB  mAlfÇAlS 


YALEmmi. 

Empereur»  saches,  sanz  doubler , 
Ce  chant  que  tu  à  tes  oreilles 
As  oy,  c'est  (ne  t'en  merveilles) 
La  doulce  mère  au  roy  Jhesu 
Et  ces  anges  qui  sont  venu 
Querre  les  âmes  de  ces  corps 
Qui  par  toy  gisent  ileuc  mors» 
,    Qu'avec  Jhesu-Grist  en  emportent  ; 
Et  en  les  portant,  les  déportent  » 
Comme  oy  as. 

l'evpkbbur. 

Comment  ?  ne  te  tairas-tu  pas 
De  ton  Jhesu-Crist  devant  moy  ? 
Yez  ci  que  j'ordene  de  toy  : 
Ou  tu  noz  diex  aoureras, 
Ou  par  divers  tourmens  mourras , 
Je  te  promet. 

VALBNTIN* 

En  Jhesu-Grist  du  tout  me  met , 
Si  que  ne  me  peuz  tourmenter. 
De  ceci  te  vueiUje  enorter; 
Car  pour  paine  que  me  saroies 
Faire,  surmonter  ne  pourroies 
La  grant  joie  que  j'en  aray; 
Mais  une  chose  te  diray  : 
Se  tes  faulx  ydoles  et  vains. 
Qui  touz  sont  de  dyables  plains, 
Relenquissiez  et  lessassez, 
Et  Dieu  le  vray  seul  aourassez , 
Tu ,  qui  es  triste  et  en  destresce , 
.Trouvasses  joie  sanz  tristesce  « 
Repos  sanz  labour  permanable. 
Et  règne  sanz  fin  perdurable. 
Je  te  di  voir. 

l'empereur. 

A  ton  dit  peut-on  bien  savoir 
Que  tu  es  plain  de  l'anemi. 
— Or  tost,  seigneurs  !  tost,  là  en  my 
Celle  place  le  despoulliez. 
Quant  tout  nu  sera,  le  vueilliez 
Lier  estant  à  celle  estache  ; 
Et  puis  le  bâtez  tant  que  tache 
N'ait  sur  son  corps  blanche  ne  vert , 
Hais  que  tout  soit  de  sanc  couvert 
Pour  son  chasti. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Si  com  de  dit  l'avez  basti , 


VJULBMTIN. 

Empereur,  sache,  à  n'en  pas  douter,  que 
ce  chant  que  tu  as  ouï  de  tes  oreilles ,  ct^ 
(ne  t'en  émerveille  pas)  celui  de  la  douce 
mère  du  roi  Jésus  et  de  ses  anges  qui  soot 
venus  chercher  les  âmes  de  ces  corps,  les- 
quels, mis  à  mort  par  toi,  sont  étendus  ici  ; 
ils  les  emportent  vers  Jésus-Christ,  et  en  les 
emportant,  ils  leur  font  fête ,  comme  to  as 
ouï. 


L  EMPEREUR. 

Gomment?  ne  te  tairas-tu  pas  deyant  moi 
au  sujet  de  ton  Jésus-Christ?  Voici  ce  que 
j'ordonne  de  toi  :  ou  tu  adoreras  nos  dieax, 
ou  tu  mourras  par  divers  tourmens ,  je  te 
promets. 

VALENHN. 

Je  me  mets  entièrement  en  Jésus-Christ , 
en  Sorte  que  tu  ne  peux  me  tourmenter,  je 
dois  te  l'apprendre  ;  car  quelque  peine  qne 
tu  me  fasses  subir,  tu  ne  pourrais  surmon- 
ter la  grande  joie  que  je  ressentirai  ;  mais 
je  te  dirai  une  chose  :  si  tu  abandonnais  ec 
laissais  tes  idoles  fausses  et  vaines ,  qui  ton- 
tes sont  pleines  du  démon,  et  que  ta  adoras- 
ses seulement  le  vrai  Dieu,  toi,  qui  es  triste  et 
dans  la  détresse,  tu  trouverais  une  joie  sans 
mélange,  un  repos  durable  sans  peine,  et  nn 
règne  éternel  et  sans  fin.  Je  te  dis  la  vérité. 


L'EMPERBtm. 

A  tes  paroles  on  peut  bien  voir  que  ta  es 
possédé  du  démon  .—Allons,  vite,  seigneurs  ! 
vite/ dépouillez-le  au  milieu  de  cette  pbce. 
Quand  il  sera  tout  nu,  veuillez  le  lier  debont 
à  ce  poteau  ;  et  puis  battez-le  tant  qu'il  n'y 
ait  sur  son  corps  tache  ni  blanche  ni  verte, 
mais  qu'il  soit  couvert  de  sang  pour  son  cU- 
timent. 


LE  PREMIER  SERGENT. 

Mon  cher  seigneur,  il  sera  fait  comme 


AU  MOYBN-AGB. 


^2i 


Mon  chier  seigneur*  vous  sera  fait. 
—  Sa ,  maistre  !  despouilier  de  fait 
Yci  vous  fault. 

(Cj  niet«on  la  table  deran  t  l'emperierepour  meogier .) 

YALENTIN. 

Yottlentiers,  seigneurs»  sanz  deiïault. 
Sui-je  à  voslre  vneil?  que  vous  semble? 
Ne  doublez  pas  que  de  vous  nl'emble  : 
N'est  pas  m'entente. 

LE  JOUER. 

Lier  le  tous  vueil,  sanz  attente» 
En  la  manière  qu'ay  apprise. 
Est-il  .lié  de  bonne  guise? 
Dites-le-moy. 

LE   ij*.  SERGENT. 

Oïl.  Or  çà  !  vez  ci  de  quoy 
II  sera  batuz,  comme  fol, 
Dès  les  rains  aval  jusqu'au  col. 
Avant!  chascun  la  seue  prengne» 
Et  de  bien  ferir  ne  s'espargne 
Sur  ce  dur  dos. 

PREMIER  SERGENT. 

Se  sa  char  estoit  toute  d'os» 
S'en  feray-je  saillir  le  sanc. 
Je  le  vueil  batre  sur  le  flanc 
Premièrement. 

.ij«.  SERGENT. 

Et  je  sur  cestui»  tellement 
Qu'il  yparra. 

LE  JOUER. 

Je  seray  le  tiers  qui  ferra 
Au  long  du  corps. 

VALENTIN. 

Yueillez  entendre  à  mes  recors» 
Entre  vous  qui  me  regardez  : 
Pour  Dieu  vous  pri  ne  vous  tardez 
De  croire  en  celui  qui  me  garde» 
Qui  tout  voit  et  partout  regarde» 
Qui  le  monde  de  nient  créa  » 
Et  par  sa  mort  nous  recréa» 
Qui  daigna  d'une  vierge  naistre 
Et  à  nostre  semblance  mettre 
Pour  rachater  l'umain  lignage 
Que  Sathan  tenoit  en  servage; 
Qui  de  nous  ot  tant  cure  et  soing» 
Combien  qu'il  n'ait  de  nous  besoing. 
Que  pour  nous  en  croiz  mort  pendi» 
Dont  vie  par  ce  nous  renUi. 
Gongnoisriez»le  donc»  congnoissiez» 


vous  l'avez  dit.  —  Allons  »  maître  !  il  faut  ici 
vous  dépouiller  en  entier. 

(Ici  on  met  la  table  derant  Tempereur  pour  manger.) 

VALENTIN. 

Volontiers»  seigneurs»  sans  y  manquer. 
Suis-je  comme  vous  voulez  ?  que  vous  en 
semble?  Ne  craignez  pas  que  je  m'échappe 
de  vos  mains  :  ce  n'est  pas  mon  intention. 

LE  GEÔLIER. 

Je  veux»  sans  retard,  vous  le  lier  de  la 
manière  que  j'ai  apprise.  Est-il  solidement 
attaché  ?  dites-le-moi. 

LE  DSUXIÈXE  SERGENT. 

Oui.  Allons  I  voici  de  quoi  le  battre , 
comme  un  fou  qu'il  est»  depuis  le  bas  des 
reins  jusqu'au  cou.  En  avant!  que  chacun 
prenne  sa  vei^e»  et  ne  manque  pas  de  bien 
frapper  sur  ce  robuste  dos. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Quand  même  sa  chair  serait  entièrement 
d'os»  j'en  ferais  jaillir  le  sang.  Je  veux  d'a- 
bord le  battre  sur  le  flanc. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Et  moi  sur  celui-ci»  tellement  qu'il  y  pa- 
raîtra. 

LE  GEÔLIER. 

Je  serai  le  troisième  qui  frapperai  le  long 
du  corps. 

VALENTIN. 

Vous  qui  me  regardez  »  veuillez  prêter  at- 
tention à  mes  paroles:  ne  tardez  pas»  je  vous 
en  prie»  pour  (l'amour  de)  Dieu»  à  croire  en  ce- 
lui qui  me  garde»  qui  voit  tout  et  regarde  par- 
tout» qui  créa  le  monde»  et  qui  par  sa  mort 
nouscréa  de  nouveau  »  qui  daigna  naître  d'une 
vierge  et  se  mettre  à  notre  image  pour  rache- 
ter le  genre  humain  que  Satan  retenait  dans 
la  servitude  ;  qui  eut  tant  de  soin  et  de  souci 
de  nous»  bien  qu'il  n'en  ait  pas  besoin  »  que 
pour  nous  il  mourut  suspendu  à  la  croix»  et 
par  là  nous  rendit  la  vie.  Reoonnaissez-le 
donc»  reconnaissez«le»  et  délaissez  vos  ido- 
les trompeuses  qui  ne  sont  pas  des  dieux  » 
mais  des  démons  ;  ne  les  ayez  pas  poiur  agréa- 
bles» servez  seulement  le  vrai  Dieu  pour  le- 

21 


321 


TUÉATRR 


Vos  fauz  ydoles  délaissiez 
Qui  ne  sont  pasDiex»  mais  sont  dyables; 
Ne  les  aies  pas  agréables. 
Servez  le  vray  Dieu  seulement 
Pour  qui  je  sueffre  ce  tourment» 
Qui  ne  m'est  pas  tourment»  mais  baing  ; 
Car  avis  m'est  que  de  doulz  saing 
IkToingnentcenUqui  ainsi  m'atirent. 
Et  vous  Guidiez  qu'il  memartirent, 
Et  ce  n'est  que  purgacion 
Et  ma  glorificacion 
De  corps  et  d'ame. 

LE  QUART  ESCOLIER. 

Père,  benoite  soit  la  dame 
Qui  à  nourretupe  t'a  trait  ! 
Tu  as  tout  ce  peuple  retrait 
D'enfer  et  l'as  à  Dieu  acquis 
Par  les  paroles  que  tu  dis> 
Qui  voires  sont. 

LE  QUraT  ESGOUER. 

Père,  escoute  :  ces  gens  ne  font 
Mais  que  baptesme  demander. 
Pour  eulx  envers  Dieu  amender 
De  leurs  meffaiz. 

VALENTIN. 

Soient  en  ce  vouloir  parfaiz, 
11  soufBra  à  Dieu  assez. 
Tant  q'un  pou  de  temps  soit  passez 
Con  leur  donrra. 

PREMIER  SERGENT. 

Par  Mahon  !  monseigneur  sara 
Maintenant  ces  nouvelles-ci. 
— Sire,  je  vous  vieng  dire  ainsi  : 
De  nostre  loy  sont  perverti 
Bien  vij.M .,  qu'a  converti 
Yalentin  tant  dis  comme  on  l'a 
Batu  à  celle  estache-là. 
A  brief,  tout  le  peuple  est  créant 
En  son  Dieu,  je  le  vous  créant. 

En  bonne  foy. 

l'empereur. 
Va,  fay  l'amener  devant  moy, 

Yci  en  Teure. 

PREMIER  SERGEIIT. 

Sire,  se  Mahon  me  sequenre  ! 
ie  vois.-^Ho,  seigneurs  !  sanz  plus  batre. 
Mener  le  nous  fault  sanz  debatre 
A  Teroperiere 

ij'.  SERGENT. 

Si  ri  menrons  en  la  manière 


FRANÇAIS 

quel  je  souffire  ce  tourment,  qaî  n*en  e 
un  pour  moi  :  au  contraire,  c*est  un  bail 
il  m'est  avis  que  ceux  qui  m'arrangent 
me  frottent  d'un  doux.parfum.  Vous  p< 
qu'ils  me  martyrisent ,  tandis  qu'ils  ne 
que  me  purifier  et  qu'ils  glorifient  mon  < 
et  mon  ame. 


LE  QUATRIÈME  icOLlBB. 

Père ,  bénie  soit  la  dame  qui  t'a  noi 
par  tes  paroles,  qui  ne  sont  que  la  vëriM 
as  arraché  tout  ce  peuple  à  Tenfer  étal 
gagné  à  Dieu. 


LE  CINQUIÈMB  ÉCOLIER.  I 

Père,  écoute  :  ces  gens  ne  font  que  i 
mander  le  baptême,  pour  effacer  leurs  d 
faits  envers  Dieu. 

I 

VALENTIIf. 

Qu'ils  soient  fermes  en  cette  volonté,  cd 
suffira  à  Dieu,  jusqu'à  ce  qu'il  se  soie  H 
un  peu  de  temps;  alors  on  le  leur  donosi 

LE  PREEIBR  SERGENT. 

Par  Mahomet  I  monseigneur  saara  àW 
stant  même  ces  nouvelles-ci.  —  SireJ 
viens  vous  dire  que  sept  mille  personoeso^ 
quitté  notre  loi  ;  c*est  Yalentin  qui  les  a  coi] 
verties  pendant  qu'on  le  bauaîl  à  ce  poieaf- 
là.  En  un  mot,  tout  le  peuple  croit  8iD€èr^ 
ment  en  son  Dieu,  je  vous  l'assure. 


L'EVPERtUR. 

Va ,  fais-le  amener  ici  devant  m» ,  ^^ 
l'heure. 

LE  »REIIIER  SERGENT. 

Sire ,  Mahomet  me  secoure  /  j'y  ^  " 
Holà,  seigneurs!  ne  le  battez  pas  da^^D- 
lage;  il  nous  le  faut  mener  sâflStW^^' 
l'empereur. 

LE  nBUXIÈME  SERGENT. 

Noos  Fy  mi^norons  arrange  comw^  "  ^  ' 


AU  NOTBN-AGt. 


323 


^<P^ie|iril  esl,  mais  que  desliésoit  : 
cestia4ussi  plus  est  ci,  plus  déçoit 
Dtfnsr      De  gens  sanz  nombre. 

»0  ^^  LB  JOUER. 

l"^  IToire ,  et  si  nous  toit  et  encombre 
"  *^"!)e faire  ailleurs  nostre  prouffit» 
Et  II  mesmes  se  desconfit« 
Déliez  est  »  alons-nous-ent 
Et  Tenmenons.  Trop  longuement 
Sommes  icy. 

LB  PREMIER  SERGEirT. 

Alons. — Hon  cher  seigneur,  vezci 
Que  demandez. 


nu. 

)  qui 


L  EMPEREUR. 


?Ta 


ïtéOve^  t'es*tu  point  amendez? 

Di-me  voir  de  bon  cuer  ouvert. 

Au  mains,  te  voi-je  tout  couvert 

De  sanc.  Que  ne  t'a  regardé 
^0^  Ton  Dieu?  et  qui  i'éust  gardé 
,  [0g(  De  ce  tourment,  de  ceste  paine? 
'^^^  Je  te  di  (n'est  pas  chose  vaine), 

Se  je  ne  voy  que  tu  laboures 

A  ce  que  tu  mes  diex  aoures. 

Je  feray  ci  tes  jours  finer; 

Car  le  chief  le  feray  couper. 
Je  te  di  bien. 

VALBNTm. 

Tes  jours  sont  plus  briez  que  li  mien. 
Je  ne  scé  de  quoy  me  menaces  ; 
Je  te  di  que  tout  au  pis  faces 
Que  tu  pourras. 

LEMPEREUR. 

Par  mes  diex  !  en  Teure  mourras. 
—  Yulde-Bource,  sanz  plus  ci  èstrci, 
Vaz-Ie-moy  là  hors  à  mort  mettre; 
Et  se  tu  voiz  qu'il  y  surviengoe 
Nul  qui  pour  crestien  se  tiengne, 
Met  tout  à  fin. 

LE  JOUER. 

Sire,  par  mon  dieu  Appolin  I 
Voulentiers  ;  n'en  ara  jà  mains* 
•—  Sa,  maistre,  sa  I  puisqu'en  mes  mains 
Estes,  gueres  ne  durerez. 
Passez ,  assez  tost  finerez 
Honteusement. 

LE  QUART  ESCOUBR. 

Père,  aTani!  viguereuseoient 
Labourez  à  ce  derrenier 


U"- 


qu'il  soit  seulement  délié  :  aussi  bien,  plus  il 
est  ici,  plus  il  égare  de  gens. 

LE  geAlibr. 

C'est  vrai ,  de  plus  il  nous  enlève  notre 
profit  et  nous  empêche  de  le  faire  ailleurs,  et 
lui-même  il  dépérit.  Il  est  délié,  allons-nous- 
en  et  emmenons-le.  Nous  restons  trop  long- 
temps ici. 

le  premier  sergent. 

Allons. — Mon  cher  seigneur,  voici  ce  que 
vous  demandez. 

l'empereur. 
Eh  bien  !  pe  t'es-tu  point  amendé  ?  Dis- 
moi  la  vérité  à  cœur  ouvert*  Au  moins ,  je 
te  vois  tout  couvert  d^  sang.  Pourquoi  ton 
Dieu  n'a-t-il  pas  jeté  les  yeux  sur  toi  ?  et  qui 
t'eût  gardé  de  ce  toi^rmeat ,  de  c^te  peine? 
Jeté  le  dis  (et  ce  n'est  pas  en  vain],  si  je  vois 
que  tu  persistes  à  ne  pa^  adorer  ipe^  dieux,  je 
ferai  mettre  ici  mi  termQ  ^  tes  jours;  car ,  je 
te  le  dis  bieç  ;  je  (Q  fer^i  couper  la  tête. 


VALEMTUI. 

Tes  jours  sont  plus  courts  que  les  miens. 
Je  ne  sais  de  quoi  tu  me  menaces;  je  te  le 
dis,  fais  tout  au  pis  que  tu  pourras. 

LEMPEREUR. 

Par  mes  dieux  !  tu  mourras  sur  l'heure.. 
— Vide-Bourse,  sans  plus  attendre ,  va-le- 
moi  mettre  à  mort  là  dehors;  et  si  tu  vois 
qu'il  y  survienne  aucun  qui  se  tienne  pour 
chrétien ,  traite-le  de  même. 

LE  G£ÔUER« 

'  Sire ,  volontiers ,  par  mon  dieu  Apollon  I 
il  n'en  aura  pas  moins.  —  Allons,  maître,, 
allons  !  puisque  vous  êtes  entre  mes  mains , 
vous  ne  serez  pas  long-temps  en  vie.  Passez , 
vous  mourrez  bientôt  ignominieusement. 

LB  QUATRIÈME  ÉCOMBR- 

Courage ,  père  !  soutenez  vigoureusement 
ce  dernier  combat  comme  Un  bon  et  iovai 


324  Tttft^TRK 

Comme  bon ,  loyal  chevalier  : 
Par  la  mort  que  tu  souiTreras , 
Couronne  de  vie  acquerras 
Sanz  finement. 

LE  QUINT  E8C0L1BA. 

Père,  qui  cause  et  mouvement 
Es  que  nous  sommes  crestiens 
Et  tenons  la  loy  que  tu  tiens , 
Monstre-cy  ta  perfeccion. 
Sachiez,  c'est  nosire  entencion, 
Qu'en  quelque  lieu  que  tu  iras 
Nous  deux  à  compagnons  aras 

Et  à  amis. 

l'empereur. 
Un  os  c'est  avalé  et  mis 
En  ma  gorge ,  ci  en  cest  angle. 
Seigneurs,  certainement  J'estrangle 

Et  suis  à  mort. 

PREMIER  DYABLB. 

Avant  tost ,  nous  deux  par  accort  ! 
Sathan,  prenons  cest  emperiere. 
Il  a  tant  fait  çà  en  arrière 
Qu'il  est  nostre  par  droit  acquis, 
i'ay  assez  de  ses  faiz  enquis; 
Il  fault  qu'en  enfer  le  livrons , 
Si  que  tost  nous  en  délivrons  : 
Emportons  l'en. 

ij«.  DTABLB. 

Il  ne  revendra  de  cest  aa 
Me  jamais,  iant  a-il  empris  ^ 
Puisque  saisi  l'avons  et  pris, 
Et  que  l'emport. 

LE  FIL  A  l'empereur. 

Seigneurs,  plain  sui  de  desconfort; 
Car  je  voi  yci  que  mon  père 
A  pris  fin  honteuse  et  amere  ; 
Car  en  mengant  c'est  estranglez , 
Et  si  sommes  si  avuglez 
Que  nul  de  nous,  ce  me  recors, 
Me  scet  qu'est  devenu  son  corps  : 
C'est  grant  merveille. 

LE  CnEVALIKR. 

Hahon  pitié  avoir  en  viieille  I 
Car  de  lui  sui  moult  esbahis. 
Je  croy  que  sommes  envaïz 
D'enchanterie. 

LE  FIL. 

Souffrez-vous,  à  ce  ne  tient  mie. 
Ci  endroit  plus  ne  demourray, 
AiHenrs  querre  manoir  iray 


FRANÇAIS 

chevalier  :  par  la  mort  que  tu  souffriras,  u 
gagneras  une  couronne  dans  la  vie  éternelk. 


LE  CINQUIÈME  iCOLTER. 

Père,  toi  qui  es  la  cause  et  railleur  que 
nous  sommes  chrétiens  et  tenons  la  même 
loi  que  toi,  montre-nous  ici  ta  perfectioD. 
Sache-le,  c'est  notre  intention  de  te  suiTre 
tous  les  deux  comme  compagnons  et  amis» 
en  quelque  lieu  que  tu  ailles. 


L EMPEREUR. 

Un  os  s'est  glissé  et  mis  dans  ma  gorge,  id 
dans  ce  coin.  Seigneurs,  certaineaient  j'é- 
trangle et  suis  un  homme  mort. 

LE  PREMIER  MARLE. 

En  avant,  vite  ensemble!  Satan,  preDom 
cet  empereur.  Il  a  tant  faitdepuis  long4eDips 
qu'il  est  à  nous  de  droit.  Je  me  sais  assez  îd- 
formé  de  ses  actions;  il  faut  que  nous  le  li- 
vrions à  l'enfer,  afin  do  nous  débarrasser 
bien  vite  :  emportons-le  hors  d'ici. 


LE  DEUXIÈME  DIARLB. 

Il  ne  reviendra  pas  de  cette  année  ni  ja- 
mais, tant  ses  crimes  sont  grands,  puisque 
nous  l'avons  saisi  et  pris,  et  que  je  Teinportt. 

LE  FILS  DE  L*EMPEREUR. 

Seigneurs ,  je  suis  plein  de  tristesse  ;  ar 
je  vois  ici  que*mon  père  est  mon  honteuse- 
ment et  avec  douleur:  en  eiïet,  il  s'est  étni- 
glé  en  mangeant,  et  nous  sommes  telle- 
ment aveuglés  qu'aucun  de  nous»  i  ce  qu'il 
me  semble,  ne  sait  ce  qu'est  devenu  soi 
corps:  c'est  bien  étonnant. 

LE  CHEVALIER. 

Que  Mahomet  veuille  en  av(Hr  pitié  !  car 
je  suis  fort  ébahi  à  son  sujet.  Xe  crob  que 
nous  sommes  les  victimes  d'un  enchante- 
ment. 

us  FILS. 

Laissez,  cela  ne  tient  pas  à  cette  canse.  Je 
ne  demeurerai  plus  ici ,  j'irai  chercher  ail- 
leurs une  résidence  ou  je  serai  plus  en  sn- 


AU  MOTBK-AGE. 


325 


OÙ  il  ara  plus  séurestre. 
Pensez  de  vous  à  voie  mettre 
Tottz  trois.  Or  tost  I  convoiez-moy  : 
Au  chasiel  c'on  dit  Bel-le-Yoy 
Vueil  droit  aler. 

ij*.  SERGENT. 

Alons  f  sire,  sanz  plus  parler, 
Puisqu'il  vous  haiie. 

LE  JOUER. 

Valentio,  il  fault  que  la*teste 
Te  cope  sanz  plus  de  respit. 
Se  ton  Dieu  du  tout  en  despit 
N'as  pour  noz  diex. 

▼ALENTIN. 

Je  te  di  que  j*aime  trop  miex 
Que  la  me  copes  sanz  demeure; 
Biais  donnes-moy  un  petit  d'eurc 
(Je  ne  te  vueil  plus  demander) 
Que  je  puisse  recommander 
M'ame  à  mon  Dieu. 

LE  iOLlER. 

Délivré  t'en  ci  en  ce  lieu 

Tost  et  ysnel. 

niEu. 
Sus,  Hicbiel,  et  toy,  Gabriel  ! 
Alez-vous-eut  là  jus  en  terre 
L'ame  de  mon  bon  ami  querre, 
C'on  veult  decder  pour  m'amour. 
Je  vueil  qu'en  gloire  son  demour 

Ait  sanz  fenir. 

GABRIEL. 

Sire,  sanz  nous  plus  ci  tenir, 
Nous  y  alons.» 

LE  JOUER. 

D'ainsi  comme  es  à  genoUlons 
Ne  quier  que  te  lieves jamais. 
Ne  plus  n'attenderay  hui  mais. 
Tu  as  assez  ton  Dieu  prié, 
£t  si  m'as  assez  deirié, 
Estens  le  col ,  besse  la  leste, 
Et  pleures ,  se  veulx ,  ou  faiz  feste  : 
Tu  ne  m'en  feras  jà  engaigne  *. 
Tien,  chevalier  soies  en  guigne  : 
De  moy  as  eu  la  colée. 


*  Voyez,  sur  ce  mot,  ci-deTant  page  101,  note  *'. 
Anx  passages  qui  j  sont  rapportés  Ton  peut  joîn- 
^rt  le  suÎTanl  i 

Taat  MMt  JLuhLê  Uui  c'on  le  traîsl  et  atAigoe, 
Si  preoomet  vangeDce  de  l'onte  el  de  l'aDgaigae. 

'LaChanson  des  Saxons,  1. 1,  p.  63, couplet  i&xvi.) 


rcté.  Pensez  à  vous  mettre  tous  [trois  eu 
route.  Allons  vite!  accompagnez -moi:  je 
▼eux  aller  droit  au  château  qu'on  appelle 
Bel-le-Voy. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Allons,  sire,  sans  plus  de  paroles,  puisque 
tel  est  votre  plaisir. 

LE  GEÔLIER. 

Valentin ,  il  faut  que  je  te  coupe  la  léte 
sans  plus  de  répit ,  si  tu  ne  renies  entière- 
ment ton  Dieu  pour  les  nôtres. 

VALENTIN. 

Je  te  disque  j'aime  bien  mieux  que  tu  me 
la  coupes  sans  retard  ;  mais  donne*m«i  un 
peu  de  temps  (je  ne  veux  te  demander  rien 
de  plus)  pour  que  je  puisse  recommander 
mon  ame  à  mon  Dieu. 

LE  GEÔLIER. 

Allons  I  dépéche-toi  vite  ici ,  en  ce  lieu 
même* 

MEU. 

Allons,  Michel,  et  toi,  Gabriel!  allez- 
vous-en  là-bas  sur  la  terre  chercher  l'ame 
de  mon  bon  ami,  qu'on  veut  décoller  parce 
qu'il  m'aime.  Je  veux  qu'elle  aii  éternelle- 
ment son  séjour  dans  la  gloire. 

GARRIEL. 

Sire ,  sans  plus  nous  tenir  ici ,  nous  y  aU 
Ions. 

LE  GBÔUER. 

Maintenant  que  tu  es  à  genoux ,  n'es- 
père point  te  relever  jamais,  et  je  n'at- 
tendrai pas  aujourd'hui  davantage.  Tu  as 
assez  prié  ton  Dieu ,  et  tu  m'as  suffisam- 
ment retardé,  étends  le  cou,  baisse  la  tète, 
et  pleure,  si  tu  veux,  ou  sois  dans  la  joie  :  tu 
ne  me  causeras  aucune  peine.  Tiens ,  sois 
chevalier  en  gaigne:  tu  as  eu  de  moi  la  co- 
lée'^. Je  veux  mettre  mon  épée  en  lieu  sûr. 
Mahomet,  hélas  1  où  me  suis-je  mis?  autour 
de  moi  je  ne  vois  que  diables  hideux  qui , 
sans  me  faire  fête,  m'ont  déjà  saisi  pour 
m 'emporter  dans  un  lieu  de  terribles  tour- 
mens. 


*  C'jup  (l'é[>cc  sur  le  cou. 


32« 


TtliATRR    FRANÇAIS 


Je  vaeil  en  sauf  mettre  m'espée. 
Hahon  »  las  !  ou  me  suis-je  misP 
Entour  moy  ne  voy  qn'enemis 
Hideux  qui,  sanz  moy  déporter. 
M'ont  jà  saisi  pour  emporter 
En  grief  tourment. 

ij*  DTABLB. 

Nous  te  donrons  assez  briefment 
Pour  touz  jours  un  novel  hostel. 
•—  Sathan,  compains^  il  n'y  a  el, 
Ne  m'en  chaut  s'il  est  clerc  ou  lay. 
Emportons-le  tost,  sanz  delay. 
Avec  son  maistre. 

PREUIBR  DTABLE. 

Ensemble  les  fera  bon  mettre  ; 
Aussi  sont-41  d'une  convine. 
—  Avant  !  avec  moy  t'achemine 
Ysnellement. 

LE  OUINT  BSGOUBR. 

Buzi,  or  veons-nous  comment 
INeu  veult  ce  saint  homme  vengier. 
Je  lo,  sanz  plus  yci  songier. 
Que  nous  deux  l'emportons  bonne  efre» 
Et  si  le  ferons  mettre  en  terre 
Comme  crestien. 

LE  iiij*.   BSCOLIBR. 

Certainement,  il  me  plaist  bien. 
Or  sus  I  ne  m'en  chaut  qui  mms  voie, 
Alons-nous*ent  par  ceste  voie 
Droit  en  maison. 

ij*.   ANGE. 

Gabriel,  sanz  arrestoisoui 
Ceste  sainte  ame  es  cieulx  portons, 
Et  en  portant  nous  déportons 
A  chanter  ce  doulx  chant-cy  : 

Ordmei  angtUci^ 

Ci9€S  mpostoiîci 

Et  murtcres,  leltiHe 

Ab  Uto  qui  feiici 

Sorte  namen  amici 

Dei  eepit  ;  cantate, 

EXPUCIT. 


LE  DBDXIÈIIB  DIABLE. 

Nous  te  donnerons  bientôt  pour  toojoors 
un  nouveau  logis.  ^-  Satan ,  mon  comf^ 
gnon,  il  n'y  a  pas  à  dire,  il  m'est  égal  qa*! 
soit  clerc  ou  laïque ,  emportons^e  vite,  S29s 
délai,  avec  son  maître. 

LE  PREMIER  DIABLE. 

Il  fera  bon  de  les  mettre  ensemble  ;  aussi 
bien  sont-ils  d'une  méine  clique.  —  En 
avant!  mets-toi  en  route  8ur*le-chan4>  avec 
moi. 

LE  ClffQOIÈIlB  ÉCOUBR. 

Buzi,  à  cette  heure  nous  voyons  commeot 
Dieu  veut  venger  ce  saint  homme.  Je  sois 
d'avis,  sans  plus. rêver  ici,  que  tous  deux 
nous  l'emportions  bien  vite,  et  nous  le  fe- 
rons mettre  en  terre  Comme  chrétien. 

LE  QUATRIÈME  ÉCOLItiS. 

Certes,  cela  me  plait  fort.  Allons!  peo 
m'importe  qui  nous  voie,  allons-nous^ 
tout  droit  par  ce  ch^oùn  au  logis. 

LE  DEtfXtÈME  A^fCE. 

Gabriel,  sans  carder,  portons  aux  den 
cette  sainte  ame,  et  en  la  portant  amusoos- 
nous  à  chanter  ce  doux  chant  :  Légions  d'an- 
ge$,  citoyem  apostoUques  et  martyrs,  rqoutS'^ 
se^iHfOUs  de  ce/ut-ci  ^t  par  un  heureux  sort  a 
pris  le  nom  d'ami  de  Dieu;  ckamtet. 


FIN. 


F.  M 


AU   IIÛYI&M-AGK. 


327 


93SSB 


usns 


UN  MIRACLE 


DE  NOSTRE-DAME, 


VUE  GAHDA  UIIB  FBMVE  J>  BSTRB  ARSE. 


NOTICE. 


Nois  n'avions  presque  rien  à  dire  sur  la 
pièce  suivante»  sinon  qne  nous  l'avons  tirée 
du  manuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi 
n*  7208. 4.  B,  où  elle  commence  au  folio  39 
recto.  Elle  se  termine  au  fol .  50  verso»  col.  2» 
par  deux  serventois  en  l'honneur  de  la  ssiinte 
Vierge. 


Nous  n'avons  pu  découvrir  dans  quel  ou- 
vrage antérieur  l'auteur  anonyme  de  ce  Mi- 
racle a  trouvé  le  sujet  qu'il  a  mis  eji  action  ; 
quoi  qu'il  en  soit»  ce  drame  nous  semble  in* 
téressant  par  les  détails  qu'il  contiont  sur  les 
mœurs  populaires  en  France,  au  xiv*  siècle. 

F.  M. 


UN  MIRACLE  DE  NOSTRE-DAME. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


GOILLACUB. 
GUIBODR. 
LA  FILLE. 
AUBERI,««AOBIN. 
ROBERT,  premier  toîmd. 
GAimER,  tj«  Toisin. 
LE  COMPBRB. 

MAMDOT,  M  MOIf DOT,  premier 
toiear. 


SENESTRE,  ij*  soieBr. 
AVBERI,  premier  sergent . 
GOBIN,  ijatergent. 
LE  BAILLI  P. 
LE  PORTEUR. 
LE  FRERE. 
LE  COUSIN. 
COCHET,  lebovnrel. 
DIEU. 


MOSTRE-DAMB. 

GABRIEL. 

MICHIEL. 

LE  PREBUEB  POVIIE. 

ij«  POVRE. 

1ij«  POVRE. 

SAINT  JEHAIC. 

LA  PBEIUEBB  NONNE. 

ij«  NONNE. 


Cy  commence  un  Miracle  de  Nosire-Deme,  com- 
ment elle  garda  une  femme  d'estro  arse. 

GUILLAUllB. 

Cuabour»  dire  vous  vneH  m'entente  : 
Je  m'en  vois,  sanz  plus  faire  attente^ 
Aux  champs  visiter  mes  gaignages. 
Afin  que  d'ouvriers,  comme  sages, 
Soie  pourvéuz  sanz  faillir, 


Ici  commence  un  ft^racle  <le  Notre-Dame,  com- 
ment elle  présenra  une  femme  d^étre  brûlée. 

GUILLAUME. 

Guibour,  je  veux  vous  faire  part  de  mes 
intentions  :  je  vais,  sans  plus  tarder,  aux 
champs  visiter  mes  récoltes ^  afin  que, 
quand  il  me  les  faudm  cueillir,  je  sois  sans 
faute  pourvu  d'ouvriers,  comme  un  homme 


Qaant  il  les  me  fauldra  cueillir. 
Je  scé  bien  faire  les  m'esluet 
Soier,  et  demourer  ne  peut 
Mie  granment. 

GCIBOUR. 

Sire,  il  me  plaist  bien»  vraiement; 
Je  ne  vous  vueil  desdire  en  rien» 
Je  tien  que  le  dites  pour  bien. 
Si  m'i  ottroy. 

LA  FILLE. 

E I  mon  chier  père,  fe  vous  proy 
Qu'avec  vous  voise  sanz  débat, 
Si  prendray  un  petit  d'esbat  : 
Pièce  a  que  de  ceens  n'yssi, 
Et  compagnie  avoir  aussi 
Meilleur  ne  puis. 

«UILLAUVE. 

Fille,  il  me  plaist  :  venez-ent,  puis 
Qu'ainsi  vous  haitte. 

LÀ  FILLE* 

Alons  !  sire,  vez  me  ci  preste. 
—  Ma  mère»  adieu. 

GUIBOUR. 

Or,  vous  gardez  d'aler  en  lieu 
Oit  il  n'ait  bien  séure  voie. 
—  Certes,  ta  femme  a  moult  grant  joye 
D'aler  avec  son  père,  Aubin. 
Biau  filz,  je  te  pri  de  cuer  fin 
Qu'avec  moy  jusqu'au  mouslier  viegnes. 
Et  que  compagnie  me  tiengnes 
Tant  que  g'i  soie. 

AUBBRI. 

Se  de  ce  refus  vous  faisoie, 
Ne  me  tenroie  pas  pour  sage. 
Ma  dame,  alons:  de  lié  courage 
Vueil  vo  gré  faire. 

GUIBOUR* 

Alons;  mais  que  lieu,  sanz  meffaire. 
Près  du  sermonneur  puisse  avoir , 
Je  seray  bien  aise,  pour  voir. 
Avançons-nou^ 

PREMIER  VOISIN. 

E  !  gardez,  Gautier  ;  veez«vous 
La  mairesse  aler  et  son  gendre  ? 
Pour  certain  l'en  me  fait  entendre 
Qu'il  sont  tout  un. 

ij*  VOISIN. 

C'est  un  proverbe  tout  commun 


FRANÇAIS 

sage.  Je  sais  bien  qu'il  faut  que  je  les  fesse 
scier,  et  cela  ne  peut  grandement  tarder. 


GumouR. 
Sire,  cela  me  plaît  bien,  en  vérité;  je  ne 
veux  vous  contrarier  en  rien ,  je  tiens  que 
vous  le  dites  pour  le  bien,  et  j'y  consens. 

LA  FILLE. 

Eh  !  mon  cher  père,  je  vous  en  prie»  en- 
menez  -  moi  avec  vous  sans  difficulté ,  je 
prendrai  un  peu  de  distraction:  il  y  a  long- 
temps que  je  ne  sortis  d'ici»  et  je  ne  puis 
avoir  meilleure  compagnie. 

GUILLAUME. 

Fille  »  je  le  veux  bien  :  venez*vous-eD, 
puisque  cela  vous  plaît  ainsi. 

LA  FILLE. 

Allons  !  sire,  me  voici  prête.  —  Adien,  ma 
mère. 

GUIBOUR. 

Gardez*vous  d'aller  dans  un  lieu  on  le 
chemin  ne  soit  pas  bien  sûr.  —  Certes,  u 
femme  éprouve  une  grande  joie  d'aller  avee 
son  père,  Aubin.  Mon  fils,  je  te  prie  de  tout 
mon  cœur  de  venir  avec  moi  jusqu'à  l'église, 
et  de  me  tenir  compagnie  tai4  que  j'y  sob. 


AUBIN. 

Si  je  vous  le  refusais,  je  ne  me  tiendrais 
pas  pour  sage.  Ma  dame,  allons  !  c'est  avec 
joie  que  je  veux  faire  votre  volonté. 

GUIBOUR. 

Marchons  ;  pourvu  que  je  puisse  avoir, 
sans  mal  faire,  une  place  pr^du  prédica- 
teur ,  je  serai  bien  aise  »  en  vérité.  Avan- 
çons-nous. 

PREMIER  VOISIN. 

Eh!  regardez,  Gautier;  voyez- vous  b 
femme  du  maire  aller  avec  son  gendre? L'on 
me  donne  pour  certain  qu'ils  ne  font  qu'un. 

DEUXIÈME  VOISIN. 

C'est  le  bruit  public  qu'il  en  use  comme 


AU  VOYEN-AGB. 


329 


Qu'il  en  fait  comme  de  sa  femme  ; 
Et  c*est  à  touz  .ij.  grant  diCTame» 
Ce  m'est  avis. 

LB  PREMIER  VOISIN. 

C'est  voir  ;  mais  pour  nostre  devis 
Ne  lairônt  riens  de  leur  convine. 
Alons  querre  celle  chopine 
De  vin  que  devons  boire  ensemble  : 
Si  ferons  que  miex,  vous  qu'en  semble  ? 
Ay-je  voir  dit  ? 

ij«  VOISIN. 

Je  n'y  met  point  de  contredit  : 
Robert»  alons. 

GUIBOCR. 

Cy  me  vueil  mettre  à  genoullons. 
Se  demourer  icy,  biau  fiex, 
Ne  voulez»  et  vous  amez  miex 
En  la  ville  aler  vous  esbatre» 
Aler  y  poez  sanz  debatre 
Hardiement. 

AUBIN. 

Dame»  aler  y  vueil  voirement  ; 
N'ay  pas  apris  à  demourer 
Tant  au  moustier  pour  Dieu  orer 
M'oir  sermon. 

Cy  commence  le  icrman  *. 

GUIBOUB. 

Ha  !  Dame  du  hault  firmament» 
Maléureuse  est  la  personne 
Qui  à  vous  servir  ne  s'adonne» 
Et  de  bonne  heure  est  celle  née 
Qui  mect  en  vous  cuer  et  pensée  ; 
Car  nul  ne  fait  en  mal  tant  cours 
Que  vous  ne  li  faciez  secours 
Tel  que  du  tout  se  voit  délivre 
De  ses  maulx»  puisqu'à  vous  se  livre. 
Dame»  qui  es  par  excellence 
Es  cieulx»  lez  la  divine  essance» 
Sur  touz  les  sains  auctorisie; 
Vierge»  par  ta  grant  courtoisie» 
Soies  (ce  te  pri  de  cuer  fin) 
Mon  refuge»  si  que  ains  ma  fin 
Faces  m'ame  si  affiner 
Qae,  quant  ce  corps  devra  finer» 
Escbiver  puist  d'enfer  l'ombrage 


*  Noui  avons  cru  derotr  supprimer  le  senoon , 
qui  est  en  prose  française  semée  île  telles  latins»  et 
(|ui  remplit  presque  quativ  colonnes  in-folio.  Le 


de  sa  femme;  il  m'est  avis  que  c'est  une 
grande  infamie  à  tous  les  deux. 

LB  PRBHIBR  VOISIN. 

C'est  vrai  ;  mais,  quoi  que  nous  en  disions, 
ils  ne  cesseront  point  leur  commerce.  Al- 
lons chercher  cette  chopine  de  vin  qu'en- 
semble nous  devons  boire  :  nous  n'en  fe- 
rons que  mieux»  que  vous  en  semble?  ai  Je 
dit  vrai  ? 

LB  DBUXIÈHB  VOISIN. 

Je  n'y  mets  pas  opposition  :  allons -y» 
Robert. 

GCIBOUE. 

Je  veuK  m'agenouiller  en  cet  endroit. 
Mon  fils»  si  vous  ne  voulez  demeurer  ici»  et 
que  vous  aimiez  mieux  aller  vous  ébattre 
dans  la  ville,  vous  pouvez  y  aller  hardiment; 
je  ne  m'y  oppose  pas. 

AUBIN. 

Dame»  vraiment  je  veux  y  aller;  je  n'ai 
'pas  appris  à  demeurer  si  long-temps  à  l'é^ 
glise  pour  prier  Dieu  ou  pour  écouter  un 
sermon. 

Ici  commence  le  termon» 

GUIBOUR.   . 

Ah  !  Dame  du  haut  firmament  »  malheu- 
reuse est  la  personne  qui  ne  se  dévoue  pas 
à  votre  service»  et  heureuse  celle  qui  met 
en  vous  son  cœur  et  sa  pensée;  car  nul  ne 
se  trouve  tellement  en  proie  au  mal  que  vous 
ne  le  secouriez;  en  sorte  qu'il  se  voit  déli- 
vré de  ses  peines»  du  moment  qu*il  se  livre 
à  vous.  Dame»  qui  es  par  excellence  dans 
les  cieux»  près  de  l'essence  divine»  élevée 
au-dessus  de  tous  les  saints  ;  vierge  »  par  ta 
grande  courtoisie»  sois  (je  t'en  prie  de  tout 
mon  coeur)  mon  refuge»  eu  sorte  qu'avant 
ma  fin  tu  purifies  tellement  mon  ame  que, 
quand  ce  corps  devra  finir»  je  puisse  éviter 
l'obscurité  de  l'enfer  et  avoir  l'héritage  des 
cieux»  que  je  désire  beaucoup. 


dernier  mot  têieow%me$ieemenif  qui  lime  avec  le  pre- 
mier vers  de  la  tirade  qui  suit. 


330 


THÉATEE  FKANÇAIS 


Et  des  cieulx  avoir  l'eriiage, 
Que  moult  désir. 

LE  COIIPBRB. 

Commère,  Dieu  par  son  plaisir 
Bonjour  vous  dointl 

GUIBOUa. 

Biau  compère,  et  il  tous  pardoint 
Yoi  meflaiz  et  à  moy  les  miens  ! 
Que  fait  ma  commère?  je  tiens 
Que  bien  le  fait. 

LE  COUPESB. 

La  Dieu  mercy  I  voirement  fait. 
Et  vous,  commère? 

GUIBOUa. 

Bien.  Je  me  io  de  Dieu,  compère; 
Car  fait  nous  a  grâce  moult  grant 
De  ce  qu'à  un  si  bon  enfant 
Avons  nostre  fille  donnée, 
Qa'estre  ne  povoit  assenée 
HieXy  ce  m'est  vis. 

LB  COMPERB. 

Commère,  je  suis  trop  envis 
En  lieu  oii  j'oie  diffamer 
Personne  que  j'ains  ne  Uasmer, 
Qu'à  mon  povoir  ne  l'en  defTende 
Et  que  pour  son  honneur  ne  tende 

L'en  faire  sage. 
GumouR. 
Pourquoy  dites^vous  ce  langage  ? 

Dites,  compère. 

LB  GOMPERE. 

Je  le  vous  diray,  ma  commère. 
L'en  dit  par  toute  ceste  ville 
Que  aussi  comme  avec  vosire  fille 
Vostre  gendre  avec  vous  s'esbat 
Et  gist,  quant  li  plaist,  sanz  debal, 
Et  que  c'est  de  vous  deux  mit  un  ; 
Ainsi  le  dit-on  en  commun, 
Et  que  pour  nient  n'est  pas  si  oointe, 
Car  il  est  de  la  mère  acointe 
.  Et  4e  la  fille. 

G0IBOUR. 

E,  lasse  !  cuert  aval  la  ville 
Telle  renommée  de  moy? 
Par  celle  foy  que  je  vous  doy  ! 
Compère,  onques  ne  i'espousay. 
Qui  l'a  mis  avant  je  ne  say  ; 
Mais  il  a  fait  pechié  moriel. 
Jà  Dieu  ne  vueille  qu'en  fait  tel 
Soie  reprise  i 


LE  COBPÈRS. 

Commère,  qu'il  plaise  à  Dieu  de  voosd» 
ner  un  bon  jouri 

GGIBOOR. 

Beau  compère,  et  qu'il  vous  pardooneva 
méfaits  et  à  moi  les  miens!  ComiDemseportt 
ma  commère  ?  je  pense  qa'eUe  n  ïm, 

LB  COBPÈRE. 

Oui  vraiment.  Dieu  merci!  Et  vm^t» 
mère? 

GOBOmi. 

Bien.  Je  me  loue  de  Bien,  coopère; earl 
nous  a  fait  une  biea  grande  grâce,  cd  bois 
inspirant  de  donner  notre  fille  àvDsiboi 
enfant.  Il  m'est  avis  qu'elle  ne  pooTait  in»- 
ver  mieux. 

LE  CmiPÈRE. 

Commère,  je  suis  trop  mal  à  mon  aise  das 
un  lieu  où  j'entends  difTamer  ov  Uàmeriue 
personne  que  j'aime  ;  je  la  défends  de  (oota 
mes  forces,  et  j'avise  an  moyen  de  reainfof' 
mer  pour  son  honneur. 

onnoiiR* 

Pourquoi  |enez-voHS  ce  langage?  *»«• 
compère. 

LE  conrÈRE* 

Ma  commère,  je  vous  le  dirai.  L*^'*!^ 
par  toute  cette  ville  que  voire  gendre  prei» 
ses  ébats  et  couche  avec  vous  c<»"*]!l? 
votre  fille,  quand  cela  lui  plati,  et  sa»  f 
culte,  et  que  tous  deux  vous  ae  faites  qaijfl 
ainsi  parle- 1- on  communément,  et ji» 
ajoute)  que  ce  n'est  pas  pour  rien  q»"* 
si  soigné  dans  sa  mi8e,carîl  enlrelicBlcûia- 
merce  avec  la  mère  et  ta  fiUe. 

GCIBOCR. 

Hélas  I  est-ce  qu'il  conrl  sur  mon  cojd J 
un  tel  bruit  par  la  ville?  Compère»  pr»  J 
que  je  vous  dois  I  jamais  je  ae  ^*^f^^. 
ne  sais  qui  a  mis  ce  bruit  en  rircuWi  • 
mais  il  a  commis  un  péché  mortel.  A  ^ 
ne  plaise  que  je  sois  jamais  accusée 
méfait  pareil  1 


AU  MOYEN-AGE. 


331 


LE  COOPERE. 

Gommere»  je  vous  en  avise 
De  bonne  foy ,  si  ait  Dieu  m'ame  I 
Me  m'en  donnez  nelos  ne  blasme» 
Belle  commère. 

OUIBOCE. 

Maift  TOttt  en  sçay  bon  gré,  compère, 
El  TOUS  pri»  quant  l'orrez  retraire, 
Que  dites  qu'il  est  du  contraire 


LB  COMPERB. 

Je  VOUS  en  croy  bien,  vraiment; 
Ore  vous  vous  en  donrez  garde. 
A  Dieu,  qui  vous  ait  en  sa  garde  ! 
Jusqu'au  revoir. 

GUIBOUR. 

Le  benoît  jour  puissez  avoir, 
Compère,  et  la  vostre  merci  ! 
—  Douice  mère  Dieu,  qu'est-ce  ci? 
Qu'ont  ère  les  gens  en  pensé 
Vavoir  telle  chose  pensé 
Sur  moy  sanz  cause  et  sanz  raison  ? 
Et  par  foyl  c'est  granttraïson. 
Je  n'en  puis  mais  s'en  suis  dolente 
Et  se  j'en  pleure  et  me  démente. 
Douice  Btere  Dieu,  que  feray? 
Certes,  jumais  ne  cesseray 
De  penser  tant  que  j'aie  attaint 
Comment  ce  renom  soit  estaint 
G'on  m'a  sus  mis. 

LB  PREMIER  SOIEUR. 

Senestre,  compains  et  amis, 
Alons-m'en  en  place  savoir 
Se  Qottsponrrons  un  maistre  avoir. 
Nous  n'avons  touz  deux  croiz  ne  pille  ; 
Ne  partons  pas  de  ceste  ville 
Sanz  gaignier  ent. 

ij«  S01R0R. 

Kandec,  lu  diz  bien  ;  alons4n'rat. 
Je  sui  prest,  vez  ci  ma  fauciHe  ; 
Pren  la  teue  aussi.  Avant,  bille 
Droit  en  la  place. 

PRBMIBR  SOIEUR. 

le  m'en  vois;  or  me  suis  à  trace. 
Senestre,  il  est  bien  matinet. 
E  garl  encore  ame  n'y  est 
Qu'entre  nous  deux. 

ij*  SOIEUR. 

Mondot(sic),cen'estpasmoultgrantdeulx; 
Mieulx  nous  vault  estre  des  premiers 


LE  COMPÈRE. 

Commère,  Dieu  aide  mon  anael  je  vous 
en  donne  avis  de  bonne  foi.  Ne  m'en  donnez 
ni  louange  ni  blâme,  belle  commère. 

GUIBOUR. 

Au  contraire ,  je  vous  en  sais  bon  gré , 
compère,  et  vous  prie ,  quand  vous  l'eaten* 
drez  répéter,  de  soutenir  hardiment  que 
cela  n'est  pas. 

LE  COUPÈRB. 

Je  vous  en  crois  bien,  en  vérité  ;  mainte- 
tenant  vous  y  ferez  attention.  (Je  vous  re- 
commande) à  Dieu,  qui  vous  ait  en  sa  garde! 
Jusqu'au  revoir. 

GUIBOUR. 

Compère,  puissiez -vous  avoir  un  jour 
rempli  de  bénédictions!  Je  vous  remercie. 
—  Douce  mère  de  Dieu,  qu'est-ce  ceci? 
Qu'ont  donc  les  gens  dans  l'esprit  pour 
avoir,  sans  cause  et  sans  raison,  pensé 
telle  chose  de  moi?  Par  (ma)  foil  c'est  une 
grande  trahison.  Je  ne  puis  faire  plus  que 
d'en  être  chagrine,  que  d'en  pleurer  et  que  de 
m'en  lamenter.  Douce  Hère  de  Dieu,  que  fe- 
rai-je  ?  Certes,  jamais  je  ne  cesserai  de  ré- 
fléchir jusqu'à  ce  que  j'aie  trouvé  le  mojen 
d'étouffer  le  bruit  que  l'on  a  fait  courir  sur 
mon  compte. 

LE  PREMIER  MOISSONNEUR* 

Senestre,  compagnon  et  ami,  allons-nous- 
en  sur  la  place  savoir  si  nous  pourrons  avoir 
un  maître.  Nous  n'avons  tous  deux  ni*€roix 
ni  pile;  ne  partons  pas  de  cette  ville  sans  en 
gagner. 

PEUXIÈMB  MOISSOMNEUR. 

Mandot,  tu  dis  bien;  allon8-aous<«B.  Je 
suis  prêt,  voici  ma  faucille  ;  prends  la  tienne 
aussi.  Marche  droit  vers  la  place.  * 

PREMIER  MOISSONNEUR. 

Je  m'en  vais  ;  toi ,  suis-moi  de  près.  Se- 
nestre, il  est  bien  matin.  £h  vois  !  il  n'y  a 
encore  ame  qui  vive,  excepté  nous  deux. 

DEUXIÈME  MOISSONNEUR. 

Mandot,  ce  n'est  pas  un  très  grand  mal; 
il  vaut  mieux  pour  nous  être  des  premiers 


332 


THÉÂTRE 


Qae  ce  ne  feussions  derreniers. 
Se  Dieu  plaist,  assez  tost  venra 
Aucune  ame  qui  nous  fera 
Gaingner  monnoie. 

GUIBOUR. 

Jamais  en  mon  cuern'aray  joie 
Si  aray  escaint  mon  reprouche  ; 
Mais  je  ne  vois  comment  l'approuche, 
Ce  n'est  par  la  mort  de  mon  gendre. 
Certainement  il  me  fault  tendre 
Comment  je  la  puisse  approuchier. 
Je  n'ai  point  mon  argent  si  chier 
Qu'assez  et  largement  n'en  donne 
A  aucune  estrange  personne 
Qui  si  le  tenra  en  ses  poins 
Qu'à  fin  le  mettra  de  touz  poins; 
Et  j'ay  maintenant  la  saison 
Miex  qu'en  autre  temps  par  raison» 
Car  venuz  sont  de  toutes  pars 
Estranges  ouvriers  qui  espars 
Se  sont  pour  gaingner  ci  aval. 
Je  m'en  vois  savoir,  mal  que  mal» 
En  la  place  se  je  verray 
Ame  à  qui  parler  en  pourray. 
E»  gar  !  g'i  vois  .ij.  grans  ribaus 
Qui  semblent  estre  fors  et  baus 
Pour  faire  tost  un  cop  cornu. 
—  Seigneurs,  estes«yoas  ci  venu 
Pour  gaingner? 

PREMIER  SOISDR. 

Oïl»  dame  ;  avez-vous  mestiér 
De  nul  de  nous? 

GUIBOUR. 

on»  espoir.  Dont  cstes-vous? 
Dites-le-moy. 

PREMIER  SOIBUR. 

Nous  sommes  de  vers  leCrotoy*» 
Et  savons  bien  soier  et  batre. 
S'avezgangnages  à  abatre» 
Youlentiersen  merchanderons 
Et  si  les  vous  abaterons 
Bien  et  tost»  dame. 

GUIBOUR. 

Biaux  seigneurs»  je  suis  une  femme 
A  qui  VOUS  pourrez  bien  gangnier» 
Se  voulez  à  po  barguignier» 
Assez  du  mien. 


rRANÇAIS 

que  les  derniers.  S'il  platt  à  Dieu»  il  viendra 
bientôt  quelqu'un  qui  nous  fera  gagner  de 
l'argent. 

GumouR. 
Jamais  je  n'aurai  de  joie  au  cceur  jnsqa'à 
ce  que  j'aie  éteint  ce  bruit  ;  mais  je  ne  vois 
pas  conunent  j'y  parviendrai  »  si  ce  n'est  por 
la  mort  de  mon  gendre.  Certainement  il  but 
que  je  fasse  mes  efforts  pour  la  précipiter. 
Je  ne  chéris  pas  lellement  mon^argent  qae 
je  n'en  donne  assez  et  largement  à  une  per- 
sonne étrangère  pour  qu'elle  le  fasse  périr  de 
ses  mains;  et  maintenant  la  saison  est  plus 
propice  que  tout  autre  temps  »  car»  de  tou- 
tes parts»  il  est  venu  des  ouvriers  étrangers 
qui  se  sont  dispersés  pour  travailler  aux 
champs.  Je  m'en  vais  savoir  sur  la  place»  quel- 
que mal  que  cela  soit»  si  je  verrai  une  ame  à 
qui  je  puisse  en  parler.  Eh»  regardez!  j'y 
vois  deux  grands  ribauds  qui  semUent  forts 
et  prêts  à  faire  promptement  un  coup  diabo- 
lique.— Seigneurs,  ètes-vous  venus  ici  pour 
travailler  aux  champs? 


PREMIER  MOISSOmiBUR» 

Oui»  dame;  avez-vous  besoin  de  quel- 
qu'un de  nous  ? 

GUUIOUR. 

Oui»  j'espère.  D'où  étes-vous?  dites-le- 
moi. 

PREMIER  MOISSONNEUR. 

Nous  sommes  de  vers  le  Crotoy  »  et  nous 
savons  bien  scier  et  battre.  Si  vous  avez  des 
moissons  à  cueillir  »  nous  en  traiterons  vo- 
lontiers et  nous  vous  les  abattrons  bien  et 
vite»  dame. 

GUIBOUR. 

Beaux  seigneurs»  je  suis  une  femme  avec 
qui  vous  pourrez  bien  gagner»  si  vous  voa- 
lez  être  accommodans. 


*  Bourg  du  Ponthîeu ,   dans  le  dé|Nu*teiDeut  et 
à  Tembouchurc  de  la  Somme»  Tis-à-vîs  de  Saint- 


Valerij  à  quatre  lieues  au  dessous  d'iUl»beville»  en- 
tre Rue  et  Saint  -Valcri. 


AU  XOTEIf-AGB. 


333 


ij*.  SOIBUR. 

Par  foy  !  dame»  il  nous  plaira  bien. 
Qu'avez  à  iaire? 

GUIBOUR. 

Ains  que  vous  die  mon  affaire, 
Je  Tueil  que  sur  sains  me  jurez 
Qti'à  homme  nul  vous  ne  direz 
M'a  femme  ce  que  vous  diray; 
Et  puis  je  vous  deviseray 
Quelle  est  m'entente. 

LE  ij*  SOIEUR. 

Quant  est  de  moy,  sanz  plus  d'attente, 
Je  vous  jur  que  vostre  secrë. 
Dame,  ce  n'est  de  vostre  gré, 
Nulnesara. 

PREMIER  SOnSUR. 

N'aussi  par  moy  jà  ne  fera. 
Dame,  je  vous  en  asséur. 
Or  nous  dites  en  bon  éur 
Vostre  plaisir. 

GUIBOini* 

Seigneurs,  ve  ci  tout  mon  désir: 
C'un  homme  me  soit  à  mort  mis. 
Combien  que  soit  de  mes  amis, 
Par  vous  deux  ;  et  prenez  du  mien 
Largement,  je  le  voulray  bien. 
Je  suis  sanz  cause  diffamée 
De  li,  et  en  queurt  renommée  : 
Dont  triste  et  dolent  ai  le  cuer. 
Tant  que  ne  le  puis  à  nul  fuer 
Vous  dire  à  droit, 

ij'  SOIBUR. 

Dame,  dame,  soit  tort  ou  droit. 
Sa,  nous  deux  I  o,  livrés,  livrez  ! 
De  touz  poins  sera  délivrez, 
Jfà  n'i  Tauldra. 

PREMIER  SOIEUR. 

Voire;  mais  il  nous  con vendra 
Temps  avoir  d'aviser  comment 
Pourrons  faire  celéement 
Geste  besongne. 

GUIBOUR. 

Je  levons  diray  sans  eslongne  : 
Je  vous  roettray  en  mon  celier; 
Puis  penseray  d'assemiller 
Si  la  besongne  et  tant  feray 
Que  jusques  là  l'envoieray 
Aussi  que  pour  querre  du  vin. 
Quant  le  tenrez,  mettez-le  à  fin 
Sans  li  faire  plaie  ne  sanc 


DBUXIÈUE  MOISSONNEUR. 

Par  (ma)  foi  !  dame,  cela  nous  plaît  bien. 
Qu'avez-vous  à  faire  ? 

GUIBOUR. 

Avant  que  je  vous  dise  mon  affaire,  je 
veux  que  vous  me  juriez  sur  des  reliques 
que  vous  ne  répéterez  à  homme  ni  à  femme 
ce  que  je  vous  dirai  ;  et  puis  je  vous  expose- 
rai  quel  est  mon  projet. 

LE  DEUXIÈME  MOISSONNBUB. 

Quant  à  moi,  je  vous  jure,  sans  plus  atten- 
dre, que  nul  ne  saura  votre  secret,  dame,  si 
ce  n'est  de  votre  gré. 

PREMIER  MOISSONNEUR. 

Dame,  je  vous  assure  aussi  que  per- 
sonne ne  le  saura  par  moi.  Maintenant 
veuillez  nous  dire  ce  que  vous  désirez. 

GUIBOUR. 

Seigneurs ,  ce  que  je  désire ,  c'est  que 
vous  deux  VOUS  mettiez  à  mort  un  homme, 
bien  qu'il  soit  de  mes  amis  ;  et  puisez  large- 
ment dans  ma  bourse,  je  le  veux  bien.  Je 
suis  sans  raison  diffamée  à  cause  de  lui,  et 
le  bruit  en  court  :  ce  qui  me  met  au  cœur 
tant  de  tristesse  et  de  chagrin  que  je  ne  puis 
d'aucune  manière  vous  le  dire  convenable- 
ment. 

DEUXIÈME  MOISSONNBUB. 

Dame,  dame,  (peu  nous  importe  que  ce) 
soit  à  tort  ou  à  raison.  Allons,  nous  deux  ! 
oh,  livrez ,  livrez  I  II  sera  expédié  en  tous 
points,  il  n'échappera  pas. 

PREMIER  MOISSONNEUR. 

Oui,  vraiment  ;  mais  il  nous  faudra  avoir 
le  temps  d'aviser  comment  nous  pourrons 
faire  en  cachette  cette  besogne. 

GUIBOUR. 

Je  vais  vous  le  dire  sans  retard  :  je  vous 
mettrai  en  mon  cellier  ;  puis  je  songerai  à 
arranger  si  bien  les  choses  et  je  ferai  tant 
que  je  l'enverrai  jusque  là  comme  pour  cher- 
cher du  vin.  Quand  vous  le  tiendrez,  expé- 
diez-le de  manière  à  ce  qu'on  ne  voie  ni  plaie 
ni  sangà  son  ventre,  à  sa  tète  ou  à  ses  flancst 
étranglez-le. 


334  TIléATIlB 

M'en  ventre  n'en  teste  n'en  flanc  : 
Eslranglez-lay. 

ij*»  SOIEUR 

Il  TOUS  sera  fait  sans  delay; 
Or  nous  menez  en  ce  celier, 
Et  puis  pensez  de  besongnter 
An  rémanent. 

GOIBOUR. 

Voulentiers,  seigneurs;  or  avant! 
Yenez-vous-ent  avecques  moy; 
Je  vous  paieray  bien,  par  foy  ! 
Boutez-vous  touz  deux  là-dedens; 
Je  ne  mengeray  mais  des  dens 
Si  le  vous  aray  envoie. 
—  Or  est  mon  fait  bien  avoië. 
Si  venist,  je  n'ay  ceensiime; 
Mon  mari  est  hors  et  sa  femme  : 
II  ne  peut  estre  qu'il  ne  viengne 
Assez  tost.  Aviengne  que  aviengne, 
Cy  l'attendray. 

AUBIN. 

Gy  endroit  plus  ne  me  tendray; 
Je  voi  bien  que  diner  approuche. 
De  ce  chapon  que  orains  en  broche 
Yy  mettre,  vois  mengier  ma  part. 
J'ay  plus  chier  estre  y  tost  que  tart , 
Et  miex  me  vault. 

GUIBOCR. 

La  malade  faire  me  fault. 
Puisque  mon  gendre  va  venir  ; 
Le  chief  enclin  me  veil  tenir 
Et  clos  les  yex. 

AUBIN. 

Madame,  qu'est-ce  là? que  Diex 
Yous  doint  santé  de  corps  et  d'ame  1 
£  gar!  avez-vousque  bien,  dame? 
Dites-le-moy. 

GUIBOUR. 

friçonne  toute»  par  foy  I 
Et  sens  bien  que  d'acès  sui  prise,  - 
Et  si  sui  de  soif  si  esprise 
Que  ne  puis  plus,  biau  filz  Aubin. 
Je  te  pri,  prens  un  pot  à  vin, 
Et  me  va  un  po  de  vin  querre 
En  nostre  celier  ;  fai  bonne  erre, 
Si  buveray. 

AUBIN. 

Dame,  voulentiers  le  feray, 
Combien  que  c*est  vostre  contraire; 


rRANÇAlS 


DEUXIÈME  HÛISSONIIBUB. 

Cela  sera  fait  sans  délai;  à  cette heve 
menez-nous  dans  ce  cellier,  et  puis  peiseï 
au  reste. 

GUIBOUR. 

Yolontiers,  seigneurs;  allons,  ei  am! 
venez-vous-en  avec  moi  ;  par  (ma)  foi!  je 
vous  paierai  bien.  Mettez -vous  toos  les 
deux  là«dedans  ;  je  ne  mangerai  pas  que  je 
ne  vous  l'aie  envoyé. — Mon  affaire  est maio' 
tenant  en  bon  train.  Qu'il  vienne,  je  n'ai  id 
ame  qui  vive  ;  mon  mari  est  dehors  ainsi 
que  sa  femme  :  il  ne  peut  manquer  d'arri- 
ver bientôt.  Advienne  que  pourra,  je  l'at- 
tendrai ici. 


AUBIN. 

Je  ne  resterai  plus  ici  ;  je  vois  bien  que 
l'heure  du  diner  approche.  Je  vais  loaoger 
ma  part  de  ce  chapon  que  je  vis  mettre  à 
la  broche  ce  matin.  Je  préfère  y  être  plos 
tôt  que  plus  tard,  et  cela  me  vaut  mieax. 

GUIBOUR. 

Il  me  faut  faire  la  malade,  puisque  non 
gendre  va  venir;  je  veux  me  tenir  la  léJ« 
baissée  et  les  yeux  fermés. 

AUBIN. 

Madame ,  qu'est-ce  que  cela?  Que  Dieu 
vous  donne  la  santé  de  Tame  et  du  corps! 
Eh  regardez!  n'étes-vous  pas  bieo,  daffle. 
dites-le-moi. 

GUIBOUB. 

Par  (ma)  foi!  je  suis  toute  en  frissons, et 
sens  bien  que  je  suis  prise  d'un  accès  de  fiè- 
vre; je  suis  si  altérée  que  je  n'en  puis  pin*» 
mon  fils  Aubin.  Je  te  prie,  prends  no  pot  < 
vin,  et  va  m'en  chercher  un  peu  dans  nou« 
cellier;  dépéche-toi,  je  veux  boire* 


AUBIN. 


AUttlN.  , 

Dame,  je  le  ferai  volontiers,  biciïfl««  ^^ 
vous  soit  contraire  ;  néanmoins ,  j^ 


AC  MOYBlf-AGE. 


235 


Nonpourqnant,  je  vous  en  vois  traire, 
Puisqu'il  vous  haite. 

G01BOUR. 

Or  va  tost.  —  Ha  besongne  est  faite, 
Assez  tost  délivre  en  seray. 
Or  fault  penser  comment  feray 
Quant  au  surplus. 

tB  PREHIBR  SOIEDR. 

Dame,  ne  vous  démentez  plus  : 
C'est  délivré. 

GUDOCB. 

Seigneurs,  Pavez  à  mort  livré  ? 
Par  quelle  guise? 

ij«  SOIBUB. 

PTi  avons  point  fait  de  faintise, 
Dame  ;  par  la  goi^e  l'avons 
Si  estraint  que  de  voir  savons 
Que  tout  mort  gist. 

GCIBOUR. 

Bien  est,  seigneurs,  il  me  soufBst  ; 
Mais  sanz  vous  plus  ci  déporter. 
Il  le  vous  convient  apporter 
Yci,  si  le  despouUerons 
Et  en  son  lit  le  coucherons  ; 
Et  puis  vostre  argent  vous  donrray. 
Et  si  vous  en  envoieray 
Au  Dieu  plaisir. 

ij*  SOTEUR. 

Il  vous  sera  de  grant  désir 
Fait  tont  en  Teure. 

PREMIER  SOIEUR. 

Dame»  monstrez-nous  sanz  demeure 
On  vous  voulez  qu'i  soit  couchiez; 
Par  amour,  or  vos  despeschiez 
Ains  qu'âme  viengne. 

GUIBOUR. 

Pour  ce  que  gaires  ne  vous  tiengne, 
Seigneurs,  couchiez-le  sur  ce  lit. 
Comme  s'il  dormist  par  délit. 
Cest  bien,  il  est  à  mon  talent. 
Tenez,  dealer  ne  soiez  lent, 
C'on  ne  vous  truisse. 

ij*  SOIEUR. 

Mon  fera  l'en  tant  com  je  puisse 
Sur  piez  ester. 

PREHIBR  S0IB17R* 

Non  fera  l'en  moy,  sanz  doubler. 
Poisqu' argent  avons  ù  despendre, 
Alons-m'en  de  cy  sanz  attendre, 
Com  pains  Sencstrc. 


vous  en  tirer ,  puisque  cela  vous  fait  plaisir. 

GCIBODR. 

Allons,  va  vite.  —  Ma  besogne  est  faite, 
j'en  serai  bientôt  débarrassée.  Maintenant 
il  faut  penser  comment  je  ferai  quant  au 
surplus. 

LE  PREMIER  MOISSONNBUR. 

Dame,  ne  volis  lamentez  plus  :  c'est  fini. 

GumouE. 
Seigneurs,  l'avez-vous  mis  à  mort?  de 
quelle  manière? 

DEUXIÈME  MOISSOZIIfEUR* 

Nous  n'avons  point  usé  de  ruse,  dame; 
nous  l'avons  tellement  serré  par  la  gorge 
que  nous  savons,  a  n'en  pas  douter,  qu'il  est 
étendu  mort. 

GUIBOUR. 

C'est  bien,  seigneurs,  il  me  suffit;  mais 
sans  plus  vous  amuser  céans ,  il  vous  faut 
l'apporter  ici ,  nous  le  dépouillerons  et  le 
coucherons  en  son  lit;  et  puis  je  vous  don- 
nerai votre  argent,  et  je  vous'  enverrai  à  la 
garde  de  Dieu. 


DEUXIÈME  MOISSONNEUR. 

Nous  ferons  ce  que  vous  désirez,  tout  à 
l'heure  de  grand  cœur. 

PREMIER  MOISSONNEUR. 

Dame,  montrez-nous  sans  retard  où  vous 
voulez  qu'il  soit  couché;  nous  vous  en 
prions,  dépéchez-vous  avant  que  quelqu'un 
vienne. 

GUIBOUR. 

Pour  ne  pas  vous  tenir  long-temps,  sei* 
gneurs,  couchez-le  sur  ce  lit,  comme  s'il 
dormait  par  plaisir.  C'est  bien,  il  est  à  mon 
gré.  Tenez,  ne  mettez  point  de  lenteur  à 
vous  en  aller,  afin  que  Ton  ne  vous  trouve 
pas. 

DEUXIÈME  MOISSONNEUR. 

Cela  n'arrivera  pas  tant  comme  je  pourrai 
me  tenir  sur  mes  pieds. 

PREMIER  MOISSONNEUR. 

Certes,  cela  ne  m' arrivera  pas  non  plus. 
Puisque  nous  avons  de  l'argent  h  dépenser, 
compagnon  Seneslre  ,  allons-nous-en  d'ici 
sans  plus  allendrc. 


336 


TB<ATM 


ij*80IBIJR«  ^ 

Alons,  ci  ne  fait  plus  bon  estre. 
A  TOUS,  Hondot  I 

CmLLAUMB. 

Dame,  nous  revenons  or  tost  ; 
Apportez  pain  et  vin  et  nappe. 
Ce  mantel-ci  qoi  vault  bien  chape 
Vueil  despoulîier,  il  est  d'iver. 
J'ay  fin,  si  me  vneil  desjuner. 
Delivrez-vottSy  alez  an  vin  ; 
Et  vous,  fille,  tandis,  Aubin 
Alez  querre,  si  dînerons. 
Demain,  ce  pens,  aousterons, 
Si  me  vueil  de  gens  pourveoir. 
Ne  vueil  pas  longuement  seoir. 
Au  mains  pour  ore. 

GCIBOUR* 

Marie,  Aubin  se  gist  encore 
Dedans  son  lit. 

GUILLAUME. 

Il  a  bien  pris  à  son  délit 
Le  cras  de  ceste  matinée. 
Va-le  appeller,  va,po  senëe, 
Di  qu'il  se  lieve. 

LA  FILLE. 

Aubin,  Aubin!  s'il  ne  vous  grieve, 
Yueillez-me  c'est  jour  ou  non,  dire. 
Dormirez-vous  huimais,  biau  sire? 

—  E,  garl  il  ne  me respont point; 
Approuchier  le  vueil  par  tel  point 
Que  je  saray,  vueille  ou  ne  veille 

(Gy  le  descuerre.) 

De  certain  s'il  dort  ou  s'il  veille. 

—  Or  sus ,  sire  f  sus,  sans  séjour  I 
Dormirez-vous  cy  toute  jour? 
Qu'est-ce  ci,  Diex?  Ha,  mère,  mère! 
Vez-ci  nouvelle  tropamere. 

Je  doi  bien  plaindre  et  plourer fort. 
Gomme  plaine  de  desconfort. 
Je  suis  perdue. 

GUIBOUR. 

Qu'as-tu  qui  ci  es  esperdue 
Et  qui  ci  pleures  ? 

LA   HLLE. 

Plourer  doy  bien  :  mes  bonnes  heures 
Et  touz  mes  bons  jours  sont  passez, 
Car  je  voi  que  Aubin  trespassez 
Est.  Lassel  lasse  !  que  feray  ? 
Certes,  pour  lui  de  dueil  morray. 


riURÇAIS. 

DEUXlàVB  MOISSORllBUI. 

Allons-nous-en,  il  ne  fait  plus  bonde r 
ter  ici.  A  vous,  Hondot  I 

GUILLAUME. 

Dame,  nous  revenons  de  bonne  heure; 
portez  la  nappe,  du  pain  etda  m.  Ce  s; 
teau-ci  vaut  bien  une  chape;  je  Yeux  Tôt 
c'est  un  manteau  d'hiver.  J'ai  fainiielTt 
déjeuner.  Dépècbez-vous,  allez  an  cei 
et  vous,  fille,  pendant  ce  temps-là,  allez  d 
cher  Aubin,  et  nous  dînerons.  Densii, 
pense ,  nous  moissonnerons ,  et  je  ven 
pourvoir  d'ouvriers.  Je  ne  vem  pas  m 
long-lemps  assis,  au  moins  pour  ce  aone 


GUIBOUR. 

Marie,  Aubin  est  encore  couché  du»  « 
lit. 

GUILLAUHE. 

Il  a  bien  consacré  à  son  plaisir  la  gr» 
matinée.  Va  l'appeler,  va,  folle,  dis-loi  q« 
se  lève. 

LA  nLLB. 

Aubin,  Aubin!  si  cela  ne  vonschagrioepi 
veuillez  me  dire  s'il  est  jour  oui  on  ood.  Doi 
mirez-vous  toute  la  journée,  beau  sire .  -u 
voyez  I  il  ne  me  répond  point; je  feoi  na| 
procher  de  lui  en  telle  sorte  que  je  saoni 
bon  gré,  malgré  {ici  eUe  U  dicome),  à  «e 
pas  douter,  s'il  dort  ou  veille.  -  ABons,* 
levons-nous,  sans  tarder!  Dormircï-vof  " 
toute  la  journée?  Qu'est-ce  que  ceci,Di« 
Ah,  mère,  mère  !  voici  une  trop  amèrefloi 
velle.  Je  dois  bien  me  plaindre  et  ple«J 
abondamment,  comme  une  personne  qa« 
malheur  accable.  Je  suis  perdue. 


GUIBOUR' 


Qu'as-lu  pour  être  désolée  etponru» 
pleurer? 

Jai  bien  raison  de  pleurer:  mes w^ 


heures  et  tous  mes  bons  jours  sont  p^ 
car  je  vois  qu'Aubin  est  mort.flef  • 


que  ferai-je?  certes,  je  ^^..^ 
leur  pour  lui.  -  Ah,  doux  Auftifl' 


AU   MOYEN-AGE. 


337 


— Ha,  doalx  Aubin  !  la  compagnie 
D'entre  nous  deux  si  esl  faillie 
Halement  brief  I 

GUILLAUME. 

Vez  ci  douleur  et  meschief  grief; 
Hiex  amasse  lout  mon  avoir 
Avoir  perdu. —  Fille,  est-ce  voir, 
Queje  t"oydire? 

LA  FILLE. 

II  est  jà  jaune  comme  cire. 
—  Père,  ne  me  creés-vous  mie? 
Lasse  !  sanz  ami  sui  amie 
Povre  et  déserte. 

GUIBOUR. 

Ha,  belle  fille  !  quelle  perte  i 
Certes,  bien  doy  mes  poins  destordre 
Et  à  plourer  mes  yeulx  amordre, 
Qaant  j'ay  perdu  le  doulx  Aubin 
Qui  tant  m'onor[oi]t  de  cuer  fin 
Et  tant  m'amoit. 

LA  FILLE. 

Lasse  !  mère,  il  lie  m*appelioit 
Touz  jours  que  s'amie  ou  sa  suer; 
Sl  ques  se  j'ay  tristesce  au  cuer, 
J*ay  bien  raison. 

PREMIER  VOISIN. 

Diex  soit  ceens  !  Quelle  achoison 
Vous  fait  ainsi  crier  et  braire? 
Àvez-vous  de  si  grant  dueil  faire 
Cause  entre  vous? 

GUILLAUME. 

Oïl,  voir,  Robert,  voisin  doulx  : 
Aubin  est  mors. 

PREMIER   VOISIN. 

E  !  Diex  li  soit  inisericors  ! 
Guillaume,  voisin,  if  m'en  poise. 
Par  la  merc  Dieu  de  Pontoise  ! 
Se  je  le  péusse  amender  I 
Ore  je  vous  vueil  demander. 
Si  grant  dueil  faire  que  vous  vault? 
Certes  nient.  Je  scé  bien  qu'il  fault 
Que  nature  en  ce  cas  s'acquitte; 
Hais  aiez  douleur  plus  petite. 
Si  ferez  bien. 

LA  FILLE. 

Et  comment  seroit-ce?  Je  tien, 
Robert,  que  Dieu  m'avoit  donné 
Le  plus  courtois,  le  miex  séné, 
^  plus  amoureux,  le  plus  doulx 
Si  le  plus  libéral  de  touz 


compagnie  a  malheureusement  duré  peu  de 
temps  I 

GUILLAUME. 

Voici  un  chagrin  et  un  malheur  bien 
grands;  j'aurais  mieux  aimé  avoir  perdu 
tout  ce  que  je  possède.  —  Fille,  est-ce  vrai, 
ce  que  je  t'entends  dire? 

LA  FILLE. 

Il  est  déjà  jaune  comme  cire.  — Père,  ne 
me  croyez-vous  pas?  Hélas!  je  suis  sans 
ami,  amie  pauvre  et  délaissée. 

GUIBOUR. 

Ah,  belle  fille!  quelle  perte!  Certes,  je 
dois  bien  tordre  mes  poings  et  accoutumer 
mes  yeux  à  pleurer,  puisque  j'ai  perdu  le 
doux  Aubin  qui  m'honorait  de  tout  son  cœur 
et  m'aimait  tant. 

LA  PILLE. 

Hélas  !  mère,  il  ne  m'appelait  que  son  amie 
ou  sa  sœur;  en  telle  sorte  que  si  mon  cœur 
est  plein  de  tristesse,  j*en  ai  bien  des  mo- 
tifs. 

PREMIER  VOISIN. 

Que  Dieu  soit  céans  !  Quelle  raison  vous 
fait  ainsi  crier  et  vous  lamenter?  Avez-vous 
parmi  vous  une  cause  pour  être  dans  une 
aussi  grande  douleur? 

GUILLAUME. 

Oui,  vraiment,  Robert,  doux  voisin  :  Au- 
bin est  mort. 

PREMIER  VOISIN* 

Ehl  que  Dieu  lui  soit  miséricordieux! 
Voisin  Guillaume,  cela  me  fait  de  la  peine. 
Par  Notre-Dame  de  Pontoise  !  j'aurais  voulu 
l'empêcher,  maintenant,  je  veux  vous  le  de* 
mander,  à  quoi  vous  sert  de  manifester  une 
aussi  grande  affliction?  certes,  à  rien.  Je 
sais  bien  quil  faut  que  la  nature  en  ce  cas 
paie  son  tribut;  mais  modérez  votre  dou-» 
leur,  .vous  ferez  bien. 

LA  FILLE. 

Et  comment  cela  peut-il  se  faire?  Je 
tiens,  Robert ,  que  Dieu  m'avait  donné  le 
plus  courtois,  le  plus  sage,  le  plus  amou- 
reux, le  plus  doux  et  le  plus  libéral  de  tous 
les  hommes  natifs  de  cette  terre  ;  en  telle 

22 


338  THÉÂTRE  FRANÇAIS 

Les  hommes  nez  de  cesle  terre  ; 


Si  qn(>  se  granl  tlueil  mon  ciier  serre, 
N'est  pas  merveille. 

GmBODR. 

Certes,  tu  dis  voir.  Ta  pareille 
N'avoil  en  tonte  la  contrée 
D'avoir  esté  bien  assenée 
A  bon  et  bel.  Or  est  ainsi, 
Mors  est  :  Dieu  li  face  mercy 
Par  sa  bonté  ! 

LE  PREMIER  VOISIN. 

Escoutez  :  s'avez  voulenté 
De  moy  rien  commander  à  faire, 
Si  le  me  dites  sans  retraire  : 
Je  le  feray. 

GUILLAUME. 

Robert,  donques  vous  prieray 
Que  me  faciez  venir  «n  coffre. 
13 ne  autre  foiz  à  faire  m'offre 
Pour  vous  autant. 

LE  PREMIER  VOISIN. 

Je  le  vous  vois  querre  bâtant. 
Comment  qu'il  prengne. 

ij".  VOISIN. 

Robert,  s'en  santé  Dieu  vous  tiengne, 
Oiialez-vous? 

LE  PREMIER   VOISIN. 

Gautier,  je  vois,  mon  ami  doulx, 
Querre  un  sarqueil. 

ij'.   VOISIN. 

Sarqueil  !  pour  qui?  est-ce  Conseil? 
Dites,  voisin. 

LE  PREMIER  VOISIN. 

Nanil,  Gautier;  c  est  pour  Aubin, 
Le  gendre  aii  maire. 

ij*; 'VOISIN.  .... 

Aubin I  Dieu  li  soit  débonnaire 
Et  doulx  à  l'ame  ! 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Gautier,  se  Dieu  vous  gart  de  blasme, 
Qui  dit-îl  qui  est  trespassez? 
ii'ay  pas  eu  loisir  assez 
De  lui  entendre. 

ij*  SERGENT. 

Aubin,  celui  qui  estoit  gendre 
Guillaume  maire  de  Chiefvi  •. 


sorte  que  si  mon  cœur  se  serre  de  cbâfjio 
il  n'v  a  rien  d'étonnant. 


•  Probableinenl  Chivy-lès-Elouvelles,  village  si- 
tué clans  rarrondisscraeni  cl  à  une  lieue  et  quart 
de  Laon.  Il  y  a  encore  un  Cliivy ,  hameau  dcpendanl 


CUIBOUR. 

Certes,  tu  dis  la  vérité.  Il  n  ;  avait 
tout  le  pays  ta  pareille  pour  être  bien  mam 
à  un  liomroe  bon  et  beau.  MaioteDaDiiles 
mort  :  que  Dieu ,  par  sa  bonté ,  loi  fm 
miséricorde  ! 

LE  PREMIER  VOISIN. 

Écoutez  :  si  vous  avez  quelque  choseào 
commander^  dites-le-moi  sans  retard:  je I 
ferai. 

GUaLiUME. 

Robert,  alors  je  vous  prierai  de  œe  bii 
venir  un  coffre.  Une  auU'e  fois  je  inofc 
agir  d(ft  même  à  votre  égard. 

LE  PREMIER  VOUUV. 

Je  vais  vous  le  cheicher  sur-le^îte"! 
quoi  qu'il  advienne. 

BETOIÈME  VOISIN. 

Robert,  Dieu  vous  tienne  en  santé!  Ou 
iez-vous? 

LE  PREMIER  VOISIN. 

Gautier,  mon  doux  ami,  je  vais  cher* 
un  cercueil. 

DEUXIÈME  VOISIN. 

Cercueil  !  pour  qui?  est-ce  pour 
dites,  voisin. 

LE  PREMIER  VOISIN- 

Nenni,  Gautier;  c'est  pour 
gendre  du  maire. 

DEDXiillE  VOISIN. 

Aubin  !  Dieu  lui  soit  misencarieB^ 
doux  à  son  ame  I 

Ga«Uer.Dieuteganlcdeblâ»^Û»« 

être  trépassé?  je  n'ai  pas  eu  asse 
pour  l'entendre. 

LEDEinLliMBSKBG^;-     j,, 

C'est  Aubin ,  celui  qm*^^ 
Guillaume  le  mu^éje^^^^ 

de  la  commune  de  Baulnceiacinq^^^^^^^^jef»* 
Yillc.  Ce  nom  nous  fcraiici-o^^^" 
pîcrc  était  Laonnais.  . 


CoBse! 


Hui  au  matin  encor  le  vi 
Sain  et  baitié. 

LE  PREMIER   SERGENT. 

Diex  ait  de  son  ame  pitié  I 
Certainement,  c'est  grans  damages; 
Car  biaux  estoit,  joues  et  sages 
Et  biau  pariier. 

LE  ij*.  VOISIN. 

A  ce  pas  nous  fauU  touz  aler. 
A  Dieu,  amis  ! 

LE  PREMIER  SERGENT. 

A  Dieu,  Gautier,  qui  vous  ait  rois 
Hui  en  bon  jour  et  en  bon  moisi 
Sanz  plus  ci  estre,  aux  plaiz  m'en  vois; 
]t  en  est  heure. 

LE  RAILLIF. 

Dont  viens-tu,  se  Dieu  te  sequeure? 
Est  de  nouvel  Amé  semons? 
Ne  que  dit-on,  or  me  respons, 
Aval  la  ville? 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Esmerveilliez  sont  plus  de  mille 
Personnes  qu'aies  est  à  fin 
Ce  biau  jonne  homme  et  fort,  Aubin, 
Puis  orains  prime. 

LE   RAILLIF. 

Que  diz-lu^  pour  le  Roy  hauliisme  ! 
Est  mors  Aubin? 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Ainsi  le  dient  li  voisin 
Communément. 

LE  RAILLIF. 

Je  suis  touz  esbabiz  comment 
Il  peut  estre  mors*  Siez,  te  siez. 
Je  tieng  qu'A  a  esté  blecîez 
D'aucune  ame,  certainement  : 
Dont  il  est  si  soudainement 
Hort  comme  il  est. 

PREMIER   VOISIN. 

Vez  ci  un  coffre  bel  et  net. 
Maire,  que  vous  fas  apporter 
Pour  ce  corps  en  terre  porter 
Honnestement. 

GCILLACME. 

Ilet4e  jus,  amis,  bellement. 
Que  Dieu  t'aïsti  qu'il  ne  depiece. 
—  Voisin,  que  jà  ne  vous  meschiece; 
Vous  deux,  mettez  ce  corps  dedens. 
Envers,  envers,  non  pas  adens, 
Mes  bons  anmis  ! 


AU   MOTEN-AGE.  339 

encore  ce  matin^bien  portant  et  allègre. 


LE  PREMIER  SERGENT. 

Dieu  ait  pitié  de  son  ame  !  Certainement 
c'est  grand  dommage;  car  il  était  beau, 
jeune,  sage  et  bien  appris. 

LE  DEUXIÈME  VOISIN. 

C'est  un  pas  qu'il  nous  faut^tous  passer. 
Adieu,  amis  ! 

LE  PREMIER  SERGGNT. 

Gautier,  (je  vous  recomioande)à  Dieu,  qui 
nous  mette  aujourd'hui  en  bon  jour  et  en 
bon  mois  ï  Je  ne  reste  p)us  ici,  je  m*en  vais 
à  l'audience  ;  il  en  est  temps. 

LE  RAILU. 

D*oii  viens-tu ,  Dieu  te  secoure?  Amé  est-il 
sommé  de  nouveau  ?  Que  dii-on  par  la  ville? 
réponds-n)oi. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Plus  de  mille  personne  sont  émerveillées 
qu'Aubin,  ce  jeun$  homme  bel  et  fort,  soit 
mort  depuis  prime. 

LE  BAILLI. 

Par  le  Très-Haut  !  que  dis*tu?  Aubin  est 
mort? 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Ainsi  le  disent  les  voisins  généralement. 

LE  RAILLI. 

Je  suis  tout  étonné  qu'il  puisse  être  mort. 
Assieds-toi,  assieds-toi.  Je  tiens,  à  n*en  pas 
douter»  qu'il  a  été  blessé  par  quelqu'un  :  ce 
qui  a  causé  sa  mort  aussi  soudainement 
qu'elle  a  eu  lieu. 

LE  PREMIER  VOISIN. 

Maire,  voici  un  coffre  bel  et  net  que  je 
vous  fais  apporter  pour  conduire  honorable- 
ment ce  corps  au  cimetière. 

GUILLAUME. 

Ami,  que  Dieu  t'aide  1  mets-le  à  terre  tout 
doucement,  qu'il  ne  se  brise  pas. — Voisin, 
que  cela  ne  vous  déplaise  ;  vous  deux , 
mettez  ce  corps  dedans.  Sur  le  dos,  sur  le 
dos,  et  non  pas  sur  le  ventre,  mes  bons 
amis! 


340 


Tn^:ATRB   FnA!V^;AIS 


LE  POUTEUR. 

Souffrez  y  il  vous  sera  bien  mis. 
—Sire,  portez  h  ce  bout  là, 
Et  je  porteray  par  deçà. 
Ho!  mettez  jus. 

LE  PREMIER  YOISIN. 

C'est  mis.  Courtois  li  soit  Jliesus 
A  Famé  et  doulx! 

LE  PORTEUR. 

Qui  me  paiera  d'entre  vous 
De  mon  portage  ? 

GUIBOUR. 

Je,  mon  ami,  de  bon  courage. 
Une  t'en  fanit  jà.barguignier. 
Prie  pour  li,  tien,  va  gaingner  : 
Vez  ci  trois  blans. 

LE  PORTEUR. 

Jhesu-Crist,qui  est  roy  puissant, 
Li  face  à  l'ame  vray  pardon  ! 
Se  jamais  nëusse  mains  don 
De  besongne  que  je  féisse. 
De  robe  neuve  me  véisse 
Bien  tost  vestu. 

LE  BAILUF. 

Tu  penses,  Gobin;  dont  viens-tu, 
Si  embrunchié? 

LE  ij*.  SERGENT. 

Voir,  j'ay  le  cuer,  sire,  empeschié 
A  merveille,  et  sui  envaTs 
De  penser  et  touz  esbahiz 
Que  Aubin  est  mors. 

LE   BAILLIF.' 

Touz  nous  fault  passer  par  ce  mors, 
Vueillonsou  non. 

îj*  SERGENT. 

Je  scé  bien  que  ce  fera  mon, 
Sire  ;  mais  de  ce  me  merveil 
Que  depuis  orains  bault  soleil 
Par  la  vile  aloit  et  venoit. 
Et  entre  les  gens  se  tenoit 
Sain  et  liaictié. 

PRElilER  SERGENT. 

Par  foy  !  c*est  damage  et  pilié, 
S*à  Dieu  pléust. 

LE  BAILLIF. 

Il  n'est  homme  qui  me  péust 
Faire  entendant  qu'il  n'ait  esté 
Féru  ou  desirai nt  ou  bouté, 
Dont  il  est  mors  soudainement. 
]e  cuide  voir  dire;  alons  m'ent. 


LE  PORTEim. 

Attendez,  il  sera  bien  placé.  -Sire, por- 
tez parce  bout,  et  je  prendrai  celui-d-Oii' 
mettez-le  à  terre. 

LE  PREMIER  T0ISI5. 

L'y  voilà.  Que  Jésus  soit  courtois  eidni 
à  sou  ame  ! 

LE  PORTEUR. 

Qui  de  vous  me  paiera  mon  portage? 

GUIBOUB. 

Moi ,  mon  ami ,  et  de  bon  cœor.  To  ù 
pas  besoin  de  marchander.  Prie  pour  toi. 
tiens,  va  travailler  :  voici  trois  blancs. 

LE  PORTBim. 

Que  Jésus-Christ ,  qui  est  un  roi  pois- 
sant, fasse  véritablement  pardon  hmM' 
Si  ma  peine  n'était  jamais  moins  rélribé, 
je  me  verrais  bientôt  vêtu  de  robe  neave. 


LE  BAILLI. 

Tu  es  SMJcieux ,  Gobio  ;  d'où  vieis^ 
(pour  être)  si  renfrogné? 

LE   DEUXIÈME  SERGENT. 

Certes ,  sire ,  j'ai  le  cœar  terriblemai 
serré  ;  je  suis  plongé  dans  des  réflexiousc^ 
tout  ébahi  de  ce  qu'Aubin  est  mort. 

LE  BAaLI. 

Il  nous  faut  tous  avaler  ce  morceau,  bw 
gré  malgré. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Je  sais  bien  cela ,  sire;  mais  je  œ'€B«f 
veille  de  ce  que  tantôt  encore,  aumiliÉBû' 
jour,  il  allait  et  venait  par  la  ville,  el  se  te- 
nait parmi  les  gens  en  bonne  santé  ei* 
grc. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Par  (ma)  foi  I  c'est  dommage  et  piti«.*" 
plaitàDieu. 

LE  RAILU. 

Il  n'est  personne  qui  puisse  me  fi»re  ^ 
tendre  qu'il  n'ait  pas  été  frappé  oa  éiran?» 
ou  renversé,  ce  qui  aura  causé  sa  mort  su- 
bitement. Je  pense  dire  vrai;  alloDS-iJJ 
en.  Je  veux  assister  à  son  iobumaiionU" 


AU  MOYEN-AGE. 


341 


Je  vueil  eslre  à  son  enterrage. 
Par  qui  que  soit»  seray-je  sage 
Comment  est  mors. 

LA  FILLE. 

Ha,  doulx  Aubin  !  quant  me  recors 
De  Fomiesté  qu'en  toy  avoies. 
De  la  grant  amour  dont  m'amoies. 
Des  bons  muers  dont  estoies  plains, 
J*ay  bien  cause  se  je  te  plains 
Et  se  pour  toy  suis  esplourée; 
Car  de  touz  biens  suis  esgarée 
Et  en  grant  douleur  convertie.-  . 
lia,  mort!  com  dure  départie 
As  fait  de  nous  deux  en  po  d*eure  ! 
Pren-me  aussi  et  si  me  deveure 
Et  de  ce  siècle  me  délivre» 
le  Tay  trop  plus  chier  que  ainsi  vivre 
En  tel  destresce. 

LE  BAILUF. 

Dieu  sa  paix  et  sa  grâce  adresse 
Sur  vous  trestouz! 

GUILLAUME. 

Monseigneur,  si  foce-il  sur  vous 
Par  sa  bonté  ! 

LE  BAILLIF. 

li  me  poise,  par  vérité. 
Maire,  de  vostre  empescbement; 
Et  de  ceste  mort  maleraent» 
Se  je  le  péusse  amender, 
Sivousvueii  aiusi  demander 
Comment  a  esté  si  tost  pris. 
Estoit-il  de  mal  ent[r]epri8 
Dedensle  corps? 

GUIiiLAUME. 

Sire  baillif,  sachiez  puis  lors 
Que  nostre  fille  li  donnasmes. 
Ne  li  ne  autre  ne  trouvasmes 
Qui  déist  qu'il  éust  nul  mal 
Ne  hors  ny  ens,  n'amont  n'a  val, 
Ke  sus  ne  jus. 

LE  BAILLir. 

De  tant  m'en  esbahis-Je  plus 
Qu'il  est  ainsi  mors.  —  Et  vous^  femme, 
En  savez-vous  rien,  par  vostre  ame  I 
Nequ*ait  esté  en  compagnie 
Où  l'en  liait  fait  villenie? 
Dites-le-moy. 

GUIBOUR. 

Naail,  sire  baillif ,  par  foy! 


qu'en  soit  l'aulQur,  je  veux  savoir  la  cause  de 
sa  mort. 

LA  FILLE. 

Ah,  doux  Aubin  !  quand  je  me  rappelle  tes 
bonnes  qualités,  l'amour  que  tu  me  portais, 
et  tes  belles  manières,  j'ai  bien  raison  de  te 
plaindre  et  de  déplorer  ta  perte  ;  car  je 
suis  privée  de  tous  biens  et  tombée  dans 
une  grande  douleur.  Ah,  mort!  quelle  dure 
séparation  tu  as  opérée  entre  pous  en  peu  de 
tempsf  Prends-moi  aussi,  dévore-moi  et  6te- 
moi  de  ce  monde.  J'aime  mieux  cela  que  de 
vivre  ainsi  dans  une  pareille  détresse. 


LE  BAILLI. 

Que  Dieu  fasse  tomber  sur  vous  tous  sa 
paix  et  sa  grâce  ! 

GUILLAUHE. 

Monseigneur,  que  sa  bonté  en  fasse  au- 
tant pour  vous  ! 

LE  BAILLI. 

Maire,  en  vérité,  j'éprouve  du  chagrin  de 
votre  malheur;  je  désirerais  pouvoir  adou-  * 
cir  cette  perte  funeste,  et  je  veux  vous  de- 
mander comment  il  a  été  sitôt  enlevé.  Était- 
il  en  proie  à  quelque  mal  intérieur? 


GUILLAUME. 

Sire  bailli ,  sachez  ceci  :  depuis  que  nous 
lui  avons  donné  notre  fille ,  nous  n*avons 
trouvé  personne ,  ni  elle  ni  autre ,  qui  dit 
qu*il  eût  aucun  mal  quelque  part  que  ce  fût. 


LE  BAILLI. 

Je  ne  m'en  émerveille  que  plus  qu'il  soit 
mort  ainsi.  —  Et  vons«  femme ,  sur  votre 
ame!  n'en  savez-vous  rien?  A-t-il  été  dans  une 
compagnie  où  on  l'aurait  maltraité  ?  dites-le- 
moi. 

GUIBOUR. 

Nenni,  sire  bailli,  par  (ma)  foi!  maisie- 


342 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


Mais  suis  esbalne  formenl 
Comment  ainsi  soudainement 
Est  trespassez. 

LE  BAILUF. 

Entre  vous  deux,  avant  passez; 
Descouvrez-moy  tost  celle  bière, 
De  son  suaire  eu  tel  manière 
Descousez  que  veoir  le  puisse 
Dès  la  teste  jusqu'à  la  cuisse, 
Pour  en  estre  mieux  hors  de  doute  ; 
J'en  feray  m'a  testée  toute , 
Ains  c'on  l'enterre. 

LB  riV^MlER  SERGENT. 

Sire,  il'vous  sera  fait  bonne  erre. 
— «  Avant!  ce  couvercle  levons, 
Gobin;  et  puis  le  descousons, 
Puisqu'ainsi  est. 

ij''  SERGBMT. 

Or  sus  delà,  sanz  faire  pleti 
Descoudre  vueil  ceste  cousture. 
—  Sire,  ay-je  assez  fait  descouture, 
A  vostre  avis? 

LE  BAILLIF. 

Descouvre-moy  bien  tout  son  vis, 
Que  je  voie  gorge  et  poitrine. 
— Ho,  là    Tenez-vous  en  saisine 
De  mère,  de  fille  et  de  père. 
Mier  ne  pevent  qu'il  n'appere 
Qu'il  est  murdriz  ;  c'est  chose  voire. 
Veez  come  a  la  gorge  noire  I 
'    Qui  que  ce  soit,  voir,  l'a  estranglé. 
Faites  tost,  n'y  ait  plus  j angle; 
Les  mains  en  croiz  et  par  derrière 
Leur  liez,  et  en  tel  manière 
Les  enmenrez  com  chiens  en  laisse. 
Le  voir  saray,  ains  que  je  cesse, 
De  ce  fait-cy. 

LE  FRBRB. 

Diex  soit  ceens  I  Las  !  qu'est-ce  cy  ? 
Frère,  je  doi  bien  dueil  avoir 
Quant  mort  vous  voy  ;  si  ay-je  voir, 
Queque  nulz  die. 

LE  COUSIN. 

Mort  qui  l'as  pris,  Diex  te  maudie  ! 
Tu  as  pris  de  nostre  lignage 
Le  plus  vaillant  et  le  plus  sage. 
Las  !  de  si  bien  moriginé 
Eslre  à  mort  si  tost  destiné, 
C'est  grant  damage. 


suis  bien  étonnée  qu'il  soit  ainsi  subiteoeit 
trépassé. 

LE  BAILU. 

Vous  deux,  passez  devant  ;  déccayrei*»)! 
promptement  cette  bière ,  et  dëoonseï  soi 
suaire  de  manière  à  ce  que  je  poisse  le  Toir 
de  la  tête  àla  cuisse,  pour  enéiremieiixliors 
de  doute  ;  je  ferai  mon  attestation  du  ion, 
avant  qu'on  l'enterre. 


LE  PREMIER  SBRGBIIT. 

Sire,  vous  serez  promptement  obéi- 
En^yantl  levons  ce  couvercle,  GoUd;»- 
suile  décousons-le,  puisqu'il  en  est  ainsi. 

LE  DEUXIÈME  SERGEMT. 

Allons  !  retirez-vous  de  là,  sans  root  dire. 
Je  veux  défaire  cette  couture.  —Sire, ai-j^ 
assez  décousuy  à  votre  avis? 

LE  BAILLI. 

Découvre-le-moi  bien,  que  je  voie  sa  gorge 
et  sa  poitrine.  —  Holà!  saisissez-vous  de  la 
mère,  de  la  fille  et  du  père.  Ils  ne  peureat 
nier  qu'il  ne  paraisse  avoir  été  assassine; 
c'est  chose  véritable.  Voyez  comme  lia  h 
gorge  noire  !  Certes,  quelqu'un  Ta  éiraDgi^ 
Faites  vite ,  sans  plus  de  paroles;  liez-lew 
les  mains  en  croix  derrière  le  dos,  et  emœe^ 
nez-Ies  en  cet  équipage  comme  chieas  en 

laisse.  Je  saurai  incessamment  la  vérité  au 
sujet  de  cette  affaire.  I 


LE  FRéRE. 

QueDieu  soit  céans!  Hélas!  qu'esKeq«« 
ceci?  Frère ,  je  dois  bien  éprouver  de  la 
douleur  en  vous  voyant  mort;anssicflSfl^^ 
je  accablé,  quoi  qu'on  en  dise. 

LE  COUSIN. 

Mort  qui  l'as  pris,  que  Dieu  le  maudisse^ 
Tu  as  pris  le  plus  vaillant  et  le  plus  ssg^ 
notre  race.  Hélas!  être  si  bien  élevé  etniofl 
rir  si  vite,  c'est  grand  dommage. 


AU  MOYKN-AGE. 


313 


LE  BAILLIF. 

SeigaeurSy  de  tani  vous  fas-je  sage 
Con  Fa  murdrit  je  n'eu  doubt  point  ; 
Mais  vous  ne  m'eschapperés  point , 
Ne  vous,  ne  vous,  par  les  dens  Dé  I 
Si  en  saray  la  veriîé, 
Puisqu'est  ainsi. 

GUILLAUME. 

Sire  baillif,  pour  Dieu,  mercy! 
Ne  nous  vueillés  pas  si  mal  estre  ; 
Par  tout  nous  voulons  rendre  et  mettre 
Où  vous  direz. 

LE  BAILLIF. 

Cest  pour  nient. — SeigneurSf  vous  ferez 
Gequej'aydit. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Sire,  il  vault  fait  sanz  contredit. 

—  Tandis  que  lier  vueil  le  père, 
Robin  [iic)^  vas,  si  lies  la  mère. 

Or  fais  bonne  erre. 

iy  SERGENT. 

Il  ne  m'en  fault  pas  trop  requerre  : 
Je  m'en  vois  délivrer,  par  m'ame  1 

—  Avant!  bailliez  çà  voz  braz,  dame. 

Et  faites  brief. 

GUIBOUR. 

Lasse  I  chetive  I  il  m'est  à  grief, 
Si  ne  m'i  vault  riens  escondire. 
E,  gardez  !  vostre  vouloir,  sire. 
Faites  de  moy. 

LA  FILLE. 

Lasse  !  dolente!  avoy  1  avoy  ! 
Bien  me  ressourt  douleur  amere 
Quant  je  voy  mon  père  et  ma  mère. 
Qui  pour  la  mort  de  mon  mari. 
Dont  en  cuer  sont  triste  et  marri. 
Justice  veult  si  mal  contraindre 
Que  lier  leur  fait  et  estraindre 
Devant  les  mains. 

LE  BAILUF. 

Si  fera  l'en  tous  plus  ne  mains, 
Belle  amie,  et  si  en  venrez 
Aveceulx,  pas  ne  demourrez. 
—  Lie-la,  lie. 

LA  FILLE  (iic). 

Vottlentiers.  —  Or  çà,  belle  amie, 
Voz  deux  mains  avoir  Qie  convient 
Pour  lier.  Refus  n'y  vault  nient: 
Delivrez-vous. 


LE  BAILLI. 

Seigneurs ,  je  vous  fais  savoir  qu'on  l'a 
assassiné,  je  n'en  doute  point;  mais,  par  les 
dents  de  Dieu  !  aucun  de  vous  ne  m'échap- 
pera. Puisqu'il  en  ml  ainsi,  j'en  saurai  la 
vérité. 

• 

GUILLAUME. 

Sire  bailli ,  miséricorde,  pour  l'amour  de 
Dieu  I  Veuillez  ne  pas  être  si  dur  à  notre 
égard  ;  nous  voulons  bien  nous  rendre  et 
mettre  partout  où  vous  nous  direz. 

LE  BAILLI. 

C'est  inutile.  —  Seigneurs ,  vous  ferex^ce 
que  j'ai  dit. 

LE  PREMIER  SERGENT, 

Sire ,  vous  serez  obéi  sans  réplique.  — 
Tandis  que  je  lierai  le  père,  Gobin,  vactlie 
la  mère.  Allons!  dépéclie-toi. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Il  ne*  faut  pas  trop  m'en  presser  :  je 
m'en  vais  les  expédier,  sur  mon  ame  1  —  Al- 
lons !  dame,  donnez-moi  ici  vos  deux  bras, 
et  faites  vite. 

GUIBOUR. 

Hélas ,  malheureuse  !  cela  m'est  pénible, 
et  rien  ne  peut  m'y  soustraire.  Eh,  voyez  i 
faites  de  moi  votre  volonté,  sire. 

LA  FILLE. 

Hélas!  malheureuse!  hélas!  hélas!  je  res- 
sens une  douleur  bien  amère  quatid  je  vois 
que  la  justice  veut  tellement  maltraiter  mon 
père  et  ma  mère  pour  la  mort  de  mon  mari, 
dont  ils  sont  tristes  et  chagrins  au  fond  du 
cœur,  qu'elle  leur  fait  lier  et  serrer  les  mains 
tout  d'abord. 

LE  BAILLI. 

L'on  ne  vous  en  fera  ni  plus  ni  moins, 
belle  amie,  et  vous  vous  en  viendrez  avec 
eux  sans  retard. — Lie-la,  lie. 

LE  PREMIER  SERGENT.' 

Volontiers.  —  Allons,  belle  amie ,  il  me 
faut  avoir  vos  deux  mains  pour  les  lier.  Le 
refus  est  inutile  :  hâtez-vous. 


344 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 


LA  PILLE. 

Or  suis*je  angoissée  de  touz 
Les  cousiez  que  remine  peut  eslre  : 
Je  Yoy  mon  compaîgnon  mort  eslre. 
Je  voy  père  et  merfi  en  péril 
D'estre  à  honte  mis,  à  essil  ; 
Je  mesme  sui  prise  et  liée 
Pour  mener  con  famé  jugée 
A  morir.  Ha,  Dame  des  cieulx  ! 
En  pitié  de  vos  très  doulx  yeulx 
Me  regardez. 

LE  BAILLIF. 

Avant,  avant  I  plus  ne  tardez. 
—  Seigneurs,  menez-les  devanl  moy. 
Par  le  seremenl  qu'ay  au  roy  î 
On  assez  losl  voir  me  diront, 
Ou  questionnez  seront 
Vilainement. 

ij''.  SERGENT. 

Or  çà  !  passez  y[s]nellement, 
Sanz  pluscy  eslre. 

LE   BAILLIF. 

Faites  ce  corps  en  terre  mellre, 
Sanz  déporter. 

LE  COUSIN. 

Je  lo  que  le  facions  porter, 
Cousin,  toi  droit  au  cimetière, 
Sanz  gésir  plus  sur  terre  en  bière  ; 
Et  puis,  quant  enterré  Tarons, 
De  son  service  ordenerons 
Qu'il  soit  fait  gent. 

LA  FILLE. 

Bien  est.  Plaise-vous,  bonne  gent, 
Cy  les  mains  mettre. 

GUILLAUME. 

Vierge,  mère  au  doulx  Roy  celeslrc, 
Des  desvoiez  adresce  et  port, 
Dame,  donncs-nous  ton  confort: 
Mestier  en  est. 

LE  BAILLIF. 

Gobin,  or  tost  I  va  si  me  mect 
Tout  avant  euvre,  en  la  Gourdaine 
La  mère  ;  et  puis  la  fille  maiue  ; 
D*autre  costé  en  Paradis  * . 
Et  je  Guillaume  vueil  tandis 
Questionner. 


*  Ce  nom  désigne  Fans  doute  une  prison  ,  ou 
la  chnmEt-c  de  la  question.  En  1 4  i  1,  on  donnait  le 
nom  de  psafférion  k  un  lieu  de  détention,  de  même 
que  nous  appelons  violon  In  prison  d'un  corps-dc- 


LA   FILLE. 

Maintenant  je  suis  affligée  de  tous  les  ci 
tés  ,  autant  que  femme  peut  Tétre:  je  toi 
mon  mari  mort ,  mon  père  et  ma  mèree 
danger  d'être  livrés  à  la  honte  et  au  supplia 
moi-même  je  suis  prisonnière  et  liée  poi 
être  conduite  comme  femme  jogée  à  roor 
Ab,  Dame  des  cieuxl  que  vos  douiyet 
me  regardent  en  pitié  ! 


LE   BAILU. 

En  avant,  en  avant  1  ne  lardez  pas  daTai 
tage. — Seigneurs,  amenez-les  devant  mo 
Par  Je  serment  que  j'ai  prêté  au  roi!  ils  ni 
diront,  bientôt  la  vérité»  ou  ils  seront boi 
teusement  mis  à  la  question. 

LE   DEUXIÈME  SEAGENT. 

Allons!  passez  vite,  sans  plus  demeurt 

101. 

LE  BAILLI. 

Faites  mettre  ce  corps  en  terre,  sans  tob 
amuser. 

LE  COUSIN. 

Cousin,  je  suis  d'avis  que  nous  le  fassion 
porter  tout  droit  au  cimetière,  sans  qoi 
reste  plus  long-temps  étendu  sur  la  lerp 
dans  son  cercueil  ;  et  puis,  qnandnouslafl' 
rons  enterré)  nous  ordonnerons  son  senici 
de  manière  à  ce  qu'il  soit  beau. 

LA   FILLE. 

C'est  bien.  Veuillez,  bonnes  gens,  ymrt 
tre  la  main. 

GUILLAUlfE. 

Vierge,  mère  au  doux  Roi  descieux,voiÉ 
cl  port  des  égarés ,  Dame  ,  donne-nous  tes 
consolations  :  nous  en  avons  besoin. 

LE  BAILLL 

Gobin,  allons,  vite!  va,  mets-moi  tout 
d'abord  la  mère  dans  la  Gourdaine*;  etpu's 
mène  la  fille  de  l'autre  côté  dans  le  ParaAj; 
Quanta  moi,  je  veux  pendant  ce  temps-la 

questionner  Guillaume.  __ 

fçai-de.  Voyez  Millin,  Anliquitis  «^''^f^^'p^^' 
p.  6;  et  M.  de  Roquefori,  De  f  Etat  de  ^  '^ 
françotse  dans  les  xii*  et  xiii»  siècles,  p.  »  '  '  • 

•  Suivant  M.  de  Koqueforl  [Glossaire  ^c/^'^^ 
(itie  romane,  \.\,  p.  701  ,  col.  I),  c'est  nussUc 
d*une  ancienne  prison  de  Paris* 


AU   MOYEN-AGE. 


345 


ij'.   SBRGfiNT. 

Sire,  dont  ¥i  vueil-je  mener, 
Puisque  le  dites. 

GtIBOCR. 

Sire,  sire,  touz  Trans  et  quittes 
Délivrez  ces  .i].  inocens  ; 
Moy  justicez,  je  m'i  assens: 
Me  me  peut  le  cuer  asseotir 
Que  plus  leur  voie  mal  sentir. 
Sachiez,  sire,  qu'en  cest  affaire 
^[*ont  coulpes;  j'ay  fait  le  fait  faire 
Moy  seulement. 

£E  BAILLIF. 

Guibourt,  dire  vous  fault  comment 
A  esté  fait  ce  murlre-cy, 
Et  pour  quelle  achoison  aussi 
Convient  savoir. 

GUIBOUR. 

Je  VOUS  confesseré  tout  voir; 
'  Dès  lor  que  Aubin  ma  fille  ot  prise, 
De  lui  amer  fui  si  esprise 
De  bonne  amour  comme  mon  filz 
Que  soiez  certain,  sire,  et  filz. 
Pitiseurs  l'amour  bien  apperçurent, 
Dont  telx  oppinions  conçurent 
Qu*il  me  mistrent  sus  tel  diffame . 
Que  tout  aussi  con  de  sa  femme , 
Ce  disoient,  de  moy  faisoit 
Toutes  les  foiz  qu'il  lui  plaisoit, 
Et  de  nous  deux  c'estoit  tout  un. 
Ce  renom  me  donna  commun 
Plus  de  cinq  cens  foiz,  non  pas  vint; 
Et  tant  ot  couru  qu'il  avint 
Qu'en  secré  me  fu  révélée 
Geste  dolente  renommée, 
Dont  j'oy  tel  courroux  et  tel  ire 
Que  je  ne  savoie  que  dire. 
Là  me  troubla  sens  et  avis 
Li  ennemis  par  tel  devis 
Que  depuis  touz  jours  ma  pensée 
A.  esté  mise  et  adrescée 
A  ce,  comment  qu'il  déust  prendre, 
Queféisse  morir  mon  gendre; 
Qu'il  me  sembloit,  s'il  estoit  mors. 
Que  plus  ne  courroit  li  recors 
De  mon  diffame. 

LE   BAILLIF. 

Etcomment  le  tuas-tu,  femme? 
Savoir  le  fault. 


LE  DEUIIÀMB  SERGENT. 

Sire,  puisque  vous  le  dites,  je  veux  l'y 
mener. 

GUIBOCR. 

Sire,  sire,  laissez  aller  en  liberté  ces  deux 
personnes,  elles  sont  innocentes  ;  faites  jus- 
tice de  mon  crime,  j'y  consens:  mon  cœur 
ne  peut  supporter  de  leur  voir  endurer  plus 
de  maux.  Sire ,  sachez  qu'en  cette  affaire 
ils  ne  sont  pas  coupables;  je  suis  la  seule  qui 
aie  fait  commettre  l'action. 

LE  BAILLI. 

Guibour ,  il  vous  faut  dire  comment  ce 
meurtre-ci  s'est  fait,  et  pour  quelle  raison. 


GUIBOUR. 

Je  vous  confesserai  toute  la  vérité  :  du 
moment  qu'Aubin  eut  pris  ma  fille ,  je  de- 
vins  éprise  de  lui  d'un  amour  honnête 
comme  s'il  eût  été  mon  fils,  soyez-en  certain 
et  persuadé,  sire.  Plusieurs  s'aperçurent 
bien  de  cette  affection,  et  en  conçurent  de 
telles  idées  qu'ils  firent  courir  sur  mon 
compte  un  bruit  diffamatoire  ;  ils  disaient 
qu'il  en  agissait  avec  moi  comme  avec  sa 
femme  toutes  les  fois  qu'il  lui  plaisait,  et  que 
nous  deux  nqus  ne  faisipnsqu'un.  Ce  bruit  fut 
répété ,  non  pas  vingt  fois ,  mais  cinq  cents; 
et  il  courut  tant  qu'il  advint  que  cette  triste 
renommée  me  fut  révélée  en  secret.  J'en 
eusiin  tel  courroux  et  une  telle  douleur  que 
je  ne  savais  que  dire.  En  ce  jnoment,  le 
diable  me  troubla  tellement  l'esprit  et  la 
raison  que  depuis  ma  pensée  a  toujours  eu 
pour  but  de  faire  mourir  mon  gendre ,  quoi 
qu'il  dût  en  arriver  ;  car  il  me  semblait 
que,  s'il  était  mort ,  le  bruit  qui  courait  sur 
mon  compte  cesserait. 


LE  BAILLI. 

Et  comment  Tas-tu  tué,  femme?  il  faut  le 
savoir. 


346 


THÉATRB  FRANÇAIS 


GCIBOCR. 

Je  le  vous  diray,  sanz  deiïault. 
Hier,  en  la  place»  m'adressay 
A  deux  valiez  (mais  je  ne  sçay. 
Sur  Tame  de  moy!  qui  ilz  sont) 
Qui  laboureurs  de  braz  se  font. 
En  pariant  à  eulz,  leur  ouvri 
Le  vouloir  et  leur  descouvri 
Que  j'avoie  de  ceste  mort; 
Et  ilz  furent  de  mon  accort. 
Pour  l'argent  que  je  leur  promis. 
Adonc  en  mon  celier  les  mis» 
Et  puis  y  envoiay  mon  gendre» 
Par  ce  que  je  li  fis  entendre 
Que  trop  malement  soif  avoie  ; 
Et  il  se  mist  tantost  à  voie. 
Quant  il  y  vint,  tantost  fu  pris 
Par  la  gorge,  et  si  entrepris 
Que  mort  le  getterent  par  terre. 
Lors  le  fis  apporter  bonne  erre, 
Et  le  couchâmes  en  son  lit, 
Con  si  dormesist  par  délit. 
Les  .ij.  variés  moult  bien  paiay, 
Et  tantost  les  en  envoiay. 
S'en  est  la  fin. 

LE  BAILLIF. 

C'est  assez.  —  Maine-l'en,  Gobin, 
Où  je  t'ay  dit. 

ij*  SERGENT. 

Sire,  je  vois,  sanz  contredit. 
—  Çà,dame,  çàl 

LE  BAILLIF. 

Certes,  je  n'oy  mats  pieçà 
Parler  de  murtre  si  vilain. 

—  Ores,  je  vous  délivre  à  plain, 
Guillaume,  et  vostre  fille  aussi. 
Passez,  alez-vous-ent  de  cy 

Ysnellement. 

GUILLAUME. 

Sire,  nous  ferons  bonnement 
Vostre  plaisir,  c'est  de  raison. 

—  Or  sachiez,  fille,  qu'en  maison 
Qu'aie  jamais  je  u'enterray, 
Tant  qu'au  moustier  esté  aray 
Nostre-Dame  de  Fine-Terre, 
Pour  li  deprier  et  requerie 
Qu'elle  soit  à  ta  mère  amie  ; 

Car  je  voy,  certes,  que  sa  vie 
Est  en  balance. 


GCIBOUR. 

Je  vous  le  dirai,  sans  y  manquer.  Hier,  sur 
la  place,  je  m'adressai  à  deux  jeunes  gens; 
mais,  sur  mon  ame,  je  ne  sais  ce  qu'ils  sont, 
sinon  qu'ils  louent  leurs  bras  en  qualité  de 
journaliers.  En  leur  parlant,  je  leur  Gorm 
(mon  cœur)  et  leur  découvris  que  je  Toobis 
cette  mort;  et  ils  furent  d'accord  avec  moi, 
moyennant  l'argent  que  je  leur  promis. 
Alors  je  les  mis  dans  mon  cellier,  et  puis 
j'y  envoyai  mon  gendre,  sous  prétexte qae 
j'avais  horriblement  soif;  et  il  se  mit  en  ch^ 
min  sur-le-champ.  Quand  il  y  vint ,  il  fat 
bientôt  pris  par  la  gorge,  et  tellement  as- 
sailli qu'ils  le  jetèrent  par  terre  sans  ?ie. 
Alors  je  le  fis  apporter  bien  vite,  et  nous  le 
couchâmes  dans  son  lit,  comme  s'il  eût  dormi 
à  plaisir.  Je  payai  très  bien  les  deux  jeunes 
garçons,  et  je  les  renvoyai  tout  de  suite. 
Voilà  tout. 


LE  BAILLI. 

C'est  assez.  —  Emmène-la,  Gobio,  où  je 
t'ai  dit. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Sire,  j'y  vais  sans  réplique.  —  Allons, 
dame,  allons  ! 

LE  BAILU. 

Certes,  voilà  long-temps  que  je  n'ouîspar- 
1er  de  meurtre  aussi  horrible. — ^Maintenant, 
je  vous  donne  entièrement  la  liberté,  à  yods, 
Guillaume,  aussi  bien  qu'à  votre  fille.  Pas- 
sez, allez-vous-en  d'ici  bien  vite. 

GUILLAUME. 

Sire,  nous  ferons  de  bon  cœur  votre  v^ 
lonté,  c'est  raisonnable. — Sachez,  ma  fiU^t 
que  je  n'entrerai  jamais  daus  une  maison 
qui  soit  à  moi,  jusqu'à  ce  que  j'aie  été  à  l'é- 
glise de  Notre-Dame  de  Finistère,  pooria 
prier  et  requérir  qu'elle  soit  l'amie  de  ta 
mère;  car,  certes,  je  vois  que  sa  vie  est  en 
danger. 


AU  HaYRII-AGK. 


347 


LA  FILLE. 

Ferés;  et  je,  sens  delriance. 
Droit  à  Limoges  m'en  iray. 
Et  à  saint  Lienart  offerray 
En  cierges,  mon  pesant  de  cire, 
Afin  qu'il  deprist  Nostre-Stre 
Qu'il  vueîUe  défendre  ma  mère 
Et  la  garder  de  mort  amere 
Et  de  vilaine. 

GUUiLADMB* 

Celle  qui  est  de  grâce  plaine, 
Li  soit  amie  à  ce  besoing  ! 
Au  départir,  fille,  te  doing 
Ma  benéiçon;  vaz  à  Dieu. 
Me  sçay  se  jamais  en  ce  lieu 
Cy  revenray. 

LA  FILLB. 

Adieu,  père  ;  ne  fineray 
Tant  qu'à  Saint-Lienart  aie  esté. 
Mettre  me  vois,  en  vérité, 
Gom  pèlerine. 

LE  FRERE. 

Gbier  sire,  par  vostre  bénigne 
Grâce,  à  vous  venous  ci-«ndroit 
Requerre  que  nous  faciez  droit 
De  nostre  ami. 

LE  BAILLIF. 

Est-il  enterrés,  ou  en  my 
La  sale  où  vous  et  li  laissay  ? 
Du  bit  la  vérité  bien  sçay. 
Que  dites-vous? 

LE  COUSIN. 

Oil,  enterre,  sire  doulx, 
Est-il  livrez. 

LE  COUSIN  (sic). 

Assez  tost  serez  délivrez. 

—  Auberi,  va  le  bourriau  querre, 
Et  li  dy  qu'il  s'en  voit  bonne  erre 
Une  estache  faire  drescier 
Pour  une  femme  justicier. 
Quant  preste  sera,  ne  se  tiengne 
Que  tantost  à  moy  ci  ne  viengne. 

Or  fai  briefment. 

LE  PREMIER  SERGENT: 

Voulentiers,  sire;  vraiement. 

Je  le  voi,  c'est  bien  ma  besongne. 

—  Cochet,  aiez  tost,  sanz  eslongne, 
De  par  le  bailli,  nostre  maislre, 
Une  cstaciie  drescier  et  mettre 

Ou  viez  bordel  qui  est  maison 


LA   FILLE. 

Faites  ;  quant  à  moi,  sans  retard,  je  m'en 
irai  droit  à  Limoges,  et  j'offrirai  à  saint  Lié* 
nart  mon  pesant  de  cire  en  ciei^es,  afin 
qu'il  prie  Notre-Seigneur  de  vouloir  bien 
défendre  ma  mère  et  la  préserver  de  mort 
amère  et  honteuse. 


GUILLAUME. 

Que  celle  qui  est  pleine  de  grâce  soit  son 
amie  dans  cette  nécessité  !  A  cette  sépara- 
tiou,  je  te  donne  ma  bénédiction,  ma  fille; 
va  à  la  garde  de  Dieu.  Je  ne  sais  si  je  re- 
viendrai jamais  dans  ce  lieu-ci. 

LA  FILLE. 

Adieu,  père  ;  je  ne  m'arrêterai  pas  que  je 
ne  sois  à  Saint-Liénart.  En  vérité ,  je. vais 
me  mettre  en  pèlerine. 

LE  FRÈRE. 

Cher  sire,  par  votre  grâce  bienveillante, 
nous  venons  ici  vous  prier  de  nous  faire 
justice  au  sujet  de  notre  ami. 

LE  RAILLI. 

Est-il  enterré ,  ou  au  milieu  de  la  salle 
où  je  vous  laissai,  lui  et  vous?  Je  sais  bien 
la  vérité  du  fait.  Que  dites- vous  ? 

LE  COCSIN. 

Oui,  mon  doux  sire,  il  est  déposé  au  seîn  "^ 
de  la  terre. 

LE  BAILLI. 

Vous  serez  bientôt  expédiés.— Aubri,  va 
chercher  le  bourreau,  et  dis-lui  qu'il  aille 
bien  vite  faire  dresser  un  gibet  pour  le  sup- 
plice d'une  femme.  Quand  le  gibet  sera 
prêt,  qu'il  ne  manque  pas  de  venir  tout  de 
suite  vers  moi.  Allons  1  fais  vite. 


LE  PRElfIBR  SERGENT. 

Volontiers ,  sire  ;  em  vérité',  je  le  vois , 
c*est  bien  ma  besogne. — Cochet,  allez  vite, 
sans  délai ,  de  par  le  bailli ,  notre  maître , 
dresser,  et  mettre  un  gibet  au  vieux  lo- 
gis, qui  est  une  maison  en  ruine.  Allons, 
vite,  sans  retard!  Et  sitôt  que  vous  aurez 


348 


THéATRft  FaANÇAIS 


Gaste.  Or  tost,  sanz  arrestoison  ! 
Et  si  tosc  comme  fait  arez, 
Où  ses  plaiz  tient  à  lui  venrez. 
Délivrez- vous. 

LB  BODRREL. 

T-antostser»  fait,  ami  doulx. 
Dès  ci  m*  y  vois  embesougaier. 
Dites-li,  sanz  gaires  songier, 
A  lui  iray. 

PREMIER  SERGENT. 

Cochet  amis,  bien  ii  diray. 
—  Sire,  j'ay  parlé  à  Cochet. 
11  a  fourche,  estache  et  crochet* 
Cordes  et  totit  quanqtt*à  li  fault. 
A  vous  venra  cy,  sanz  deffault, 
Trcstout  en  Teure. 

LE  BAILLIF. 

Or  me  vas,  Gobin,  sanz  demeure 
Amener  Guibour  cy  pi^esente. 
fay  de  savoir  encore  entente 
Que  me  dira. 

ij«.  SERGENT. 

Sire,  tantostfait  vous  sera  : 
G'y  vois.  —  Çà  I  issez  hors,  Guibour  $ 
Au  bailli  sanz  faire  demour 
Vous  fault  venir. 

GUIBOUR. 

• 

Dooice  mère  Dieu,  souvenir 
Vous  vueille  de  ceste  chestive; 
Car  Je  ne  croy  pas  que  je  vive 
Longuement  :  pour  ce,  douice  Dame, 
Vous  pri  qu'aiez  merci  de  m'ame, 
Quoy  qu  aie  pécheresse  esté. 
Ha,  Damel  par  vostre  bonté 
Confortez-moy. 

LE  BAILLIF. 

Guibour,  belle  amie,  je  voy 
Par  mesmes  ta  confession 
Qu'à  mort  et  à  perdicion 
Par  toy  a  esté  mis  ton  gendre. 
Ainsi  le  m'as-tu  fait  entendre. 
Et  que  ton  mari  en  descoupes 
Et  ta  fille,  et  qu'en  ce  fait  coupes 
N'a  nulz  que  toy. 

GlftBOUR. 

Sire,  il  est  vérité,  par  foy  ! 

Dît  vous  ay  pourquoy  et  comment; 

Et  voi  bien  qu'à  mon  jugement 

Sui  pour  lui  amenée  icy. 

Or  aitDicx  de  m'ame  mercy, 


fait,  vous  viendrez  à  lui  où  il  tient  son  au- 
dieice.  Dépéchez-vous. 


LE  BOURREAU. 

Mon  doux  ami,  cela  sera  bientôt  fait.  Dès 
à  présent  je  vais  m'en  occuper.  Dites-loi 
que,  sans  rêver  davantage,  j'irai  à  lui. 

LE  PREMISR  SSRGEIfT. 

Ami  Cochet,  je  le  lui  dirai  bien.  —  Sire, 
j'ai  parlé  à  Cochet.  11  a  fourche,  gibet,  cro- 
chet, cordes  et  tout  ce  qu'il  lui  faut  II 
viendra  ici  vers  vous ,  sans  faute ,  toot  a 
l'heure. 

LE  BAILLI. 

A  présent,  Gobin  ,  va  moi,  sans  retard, 
amener  Guibour  en  tna  présence.  Je  veux 
encore  savoir  ce  qu'elle  me  dira. 

LE  BEUXIÈn  SERGEVT. 

Sire ,  vous  serez  promptement  obéi  :  j'y 
vais.  —  Allons  1  sortez  dehors,  Guibour; 
il  vous  fhut  venir  sans  retard  vers  le  bailli. 

GUIBOUR. 

Douce  mère  de  Dieu,  veuilles  vous  souve- 
nir de  cette  malheureuse;  car  je  ne,  crois 
pas  que  je  vive  longuement  :  c'est  poarquoi, 
douce  Dame,  je  vous  prie  d'avoir  pitié  de 
mon  ame,  quelque  pécheresse  que  j'aie  été. 
Ah  ,  Dame  !  par  votre  bonté  reconfortez- 
moi. 

LE  BAILLI. 

Guibour,  belle  amie ,  je  vois  par  ta  con- 
fession même  que  ton  gendre  a  été  mis  par 
toi  à  mort  et  à  perdition.  Tu  me  l'as  fait  aiasi 
entendre,  tu  en  disculpes  ton  mari  et  ta 
fille,  et  nul  autre  que  toi  n'est  coupable  de 
ce  crime. 


GUIBOUR. 

Sire,  c'est  la  vérité,  par  (ma)  foi!  je  vous 
ai  dit  pourquoi  et  comment  ;  et  je  vois  bien 
que,  à  cause  de  lui,  je  suis  amenée  ici  pour 
être  jugée.  Maintenant  que  Dieu  ait  pitié  de 
mon  ame;  quîMa  veuille  attirer  vers  lui, 


Et  la  vueille  à  sa  part  altraire 
Et  d'enrer  garder  et  retraire, 
Où  n'a  que  paine  ! 

LB  FRERE. 

Ghier  sire»  de  ceste  vilaine 
Hnrtriere  qui  si  faucement 
Mon  frère  a  murdri,  jugement 
Vous  requier  dès  ici  endroit. 
Or  vous  plaise  à  m'en  faire  droil, 

Sanz  dilatoire. 

LE  cousm. 
Sire,  il  vous  requiert  raison,  voire. 
Puisqu'elle  aie  faitcongnéu, 
Par  drok  devez  estre  méu 

A  sa  requeste. 

LB  BOURRUU. 

Monseigneur,  la  be§ongne  «st  preste^ 
Ainsi  que  mandé  le  m'avez. 
Or  me  dites  que  vous  vouiec 
Que  je  plus  face. 

LB  BAILUP. 

Prcn  une  hart  et  la  me  lasse   . 
Entour  le  col  de  ceste  famé: 
Mourir  li  convient  à  diffame'; 
Et  lui  liez  les  mains  aussi. 
Et  puis  nous  en  irons  de  ci 
A  la  justice. 

LE  BOURRIilf* 

Et  je  vueil  ouvrer  de  m'ofBce, 
Puisque  le  dicter. 

GUIBOUR. 

E,  Dame  !  qui  par  voz  mérites 
Dignes  à  Dieu  et  précieuses, 
Dessus  toutes  les  glorieuses 
Ames  qui  en  paradis  sont 
Et  qui  jamais'  estre  y  pourront 
Avez  et  arez  seigneurie 
(Je  parle  à  vous,  vierge  Marie), 
Gonfortez-moy  à  ce  besoing, 
Et  de  m'ame  aiez  cure  et  soing; 
Car  je  voy  bien  et  sanz  deffauk 
Le  corps  morir  à  honte  fault 
Et  assez  brief. 

LB  FRERE. 

Certes,  on  ne  vous  peut  trop  grief 
Ne  trop  honte  faire,  martriere^ 
Qui  avez  en  telle  manière 
Mon  frère  mort. 

LE  DAILLIF. 

Acheter  li  feray  son  tort. 


MOYEN-AGE.  349 

la  préserver  et  la  retii-er  de  Tenfer,  où  il  n* y 
a  que  tourment. 

LE   FRERE • 

€her  sire,  je  requiers  dès  à  présentie  ju- 
gement de  cette  meurtrière  infûme  qui  a  si 
traîtreusement  assassiné  mon  frère.  Veuillez 
m'en  faire  justice,  sans  délai. 


LE  COUSIN. 

Sire,  vraiment  sa  requête  est  juste.  Puis- 
qu'elle à  èonfessé  le  fait ,  vous  devez  de 
droit  être  porté  à  la  lui  accorder. 

LE  BOURREAU. 

Monseigneur,  la  besogne  est  prête,  ainsi 
que  vous  me  l'avez  commandé.  Maintenant 
dites-moi  que  voulez-vous  que  je  fasse  de 
phit? 

LE  BAILLI. 

Prends  une  hart  et  iace-la*moi  autour  du 
cou  de  cette  femme  :  il  faut  qu'elle  meure 
ignominieusement.  Liez-lui  aussi  les  mains, 
el  puis  qous  nous  en  irons  d'ici  au  lieu  des 
exécutions. 

LE  BOURREAU. 

Je  veux  travailler  de  mon  métier,  puisque 
vous  le  dites. 

GUIBOUR. 

Eh,  Damel  qui,  par  vos  mérites  dignes 
et  précieux  aux  yeux  de  Dieu ,  avez  et  au- 
rez la  suprématie  sur  toutes  les  âmes  glo- 
rieuses qui  sont  en  paradis  et  qui  jamais 
pourront  y  être  (c'est  à  vous  que  je  parle, 
Vierge  Marie) ,  reconfortez-moi  dans  cette 
extrémité,  et  prenez  soin  et  souci  de  mon 
ame;  car  je  vois  bien  que  sans  faute  il  faut 
que  mou  corps  meure  honteusement  et  bien- 
tôt. 


LE  FRÈRE. 

Certes,  meurtrière,  on  ne  peut  vous  faire 
trop  de  mal  et  trop  de  honte  pour  avoir 
fait  périr  mon  frère  d'une  telle  manière. 

LE  BAILU. 

Je  lui  ferai  expier  son  tort.  —  Aubri , 


350  TUÉATaS 

—  Aaberi,  vaz  taotost  crier 
En  la  place  sanz  décrier 

Que  nul  chief  d'ostel  ne  remangne 
Que  à  la  justice  tost  ne  viengne  ; 
E[t]  puis  revien. 

PREKBR  SERGENT* 

Sire,  je  le  vous  feray  bien. 

—  Or  escoutez,  vous  en  commun  : 
A  touz  ensemble  et  à  chascun, 
Par  foy  I  fas  ce  commandement  : 
Qu'à  la  justice  ysnellement 
Venez  que  le  baillif  veult  faire, 
Sur  quanque  vous  povez  meffliire 

Envers  le  roy. 

PREMIER   VOISIN. 

G'y  ay  plus  chier  aler,  par  foy  ! 
Que  je  l'amende- 

ij*  VOISIN. 

Et  je  aussi;  qu'il  ne  me  demande 
Amende,  y  vois. 

LE  BAILLIF. 

Sus  1  assez  grans  est  noz  convois, 
Et  touz  jours  venront  gens  assez. 

—  Devant  moy,  toi  et  li,  passez. 

—  Cochet,  délivrer  s'en  convient: 
Le  delaicment  n'y  vault  nient. 

Mouvez,  mouvez. 

LE  BOURRIAU. 

Avant  !  de  venir  vous  prouvez, 
Dame  ;  ne  fault  point  dire  :  Qu'est-ce  ?   ; 
Je  vous  menray  corn  chien  en  laisse 
A  ceste  hart. 

GUIBOUR- 

E,  Diex  !  mon  cuer  pourquoy  ne  part 
Et  crevé  afin  que  je  morusse. 
Si  que  plus  honte  ne  bëusse 
Du  grant  meschief  oii  je  me  voi  ? 

—  Sire  baillif,  ottroiez-moy 
Un.don  par  vostre  doulx  plaisir  : 
Que  ci  aie  un  po  de  loisir 
De  prier  la  Dame  de  grâce  ; 
Puisque  devant  l'église  passe. 

Ce  vous  requier. 

PREMIER  VOISIN. 

£  I  ottroiez-li,  sire  chier. 
Ce  que  requiert  pour  l'amour  Dieu, 
Sanz  entrer  dedanz  le  saint  lieu  : 
Vous  ferez  bien. 

ij^'  VOISIN. 

Certainement,  sire,  je  lien. 


FRANÇAIS 

va  tantôt  crier  sur  la  place ,  n'y  manque 
pas,  que  nul  chef  de  famille  ne  se  dispeose 
de  venir  vite  au  lieu  des  exécutions  ;  et  pois 
reviens. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Sire,  je  vous  obéirai  ponctuellement.  — 
Or  écoutez,  vous  tous  en  général  :  par  (ma] 
foi  I  je  vous  commande  à  tous  ensemble  et  à 
chacun  (en  particulier)  que,  si  vous  ne  vou- 
lez forfaire  envers  le  roi,  vous  veniez  promp- 
tement  assister  à  la  justice  que  le  bailli  veat 
faire. 

LE  PREMIER  VOISIN. 

Par  (ma)  foi  !  j'aime  mieqx  y  aller  que  de 
payer  l'amende. 

LE  DEUXIÈME  VOISIN. 

Et  moi  aii3si  ;  de  peur  qu'on  m'y  con- 
damne, j'y  vais. 

LE  BAILLI. 

Allons!  notre  suite  est  assez  nombreuse , 
et  toujours  il  y  viendra  assez  de  monde. — 
Toi  et  lui,  passez  devant  moi.  —  Cochet,  il 
faut  se  dépécher:  le  retard  n'est  bon  à  rien. 
En  mouvement!  en  mouvement! 

LE  BOURREAU. 

En  avant!  tâchez  de  venir, dame;  il  ne  faut 
pas  dire:  Qu'est-«e que  c'est?  Je  vous  mène- 
rai avec  cette  hart  comme  un  chien  en  laisse. 

GUIBOUR. 

Eh  ,  Dieu  I  pourquoi  mon  cœur  ne  se 
fend-il  pas  afin  que  je  meure  et  que  Je  ne 
boive  plus  la  honte  de  la  terrible  extrémité 
où  je  me  vois? — Sire  bailli,  octroyez-moi  un 
don,  s'il  vous  plat 1 1  je  vous  demande  un  peu 
de  loisir  pour  prier  la  Dame  de  grâce  ;  puis- 
que je  passe  devant  l'église,  je  vous  adresse 
cette  requête. 


LE  PREMIER  VOISIN. 

Eh ,  cher  sire  !  accordez-lui  oe  qu'elle 
vous  demande  pour  l'amour  de  Dieu,  sans 
entrer  dans  le  lieu  saint:  vous  ferez  bien. 

LE  DEUXIÈME   VOISIN. 

Certainement,  sire,  je  tiens  que,  si  vous  lui 


AU  MOTEEf-AGS. 


351 


S'iiD  petiili  donnez  d'espace, 
Ne  pourra  que  miex  n'en  trespasse; 
Et  nous  devons,  s'est  rEscripture, 
Vouloir  de  toute  créature 
Le  sauvement. 

LE  BAILLIF. 

Femme,  or  te  délivres  briefment  ; 
Je  le  t'ottroy,  puisc'on  t'en  {sic)  prie; 
Mais  gairesci  ne  nousdetrie. 
Met-te  à  genoutz. 

GUIBOUR. 

Voulentiers,  mon  cbier  seigneur  doulz. 

—  Ha,  Dame  de  miséricorde! 

A  Dieu,  ton  chier  filz,  m'ame  acorde  ; 
Tu  qui  les  pécheurs  justifies, 
Et  les  tiens  es  cieulx  glorifies, 
Aies  pitié  de  ma  misère; 
Dame  qui  es  la  douice  mère 
A  Créateur  de  tout  le  monde. 
De  ceste  lasse  en  qui  habonde 
Tant  de  tristesce  et  de  doulour. 
Aies  pitié  par  ta  doulçour; 
Cargrant  mestieray  de  t'aide. 
M'ame  sequeur  et  m'ame  aide  ; 
Car  li  corps  iert  tost  excilliez. 
En  feu  bruiz  et  greiliiez  : 
Et  pour  ce  à  toy  me  rens  confesse , 
Comme  très  povre  pécheresse. 
De  touz  les  péchiez  que  onques  fis, 
Dont  meffaite  suis  vers  ton  filz. 
Soit  en  parler,  en  diz,  en  faiz. 
Dame,  pardon  donner  m^en Taiz 
De  Dieu,  qui  seul  en  a  puissance. 
Qui  voit  des  cuers  la  repentence 
Tout  clerement.    > 

LE  BAILLIF. 

Avant,  avant  1  sus  !  alons  m'eut. 
Yci  endroit  trop  me  delay , 
N'ay  que  faire  de  tel  delay  : 
Le  plus  du  jour  est  trespassez. 
Or  tost,  Guibour  !  passez,  passez. 

—  Cochet,  de  li  mener  te  haste. 
De  son  corps  fauldra  faire  un  haste 

Ardent  en  flame. 

GmBOUR. 

E)  Vierge,  précieuse  gemme! 
Ce  baillif  redoubt  come  fouldre 
Qui  si  s'aïre  et  s'esfoudre 
Contre  moy.  Vierge  pure  et  monde. 
Souveraine  de  tout  le  monde, 


donnez  un  peu  de  répit,  elle  ne  pourra  que 
mieux  trépasser  ;  et  nous  devons ,  comme 
l'Ecriture  le  porte,  vouloir  le  salut  de  toute 
créature. 

LE  BAILLI. 

Femme,  allons!  dépéche-toi  vite;  je  te 
l'accorde,  puisqu'on  m'en  prie;  mais  ne  nous 
tiens  pas  long-temps  ici.  Mets-toi  à  genoux. 

GUIBOUR. 

Volontiers ,  mon  cher  et  doux  seigneur. 
—  Ah ,  Dame  de  miséricorde  !  réconcilie 
mou  ame  avec  Dieu ,  ton  cher  fils;  toi  qui 
justifies  les  pécheurs ,  et  qui  glorifies  les 
tiens  dans  les  cieux,  aie  pitié  de  ma  mi- 
sère ;  Dame,  qui  es  la  douce  mère  du  Créa- 
teur de  tout  le  monde,  toi,  qui  es  si  douce, 
aie  pitié  de  cette  malheureuse  en  qui  abonde 
tant  de  tristesse  et  de  douleur;  car  j'ai 
grand  besoin  de  ton  aide.  Secours  mon  ame, 
aide-la  ;  car  le  corps  sera  bientôt  détruit,  em- 
brasé par  le  feu  et  grillé  :  c'est  pourquoi,  pau- 
vre pécheresse  que  je  suis,  je  me  confesse  à  toi 
de  tous  les  péchés  que  je  commis  jamais ,  et 
dont  je  me  rendis  coupable  envers  ton  fils, 
soit  en  paroles,  soit  en  actions.  Dame,  fais- 
m'en  donner  pardon  de  Dieu,  qui  seul  en  a  la 
puissance,  et  qui  voit  clairement  le  repentir 
des  cœurs. 


LE  BAILLI. 

En  avant,  en  avant  I  allons-nous-en.  Je 
demeure  trop  long-temps  ici,  je  n'ai  que  faire 
de  ce  retard  :  la*  plus  grande  partie  du  jour 
est  écoulée.  Allons,  vite,  Guibour  !  passez, 
passez. — Cochet,  hâte-toi  de  l'emmener.  Il 
faudra  faire  de  son  corps  un  tison  ardent. 


GUIBOUR. 

Eh,  Vierge,  pierre  précieuse  I  je  redoute 
comme  la  foudre  ce  bailli  qui  s'irrite  tel- 
lement et  tonne  contre  moi.  Viei^e  pure  et 
sans  tache,  impératrice  et  dame  du  monde 
entier,  par  le  tourment  de  cette  flamme,  par 


352 


THÉÂTRE 


Ëmpereris  du  ciel  et  dame, 
Par  le  tourment  de  ceste  flame. 
Par  ceste  mort  pesme  et  houteuse, 
Royne  du  ciel  glorieuse, 
Du  feu  d'enfer  m'eschive  et  garde 
Et  m'ame  corne  toie  garde  : 
Je  la  le  livre. 

LE  BOCRRIAU. 

Puisqu'il  fauli  que  je  vous  délivre» 
Dame,  à  genoulz  ci  vous  mettez* 
Or  çà  !  lier  par  les  costez 
A  cèste  estache-ci  vous  vueil  ; 
Et  puis  referay  un  acueil 
Par  le  col  et  par  la  poitrine, 
Ains  que  je  ^sse  mais  ne  fine 
Ne  que  plus  face. 

GUIBOUR. 

Vous  qui  me  regardez  en  face. 
Priez  pour  moy  à  Nostre-Dame 
Que  par  le  feu  et  par  la  flame 
Où  doit  mon  las  de  corps  bruir. 
Le  feu  d'enfer  puisse  fuir 
M'ame^  que  n'en  soit  approuchée; 
Et  si  vous  pri  quereprouchée 
Ne  soit  ceste  honteuse  mort 
Mon  compagnon,  qui  n'y  a  tort, 
Doulce  gent,  n'a  sa  fille  aussi; 
Car  je  lieng  fermement  cecy 
Que  moult  les  adole  et  les  blesce 
•Ma  mort,  et  met  en  grant  tristesce, 
El  fait  à  mon  tourment  partir. 
Autrement  n'en  pevent  partir 
Ny  eschaper 

LE  BAILLIF. 

Cochet,  pense  de  toy  haster. 
Puisque  liée  est  de  fors  hars, 
Couche  sur  lui  de  loutes  pars 
Largement  et  busche  et  estrain, 
Et  puis  le  feu  y  boute  à  plain , 
Sanz  tant  songier. 

LE  BOURRIAU. 

Je  ne  quier  boire  ne  mengier 
Tant  que  soit  fait.  Regardez,  maistre< 
Je  ne  scé  c'on  la  puist  miex  mettre  : 
De  toutes  pars  enclose  en  bûche 
Est  con  se  fust  en  une  bûche  (sic) 
Pour  tost  esprandre. 

LE  BAILLIF. 

Au  feu,  au  feu,  sanz  pluz  attendre  ! 
Au  feu,  bonne  erre  ! 


FRANÇAIS 

celte  mort  terrible  et  honteuse ,  reioe  glo- 
rieuse du  ciel ,  arrache  et  préserve  moo 
ame  de  l'enfer  ;  garde-la  comme  la  tienne  : 
je  te  la  livre. 


LE   BOURREAU. 

Puisqu'il  faut  que  je  vous  expédie,  dame, 
mettez-vous  ici  à  genoux.  Allons  !  je  vais  voa^ 
lier  par  les  côtés  à  ce  poteau-ci  ;  et  puis  je 
vous  referai  un  nœud  sur  le  cou  et  sur  h 
poitrine,  avant  que  j'en  finisse  avec  vous. 


GUIBOUR. 

Vous  qui  me  regardez  en  face,  priez  poar 
moi  Notre-Dame  que,  puisqu'on  doit  con- 
sumer mon  malheureux  corps  par  le  feu  et 
la  flamme,  mon  ame  puisse  fuir  le  feu  d'en- 
fer de  manière  à  ne  pas  en  être  approchée  ; 
et  je  vous  en  prie,  bonnes  gens,  que  cette 
mort  infamante  ne  soit  pas  reprochée  à  mon 
mari ,  qui  n'en  est  nullement  coupable,  ni  à 
sa  fille;  car  je  tiens  fermement  pour  vrai  que 
ma  mort  les  chagrine  et  les  navre  fort,  les 
met  dans  une  grande  tristesse,  et  les  fait  par- 
ticiper à  mon  tourment.  Ils  ne  peuvent  au- 
trement s'en  tirer. 


LE  BAILU. 

Cochet  j  songe  à  te  hâter.  Maintenant 
qu'elle  est  attachée  par  de  forts  liens,  coa- 
che  largement  sur  elle  de  toutes  parts  des 
bûches  et  de  la  paille ,  et  puis  mets-y  le  feo 
partout,  sans  tant  rêver. 

LE  BOURREAU. 

Je  ne  veux  ni  boire  ni  manger  jusqu'à 
ce  que  cela  soit  fait.  Regardez,  maître.  Je 
ne  sache  pas  qu'on  la  puisse  mieux  dispo- 
ser :  elle  est  de  tous  côtés  entourée  de  bois 
comme  dans  une  huche ,  pour  vite  s'allu- 
mer. 

LE  BAILLI. 

Le  feu ,  le  feu ,  sans  attendre  plus  long- 
temps! le  feu,  bien  vite  ! 


AD  MOYEN-AGE. 


3ô3 


W  BOURRIAU. 

Taotosty  sire,  Je  le  vois  querre. 
Or  est  tout  prest. 

DIEU. 

Mère,  mère,  heure  et  temps  est 
Que  de  ci  vous  convient  descendre 
Pour  aler  sauver  et  deffendre 
Guibour,  qui  tant  piteusement 
Vous  appelle,  et  tant  doulcement 
Requiert  à  moy  avoir  accorde 
Par  mi  vostre  miséricorde. 
Que  je  li  pardoing  son  meffait. 
Alez  la  deffendre  dé  fait, 
Que  pour  feu  qn'entour  li  oo  face 
Son  corps  n'empire  ne  nefface* 
Ne  ne  malmette. 

itOSTRE-DAHE. 

Filz,  d'aler  y  sui  toute  preste^ 

—  Or  susl  Gabriel,  descendez, 
Et  vous,  Mtchiel  ;  et  si  chantez 

En  alant  là. 

GABRIEL.     * 

Dame,  vostre  gré  fait  sera. 

—  Avant,  Michiel!— Chantons,  amis, 
Puisqn'à  voie  nous  sommes  mis. 

Par  doulx  accors. 

Rondel, 

Dieu  puissans.  misericors, 
Vostre  grant  miséricorde 
Fait  pécheurs  avoir  accorde 
A  vous  :  c'est  un  doulx  accors. 
Dieu  puissant,  misericors  ; 
Et  voir  est  que  li  recors 
De  vo  grâce  c'on  recorde 
Maint  coer  du  Sathan  descorde. 
Dieu  puissant,  etc.. 

LE  BOURRIAU. 

Alumer  vueil  par  telx  efTors 
Ce  feu,  puisque  J'ay  la  matière, 
Qu*ilfauldra  c'on  se  traie  arrière 
De  touz  costez. 

HOSTRE-DAMB. 

Mes  amis,  ce  feu  déboutez 

Si  loing  ide  m'amie  loyal 

Que  ne  li  puisse  faire  mal. 

■^  Guibour,  toû  courage  asséure  : 

Tu  n'aras,  soies-en  séure, 

*  "^'^  ^//.  Lisez  meffacf. 


LE  BOURREAU. 

Sire,  je  vais  tantôt  le  quérir.  Maintenant  il 
est  tout  prêt. 

Mère ,  mère ,  voici  le  temps  et  Theure 
qu'il  vous  fdut  descendre  pour  aller  sauver 
et  protéger  Guibour,  qui  vous  appelle  d'une 
voix  si  lamentable ,  et  demande  avec  tant 
d'instances  que  par  le  moyen  de  votre  mi- 
séricorde elle  se  réconcilie  avec  moi,  pour 
que  je  lui  pardonne  son  crime.  Allez  la  dé- 
fendre efficacement,  en  sorte  que,  quel  que 
soit  le  feu  qu'on  fasse  autour  d'elle ,  il  n'at- 
taque, ne  détruise  ni  ne  maltraite  son  corps. 


NOTRB-BAIIE. 

Fils,  je  suis  toute  prêle  à  y  aller.  —  Allons! 
Gabriel,  descendez,  ainsi  que  vous,  Michel; 
et  chantez  en  allant  là-bas: 

GABRIEL. 

Dame ,  votre  volonté  sera  faite.  —  En 
avant,  Michel  !  —  Amis,  puisque  nous  nous 
sommes  mis  en  route,  chantons  mélodieu- 
sement et  d'accord. 

Rondeau. 

Dieu  puissant ,  miséricordieux  ,  votre 
grande  miséricorde  réconcilie  les  pécheurs 
avec  vous  :  c'est  un  doux  accord.  Dieu  puis- 
sant, miséricordieux;  et  la  vérité  est  que 
le  souvenir  de  votre  grâce  que  l'on  rap- 
pelle arrache  maint  cœur  à  Satan.  Dieu  puis- 
sant, etc. 


LE  BOURREAU. 

Je  veux  allumer  ce  feu  avec  une  telle 
force,  puisque  j'en  ai  la  matière,  qu'il  faudra 
qu'on  recule  de  tous  côtés. 

MOTRE-DAME. 

Mes  amis,  éloignez  ce  feu  si  loin  de  ma 
loyale  amie  qu'il  ne  puisse  lui  faire  de  mal. 
—  Guibour,  rassure  ton  cœur  :  tu  n'auras, 
soisrcn  sûre ,  ni  peine  ni  tourment  par  ce 
feu,  grâce  à  ton  appel  si  dévot. 


23 


J54 


THÉATRB  PMAirÇAIS 


Par  ce  fea  peine  ne  teunnem, 
Povr  ce  que  et  dévotement 
M'as  appellée. 

Ha*  Damel  qni  d'estre  loëe 
De  bouchet  de  voii  el  de  dia 
Sur  toux  les  sains  de  paradis 
Avez  grâce  et  prerogatÎTe» 
Quant  vous  plaist  moy  lasse,  cbeiive. 
De  si  cruelle  mort  deffendre. 
Gomment  la  vous  pourray-je  rendre, 
Yiei^  Marie? 

LB  BÀILLIF* 

Certainement»  je  ne  croy  mie 
Que  ne  soit  arse  ceste  femme  : 
Trop  a  geté  ce  feu  grant  fiame 
Et  trop  ruvesche. 

LB  FRBRB. 

Sire,  la  fouaille  estoit  sèche  ; 
S'elle  y  a  gangnié,  si  le  prengne. 
De  sa  mort  n'ay-je  point  d'engaigoe 
Ne  de  courroux/ 

IB  BOURBUU. 

Seigneurs,  je  voi  ses  liens  rouz. 
Ses  cordes  et  toutes  ses  hars  ; 
Riens  n'y  a  que  tout  ne  soit  ars; 
Mais  elle  encore  est  toute  saine, 
N'elle  n*a  plaie  ne  ne  saine, 
Ains  est  très  belle. 

LB  FRERE. 

Par  le  sanc  et  par  ja  bouelle  ! 
Murdriére,  ainsi  n'en  irez  pas  ; 
Arse  serez  ysnel  le  pas. 
Vous  n'eschapperez  pas  à  tant. 
—  Cousin,  tost  alons  querre  tant 
Palis,  buissons,  chaume,  pesas, 
Qu'elle  de  mort  n'eschappe  pas 
A  ceste  empainte. 

LB  GOQSIIf. 

Je  n'en  ay  pas  voulenté  fainte  ; 
Cousin,  alons. 

LB  FRERE. 

Baillif,  pour  ce  que  nous  voulons 
Que  soit  tost  ceste  murdriere  arse, 
Et  en  pouldre  sa  char  esperse  (t te), 
Yez  ci  qu'i  dit. 

LE  BAILUF. 

Gettez  sur  li  sanz  contredit, 
Afin  que  le  feu  tost  esprengne. 


GUIBOUR* 

Ah ,  Dame  I  qui,  sur  tous  les  saints  du  pa- 
radis, avez  la  i^ce  et  la  prérogative  d'être 
louée  de  bouche ,  de  voix  et  dé  paroles , 
puisqull  vous  plaît  de  me  défendre ,  pau- 
vre malheureuse  que  je  suis,  d'une  meut 
aussi  cruelle,  comment  pourrai-je  m'a 
montrer  reconnaissante,  Vierge  Marie?, 

LB  BAILU. 

Certainement,  je  ne  puis  croire  que  cette 
femme  ne  soit  pas  consumée  :  ce  feu  a  jeté 
une  flamme  trop  grande  et  trop  pétillante 
(pour  qu'il  n'en  soit  pas  ainsi). 

LE  FRÈRE. 

Sire,  les  fagots  étaient  secs;  si  elle  y  a 
gagné,  qu'elle  le  prenne.  Je  n'ai  de  sa  mort 
ni  remords  ni  courroux. 

LE  BOURREAU. 

Seigneurs,  je  vois  que  ses  liens,  ses  cordes 
et  toutes  ses  harts  sont  rompus  ;  il  n'y  a  rieo 
qui  ne  soit  entièrement  brûlé;  mais  elle  est 
encore  en  parfaite  santé ,  elle  n'a  aucune 
plaie  et  ne' saigne  pas;  au  contraire,  elle  est 
très-belle. 

LE  FRÈRE.* 

Par  le  sang  et  par  les  boyaux!  meur- 
trière, vous  ne  vous  en  irez  pas  ainsi  ;  vous 
serez  brûlée  tout  de  suite,  vous  ne  l'échap- 
perez pas.  —  Cousin,  allons  vite  chercher 
des  échalas,  des  buissons,  du  chaume,  des 
cosses  de  pois,  afin  que,  cette  fois,  elle  n'é- 
chappe pas  à  la  mort. 

LE  cousm. 
La  volonté  que  j'en  ai  n'est  pas  feinte  ; 
cousin,  allons-y. 

LE  FRÈRB. 

Bailli,  attendu  que  nous  voulons  que 
celte  meurtrière  soit  bientôt  brûlée ,  et  sa 
chair  dispersée  en  poussière ,  voici  ce  qu'il 
dit. 

LE  BAILLI. 

Jetez  sur  elle  (du  combustible),  personne 
ne  s'y  oppose ,  afin  que  le  feu  prenne  vite, 


AXS  MOTBN-AGK. 


355 


Si  qoe  de  lui  riens  ne  remaingne 
Ni  char  ny  os. 

NOSTRE-ItAMB. 

Feuy  je  te  deffens  et  forclos 
Que  sur  ceste  femme  ne  passes 
Ne  que  de  ri^ns  tuli  meffaces. 

—  Belle  amie,  confortes-toy. 

—  Aloos-m'en,  seigneurs*  voiis  et  moy 

Es  cieulx  lassus. 

MICHISL. 

Yostre  gré  ferons.  Dame. — Or  sus  ! 
Gabriel,  disons  sans  descors. 

Rendel. 

Et  yoirs  est  que  li  recors 
De  vo  grâce  c'on  recorde 
DuSathan  maint  cuer  descorde. 
Dieu  poissans,  etc. 

GUIBOUR. 

Bîaux  seigneurs,  pour  miséricorde, 
Je  vous  pri  à  touz  humblement 
Et  requier  faites  bêlement. 
Espai^niez-moy,  si  ferez  bien. 
Sachiez  pour  voir  que  nulle  rien 
Ne  sens  de  chose  c'on  me  face  : 
Cardée  sui  par  la  Dieu  grâce. 
N'aiez  honte  d'^re  vaincu  ; 
Car  Nostre-Dame  ay  à  escu, 
Qui  roy[ne]  et  dame  est  des  cieulx, 
Et  m'a  avec  elle  esté  Diex 
Garant  aussi. 

LS  BAILUP. 

Seigneurs,  seigneurs,  certes  vez  ei 
Miracles  et  très  grant  merveille, 
C'onques  mais  ne  vi  sa  pareille. 
Nous  avons  malement  pechië 
Contre  Dieu  d'avoir  empeschié 
Ainsi  laidement  ce  saint  corps. 
— Guibour,  chiere  amie,  yssiez  hors 
De  ce  feu.  Je  vous  jur  par  m'ame, 
Je  voi  bien  qu'estes  sainte  famé. 
Garde  n'aiez. 

GCIBOUR. 

Sire,  ce  que  commanderez 
Feray  de  cuer  sanz  attendue.  ^ 
Çà!  vèz  me  ci  de  feu  yssue; 
Que  TOtft  plaist,  sire? 

LE  BAItlilF. 

Dame,  du  courroux  et  de  l'ire 
Que  j'ay  eu  vers  vous  de  fait, 


et  qu'il  ne  reste  rien  d'ellç  ni  chair  ni  os. 

lfOTRB-J>AMB. 

Feu,  je  te  défends  et  ioterdis  de  passer 
sur  cette  femme  et  d^  lui  faire  le  moindre 
mal. — Belle  amie,  prends  courage. — Allons- 
nousren,  seigneurs,  vous  et  moi,  là-haut  dans 
les  cieux. 

MICHEL. 

Nous  ferons  votre  volonté^  Dame.  —  Al- 
lons! Gabriel,  chantons  en  mesure. 

Rondeau. 

Et  la  vérité  est  que  le  souvenir  de  votre 
grâce  que  l'on  rappelle  arrache*maint  cœur 
à  Satan.  Dieu  puissant,  etc. 

•      GUIBOUR. 

Beaux  seigneurs,  par  miséricorde,  je  vous 
prie  humblement  tous  et  vous  requiers  d'a- 
gir avec  douceur.  Épargnez-moi,  vous  ferea; 
bien.  Sachez  en  vérité  que  je  ne  ressens 
rien  de  tout  ce  qu'on  peut  me  faire  :  je  suit 
gardée  par  la  grâce  de  Dieu.  N'ayez  pas  honte 
d'être  vaincus;  car  j'ai  pour  écu  Notre-Dame, 
qui  est  reine  et  dame  des  cieux,  et  Dieu  m'a 
aussi  protégée  av  ec  ee. 


LE  BAILU. 

Seigneurs,  seigneurs,  certes  voici  des  mi- 
racles et  une  très-grande  merveille ,  telle 
que  je  n'en  vis  jamais  de  semblable.  Nous 
avons  méchamment  péché  contre  Dieu  en 
maltraitant  ce  saint  corps  aussi  indigne- 
ment. —  Gui bour,. chère  amie,  sortez  hors 
de  ce  feu.  Par  mon  ame  t  je  vous  le  jure,  je 
vois  bien  que  vous  êtes  une  sainte  femme. 
N'ayez  peur. 

GUIBOUR. 

Sire ,  je  ferai  sans  retard  ce  que  vous 
commanderez.  Allons!  me  voici  sortie  du 
feu;  que  vousplait-ii,  sire? 

LE  BAILLI. 

Dame ,  je  vous  demande  pardon  ,  à  ge- 
noux et  à  mains  jointes,  du  courroux  et  de 


366 


THÉÂTRE 


£t  de  ce  que  vous  ay  meffail, 
Agenoulz  et  à  jointes  mains 
Vous  requier  pardon  ;  ou,  au  moins. 
Que  de  vous  ne  soie  maudis, 
N'entre  gens  blâmé  ne*  laidis: 
Ce  vous  requier. 

GUIBOUR. 

Pour  Dieu  !  levez  sus.  Je  ne  quier 
Point,  sire,  telle  humilité 
Con  si  faites,  qu'en  vérité 
Vers  moy  de  riens  n'esies  mefTaiz  ; 
Car  si  grans  par  est  mes  melTaîz 
Que  ardoir  cent  foiz  me  déussiez. 
Se  tant  ardoir  me  péiissiez; 
Mais  par  la  doulceur  Nostre-Dame» 
Que  j'ay 'requise  de  cuer  et  d'ame, 
Sauvée  sui  et  garentie. 
Se  faite  m'avez  villenie, 
La  mère  Dieu  le  vous  pardoint. 
Et  bonne  fin  à  touz  nous  doint  I 
£t  je  si  fas. 

lA  PREMIBR  VOISUV. 

Or  ne  aous  arreston^ci  pas, 
Avec  li  touz  nous  avoions 
El  au  moustier  la  convolons. 
Là,  grâces  à  Dieu  rendera 
Et  à  sa  mère  aussi,  qui  Tu 
Si  bien  gardée. 

LE  îj''  VOISIN. 

C'est  chose  jnoult  bien  regardée 
Et  c'en  doit  faire. 

LB  BiJbLir. 

Ma  chiere  aïoie  débonnaire, 
Il  dient  voir.  Alez  devaot  ; 
Nous  vous  irons  de  près  suivant 
Trestouz  ensemble. 

aUIBOUR. 

Soit»  sire,  puisque  bon  vous  semble  ; 
Aussi  l'avoie-je  pensé. 
—  Amoureux  Jhesos,  qui  tensé 
Avez  mon  corps  de  mort  vilaine» 
Et  vous,  Dame,  qui  chastellaine 
Estes  du  ciel  eoiperîal, 
Septre  de  la  gloire  royal, 
El  de  grâce  fontaine  et  puis. 
Tant  con  je  scé,  tant  con  je  puis. 
Vous  et  vostre  doulz  filz  merci, 
Et  de  tout  mon  cuer  vous  graci 
Con  celle  qui  d'or  en  avant 
Tant  comme  je  seray  vivant 


FRANÇAIS 

la  colère  que  j'ai  montrés  contre  vous,  et  de 
ma  mauvaise  conduite  à  votre  égard  ;  ou,  au 
moins,  que  je  ne  sois  pas  maudit  par  tous, 
ni  blÂmé  ni  conspué  danslemoBdeiieTotis 
en  prie. 

GUIBOUR."^ 

Pour  (l'amour  de)  Dieu  !  levez-vous.  Je  oe 
veux  point ,  sire ,  que  vous  vous  kamiliiez 
comme  vous  le  faites;  car,  en  vérité , tous 
n'êtes  coupable  de  rien  à  mon  égard.  Enel- 
fet,  mon  crime  est  si  grand  que  vous  eussiez 
dû  me  brûler  cent  fois,  si  vous  eussiez  pa  y 
parvenir;  mais  par  la  douceur  de  la  vierge 
Marie,  que  j'ai  iavoquée  de  cœur  et  d'ame,  je 
suis  sauvée  et  garantie.  Si  vous  m'ateibit 
outrage  ,  que  la  mère  de  Dieu  vous  le  par- 
donne (quant  à  moi ,  je  le  fais),  et  noos 
donne  à  tous  une  bonne  fin! 


LB  PRJBiUBR  VOiaN. 

Maintenant ,  ne  nous  arrêtons  pas  ici, 
mettons-nous  tous  en  route  avec  elle  et  a^ 
compagnons-la  à  l'église.  Là,  elle  rendra 
grâces  ù  Dieu  et  à  sa  mère  aussi ,  qui  l's  si 
bien  gardée.  .; 

LB  MDXIÀUB  YOISni. 

C'est  chose  très -bien  vue  et  qu  on  doit 
faire. 

LB  AAILL». 

Ma  chère  amie  débonnaire,  ils  disent  la 
vérité.  Allez  devant;  dou&  vous  suivrons  de 
près  tous  ensemble. 

GOIBOUR. 

Sire,  qu'il  en  soit  ainsi,  puisque  bon  tous 
semble;  aussi  bien  y  avais^je  pensé. —Arooi- 
reux  Jésus ,  qui  avez  garanti  moa  corp^ 
d'une  mort  ignominieuse,  etvous,Daœe, 
qui  êtes  châtelaine  de  l'empire  céleste,  scep- 
tre de  la  gloire  royale,  fontaine  et  puil*  ^^ 
grâce ,  je  vous  remercie  vous  et  voire  ol* 
amant  queje  sais  et  que  je  puis  (le  ('J^^y 
Je  vous  rends  grâces  de  tout  mon  cœiif-  Do- 
rénavant, tant  que  je  seratenvie,  je  vous 
servirai  de  toutes  mesiorces,  et  je  ne  la  ^' 
cuperai  qu'à  vous  servir;  c'est,  biea  joste 
—  Sire  bailli,  puis-j«^  s'il  vous  pJaît,  m^" 


AU  MOTEN-AGE. 


357 


A  mon  poYoir  vonsserviray. 
N'en  riens  je  ne  m'ocnpperay 
Qa'à  vous  servir;  c*est  bien  raison. 
—  Sire  bâillify  en  ma  maison 
Par  vostre  gré  m'en  puis-je  aler  ? 
Veuillez-m'en  response  donner» 
Se  c'est  voz  grez. 

LE  BAILLIF. 

Oïl,  Guibour  ;  mais  vons  n*irez 
Pas  seule,  ains  vous  convoleray 
Et  compagnie  vous  tenray. 
Moi  et  mes  gens. 

PREMIER  SBRGBirr. 

Scions  de  mouvoir  diiigens. 
Je  vois  devant. 

ij*.  SERGENT. 

Et  je  avecques  vous.  Or  avant  ! 
— Voie  ci,  voie! 

GUIBOUR. 

Seigneurs,  pour  ce  convoy  la  joie 
Vous  doint  Dieu  à  touz  qui  ne  fine  ! 
Or  me  laissiez  par  amour  fine 
Hui  mais  seule  estre. 

LE  BAILUF. 

Pensons  de  nous  au  retour  mettre. 
—  A  Dieu,  Guibour. 

GUIBOUR. 

Sire,  à  Dieu,  qui  vous  doint  s'amour  ! 
Et  grans  merciz. 

LE  PREMIER  POVRE. 

Vierge,  qii*a  Dieu  lez  li  assiz, 
Gardés  touz  ceulx  qui  bien  me  font. 
De  povreté  le  corps  me  font. 
Povre  suis-je,  ce  n'est  pas  doute  ; 
Car  je  ne  say,  quant  l'en  me  boute, 
Se  ce  sont  ou  bestes  ou  gent, 
Ne  ne  congnois  le  plonp  d'argent. 
Ne  coivre  ne  monnoie  d'or. 
—  Las!  com  il  pert  noHe  trésor, 
Bonne  gent,  qui  pert  la  clarté  ! 
Donnez-moy,  car  en  vérité 
Hni  ne  vi  qui  me  donnast  rien.* 
An  povre  qui  no  voit  pas  bien, 
Pour  r  amour  Dieu  ! 

GUIBOUR. 

BoD  homme,  ne  meuz  de  ce  lie»; 
AUens,  aiiens,  je  vois  à  toi. 
Tien,  biau  frère,  prie  pour  moy 
Le  Roy  celesire. 


aller  dans  ma  maison?  Veuillez  me  donner 
réponse  &  ce  sujet,  si  c'est  votre  bon  plaisir. 


t* 


LE  BAILU. 

Oui,  Guibour;  mais  vous  n'irez  pà^  seule, 
au  contraire  je  vous  escorterai  et  vous  tien- 
drai compagnie,  moi  et  mes  gens. 

c 

PREMIER  SERGENT. 

Soyons  diiigens  à  nous  mettre  en  route. 
Je  vais  devant. 

BEincIÈME  SERGENT. 

Et  moi  avec  vous.  Allons ,  en  avant  !  — 
Place  par  ici,  place! 

GUIBOUR. 

Seigneurs,  que,  pour  votre  bonté  à  m'ac- 
compagner  ainsi,  Dien  vous  donnée  tous  la 
joie  éternelle  !  Maintenant,  si  vous  m'aimez 
réellement,  laissez-moi  seule  désormais. 

LE  BAILU. 

Pensons  à  retournei^ur  nos  pa9« — (Je  vous 
recommande)  à  Dieu,  Guibour. 

GUIBOUR. 

Sire, qu'il  vous  donne  son  amour!  je  vous 
remercie. 

LE  PREMIER  PAtTVRE. 

Vierge,  que  Dieu  a  assise  à  son  côté,  gar- 
dez tous  ceux  qui  me  font  du  bien.  Le 
corps  me  fond  de  pauvreté.  Je  suis  malheu- 
reux ,  il  n'y  a  pas  à  en  douter  ;  car  je  ne 
sais,  quand  l'on  me  pousse,  si  ce  sont  bétes 
ou  gens;  je  ne  sais  pas  non  plus  distinguer 
de  l'argent  le  plomb,  ni  le  cuivre  ni  la  mon- 
naie d'or.  —Hélas  !  bonnes  gens,  quel  noble 
trésor  il  perd  celui  qui  perd  la  vue  !  Don- 
nez-moi, car  en  vérité  je  ne  vis  personne 
aujourd'hui  me  donner  quelque  chose.  Au 
pauvre  qui  ne  voit  pas  bien,  pour  l'amour  de 
Dieu  1 

m 

GUIBOUR. 

Bonhomme,  ne  bouge  pas  de  ce  lieiR; 
attend^  attends,  ^e  tais  à  toi.  Tiens ,  mon 
frère,  prie  pour  mot  le  Roi  des  cieux. 


368 


TUÉATBB  FRANÇAIS 


LB  PRBMIBR  POVRE. 

Ha,  dame  !  Diex  vous  vjueille  mettre 
Et  tenir  en  santé  de  corps. 
Et  à  la  fin  misericors 
Vous  soit  à  Tame  f 

îj*.  POYRB. 

E,  Dieux  I  est-il  homme  ne  famé 
Qui  me  reconfort  d'une  aumosne? 
Que  Dieu,  qui  siet  des  cieulx  ou  throsne, 
Li  vueille  aider  qui  m'aidera 
Et  qui  s'aumosne  me  donrra  1 
Donnez-moy  pour  la  Dieu  amour 
Vostre  aumosne,  dame  Guibour. 
Je  sui  un  povre  mesnagier. 
Qui  n'ay  que  donner  à  mengier 
A  .iij.  petiz  enfans  que  j'ay; 
Par  ceste  ame  !  ne  je  ne  scay 
Gomnent  en  aye. 

GUIBOUR. 

Me  fais,  amis,  or  ne  t'esmaie  : 
Tu  n'en  iras  pas  escondit. 
Puisqu'il  est  ainsi  com  m'as  dit: 
Tien,  ce  sac  plain  de  bief  emporte. 
Trousse  bien  tost,  vuide  ma  porte; 
Ta»  pour  Diea  soit! 

ij*   POYRE. 

Dame»  Dieux  qui  voit  et  perçoit 
Des  cuers  le  vouloir  plainement. 
Le  vous  rende  au  grant  jugement 
Qu'il  doit  tenir! 

'  GUIBOUR. 

A I  Dieu  en  yueille  souvenir. 
Amis,  si  com  je  le  désir, 
Qui  me  doint  faire  son  plaisir 
De  bien  en  miex  ! 

iij«  POVRB. 

Regardez-me  en  pitié;  que  Dtex, 
Bonne  gent,  sa  grâce  vous  doint, 
Et  touz  voz  peSchiezvouspardoint, 
Si  comme  il  fist^  Hagdalaine  ! 
Vous  veez  bien  à  quelle  paine 
Je  vif;  n'y  a  point  de  faintise. 
—  E,  Dame  !  par  vostre  franchise, 
]t^aites-me  bien. 

GiriBOUR. 

Et  que  te  donrray*je  du  mien. 
Frère,  de  quoy  ton  corps  miex  vaille? 
Par  foi  !  je  n'ay  denier  ne  maille. 
Si  ay*je  de  toy  graot  pitié. 
Ore,  pour  la  Dieu  amistié. 


LB  PRBMIBR  PAUVRE. 

Ah ,  dame!  que  Dieu  veuille  vous  met- 
tre et  tenir  en  santé  corporelle ,  et  qn'a 
la  fin  il  soit  miséricordieux  pour  votre  ame! 

LB  DBDXiillB  PAUVRE. 

Eh,  Dieul  y  a-t-il  homme  ou  femme qoi 
me  reconforte  d'une  aumftne?  Que  Dieu. 
qui  est  assis  sur  le  trône  des  cieux,  yeaille 
aider  à  cjslui  qui  m'aidera  et  qui  me  don- 
nera son  aumône  1  Dame  Guibour,  douiez- 
moi  votre  aumône  pour  l'amour  de  Dieo. 
Je  suis  un  pauvre  cultivateur,  qui  D*ai  rien 
à  donner  à  manger  à  trois  petits  eobos 
que  j*ai  ;  sur  mon  ame  I  je  ne  sais  comment 
m'en  procurer. 


GUIBOUR. 

Non,  ami,  ne  te  tourmentes  pas  :  ta  oe 
t'en  iras  pas  avec  un  refus ,  puisqu'il  an  est 
ainsi  que  tu  me  l'as  dit  :  tiens,  emporte  ce 
sac  plein  de  blé ,  charge-le  bien,  quiueviie 
le  seuil  de  ma  porte;  va  à  la  garde  de  Dieu! 

DEUXIÈMB  PAUVRE. 

Dame,  que  Dieu  qui  voit  et  appreae 
pleinemei|f  l'intention  du  cœur,  vous  le 
rende  au  grand  jugement  qu'il  doit  teoir. 

GUIBOUR. 

Que  Dieu  veuille  s'en  souvenir,  ami, 
aiusuque  je  le  désire ,  et  qu'il  me  fasse  a 
grâce  de  faire  ce  qui  lui  plaît,  de  bien  en 
mieux! 

TROISIÈMB  PAUVRB. 

Regardez-moi,  en  pitié;  que  Weu,  bon- 
nes gens ,  vous  donne  sa  grâce  et  tons 
pardonne  tous  vos  péchés,  comme  à  la  M^ 
deleînel  Vous  woyeï  bien  dans  quel  tom- 
ment  je  vis;  il  tf  y  a  point  là  de  faux-sem- 
blant. —Eh,  damel  par  votre  bouté, faucs- 
moi  du  bien.  '' 

GUIBOUR- 

Et  que  te  donnerai-je  de  mon  avoir,  fr^ j 
qui  puisse  servir  à  ton  corps  f  P^rva^  j 
je  n'ai  ni  denier  ni  maille ,  et  pourtant  j  « 

grand-  pitié  de  toi.  Allons!  po«f ''^'"^" 
Dieu ,  je  vais  savoir  si  j  e  puis  le  faire  quciq 


AU    HOTBII-AGE. 


359 


Savoir  vois  se  te  puis  rien  faire. 
Tien,  tien,  mon  ami  débonnaire  « 
De  ce  mantel  te  fas  chasuble; 
N'en  ay  plus.  C'est  de  quoy  m'afable 
Quant  je  vois  hors. 

LE  TIERS  POTRB. 

JbesuSt  li  doulx  misericors. 
Et  sa  doulce  mère  Marie 
Ce  hault  [don]»  cêste  courtoisie 
A  cent  doubles  vous  vueille  rendre  ^ 
Et  à  sa  part  vous  vueille  prendre, 
Dame,  à  la  fin  ! 

GUIBOUE. 

Amen.  Je  l'en  pride  cuer  fin 
Qu'il  le  me  face. 

PREMIER  TOISIlf. 

Gautier,  par  le  corps  sainte  Agace  ! 
J'aide  savoir  s'esl^ez  prest: 
Dealer  à  l'église  temps  est 
Pour  le  bon  jour. 

ij*  VOISIN. 

09,  alons-m'en  sanz  séjour. 
N'est  pas  preudons  qui  en  l'église 
N'ot  au  jour  d'ui  le  saint  servise. 
Comment  au  temple  porté  f  u 
De  sa  mère  le  doulx  Jhesu 
Qai  pour  nous  en  croiz  mort  souffri. 
Et  comment  pour  li  elle  offri 
Deux  coulombiaux. 

PREMIER  VOISIN. 

C'est  un  des  services  plus  biaux, 
A  mon  gré,  de  toute  l'année. 
Alons-nous-ent  sanz  demourée  : 
L'église  est  loing. 

ij*  TOISIN. 

Prenons  d'estre  y  à  temps  le  soing. 
Par  mon  hostel,  sanz  plus,  alons; 
Mon  cierge  y  est,  si  le  prendrons, 
Si  l'offerray. 

PflEMIBB  VOISIN. 

Vez'ci  le  mien  que  je  dbnrray 
Aussi  an  prestre. 

GUIBOUR* 

E!  Dame  de  qui  Dieu  voult  naistre, 
Pieça  ne  fu  que  je  n'oyss^ 
De  vous  la  messe  et  tout  l'office 
Mais  que  hui  ;  et  si  est  la  journée 
Comment  alsistes  aoumée 
Faire  par  grant  devocion 
Vostre  purificacion 


chose.  Tiens ,  tiens ,  mon  bon  ami,  fais-toi 
une  casaque  de  ce  mantean-ci;  je  n'ai  rien 
autre.  C'est  de  quoi  je  me  couvre  quand  je 
▼ais  dehors. 

LE  TROISIÈME  PAUVRE. 

Que  Jésus,  le  doux,  le  miséricordieux,  et 
Marie ,  sa  douce  mère«  vous  veuillent  ren- 
dre au  centuple  ce  grand  (don),  cette  courtoi- 
sie, et  vous  prendre  avec  les  siens,  dame,  à 
la  fiai 

GUIBODR. 

Amen.  Je  le  prie  de  tout  mon  cœur  de  le 
faire. 

PREMIER  VOISIN. 

Gautier,  par  le  corps  de  8ainte;Agathe  I 
j'allais  savoir  si  vous  étiez  prêt  :  il  est  temps 
d'aller  à  Féglise  pour  la  solemnité  du  jour. 

DEUXlàMB  TOISIN. 

Oui ,.  allons-nous-en  sans  retard.  Il  n'est 
pas  prud'homme  celui  qui  n'entend  pas 
aujourd'hui  le  service  divÂi  à  l'église.  C'est 
l'anniversaire  du  jour  auquel  le  doux  Jé- 
sus, qui  souffrit  pour  nous  la  mort  sur  la 
croix,  fut  porté  au  temple  par  sa  mère,  qui 
offirit  pour  lui  deux  petites  colombes. 

PREMKR  VOISIN.    . 

A  mon  avis,  c'est  un  des  plus  beaux  ser- 
^  vices  de  toute  l'année.  Allons-nobfr-en  sans 
retard  :  l'église  est  loin. 

DEUXIÈMB  TOISIN. 

Prenons  le  soin  d'y  être  à  temps.  Allons: 
par  mon  hôtel;  sans  plus  de  discours;  mon 
cierge  y  est,  nous  le^  prendrons,  et  je  l'of- 
frirai. 

PREMIER  TOISm. 

Voici  le  mien  que  je  donnerai  anssr  au. 
prêtre. 

GunouRt 

Eh  I  Dame  de  qui  Dieu  voulut  naître , . 
Toici  long-temps  que  je  n'entendis  la  messe 
et  tout  votre  office.  Aujourd'hui  c'est  le  jour 
où  TOUS  allâtes  parée^  fa ve  très-dévotemeni 
votre  purification  et  porter  votre  enGint  au 
temple  :  c'est  la  cause  qui  me  remplit  les 
yeux  de  larmes,  certes,  avec  rai^n.  Tavai^. 


r 


3W 


THÂATRB 


Et  porter  vostre  enfant  au  temple  : 
C'est  la  cause  qui  les  yex  m'emple 
De  larme,  certes,  à  bon  droit. 
Je  souloie  avoir  ci-endroit 
Présure  qui  me  disoit  la  messe 
En  mon  oratoire  sanz  presse  : 
Or  ne  lepuis-je  mais  avoir, 
Car  donné  ay  tout  mon  avoir. 
Neis  un  mantel  que  je  mettoie 
Quant  vouioie  aler  par  la  voie. 
Dame,  ai  donné  pour  vostre  amou^ 
Si  que  se  je  fas  ci  demour. 
Je  n'en  soie  de  I^jeu  reprise; 
Car,  Dame,  se  je  vois  à  Teglise, 
Les  gens  si  me  regarderont 
Et  puis  de  moy  se  moqueront 
Pour  ce  que  je  suis  ainsi  nue 
Et  je  souloie  estre  vestue 
Richement  et  de  grans  atours  ;  ^ 
Mes  m'esperance  et  mes  retours 
Est  que  par  ce  de  mpy  mercy 
Arez  et  vostre  filz  aussi  : 
Pour  ce  enclose  cy  me  tenray. 
Et  de  cuer  vous  deprieray 
Dévotement. 

PIEU. 

Or  sus,  trestouz  ;  sus,  alons-m'ent  ! 
A  ce  jour  de  m'oblacion 
Vueil  de  messe  reffeccîon 
Donner  Guibourt  qui  là  me  sert. 
Si  que  bien  avoir  la  dessert. 
— Vous  .ij.,  anges,  alez  devant. 
— Mère,  et  vous  les  irez  suivant; 
Et  entre  nous  irons  après. 
—  Anges,  soiez  en  alans  près 
D'un  biau  chant  dire. 

MICHIEL. 

Nous  le  ferons  voulentiers,  Sire, 
Et  de  cuer  pour  plusieurs  raisons. 
— Gabriel,  chier  compains,  disons 
D*accort  joyeux  et  sanz  ire. 

RondeL 

Humains,  bien  vous  doit  souffire 
Que  estes  tant  de  Dieu  amez 
Qu'est  mort  pour  vous  à  martire  ; 
Humains,  bien  vous  doit  souffire. 
Et  qu«nt  par  nous  vous  fait  dire 
Que  aussi  de  vray  cuer  l'amez. 
Humains,  bien,  etc. 


FRANÇAIS 

coutume  d'avoir  ici  un  prélre  qui  me  disait 
la  messe  dans  mon  oratoire  en  particalier: 
maintenant  je  ne  pais  plus  l'avoir,  car  [ai 
donné  tout  ce  que  je  possédais*  J'ai  mèine 
donné,  pour  l'amour  de  vous.  Dame,  do 
manteau  que  je  mettais  quand  je  voukissor 
tir,  en  sorte  que  si  je  demeure  ici,  je  oe  dois 
pas  en  être  reprise  de  Dieu;  car,  Dame,  si 
je  vais  ù  Téglise,  le  monde  me  regardera  et 
puis<^  moquera  de  moi  en  me  voyant  ainsi 
nue,  moi  qui  étais  accoutumée  à  être  Tétoe 
richement  et  de  beaux  atours;  mais  doq 
espoir  et  ma  croyance  sont  que  parcelayoi» 
aurez  pitié  de  moi ,  votre  fils  aussi  :  c'est 
^  pourquoi  je  me  tiendrai  ici  enferoiée,  et  je 
vous  prierai  d^  cœur  dévotement. 


DIEU. 

Allons,  vous  tous;  allons,  partons! 
ce  jour  où  je  fus  offert  (au  temple}  je  ?eai 
réconforter  d'une  messe  Guibour  qui  ne 
sert  là-bas;  elle  la  mérite  bien.— Anges,  tous 
deux,  allez  devant.  —  Mère  et  vous,  vous  les 
suivrez;  et  nous,  nous  irons  après.  —Anges, 
soyez  prêts  à  chanter  en  route  un  beau  can- 
tique. 


MICHEL. 

Nous  le  ferons  volontiers,  Sire,  cl  de  cœur 
pour  plusieurs  raisons.  —Gabriel,  cher  com- 
pagnon, chantons  d'un  joyeuz  accord  et  sans 
'^'tristesse. 

Rondeau. 

Humains,  qui  êtes  tatit  aimés  de  ce  Die» 
qui  souffrit  mérl  et  martyre  pour  vous,  (^ 
doit  bien  vous  suffire;  oui,  humains,  ce» 
doit  bien  vous  suffire.  Et  quand  il  vous  m 
dire  par  nous  que  vous  Taimiez  deuwt  vo- 
tre cœur,  humains,  cela,  etc. 


AV  MOTBN-AGB* 


361 


SAINT  JKHAH. 

Empereris  du  Dieu  empire» 

S'il  vous  plaist»  ce  cierge  offerrez. 

—  Et  vous  ces  .ij.  aussi  ferez. 
— Dame,  je  m'en  vois  par  deçà. 

—  Tenez,  Vincent  amis,  or  çàl 

—  Lorens,  ce  cierge-ci  arez, 
Liequel  offrir  jà  vous  irez 
Quant  on  ara  chanté  Tofrande. 

—  Tien,  famé,  et  de  voulenté  grande 
Et  sainte,  non  pas  corne  nice, 
Lioes  Dieu  de  ce  bénéfice 

Que  tu  ci  vois. 

GABRIEL. 

Sus!  commençons  à  haulte  vois 
Ulntrotte  sanz  contredit. 
Le  Confiteor  si  est  dit. 

—  Hichiel,  or  sus! 

(Cy  cbantent  touE  ensemble  ;  et  puis  va  Nostre- 
Dame  àroffrande,  et  les  autres  après)  et  après  dit 
NosLre-Bame.) 

NOSTRB-DAMB. 

Hichiel,  vas  dire  à  celle  femme 
Qu'elle  se  fait  donner  grant  blasme 
Du  prest^e  que  tant  fait  muser, 
Et  que  vjengne  sanz  plus  ruser 
Offrir  son  cierge. 

HICHIEL. 

Voulentiers,  glorieuse  Vierge. 

—  Dame,  venez  appertement 
A  l'offrande  ;  trop  longuement 
Muse  le  prestre  :  si  offrez. 

C'est  mal  fait  quant  vous  le  souffrez 
Attendre  ainsi. 

GUIBOUR. 

Amis,  sachiez  ce  cierge-ci 
A  li  n'a  autre  n'offerray; 
Hais  chierement  le  garderay. 
Procède  le  prestre  à  s'adresce, 
A  onltre  pardire  sa  messe, 
Sanz  moy  attendre. 

HICHIEL. 

Je  vois  ceste  response  rendre. 

—  Glorieuse  vierge  Harie, 
Dit  m'a  qu'elle  ne  venra  mie. 
Et  que  le  prestre  eft  sa  préface 
Proce[de]  et  sa  messe  parface 

Hardiementl 

NOSTAE-DAHE. 

Gabriel,  or  y  vas  briefment, 


SAINT  IBAM. 

Impératrice  de  l'empire  de  Dieu,  s*il  vous 
plaît,  vous  offrirez  ce  cierge. — Et  vous  aussi 
ces  deux  pareillement. — Dame,  je  m^en  vais 
là-bas.  —  Tenez ,  ami  Vincent ,  voig  I  — 
Laurent,  vous  aurez  ce  cierge-ci,  que  vous 
irez  offrir  quand  on  aura  chanté  l'offrande. 
—  Tiens,  femme;  loue  Dieu  de  ce  béné- 
fice que  tu  vois  ici ,  d'une  volonté  grande  et 
sainte. 


GABRIEL. 

Allons!  commençons  à  haute  voix  l'iitirof  t 
sans  retard.  Le  Confiieor  est  dit.  —  Hichel, 
allons  I 

(Ils  chantent  ici  tous  ensemble;  puis  Notre-Dame 
Ta  à  l'offrande,  et  les  autres  après;  ensuite  Notre- 
Dame  dit.) 

NOTRE-DAIIB. 

Michel ,  va  dire  à  cette  femme  qu'elle 
s'attire  un  grand  blâme  en  faisant  tant  mu- 
ser le  prêtre,  et  qu'elle  vienne  sans  plus 
de  faux-fuyans  offrir  s^  cierge. 

MICHEL. 

Volontiers ,  Vierge  glorieuse.  —  Dame, 
venez  sur-le-champ  à  l'offrande;  le  prêtre 
muse  trop  long-temps  :  faites  donc  la  vô- 
tre. C'est  mal  à  vous  de  souffrir  qu'il  attende 
ainsi. 

GUIBOUR* 

Ami ,  sachez  que  je  n'offrirai  ce  cierge- 
ci  à  lui  ni  à  nul  autre  ;  mais  je  le  garde- 
rai précieusement.  Que  le  prêtre  passe  à 
son  oraison,  pour  achever  sa  messe,  sans 
m'attendre. 

mCHBL. 

Je  vais  rapporter  cette  réponse.  —  Glo- 
rieuse vierge.  Harie,  elle  m'a  dit  qu'elle  ne 
viendra  pas ,  et  que  le  prêtre  passe  à  sa  pré« 
face  et  achève  sa  messe  hardiment. 


NOTRE-DAME. 

Gabriel,  va-s -y  promptement,  et  dis-lui 


363 


TBÉATmS  FRANÇAIS 


Et  di  que  de  venir  s'avance, 
Et  que  c'est  d'oflKr  l'ordenance 
Cierge  à  ce  Jour. 

GABMBL. 

Dame,  g'y  vois  sanz  plus  séjour 
Faire  cy.  —  Delivrez^vous,  famé, 
Tost;  ce  vous  mande  Nostre-Dame. 
Apportez  ce  cierge  à  rofirande. 
Vous  faites  vilenie  grande 
De  tant  faire  attendre  le  prestre. 
Yueillez  vous  tost  à  voie  mettre. 
Venez  offrir. 

GUIBOUa. 

U  se  peut  bien  de  moy  souffrir. 
Die  sa  messe,  &  brief  parler  ; 
Je  n'y  pense  point  à  aler. 
Ne  point  n'îray. 

GABRIEL. 

A  ma  dame  ainsi  le  diray. 
Puisque  vous  n*y  voulez  venir. 

—  Dame,  elle  pense  à  retenir 
Son  cierge,  et  m'a  dit  en  ce  point 
Pour  certain  ne  l'offerra point: 

C'est  tout  à  brief. 

NOSTRE-DAMB. 

Vas  encore  à  li  d^  rechief. 
Et  lui  di  que  plus  ne  se  tiengne 
Que  le  cierge  offrir  tost  ne  viengne; 
Et  se  du  contraire  s'efTorce, 
Oste-li  le  cierge  par  force 
Hors  de  ses  mains. 

GABRIEL. 

Dame,  elle  n*en  ara  jà  mains. 

—  Je  revien  à  vous,  belle  amie. 
Venez  offrir,  ne  laissiez  mie. 
Ou  ce  c'on  m'a  chargié  feray. 
C'est  que  des  poins  vous  osteray 

Ce  cierge,  voir. 

GUIBOUR. 

Vous  n'arez  jà  tant  de  povoir. 
Amis,  que  le  m'ostez  du  poing  ; 
Et  si  vous  deffens  et  enjoing 
De  tottchier  y 

GABRIEL. 

Puisque  je  le  tieng  jà  par  my. 
J'en  seray  maistre. 

GUIBOCR. 

Et  g'i  vueil  si  ma  force  mettre 
Que  certes  il  me  demourra  ; 


qu'elle  se  hftte  de  venir,  et  qu'en  ce  jour  c 
Tusage  d'offrir  un  eierge. 

GABRIEL. 

Dame ,  j'y  vais  sans  pins  de  reurd. 
Fenune,  dëpéchez*vous  vite  ;  voici  ce  q 
vous  mande  Notre-Dame.  Apportei  céder 
à  l'offrande.  Vous  commettez  nue  Uei 
laine  action  en  faisant  tant  attendre  le  p 
tre.  Veuillez-vous  mettre  vite  en  route,  Tei 
faire  votre  offrande. 

GUIBOUR. 

Il  peut  bien  se  passer  de  moi.  En  peu 
mots,  qu'il  dise  sa  messe;  je  ne  songe pd 
à  aller  à  l'offrande,  et  je  n'irai  point. 

GABRIEL. 

Puisque  vous  ne  voulez  pas  y  venir,  je 
dirai  à  ma  maîtresse.  —  Dame,  elle  soi| 
à  retenir  son  cierge,  et  m'a  (fit  à  ce  propi 
que  certainement  elle  ne  roATrira  fdA 
voilà  le  tout  en  peu  de  mots. 

NOTRE-DAME. 

Va  encore  à  elle  de  rechef,  et  dis-l» 
qu'elle  ne  se  refuse  pas  davantage  à  lei 
promptement  offrir  le  cierge;  si  elle  s'a 
tine  à  faire  le  contraire,  6te-lui  par  force  I 
cierge  hors  des  mains. 

GABRIEL. 

Dame,  elle  n'en  aura  pas  ffloins  (que  toi 
ne  me  dites).— Je  revîensà  vous, belle  ainrt 
Venez  à  l'offrande,  n'y  roanqnex  pas,  o«  1 
ferai  ce  dont  on  m'a  chargé,  c'est-à-direq» 
je  vous  ôterai  ce  cierge  des  poings,  en  ténie 


GUIBOUR' 


Ami,  vous  n'aurez  pasasaei 


def(V» 


pour  me  l'6ter  du  poing  ;  et  je  vous  défen* 
formellement  d'y  toucher. 

GABRIBL. 

Puisque  je  le  Uens  déjà  par  le  miIieB,]'' 
serai  le  maître. 

Et  jy  veux  teVement  mettre  ma mj 
que  certes  il  me  demenrera  ;'ûd^^ 


▲u 


Jà  de  mes  mains  ne  parlira  ; 
Pour  nient  lires. 

GABRIEL. 

Assez  lost  autrement  direz. 
Au  mains  ceci  emporteray. 
— Dame  des  cieulx»  je  tous  diray  : 
Yez  ci  quanque  j*en  puis  avoir  ; 
Si  ay-je  assez  fait  mon  devoir 
I>e  li  oster. 

DIEU. 

Avant  I  il  né  fault  point  doubter 
Que  ce  qu'elle  en  a  vraiement 
Gardera  précieusement 
Et  par  très  grant  devocion. 
Or  sus  I  nostre  procession 
Parfaisons  en  alant  es  cieulx  ; 
Et  chantez,  anges  :  c'est  le  miex 
Que  je  cy  vois. 

MICHIEL. 

Vraiz  Dieux,  nous  le  ferons  de  joye 
Sanz  vous  de  riens  contredire. 

RondeL 

Et  quant  par  nous  vous  fait  dire 
Que  aussi  de  iray  cyer  l'amez, 
Humains,  bien,  etc. 

GUIBOUR. 

A,  Dame  !  de  voz  granz  bontez 

Vous  merci.  Dieux i  où  ai-je  esté? 

Il  m'a  semblé  pour  vérité 

Qu'en  une  grant  église  estoie 

Où  corn  royne  vous  veoie 

Et  de  sains  avec  vous  grant  presse. 
Là  chantoit  vostre  6lz  la  messe. 

Dont  saint  Vincent  estoit  diacre 
Et  saint  Lorens  le  soudiacre. 
Un  saint  y  ot,  ce  me  sembla, 
Qui  un  cierge  à  chascun  livra 
Et  à  vous  commença  premier 
Et  à  moy  vint  le  derrenier, 
Ains  c'on  commençast  VlntroUe^ 
Et  puis,  quanl  la  messe  fu  dite 
Jusqu'à  l'oflErende  à  voiz  hanltaine, 
Alastes  offrir  premeraine , 
Et  puis  touz  les  autres  après. 
Puis  vint  vostre  ange  moult  engrès 
Qu'offrisse  le  cierge  qu'avoie, 
Que  tout  entier  garder  cuidoie  ; 
Mais  pour  ce  que  ne  Tay  volu, 
L'une  moitié  m'en  a  tolu 


HOYBlf-AGE.  363 

pas  de  mes  mains.  Vous  tirez  vainement. 

GABEUL. 

Bientôt  vous  direz  tout  autre  chose.  Au 
moins  j'emporterai  ceci.  —  Dame  des  cieux, 
je  vous  dirai  que  voici  tout  ce  que  j'ai  pu 
en  avoir;  et  j'ai  bien  fait  mon  devoir  pour 
le  lui  ôter. 

DIEU. 

En  avant  I  il  ne  faut  point  douter  qu'en 
vérité  elle  ne  garde  précieusement  et  avec 
beaucoup  de  dévotion  ce  qu'elle  en  a.  Al- 
lons! achevons  notre  procession  en  allant 
aux  cieux  ;  et  vous,  anges,  chantez  :  c'est  ce 
que  je  vois  de  mieux  à  faire. 


MICHEL. 

Vrai  Dieu ,  nous  le  ferons  avec  joie  sans 
vous  contredire  en  rien. 

Rondeau. 

Et  quand  il  vous  fait  dire  par  nous  que 
vous  l'aimiez  d'un  cœur  sincère ,  humains , 
cela,  etc. 

GUIBOUH. 

Ah,  Dame!  je  vous  remercie  de  votre 
grande  bonté.  Dieu!  où  ai-je  été?  Vraiment, 
il  m'a  semblé  que  j'étais  dans  une  grande 
église  où  je  vous  voyais  comme  reine  et 
avec  vous  une  grande  foule  de  saints.  Là , 
votre  fils  chantait  la  messe,  dont  saint  Vin- 
cent était  le  diacre  et  saint  Laurent  le 
sous-diacre.  Il  y  avait,  à  ce  qu'il  me  sem- 
bla, un  saint  qui  remit  à  chacun  un  cierge. 
Il  commença  par  vous  tout  d'abord  et  vint 
en  dernier  lieu  vers  moi,  avant  qu'on  com- 
mençât r/nirott;  et  puis,  quand  la  messe 
fut  dite  à  haute  voix  jusqu'à  l'offrande,  vous 
allâtes  offrir  la  première ,  et  puis  tous  les 
autres  après.  Puis  vint  votre  ange  qui  me 
pressa  d'offrir  le  cierge  que  j'avais  et  que 
je  pensais  garder  tout  entier;  mais  parce  que 
je  ne  l'ai  pas  voulu ,  il  m'en  a  pris  et  em- 
porté la  moitié  par  force;  cependant.  Dame, 
je  m'en  console,  attendu  qu'il  l'a  rompu  et 
partagé  de  telle  manière  qu'il  m'en  a  laissé 
la  plus  grande  partie;  et  je  vois  bien,  vierge 
I  Marie,  que  j'ai  été  ravie  en  esprit.  Je  vous 


364 


THÉATRB 


Et  emporté  par  son  effort  ; 
Maist  Dame»  en  ce  me  reconfort 
Qu'il  l'a  si  rompu  et  parti 
Que  le  plus  m'en  a  départi  ; 
Et  si  congncHS,  vierge  Marie, 
Qu'ai  esté  en  ame  ravie  : 
Dont  humblement  je  vous  merci, 
Et  l'amoureux  Jhesu  graci 
De  quoy  oublié  ne  m'a  mie  ; 
Ains  m'a  fait  de  sa  courtoisie 
Hui  messe  oîr. 

LA  PRBMIERB  NOlfMB. 

Guibour,  vostre  cuer  esjofr 
Devez  bien  en  Dieu  pour  certain  ; 
Car  de  cecy  vous  acertain, 
Qu'à  vous  toutes  Jj.  nous  envoie 
Dire  que  vous  mettez  à  voie 
De  venir  sanz  dîlacion 
Prendre  nostre  religion 
Et  nostre  habit. 

ij«  NOIfNB. 

Il  veult  que  laissiez  le  labit 
De  ce  monde  pour  li  servir 
Et  aussi  pour  plus  desservir 
Es  cieulx  grant  gloire. 

GUIBOUR. 

Je  vous  diray  parole  voire  : 
Certes,  c'estoit  tout  mon  désir. 
Or  en  alons  au  Dieu  plaisir. 
Puisque  vous  m'en  devez  mener; 
Je  suis  toute  preste  d'aler 
Avecques  vous. 

LA  PREMIERE  NONNE. 

Or  alons;  mais  je  lo  que  nous 
Cha[n]tons  en  alant  toutes  trois 
En  louant  le  doux  Roy  des  roys 
Et  sa  mère,  où  n'a  point  d'amer* 
—  On  vous  doit  bien.  Vierge,  Iper, 
Quant,  pour  nous  d'enfer  desnoer, 

Diex  se  fist  en  vous  homme,  ' 
Qui  de  la  mort  nous-acquitta, 
Où  Adam  touz  nous  endebta 

Par  le  mors  de  la  pomme. 

EXPLIGIT. 


FRANÇAIS 

en  remercie  humblement,  et  je  rends  grâce 
à  Famoareux  Jésus  de  ce  qui!  ne  m'a  p» 
oubliée;  ai^  contraire  il  a  eu  la  courtoisie  de 
me  faire  ouïr  la  messe  aujourd'hui. 


LA  PRBmÈRB  NONNB. 

Guibour,  certes,  vous  devez  bien  réjooir 
votre  cœur  en  Dieu  ;  car  je  vous  fais  savoir 
qu'il  nous  a  envoyées  à  vous  toutes  deux 
vous  dire  que  vous  vous  mettiez  en  route 
pour  venir  sans  retard  embrasser  notre  or- 
dre et  prendre  notre  habit. 


LA  DBOXIÈMB  NONRB. 

Il  veut  que  vous  laissiez  les  vanités  de  ce 
monde  pour  le  servir  et  arussi  pour  mériter 
davantage  une  grande  gloire  dans  les  cieux. 

GUIBOUR. 

Je  vous  dirai  la  vérité  :  certes,  c'était  li 
tout  mon  désir.  Allons-nous-en  donc  à  U 
volonté  de  Dieu,  puisque  vous  devez  m'em- 
mener;  je  suis  toute  prête  i  partir  atec 
vous. 

LA  PREMIÈRE  NONHE. 

Eb  bien  !  allons-nous-en  ;  mais  je  sois 
d'avis  que  toutes  trois  nous  chantions  en 
chemin  les  louanges  du  Roi  des  rois  et  de 
sa  mère,  où  il  n'y  a  rien  d'amer.— Vierge, 
on  doit  bien  vous  louer,  puisque,  pour  nous 
arracher  à  l'enfer,  Dieu  se  fit  homme  eo 
vous ,  et  nous  acquitta  de  la  mort  doDt 
Adam  nous  avait  rendus  les  débiteurs  en 
mangeant  la  pomme. 

FIN. 


F-  M. 


AU  MOYBlf-AGS. 


366 


SBsaps: 


UN  MIRACLE 


DE  NOSTRE-DAME, 


DE  L'ËMPËRERIS  DE  ROHME. 


NOTICE. 


La  pièce  suivante  est  tirée  du  maBiiscrit 
7208  .4.  B  y  où  elle  commence  au  folio  53 
recto.  L'auteuis  auquel  on  peut  allribuer 
les  autres  miracles  contenus  dans  le  même 
recueil  y  parait  avoir  emprunté  celui-ci  à 
QD  conte  dévot  de  Gaulier  de  Goinsi,  inti- 
tulé ;  de  l'Empereri  qui  garda  $a  chastée  par 


moult  tempiaeioM^ ;  mais  il  a ,  pour  les  be- 
soins du  théâtre ,  élagué  plusieurs  circon- 
stances, et  en  a  ajouté  un  grand  nombre  d'au- 
tres qui  ne  se  trouvent  pas  dans  le  récit  du 
rimeur  laonnais.  F.  H. 

*  Nouv»  Recueil  de  FMiâux  et  Contes  inéd.,  eic, 
public  par  Méon«  in-B^,  t.  II,  |».  50  et  suivaolea. 


UN  MIRACLE  DE  NOSTRE-DAME. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


L'EMPERERIS. 

L'EHPERIRRB. 

BRCN ,  premier  chenlier. 

UORIN,  premier  sergent  d'arves. 

YSABEL.ladftinoÎMlle. 

ORRT,  4j«  clieTftUer. 

!]«  SER6XKT  D'ARMES. 

LE  FRERE  A  L'EMPEBIBRE. 

LE  PàPB. 


PREMIER  CARDINAL, 
ye  CARDINAL. 
BAUDOIN,  Tescvier. 
GONBERTooGOBERT, 

letoarier. 
LE  HESSAGIER. 
DIEU. 

NOSTRE-DAME. 
SAINT  JEHAN. 


PREMIER  ANGE. 
îj«  ANGE. 

LE  MAISTRB  MARINIER. 
LA  DAME  PELERINE. 
L'ESCUIER  A  LA  PEUBRINB, 
oa  L'ESCUIER  A  LA  DAME. 
L'OSTESSE. 
LE  CONTE  malade. 
LES  CLERS. 


CyoomiMnce  .i.  Mîraeto  de  Moetre-Dame,  de 
l^empereris  de  Romme  que  le  frare  de  l'empereur 
accusa  pour  la  fere  deslruire,  pour  ce  qu'elle  n'aroit 
vola  faire  sa  Toulenté;  et  depuis  devînt  mesel»  et  la 
'^  le  garit  quant  il  ot  rêgehy  son  melTaît. 

l'bmpereris. 
Mon  cbîer  seigneur.  Dieu  tout  puissant 
Vostre  santé  soit  acroissant 
Ainsi  comme  je  le  désir  I 
Car,  certes,  ce  que  tant  jesir 
Vous  voy  de  ceste  maladie 
M'tnnuie  noHlt,  quoy  que  nulz  die, 
Et  m'est  mouk  fort. 


Ici  commence  un  MitacU  d«  Nolre^IMne,  tou- 
chant Pimpératrice  de  Home  que  le  fiera  de  l'empe- 
reur accusa  pour  la  faire  périr,  parce  qu'elle  n'avait 
pas  Toulu  faire  sa  Tolontô.  Depuis  il  devint  lépreux, 
et  la  dame  le  guérit  apièsqu'il  eut  confessé  son  méfait. 

l'impératrice. 
Mon  cher  seigneur,  que  Dieu  tout  puis- 
sant vous  rende  la  santé,  ainsi  que  je  le  dé« 
sire  !  car,  certes,  quoi  qu'on  en  puisse  dire, 
je  suis  fort  contrariée  de  vous  voir  depuis  si 
long-temps  alité  pair  suite  de  cette  maladie, 
et  j'en  éprouve  beaucoup  de  pe»e. 


366 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


L  BMPEEIBIIE. 

Dame»  je  tien  que  Dieu  confort 
ITenyoiera  sanz  detriance 
Et  de  mon  grief  mal  alejance 
Briement  ;  je  le  sens  bien  et  voy. 
Faites  le  bien,  prenez  couToy 
Et  vous  en  alez  au  moustier 
Prier  Dieu  de  bon  cuer  entier 
Que  mon  mal  estaingne  et  efface 
Et  me  doint  grâce  qu'encor  face 
Chose  qui  me  tourt  à  mérite 
Et  qui  vers  li  mon  ame  acquitte 
De  touz  péchiez. 

BRinit  premier  cbeyaUer. 

Ha  dame,  il  dit  bien,  et  sachiez 
Qu'en  ce  ne  povez-vous  meffaire  ; 
Et  si  veult-on  un  sermon  faire» 
Si  que  c'est  pour  vous  bien  à  point: 
Alons-y  et  ne  tardons  point» 
Je  le  conseil. 

l'empsreris. 
Anssi  m'y  assens  et  le  vueil. 

—  Or  tost!  alez  devant»  Morin  ; 
Faites  délivrer  le  chemin» 

Si  qu'aions  voie. 

PREMIER  SERGENT  D* ARMES. 

Youlentiers»  se  Jhesus  me  voie. 

—  Sus  I  de  cy  traiez-vous  arrière» 
Que  de  ma  mace  ne  vous  fiere 

Agrantrendon. 

Cy  conmence  le  iermon,  et  le  iermon  fine 
l'empereris  parle  et  dit  : 

Seigneurs»  pieça  n'oi  sermon 
Où  éust  tant  de  biens  compris  ; 
Car  tout  ce  qu*a  à  dire  empris» 
A  démené  trop  bien  et  bel. 
— Que  vous  en  semble-il»  Ysabel» 
Par  vostre  foy? 

LA  DAMOISBLLB. 

Dame»  par  la  foy  que  Dieu  doy  ! 
Je  croy  que  ce  soyt  un  preudomme» 
S'il  estoit  cardinal  de  Romme; 
Si  a-il  p[r]eschié  haultement 
Et  bien»  ne  je  ne  scé  comment 
On  pourroit  miex. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Bonne  aventure  H  doint  Diex  ! 
Dame»  il  a  noblement  prescbié. 


l'empereur. 
Dame»  j'espère  que  Dieu  m'enverra  biea- 
t6t  du  reconfort  et  du  soulagement  à  ma 
cruelle  maladie  ;  je  le  sens  et  le  toîs  faîea 
Agissez  sagement»  faites -vous  accompa- 
gner et  allez-vous-en  à  l'église  prier  Diefl 
de  tout  votre  cœur  qu'il  mette  fin  à  mon  mal 
et  qu'il  me  donne  la  grâce  de  faire  eacore 
quelque  chose  qui  me  soit  campîé  coraoïe 
un  mérite  et  qui  acquitte  mon  aoie  eavers 
lui  de  tous  mes  péchés. 


BRUN  9  premier  chevaUer, 

Ha  dame»  il  dit  bien»  et  sachez  qiiCea  cela 
vous  ne  pouvez  mal  faire.  On  va  pronon^r 
un  sermon  »  il  arrive  bien  à  propos  pour 
vous.  AlIons-y  sans  tarder»  je  (vous)  le  con- 
seille. 

l'impératrice. 
J'y  consens  de  tout  mon  cœur.  —  AUcms  ! 
Horin»  marchez  devant;  faites  débarrasser 
le  chemin»  de  manière  à  ce  que  nous  puis- 
sions nous  mettre  en  route. 

LE  premier  sergent  d*armks. 
Volontiers»  que  Jésus  me  voie  !  —  Allons, 
retirez-vous  loin  d'ici,  (si  vous  ne  voulez)  que 
ina  masse  ne  vous  frappe  à  coups  redoublés. 

Ici  commence  le  termon^  et  le  $emum  ter- 
miné l'impératrice  parle  et  dit  : 

Seigneurs»  il  y  a  long-temps  que  je  n'ools 
un  sermon  qui  renfermât  autant  de  bonnes 
choses  ;  car  tout  ce  que  (le  prédicateur)  a 
entrepris  dé  dire»  il  Ta  très- bien  traité. 
—  Ysabelle ,  que  vous  en  semble»  par  votre 
foi? 

LA  demoiselle. 

Dame»  par  la  foi  que  je  dois  à  Dieu  !  je 
crois  que  c'est  un  prud'homme  autant  que 
s*il  était  cardinal  romain  ;  il  a  prêché  d'une 
manière  remarquable  »  et  on  ne  peut  pas 
mieux. 

PREMIER  GHEVAUER. 

Que  Dieu  lui  donne  bonne  aventure! 
dame  »  il  a  noblement  prêché  »  et  il  s'en  est 


AD  M0T1N-A6B. 


367 


Et  si  s'en  est  biau  depeschié 

Comme  droit  maistre. 
l'buperxris'. 
C'est  Yoire.  Or  çà  !  je  me  yueil  mettre 
Devant  cest  autel  à  genoulz. 
--Donlx  amoureux  Jhesus,  et  tous. 
Dame»  qui  estes  fille  et  mère 
(Mère  i  qui  ?  mère  à  rostre  père» 
Et  fille  aussi  de  rostre  filz). 
Dame,  se  onques  chose  je  fis 
Qui  vous  agrée  aucunement 
(Je  parle  moult  hardiement. 
Mais  ce  me  fait  ardent  désir). 
Dame,  qu*il  tous  yiengne  à  plaisir 
De  m'otlroier  en  guerredon 
Que  par  tous  puisse  avoir  un  don  : 
C'est  que  Dieu  vueille  cy  ouvrer 
Sur  mon  seigneur  que  recouvrer 
Puist  bonne  santé  de  son  corps, 
Et  le  mette  de  touz  poins  hors 
De  la  maladie  où  il  est, 
Douice  Tierge;  et  je  vous  promet 
Qu'à  )non  povoir  vous  serviray, 
Touz  les  jours  mais  que  je  vivray, 
De  bon  cuer  et  dévotement. 
—  Gravant,  seigneurs!  alons-m'ent, 

Il  en  est  heure. 

PRBMIBR  GHBVAUER. 

De  faire  mais  hui  plus  demeure 
Pourrions  faire  mesprison  : 
AIoDs-m'en,  sanz  arrestoison, 
YersTemperiere. 

PBXllIBn  SBRGBNT  D*ARMB8. 

Ayant!  alez  de  cy  arriéré! 
Vuidiez,  faites  voie  et  espace 
Si  que  ma  dame  à  aise  passe. 
Arrière,  touz! 

ORRT,  ij*  chevalier. 

Mon  chier  seigneur,  que  faites-vous? 
Vous  vous  vestez? 
l'bhperiere. 
Orry,  c'est  voirs,  ne  vous  doubtez; 
le  ne  suis  mie  hors  du  sens, 
h  scé  bien  comment  je  me  sens 
N'en  quelle  manière. 
l'emperbris. 
Mon  chier  seigneur,  q  u*est-ce?quelchiere? 
Dites-le-moy. 

l'bmpbribre. 
Bonne  dame,  foy  que  vous  doy  I 


bien  tiré,  comme  un  habile  maître  qu'il  est. 

l'impératricb. 
C'est  vtai.  Allons!  je  veux  me  mettre  à 
genoux  devant  cet  autel.  —  Doux  et  amou-> 
reux  Jésus ,  et  vous ,  Dame ,  qui  êtes  fille  et 
mère  (mère  de  qui?  de  votre  père,  et  en 
même  temps  fille  de  votre  fils).  Dame,  si  ja- 
mais je  fis  chose  qui  vous  fàt  quelque  peu 
agréable  (je  4>arle  avec  beaucoup  de  har- 
diesse ,  mais  c'est  un  ardent  désir  qui  m'y 
pousse),  Dame,  qu'il  vous  plaise  m'oc- 
troyer  comme  récompense  que  je  puisse 
avoir  un  don  par  vous  :  c'est  que  Dieu 
veuille  opérer  sur  mon  mari  de  manière  à  lui 
rendre  la  santé  du  corps,  et  qu'il  le  délivre 
en  tous  points  de  la  maladie  à  laquelle  il  est 
en  proie ,  douce  Yiei^e  ;  et  je  vous  promets 
de  vous  servir  autantque  je  le  pourrai,  tous 
les  jours  de  ma  vie,  de  tout  mon  cœur  et  dé- 
votement. —  En  avant ,  seigneurs  !  allons- 
nous-en,  il  en  est  temps. 


PRBMIBR  chevalier. 

Mous  pourrions  mal  faire  en  tardant  da- 
vantage :  allons-nous-en,  sans  nous  arrêter, 
vers  l'empereur. 

LE  PREMIER  SBRGBlfT  D* ARMES. 

En  avant!  retirez-vous,  videz  les  lieux, 
faites  voie  et  place ,  de  manière  à  ce  que 
ma  dame  puisse  passer.  En  arrière,  tous! 

ORRT  ,  deuxième  chevalier. 

m 

Mon  cher  seigneur,  que  faites-vous?  vous 
vous  habillez  ? 

l'empereur. 

Orry,  c'est  vrai ,  n'en  doutez  pas;  je  ne 
suis  pas  hors  de  mon  bon  sens*  je  sais  bien 
comment  et  en  quel  état  je  me  trouve. 

l'impératrice. 
Mon  cher  seigneur,  qu'est-ce  ?  quelle  fi- 
gure? dites-le-moi. 

l'empereur. 
Bonne  dame,  par  la  foi  que  je  vous  dois  ! 


368  THÉATBB 

Sachiez  que  Dieu  grâce  m'a  fait 
Telle  que  gari  sui  de  fait. 
Et  scé  bien  dont  ce  m'est  venant; 
Si  li  tendray  le  convenant 
Que  Tait  li  aj,  n'en  doubte  nuist 
Et  briefment  :  g*y  sui  bien  tenus. 
Alez  me  test  mon  frère  querre, 
Dites-li  qu'il  vieagne  bonne  erre 
A  moy  parler. 

ij*  SERGENT  d'aRVES, 

Mon  chier  seigneur»  g'y  vueil  aler, 
Puisque  vous  le  me  commandez. 
•  —  Sire,  sire,  plus  n'attendez: 
Vostre  frère  par  moy  bonne  erre. 
Par  foy  I  si  vous  envoie  querre; 
Venez  à  li. 

LE  FRERE. 

Il  me  semble  que  tout  pâli  • 

As  le  visage  :  qu'i  a-il  ? 
Est-il  de  morir  en  péril? 
Me  me  mens  point! 

ij''   SERGENT  d'armes. 

Nanil;  mais  est  en  très  bon  point, 
La  Dieu  merci. 

le  FRERE. 

La  Dame  des  cieulx  en  gracy. 
Alons-m'en  :  icy  ne  vueil  plus  estre  ; 
Tant  que  je  me  voie  en  son  esti*e, 

Me  vueil  cesser. 

l'empsreris. 
Mon  chier  seigneur,  sanz  vous  courcer 
Je  vous  pri  que  me  vueillez  dire 
Quel  convenant  à  nostre  Sire 

Dieu  fait  avez. 

l'eepereee. 
Je  le  vous  diray.  Vous  savez 
Gom  j'ay  esté  malade  grief: 
Si  li  ay  voué»  q'est  à  brief. 
Que,  s'il  m'envoioit  garison, 
G'iroie  sanz  arrestoison 
Son  saint  sépulcre  visiter; 
Et  sachiez,  dame,  sanz  doubter, 
Dès  si  tost  que  li  oy  promis, 
Je  me  trouvay  en  santé  mis  : 
Si  vueil  acquitter  mon  voyage 
Et  faire  le  pèlerinage  : 

Yousdesplaist-il? 
l'empereris. 
Certes,  mon  chier  seigneur,  nanil, 

Quant  vous  agrée. 


FRANÇAIS 

sachez  que  Dieu  m'a  fait  une  grâce  telle  qit 
je  suis  guéri  en  réalité,  et  je  sais  bien  d'oà 
cela  me  vient  ;  aussi ,  que  personne  n  ei 
doute,  je  tiendrai  fidèlement  la  promeye 
que  je  lui  ai  faite,  et  cela  dans  im  court  dëhi: 
j'y  suis  bien  tenu.  Allez-moi  prompteneu 
chercher  mon  frère ,  dites-lui  qa*il  nenee 
bien  vite  me  parler. 

LE  DEintlÈMB  SERGENT  d'aRHBS. 

Mon  cher  seigneur,  je  veux  y  aller,  pois- 
que  vous  me  le  commandez.  —  Sire^  sirt, 
ne  tardez  plus  :  par  ma  foi]  votre  frère  m  en- 
voie vite  vous  chercher;  venez  auprès  de 
lui. 

LE  FRERE. 

Il  me  semble  que  tu  as  le  visage  tout  pâle: 
qu'y  a-t-il?  est-il  en  danger  de  mortt^e 
me  mens  point. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT  n'^ftMES. 

Nenni;  au  contraire,  il  est  en  très boi 
état.  Dieu  merti! 

LE  FRÈRE. 

J'en  remercie  la  Reine  des  cieux.  Alloos- 
nous-en  :  je  ne  veux  plus  rester  ici ,  idùs 
marcher  jusqu'à  que  je  sois  où  il  est. 
« 

l'impératrice. 
Mon  cher  seigneur»  sans  voos  courrov- 
cer,  je  vous  prie  de  vouloir  me  dire  quelle 
promesse  vous  avez  faite  i  Dieu  notre  Sei- 
gneur. 

l'empereur. 
Je  vous  le  dirai .  Vou^  savez  combien  j'ai  été 
dangereusement  malade:  eh  bien  1  je  lui  ai 
fait  le  vœu,  pour  être  bref,  que,  s'il  m'envoyait 
guérison,  j'irais  sur-le-champ  arisiterson  saiot 
sépulcre  ;  et  sachez ,  dame ,  sans  en  doutefi 
que  sitôt  que  je  lui  eus  fait  cette  promesse, 
je  me  trouvai  en  bonne  santé  :  je  veux  donc 
m'acquitter  de  ce  voyage  et  faire  le  pèleri- 
nage (de  la  Terre-Sainte)  :  est-ce  que  cela 
vous  déplaît? 


l'impératrice. 
Nenni,  certes,  mon  cher  seigneur,  puis- 
que  tel  est  votre  plaisir. 


AU   MOTSN-AGB. 


369 


LE  FRERE. 

Partez-vous  de  chose  sacrée, 
Hon  très  chier  seigneur?  dites  voir. 
Bonne  santé  puissiez  avoir, 
Con  je  vouidroie! 

l'emperibrb. 

Nanil,  frère;  je  vous  ayoie 
Mandé,  si  vous  diray  pour  quoy  : 
Aler  vueily  se  à  Dieu  plaîst  le  roy, 
Visiter  de  cuer  enterin 
Iherusalem  com  pèlerin  : 
Si  vous  ordene  à  estre  garde 
De  ma  terre  et  vous  prendre  en  garde 
Et  des  rentes  et  du  demaine; 
Etnientmoins  vueil  que  souveraine 
Et  maistresse  sur  vous  et  dame 
En  soit  rennpereris  ma  femme  : 
Si  vous  pri  qu'il  n'y  ait  deffault. 
—Et  se  aucune  chose  vous  fault 
Pour  Testât  de  vous  amonter, 
Dame,  sanz  taiilier  ne  compte^  ,• 
Je  vueil  qu'il  Tait. 
l'empereris. 
Mon  chier  seigneur,  se  Dieu  me  lait 
Vivre  en  santé,  je  vous  dy  bien 
Par  moy  n'ara  deffault  de  rien 
Qu'il  vueille  avoir  pour  son  estât; 
Mais  li  liverray  sanz  débat, 
Soiez-ent  seur. 

l'emperere. 
Dame,  à  vostre  dit  m'asseur; 
Se  voulez,  bien  le  sarez  faire. 
Ore,  pour  haster  mon  affaire, 
Droit.au  pape  m'en  vueil  aler 
Congié  prendre  et  à  li  parler  : 
Cest  raison,  et  faire  le  doy. 
—  Entre  vous  .îj.,  convoiez-moy 
Tant  que  là  soye. 

ij""  CHEVALIER. 

Vostre  comman  feray  de  joie. 
Mon  chier  seigneur. 

ij""  SERGENT  d'armes. 

Aussi  ay-je  désir  greigneur 
De  le  faire  qu'il  n  a  d'assez 
Du  commander. — Avant!  passez, 
Fuiez  de  cy. 

l'emperierb. 
Saint  père,  je  vieng  à  vous  ci 
Com  filz  à  père  obedient  : 


LE   FRÈRE. 

Parlez- vous  d'une  chose  secrète,  mon 
très-cher  seigneur?  diles(-moi)  la  vérité. 
Puissiez'vous  avoir  une  bonne  santé,  comme 
je  le  voudrais! 

l'empereur. 
Nenni ,  frère  ;  je  vous  dirai  pourquoi  je 
vous  ai  mandé  :  je  veux  aller,  s'il  plaît  à 
Dieu,  le  roi  (des  rois),  visiter  Jérusalem 
avec  un  cœur  dévot,  en  qualité  de  pèlerin  : 
je  vous  ordonne  donc  de  garder  ma  terre  et 
d'en  prendre  soin,  ainsi  que  des  rentes  et 
du  domaine;  et  néanmoins  je  veux  que  l'im- 
pératrice ma  femme  soit  souveraine  et  mai- 
tresse  au  dessus  de  vous  et  régente  de  l'em- 
pire: n'y  manquez  pas,  je  vous  prie.  —  S'il 
vous  faut  quelque  chose  pour  augmenter 
votre  état ,  dame ,  je  veut  qu'il  l'ait  sans 
compter  ni  rogner. 


l'Impératrice. 

Hon  cher  seigneur,  si  Dieu  me  laisse  vi- 
vre en  santé ,  je  vous  assure  qu'il  aura  de 
moi  tout  ce  qu'il  voudra  avoir  pour  son 
état;  je  le  lui  livrerai  sans  difficulté,  soyez- 
en  sûr. 

LEMPBREÛR. 

Dame,  je  m'en  rapporte  à  votre  parole; 
si  vous  voulez ,  vous  saurez  bien  le  faire. 
Maintenant,  pour  hâter  l'exécution  de  mon 
projet,  je  veux  m'en  aller  droit  au  pape 
pour  prendre  congé  et  lui  parler  :  c'est  juste 
et  je  dois  le  faire.  —Vous  deux,  accompa- 
gnez-moi jusqu'à  ce  que  j'y  sois. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Mon  cher  seigneur,  je  ferai  avec  joie  ce 
que  vous  commandez. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT  d'aRMES. 

Aussi  bien  ai-je  un  plus  grand  désir  de 
le  faire  que  lui  de  l'ordonner.  —  En  avant  ! 
passez,  fuyez  d'ici. 

l'empereur. 
Saint  père,  je  viens  ici  vers  vous  comme 
un  fils  obéissant  vers  son  père  :  c'est  juste, 

24 


370  TUÉATRB 

C'est  droisy  car  riche  et  mendient 
Doivent  ce  faire. 

LB  PAPE. 

Biau  chier  filz,  et  pour  quel  affaire? 

Tous  est-il  venu  de  nouvel 

Riens  que  vous  soit  fors  bon  et  bel? 

Je  r  viieil  savoir. 

l'bmperibbs. 
Nanil, saint  père;  à  dire  voir. 
Je  vieng  vostre  benéiçon 
Qoerre»  car  c'est  m*entencion 
D*aler  faire  le  saint  voiage 
IXouItre  mer  à  terre  ou  à  nage  ; 
Car,  saint  père,  à  Dieu  promis  Tay, 
Si  n'y  vueil  plus  mettre  delay 

Que  ne  le  face. 

LR  PAPK* 

La  benéiçon  et  la  grâce 
Que  Diex  à  saint  Pierre  Tapostre 
Ottria,  biau  filz,  et  la  nostre 
Puissez  avoir  et  près  et  loingl 
Et  dès  maintenant  je  vous  doing 
Geste  croiz  que  vous  poserez 
Sur  vostre  espaule  et  porterez. 
Qu'ainsi  le  doit  tout  pèlerin 
Faire  qui  va  en  ce  chemin  ; 
Et  avec  ma  benéiçon. 
De  voz  meffaiz  remission 
Tout  plainement.         • 

PREMIER  CARDINAL. 

Sire,  failes-le  sagement  : 
Mettez  pour  vous  tel  gouverneur 
Qu'il  soit  au  prouffit  et  honneur 
De  vostre  empire. 

ij*  CHSVAUER. 

Il  ne  Ta  pas  ore  à  eslire; 
Ainsy  a  moult  bien  assigné: 
Car  son  frère  y  a  ordené. 
Avec  ma  dame. 

ij'  CARDINAL. 

Sire,  il  ne  pooit  miex,  par  m'ame  I 
Entre  touz  ceulx  de  son  lignage  : 
Car  il  est  doulx,  courtoys  et  sage, 
Bon  justicier. 

LE  PAPE. 

Tant  le  doit-il  miex  avancier, 
Quant  il  est  tel  comme  vous  dittes. 
—  Filz,  d'estre  de  vostre  veu  quittes 
Mettez  brief  paine  et  diligence. 
Et  si  prenez  en  pascience 


FRANÇAIS 

car  riches  et  mendians  doivent  en  agir  aJKi. 

ut  PAPE. 

Mon  beau  et  cher  fils,  et  pour  qaelk  ^ 
faire?  Vous  est -il  nouvellement  surreu 
quelque  chose  qui  ne  vous  soit  ni  boo  ai 
agréable?  je  veux  le  savoir. 

l'euperrur. 

Nenni ,  saint  père  ;  à  dire  vrai ,  je  vies 
demander  votre  bénédiction,  car  moniotea- 
tion  est  de  faire  le  saint  voyage  d'ooirew, 
soit  par  terre,  soit  par  eau  :  je  Tai  promis  i 
Dieu,  saint  père,  et  je  ne  veux  plus  tardera 
l'exécuter. 


LB   PAP£. 

Beau  fils,  puissiez- vous  avoir  de  près ei 
de  loin  la  bénédiction  et  la  grâce  qoeDiei 
octroya  à  l'apAlre  saint  Pierre,  ainsi  qoe  la 
nôtre  !  Dès  à  présent  je  vous  donne  ceue 
croix  que  vous  poserez  sur  sotte  épaule  et 
que  vous  porterez ,  car  ainsi  doil  faire  toat 
pèlerin  qui  entreprend  ce  voyage  ;  ei  aiec 
ma  bénédiction  je  vous  accorde  pleine  « 
entière  rémission  de  vos  péchés.    . 


LE  PREMIER  CARDINAL. 

Sire ,  agissez  sagement  :  mettez  à  foiw 
place  un  gouverneur  tel  qu'il  soit  au  pr* 
et  à  rhonneur  de  votre  empire. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER' 

Il  n'a  pas  maintenant  à  l'élire;  au  con- 
traire il  y  a  trèî^-bien  pourvu  :  car  il  a  nomme 
régens  son  frère  avec  ma  dame. 

LE  DEUXIÈME  CARDWAL. 

Sire,  sur  mon  ame!  il  ne  pouvait ime«J 
choisir  parmi  tous  ceux  de  sa  race, 
est  doux,  courtois,  sage  et  ëqui«aW«- 

LE  PAPB.  .. 

Puisque  ce  frère  est  tel  qoe  to«s  I«  o»^' 
l'empereur  ne  doit  que  plu»  '''"""^^i. 
Fils ,  mettez  de  la  diligence  à  tous  »«! 
ter  bientôt  de  votre  vœu,  et  P««"«**'J. 
tience  Tadversilé,  si  elle  vous  vieoi;  a» 


AU  MOYEN-AGB. 


371 


Adversité,  se  elle  vous  vient; 
Autrement  ne  vous  vauldroit  nient 

Vostre  voiage. 

l'empb[ius]rb. 
Je  souiferray  de  bon  courage 
Tout-ce  que  Dieu  m'envoyera» 
Jà  en  moi  Ten  ne  trouvera 
Maugréement  n'impatience. 
Saint  père»  par  vostre  liscence 

Que  je  m'en  aille. 

LE  PAPE. 

Biau  chier  filz,  il  me  plaist  sanz  faille. 
Alez,  qu'en  santé  Dieu  vous  maint* 
Et  à  grant  joie  vous  ramaint 
Et  à  leesce  ! 

ij*  SERGENT   d'armes. 

Avant  !  ne  nous  faites  pas  presse, 
Biaux  seigneurs»  traiez-vous  ensus; 
Faittes-nous  par  ey  voie,  or  sus! 
Si  ferez  bien. 

l'empererb. 
Dame,  du  saint  père  revien. 
Qui  m'a  absolz  de  mes  péchiez 
Et  m'a,  bien  vueil  que  le  sachiez, 
Donué  plaine  remission. 
Et  veult  que  par  devocion 
Geste  croiz  sur  m'espaule  port 
Jusquesà  tant  que  Diex  à  port 
De  salut  m'ait  cy  ramené; 
Et  puisqu'ainsi  Ta  ordené, 
Je  la  porteray  bonnement. 
Bailliez-me  un  autre  garnement; 
Cestui  ne  porteray-je  mie. 
Or  me  délivrez  brief,  m'amie  : 
Aier  m'en  vueil. 

l'empereris. 
Mon  obier  seigneur,  à  vostre  vueil. 
—  BaiUiez*moy  ccste  hopelande, 
Ysabel:  c'est  ce  qu'il  demande, 
Si  com  je  pens. 

LA  DAMOISELLB. 

Je  l*avoie  aussi  en  pourpens« 
Tenez,  ma  dame. 
l'empbrbre. 
C'est  ce  que  je  demant,  ma  femme. 
Or  m'atachiez,  par  vostre  foy  ! 
Cy  endroit,  pour  l'amour  de  moy. 
Geste  croiz-ci. 

l'empereris. 
Je  le  vousferay  sanz  nul  si, 


mont  votre  voyage  ne  vous  serait  pas  profi- 
table. 

l'empbrbor. 
Je  souffrirai  de  bon  cœur  tout  ce  que 
Dieu  m'enverra,  l'on  ne  me  trouvera  jamais 
à  murmurer  ni  à  m'impatienter.  Saint  père, 
donnez-moi  la  permission  de  m'en  aller. 


LE  PAPE. 

Mon  cher  fils ,  je  le  veux  bien.  Allez , 
que  Dieu  vous  conduise  en  boane  santé, 
et  vous  ramène  avec  grande  joie  et  allé- 
gresse! 

LE  DEUXIÈME  SERGENT  D* ARMES. 

En  avant  !  ne  vous  attroupez  pas  au- 
tour de  nous ,  beaux  seigneurs ,  retirez-vous 
en  arrière  ;  laissez-nous  la  route  libre  par  ici, 
allons  !  vous  ferez  bien. 

l'emperbdr. 

Dame,  je  reviens  d'auprès  du  samt  père, 
qui  m'a  donné  l'absolution  de  tous  mes  pé- 
chés, sachez-'le  bien;  et  il  veut  que  par  dé- 
votion je  porte  cette  croix  sur  mon  épaule 
jusqu'à  ce  que  Dieu  m'ait  ramené  ici  à  bon 
port:  puisqu'il  l'a  ainsi  ordonné,  je  la  por- 
terai volontiers.  Donnez-moi  un  autre  ha- 
bit; je  ne  porterai  pas  celui-ci.  Allons!  dé- 
pêchez-vous, mon  amie  :  je  veux  partir. 


L'iUPÉRATRiCE. 

Mon  chier  seigneur,  à  votre  gré. — Donnez- 
moi  cette  houppelande ,  Isabelle  :  à  ce  que 
je  crois,  c'est  ce  qu'il  demande^ 

LA  DEMOISELLE. 

J'y  avais  aussi  songé.  Tenez,  madame. 

l'empereur. 
Ha  femme,  c'est  ce  que  je  demande.  Al- 
lons ,  par  votre  foi  I  attachez-moi  ici  cette 
croix  pour  l'amour  de  moi. 

l'impératrice. 
Mon  cher  seigneur,  je  vais  vous  le  faire 


372 


THÉÂTRE 


Mon  chier  seigneur,  benignement. 
-^  C'est  fait;  elle  y  est  tellement 
Con  ne  peut  miex. 
l'bmpeeubb. 
Frere^  il  n'y  a  plus.  En  touz  lieux 
Vous  pri  que  m'onneur  regardez. 
Et  que  ma  compaigne  gardez, 
Et  le  peuple  tenez  en  pais. 

—  Dame,  je  ne  scé  se  jamais 
Vous  verray.  Baisiez-me,  baisiez. 
Hé  I  de  plourer  vous  apaisiez. 

—  MessireOrry,  et  vous,  Huart, 
Alons-m*en;  car  il  m'est  à  tart 
Que  soie  hors  de  ceste  terre. 
Pitié  le  cuer  m'estraint  et  serre. 

A  Dieu,  trestouz. 
l'bmpbrbeis. 
Mon  chier  seigneur,  mon  ami  doulx, 
A  Dieu,  qui  tous  Tueille  conduire, 
8i  que  riens  ne  vous  puisse  nuire 

Me  Taire  ma). 

LR  FRBRB. 

Voir,  chier  frère,  jusque  l'aval 
Vous  irons  nous  .iij.  convoiant; 
Puis  dirons  :  t  A  Dieu  tous  commant,  t 
Quant  la  serons. 

l'empbrbrb. 
Or  soit  !  ainsi  le  vous  ferons. 

—  Vous  .ij.,  sergens,  alez  dcTant. 
^  Ho  !  n'irez  de  cy  en  avant  ; 

Retournez-vous. 

PREMIER  CHEVAUBR. 

Puisque  vous  plaist,  non  ferons-nous. 
Adieu,  cÛer  sire. 

LE  FRERE. 

Chier  frère,  ne  vous  scey  que  dire  : 
Diex  vous  condnie  à  sauveté. 
Et  vous  ramaint  par  sa  bonté 

Haitiez  et  sain  I 

l'ehperibrb. 
Sa  voulenté  soit  faicte  à  plain! 

Adieu,  biau  frère. 
premier  sergent  d'armes. 
Retourner  nous  convient  arrière 

Devers  ma  dame. 

premier  cbevauer. 
Voire,  car  ce  n*est  mie  fomme 
Que  nous  doions  seule  laissier; 
Si  qu'il  nous  convient  avancier 

Dealer  à  li. 


FRANÇAIS 

de  bon  cœur,  sans  observations.  —  C'estfah; 
elle  y  est  on  ne  peut  mieux  placée. 

l'empbrbor. 
Frère,  c'est  fini.  Je  vous  prie  de  prendre 
en  tous  lieux  sonci  de  mon  honDenr^de 
garder  ma  compagne,  et  de  tenir  le  peuple 
en  paix.  —  Dame  ,  je  ne  sais  si  jamais  je 
vous  reverrai.  Baisez-moi,  baisez.  Eh!  wr 
sez  de  pleurer.  —  Messire  Orry,  et  tou, 
Huart,  allons-nous«en;  car  j'ai  Ûte  de  ser- 
tir de  cette  terre.  La  piiié  m*enveloppe  et 
me  serre  le  cœur.  (Je  vous  reconunaidel 
tous  à  Dieu. 


l'impératrice. 

Mon  cher  seigneur,  mon  doux  ami,  [je 
vous  recommande)  à  Dieu;  quli  veuille  voos 
conduire,  en  sorte  que  rien  ne  vous  poisse 
nuire  ni  faire  mal. 

LE  frère. 

En  vérité,  mon  cher  frère,  noasirœis  jo^ 
que  là-bas  en  vous  accompagnant  tons  trois: 
puis,  quand  nous  y  serons,  nous  vonsdinos 
adieu. 

l'bmperbite. 
Soit  I  nous  le  ferons  ainsi.  —  Vous  deui. 
sergens,  allez  devant.  —  Ob  l  voos  n'ireipis 
plus  loin  ;  retournez  sur  vos  pas. 

LE  PREMIER  CHEVALIBE. 

Puisque  tel  est  votre  plaisir,  nous  tous 
laisserons  ici.  Adieu,  cher  sire. 

LE  FRÈRE. 

Cber  frère ,  je  ne  sais  que  vous  dire- 
que  Dieu  vous  conduise  sain  e(  sauf,  ec  sou 
assez  bon  pour  vous  ramener  en  par6i<<^ 
santé  1 

l'empereur. 
Que  sa  volonté  soit  entièrement  faite  f 

Adieu,  mon  frère. 

LE  PREMIER  SERGENT  d'ARIBS. 

Il  nous  faut  retourner  en  arrière  aopres 
de  ma  dame. 

LE  PREMIER  CHEVAUER* 

Oui  vraiment,  car  ce  n'est  pas  une  fcïni»« 
que  nous  devions  laisser  seule;  il  feuldoof 
nous  hâter  d'aller  à  elle.  I 


AI3   MOYfiM-AtîE. 


371 


LE  FRERE. 

Dame,  puisque  je  sui  celai 
Qui  de  cest  empire  régent 
Suis  nommé,  de  cuer  diligent 
Vueil  penser  à  yostre  prouffit 
Faire  touz  jours,  s'il  vous  soufBst 

Et  il  TOUS  plaist. 

l'empbreris. 
Dès  ores  mais  noise  ne  plaît 
Entre  nous  .ij.  ne  doit  avoir» 
Bîau  frère  ;  mais  devez  savoir 
Qu'un  seul  voloir  et  une  amour 
Doit  faire  entre  nous  deux  demour  ; 

Ce  n'est  pas  doubte. 

LE  FRERE. 

Dame,  je  sui  celui  qui  toute 
Yostre  voalenté  plainement 
Suy  prest  de  faire  bonnement 

Sanz  contredit. 

l'emperbris. 
De  tant  que  vous  me  l'avez  dit 

Je  VOU.S  mercy. 

LE  FRERE. 

Ha  chiere  dame,  il  est  ainsi  : 
Du  contraire  ne  doubtez  point , 
Et  quant  il  escherra  à  point. 

Vous  le  sarez. 

l'empereris. 
De  tant  que  pour  moy  plus  ferez , 
Tant  plus  tenue  à  vous  seray  ; 
Et  certes,  je  me  peneray 

De  le  merir. 

LE  FRERE. 

Ma  chiere  dame^  aler  quérir 
Me  convient  un  petit  d'esbat  : 
La  teste  me  deult  et  débat. 
Et  me  sancht  un  po  à  mal  aise  ; 
Si  que,  pour  Dieu,  ne  vous  desplaise 
Se  g'i  vois,  dame. 
l'empereris. 

Non  fait-il,  biau  frère,  par  m'ame  ! 
Mais  ne  faites  pas  grant  demeure, 
Si  que  nous  souppons  de  bonne  heure  ; 
Le  temps  le  doit. 

LE  FRERE. 

Nanil ,  dame,  comment  qu'il  voit. 
—  Baudoin,  après  moy  venez; 
Ma  cloche  et  mon  chapel  prenez 
Ysnellement. 


LE  FRÈRE. 

Dame ,  puisque  je  suis  nommé  régent  de 
cet  empire ,  mon  cœur  veut  mettre  tous 
ses  soins  à  toujours  chercher  votre  bien- 
être,  si  vous  me  le  permettez  et  que  cela 
vous  plaise. 

L'iHPiRATRICB. 

Désormais  îl  faut  qu'il  n'y  ait  entre  nous 
ni  bruit  ni  dispute,  mon  frère;  mais  vous 
deyez  savoir  qu'il  ne  doit  régner  entre  nous 
deux  qu'une  seule  volonté  et  un  seul  amour; 
11  n'y  a  pas  de  doute« 

LE  FRÈRE. 

Dame ,  je  suis  prêt  à  faire  toute  votre 
volonté  de  bon  cœur  et  sans  opposition. 


l'impératrice. 
Je  vous  remercie  de  cette  assurance. 

LE  FRÈRE. 

Ma  chère  dame,  il  en  est  ainsi  :  gardez- 
vous  de  croire  le  contraire;  et  quand  l'oc- 
casion propice  se  présentera ,  vous  recon- 
naîtrez la  vérité  de  mes  paroles. 

l'impératrice. 
Plus  vous  ferez  pour  moi,  plus  je  vous  se- 
rai obligée;  et,  certes,  je  m'efforcerai  de 
vous  en  récompenser. 

LE  FRÈRE. 

Ma  chère  dame ,  il  me  faut  aller  cher- 
cher un  peu  de  distraction  :  la  tête  me  fait 
mal  et  me  fend,  et  je  ne  me  sens  pas  à  mon 
aise;  en  conséquence  veuillez,  pour  (l'amour 
de)  Dieu,  ne  pas  trouver  mauvais  que  j'y 
aille,  dame. 

l'impératrice. 

Par  mon  amel  mon  frère,  je  le  veux  bien; 
mais  ne  demeurez  pas  trop,  de  manière  à 
ce  que  nous  soupions  de  benne  heure  ;  il 
en  est  temps. 

le  frère. 

Nenni ,  dame ,  quoi  qu'il  arrive.  —  Bau- 
douin ,  venez  après  moi  ;  prenez  vite  ma 
cape  et  mon  chapeau. 


374 


h  ESCUIBR. 

Voulentiers,  sire;  vraiement. 
Je  ne  vous  yoeil  eo  riens  desdire. 
Si  !  j'ay  tout  ;  alons-m'en,  chier  sire, 
Où  TOUS  plaira. 

LE  FRERE. 

Sainte  Marie  !  que  sera? 
Mi  oeil  à  mon  cuer  présenté 
Ont  tant  l'excellente  biauté 
De  ma  dame  Tempereris 
Que  je  sui  comme  à  mort  péris 
S'il  ne  U  prent  de  moy  pitié. 
Tant  qu'avoir  puisse  s'amistié  ; 
Car  renom,  boutez  et  simplescc, 
Courtoisie,  doulceur,  largcsce, 
Honnestc,  maintien,  avenance. 
Franchise,  attraiant  contenance 
Dont  elle  est  dame  et  tresoriere 
Ont  mon  cuer  en  telle  meniere 
De  elle  par  regarder  espris 
Qu'es  roiz  est  enlaciez  et  pris 
De  Désir,  qui  m'estraintet  lace. 
Si  que  je  ne  sçay  ce  que  face  ; 
Car  Souvenir  en  mon  cuer  Tault , 
Plaisance  acourt.  Vouloirs  m'assaull. 
Penser  m'a  fait  si  esperduz 
Qu'à  brîef  j'ay  touz  mes  senz  perduz 
Quant  à  sa  biauté  souveraine 
Regars  mon  cuer  conduit  et  mainc  ; 
Lors  ne  suis  de  ma  soif  délivres, 
•  Ains  ay  plus  soif  com  plus  suis  y vres  ; 
Et  tant  plus  boy  com  plus  la  voy. 
Et  en  sucçanl  Plaisance  boy. 
Et  com  plus  la  boy,  plus  me  sèche  : 
C'est  Yvresce  qui  touz  jours  lèche, 
De  quoy  je  ne  me  scé  tenser. 
Ore  je  vueil  autre  pensser. 
Jel'ains;  voire,  fas-je  raison? 
Manil  voir;  mais  grant  mesprison 
Dont  je  doy  moy-meismes  haïr. 
Qui  bée  à  mon  frère  traïr 
Et  à  li  fortraîre  sa  femme  ; 
Cerne  sera  trop  grant  diffame. 
Se  je  vueil  à  ce  fait  muser 
Et  mon  temps  mettre  y  et  user; 
Par  raison  avenir  ne  peut. 
Mon  fol  désir  fuir  m'esteut, 
Non  pas  désir,  mais  grant  ouUrage. 
Diex  !  que  j'ay  cuer  fol  et  valage, 
Qui  ay  dit  que  je  la  lairay 


TUÉATRE  rRATIÇAlS 

l'égoyer. 
Volontiers,  sire  ;  en  vérité,  je  ne  veux  nm> 
contrarier  en  rien.  Maintenant  que  j*ai  lost, 
allons-nous-en,  cher  sire,  où  il  vous  pbirj. 


LE  FRÈRE. 

Sainte  Marie  !  que  sera-ce  ?  Mes  yeux  ou 
tant  présenté  à  mon  cœur  la  rare  beame 
de  madame  l'impératrice  que  je  suis  eo^ 
damné  à  mourir  si  elle  n'a  pitié  de  moi,  k 
manière  à  ce  que  je  puisse  avoir  son  aratiié: 
car  son  renom ,  sa  bonté  ,  sa  simpiesse,  & 
courtoisie»  sa  douceur,  sa  largesse,  son  I10&- 
néteté,  son  maintien,  son  affabilité,  sa  fraa* 
chise ,  ses  manières  prévenantes  »  tous  ces 
trésors  qu'elle  possède  ont  tellement  épris 
mon  cœur,  à  force  de  la  regarder,  qu'il  €si 
enlacé  et  pris  dans  les  filets  de  Désir,  q&î 
me  serre  et  m'enveloppe.  Je  ne  sais  qse 
faire;  car  Souvenir  s'éteint  dans  mon  ccnr. 
Plaisance  accourt.  Vouloir  m'assaîUît.  Pei- 
ser  m'a  rendu  si  stupéfait  qu'en  un  root  f  s 
perdu  tous  mes  sens  quand  Regard  cot 
duit  et  mène  mon  cœur  a  sa  beauté  sofiT^ 
raine;  alors  je  ne  suis  pas  débarrassé  de  se 
soif,  au  contraire ,  plus  je  suis  ivre,  plus  je 
suis  altéré;  et  plus  je  la  vois,  plus  je  idj- 
breuve ,  et  en  suçant  je  bois  Plaisance,  a 
plus  je  la  bois,  plus  je  me  dessèche  :  ck 
Ivresse  qui  toujours  excite  ,  et  dont  je  tt 
sais  comment  me  défendre.  Je  veux  maiQt^ 
nant  me  livrera  d'autres  pensées.  Je  Taime; 
en  vérité,  ai-je  raison?  Nenni,  vraîmeot; 
mais  je  commets  une  grande  faate,  dooi  j^ 
dois  me  haïr  moi-même,  en  désirant  ir^hw 
mon  frère  et  lui  séduire  sa  femme;  ce  sen 
pour  moi  un  très-grand  déshonneur,  si  j^ 
veux  me  proposer  ce  but ,  y  mettre  et  em- 
ployer mon  temps.  Cela  ne  peut  raisonna- 
blement avoir  lieu.  Il  me  faut  fuir  mon  dë> 
sir  insensé,  qui  n'est  pas  un  désir,  mais  db 
grand  crime.  Dieu  !  que  j*ai  le  cœor  foa  et 
volage ,  pour  avoir  dit  que  je  cesserais  de 
l'aimer!  Certes,  je  n'en  ferai  rienrpuû^ 
ma  bonne  étoile  l'a  placée  sur  mon  cbemiD, 
je  crois  que  c'est  Dieu  qui  me  l'a  donnée  ; 
et  je  mettrai  mes  soins  à  l'aimer.  Si  raraoar 
que  je  ressens  pour  elle  me  change  la  dou- 
ceur en  amertume,  je  m'en  inquiète  peo. 
Aimer  sans  peine  ne  vaut  rien;  Ton  aiiii 


At  MOTOf-AGB. 


37 


A  amer!  certes»  non  feray: 
Puisque  eur  la  m'a  destinée,  . 
Je  croy  que  Dieu  la  m'ail  donnée , 
Si  meitray  paine  à  li  amer. 
S'amour  me  rent  pour  doubcamer. 
De  l'amertume  ne  me  chaut. 
Amer  sanz  paine  riens  ne  vault, 
Et  s*aime-on  trop  miex  le  chatë 
Quant  il  est  plus  chier  achaté , 
Et  s'emploie  bien  cilz  sa  paine 
Qui  à  perfeccion  l'amaine. 
Si  croy  que  paine  m*i  vauldra 
Tant  que  mon  désir  avendra. 
Qu  ai-je  dit?  je  sui  Tolz  et  nices. 
Qui  cuide  que  vertu  soit  vices. 
Je  pense  par  cuider  tenir 
Ce  qui  jà  ne  peut  advenir  : 
C'est  que  telle  dame  aie  amie. 
Voir,  elle  ne  m'amera  mie, 
Ains  se  lairolt  avant  defTaire 
Que  telle  chose  voulsist  faire. 
Si  convient  que  autrement  m'alire, 
Se  morir  ne  vueil  à  martire. 
Ha!  dame  où  touz  biens  sont  compris, 
Amour  pour  vous  tellement  pris 
Me  tient  par  vostre  biauté  fine 
Qu*il  convient  que  ma  vie  fine  ; 
Remède,  fors  vous,  ne  m'i  vault. 
--Baudoin,  à  Tostel  me  fault 
Aler  couchier. 

L*ESGUIEa. 

Qu'est-ce? qu'avez,  monseigneur  chier? 
Trop  malement  pensis  vous  voi 
Et  couleur  muer.  Dictes^moy 
Que  vous  avez. 

LE  FRERE. 

Baudoin,  couchier  me  menez  ; 
Car  en  moy  n'a  de  santé  goûte, 
Ains  me  sens  malade  sanz  doubte, 
Amis,  griefment. 

L'ESCmER. 

Sire,  voulentiers;  alons-m'ent. 
—  Or  çà  !  vez  ci  vostre  lit  fait. 
CoQchiez-vous,  sire,  et  je  de  fait 
Vous  couverray  bien  et  à  point. 
C'est  fait;  se  un  petit  en  ce  point 
Coy  vous  tenez  tant  que  suez, 
Vous  serez  tost  revertuez 
Et  tost  gariz. 


d'autant  plus  la  richesse,  qu'elle  a  eoflté 
plus  cher;  et  celui-là  a  bien  employé  son 
travail,  qui  l'amène  à  bonne  fin.  Je  crois 
que  ma  peine  me  sera  récompensée  par 
l'accomplissement  de  mon  désir.  Qu'ai-je 
dit?  je  suis  fou  et  absurde  de  croire  que  le 
vice  soit  vertu.  J'ai  la  présomption  d'espérer 
tenir  ce  que  je  ne  puis  atteindre  :  c'est-à-dire 
d'espérer  avoir  pour  amie  une  dame  pareille. 
En  vérité ,  elle  ne  m'aimera  pas  ;  au  con- 
traire, elle  se  laisserait  plutôt  mettre  à  mort 
que  défaire  une  telle  chose.  U  faut  donc  que 
je  m'arrange  autrement,  si  je  ne  veux  mou- 
rir martyr.  Ah  1  dame  ou  toutes  les  qualités 
sont  réunies,  votre  beauté  m'a  tellement  en- 
flammé d'amour  pour  vous  qu'il  faut  que 
ma  vie  finisse;  je  n'ai  d'autre  remède  que 
vous. — Baudouin,  il  faut  que  j'aille  me  cou- 
cher au  logis. 


L'ficiJVBR. 

Qu'est-ce?  qu'avez -vous ,  mon  cher  sei- 
gneur? Je  vous  vois  plongé  dans  de  tristes 
réflexions  et  changer  de  couleur.  Dites-moi, 
qu'avez-vous  ? 

LE  PRÈRB. 

Baudouin,  menez-moi  coucher;  car  je  ne 
suis  pas  en  bonne  santé;  au  contraire,  ami, 
je  me  sens  grièvement  malade ,  n'en  dou- 
tez pas. 

l'Acuybr. 
Sire,  volontiers;  allons -nous -en.  — >  A 
présent  voici  votre  lit  fait.  Couchez-vous , 
sire;  quant  à  moi,  je  vous  couvrirai  comme 
il  faut.  C'est  fait;  maintenant,  si  vous  vous 
tenez  coi  un  peu  jusqu'à  ce  que  vous  suiez  ,. 
vous  reprendrez  bientôt  vos  forces  et  vou». 
serez  guéri. 


376 


THÉÂTRE  FaANÇAIS 


LE  FRBRB. 

Or  alez  à  l'empereris 
Dire  qu'elle  souppe  toute  aise, 
Et  pour  Dieu  qu*il  ne  li  desplaise 
Se  elle  ne  m'a. 

l'bscuibr. 
Voulentiers»  sire;  je  vois  là. 

—  Ma  dame,  Dieu  par  sa  puissance 
Vous  gart  d'annuy  et  de  pesance  I 
Mon  seigneur  dit  que  tous  souppez 
Sanz  l'attendre;  car  occuppez 
Est,  qu'il  ne  peut  Tenir  maishuit. 
Et  pour  Dieu  qu'il  ne  tous  ennu[i]t 

Se  cy  ne  vient. 

l'bmperbris. 
Dy-moy  quelle  achoison  le  tient. 
Ne  qui  le  peut  si  occuper 
Qu'il  ne  venra  pas  à  souper 

Ayeoques  moy* 

l'esguibr. 
Dame,  par  la  foy  que  vous  doy, 
Puisqu'il  vous  plaist  que  je  li  dye. 
Comme  platn  de  grant  maladie 
Gist  au  lit  :  dont  le  cuer  me  serre; 
Et  semble  c'on  l'ait  trait  de  terre, 
Tant  est  fondu  et  empiré  1 
S'en  ay  le  cuer  forment  yré. 

Ma  chiere  dame. 

l'bmperbris. 
De  oïr  ces  nouvelles,  par  m'ame  ! 
Sttis-je  tant  courroucée  en  cuer 
Que  je  ne  le  puis  dire  à  nul  feur. 

—  Baudoin,  cy  plus  ne  tardez  ; 
R'alez-vous-ent  et  le  gardez 

Songnensement. 
l'escuibr. 
Dame,  je  feray  bonnement 
Vostre  plaisir. 

LE  FRERE. 

Et,  Diex  !  pourray-jeà  mon  désir 
Advenir  jà  jour  de  ma  vie. 
Par  quoy  de  ceste  maladie 
Soiegariz  à  mon  vouloir? 
Ha,  Amours!  tu  me  fais  doloir 
Et  cuer  et  corps. 
l'esguier. 
Sire ,  entendez  à  mes  recors  : 
Je  vien  de  ma  dame ,  sanz  double , 
Qui  est  bien  esbahie  et  toute 


LE  FRÈRE. 

Allez  à  présent  dire  à  l'impératrice  qn'elie 
soupe  à  son  aise,  et  que,  pour  (l*amoar(k 
Dieu ,  elle  ne  trouve  pas  mauvais  si  je  k 
suis  pas  avec  elle. 

l'éguter. 

Volontiers  •  sire  ;  j'y  vais.  —  Ma  dame, 
que  Dieu  par  sa  puissance  vous  garde  (Ta- 
nui  et  de  chagrin  !  Mon  seigneur  vous  mande 
de  souper  sans  l'attendre  ;  car  il  est  occopë 
de  telle  manière  qu'il  ne  peut  Yenir  aujov* 
d'hui.  Pour  (l'amour^de)  Dieu,  netroorex 
point  mauvais  s'il  ne  vient  pas  ici. 

l'impératricb. 
Dis-moi  quelle  affaire  le  retient ,  et  qui 
peut  l'occuper  au  point  de  l'empêcher  de 
venir  souper  avec  moi. 

l'éguter. 
Dame  par  la  foi  que  je  vous  dois,  poi>- 
que  vous  voulez  que  je  vous  le  dise,  il  est 
couché  dans  son  lit,  comme  s'il  était  acieiit 
d'une  maladie  grave.  J'en  ai  le  cœur  uané. 
Il  ressemble  à  un  déterré ,  tant  il  est  foodn 
et  amaigri  !  Ma  chère  dame,  j'en  ai  le  cœur 
bien  chagrin. 


l'impératrice. 
Sur  mon  ame  !  le  mien  éprouve  tant  * 
douleur  d'ouïr  ces  nouvelles  que  je  ne  puis 
l'exprimer  d'aucune  manière/-  Baudouin 
ne  demeurez  plus  ici  ;  allez-?ous-en,  et  pf* 
dezJe  soigneusement. 


1 1 


l'écdybr- 
Dame,  je  ferai  de  bon  cœur  votre 

Ion  té. 


VO- 


LE FRÈRE. 


qoiOK^ 


LE  FRERK. 

Eh ,  Dieu  !  pourrai- je  jamais  de  ma 
atteindre  à  l'objet  de  mon  désir,  ce  quii^v 
guérirait  à  mon  gré  de  cette  maMie.  AJ. 
Amour!  lu  me  fais  souffrir  et  le  cœurelie 
corps. 

l'éccyer. 
Sire  ,  prêtez  loreille  à  mes  paroles :K 
viens,  n'en  doulez>8,  de/li^«  «^^  «""  ' 
qui  est  bien  ébahie  et  toute  chagnac  de  > 


AU  MOTBH-AGB. 


377 


Courroucée  de  vostre  annoy. 
Je  tien  qu'elle  yous  ayme  en  foy 
De  cuer  loyal. 

LE  FRIftB. 

Dieu  la  vueille  garder  de  mal , 

Amisi  pourtaot! 
l'bsguibr. 
Mengerez*vous  ne  tant  ne  quant. 
Sire  ?  diteç-moy  sanz  attendre. 
Quelque  chose  vous  fault-il  prendre 

Qui  vous  sottstiengne* 

LE  FRERE. 

11  n'est  appétit  qui  nous  viengne 
Ne  de  boire  ne  de  mengier 
Neques  de  ce  mur-cy  ru[n]gier. 
Laissiez-me  ainsi* 

l'bmpereris. 
Bîanx  seigaeurs  »  levez  sus  de  cy  ; 
Je  vueil  uion  frère  aler  veoir , 
Et  li  aider  à  pourveoir 
De  ce  que  pour  sa  garison 
Il  faalt.  Sus,  sanz  arrestoison, 
*  Je  voas  em  pri. 

PBBMIER  CHEVALIER. 

Dame ,  nous  ferons  sanz  detri 
Voslre  voloir.. 

PREMIER  SERGENT  d'aRHES. 

Avant!  sanz  mettre  en  nonchaloir: 
Yuidiez  de  cy ,  vuidiez ,  vuidiez  ! 
N*estouppefez  pas>  ne  cuidiez, 
Si  le  chemin. 

l*empereris. 
Or  Diex  y  soit  !  —  Baudoin, 
Que  fait  ton  maistre  ? 
l'esguier. 
Ha  dame,  par  le  Roy  celestre  I 
N'en  scé  que  dire. 
l'empereris. 
Et,  qu'est-ce?  quel  chiere,  biau  sire 
Dites-le-nous. 

LE  FRERE. 

Je  ne  scé,  voir.  Qui  estes-vous? 

Dites-le-moy. 

l'empereris. 
E  !  mon  très  chier  frère,  par  foy  ! 
Vosire  suer  sui  et  vostre  amie. 
Ne  me  recongnoissez-vous  mie, 

Par  sainte  Avoie? 

LE  FRERE. 

Nesavoieàquijeparloie, 


tre  indisposition.  Je  tiens  qu'elle  vous  aime 
réellement  d'un  cœur  loyal. 

LE  FRÈRE. 

Ami ,  pour  cela ,  que  Dieu  veuille  la  gar- 
der de  mal  ! 

L'iCUTER. 

Ne  mangerez-vous  rien,  sire?  dites-le-moi 
tout  de  suite.  Il  vous  faut  prendre  quelque 
chose  qui  vous  soutienne. 

LE  FRÈRE. 

Je  n'ai  pas  plus  envie  de  boire  et  de  man- 
ger que  de  ronger  ce  mur-ci.  Ainsi  laissez- 
moi. 

l'impératrice. 
Beaux  seigneurs ,  levez  -  vous  d'ici  ;  je 
veux  aller  voir  mon  frère ,  et  aider  à  lui 
procurer  ce  qu'il  lui  faut  pour  sa  guérison. 
Allons  !  dépéchons-nous,  je  vous  en  prie. 


LE  PREMIER  CHEVAUER. 

Dame ,  nous  ferons  sans  retard  votre  vo- 
lonté. 

LE  PREMIER  SERGENT  d'aRMES. 

En  avant  !  sans  y  mettre  de  mollesse  : 
videz  la  place,  videz,  videz  !  ne  pensez  pas 
que  vous  encombrerez  ainsi  le  chemin. 

l'impératrice. 
Que  Dieu  soit  céans  !  —Baudouin»  que  fait 

ton  maître? 

l'ècuter. 
Ha  dame,  par  le  Roi  des  cieux  !  je  n'en 

sais  que  dire. 

l'impératrice. 
Eh,  qu'est-ce?  comment  allez-vous,  beau 
sire?  dites-le-nous. 

le  frère. 
En  vérité,  je  ne  sais.  Qui  éte^vous?  di- 
tes-le-moi. 

l'impératrice. 
Eh  !  mon  très-cher  frère,  par  (ma)  foi  !  je 
suis  votre  sœur  et  votre  amie.  Par  sainte 
Avoie l  ne  me  reconnaissez-vous  pas? 

le  frère. 
Certes,  je  ne  savais  à  qui  je  parlais,  dame. 


378 


THiATRB 


Certes»  dame,  ne  vous  desplaise. 
'Ha,  dieux!  que  je  suis  à  mesaise 
Et  à  mescfiief! 

L*E1IPBRBRI8. 

Dieux!  comme  il  a  boulant  le  chief, 
Et  comme  les  temples  li  bâtent  1 
Il  meuvent  aussi  et  debatent 
Gom  poisson  vif  hors  de  rivière, 
i—  Or  vous  traiez  trestouz  arrière  : 
A  li  vueil  un  petit  parler. 

—  Frère,  ne  me  vueilliez  celer  : 
Est-il  chose  c'on  puist  avoir, 

A  vostre  avis,  pour  nul  avoir 
Qui  à  santé  vous  ramenast 
Et  qui  ganson  vous  donnast? 
Se  le  savez,  je  vous  em  pri 
Que  le  me  dites  sanz  detri  ; 
Car  s'il  est  riens  que  puisse  faire 
Pour  vous,  sanz  mon  honneur  mefTaire, 
Je  le  fera  y  très  voulentiers  ; 
Si  que,  chier  sire,  en  dementiers 
Que  sommes  nous  deux  seulement, 
Descouvrez-moy  hardiement 
Vostre  courage. 

LE  FRERE. 

Certes,  dame,  de  mon  malage 
Estes  fisicienne  et  mire. 
Or  soit  que  je  doye  du  dire 
Estre  blâmez. 

(Cy  se  pasme.) 

l'ehpereris. 
Sainte  Uarie,  il  est  pasmez  ! 
Je  li  vueil  soustenir  le  chief 
Tant  qu'il  soit  hors  de  ce  meschief. 
Revenuz  est  de  paumoison. 

—  Biau  frère,  sanz  arrestoison, 
Dites-moy,  pour  Dieu  !  qu'est-ce  à  dire 
Qui  sui  fisicienne  et  mire  ? 

Ne  Tentens  point. 

LE  FRERE. 

Dame,  vostre  amour  en  tel  point 
M'a  mis  que  j'en  suis  acouchiez , 
Puisqu'il  convient  que  le  sachiez; 
Car  je  vous  aime  plus  que  moy, 
Ettant  vous  désir  que  je  voy. 
Se  ne  me  prenez  à  mercy. 
Jamais  ne  partiray  de  cy 
Sanz  mort  encorre. 
l'empereris. 
Frère,  à  vous  aidier  et  secourre 


FRANÇAIS 

ne  vous  déplaise.  Ah  ,  Dieu!  que  jesubnal 
à  mon  aise  et  malbeureox  ! 

L'iMPiRATRICE. 

Dieu!  comme  il  a  la  tète  brûlante, ei 
comme  ses  tempes  battent!  elles  se  meu- 
vent et  s'agitent  comme  nn  poisson  Tinot 
hors  de  rivière.  —  Allons  !  retirez-vous  ion 
en  arriére  :  je  veux  lui  parier  un  peo.- 
Frère,  veuillez  ne  pas  me  lecéler:àTûire 
avis,  n'est-il  rien  qu'on  puisse  se  procurer 
pour  de  l'argent ,  et  qui  vous  rendrait  b 
santé?  Si  vous  connaissez  quelque  cbo», 
je  vous  en  prie,  indiquez-le-moi  sans  retard; 
car  s'il  est  rien  que  je  puisse  faire  poor 
vous,  sans  manquer  à  mon  honneur,  je  le 
ferai  très-volontiers.  Allons,  cher  siref  pen- 
dant que  nous  sommes  tous  deux  seals,  oq- 
vrez-moi  hardiment  votre  cœur. 


LE  FRÈRE. 

Certes ,  dame ,  vous  êtes  le  médecin  de 
ma  maladie ,  bien  que  je  sois  blâmable  de 
parler. 

(Ici  lise  pAme.) 

l'impératrice. 
Sainte  Marie ,  il  est  pâmél  Je  veux  li» 
soutenir  la  tète  jusqu'à  ce  qu'il  soit  Jiors 
de  cet  état.  Le  voilà  revenu  de  son  éva- 
nouissement —  Mon  frère,  sans  tarder,  cii- 
tes-moi,  pour  (l'amour  de)  Dieu!  qtfcst- 
ce  à  dire  que  je  suis  ie  médecin  de  vo^ 
mal?  Je  ne  vous  comprends  point. 

LE  FRÈRE* 

Dame,  puisque  vous  voulez  le  s^joiti 
mour  que  je  ressens  pgur  vous  m'aï^is 
un  tel  état  que  j'en  suis  tombé '"«'f*/^^ 
je  vous  aime  plus  que  moi,  et  je  déâre 
ment  vous  posséder  que,  si  vous  a  "f^  .^ 
miséricorde  à  mon  égard,  je  ne  sortira*  j 
mais  d'ici  que  mort. 

L'iHPiRATRlCE. 

Frère ,  pensez  à  vous  rétablir ,  cl  co 


AU  UOYËN*AG£. 


379 


Pensez  et  si  vous  confortez  ; 
Et  de  ce  mal  vous  déportez , 
Ne  plus  ne  vous  en  esmaiez 
Et  que  aie  ami  aussi* 
Si  que  ostez-vous  de  ce  soussî. 
Par  droit  nous  devons  entr*amer 
Et  amis  l'un  Tautre  clamer. 
Ne  vous  di  plus,  pensez  de  vous. 
Je  m'en  vois;  adieu,  sire  doulx. 
—  Sus  !  alons*m'ent. 

PREUIER  CHEVALIER. 

Alons,  dame.  Pour  Dieu  !  comment 
Vous  est-il  avis  qu'il  le  Tace? 
Il  me  semble  estre  de  la  face 
Trop  amegriz. 

l'empereris. 
Son  mal  li  est  touz  jours  aigriz 
Plus  que  je  croy  qu'il  ne  fera  ; 
Se  Dieu  plaist,  en  bon  point  sera 
Et  assez  brief. 

LE  FRERE. 

Amours,  vous  m'avez  assez  grief 
Fait  sentir  ;  mais  puisqu'à  mercy 
M'a  pris  celle  qui  part  de  cy, 
Et  m'a  pour  ami  recéu^ 
Ne  m'en  chaut  de  mal  qu'aie  eu  : 
Le  doulx  respons  qu'elle  m'a  fait 
A  gari  tout  mon  mal  de  fait, 
Si  que  avis  m'est  que  soie  roys  : 
Tant  sui  de  leesce  es  arrois 

Et  tant  ay  joie  1 

l'esguibr. 
Sire,  voulez-vous  point  qu'envoie 
Querre  vostre  iisicien  ? 
Conseil  de  preudomme  ancien 

Fait  bon  avoir. 

le   FRERE. 

Baudoin,  veulz-tu  oîr  voir? 
Nanil,  je  n'en  ay  nul  mestier; 
Je  sens  mon  cuer  sain  et  entier. 
Et  sens  que  j'ay  déterminé^ 
De  mon  mal  si  qu'il  est  fine  : 

Lever  me  vueil. 

l'escuier. 
Sire,  vous  ferez  vostre  vueil  ; 
Kai$,  pour  Dieu  !  ne  vous  basiez  mie  ; 
Car  trop  doubteuse  est  maladie 

Dont  on  renchiet. 

le  FRERE. 

Cesi  voir;  mais  chascun  pas  n  y  cliiei 


lez-vous;  prenez  votre  mal  en  patience,  ne 
vous  en  chagrinez  plus  ;  et  aussi  pour  que 
j'aie  un  ami,  délivrez-vous  de  cette  inquié- 
tude. Nous  devons  naturellement  nous  en- 
tr'aimer, et  nous  donner  l'un  l'autre  le  titre 
d'amis.  Je  n'en  dis  pas  davantage,  pensez 
à  vous.  Je  m'en  vais  ;  adieu,  cher  sire.  — 
Allons!  partons. 


le  premier  chevalier. 
AllonSt  dame.  Pour  (l'amour  de)  Dieu! 
à  votre  avis,  comment  va-t-il?ll  me  semble 
être  bien  amaigri  de  la  face. 

l'impératrice. 
Son  mal  a  jusqu'ici  empiré  plus  qu'il  ne 
fera,  je  crois  ;  s'il  plaU  à  Dieu ,  il  sera  bien- 
t6t  en  bonne  santé. 

LE  FRÈRE. 

Amour,  vous  m'avez  fait  souffrir  assez  de 
tourmens  ;  mais  puisque  celle  qui  sort  d'ici  a 
eu  pitié  de  moi  et  m'a  accepté  pour  ami,  je 
ne  tiens  aucun  compte  de  tous  les  maux  que 
j'ai  soufferts  :  la  douce  réponse  qu'elle  m'a 
faite  a  guéri  radicalement  tout  mon  mal , 
en  sorte  qu'il  m'est  avis  que  je  suis  roi  :  tant 
j'ai  de  joie  et  ressens  d'allégresse  1 


l'écuter. 
Sire,  voulez-vous  qu'on  aille  chercher  vo- 
tre médecin?  il  fait  bon  avoir  le  conseil  d'un 
homme  d*âge  et  de  savoir. 

LE   FRÈRE. 

Baudouin ,  veux-tu  savoir  la  vérité?  eh 
bien  !  je  n'en  ai  nul  besoin  ;  je  sens  que  mon 
cœur  est  sain  et  entier ,  et  que  mon  mal  a 
subi  une  crise  telle  qu'il  est  passé  :  je  veux 

me  lever. 

« 

l'écuter. 
Sire,  vous  ferez  votre  volonté;  mais,  pour 
(l'amour  de)  Dieu  I  ne  vous  hâtez  pas  ;  car 
une  maladie  est  très-dangereuse  après  une 
rechute. 

LE  frère. 
C'est  vrai  ;   mais   tout  le    monde  n'eu. 


380  THiATKB 

Et  si  sens  bien  ne  gariray 
A  droit  tant  qu'à  la  cour  yray; 
Mais  quant  avec  Tempereris 
Seray»  je  seray  touz  garis: 

C'est  mes  avis. 

l'escuier. 
Sire,  or  soit  à  vostre  devis, 

Puisqu'ainsi  est. 

LE  FRERE. 

Or  çà,  Baudoin  !  je  sui  prest  : 
Aions-m'en  à  la  court,  biau  frère. 

—  Je  vous  salu  de  Dieu  le  père, 

Machieredame. 

l'empereris. 
Sire,  bien  veigniez-vous,  par  m'ame  ! 
Grant  joie  ay  qu'e3tez  repassez. 
Avant!  plus  près  de  moy  passez. 

Que  fait  ce  corps? 

LE  FRERE. 

Dieu  mercy  !  je  sui  druz  et  fors 
Et  tout  gari,  n'en  doublez  raie. 
Dame,  quant  serez-vousm'aroie 
Ainsi  que  le  m'avez  promis. 
Si  que  je  soie  voz  amis 
Defaitetd'œuvre? 
l'empereris. 
Il  ne  fault  mie  qu'i  reçue vre. 

—  Sire,  deportez-vous encore. 

Il  n'est  temps  ne  point  quant  à  ore  ; 
Souffrez  un  poy. 

LE  FRERE. 

Certes,  dame,  quant  je  vous  voy, 
Amoureux  vouloir  me  contraint, 
Et  Désir  m'enlace  et  estraint 
Si  que  je  pers  manière  toute. 
Ne  décontenance  n'ay  goule. 
Tart  m'est  que  de  vous  puisse  oïr  : 
«  Amis,  or  peuz  de  moy  joïr 
Comde  l'amie.» 

l'empbrbris. 
Qu'est-ce?  ne  vous  moquez-vous  mie? 
Vous  semble-il  que  je  soie  femme 
Que  vous  doiez  traire  à  difTamme 
Pour  vostre  lechois  acomplir? 
Nanil,  ce  ne  peut  avenir. 
J*ameroie  miex  estre  en  Tarse, 
Seule  et  esgarée,  voire  arse. 
Que  brisasse  mon  mariage 
Ne  que  féisse  tel  hontage 
A  vostre  frère,  mon  seignour. 


FRANÇAIS. 

éprouve  pas,  et  je  sens  bien  que  je  ne  gué- 
rirai point  jusqu'à  ce  que  j'aille  à  la  cour. 
Là,  quand  je  serai  avec  llmpératrioe,  je  re- 
viendrai tout-à-foit  en  santé  :  c'est  mon  idée. 

l'écuter. 
Sire ,  puisqu'il  en  est  ainsi ,  faites  voire 
volonté. 

LE  frère. 
Allons ,  Baudouin  I  je  suis  prèc*  :  alloss- 
nous-en  à  la  cour,  mon  frère.  —  Ma  chère 
dame ,  je  vous  salue ,  au  nom  de  Dieu  te 
père. 

l'impératrice. 
Sire,  sur  moname,  soyez  le  bienvenu!  J'é- 
prouve une  grande  joie  de  ce  que  tous  éies 
rétabli.  Venez  !  passez  plus  près  de  moi. 
Comment  va  ce  corps? 

LE  FRÈRE. 

Dieu  merci  !  je  suis  dispos  et  fort  et  parfai- 
tement guéri,  n'en  doutez  pas.  Dame,  quand 
serez-vous  mon  amie,  comme  vous  me  Ta- 
vez  promis,  de  manière  à  ce  que  je  sois  vo- 
tre ami  de  fait  et  d'oeuvre  ? 

l'impératrice. 
Il  ne  faut  pas  qu'il  y  revienne. —  Sire,  pa- 
tientez encore,  ce  n'est  pas  le  moment  qnaoc 
à  présent;  attendez  un  peu. 

LE  FRÈRE. 

Certes,  dame,  quand  je  vous  vois,  une  ar- 
deur amoureuse  s'empsire  de  moi,  et  Désir 
m'enlace  et  me  presse  de  telle  sorte  que  je 
perds  toute  manière,  et  que  je  n'ai  plus  de 
contenance.il  me  tarde  que  je  puisse  enteD- 
dre  de  votre  bouche  :  c  Ami,  maintenant  (n 
peux  jouir  de  moi  comme  de  ton  amie.  » 

l'impératrice. 
Qu'est-ce?  ne  vous  moquez -vous  pas? 
Voussemble-t-il  que  je  sois  une  femme  que 
vous  deviez  couvrir  de  déshonneur  pour  as- 
souvir voire  luxure?  Nenni,  cela  ne  peat 
avoir  lieu.  J'aimerais  mieux  être  à  Tarse, 
seule  et  égarée ,  voire  même  être  brûlée , 
que  de  violer  mon  mariage  et  de  faire  un  tel 
outrage  à  votre  frère ,  mon  mari.  Par  (ma) 
foi  1  vous  gardez  mal  son  honneur  en  solli- 
citant de  moi  une  chose  pareille ,  et  vous 


AU  MOTEN-AGE. 


38  f 


Par  foy!  mal  li  gardez  s'onnour 
Quant  de  tel  fait  me  requérez, 
Et  grant  desbonnour  tous  querez  : 
Si  vous  dy»  se  plus  m'en  pariez, 
Que  mon  grant  ennemi  serez. 
Taisiez  tout  coy. 

LE  FRERE. 

Dame,  à  présent  ne  ce  ne  quoy 

Ne  dîray  plus. 

l'empereris. 
De  mes  heures  Tueil  le  surplus 
Dire  que  je  n'ay  mie  dit. 
-— Ysabel,  tost  sanz  contredit, 
M'amie,  mes  heures  prenez. 
Et  avec  moyvous  en  venez 

Jusqu'au  moustier. 

LA  DAMOISELLE. 

Je  le  feray  de  cuer  entier, 
Chiere  dame,  c'est  de  raison. 
Âlons-m'^en  sanz  arrestoison. 
Quant  vous  plaira. 
l'empereris. 
Nulz  de  vous  ne  se  mouvera, 
Seigneurs,  que  je  ne  le  vueil  mie. 
—  Alons-m'en,  Ysabel,  m'amie. 
~Ho!  puisque  devant  l'autel  sui 
Sanz  empeschement  de  nullui. 
Sa,  mes  heures  !  miex  me  vault  tendre 
A  les  dire  que  plus  attendre. 
Puisque  j'ay  lieu. 

(Gj  fait  semblant  dé  dire  ses  heures.) 
LA  DAMOISELLE. 

C'est  voir  :  or  dites,  de  par  Dieu  ! 
Çà  me  trairay. 

LE  FRERE. 

Sainte  Marie  I  que  feray, 
Ne  comment  me  pourray  chevir  ? 
De  ma  dame  ay  cùidié  joïr. 
Et  estre  à  ami  retenu  ; 
Mais  n'y  pois  avoir  advenu, 
Aias  ay  t#ut  à  recommencier. 
C'est  voir  que  j'ay  oy  nuncier: 
<  Qui,  sanz  donner,  à  fol  pramet, 
De  noyent  en  joie  le  met.  t 
De  promesse  ay  esté  amis  : 
Dont  en  joie  com  fol'm'a  mis; 
Car  quant  du  fait  li  parle  à  part, 
Plus  fiere  la  truis  que  liepart, 
l^t  malemeni  dure  et  estrange  : 
Dont  souvent  je  palis  et  change; 


cherchez  à  vous  rendre  coupable  d'une 
bien  grande  infamie  :  ainsi ,  je  vous  le  dis , 
n'en  parlez  plus,  car  vous  seriez  mon  grand 
ennemi.  Taisez-vous  (et  tenez*vous)  coi. 


LE  FRÈRE. 

Dame,  à  présent  je  ne  dirai  plus  rien. 

l'impératrice. 
Je  veux  achever  de  dire  mes  heures.  — 
Ysnbelle,  mon  amie ,  prenez  vite  mes  heu- 
res, sans  réplique,  et  venez-vous-en  avec 
moi  jusqu'à  l'église. 


LA  DEMOISELLE. 

Je  le  ferai  de  bon  cœur,  ma  chère  dame, 
c'est  juste.  Allons-nous-en ,  sans  retard , 
quand  il  vous  plaira. 

l'impératrice. 
Que  nul  de  vous ,  seigneurs ,  ne  bonge , 
car  je  ne  le  veux  pas.  —  Allons-nous-en , 
Ysabelle,  mon  amie.  —  Oh  !  puisque  je  suis 
devant  l'autel  sans  être  dérangée  par  per- 
sonne, donne-moi  mes  heures  :  il  m'est  plus 
convenable  de  les  dire,  puisque  le  lieu  est 
propice,  que  d'attendre  davantage. 

(Ici  elle  fait  semblant  de  dire  ses  heures.) 
LA  DEMOISELLE. 

C'est  vrai  :  dites-les ,  de  par  Dieu  !  je  me 
retirerai  là-bas. 

LE  FRERE. 

Sainte  Marie  !  que  ferai-je ,  et  comment 
pourrai-je  atteindre  au  but  de  mes  désirs? 
J'ai  pensé  que  je  jouirais  de  ma  dame ,  et 
qu'elle  me  garderait  comme  amant  ;  mais  je 
n'ai  pu  y  parvenir ,  au  contraire,  j'ai  tout  à 
recommencer.  C'est  vrai  ce  que  j'ai  entendu 
dire  :  c  Celui  qui  fait  une  promesse  au  fou , 
sans  la  tenir,  le  met  pour  rien  dans  lajoie*.» 
J'ai  été  amant  en  promesse  :  ce  qui  m'a  mis 
dans  la  joie  eomme  un  fou;  car,  quand  je 
lui  parle  de  la  chose  en  particulier ,  je  la 
trouve  plus  fière  qu'un  léopard,  et  étrange- 

'  De  bêle  promeue  se  fait  fols  lie'. 

{Les  Proverbes  dcl  f^iiain,  Ms.  Digby  86,  Biblio- 
thèque Bodléicnnc,  folio  1 44,  rcclo  col.  i.) 


382 


TBÉATRB    riAMÇAIS 


Mais  ainsi  pas  ne  la  lairay. 
Encore  à  H  parler  iray. 
Puisque  là  la  voy  à  genoulz. 
—  E,  ma  cbiere  dame  1  arez-vous 

De  moy  mercy  ? 

l'emperbris. 
N'aray-je  pas  paiz?  qu'est-ce  cecy? 
Sire,  par  foy  !  grant  tort  avez 
Qui  de  tel  chose  me  parlez 

Icy  endroit. 

LB  FRBRE. 

CerteSi  daroe»quoy  qu'aiez  droit, 
Vostre  amour  si  mon  cuer  destraint 
Nuit  et  jour,  et  si  me  contraint 
Désir  qui  tout  adès  s'enforce 
De  plus  en  plus,  qu'il  faultpar  force 
Que  ainsi  vous  deprie  et  requière  ; 
Si  vous  di,  se  plus  m'estes  fiere 
Et  qu'à  mercy  ne  me  prenez, 
A  mort  sui  pour  vous  destinez: 

Ce  n'est  pas  doubte. 
l'emperbris. 
Je  voi  bien  vostre  entente  toute, 
Si  vous  diray  que  vous  ferez  : 
Puisqu'ainsi  est,  vous  en  irez 
Au  lourier  qui  celle  tour  garde 
Dire  qu'il  l'euvre  et  point  ne  tarde 
Et  que  g'y  vueil  en  l'eure  aler 
D'esiroit  conseil  à  vous  parler. 
Quant  l'uis  sera  desverroulliez, 
Soiez  prez  et  appareilliez 
D'entrer  ens;  et  à  vous  iray 
En  l'eure,  point  ne  demourray. 

Amis,  alez. 

LE  FRERE. 

Dame,  puisqu'ainsi  le  voulez , 
Je  le  feray  benignement. 
— Gonbert,  ouvrez  appertement 
Geste  tour,  sanz  plus  détenir. 
Yez  cy  l'empereris  venir; 
Gar  nous  .ij.  à  parler  avons 
De  conseil,  si  que  ne  voulons 
Fors  touz  seulz  estre. 

GOMBERT,  le  tourrier. 

Sire,  par  le  doulx  Roy  celestre! 
Youlentiers  la  vous  ouvreray. 
— G'est  fait;  ame  entrer  n'y  lairay, 
Fors  vous  et  elle. 

LE  FRERE. 

Baudoin,  va-t'en  et  me  celle: 


ment  dure  et  méchante.  Gela  me  fait  sou- 
vent pfllir  et  changer;  mais  je  ne  la  hisse 
rai  pas  ainsi ,  j'irai  encore  lui  parler,  puis- 
que je  la  vois  là  à  genoux.  —  Eb ,  ma 
chère  dame  I  aurez-vonscompasaion  de  do^ 

l'impératrice. 
N'aurai'je  pas  la  paix?Qa'est-oe  que  ceci? 
Sire»  par  (ma)  foi  !  voua  avez  grand  lort  de 
me  parler  ici  de  chose  pareille. 

le  frère. 

Gertes,  dame,  bien  que  voua  ayez  raisoi, 
l'amour  que  je  vous  porte  assiège  teDemeit 
mon  cœur  nuit  et  jour,  et  Désir,  qni  loi- 
jours  s'augmente  de  plus  en  plus ,  me  ty- 
rannise tellement  qu'il  faut  forcémeot  qœ 
je  vous  prie  et  vous  implore  ainsi  :  je  rœ 
dis  donc  que,  si  vous  continuez  à  être  fière 
à  mon  égard  et  à  me  refuser  le  don  d'amw- 
reuse  merci ,  je  suis  à  cause  de  vous  con- 
damné à  mourir:  il  n'y  a  pas  à  en  douter. 

l'impératrice. 

Je  vois  bien  quel  est  votre  bnt,  aossije 
vous  dirai  ce  que  vous  ayez  à  faire:  pais* 
qu'il  en  est  ainsi,  vous  vous  en  ir^aa  Hu- 
rler qui  garde  cette  tour;  dites-loi  qu'il  ïm- 
vre  sans  retard  et  que  je  veux  y  aller  sv 
l'heure  pour  parler  avec  tous  de  choses  se- 
crètes. Quand  les  verroux  de  la  porte  senm 
tirés ,  soyez  tout  prêt  à  y  entrer;  et  je  ae 
rendrai  vers  vous  à  l'instant  mAme ,  sais 
délai.  Ami,  allez. 


LE  FRÈRE. 

Dame,  puisque  telle  est  votre  volonté,  ^ 
la  ferai  de  bon  cœur.  —  Gobert,  ouvre^ 
vite  celte  tour,  sans  me  retenir  davaataigt. 
L'impératrice  va  venir  ici  ;  car  nous  avoua 
a  parler  tous  les  deux  de  choses  secrètes,  et 
nous  voulons  être  tout  seuls.  . 


GOBERT,  le  lourier. 

Sire,  par  le  doux  Roi  des  ciein!  je  voes 
l'ouvrirai  volontiers.  —  G'est  fait;  j^  ^5 
laisserai  entrer  ame  qui  vive»  httmis  vous  ec 
elle. 

LE  FRÈRE. 

Baudouin,  va-t'en  et  aide-moi  à  me cacb^* 


AD  MOTEN-AGE. 

S'aucune  ame  me  demande  buy, 
Dy  qae  tu  ne  scez  où  je  sai» 
Tant  que  m'en  aille. 

L'ESCCIBa. 

Youlentiers,  monseigneur,  sanz  faille; 

N'en  aies  soing. 

l'emperbris. 
Ysabel,  EnivezHOQoy  de  loing, 
Sanz  sonner  ne  mot  ne  demi. 
—  Dy-me  voir,  Gobert,  mon  ami  : 
Mon  frère  est-il  ceens  entrez  ? 
Sanz  ce  qu'à  l'aeil  me  soit  moustrez 

Le  te  demant. 

LE  TOURIEB. 

Oîly  dame,  tout  maintenant, 

Et  estlassus. 

l'bmpsribr. 
C'est  bien  à  point.—  Gobert,  or  sus  1 
Fermez-me  cel  huis  tellement 
Qu'il  ne  puist  yssir  nullement. 
Je  ^ueil  que  là  soit  et  se  tiengne, 
Et  qu'à  li  nul  ne  voit  ne  viengne  : 

Ce  te  deffens. 

LE   TOURIER. 

De  faire  chose  qui  offens 
Vous  Jface,  bien  me  garderay  : 
Dame,  entrer  ame  n'y  lairay. 

Se  Dieux  me  voie. 
l'empereris. 
Bien.  —  R'alons-en  par  ceste  voie, 
Ysabel,  il  est  maishuit  heure  ; 
Ne  vueil  plus  cy  faire  demeure. 

Assez  est  tart. 

l'escuier. 
E,  gar!  il  n'est  de  nulle  part 
Que  voie  mon  seigneur  venir  : 
Ne  me  pourroie  plus  tenir 
Que  n'aille  savoir  où  peut  estre. 
—  Gobert,  qu'est  devenu  mon  maistre? 
Ditesrme  voir. 

LE  TOURIER. 

Il  est,  ce  vous  fas  assavoir, 

Leens  encore. 

l'escuier. 
Et  qfi'i  peut-il  faire  tant  ore 

Ne  si  grant  pièce  ? 

lE  TOURIER. 

le  ne  cuit  mie  quil  li  siesse. 
Qu'il  tient  prison. 


383 

si  quelqu'un  aujourd'hui  me  demande,  dis 
que  tu  ne  sais  pas  où  je  suis,  et  cela  jusqu'à 
ce  que  je  m'en  aille. 

l'écuter. 
Volontiers,  monseigneur ,  je  n'y  manque- 
rai pas;  soyez  sans  inquiétude. 

l'impératrice. 
Isabelle ,  suivez-moi  de  loin  sans  soufBer 
le  mot.  — Gobert,  mon  ami,  dis -moi  la 
vérité:  mon  frère  est-il  entré  céans?  Je  te  le 
demande  sans  avoir  besoin  qu'on  me  le  fasse 
voir. 

LE  TOURIER. 

Oui,  dame ,  à  l'instant  même,  et  il  est  là- 
haut. 

l'impératrice. 

C'est  bien  à  point.  —  Allons ,  Gobert! 
fermez -moi  tellement  ce  guichet  qu'il  ne 
puisse  pas  du  tout  sortir.  Je  veux  qu'il  soit 
et  se  tienne  là,  et  que  nul  n'aille  ni  ne  vienne 
auprès  de  lui  :  je  te  le  défends. 

LE  TOURIER. 

Je  me  garderai  bien  de  rien  faire  qui  vous 
offense  :  dame,  Dieu  me  garde  !  je  n'y  lais- 
serai entrer  personne. 

l'impératrice. 
Bieu.  —  Ysabelle,  retournons -nous -en 
par  ce  chemin,  il  en  est  bien  temps;  je  ne 
veux  plus  rester  ici,  il  est  assez  tard. 

l'éguter. 
Eh,  voyez  !  je  ne  vois  mon  maître  revenir 
d'aucun  côté  :  je  ne  puis  plus  m'empécber 
d'aller  savoir  où  il  peut  être.  —  Gobert, 
qu'est  devenu  mon  maître?  dites-moi  la  vé- 
rité. 

LE  TOURIER. 

Je  vous  fais  savoir  qu'il  est  encore  céans. 

l'éguyer. 
Et  que  peut-il  y  faire  pour  demeurer  si 
long- temps? 

LE  TOURIER. 

Je  ne  pense  pas  qu'il  soit  à  l'aise ,  car  il 
est  prisonnier. 


384 


THÉÂTRE 


L  ESGUIER. 

Prison  !  las  !  pour  quelle  raison 
Y  peut-il  estre  ? 

LE  TOBRIER. 

L'empereris  l'i  a  fait  mettre  ; 
Je  ne  sçay  qu'il  a  entre  eniz  deux. 
Ce  seroit  grant  meschief  s'entre  eulx 
Contens  avoit. 

l'escuier. 
C'est  bien  le  rebours:  il  devoit 
Toute  l'empire  gouverner, 
Com  régent,  jusqu'au  retourner 
De  l'emperiere. 

le  tocrier. 
Ore  il  est  en  ceste  manière, 
Et  si  m'a  deflendn  ma  dame 
Que  je  n'y  laisse  homme  ne  femme 
Venir  ne  aler. 

l'escuibr. 
Dont  ne  pourray-je  à  li  parler, 
A  ce  que  voy? 

LE  TOURIER. 

Non,  quant  à  ore,  en  bonne  foy  ! 

Dont  il  me  poise. 
l'escuirr* 
Je  lo  donc  que  de  cy  m'en  voise. 

Gobert,  adieu. 

LE  TOURIER. 

Aler  puissiez-vous  en  tel  lieu 
Dont  bien  vous  viengne  ! 
l'escuier* 
Je  lo  bien  que  plus  ne  m'en  tiengne 
Qu^  devers  la  court  ne  m'en  voise 
Savoir  quel  débat  ou  quel  noise 
A  fait  ou  quelle  mesprison 
Mon  seigneur  qui  est  en  prison  ; 
G'y  vois  sanz  moy  pluscy  tenir. 
Yez  ci  messire  Brun  venir. 
Qui  m'en  sara  trop  bien  à  dire. 
— Dieu  vous  doint  bonne  vie,  sire, 
Et  bonne  fin  ! 

PREMIER  CHEVALIER. 

Dieu  te  doint  bon  jour,  Baudoin! 

Qu'est-ce?  où  vas-tu? 
l'esgcier. 
Je  vois  comme  homs  tout  abatu 
De  dueil»  d'annuy  et  de  courroux. 
Qu'a  fait  mon  seigneur  savez-vous  ? 

Je  croy  que  oîl. 


français 

l'écuter. 
Prisonnier!  bêlas!  pour  quelle   rais^ 
peut-il  l'être? 

ÎLE  TOURIER. 

C'est  l'impératrice  qui  l'a  fait  mettre 
prison  ;  je  ne  sais  ce  qu'il  y  a  entre  eux  des 
Ce  serait  un  grand  malheur  s'ils  n'étaient  p 
d'accord  ensemble. 

l'écuter. 
C'est  bien  le  rebours  :  il  devait  goavera 
tout  l'empire,  comme  régent«  jusqu'au  f 
tour  de  l'empereur. 

LE  TOURIER. 

Maintenant  il  est  dans  cette  positioo 
et  ma  dame  m'a  défendu  de  n'y  laisser  i 
homme  ni  femme  aller  ou  venir. 

l'écuter. 
A  ce  que  je  vois,  je  ne  pourrai  donc  p 
lui  parler? 

LE  TOURIER. 

Non  pas  quant  à  présent, de  bonne  ïoili 
cela  me  chagrine. 

l'écuter. 
Je  crois  donc  devoir  m'en   aller  d'ici 
Adieu,  Gobert. 

LE  TOURIER. 

Puissiez-vous  aller  en  un  lieu  où  vos 
ayez  du  bonheur! 

l'écuter. 
Je  suis  d'avis  de  ne  plus  rester  ici,  mai 
bien  d'aller  vers  la  cour  savirir  de  quelle 
querelle,  de  quel  tapage  ou  de  quel  crim* 
mon  seigneur  s'est  rendu  coupable  pou 
être  mis  en  prison.  J'y  vais,  sans  plus  nu 
tenir  ici.  Voici  venir  messire  Brun,  qui  saurs 
m'en  donner  des  nouvelles.  —  Sire ,  qiM 
Dieu  vous  donne  une  bonne  vie  et  ao< 
bonne  fin  ! 

LE  PREUIER   CHEVALIER. 

Baudouin,  que  Dieu  te  donne  un  bonjour! 
Qu'est-ce  que  c'est?  où  vas-tu? 

l'écuteh. 

Je  marche  comme  un  homme  tout  abattu 
par  le  chagrin ,  l'ennui  el  la  colère.  Sa- 
vez-vous ce  qu'a  fait  mon  seigneur  ?  je  crois 
que  oui. 


AU   MOYEN-AGE. 


386 


PREMIER  CHEVALIER^ 

Ton  seigoeur!  pour  quoy?  qu'i  a-il? 
A-il  que  bien? 

l'escuibr. 
Me  cuit  pas  qu'il  ait  meffait  rien  ; 
Mais  nientmoins  ma  dame  de  fait, 
Sire,  en  prison  tenir  le  fait, 
Si  qu*àli  nul  ne  peutaler 
Me  ne  peut-on  à  li  parler, 
Je  vous  promet. 

premier  chevalier. 
Yien-t'en ,  g*iray  savoir  que  c*est. 

—  Ha  chiere  dame,  est-il  ainsi 
Con  m'a  dit  cest  escuier-cy. 
Qu'en  prison  son  maistre  avez  mis  ? 
Ce  doit  estre  de  voz  amis 

Par  droit  le  plus  especial. 
Le  meilleur  et  le  plus  loyal. 
Qui  seul  doit  savoir  voz  secrez; 
Si  que,  s'il  a  contre  voz  grez 
Fait  ou  dit  rien  qui  vous  desplaise, 
Dame,  je  vous  pri  qu'il  vous  plaise 
Qu'il  soit  de  vous  à  mercy  pris  : 
Si  en  acroistrez  vostre  pris 
Et  vostre  honneur. 
l'empbreris. 
De  honte  avoir  ne  déshonneur 
Me  garderay  à  mon  povoir; 
Mais  tant  vous  fas-je  bien  savoir 
Qu'il  n'en  istra  mais  de  sepmaine» 
Mon  espoir  de  cy  à  quinzaine* 

—  Morin,  vien  avant.  Tu  Tiras 
Garder,  voire,  et  si  li  querras 
Ce  qu'il  voulra  boire  et  mengier  ^ 
Et  gardes  qu'il  l'ait  sanz  dangier 
Et  qu'il  soit  serviz  richement  ; 
Mais  garde  bien  songneusement 

Qu'il  n'ysse  hors. 

premier  sergent  d'armes. 
Je  me  lairoie  avant  du  corps 
Traire  les  braz,  n'en  doubtez  pas. 
Puisqu'il  vous  plaist,  g'i  vois  le  pas. 

Ma  chiere  dame. 

PREMIER  chevalier. 

S'il  vous  pléust,  miex  f ust,  par  m'ame  I 
Qu'il  fust  boi*s  mis. 
l'emperbeis. 
S'il  ne  fust  sf  bien  mes  amis. 
Je  ne  l'i  eusse  pas  fait  mettre; 
Et  ce  saviez  que  ce  peut  estre. 


LE   PREMIER  CHEVALIER. 

Ton  seigneur!  pourquoi?  qu^y  a-t-il?  lui 
est-il  arrivé  malheur? 

l'écoyer. 

Je  ne  pense  pas  qu'il  se  soit  rendu  cou- 
pable d'aucun  méfait;  mais  néanmoins,  sire, 
ma  dame  le  fait  réellement  tenir  en  prison, 
en  telle  sorte  que  personne  ne  peut  aller  vers 
lui  ni  lui  parler,  je  vous  promets. 

le  premier  chevalier. 
Viens-t'en ,  j'irai  savoir  ce  que  c'est.  — 
Ha  chère  dame ,  est-il  vrai ,  comme  me  l'a 
dit  cet  écuyer-ci ,  que  vous  ayez  mis  son 
maître  en  prison?  Il  d^it  être  naturellement 
le  plus  particulier,  le  meilleur  et  le  plus 
loyal  de  vos  amis,  et  doit  seul  connaître 
vos  secrets;  en  sorte  que,  s'il  a  dit  ou 
fait  chose  qui  vous  déplaise,  dame,  je  vous 
prie  de  vouloir  bien  le  lui  pardonner  :  par 
là  vous  augmenterez  votre  réputation  et  vo- 
tre honneur^ 


l'impératrice. 
Je  ferai  tous  mes  efforts -pour  mé  garan- 
tir de  honte  et  de  déshonneur;  mais  néan- 
moins je  vous  informe  qu'il  ne  sera  pas  re- 
lâché d'une  semaine,  je  ne  pense  (même)  pas 
(qu'il  le  soit)  d'ici  à  quinze  jours. — Morin,  ap- 
proche. Tu  iras  le  garder,  et  en  même  temps 
tu  lui  procureras  ce  qu'il  voudra  boire  et 
manger.  Fais  en  sorte  qu'il  ait  tout  cçla  sans 
difficulté  et  qu'il  soit  richement  servi  ;  mais 
prends  bien  garde  qu'il  ne  s'échappe. 


Le   premier  sergent  b'ARMES* 

Croyez  que  je  me  laisserais  plutôt  arra- 
cher les  bras  dir  corps.  Puisque  tel  est  vo- 
tre plaisir,  j'y  vais  tout  de  suite,  ma  chère 
dame. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Si  vous  l'eussiez  voulu ,  il  eût  été  bien 
mieux,  sur  mon  ame  !  qu'il  fût  mis  dehors. 

l'impératrice. 
S'il  n'eût  pas  été  autant  de  mes  amis,  je 
ne  l'y  eusse  pas  fait  mettre;  et  si  vous  saviez 
ce  qu'il  en  est,  je  crois  que  vous  parleriez 

25 


386 


thAathe  français 


Yoas  diriez  autrement,  je  croy. 
—  Baudoin,  je  vueil  que  avec  moy 
Soiez,  ne  te  doit  ennuyer; 
Et  si  te  fas  mon  esenier 

Très  maintenant. 
l'bsccibr. 
De  ce  motsui  bien  souvenant. 
Très  grans  merciz,  ma  chiere  dame, 
Et  je  vous  serviray,  par  m'aroe  ! 

Très  voulentiers. 

l'empereris. 
Or  parlons  d'el.  En  dementiers 
Qu  ensemble  sommes,  par  esbat. 
Sire,  dites-moy  ^nz  débat 
Quelle  chose  est  plus  delictable, 
Soit  dameageuse  ou  proufOtable, 
A  vostre  avis. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Vez  ci  que  je^vousen  devis  : 
Celle  qui  plus  de  cuer  humain 
Est  désirée  soir  et  main. 
C'est  celle,  à  ce  point-cy  m'asseure 
Et.di  selon  mon  petit  sens. 
Qui  plus  delicte. 

LA  DAMOISELLE. 

Par  m'ame  I  c'est  raison  bien  dicte 

Et  vente. 

l'empereris. 
Or  çà  !  par  vostre  loyauté  ! 
Ysabel,  lequel  vault  miex  faire  : 
Parler  jusqu'au  commander  taire. 
Ou  taire  soy  et  escouter 
Tant  que  l'en  commande  parler? 

Dites-le-moy. 

la  DAMOISELLE. 

Selon  tout  ce  que  j'en  conçoy. 
Je  respous  à  vostre  demande  : 
Taire  vault  miex  tant  c'en  commande 
Parler  ;  car  tant  c'on  s'en  abstient. 
En  son  povoir  parole  on  tient, 
Ce  n'est  pas  doubte. 

LE  MESSAGIER. 

Dieu  gart  la  compagnie  toute^ 
Et  ma  dame  especialment. 
Et  vous  après  touz  ensement* 
Chascun  par  soy  ! 
l'empereris. 
Messagier,  bien  veignant,  parfoy! 
Et  voy-je  bien  raray  nouvelles. 
Se  Dieu  plaist,  et  bonnes  et  belles. 


autrement.—  Baudouin,  je  veuxqoeiaM 
avec  moi,  cela  ne  doit  pas  te  faire  de  pe»; 
et  dès  ce  moment  je  te  nomme  monéomr. 


l'Acutbr. 

Je  suis  bien  reconnaissant  de  cette  ja- 
rôle.  Très-grand  merci ,  ma  chère  (bit 
Sur  mon  ame  !  je  vous  servirai  très-fob 
tiers. 

l'impératrice. 

Maintenant ,  parlons  d'autre  chose.  P 
nous  ébattre ,  tandis  que  nous  sonines 
semble,  sire,  dites-moi ,  je  vous  prie, 
est  la  chose ,  à  votre  avis ,  la  plas  déleeo 
ble,  n'importe  qu'elle  soit  une  cause  ded» 
mage  ou  de  profit. 

LE  PREMIER  CHEVAUBR. 

Voici  ce  que  je  réponds:  la  chose qw 
le  plus  désirée  soir  et  matin ,  do  cœur 
rhomme ,  c'est  celle-là ,  à  mon  afis  et  sel 
mon  petit  sens,  qui  délecte  le  plus. 


LA  DEMOISELLE* 

Sur  mon  ame  !  voici  une  parole  biei 

dite,  et  c'est  la  vérité. 

l'impératrice. 
Allons!  par  votre  loyauiélIsabeBe.'e. 
quel  vaut-il  mieux  faire  :  parler  jusqu  a  J 
que  l'on  vous  impose  silence,  ou  se  ta»re« 
écouter  jusqu'à  ce  que  l'on  vous  commaiK» 
de  parler?  Dites-le-moi. 

LA  DEMOISELLE. 

Suivant  mon  opinion,  voici  ce  qoe  je 
répondre  à  votre  demande:  H  vauimic 
se  taire  jusqu'à  ce  que  l'on  vous  coa«n«J 
de  parler;  car  tant  qu'on  s'en  abstien^^ 
tient  sa  parole  en  son  pouvoir,  cela 
point  l'ombre  d'un  doute. 

LE  MESSAGER*  .    ^ 

Que  Dieu  garde  toute  la  comÇjJ 
cialement  ma  dame,  et  vous  ensuite  r 
lement,  chacun  en  particulier. 


Messager,  sur  ma  foi  1  «o"* 


le  bieoW»»: 


Messager,  sur  ma  roi*  »--  ^  ,-,afli 
Je  vois  bien  que ,  s  il  plaH  J  »«";^  1, 
des  nouvelles  bonnes  et  belles-  v> 


AU  MOTBN-AGB. 


387 


Dy-me  voir  :  que  fait  mon  seigneur? 
Tay  de  li  veoir  fain  greigneur 
Que  de  riens  née. 

LE  MESSAGUR. 

Demain»  avant  prime  sonnée. 
Sera  cy.  Faites  bonne  chiere. 
Se  vous  mande-U,  ma  dame  chiere  ; 
Et  pour  savoir  Testât  aussi 
De  vous  Dd^a-il  envoie  cy, 

Je  vous  promet. 

l'empbrbris. 
De  reporter  lui  te  convient 
Que  nous  sommes  touz  sains  et  drus 
Et  en  bon  point;  et  nedy  plus» 
Fors  que  le  me  salueras 
El  si  me  commanderas 

A  sa  personne. 

LE  MBSSAGIBR. 

Très  chiere  dame»  ains  qu'il  soit  nonne 
Li  sera  fait  vostre  message» 
Se  Dieu  me  sauve  mon  langage  : 
G*y  vois  courant. 

L*E1IPERERIS. 

Baudoin»  vaz  me  dire  errant 
Horin  que  cy  mon  frère  admaine» 
Et  que  de  venir  il  se  peine 
Hastivement. 

l'escuier. 
Voulentiers»dame,  vraiement. 

—  Morin»  à  ma  dame  venez 
Et  son  frère  li  amenez 

Sanz  demourée. 

PREMIER  SERGENT  D  ARMES. 

Ce  vault  fait»  puisqu'il  li  agrée. 

—  Sire,  je  vien  à  vous  parler  : 
A  ma  dame  vous  fanlt  aler» 

Qu'elle  nous  mande. 

LE  FRERE. 

le  croy  qu'elle  me  veult  l'amande 
Faire  de  ce  qu'elle  m'a  fait 
Tenir  prison  et  sanz  meffait. 
Çà  !  alons-y. 

PREMIER  SERGENT  d'aRMES. 

Ha  chiere  dame»  vez-nous  cy 
A  vostre  mant. 

l'empereris. 
Sanz  plus  dire,  frère»  or  avant! 
Faites  ce  qui  vous  appartient  : 
Mon  seigneur  vostre  frère  vient; 
N'en  avez  plus  de  char  si  près. 


vérité  :  que  fait  mon  mari  ?  Je  suis  plus  af- 
famée de  sa  vue  que  de  tout  autre  chose. 

LE  MESSAGER. 

Demain»  avant  que  prime  soit  sonnée»  il 
sera  ici.  Ha  chère  dame  »  il  vous  mande 
de  vous  tenir  en  joie  ;  et  »  je  vous  le  pro- 
mets» il  m'a  envoyé  céans  pour  savoir  aussi 
comment  vous  vous  portez. 

l'impâratrice. 
Il  faut  que  tu  lui  annonces  que  nous  som- 
mes tous  bien  portans  et  dispos  ;  n'en  dis 
pas  davantage»  seulement  salue-le  et  recom- 
mande-moi à  sa  personne. 


LE  MESSAGER, 

Très-chère  dame»  si  Dieu  me  conserve  la 
langue  »  votre  message  sera  rempli  avant 
qu'il  soit  nonne  :  j'y  vais  courant. 

l'impératrice. 
Baudouin»  va-moi  dire  sur-le-champ  à 
Morin  qu'il  amène  ici  mon  frère  »  et  qu'il 
fasse  ses  elTorts  pour  venir  en  toute  hâte. 

l'éccter. 
Volontiers,  dame  »  en  vérité.  —  Horin  » 
venez  vers  ma  dame  et  amenez*lui  son  frère 
sans  retard. 

LE  PREMIER  SERGENT  d' ARMES. 

Gela  sera  fait^  puisque  tel  est  son  plai- 
sir. —  Sire  »  je  viens  vous  parler  :  il  nous 
faut  aller  auprès  de  ma  dame»  car  elle  nous 
mande. 

LE    FR£RE* 

Je  crois  qu'elle  veut  me  dédommager  de 
m'avx)ir  fait  tenir  en  prison  sans  que  je 
l'eusse  mérité.  Eh  bien  1  allons-y. 

LE  PREMIER  SERGENT  d'aRMES. 

Ha  chère  dame«  nous  voici  à  vos  ordres. 

l'impératrice. 
Frère»  allons»  avancez  sans  mot  dire;  fai- 
tes votre  devoir  :  votre  frère  »  mon  mari  » 
vient;  vous  n'avez  personne  qui  vous  tou- 
che d'aussi  près.  Soyez  empressé  d'aller  à 


288 


tbAateb 


Soiez  d'aler  enconlre  cngrès. 
Par  quoy  s'amour  aiez  gangoie. 

—  Baudoin,  tien-li  compagnie. 

Avancez-vous. 

LB  FRBEB. 

Dame,  dame»  si  ferons-nons. 

—  Avant,  Baudoin  !  suivez-moy. 
Je  ne  fineray  mais,  par  foy  l 

Tant  que  le  voie. 

L'EMPBRBRlft. 

Seigneurs,  mettons-nous  touz  à  voie 
D'aler  où  mon  bon  seigneur  est: 
Chascun  en  doit  estre  tout  prest. 
Pui^u'il  vient,  je  vois  à  rencontre. 
*Qui  ro*amera,  si  le  me  monstre  : 
Avec  moy  viengne. 

PRKMIBR  CHEVAUBR. 

Dame,  cuidez-vous  que  me  tiengne 
Yci,  puisque  aler  vous  y  voy? 
Ce  seroit  déshonneur  à  moy, 
Se  le  faisoie. 

PRBMIBR  SERGENT  d'aRMICS. 

Jamais,  aussi,  ne  demoyrroyc. 
Je  vois  devant. 

l'empbrbris. 
Ysabel,  venez  me  suiant. 
Ces  hommes  devant  nous  iront. 
Qui  compagnie  nous  feront, 
Et  nous  après. 

LE  FRERE. 

Mon  Trere  voy  de  cy  bien  près  : 
A  li  vois,  ne  m'en  tenroit  nulz. 

—  Chier  sire ,  bien  soiez-vous  venuz 

En  vostre  lieu. 

l'emperiere. 
Biau  frère,  bien  veigniez,  par  Dieu! 
Grant  joie  ay  quant  tout  sain  vous  voi. 
Comment  le  fait,  dites-le-moy, 
L*empereris? 

LE  FRERE. 

Dampnez  soit  son  corps  et  periz  ! 
Certes,  n'en  devez  tenir  compte  : 
Elle  s'est  démenée  à  honte  ; 
Car  brisé  a  son  mariage 
Et  son  corps  a  mis  à  hontage. 
Et  si  a  gasté  vostre  empire 
Et  m*a,  ce  vous  puis«je  bien  dire. 
Tenu  jusqu'à  ore  en  prison. 


FRANÇAIS 

sa  rencontre,  de  manière  à  gagner  sob  ait- 
tié. --Baudouin,  tiens-lui  compagnie,  la- 
tez-vous  en  route. 

LE  FRÈRE. 

Dame,  dame,  nous  le  ferons.— En  autt, 
Baudouin!  suivez-moi.  Par  ma  foi!  jeae 
m'arrêterai  pas  que  je  ne  le  voie. 

l'impératrice. 
Seigneurs ,  mettons-nous  tons  en  cbeon 
pour  aller  où  est  mon  bon  époux:  chaciii 
doit  être  tout  prêt  à  le  faire.  Poisq&l 
vient,  je  vais  à  sa  rencontre.  Qnecdniqii 
m'aime,  me  le  montre  en  venant  atec  la. 

LE  PRBMIBR  CHEVALIER. 

Dame ,  croyez  -  vous  que  je  me  dendra 
ici ,  pendant  que  je  vous  y  vois  aller?  Si  ^ 
le  faisais,  ce  serait  un  déshonoearpoonBoî. 

LB  PRBMIBR  SERGENT  d'ABIBS. 

Je  ne  saurais  non  plus  rester  ici.  Je  ^ 
devant. 

l'impératrice. 

Ysabelle,  venez  à  ma  suite.  Ces  hoauBes 
iront  devant  nous ,  et  nous  tiendront  cod- 
pagnie;  nous  viendrons  ensuite. 

LE  FRÈRE. 

Je  vois  mon  frère  bien  près  d'ici  ;  je  Ttè 
à  lui ,  personne  ne  m'en  cmpêclierait*  - 
Cher  sire  ,  soyez  le  bienvenu  dans  rotre 
pays. 

l'empereur* 

Mon  cher  frère,  par  Dieu  !  soyea  le  bien- 
venu. J'éprouve  une  joie  bien  grafl*^^ 
vous  voir  en  bonne  santé.  Commentsepone 
l'impératrice?  dites-le-moi. 

LE  FRÈRE.  , 

Que  son  corps  soit  damné  et  confcBj»  • 
Certes,  vous  n'en  devez  tenir  aucun  coinF 
elle  s'est  conduite  d'une  manière  honteuse» 
car  elle  a  violé  sa  foi  conjugale  cl  des» 
noré  son  corps;  elle  a  compromis  vw»^  ^^ 
ton  té  et  m'a,  je  puis  vous  le  dire,  ten^^_ 
prison  jusqu'à  présent,  parce  ^"^Jj^j 
pas  voulu  consentir  à  ses  grands  désoro 


AU  MOTBN-AGB. 


389 


Pour  ce  qu'à  sa  grant  mesprison 
Je  ne  m'ay  volu  consentir, 
K*à  son  vilain  meflait  partir  : 
Cecy  est  voir. 

l'emperiere. 
Las  I  je  caidoie  d'elle  avoir 
ioie  à  mon  retour d*ouItre  mer; 
Mais  grant  l;oun*oux  et  dueil  amer 
M'a»  ce  m'est  avis,  pourchacié. 
Ore,  certes,  elle  a  bracié 
La  mort  pourJi. 

l'empbrbbis. 
Mes  amis,  je  voy  là  celi 
Qui  est  mon  désir  et  m'amour. 
Certes,  à  ii  vois  sans  demour^ 
—  Bien  veigniez-vous,  celi  que  f  aime 
Et  qu'à  seigneur  et  espoux  claime  : 
Raison  le  donne. 

l'emperere. 
Ha,  faulse  et  desloial  personne  ! 
Tu  soiez  la  très  mal  trouvée  ! 
Bien  est  ta  manvaistié  prouvée. 
GerleSy  jamais  ne  me  feras 
Déshonneur,  que  à  honte  morras 
Pour  tes  démérites;  c'est  droiz. 
—  Avant,  seigneurs  I  entre  vous  trois 
Alez,  et  si  m'en  délivrez  ; 
A  mort  honteuse  la  livrez, 
Si  que  jamais  je  ne  la  voie. 
Menez- la  où  que  soit,  hors  voie. 
Faites  briefment. 

îj*  CHEVALIER  l'eMPBRIERE. 

E,  mon  très  chier  seigneur  !  comment? 
C'est  vostre  femme. 
l'emperiere. 

Taisiez  !  fait  m'a  si  grant  diffame 
Que  digne  n'est  pas  de  plus  vivre. 
Faites  que  j'en  soie  délivre 
Trestout  en  Teure. 

ij*  CHEVALIER. 

Dame,  sanz  plus  faire  demeure , 
De  d  vous  en  convient  venir. 
Ne  li  osons  desobéir. 
Sus!  s'en  al«ns. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Biaux  seigneurs,  or  nous  advisons. 
Puisqu'elle  doit  par  nous  6ner, 
Qo*en  un  lieu  la  puissons  mener 
Où  nulz  n'abitc. 


ni  m'associer  à  ses  vilaines  actions  :  ceci  est 
la  vérité. 


l'empereur. 
Hélas  1  je  pensais  avoir  de  la  joie  auprès 
d'elle  à  mon  retour  d'outre-mer  ;  mais  je 
vois  bien  qu'elle  m'a  réservé  un  grand  cha- 
grin et  une  amère  douleur.  Certes ,  elle  a 
tramé  sa  propre  mort. 

l'impératrice. 
Mes  amis,  je  vois  là-bas  celui  qui  est  mon 
désir  et  mon  amour.  Certes ,  je  vais  à  lui 
sans  délai. — Soyez  le  bienvenu,  6  vous  que 
j'aime  et  que  j'appelle  seigneur  et  époux  : 
comme  c'est  raison. 

l'empereur. 
Ah  I  fausse  et  déloyale  personne  !  je  ne 
me  félicite  pas  de  t'avoir  trouvée.  Ta  mau- 
vaise conduite  est  bien  reconnue.  Certes, 
jamais  tu  ne  me  feras  déshonneur ,  car  tu 
mourras  ignominieusement  pour  tes  crimes; 
c'est  justice.  —  En  avant,  seigneurs  !  vous 
trois  allez ,  et  débarrassez -m'en  ;  livrez -la 
à  une  mort  honteuse,  en  sorte  que  je  ne  la 
voie  jamais.  Menez-la  en  quelque  endroit 
que  ce  soit,  hors  du  chemin.  Faites  vite,. 


LE  DECXlftlIE  CpEVAUER  DE  l'EMPSRETOU 

Eh ,  mon  très-cher  seigneur  !  comment  ?" 
c'est  votre  femme. 

l'empereur. 

Taisez-vous!  elle  m'a  fait  un  si  grand 
déshonneur  qu'elle  ne  mérite  plus  de  vi- 
vre. Faites  que  j'en  sois  délivré  à  l'heure 
même. 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUBR. 

Dame,  sans  plus  tarder,  il  vous  faut  quit- 
ter la  place.  Mous  n'osons  lui  désobéir.  Al- 
lons! partons. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Beaux  seigneurs,  puisqu'elle  doit  par 
nous  recevoir  la  mort,  arrangeons-nous  de 
manière  à  la  pouvoir  mener  en  un  lieu  où 
nul  n'habite. 


390 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


BAUDOIN* 

C'est  une  parole  bien  dilte; 
Mes,  messeîgnears»  qui  me  croira. 
Nous  irons  en  ce  desert-là  : 
On  ne  peut  miex. 

ij*  CHETAUER. 

C'est  vérité,  si  m'aîst  Diex  ! 
C'est  une  bien  désert  gastine 
Et  si  est  près  de  la  marine, 
Où  nulz,  ce  tien,  pieça  n'ala. 
Je  lo  que  nous  la  menons  là. 
Pour  touz  debaz. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Soit  ainsi  !  du  hault  et  du  bas 
Je  m'y  accors. 

l'empereris. 

E  !  Vierge,  en  qui  prist  humain  corps 
Le  Dieu  qui  toute  chose  a  fait, 
Qui  tant  en  grâces  t'a  parfait 
Qu'en  corps  et  en  ame  t'a  mis 
Lassus  en  son  hault  paradis, 
Où  de  touz  sains  es  honnourée. 
Des  anges  servie  et  loée 
Comme  leur  dame  et  leur  maistresse  ; 
Dame,  je  qui  suien  destresse 
Et  en  desconforc  sanz  mesure  ; 
Yeez  en  pitié,  Vierge  pure. 
Mon  amere  compuuction 
Et  ma  dolente  afDiccion. 
Je  voy  g' on  me  veult  mettre  à  mort 
Honteusement,  et  est  à  tort; 
Car  onques  ne  fis  le  mefTait 
Dont  morir  doie  ainsi  de  fait  : 
Pour  ce  me  complains  et  lamente 
Et  à  vous  seule  me  démente, 
Vierge,  que  m'ame  si  curez 
Que  la  joie  li  procurez 
De  paradis. 

ij'  CHEVALIER. 

Avant!  messire  Brun,  tandis 
Que  sommes  en  ceste  gastine, 
Faites  que  ceste  dame  fine; 
Deïivrez-vous. 

PREHIER  CHEVAUER. 

Très  chier  compains  et  ami  doulx. 
Pitié  me  fait  le  cuer  tel  estre 
Que,  certes,  je  ne  me  puis  mettre 
A  li  touchicr. 


BAUDOUIN. 

C'est  bien  parlé;  mais,  messeigneurs,si 
vous  m'en  croyez ,  nous  nous  en  irons  là- 
bas  en  ce  désert  :  on  ne  peut  mieux  (trD^ 
ver). 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUER. 

Dieu  m'aide  1  c'est  la  vérité.  Ce  lieu  est 
bien  solitaire  et  près  de  la  'mer ,  et  je  ûess 
que  depuis  long-temps  personne  n'y  alla.  Je 
suis  donc  d'avis  que ,  jsans  disputer  davaiH 
tage,  nous  l'y  menions. 

LE  PRKMIBa  CHEVALIER. 

Soit!  j'y  consens  en  tous  points. 

l'impératrice. 

Eh  !  Vierge  en  qui  s'est  incarné  le  Dieu 
qui  a  fait  toute  chose,  et  qui  a  répanda  vm 
de  grâces  sur  toi  qu'il  t'a  mis  en  corps  et  eo 
ame  dans  son  haut  paradis,  où  tu  es  hono- 
rée de  tous  les  saints,  et  servie  et  louée  des 
anges  comme  leur  dame  et  leur  maîtresse; 
Dame ,  je  suis  dans  la  détresse  et  dans  an 
déconfort  sans  mesure  :  Vierge  pure,  regar- 
dez avec  des  yeux  de  pitié  mon  amèrecoo- 
ponction  et  mon  affliction  profonde.  Je  fois 
qu'on  veut  me  faire  souffrir  une  mort  hoD- 
teuse,  et  c'est  à  tort;  car  jamais  je  ne  commis 
le  crime  qu'il  me  faut  expier  par  ma  mwt: 
c'est  pourquoi  je  me  plains  et  me  lamente, 
et  ne  m'adresse  qu'à  vous ,  Viei^e ,  pour 
que  vous  purifiiez  mon  ame  ,  teUement 
qu'elle  ait  par  vous  la  joie  du  paradis. 


LE  DEUXIÈME  CHEVAUER. 

En  avant  !  messire  Brun,  tandis  que  nous 
sommes  dans  ce  désert,  faites  mourir  cette 
dame;  dépéchez-vous. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Très-cher  compagnon  et  doux  ami,  la  pi- 
tié me  rend  le  cœur  tel  que  je  ne  puis  pren- 
dre sur  moi  de  la  toucher. 


AU  MOTSM-AGB. 


d9t 


ij*  GHEVALJBR. 

Ec  loy,  Baudoin»  avant»  fier! 
Delivre-ioy. 

BAUDOIN* 

Seigneurs,  sachiez  en  bonne  foy 
Qui  me  donroit  une  conté» 
Fust  la  meilleur  en  vérité 
Qui  soit  de  cy  jusques  au  Quaire, 
N'âroie-je  cuer  de  H  faire 
Mal  ne  hontage. 

PBEVIBR  CHEVALIBR. 

Voir  aussi  n'en  ay-je  courage  ; 
Pour  rien  sa  mort  je  ne  verroye» 
Ne  jamais  mal  ne  H  feroye. 
Et  si  voy-je  bien  qu'il  convient 
Qu'elle  muire  par  nous;  c'est  nient, 
Ou  pour  elle  mourir  nous  fault 
(Il  n'y  ara  point  de  deflault) 
Touz  .iij.  ensemble. 

ij*  CHEVALIER. 

Je  vous  diray  qui  bon  me  semble; 
Et  s'il  vous  plaist,  nous  le  ferons  : 
A  celle  rocbe  la  menrons 
Qui  est  assez  avant  en  mer  ; 
Là  lalairons.  Certes  durer 
Deux  jours  entiers  pas  n'y  pourra, 
Que  demesaise  là  mourra; 
Et  si  nous  en  retournerons, 
Et  à  Temperiere  dirons 
Qu'est  à  mort  mise. 

BAUDOIN. 

Par  ma  foy  !  c'est  chose  bien  prise, 
Car  touz  jours  y  cuert-il  ourage  ; 
Mais  aler  nous  y  fault  à  nage, 
Vous  le  savez. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Baudoin,  vessel  prest  avez  : 
Regardez  !  —  Touz  iiij.  ens  entrons. 
Et  d'y  aler  nous  délivrons. 

—  Entrez  ens,  dame. 
l'bmperbris. 
Voulentiers. — Lasse!  povre  femme. 
De  quelle  heure  f  u-je  ore  née 
Qui  vois  à  telleilestinée 
Par  mort  honteuse  trespasser? 
—  E,  seigneurs  !  se  ne  puis  passer 
Que  mon  corps  ne  faille  destruire. 
Pour  Dieu,  faites  que  bien  tost  muire, 

Je  vous  em  pry. 


LE  DEUXIÈHE  CHEVALIER. 

Et  toi,  Baudouin ,  en  avant,  frappe!  dépè* 
che-toi. 

BAUDOUIN. 

Seigneurs ,  sachez ,  que ,  vraiment ,  me 
donnât-on  un  comté ,  le  meilleur  qui  soit 
d*ici  au  Caire ,  je  n'aurais  pas  le  cœur  de 
lui  faire  du  mal  ou  des  outrages. 


LB  PREMIER  CHEVALIER. 

Ni  moi  non  plus ,  je  n'en  ai  pas  le  cou- 
rage; rien  au  monde  ne  me  déciderait  à  la 
voir  mourir  ou  à  lui  faire  du  mal.  Cepen- 
dant je  vois  bien  qu'il  faut  qu'elle  meure 
par  nos  mains;  ce  n'est  rien»  sinon,  ce  sera 
à  nous  à  mourir  pour  elle  tous  trois  ensem- 
ble :  c'est  immanquable. 

LB  DBUXliHB  CHEVAUBR. 

Je  vous  dirai  ce  qui  me  semble  oppor- 
tun; et,  si  cela  vous  plaît,  nous  le  ferons: 
nous  la  mènerons  à  celte  roche  qui  est  si- 
tuée assez  avant  dans  la  mer;  là  nous  l'a- 
bandonnerons. Certes ,  elle  ne  pourra  paa 
y  vivre  deux  jours  entiers  sans  mourir  d'an- 
goisse. Quant  à  nous,  nous  nous  en  retour- 
nerons, et  nous  dirons  à  l'empereur  qu'elle 
est  mise  à  mort. 

BAUDOUm. 

Par  ma  foi  !  c'est  bien  trouvé ,  car  loo^ 
jours  l'orage  y  règne  ;  mais  vous  le  savez»  il 
nous  y  faut  aller  en  bateau. 

LE  PREMIER  CHEVAUBR. 

Baudouin,  vous  en  avez  un  tout  prêt  i 
regardez  !  —  Entrons  dedans  tous  quatre» 
et  dépêchons-  nous  d'y  aller.  —  Dame,  en-^ 
trez  dedans. 

l'impératrice. 

Yolontiers.— Hélas  1  pauvre  femme,  sous. 
quelle  étoile  suis-je  née  pour  être  ainsi  des- 
tinée à  aller  mourir  ignominieusement?  - 
Eh ,  seigneurs  I  si  je  ne  puis  passer  sans, 
qu'il  faille  détruire  mon  corps,  pour  l'a- 
mour de  Diçu,  faites  que  je  meure  promp*^ 
tement,  je  vous  en  prie. 


392 


TllftATRE  FRANÇAIS 


BAUDOIN. 

Gravant!  alons  sans  destry, 
Que  je  vous  menray  bien  trestouz. 
Tay  fait  ce  meslier  à  mes  couz 
Plus  d'an  entier. 

L*EMPERERIS. 

Ha  I  Dame  qui  le  vray  sentier 
Des  desvoiez  es  et  l'adresse. 
Geste  dolente  pécheresse 
Plaine  de  desconfort  sequeurs, 
Et  à  rooy  faire  ayde  aqueurs; 
Si  te  prî.  Vierge,  de  cuer  fin, 
Et  que  m'ame  par  ceste  fin 
Puisse  tellement  affiner 
Qu'en  la  gloire  qui  sanz  finer 
Durra  puist  estre. 

ij*  CHEVALIER. 

Ho,  seigneurs I  jus  la  nous  fault  mettre, 
Puisque  nous  sommes  arrivé 
A  la  roche.  —  Dame,  estrivé 
N'y  ait  :  despoulUer  vous  convient. 
Puisqu'à  ce  point  la  chose  vient, 
Faire  l'esluet. 

l'empereris. 
Seigneurs,  puisque  autre  eslre  ne  peu;, 
A  voz  grez  faire  obéiray  : 
Cy  dedans  me  despouUeray. 
— Haa!  emperiere,  sire  chier, 
Comment  m'estes  si  dur  et  fier 
Qu'à  mort  me  mettez  s^nz  raison? 
Certes,  aucune  tralson 
Vous  a  méu ,  je  ne  doubt  point. 
—  Ore,  amis.  Dieu  vous  le  pardoint  î 
Et  je  si  fas. 

premier  chevalier. 

Dame,  nous  ne  vous  poons  pas 
Maishuit  avecques  nous  garder. 
En  ceste  roche  sans  tarder 
Vous  fault  descendre 

l'empereris. 

Seigneurs,  puisqu'il  m'y  faut  mort  prendre, 
Descendre  y  vueil  sanz  nul  destry. 
Priez  Dieu  pour  moy,  je  vous  prij, 
Entre  vous  touz. 

premier  chevalier. 

Piteux  vous  soit,  courtois  et  doulx, 
Dame,  li  Roys  de  paradis. 
Qui  voz  meflaiz  et  voz  mesdiz 


BADDOmN. 

En  avant!  marchons  sans  retard,  car  je 
vous  mènerai  bien  tous.  J'ai  fait  ce  inêu«r 
à  mon  compte  plus  d'un  an  entier.  ' 

l'impératrice. 
Ah  !  Dame ,  qui  es  le  vrai  sentier  et  le 
port  de  ceux  qui  sont  égarés,  secours  œue 
malheureuse  pécheresse  qui  est  abreoTée 
de  tribulations,  et  accours  à  mon  aide: 
Vierge ,  je  t'en  prie  de  tout  mon  conir,  h 
que  par  ma  mort  mon  ame  puisse  tellemest 
se  purifier  qu'elle  obtienne  la  gloire  qai  (ti- 
rera éternellement. 


LE  deuxième  chevalier. 

Holà,  seigneurs!  il  nous  faut  la  dëfaar^ 
quer,  maintenant  que  nous  sommes  arrivés 
à  la  roche.  —  Dame,  déshabillez -votts,  , 
sans  faire  de  difficultés.  Puisque  la  chose 
en  est  venue  à  ce  point-là ,  il  faut  s*y  rési* 
gner. 

L*IMPÉRATRICB. 

Seigneurs,  puisque  cela  ne  peut  être  an- 
trement,  je  consens  à  faire  ce  que  vous  voih 
lec  :  je  me  déshabillerai  ici  dedans.  — Ah, 
ah!  empereur,  cher  sire,  comment  pouvez- 
vous  être  dur  et  barbare  envers  moi  aa 
point  de  me  faire  périr  sans  raison?  Certes, 
vous  avez  été  poussé  à  cette  action  par  quel- 
que traître  ;  je  n*en  doute  point.  —  Allons, 
amis!  que  Dieu  vous  pardonne  !  quant  à  moi 
j'en  agis  ainsi. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Dame ,  nous  ne  |)ouvons  vous  garder  da- 
vantage avec  nous.  Il  vous  faut,  sans  plus 
tarder,  descendre  sur  cette  roche. 

L*IMPiRATRICE. 

0 

Seigneurs ,  puisqu'il  m'y  faut  mourir,  je 
veux  y  descendre  sans  résistance.  Vous  tous, 
priez  Dieu  pour  moi,  je  vous  en  conjure. 

LE  PREMIER  CHEVAUBR. 

Dame ,  que  le  Roi  de  paradis  vous  soil 
miséricordieux,  courtois  et  doux;  qu'il  vous 
veuille  pardonner  aujourd'hur  vos  mauvai- 


AU  MOYEN-AOE. 


393 


ous  vueille  au  jour  d'uy  pardonner, 
t  gloire  à  vosire  ame  donner 
Sanz  finement! 

BAUDOIN. 

itncn  l  Ainsi  soit  !  Alons-m'ent 
.vaut  que  orage  sourde  point» 
)t  que  nous  avons  vent  à  point; 
Je  le  conseil. 

ij«  CHEVALIER. 

Lions!  par  sohait  sur  le  sueil 
«"ussions  du  palais  Temperiere  ! 
—A  Dieu  vous  disons,  dame  chiere, 
ijui  vous  vueilie  donner  confort  I 
Prenez  en  vous  bon  cuer  et  fort  ; 
Gardez,  pour  chose  qui  vous  touche, 
Qu*aiez  Dieu  touz  jours  en  la  bouche  : 
C*est  vostre  miex. 

PREMIER  CHEYAUER. 

Seigneurs,  se  me  veez  des  yex 
Plourer,  n*en  soiez  esbahiz  : 
Pitié  m*y  fait  estre  envaïz 
Que  j'ay,  par  Dieu! 

BAUDOIN. 

Ho!  descendons  :  vez  cy  le  lieu 
Oit  nous  entrasmes. 

ijo  CHEVALIER. 

Voire,  et  où  ceste  nef  trouvasmes. 
Cy  la  primes,  cy  la  tairons  ; 
Et  à  l'emperiere  en  irons, 
S'en  sui  créu. 

BAUDOIN. 

Jà  ne  m'en  verrez  recréu. 
Avant  !  alons. 

PREMIER  CHEVALIER. 

MoD  chier  seigneur,  nous  vous  disons 
Qu'acompli  avons  vostre  gré, 
Et  s'a  esté  fait  si  secré 
Qne  jamais  parler  n'en  orrez. 
Remarier  bien  vous  pourrez 
Quant  vous  plaira. 
l'emperiere. 
Taisiez-votts,  Brun  ;  ce  ne  sera, 
Que  je  sache,  jour  de  ma  vie  ; 
Seez-voQS.  N'en  ay  point  d'envie, 
Se  Dieu  m'alst. 

l'bmpereris. 
Lafise  !  se  le  cuer  m'esbahist, 
Qu'en  ptiis-je  mais.  Vierge  Marie  ? 
)e  solde  estre  seigneurie 
Comme  souveraine  du  monde, 


ses  actions  et  vos  mauvaises  paroles,  et  don- 
ner à  votre  ame  la  gloire  éternelle  ! 

BAUDOUIN. 

Amen!  Ainsi  soit-il!  Allons-nous-en  avant 
qu'il  ne  vienne  de  l'orage ,  puisque  nous 
avons  un  vent  favorable;  je  le  conseille. 

LE  DEUtIÈMB  CHEVALIER. 

Allons!  je  souhaiterais  que  nous  fussions 
sur  le  seuil  du  palais  de  l'empereur.  —  Ma 
chère  dame,  nous  vous  recommandons  à 
Dieu  :  puîsse-t-il  vous  donner  des  consola- 
tions 1  prenez  bon  courage;  et  ayez  soin, 
quelque  chose  qui  vous  arrive,  d'avoir  tou- 
jours à  la  bouche  le  nom  de  Dieu  :  c'est  ce 
que  vous  avez  de  mieux  à  faire. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Seigneurs,  si  vous  me  voyez  les  yeux 
pleins  de  larmes,  n'en  soyez  point  étonnés: 
je  suis,  par  Dieu  !  saisi  de  pitié. 

BAUDOUIN. 

Holà  !  descendons  :  voici  le  lieu  où  nous 
entrâmes. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Oui  vraiment,  et  oit  nous  trouvâmes  ce 
bateau.  Ici  nous  le  primes ,  ici  nous  le  lais- 
serons; et,  si  l'on  m'en  croit,  nous  nous  en 
irons  à  l'empereur. 

BAUDOUIN. 

Vous  ne  m'y  verrez  pas  le  dernier.  En 
avant  I  allons. 

LE  PREMIER   CHEVALIER. 

Mon  cher  seigneur,  nous  vous  disons  que 
nous  avons  accompli  votre  désir ,  et  la  chose 
a  été  faite  si  secrètement  que  vous  n'en  en- 
tendrez jamais  parler.  Vous  pourrez  bien 
vous  remarier  quand  il  vous  plaira. 

l'empereur. 
Brun,  taisez-vous;  je  ne  sache  pas  que 
jamais  de  ma  vie  cela  m'arrive  ;  asseyez- 
vous.  Dieu  m'aide  !  je  n'en  ai  point  d'envie. 

l'impératrice. 
Hélas  !  si  mon  cœur  se  remplit  d'effroi , 
en  puis-je  mais.  Vierge  Marie?  J'étais  habi- 
tuée aux  hommages  comme  la  souveraine 
Il  du  monde,  et  (maintenant}  je  vois  l'heure 


\ 


394 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


Et  je  ne  gars  l'eure  qu'affonde 
Par  force  de  tômpeste  en  mer. 
£  I  Dame  en'qai  n'a  point  d'amer, 
Glorieuse  Vierge  puceiie, 
Regarde  en  pitié  moy  t'ancelle; 
Car,  Dame»  tu  es  m'esperance, 
Et  en  toy  seule  est  ma  fiance. 
Dame,  ne  soies  de  moy  loing, 
Confortes-moy  à  ce  besoing, 
Si  que  je  ne  chiée  ne  verse 
En  ceste  fortune  perverse. 
Dame,  de  grâce  tresorlere, 
Dame,  de  pitié  boutilliere, 
Souche  de  vertuz  et  racine, 
La  qui  boutez  point  ne  deffine  ; 
Dame,  qui  seule  renlumines 
Et  à  droit  sentier  ramaïnes 
Les  orphelins  desconseilliez 
Et  les  esgarez  essilliez; 
Aiez,  Dame,  de  moy  mercy, 
Si  que  je  ne  périsse  cy. 
Croiftie  à  terre  me  vueil  mettre; 
Ne  puis  de  mesaise  plus  estre 
Sur  pié  que  j'aye. 

DIEU. 

Mère,  je  voy  que  trop  s'esmaie 
L'empereris,  ce  n'est  pas  doubte  ; 
Car  souvent  la  hurte  et  la  boute 
La  mer  et  la  fiert  de  mainte  onde, 
Si  que  a  bien  pou  que  ne  l'afonde. 
Alez  et  si  la  confortez. 
Et  ces  herbes-cy  li  portez 
Qui  vertu  telle  ont  et  aront 
Que  touz  mesiauxqui  eu  buront, 
Puisqu'il  seront  avant  confais. 
De  leur  mal  seront  touz  sains  faiz 
Et  tout  purgié. 

NOSTRE-DAME. 

Puisque  c'est  par  voslre  congié. 
Fil,  voulentiers  li  porteray. 
Et  de  ce  bien  l'enorteray. 
—  Or  sus!  Jehan,  mon  chierami. 
Venez  là  val  avecques  my 
Sans  plus  tarder. 

SAINT  XEHAIf . 

Ce  qui  vous  plaist  à  commander. 
Dame,  feray  benignement. 
Vcz  me  cy  tout  prest:  alons-m'ent, 
Puisqu  à  ce  vient. 


où  je  vais  par  la  force  de  la  tempëie  ht 
abîmée  dans  la  mer.  Eh  !  Dame  enqd  il  d  ji 
point  d'amertume,  Vierge  glorieuse,  reg»de> 
moi  avec  des  yeux|de  pitié,  moi  ta  smante; 
.car.  Dame,  ta^es[mon*espéraBGe,^etDac8ih 
fiance  est  en  -toi  seule.  Dame ,  ne  f âoipe 
pas  de  moi,  conforte-aioi  dans  cette  néced- 
sité,  en  sorte  que  dans  cette  mauTÛse  for- 
tune je  ne  tombe  ni  je  ne  verse.  Dame,  tre 
sorière  de  grûce,  dame ,  bout^ière  de  pi- 
tié, souche  et  racine  de  vertu,  dont  la  boiié 
ne  finit  point;  Dame ,  qui  seule  ^éclaires  ei 
qui  ramènes  dans  le  droit  sentier  les  or- 
phelins sans  appui  et  les  exilés  ^rés; 
Dame,  ayez  compassion  de  moi,  que  je  se 
périsse  pas  ici.  Je  veux  me  mettre^ en  eroii 
par  terre;  je  ne  puis  plus  me  tenir  sur  pied 
par  suite  du  malaise  que  j'éprouve. 


DIEU. 

Hère,  je  vois  que  l'impératrice  se  tm- 
mente  fort,  et  c'est  chose  naturelle;  car  sou- 
vent la  mer  la  heurte  et  la  frappe,  et  labi 
de  mainte  onde,  en  sorte  que  peu  s'en  ta 
qu'elle  ne  l'engloutisse.  Allez  et  recoofor- 
tez-la,  et  portez-lui  ces  herbes-ci  qui  ootei 
auront  une  vertu  telle  que  tous  les  lépreox 
qui  en  boiront,  s'ils  sont  confessés  aupara- 
vant, seront  entièrement  guéris  et  délivre» 
de  leurs  maux. 


NOTRE-DAME. 

Fils,  puisque  c'est  votre  volonté,  je  lu' 
porterai  volontiers  cela,  et  en  même  teatfs 
je  lui  donnerai  de  bons  conseils.  —  AUods. 
Jean,  mon  cher  ami,  venez  là-bas  av^  ^^ 
sans  plus  tarder. 

SAINT  JEAN. 

Dame,  je  ferai  de  bon  cœur  ce  qu'il  voo^ 
plaît  de  commander.  Me  voici  tout  pi^* 
allons-nous-en,  puisqu'il  en  est  ainsi. 


AU  MOYEN-AGE. 


395 


IfOSTRE-DAHE. 

SUS  1  anges,  il  vous  convient 
17ouz  ensemble  de  cy  partir, 
t  là  val  avec  moy  venir 
Où  Dieu  m'envoie. 

PREMIER  ANGE. 

,  si  irons  à  grant  joie, 
t  ferons  tout  vostre  plaisir; 
sachiez  c'est  nostre  désir, 
Vierge  royne. 

ij*  ANGE. 

Michiel,  chantons  par  amour  fine 
Ce  rondel-cy  par  leesce. 

RondeL 

Humains  cuers,  de  loer  ne  cesse 

lL.'infinie  et  vraie  bonté 

De  la  benoîte  Trinité 

Et  de  celle  en  qui,  sanz  destresse, 

Le  filz  Dieu  prist  humanité; 
Humain  cuers,  de  loer  ne  cesse 
L'infinie  et  vraie  bonté 
Par  qui  tu  as  telle  noblesce 
Qu'à  Dieu  tu  as  fraternité  : 
Donques,  pour  ceste  affinité, 
Humain  cuer ,  de  loer  ne  cesse 
L'infinie  et  vraie  bonté 
De  la  benoite  Trinité. 

NOSTRE-DAME. 

Empereris,  pour  la  durté 
Que  sanz  cause  as  ici  souffert. 
Et  pour  la  prière  que  offert 
M'as  si  bénigne  et  si  piteuse» 
Mérite  en  aras  glorieuse  ; 
Car  en  bien  touz  jours  te  tenray, 
Et  ton  hault  estât  te  rendray 
Haugré  celi  qui  ce  t'a  fait. 
Qui  chier  comperra  son  meffait. 
Si  te  diray  que  tu  feras  : 
Quant  de  ton  somme  lèveras, 
Dessoubz  ton  chief  ces  herbes  pren 
Qui  moult  te  vaudront,  ce  t'apren  ; 
Car  n'iert  mesel  nul,  s'il  en  boit. 
Mais  que  vrai  confès  avant  soit. 
Que  l'en  ne  voie  et  apperçoive 
Que  plainement  santé  reçoive 
Tout  en  l'eure  :  c'est  chose  voire. 
Or  m'aies  touz  jours  en  mémoire: 
)e  sui  la  mère  Dieu,  Marie, 
Qui  ci  parle  à  toy  comme  amie  ; 


NOTRE-DAME. 

Allons!  anges,  il  vous  faut  tous  ensem- 
ble partir  d'ici,  et  venir  avec  moi  là-bas  où 
Dieu  m'envoie. 

PREMIER  ANGE. 

Dame,  nous  nous  y  rendrons  avec  beau- 
coup de  joie  ,  et  nous  ferons  tout  ce  qu'il 
vous  plaira;  car  sachez  que  c'est  notre  désir. 
Reine  vierge. 

LE  DEUXIÈME  ANGE. 

Michel,  chantons  joyeusement  ce  ron- 
deau-ci par  amour  extrême. 

Rondeau, 

Cœur  humain,  ne  cesse  de  louer  la  bonté 
infinie  et  vraie  de  la  sainte  Trinité  et  de 
celle  en  qui  le  fils  de  Dieu  se  fit  homme 
sans  douleur.  Cœur  humain ,  ne  cesse  de 
louer  la  bonté  infinie  et  vraie  par  qui  tu  as 
une  noblesse  telle  que  tu  es  le  frère  de 
Dieu:  or,  pour  cette  alliance,  cœur  hu- 
main, ne  cesse  de  louer  la  bonté  infinie  et 
vraie  de  la  sainte  Trinité. 


NOTRE-DAME. 

Impératrice,  pour  les  mauvais  traitemens 
que  tu  as  soufferts  ici  sans  motif,  et  pour  la 
prière  si  douce  et  si  touchante  que  tu  m'as 
adressée,  tu  recevras  une  récompense  glo- 
rieuse; car  toujours  je  te  protégerai,  et  je  te 
rendrai  ton  haut  rang  malgré  celui  qui  t'a  ré- 
duite à  cet  état,  et  il  paiera  cher  son  crime. 
Je'  te  dirai  ce  que  tu  as  à  faire  :  Quand  tu  sor- 
tiras de  ton  sommeil,  prends  sous  ta  tète  ces 
herbes  qui,  je  te  l'apprends,  te  seront  bien 
précieuses;  car  il  n'est  pas  de  lépreux,  s'il 
en  boit  après  s'être  préalablement  confessé 
avec  sincérité,  qui  ne  recouvre  sur-le-champ 
la  santé  aux  yeux  de  tout  le  monde:  c'est 
chose  véritable.  Maintenant,  souviens-toi  tou- 
jours de  moi  :  moi  qui  te  parle  ici  en  amie,  je 
suis  Marie  »  la  mère  de  Dieu.  Sers  mon  fils 
de  tout  ton  cœur,  et  tu  auras  une  heureuse 
fin,  et  tu  accroîtras  par  le  fait  ta  réputation. 
—  Mes  amis ,  nous  avons  fini  ce  que  nous 
avions  à  faire  ici  :  nous  pouvons  bien  nous  eu 


396 


THiATRB 


Et  si  sers  mon  61  de  cuer  Gn» 

Si  en  venras  à  bonne  fin 

Et  acroistras  ton  nom  de  fait. 

—  Mes  amis,  nous  avons  cy  fait  : 
Nons  nous  en  poTons  bien  r'aler. 

—  Or  tost  I  anges,  sanz  plus  parler, 

Alex  devant. 

SAIHT  IBHAlf . 

Voire,  et  je  vous  iray  suiant, 
Puisque  dit  l'ay. 

PREMIBR  AlIGB. 

Dame,  nons  ferons  sans  delay 
Vo  vouloir,  Gabriel  et  moy. 

—  Gabriel,  soions,  je  vous  proy, 
De  chanter  d'accort  en  Tadresce. 

Rondel. 

Par  qui  [es]  en  telle  noblesce 
Qu'à  Dieu  tu  as  fraternité  : 
Donques  pour  ceste  alBnité, 
Humain  cuer,  de  loer  ne  cesce 
L'infinie  et  vra}e  bonté 
De  la  benoite  Trinité. 

l'empereris. 
Ha  I  Vierge  en  qui,  par  charité. 
Dieu  se  fist  homme  à  nous  semblable, 
Quant  hui  m'estes  si  secourable 
Que  par  vous  sui  de  mort  délivre. 
Certes,  Dame,  en  mon  cuer  tel  livre. 
Ce  vous  promet,  en  escripray 
Que  jamais  je  ne  cesseray  . 
De  vous  loer  et  gracier 
Et  vostre  doulx  filz  mercier  : 
N'est-ce  pas  raison  et  droiture  ? 
Quant  m'avez  pris  en  telle  cure 
Que,  quant  je  me  suis  esveillie. 
En  riens  ne  me  truis  traveillie 
De  doleur  nulle  qu'aie  eue  ; 
Ains  me  sens  si  bien  repéue 
Que,  certes,  je  n'aysoif  ne  fain. 
Après,  ces  herbes  qu'en  ma  main 
Tien  m'avez  apporté  des  cieulx  : 
Pour  ce  à  ma  bouche  et  à  mes  yex 
Les  touche.  Vierge,  eu  vous  louant. 
E,  Diex  !  une  nef  voy  venant  ; 
Jie  sçay  se  cy  adressera. 
Ou  se  vent  aler  la  fera 
Ailleurs  plus  loing. 

LE   MAISTRE  MARINIER. 

Secourez-nous  à  ce  besoing. 


FRANÇAIS 

retourner. — Allons  !  anges,  sans  plnsdedb- 
cours,  allez  devant. 


SAINT  JEAN. 

En  vérité,  je  vous  suivrai,  puisque  je  lai 
dit. 

LE  PREMIBR  ANGE. 

Dame ,  nous  ferons  sans  retard  îoir 
volonté ,  Gabriel  et  moi.  ^-  Gabriel ,  je 
vous  prie ,  chantons  d'accord  en  chemis. 

Rondeau, 

Par  qui  tu  as  une  noblesse  teUe  que  tu 
es  le  frère  de  Dieu  :  or,  pour  cette  alliasce, 
cœur  humain,  ne  cesse  de  louer  la  bonté  in- 
finie et  vraie  de  la  sainte  Trinité. 


l'impératrice. 
Ah  !  Vierge  en  qui,  par  charité.  Dieu  se 
fit  homme  semblable  à  nous,  puisque  as- 
jourd'hui  vous  m'êtes  si  secourable  que  f^ 
vous  je  suis  délivrée  de  la  mort,  certes. 
Dame ,  je  vous  le  promets ,  j'en  écrirai  en 
mon  cœur  un  livre  tel  que  jamais  je  oecfr 
serai  de  vous  louer  et  de  vous  rendre  grâ- 
ces et  de  remercier  votre  doux  fils  :  n'est- 
ce  pas  raisonnable  et  juste?  puisque  voos 
avez  pris  un  tel  soin  de  moi  que  du  mo- 
ment que  je  me  suis  réveillée  ,  je  ne  me 
suis  pas  ressentie  de  douleur  que  f  aie 
eue  ;  au  contraire,  je  me  sens  si  bien  repue 
que,  certes,  je  n'ai  ni  soif  ni  faim.  Après, 
vous  m'avez  apporté  des  cieux  ces  herbes 
que  je  tiens  a  la  main  :  c'est  pourquoi, 
Vierge,  j'en  touche  ma  bouche  et  mes  yeox 
en  vous  louant.  Eh  Dieu  I  je  vois  venir  une 
barque  ;  je  ne  sais  si  elle  abordera  ici,  ou  n 
le  vent  la  fera  aller  ailleurs  et  plus  loin. 


LE   MaItRE  marinier. 

Secourez  -  nous  dans   cette  nécessité , 


ÂV  MOYEN-AGE. 


397 


f>anie  des  anges  souyeraîoe  : 
contraire  trop  fort  nous  maine 
Vent  et  orage. 

LA  DAME  PELBfiINB. 

!  saint  Gliment,  oaquel  voiage 
suis  mise  et  ay  empris  Terre, 
ATueiiiez  pour  nous  à  Dieu  requerre 
Que  l'orage  qui  fait  abesse, 
Et  que  le  Tent  qui  yenle  cesse. 
Si  que  ne  soions  si  periz, 
BAais  par  vous  tensez  et  gariz 
De  mort  encorre. 

l'eSGUIER  a   la   PELERINE. 

Pour  nous  de  ce  péril  secorre, 
Maistre,  pour  Dieu  !  de  lous  pensons. 
£n  avant  de  cy  ne  passons  ; 
Mais  d'ancrer,  se  le  conseilliez, 
Soions  prez  et  appa^^eilliez 
Cy  en  ce  lieu. 

LA  PELERINE. 

Delez  ceste  roche,  pour  Dieu! 
Arréstcms  sanz  plus  faire  nage, 
Tant  que  soit  passé  cest  orage 
Et  ce  mal  temps. 

LE  MAISTRE  MARINIER. 

Dame,  c'est  à  quanque  je  tens. 
Ore  c'est  fait  :  en  vérité, 
Dame,  nous  sommes  arresté 
Et  n'avons  garde. 

LA  PELERINE. 

Maistre,  vez  là  qui  nous  regarde 
Trop  malement;  j'ay  grant  paour 
Qa*il  n'y  ait  gentillec  entour 

De  mal  affaire. 

l'esgcier. 
Que  pourroient-il  ylec  faire? 
Certainement  g'y  vois  savoir. 
—  Et,  m*amie  I  dites-me  voir  : 
Estes-vous  toute  seule  cy? 
Qu'i  faites-vous,  pour  Dieu  mercy , 

En  ytel  point? 

l'empereris. 
Sire,  ne  vous  mentiray  point  : 
La  mer  m'y  a  jette  et  mis 
Où  sont  noiez  touz  mes  amis, 
Un  frère  et  vj  cousins  qu'avoie. 
Avec  eulx  oultre  mer  aloie  : 
Dont  je  me  puis  foie  clamer. 
Car  tant  a  fait  tempeste  en  mer 
Que  nostre  nef  rompy  en  deux. 


Dame  souveraine  des  anges  :  le  vent  et 
l'orage  nous  mènent  trop  fort  hors  de  no- 
tre route. 

LA  DAME  pAlERINE. 

Ah  1  saint  Clément,  pour  qui  je  me  suis  mise 
en  chemin  et  j'ai  entrepris  ce  pèlerinage  » 
veuillez  prier  Dieu  pour  nous  que  l'orage 
qu'il  fait  s'apaise,  et  que  le  vent  qui  souffle 
cesse ,  en  sorte  que  nous  ne  périssions  pas , 
mais  que  par  vous  nous  soyons  défendus  et 
garantis  du  danger  de  mourir. 

l'écuyer  de  la  pAlerine. 

Pour  nous  tirer  de  ce  péril,  maître,  pour 
(l'amour  de)  Dieul  pensons  à  nous.  N'al- 
lons pas  plus  loin  que  ce  lieu-ci  ;  au  con- 
traire, si  vous  le  trouvez  bon,  soyons  prêts 
et  disposés  à  jeter  l'ancre  dans  cet  endroit 
même. 

LA  pAlerine. 

Près  de  cette  roche,  pour  (l'amour  de) 
Dieu!  arrêtons -nous  sans  plus  naviguer, 
jusqu'à  ce  que  cet  orage  et  ce  mauvais 
temps  soient  passés. 

LE  MAItRE  marinier. 

Dame ,  c'est  à  quoi  je  m'occupe.  A  pré- 
sent c'est  fait  :  en  vérité ,  dame ,  nous  som- 
mes arrêtés ,  et  nous  n'avons  rien  à  crain- 
dre. 

LA  PÈLERINE. 

Maître ,  voilà  quelqu'un  qui  nous  regarde 
de  mauvais  œil  ;  j'ai  grand'  peur  qu'il  n'y  ait 
des  malfaiteurs  aux  environs. 

l'ègcter. 
Que  pourraient-ils  faire  ici?  certainement 
je  vais  le  savoir.  —  Eh,  mon  amie  I  dites- 
moi  la  vérité  :  êtes-vons  seule  ici?  Pour  l'a- 
mour de  Dieu,  qu'y  faites-vous,  dans  l'équi- 
page où  vous  êtes? 

l'impératrice. 
Sire,  je  ne  vous  mentirai  point  :  la  mer 
m'y  a  jetée  et  mise ,  après  avoir  noyé  tous 
mes  amis  ,  un  frère  et  six  cousins  que  j'a- 
vais. J'allais  avec  eux  outre-mer  :  ce  que  je 
puis  appeler  une  folie ,  car  il  a  fait  une  si 
grande  tempête  que  notre  navire  se  brisa 
en  deux.  Je  ne  sais  comment  j'échappai; 
mais  la  mer  m'a  jetée  ici,  où  je  suis  dans  un 


398  THiATU 

Me  say  comment  eschapay  d'eulx; 
Mais  ia  mer  icy  m'a  jette. 
Où  je  suis  en  telle  orfanté 
Que  ne  roenjay  il  a  .îij.  jours: 
S'ay  esté  en  ce  point  tous  jours 
Que  me  veez. 

L'BSCtlBA. 

Dame»  cy  plus  ne  vous  seet» 
yenez-You»-ent  ayecques  moy  ; 
Je  feray  tant»  foy  qu*à  Dieu  doy  ! 
Qae  vous  seret  bien  repéue. 
Et  d'une  robe  revestue. 
Et  ne  soufferray  à  nul  fuer 
Con  TOUS  race  ne  que  à  ma  suer  ; 

M*en  doubtez  pas. 
l'bmpkrbris. 
Sire,  avec  vous  iray  le  pas 
Jusqu'en  vostre  nef  voulentiers  : 
Or  me  monstrez  par  quelz  sentiers 

Voulez  que  je  aille. 

L'BSCmBR  A  LA  DAMB. 

Voulentiers,  m'amie,  sanz  faille; 
Venez  par  cy.  Sa,  celle  main  1 
^— Ma  dame,  avec  moy  en  amain 
Geste  femme,  que  j'ay  trouvée 
Luec  endroit  seule  et  esplonrée. 
Compté  m'a  toute  s'aventure, 
Qui  est  assez  dolente  et  dure; 
Car  noiez  sont  touz  ses  amis, 
Et  l'avoit  la  mer  îleuc  mis. 
Si  que  pour  la  Dieu  amistié. 
Dame,  prengne-vous-en  pitié  : 
Si  ferez  bien. 

LA   PELERINE. 

E  lasse!  suer,  vien  avant,  vîen. 
Ta  pitié  le  cuer.m'atendrie. 
Vez  ceste  cote  et  ne  detrie, 

Et  te  conforte. 

l'expereris. 
Certes,  je  voulroie  estre  morte. 
S'il  plaisoit  à  Dieu,  chiere  dame. 
Je  me  voy  nue  et  povre  femme, 
Qui  ay  touz  mes  amis  perduz  : 
Dont  se  j'ay  le  cuer  esperduz 

N'est  pas  merveille- 

LA  PELERINE . 

Ore,  Dieux  conforter  vous  vueille! 
S'il  vous  plaist  avec  nous  tenir 
Tant  qu'à  terre  puissons  venir, 
"  Je  vous  trouveray  sanz  dangier. 


FRANÇAIS 

tel  dénuement  que  je  n'ai  pas  mangé  m 
trois  jours ,  et  je  suis  demeurée  dans  l'èi 
où  vous  me  voyez. 


l'éccter. 
Dame ,  ne  restez  pas  davaDtage  id,  T^ 
nez-vous*en  avec  moi;jereraitaDt,|i9rb 
foi  que  je  dois  à  Dieu  !  que  vous  semtia 
rassasiée,  et  revêtue  d'aae  robe.  Etj^K 
souffrirai  en  aucune  maoiëre  que  l'oofos 
traite  autrement  que  si  voos  étiez  ma  sa; 
n'en  doutez  pas. 

l'ihpAratricb. 
Sire ,  j'irai  avec  vons  volootiers  jW|« 
dans  votre  navire  :  à  présent,  inoDtrei4« 
par  quels  sentiers  vous  voulez  que  j'aille 

l'écoter  de  la  bahe. 
Volontiers»  mon  amie,  sans  raole;TM 
par  ici ,  donnez-moi  la  main.  —  Ma  to< 
j'amène  avec  moi  cette  femme ,  que  fl 
trouvée  là-bas  seule  et  tout  en  plenrs.  Efc 
m'a  conté  au  long  son  aventure»  qui^^ 
assez  triste  et  pénible;  car  tous  ses  9ij 
sont  noyés,  et  la  mer  l'avait  mise  liC«^ 
pourquoi,  dame,  pour  l'amour  deDieo,3)» 
en  pitié  :  vous  ferez  bien. 


la  PéLERINB.  I 

Hélas  !  sœur  ,  approche,  viens.  La  j^ 
que  tu  m'inspires  m'attendrit  le  cœor.  W 
cette  cotte  sans  tarder,  et  prends  cours};? 

l'impératrice. 
Certes,  chère  dame,  s'il  plaisait  i/^ 
je  voudrais  être  morte.  Je  me  vofi 
femme  pauvre  et  nue,  et  j'ai  perdn  loos 
amis  :  il  n'y  a  donc  ricnd'étônnanlàcef 

j'aie  le  cœur  navré. 

LA  PÈLERINE. 

Maintenant,  que  Dieu  veuille  voos  fe(^ 
forter!  S'il  vous  plaît  de  vous  tcnTj^ 
nous  tant  que  nous  puissions  venir  a  ^^ 
je  vous  trouverai  sans  difficulté»  f^ 


AU 

Pour  l'amour  Dieu,  boire  et  mengier; 

Jà  n*6n  doublez. 

l'cmpbrbris* 
Dame,  vous  m'offrez  grans boutez; 
Ne  les  refuse  pas  à  prendre» 
Combien  que  ne  les  puisse  rendre. 

Dieu  les  vous  rende! 

I.B  XAISTRB  XARINIBR. 

L'orage  est  choit,  le  temps  amende  : 
De  ci  partir  nous  esconvient. 
Dame,  vent  à  sohait  nous  vient; 
Que  dites'vous  ? 

LA  PELERINE. 

Partons  donques,  mon  maistre  douix, 

Sanz  plus  cy  estre. 
l'escuibr. 
Voire  ;  et  si  tost  que  pourrez  mettre 
A  terre  sèche  ceste  femme, 
Maistre,  pour  l'amour  Nostre*Dame,  ' 

Que  ri  mettez. 

LB   MAISTRE  MARniIER. 

Il  VOUS  sera  fait,  n'en  doubtez , 
Mon  amî,  pour  Tamour  de  Dieu, 
Si  tost  que  je  trouveray  lieu. 
—  Bonne  femme,  sanz  plus  attendre, 
Povez  de  ceste  nef  descendre; 

Car  je  voy  ville. 

l'empereris. 
Je  vous  mercy  plus  de  cent  mille 
Foiz  :  c'est  raison,  dame  de  pris, 
Quant  tel  soing  avez  de  moy  pris 
Qae  de  voz  drapz  m'avez  vestue 
Et  de  voz  vivres  repéue. 
De  cy,  s'il  vous  plaist,  descendray, 
Et  de  vous  congié  je  prendray, 

Dame  gentiex. 

la  PELERINE. 

Puisqu'il  vous  plaist,  alez;  que  Diex 
Tiengne  vostre  cuer  en  leesce 
Et  vous  amaint  à  bonne  adresce. 

Et  nous  si  face  ! 

l'empereris. 
Le  benoît  Jhesus,  par  sa  grâce. 
Vous  conduie  en  telle  manière 
Que  vous  et  voz  gens,  dame  chiere, 
A  port  de  salut  touz  vous  maint, 
Et  à  grant  joie  vous  ramaint 

En  vostre  lien  f 
l'escuibr  a  la  pelerihb. 
A  D/en,  m'amie,  à  Dieu,  à  Dieu  ! 


MOTRN-AGE.  d9Sf 

mour  de  Dieu ,  à  Iboîre  et  à  manger  ;  n'en 
doutez  pas. 

l'impératrice. 
Dame,  vous  me  proposez  de  grands  ser- 
vices; je  n'hésite  pas  à  les  accepter,  bien 
que  je  ne  puisse  vous  en  offrir  autant.  Dieu 
vous  le  rende  I 

le  MAItrE  MARINIER  r 

L'orage  est  calmé  ,  le  temps  se  remet  au 
beau  :  il  nous  faut  partir  d'ici.  Dame,  le  ven» 
nous  vient  à  souhait;  qu'en  dites-vous  ? 

LA  pèlerine. 
Partons  donc ,  mon  doux  maître ,  sans 
rester  plus  long-temps  ici. 

l'éguter. 
Oui,  vraiment;  et  aussitôt  que  vous  pour- 
rez mettre  cette  femme  sur  la  terre  ferme, 
maître,  pour  l'amour  de  Notre-  Danie,  nlet-^ 
tez-l'y. 

LE  MAItRE  marinier. 

Mon  ami,  n'en  doutez  pas,  vous  serez  sa- 
tisfait, pour  l'amour  de  Dieu,  aussitôt  que 
j'en  trouverai  le  moment.  —  Bonne  femme, 
sans  plus  attendre,  vous  pouvez  descendre 
de  ce  navire;  car  je  vois  une  ville. 


l'impératrice. 
Je  vous  remercie  plus  de  cent  mille  fois 
(et  cela  vous  est  bien  dû,  ma  respectable 
dame)  pour  le  soin  que  vous  avez  pris  de  moi 
en  me  revêtant  de  vos  habits  et  en  me  re- 
paissant de  vos  vivres.  S'il  vous  platt,  je  des- 
cendrai d'ici,  et  je  prendrai  congé  de  vous, 
aimable  dame. 

LA  pAlerinb. 
Puisque  tel  est  votre  plaisir,  allez;  que 
Dieu  tienne  votre  cœur  dans  la  joie  et  vous 
amène  à  bon  port,  et  nous  aussi  I 

l'impératrice. 
Que  Jésus  le  béni,  par  sa  grâce,  vous 
conduise  en  telle  manière  qu'il  vous  mène 
tous ,  vous  et  vos  gens,  chère  dame,  à  bon 
port,  et  vous  ramène  avec  beaucoup  de  joie 
en  votre  patrie  ! 

l'éguter  de  la  pèlerine. 
Adieu ,  mon  amie ,  adieu  ,  adieu  I  —  Ma 


400 


TU&ATRE 


—  G* est  grant  pitié  de  li,  ma  dame  ; 
Car  je  croy  qu'elle  ait  esté  famme 
De  noble  affaire. 

LA  PELERINE. 

Voir*  elle  scet  bien  c'on  doit  faire, 
Et  touz  jours  se  tient  en  simplesce  ; 
Ne  si  n'est  mie  jiangleresse  » 
Mais  parle  à  point. 

LE  MAISTRB  HARniIER. 

Dame,  se  cy  plus  sommes  point. 
Je  doubt  que  ne  fagons  que  nices; 
Tant  com  le  temps  nous  est  propices, 
Alons-nous-ent. 

LÀ  PELERINE. 

Je  Tacors,  sire  ;  ysnellement» 
Maistre,  nagez. 

l'empereris. 
Sire  Diex,  par  qui  fu  vengiez 
Daniel  de  ses  ennemis 
Qui  orent  traitlié  qu'il  fust  mis 
Àvecques  les  lions  sauvages, 
Sire,  et  qui  des  faulx  tesmoingnages 
Des  viellars  délivras  Susanne, 
Ce  dit  l'Escripture  ancienne; 
Sire,  par  ta  bénignité, 
Regarde  ma  neccessité, 
Car  mon  miex  pourchacier  ne  say; 
Quelle  merveille?  apris  ne  Tay. 
Or  voy  qu'aprendre  le  me  fault. 
Ou  j'aray  en  touz  cas  deiïault. 
Bien  suis  cbéue  en  graut  dangier; 
Ne  say  où  huy  mais  herbergier. 
N'entre  quelles  gens  je  puis  estre. 
— E,  dame!  pour  le  Roy  celestre. 
Ma  requeste  ne  vous  ennuit  : 
Yueilliez  moy  habergier  ennuit 

Tant  seulement. 

l'ostbsse. 
M'amie,  si  benignement 
M'en  requérez,  si  com  me  semble, 
Qu'entre  nous  deuji  jerrons  ensemble. 

Dont  estes  née  ? 

l'empereris. 
Ne  peut  chaloir.  Ma  destinée 
M'est  trop  dolereuse  et  pesant. 
Et  trop  me  va  le  cuer  cuisant; 

Ce  sachiez,  dame. 
l'ostesse. 
Par  foy  !  si  me  semblez-vous  femme 


FRANÇAIS 

dame,  c'est  grand  dommage  pour  elle  ;  ca 
je  crois  qu'elle  a  été  femme  de  qualité. 

LA   PÈLERINE. 

Oui  vraiment ,  elle  sait  bien  ce  que  Tm 
doit  faire,  et  toujours  elle  se  tient  avec  mo- 
destie ;  elle  n'est  pas  non  plus  bavarde,  maà 
elle  parle  à  propos. 

LE  XAItRE  MARUflEE. 

Dame,  si  nous  restons  ici  davantage, je 
crains  que  nous  n'ayons  tort;  pendant  qie 
le  temps  nous  est  propice,  allons-nous^fi. 

LA  PÉLERINB. 

Sirp.  j'y  consens;  maître,  voguez  proap- 
tement. 

l'impératrice. 

Sire  Dieu,  par  qui  Daniel  fut  vengé  de  ses 
ennemis  qui  avaient  machiné  qu'il  Tût  nii 
avec  les  lions  sauvages  ;  sire ,  qui  délirm 
Susanne  des  faux  témoignages  des  vieil- 
lards, suivant  ce  que  dit  l'Ancien  Testa- 
ment ;  Sire,  par  ta  bonté,  regarde  la  néc^ 
site  où  je  me  trouve  et  dont  je  ne  sais  co» 
ment  sortir;  il  n'y  a  rien  d'étonoant,  car  je 
ne  l'ai  pas  appris.  Maintenant  je  voisqii 
me  faut  l'apprendre,  ou  je  souRrirai  ém 
toutes  les  circonstances.  Je  suis  bien  tomba 
dans  une  grande  perplexité  ;  je  ne  sais  (à  1 
me  loger  désormais ,  ni  parmi  quelles  p» 
je  puis  demeurer.  —  Eh,  dame,  poariV 
mour  du  Roi  des  cieux!  que  ma  requête  ne 
vous  déplaise  :  veuillez  me  l(^er  pour  cette 
nuit  seulement. 


l'hôtesse. 

Mon  amie,  vous  m'en  priez  de  si  booiie 
grâce ,  à  ce  qu'il  me  semble ,  que  bous 
coucherons  ensemble  toutes  deux.  D'oè 
étes-vous  native? 

l'impératrice. 
Cela  ne  peut  vous  intéresser.  Ma  desâ* 
née  m'est  trop  douloureuse  et  péoiUeJ'» 
le  cœur  trop  navré;  dame,  sachez-le. 

l'u6te88e. 
Par  (ma)  foi  !  vous  me  paraissez  pourtaoi 


AC  MOTBN-AGE. 


40f 


Eslre  venue  de  bon  lieu. 
Dites-moy,  pour  l'amour  de  Dieu, 
Dont  venez-vous? 

l'empbrbris* 
De  mer,  oà  j'ay  joues  amis  tous 
Perdu  par  force  de  tempeste. 
Sus  une  roche  comme  beste 
Trois  jours  entiers,  dame,  esté  ay. 
Conques  n'y  bu  ne  ne  mengay. 
Là  vint  d'aventure  une  dame 
(Que  Dieu  gart  en  corps  et  en  ame  !) 
Qui  en  sa  nef  m'en  admena 
Et  ceste  robe  me  donna. 
Car  nue  estoie  en  ma  chemise  ; 
Et  puis  ay  esté  par  li  mise 
Jus  à  ce  port. 

l'ostessb. 
ITamie,  mettez  en  déport 
Les  maux  que  ore  avez  par  fortune  ; 
Car  aux  uns  est  dure  et  enfrune, 
Doulce  aux  autres,  par  vérité. 
Eo  U  n'a  point  d'estableté  : 
Souvent  honneur  amaine  à  honte. 
Et  il  appert  bien  par  le  conte 
De  ce  pais,  qu'elle  a  batu 
Et  tellement  jus  abatu 
Par  force  de  mesellerie, 
Qui  jamais  ne  sera  guérie. 
Que  de  touz  le  fait  desdaingnier  ; 
Nalz  ne  le  veult  mais  compaignier  : 
Tant  est  lait  mesel  devenuz  ! 
S*estoit-il  preudomme  tenuz. 
Vaillant  et  sage. 

l'bhpereris. 
Dame,  sachiez  de  son  malage 
Bon  conseil  et  brief  li  donrroie, 
S*il  faisoit  ce  que  je  diroie. 
Je  vous  plevis. 

l'ostessb. 
Si  TOUS  feroit  riche  à  devis, 
Dame,  se  par  vous  estoit  sain. 
A  li  vous  menray  par  la  main, 
Se  vous  voulez. 

l'empbrbris. 
lime  plaist;  mais  devant  alez. 
Je  vous  suivray. 

l'ostesse. 
VottlcnUers,  suer,  par  Dieu  le  vray  ! 
Alons,  esgardez,  yeiAe  là. 


une  femme  issue  de  bon  lieu.  Dites-moi,, 
pour  l'amour  de  Dieu,  d'où  venez-vous? 

L'mpiRATRIGE. 

De  la  mer,  où  j'ai  perdu  tous  mes  amis 
par  la  violence  d'une  tempête.  Dame ,  j'ai 
été  trois  jours  entiers  sur  une  roche  comme 
une  béte,  car  je  n'y  ai  ni  bu  ni  mangé.  Là 
vint  par  hasard  une  dame  (dont  Dieu  garde 
l'ame  et  le  corps  1)  qui  m'emmena  datas  son 
navire  et  me  donna  cette  robe,  car  j'étais 
nue  et  en  chemise;  et  puis  j'ai  été  descen* 
due  par  elle  à  ce  poit. 


L'n6TBS8B. 

Mon  amie,  oubliez  les  maux  que  mainte^ 
nant  la  fortune  vous  fait  éprouver  ;  car  elle 
est  dure  et  bourt* ue  pôuk*  les  uns,  et  douce 
pour  les  autres,  c'est  la  vérité.  U  n*y  a  point 
de  stabilité  en  elle  :  souvent  elle  change 
l'honneur  en  honte.  Il  y  parait  bien  pat*  le 
comte  de  ce  pays ,  qu'elle  a  frappé  et  telle- 
ment abattu  à  force  de  lèpre,  dont  il  ne  sera 
jamais  guéri,  qu'elle  l'a  rendu  l'objet  du  dé- 
dain de  tout  le  monde;  personne  ne  veut 
plus  lui  tenir  compagnie  :  tant  il  est  devenu 
laidement  lépreux  !  et  (cependant)  on  le  te- 
nait pour  un  prud'homme,  vaillant  et  sage. 


L'iMPÉRAtaiGE. 

Dame ,  j%  vous  le  garantis ,  sachez  que  je 
lui  donnerais  tout  de  suite  un  bon  conseil 
touchant  sa  maladie,  s'il  faisait  ce  que  ]é  lui 
dirais. 

L'nÔTESSB. 

Dame,  s'il  recouvrait  la  santé  pa^  voué,  il 
vous  ferait  riche  à  souhait.  Je  voul  mènerai 
à  lui  par  la  main,  si  vous  le  voulez. 

L'iMPiRATRICB. 

Je  le  veux  bien;  mais  allez  devant,  je  vous 
suivrai. 

l'hôtesse. 

Volontiers ,  sœur,  par  le  vrai  Dieu  !  Al- 
lons, regardez,  le  voilà*. —  Mon  chersei- 

26 


402  TBiATU 

— Mon  cbier  seigneur»  comment  tous  va. 
Ne  quelle  cbiere? 

LE  CORTB  MALAÙE. 

Mautaise»  voir,  mautaise  cbiere  ; 
Mon  mal  de  jour  en  jour  empire. 
Si  pléast  à  Ûea  nosire  sire. 

Mourir  youkisse. 
l'ostbssb. 
Pour  Dieu»  sire!  de  tous  plus  nlsse 
Tel  parler;  mais  prenei  leesoe  : 
Je  tous  amain  une  maiscresae 
Qui  de  ce  mal  tous  gairira. 
Se  fiiites  ce  qu'elle  dira. 

Ce  vous  promet* 

LK  COlfTB. 

Se  de  moy  garir  s'entremet. 
Je  li  donrray,  par  vérité, 
S'elle  veult,  demi  mia  conté  ; 

N'en  soit  doublant. 
l'empbreris. 
Sire,  je  n'en  prendray  pas  tant  : 
Pour  Dieu  sera  ce  qu'en  feray; 
Et  dès  maintenant  tous  diray 

Qu'il  vous  fault  faire. 

LK  CONTE. 

Dites,  m'amie  débonnaire» 

Vostre  Yoloir. 

l'emperbris. 
Sire,  un  prestre  vous  fault  avoir 
A  qui  de  cuer  vous  confessez. 
Et  dites  tout,  riens  n'y  laissez  ; 
Qu'autrement  vous  feriez  neeni, 
S^un  tout  seul  à  vostre  escient 

Laissiez  à  dire. 

LE  CONTE. 

Dame,  ne  le  prenez  en  ire, 

Avant  un  po  que  venissiez. 

Par  confession  adressiez 

M'estoie  (se  Dieu  me  doint  joie  l) 

Au  miex  que  faire  le  savoie 

De  touz  les  meffaiz  que  fis  onques. 

Dont  me  souviengne  jusqu'adonques 

Que  cy  venistes. 

l'bmpereris. 
S'il  est  ainsi  comme  vous  dites. 
Je  le  verray  isnel  le  pas: 
Sire,  ne  vous  decepvez  pas, 

Gardez-vous  bien. 

LE  CONTE. 

En  vérité,  je  n'y  sçay  rien 
Que  n'aie  dit. 


riANÇA» 

gaeur,  comment  vous  va ,  et  quelle  miae* 

LE  COMTE  IIALADB. 

Mauvaise ,  en  vérité ,  mauvaise  mise; 
mon  mal  empire  de  Jour  en  jour.  Si  tel  ââ 
le  plaisir  de  Dieu  notre  sire ,  je  vocubais 
mourir. 

l'hAtesse. 
Sire,  pour  (l'amour  de)  Dieu  !  qu'use  p- 
rôle  semblable  ne  sorte  plus  de  votre  boi* 
che  ;  au  contraire,  prenez  de  la  joie:  je  fois 
amène  une  (femme  passée)  maltresMqii 
vous  guérira  de  ce  mal,  je  vous  le  prooâs. 
si  vous  faites  ce  qu'elle  dira. 

LE  comte. 
Si  elle  se  mêle  de  me  guérir ,  je  loi 
donnerai ,  eu  vérité ,  si  elle  le  vent,  U  ini- 
tié de  mon  comté;  qu'elle  n'en  doute  poin 

L'iMPiRATRiCE. 

Sire,  je  n'en  prendrai  pas  tant  :  ce'qoefei 
ferai  sera  pour  (l'amour  de)  Dieu;  et  dés 
maintenant  je  vous  dirai  ce  qu'il  vous  h^ 
faire. 

LE  COMTE. 

Ma  bonne  amie ,  dites  ce  que  vous  ?«- 
lez. 

l'impératrice. 

Sire ,  il  vous  faut  avoir  un  prêtre  à  q» 
vous  vous  confessiez  de  cœur.  Diies-ltti  toit 
n'oubliez  aucun  péché  ;  car  autrement  vous 
ne  feriez  rien^  si  vous  en  omettiez  sdeii- 
ment  un  seul. 

LE  comte. 
Dame ,  ne  vous  déplaise ,  un  peu  anst 
que  vous  vinssiez  ici ,  je  m'étais  déchaii^ 
de  mon  mieux  par  la  confession  (que  Dieo 
me  donne  joie  !  )  de  tous  les  péchés  que 
je  commis  jamais,  et  dont  je  me  sonveass 
alors. 


L'iMPiRATRICE. 

S'il  en  est  ainsi  que  vous  le  dites,  je  le 
verrai  tout  à  l'heure  :  sire,  ne  vous  abusez 
pas,  faites-y  bien  attention. 


LE  COMTE. 

En  vérité,  je  ne  sab  rien  que  je  n'aie 


AD  MOTBir-AGE. 


103» 


L  EMPERERIS. 
(Tci  destrempe  l'erbe.) 

Bien  est,  souffrez-Toas  an  petit  : 
le  saray  tost  s'il  est  ainsi. 
Tenez»  sire;  or  bayez  cecy. 

Et  l'avalez. 

l'ostessb. 
De  vostre  vi&s'en  est  alez. 
Sire,  ponr  certain  tout  le  mal  : 
N'avez  mais  n'amont  ny  atal 
Vessie  nnlle  ne  bocete  ; 
Mais  la  char  avez  aassi  nette 
Con  se  elle  fust  née  nouvelle. 
Par  m'amel  vez  cy  cure  belle 

Et  noble  et  haulte. 

LE  CONTE. 

Dame»  vous  avez  bien  sanz  faulte 
Desservi  que  vous  amendez 
De  moy.  Or  avant  I  demandez» 
Que  voulez-vous  avoir  de  moy? 
Puisque  sain  et  gari  me  voy  » 
Voir,  vous  Tarez. 

l'empbreris* 

Sire,  de  ce  fisiit  loerez 

Ihesu-Grist  et  sa  doulce  mere> 

Qui  de  ceste  doleur  amere 

Vous  ont  gari  si  nettement; 

Je  n'en  vueil  autre  paiement» 

Ne  droit  n'est  pas»  car  ce  vient  de  eulz. 

—  Belle  hostesse»  alons-m'en  nous  deux 

En  vostre  hostel. 
l'ostbsse. 
Alons,  m'amie»  il  n'y  a  el. 

—  Sire»  nous  en  alons  ensemble; 
Fsûtes-li  bien»  se  bon  vous  semble  : 
Elle  est  estrange  et  povre  femme; 
Pour  Dieu  l'ay  hebergié»  par  m'ame  ! 

Ne  scay  quans  jours. 

LE  CONTE. 

]e  la  feray  riche  à  touz  jours» 
Ne  vous  en  doubtez  pas»  m'amie  ; 
Et  vous  n'en  empirerez  mie» 
]e  vous  promet.  A  brief  parler» 
Gardez  ne  l'en  laissiez  aler 
Tant  qu'aie  à  vous  .ij.  présenté 
Ce  qui  est  en  ma  volenlé 

De  vous  donner. 
l'ostesse. 
Nanil,  monseigneur»  sanz  doubter, 

Hais  qu'elle  vueille. 


l*ihp£ratrics. 

(Ici  elle  fait  infuser  Pherbe.) 

C'est  bien  »  attendez  un  peu  :  je  saurai 
bientôt  s'il  en  est  ainsi.  Tenez»  sire;  mainte- 
nant buvez  ceci,  et  avsdez-le. 

l'hAtessb. 
Sire,  certainement  tout  le  mal  s'en  est  allé 
de  votre  visage:  vous  n'avez  plus  en  haut  ni 
en  bas  aucune  pustule  ni  aucun  bouton;  au 
contraire  »  votre  chair  est  aussi  nette  que 
celle  d'un  nouveau-né.  Par  mon  ame!  voici 
une  belle  cure»  noble  et  éclatante. 


LE  COMTE. 

Dame  »  vous  avez  »  certes»  bien  mérilé  de 
moi  une  récompense.  Allons!  demandez, 
que  voulez-vous  avoir  de  moi?  puisque  je 
me  vois  en  bonne  santé  et  guéri»  en  vérité», 
vous  l'aurez. 

l'impératrice. 
Sire»  louez  Jésus-Christ  et  sa  douce  mère 
de  vous  avoir  guéri  si  radicalement  de  cette 
amère  douleur.  Je  ne  veux  pas  d'autre  ré- 
compense» et  il  ne  serait  pas  juste  que  j*en 
eusse  »  car  ceci  vient  d'eux.  —  Belle  hô- 
tesse »  allons-nous-en  toutes  deux  en  votre 
logis. 

l'hôtesse. 
Allons»  m'on  amie,  je  le  veux  bien%  — 
Sire,  nous  nous  en  allons  ensemble.  Si  vous 
le  jugez  à  propos»  faites-lui  du  bien  :  c'est  une 
pauvre  étrangère  ;  sur  mon  ame  !  je  l'ai  hé- 
bergée pour  (l'amour  de)  Dieu  »  je  ne  sais 
combien  de  jours. 

le  comte. 
Je  la  ferai  riche  pour  toujours  »  n'en  dou- 
tez pas»  mon  amie  ;  et  vous  ne  vous  en  trou- 
verez pas  mal,  je  vous  le  promets.  Pour  être 
bref»  gardez-vous  de  la  laisser  aller»  jusqu'à 
ce  que  je  vous  aie  présenté  à  toutes  deux  ce 
que  mon  intention  est  de  vous  donner. 


l'hôtesse. 
Nenni  »  monseigneur»  certainement»  pour- 
vu qu'elle  le  veuille. 


404 


TlliATil£ 


L£   FRERE   A   L  EMPERIERE. 

Las!  mesellerie  m'acueille; 

Trop  griément  mais  m'a  accueilli. 

Je  toy  li  pié  me  sont  failli; 

Me  peveat  mais  porter  mon  corps» 

Qui  de  pourreture  est  si  ors 

Et  si  puante  est  ma  charongne 

Qu'il  n'est  mais  nulz  qui  ne  m'eslongne» 

Ne  nulz  ne  se  veult  vers  moy  traire. 

Las  !  chetif  !  que  pourray-je  faire? 

Trop  grief  m'est  ceste  maladie, 

Quant  nulz  ne  truis  qui  ne  me  die 

Que  n'en  puis  avoir  garison 

Pour  mecine  ne  pour  poison 

Que  puisse  prendre. 
l'emperiere. 
Or  sus»  bîaux  seigneurs  !  sanz  attendre, 
Je  vueil  mon  frère  aler  veoir, 
Et  savoir  se  riens  pourveoir 

Lî  puis  qui  vaille. 
LE  ij*  sergent  d'armes.. 
Sire,  avec  vous  irons  sanz  faille 

Entre  nous  touz. 

l'emperiere. 
Frère,  comment  le  faites-vous  ? 

Dites-le-moy. 

LE  FRERE. 

Monseigneur  mon  frère,  par  foy  l 
Ha  maladie  est  si  honteuse 
Conques  mais  de  si  dolereuse 
Lèpre  ne  fu  homme  abatu. 
De  touz  poîns  m'a  si  abatu 
Que  je  ne  cuit  de  cy  lever. 
J'ay  grant  doubte  de  vous  grever  ; 
Pour  Dieu  mercy  !  ne  m'aprouchiez  : 
De  pueur  sui  touz  entechiez 

Envenimée. 

^'empereris(sû^). 
Et  pensez-vous  qu'il  soit  riens  née 

Qui  vousvaulsist? 

LE  FRERE. 

Il  n'est  nul  qui  m'en  garisist, 
Ce  m'ont  dit  les  cirurgiens  ; 
Et  aussi  les  phisiciens 
Me  tesmoingnent  pour  véritable 
C'est  maladie  non  curable 
De  sa  nature. 

LE  mëssagier. 
Le  Dieu  qui  toute  créature 
Fistau  commencement  du  monde 


français 

LE  FRÈRE  DE  l' EMPEREUR. 

Hélas!  je  suis  en  proie  àlalèpre;^^ 
elle  m'a  assailli  trop  grièvemeot.  Je  m(f^ 
les  pieds  me  manquent;  îlsnepeuTeDtfiii 
porter  mon  corps,  et  ma  carcasse  est  sipw^ 
rie  et  si  puante  qu'il  n'est  persoDoe  qoiti 
m'évite,  et  nul  ne  veut  approcher  de  m 
Hélas!  malheureux!  que  poomi-jefàRl 
Cette  maladie  est  bien  terrible,  puisque ji 
ne  trouve  personne  qui  ne  me  dise  qu  ji 
n'en  puis  guérir,  quelque  médecine  oh  pu 
tion  que  je  puisse  prendre. 


l'kmp«rb|ir. 
Debout  t  beaux  seigneurs!  je  veox,sa« 
délai,  aller  voir  mon  frère,  et  savoir»^ 
puis  lui  procurer  rien  qui  Vaille. 

LE  DEDXilUiE   SERGENT  o'iRJIES. 

Sire,  nous  irons 'tous  avec  vous  sas$l 
manquer.* 

l'empereur. 

Frère,  comment  vous  portez-fous?(iii^ 
le-moi. 

LE  FRÈRE. 

Monseigneur  mon  frère ,  sur  {m)  foi!n^ 
maladie  est  si  honteuse  que  jamais  homi 
ne  fut  frappé  d'une  aussi  douloareuse  lèpre 
Elle  m'a  tellement  abattu  de  tous  poiotsqw 
je  ne  crois  pas  me  relever  d'ici.  J'ai  gw»^ 
peur  de  vous  incommoder;  pa«r  ï^ 
de  Dieu  1  ne  m'approchez  pas:  je  suis  \s» 
infecté  d'un  venin  puant. 


l'ehperehb*  . 

Et  pensez-vous  qu'il  soit  rien  au  mom 
qui  vous  soulageât? 

LE  FRÈRE.  1 

A  ce  que  m'ont  dit  les  cliirurgi^ns^J 
n'est  personne  qui  puisse  m'en  g"^*^"]'.^  «u 
médecins  aussi  me  donnent  pour  ^^"*^ 
que  c'est  une  maladie  incurable  de  sa 
ture. 

LE  MESSAGER*  .  ^^ 

Mon   cher  seigneur,  que  ^e^'^"'^ 
toutes  les  créatures  au  coiWBencemc 


AU   MOYEN-AGfe. 


40^ 


Vostre  honneur  acroisse  et  babonde, 

Mon  seigneur  cbier. 
l'ëhperiere. 
Or  çà  !  comment  va,  messagîer. 

De  ton  voiage? 

LE  MESSAGIER. 

Chier  sire,  pour  vostre  messaige 
Faire»  sachiez  de  vérité 
J'ay  jusques  à  Naples  esté. 
Là,  sire,  au  roy  Robert parlay 
Et  là  Yoz  lettres  ii  baillay, 
Lesquelles  il  reçut  à  joie; 
Et  aussi  cenlx-ci  vous  envoie. 
Et  à  voas  pioult  se  recommande. 
Et  moult  de  foiz  salut  vous  mande 
El  amislié. 

L*ElfPERIfiRB. 

Frère»  pour  Dieu  et  pour  pitié, 
S*oQ  ne  peut  remède  en  vous  mettre 
Et  qu'ainsi  le  dient  iy  maistre, 
Prenez  en  vostre  pestilence 
Bon  cuer  et  bonne  pascience  ; 
Je  vous  em  pri. 

LE  FRERE. 

Sire,  à  vos  grez  faire  m'ottry. 
Tant  com  pourray. 

XB  MBSSAIOœR. 

Encore  un  po  parler  voulray, 
Sire,  mais  que  ne  vous  desplaise. 
Je  vous  voy  assez  à  mal  aise  - 
Du  mal  que  vostre  frère  porte, 
Et  ce  forment  vous  desconforte 
Que  nul  ne  li  scet  procurer 
Chose  dont  il  le  puist  curer 
Ke  qui  sa  maladie  sanne. 
Sire,  en  la  conté  de  Gelanne, 
De  Malepel  ne  de  Fondi 
N'a  mais  nulx  mesiaux,  ce  vous  di  ; 
Touz  sont  gariz  par  une  femme 
Qui  là  est,  c'on  tient  sainte  dame. 
Kis  le  conte  de  Malepel, 
Qui  estoit  droit  pourri  mesel, 
A-elle  gari  tout  à  plaîn 
Et  rendu  tout  net  et  tout  sain  ; 
Ce  ay-je  veu. 

PREMIER   CHEVALIER. 

Mon  seigneur,  se  j'en  sui  créu, 
Tout  en  Teure  la  manderez 
ït  devers  elle  envolerez 
Certain  message. 


monde,  accroisse  et  augmente  votre  bon- 
neur  ! 

L'EMPEREtR. 

Eh  bien  !  messager,  qu*as-tu  fait  dans  ton 
voyage? 

LE  MESSAGER. 

Gber  sire,  sachez  en  vérité  que,  pour  faire 
votre  message  ,  j'ai  été  jusqu'à  Naples.  Là, 
sire ,  je  pariai  au  roi  Robert ,  et  là,  je  lui 
donnai  vos  lettres.  Il  les  reçut  avec  joie,  et 
il  vous  envoie  celles-ci;  il  se  recommande 
bien  à  vous,  et  vous  mande  mille  fois  salut 
etamiiié. 


l'empereur. 
Frère,  pour  (l'amour  de)  Dieuet  par  pitié, 
si  l'on  ne  peut  apporter  du  remède  à  votre 
mal  et  que  les  docteurs  le  disent  ainsi,  pre- 
nez votre  lèpre  en  patience  et  avec  courage; 
je  vous  en  prie. 

lé  frère. 
Sire,  je  consens  à  faire  votre  volonté,  au- 
tant que  je  pourrai. 

LE  MESSAGER. 

Sire ,  ne  vous  déplaise ,  je  voudrais  un 
peu  parler.  Je  vous  vois  assez  mal  à  Taise 
du  mal  que  souffre  votre  frère,  et  vous  êtes 
désespéré  de  ce  que  personne  ne  sait  lui 
procurer  rien  dont  il  puisse  guérir  et  qui 
détruise  sa  maladie.  Sire,  dans  les  comtés 
de  Gélanne,  de  Malepel  et  de  Fondi  il  n'y  a 
plus  de  lépreux,  je  vous  l'assure;  tous  sont 
guéris  par  une  femme  qui  est  là  et  que  l'on 
tient  pour  sainte.  Elle  a  même  guéri  radica- 
lement le  comte  de  Malepel,  qui  était  tont*à- 
fait  pourri  par  la  lèpre,  et  elle  l'a  rendu  tout 
net  et  tout  sain  ;  je  l'ai  vu. 


LE  PREMIER  CHBVAUEIt. 

Monseigneur,  si  vous  m'en  croyez,  vous 
la  manderez  sur  l'heure  et  vous  enverrez 
vers  elle  un  messager  sûr. 


106 


TBiATRE  FRANÇAIS 


L*BXPBRIBRE. 

Je  tous  tien  de  ce  dire  à  sage» 
Et  si  feray-je  mainlenant. 
— Messire  Orry ,  venez  aTant  : 
AIez-Toas*ent9  sanz  cy  songier, 
Oii  TOUS  menra  mon  messagier  ; 
Et  faites  tant,  que  qu'il  aviengae. 
Que  celle  dame  avec  vous  viengne 
Dont  m'a  parlé  cy  en  présent. 
Faites-li  d'avoir  un  présent 
Grant»  bel  et  riche. 

LE  CHBVAUBR. 

Sire»  je  n'en  seray  pas  chiche. 
—  Alons-m'en  ;  je  ne  fineray 
Tant  qu'amenée  cy  l'aray» 

Se  Dieu  m'ament. 
l'empuoerb. 
Frère»  tenez-vous  liement  ; 
Se  Dieu  plaist»  assez  brief  arez 
Ce  par  quoy  tout  gari  serez  : 

C'est  m'esperance. 

LE  FRERE. 

E  las,  frère  1  j'ay  grant  doubtance 
D'avoir  fortune  si  contraire 
C'on  ne  puist  celle  dame  attraire 
A  cy  venir. 

l'emperibre- 
Or  n'aiez  [dus  tel  souvenir» 
Qui  ne  vault  preux. 

LE  MESSAGIER. 

Celle  qui  garist  les  lépreux» 
Messire  Orry»  monstrer  vous  vueil  ; 
Je  la  voy  clereroent  de  Tueil  : 
Yez-la  là»  sire. 

ij«  CHEVAUER. 

A  li  vois  parler»  par  saint  Sire  ! 
Puisque  tu  me  diz  que  c'est  elle. 
—  Honneur  et  joye»  damoiselle» 

Vous  soit  donnée  ! 
l'empereris. 
•Sire»  et  Diex  bonne  destinée 

Vous  doint  aussi! 

ij*  CHEVALIER» 

Dame»  à  vous  m'a  envoie  cy 
Le  noble  emperiere  de  Romme  ; 
La  cause  vous  diray  en  somme  : 
Son  frère  est  du  mal  si  attaint 
De  lèpre  qu'il  est  tout  destaint» 
Et  a  jà  le  corps  si  pourry 


j  l'bmpersijr. 

Je  vous  tiens  pour  sage  d'avoir  dit  cda, 
et  je  le  ferai  maintenant.  —Messire  Om, 
avancez  :  allez-vous-en»  sans  rêver  ici.oi 
mon  messager  vous  mènera  ;  et  faites  si  bia, 
quoi  qu'il  advienne,  que  cette  dame  doit 
il  m'a  parlé  tout  à  l'heure  vienne  atecTois. 
Faites-lui  un  présent  de  prix»  grand, k» 
et  riche. 


LE  CHEVAUXR. 

Sire  »  je  n'en  serai  pas  chiche.  -  AUois- 
nous-en  ;  je  ne  m'arrêterai  pas  tant  que  je 
l'aie  amenée  ici»  si  Dieu  me  protège. 

L'BMPEREIJt. 

Frère  »  tenez -vous  en  joie;  s'il  pbiti 
Dieu»  vous  aurez  bient6t  de  quoi  étreest^ 
rement  guéri  :  c'est  mon  espérance. 

le  frère. 
Hélas  »  frère  I  j'ai  bien  penr  qne  b  ii)^ 
tune  me  soit  si  contraire  que  l'on  ne  poise 
décider  cette  dame  à  venir  ici. 

l'empereur. 
Allons  I  n'ayez  plus  un  tel  souvenir, cAx 
vaut  rien. 

LE  XESSAGER. 

Messire  Orry,  je  veux  vous  montrer  «ll« 
qui  guérit  les  lépreux  ;  mes  yen  la  TOteot: 
la  voilà»  sire. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER* 

Par  saint  Cyr  !  je  vais  lui  parler.  ^ 
tu  me  dis  que  c'est  elle.  —  Honneur  et  joie. 
demoiselle»  vous  soient  donnés! 

l'impératrice. 
Et  que  Dieu  »  sire^  vous  donne  aossi  noe 
bonne  destinée  ! 

LE  DECXIÈME  CHKYALIEK. 

Dame»  le  noUe  empereur  de  Roine  ^^ 
envoyé  ici  vers  vous;  en  somme,  voici  p^^' 
quoi  :  son  frère  est  tellement  atteint  da  idsI 
de  lèpre  qu'il  est  tout  blême,  et  il  a  d#'* 
corps  dans  un  tel  état  de  patréfactioD  |I"^ 
ceux  même  qu'il  a  nourris  craignent  de  I^P* 


AO  MOYEN-AGE. 


407 


Que  ceolx  mesmes  qu'il  a  norri 
Le  redoublent  à  approuchier; 
Et  remperiere,  qui  Ta  chier» 
Si  est  enfourmé  par  parole. 
Ainsi  com  renommée  vole. 
Que  vous  garissez  de  tel  msd  : 
Si  vous  depri,  franc  cuer  loyal» 
Ne  vous  fiaiites  pas  plus  requerre. 
Quant  tel  seigneur  vous  mande  querre. 
Venez  à  li. 

l'bmperbris. 
Sire»  onques  Dieux  ne  me  failli  ; 
Tant  po  comme  j'ay  me  souffist  : 
Loez  soit  celui  qui  me  fist  ! 
N*onques  ne  fa  de  cy  à  Romme^ 
Âvecques  ce  je  n  ay  point  d'omme 
En  qui  du  tout  fier  m'osasse  » 
Fast  que  voulentiers  y  alasse; 
Je  vous  dy  voir. 

ij*  CHEVAUER. 

Dame,  ne  vous  doubtez  d'avoir, 
Se  venez  en  ma  compagnie. 
Tant  soit  petit  de  villenie  : 
levons  jur  com  bon  chevalier, 
Ains  me  lairay  vif  destaillier 
Que  mal  aiez. 

r'EMPERBRIS. 

Ore  puisqu'ainsi  nd'apaiez, 

A  vostre  dit  m'assentiray 

El  ce  que  requérez  feray. 

Alons-m'en,  sire. 

ïy  CHEVAUER. 

Hessagier,  va^t'en  devant  dire 
C'en  face  bonne  chiere  et  banlte, 
Qae  briément  serons  là  sanz  faulte 
Moy  et  la  dame. 

LE  HESSAGIER. 

Sire  Orri,  voulentiers,  par  m'ame  ! 
Si  vois  courant. 

LE  FRERE. 

E  las!  trop  me  va  demourant 
La  mort  quant  à  fin  ne  me  livre, 
A  ce  que  je  fusse  délivre 
De  ceste  angoisse. 

LE  HBSSAGUR. 

Sire,  Diex  en  vous  joie  croisse  ; 
Et  en  vous,  sire,  qui  ce  lit 
Gardez  voire  à  po  de  délit  ! 
N'y  a  plus,  faites  bonne  cbiere  : 


procher.  L'empereur,  qui  le  chérit,  a  appris 
par  la  renommée  que  vous  guérissez  de 
cette  maladie  :  je  vous  prie  donc,  cœur  firanc 
et  loyal ,  de  ne  pas  vous  faire  prier  davan- 
tage. Puisqu'un  tel  seigneur  vous  envoie 
ehercher,  venez  vers  lui. 


X'iHPÉRATRlCB. 

Sire,  jamais  Dieu  ne  me  manqua  ;  le  peu 
que  j'ai  me  suffit  :  que  celui  qui  me  fit  soit 
loué  t  Jamais  je  n'ai  quitté  ces  lieux  pour 
aller  à  Rome.  Avec  cela  je  n  ai  point  d'homme 
en  qui  j'oserais  me  fier  entièrement ,  sup- 
posé  que  je  consentisse  à  y  aller;  je  vous  dis 
vrai. 

LE  DECXIÈHE  CHEVAUER. 

Dame,  si  vous  venez  en  ma  compagnie, 
ne  craignez  pas  d'être  en  butte  au  moindre 
outrage  :  je  vous  le  jure  comme  bon  che- 
valier, je  me  laisserai  tailler  en  pièces  plutôt 
que  vous  ayez  du  mal. 

l'ihpératrige. 
Puisque  vous  me  donnez  une  pareille  as- 
surance ,  je  consentirai  à  ce  que  vous  me 
diles  et  ferai  ce  dont  vous  me  priez.  Sire , 
allons-nous-en. 

LE  DEUXIÈHE  CHEVALIER. 

Messager,  va-t'en  devant  dire  que  l'on 
fasse  bonne  et  grande  joie ,  car  la  dame  et 
moi  nous  serons  bientôt  là  sans  faute. 

LE  HESSAGSR. 

Sire  Orry ,  volontiers ,  par  mon  ame  !  j'y 
vais  courant. 

LE  FRÈRE. 

Hélas  !  la  mort  tarde  trop  à  terminer  ma 
vie,  pour  que  je  sois  délivré  de  ce  tour- 
ment. 

LE  HESSAGER. 

Sire,  que  Dieu  vous  donne  plus  de  joie  ; 
et  à  vous,  sire,  qui  gardez  ce  lit  avec  peu 
de  plaisir,  en  vérité  !  C'est  fini ,  réjouissez- 
vous  :  le  dame  sainte  et  non  pas  fière,  qui, 


406  THiATU 

La  saioie  dame,  non  pas  fiere. 
Qui,  86  Dieu  plaist,  vous  garira. 
Assez  briément  ici  sera  ; 
Je  vous  deoonce  qu'elle  vient, 
Et  moult  bumblenieiit  se  maintient 

En  touz  estaz. 

l'empereris  {iic). 
Je  lo  c'on  voit  isnel  le  pas 
Faire  le  savoir  au  saint  père. 
Afin  qu'il  voie  et  qu'il  appere 
Qne  n'euvre  pa&  d^  mwvais  art. 
^Hessire  Bru^t  que  Pieu  vws  gart! 

Alesi  li  dire* 

FREKUR  CHEVAjUER- 

Voulentiers;  d'aler-y,  chier  sire^ 
Yiml&ireen  Teure  diligence. 
—  A  vostfe  sainte  révérence^ 
Saint  père,  de  par  moy  soit  faitte  ! 
Je  vous  vîen  dire,  s'il  vous  haitte, 
Que  çeUe  dame  vient  hotm^  «rre 
Qu'est  aie  miessire  Orry  querre  ; 
Ce  vous  fait  moo^igneur  savoir. 
Et,  s'il  voua  plaist,  venrez  veoir 
CcHument  sur  son  frère  ouverra. 
Et  se  santé  recouvrera 
Par  son  ouvrage. 

LE  PAPE. 

Bia«  filx>,  ie  iray  de  bon  courage; 
Car  onquea  mais;  de  créature. 
Fora  que  Dieu,  qui  fëist  tel  eure 
N'oy  parler. 

PRRHIBR  CAI^DINAI». 

Je  tien,  que  nul  n*ea  peut  sauner, 
SansLgrant  grâce  de  Dieu  avoir. 
—  Saint  pcre,  alons-y  pour  veoir 
Qu'elle  fera. 

ij*  CARUIf AL. 

Alons  ;  certes,  ce  ue  sera 
Que  bien  à  faire. 

LE  PAPE* 

Biaux  seigneurs,  en  grâce  parfaire 
Vous  vueille  Dieu  de  paradis, 
El  voz  mesfaiz  et  vos  mesdiz 

Touz  vous  pardoint  ! 
l'euperiere^ 
Saint  père,  et  il  vie  vous  doiut 

Bonne  pour  l'amel 

LE  PAPE. 

Ore  vcnra  par  temps  la  famé 


FRANÇAIS 

I  s'il  plaît  k  Dieu,  vous  guérira ,  sera  bîentit 
ici;  je  vous  annonce  qu'elle  vient,  et  qu'elle 
se  maintient  fort  humblemeol  partout. 


l'bkpiuuil. 
Je  suis  d'avis  qu'on  ailLe  sur-to-cbamp  le 
faire  savoir  au  saint  père,  afin  qu'il  vm  et 
reconnaisse  qu'elle  n'opère  pas  avec  le  se- 
cours de  la  ma^e*  —  Messire  Brun ,  Dieo 
vous  garde  !  allez  le  lui  dire. 

LE  PRBWK  CHBVAUIR. 

Volontiers  ;  cher  sire,  je  veux  sur  l'heore 
me  hâter  d'y  aller.  —  Saint  père ,  salât  à 
votre  sainteté  !  Je  viens ,  avec  voire  agré- 
ment, vous  dire  que  celte  dame  que  messire 
Orry  est  allé  chercher,  vient  bien  vite;  mon-! 
seigneur  vous  le  i^ande.  Et,  s'il  vous  pbit, 
vous  viendrez  voir  comment  elle  opérera  sur 
son  frère,  et  s'il  recouvrera  la  santé  par  soo 
entremise. 


LR  PAPE. 

Mon  fils,  je  m'y  rendrai  de  bon  cœur;  car 

je  n'ouTs  jamais  parler  d'une  créature  qoi 

opérât  une  pareiUe  guérison ,  si  ce  n  estj 

Dieu.  I 

LE  prrhier  garmral. 

Je  tiens  que  nul  n'en  peut  guérir ,  sansi 
avoir  une  grande  grâce  de  Dieu^  —  Saint 
père,  allons-y  pour  voir  ce  qu'elle  fera. 

LE  DECxiinn  caiu^dial. 
Allons  ;  certes,  ce  ne  sera  que  bien  fait. 

LE  PAPE. 

Beaux  seigneurs,  que  Dieu  de  paradb 
veuille  vous  perfectionner  en  grâce,  et  toos! 
pardonne  tous  vos  méfait^  et  vos  mauvaises; 
paroles  !  '  | 

LBRPJSREUR.  I 

Et  qu'à  vous,  saint  père,  il  vous  doone 
une  vie  qui  soit  bonne  à  votre  ame  ! 

LE  PAPE. 

La  femme  qui  doit,  guérir  votre  frère  Tîea- 


àV  MOTm-AGB. 


409 


Ki^i  vostre  frère  doit  garir? 
J'aj  de  die  teoir  gnmi  désir  » 
Par  bonne  foy  ! 

LE  1IE8SAGIER. 

Messeigneurs»  saehiez  là  la  ?oy. 
Où  elle  vient  tout  bellement» 
Et  messire  Orry  ensement 
Qai  la  costoie. 

l'bmperierb. 
Saint  père,  par  foy!  je  doubtoie 
Qu'elle  ne  venist  pas  si  tost. 
Or,  nous  souffrons  de  dire  mot 
Tant  qu'elle  viengne. 

ij*  CHEVALIER. 

Oame,  s'en  grâce  Dieu  me  tiengne  ! 
Le  pape  etl'emperiere  ensemble 
Povez  là  veoir:  il  me  semble 
Qu'il  BOUS  attendent. 

l'ehpereris. 
Au  mains  les  feces  vers  nous  tendent; 
Sire,  je  croy  que  dites  voir. 
Alons  faire  nostre  devoir 
De  eulx  saluer. 

ij*  CHEVAUER. 

Diex  de  sa  grâce  esvertuer 
Yneille  toute  la  compagnie 
Que  je  cy  voy  acompagnie 
Tant  noble  et  digne! 

l'ehpereris. 
Celle  qui  des  cieulx  est  royne 
Vous  soit  amie  et  près  et  loing, 
Hesseigneurs,  et  à  grant  besoing 
Secours  vous  face! 

LE  FRERE. 

Chiere  dame,  par  vostre  grâce 
Quant  cy  pour  moy  estes  venue, 
Vostre  aide  sanz  attendue 
Me  monstrez,  dame. 

l'ehpereris. 
Youlentiers,  mon  ami,  par  m'ame  ! 
Mais  avant  ij.  moz  vous  diray  : 
Be  tel  mal  qu'avez,  c'est  tout  vray. 
Nuls  à  droit  santé  ne  recuevre. 
Se  Dieu  de  sa  grâce  n'y  euvre; 
Ne  nul  ne  peut  sa  grâce  avoir 
Tant  con  soit  en  pechié,  c'est  voir. 
Si  vous  diray  que  vous  ferez  : 
Touz  voz  péchiez  confesserez 
De  cuer  conirict  et  repentant. 


I   dra-t-elle  bient6t?  en  vérité ,  j'ai  grand  dé- 
sir de  la  voir* 

LE  HESSAGBR. 

Messeigneurs,  sachez  que  je  la  vois  là- 
bas  :  elle  vient  d'un  bon  pas;  je  vois  aussi 
messire  Orry  qui  est  à  côté  d'elle. 


l'ehperecr. 
Saint  père ,  par  (ma)  foi  S  je  craignais 
qu'elle  ne  vint  pas  sitôt.  Blaintenant,  ne  di- 
sons rien  jusqu'à  ce  qu'elle  vienne. 

LE  DEUUÀHH  GBBVALIER. 

Dame,  que  Dieu  me  tienne  en  grftcel 
vous  pouvez  voir  là-bas  le  pape  et  l'empe- 
reur ensemble  :  il  me  semble  qu'ils  nous  at- 
tendent. 

l'impébatrigb. 
Au  moins  ils  tendent  leurs  laces  vera  nous; 
sire,  je  crois  que  vous  dites  vrai^  Allons 
faire  notre  devoir  en  les  saluant* 

LB  ABBXIÈHE  CHBVALIEB* 

Que  Dieu  veuille  fortiler  de  sa  grftoe  toute 
la  compagnie  si  nobliB  et  si  digne  que  je  vois 
ici  rassemblée! 

l'ihpératrige. 

Que  celle  qui  est  reine  des  cîeux  soit  vo- 
tre amie  de  près  et  de  loin ,  messeigneurs , 
et  vous  secoure  dans  l'adversité  ! 

LE  FRÈRE. 

Chère  dame ,  puisque  vous  avez  daigné 
venir  ici  pour  moi,  manifestez-moi  sans  dé- 
lai votre  aide,  dame. 

l'ihpératrige. 

Volontiers,  mon  ami,  sur  mon  ame  !  Mais, 
auparavant  je  vous  dirai  deux  mots  :  la  vé* 
rite  est  que  personne  ne  se  rétablit  parfai- 
tement du  mai  que  vous  avez,  à  moins  que 
Dieu  n'y  opère  par  sa  grâce  ;  et  il  est  égale- 
ment vrai  que  nul  ne  peut  avoir  sa  grâce 
tant  qu'il  est  en  état  de  péché.  Je  vous  dirai 
donc  ce  que  vous  ferez  :  vous  confesserez 
tous  vos  péchés  d'un  cœur  contrit  et  repen- 
tant* Quand  vous  en  aurez  agi  ainsi,  je 


410 


THÉÂTRE 


Quant  Tarez  fait»  je  feray  tant. 
Après  la  grâce  Dieu  première. 
Qu'à  santé  revenra  entière 
Tout  vostre  corps. 

LE  FBBEB* 

Certes,  dame,  je  m*y  accors, 
Mais  qu'aie  prestre. 

LE  PAPE. 

Penancier,  alez  vous  là  mettre, 
Pour  1  escouter. 

PREMIER  CARDINAL. 

Youlentiers,  sire,  sanz  doubler. 

—  Or  dites  ce  qui  vous  plaira. 
Sire  ;  je  sui  qui  vous  orra, 

Benignement. 

LE  FRERE. 

Chier  sire,  à  Dieu  premieremeiït 
Et  à  touz  sains  et  toutes  saintes. 
Dont  il  y  a  plusieurs  et  maintes. 
Et  à  vous  me  rens-je  confés 
De  touz  mes  mesdiz  et  mefSiiz 
Conques  fis  ;  et  premièrement... 
Ho  1  parler  vueil  plus  bellement. 
Que  nul  nem'oye  mais  que  vous. 
Je  le  feray,  biau  père  doulx, 
Très  voulentiers. 

(Cj  îà\i  sem[blant]  de  confesser,  [et]  Fautre  de 
donfoer]  Talisoluciornlv} 

PREMIER  CARDIIfAL. 

Dame,  or  vous  plaise,  en  dementiers 
Qu'il  est  vray  repentant  confès. 
Qu'aucun  reconfort  li  soit  faiz, 
Dame,  par  vous. 

l'empereris. 
Tenez,  buvez,  mon  ami  doulx  ; 
Par  ce  boire-ci  sanz  respit 
Saray  se  vous  avez  tout  dit, 
Vous  confessant. 

LE  FRERE. 

I^s  I  mon  mal  m'est  plus  angoissant 
Qu'avant  ce  que  fusse  à  confesse  ; 
Par  ce  buvrage  point  ne  cesse 
Ne  po  ne  goûte. 

l'empereris. 
Hesseigneurs,  je  vous  dy  sanz  doubte 
Que  li  meismes  s'est  decéu. 

—  Certes,  aucun  pechié  tëu' 


FRANÇAIS 

ferai  Unt,  toutefois  après  la  grâce  de  Dio, 
que  tout  votre  corps  reviendra  complétt- 
ment  à  la  santé. 

LE   FRÈRE. 

Certes,  dame,  j'y  consens,  pourvu  qoef ik 
on  prêtre. 

LE  PAPB. 

Pénitencier,  allez-vous  mettre  là-bas  pov 
l'écouter. 

LE  PREMIER   GARBIHAL. 

Volontiers ,  sire,  sans  hésiter.— AiloisI 
dites  ce  qu'il  vous  plaira,  sire  ;  je  suis  pré( 
à  vous  entendre  avec  bonté. 

LE  frArk. 
Cher  sire ,  je  me  confesse  d'abord  i  Dieo 
et  à  tous  les  saints  et  les  saintes,  dont  flya 
un  grand  nombre,  et  puis  à  Toas,  de  tousics 
péchés  que  je  commis  jamais  en  paroles  et 
en  actions  ;  et  d*abord. . .  Oh  I  je  veux  parier 
plus  doucement,  afin  que  nol  autre  que  tous 
ne  m'entende.  Bel  et  doux  père,  je  le  feni 
très-volontiers. 


(Ici  il  fail  semblant  de  seoonresMr,  et  1*jo1i«^ 
donner  Tabeoludon.) 

LE   PREMIER  CARDINAL. 

Dame,  veuillez,  maintenant quil est coo- 
Tessé  et  véritablement  repentant,  lui  procu- 
rer quelque  réconfort. 

l'impératrice. 
Tenez,  buvez,  mon  doux  ami;parccue 
boisson  je  saurai  sur-le-champ  si  vous  arez 
tout  dit  dans  votre  confession. 

LE  FRÈRE. 

Hélas!  mon  mal  me  tourmcnia  encore 
plus  qu'avant  que  je  fusse  à  confesse;  ce 
breuvage  ne  Ta  point  fait  cesser  le  nwî*^"^ 
monde. 

l'impératrice. 

Messeigneurs,  je  vous  le  dis,  il  n  y  ^  P^^ 
douter  que  lui-même  ne  se  soit  deçà*  '^ 
Certes,  ami,  vous  avez  dans  votre  confession 


AO  MOYBN-AGft. 


411 


Avez,  amis ,  à  confesser» 
Qui  vostre  mal  tok  à  cesser» 
Je  n'en  douM.  mie. 

LE  FRERE* 

Est-ce  pour  cela?  Ybit»  m'amie. 
Ainsi  come  il  pourra  aler  ; 
Car  j'ay  plus  obier,  à  brief  parler» 
Pourrir  en  ceste  maladie 
Et  monrir  que  ce  que  je  die 
A  nnl  hcHnme»  je  vous  promet» 
Une  chose  qui  ou  cuer  m'e[s]t  ^ 

Mise  et  reposte. 

l'empereris. 
Et  c'est  ce  qui  santé  tous  este. 
Je  vous  dy»  vous  ne  garirez 
Jusques  à  tant  que  dit  Tarez; 
N*en  doublez  point. 

LE  PRERB. 

Or,  demeure  donc  en  ce  point, 
Qu'en  cest  estât  morir  pourray  ; 
Mais  jà  ne  le  revelleray 

A  homme  né. 

l'empèrere. 
Frère,  je  vous  voi  mal  séné, 
Qui  amez  miex  ainsi  morir 
Que  vostre  pechié  regehir. 
Hé  !  pour  Dieu  I  a visez^vous,  frère  ; 
Ostez-vous  de  ceste  misère, 

Hetez  tout  hors. 

LE  PAPE. 

Se  vous  ne  perdez  que  le  corps, 
Biau  filz,  il  ne  pourrolt  chaloir  ; 
Mais  de  Tame  perdre  voloir 
Qui  est  faicte  à  la  Dieu  yroage, 
Vraiement,  c'est  trop  grant  damage; 
Et  se  elle  va  à  dampnement, 
Si  fera  le  corps  ensement 
Voire  tant  com  Dieu  sera  Diex  : 
Si  vous  pri,  biau  filz,  pour  le  miex. 
Dites  tout  et  n'y  faites  compte  : 
Ainsi  ferez  au  dyable  honte, 
^  les  anges  esjoirez. 
Et  ainsi  vous  vous  sauverez 
Par  my  ceste  euvre. 

LE  FRERE. 

Puisqu'il  faul[t]  que  je  me  descuevre. 
Devant  vous  touz  diray  de  fait 
L'enormité  de  mon  meffait: 
Qtti  est,  frère,  dure  et  amer. 
Onant  aie  fustes  oultre  mer, 


tû  quelque  péché  :  c'est,  je  n'en  doute  pas, 
ce  qui  empêche  votre  mal  de  cesser. 

LE  FRiRE. 

Est-ce  pour  cela  ?  Amie,  que  la  chose  aille 
comme  elle  pourra  aller;  car  j'aime  mieux, 
pour  être  bref,  pourrir  dans  cette  maladie 
et  mourir  que  de  dire  à  nul  homme,  je  vous 
le  promets ,  une  chose  que  je  tiens  cachée 
dans  mon  sein. 


L'uiPiRATRICE. 

Et  c'est  ce  qui  vous  6te  la  santé.  Je  vous 
le  dis,  vous  ne  guérirez  pas  que  vous  ne 
l'ayez  révélée  ;  n'en  doutez  point. 

LE  FRÂRE. 

Eh  bien  !  que  cela  reste  donc  en  ce  point, 
car  je  pourrai' mourir  en  cet  état;  mais  je  ne 
le  révélerai  à  aucune  personne  vivante. 

l'empereur. 
Frère,  vous  êtes  fou,  je  le  vois,  de  mieux 
aimer  mourir  ainsi  que  d'avouer  votre  pé- 
ché. Hé  !  pour  (l'amour  de)  Dieu!  ravisez- 
vous,  frère;  6tez-vousde  cet  état  misérable, 
déclarez  tout. 

le  pape. 
Mon  fils,  si  vous  ne  perdiez  que  le  corps, 
cela  pourrait  être  indifférent  ;  mais  von  - 
loir  perdre  l'ame  qui  est  faite  à  l'image  de 
Dieu,  vraiment,  c'est  trop  grand  dommage  ; 
et  si  elle  va  à  damnation,  le  corps  fera  de 
même  certainement  autant  que  Dieu  sera 
Dieu  :  mon  cher  fils ,  je  vous  prie  donc  de 
prendre  un  meilleur  parti ,  et  de  tout  dire 
sans  en  rien  rabattre  :  ainsi  vous  ferez  honte 
au  diable,  vous  réjouirez  les  anges,  et  vous 
vous  sauverez  par  ce  moyen. 


le  FRÈRE. 

Puisqu'il  faut  que  je  me  découvre,  je  di- 
rai devant  vous  tous  l'enormité  de  mon 
crime  :  ce  qui  est ,  mon  frère,  dur  et  amer. 
Un  jour  de  l'Ascension,  après  que  vous  fûtes 
allé  outre-mer,  j'étais  près  de  votre  femme  ; 


412 


TH&ATRB  FRANÇAIS 


A  une  Ascension  après, 
De  yostre  femme  estoie  près  : 
Si  me  sembla  lors  si  très  belle 
(Et  vraiement  si  estoit-elle) 
Que  sa  grant  biauté  convoitier 
La  me  fist.  Ne  m'en  seo  gaiuier, 
Et  Tennemy  tant  me  tempta 
Par  fol  désir  qu'en  moy  enta, 
Qu'à  yostre  honneur  garder  nequis; 
Mais  plusieurs  foiz  je  la  requis 
De  villenie  et  de  hontage; 
Hais  comme  dame  et  bonne  et  sage 
A  moy  oïr  point  ne  li  sist, 
Et  pour  ce  emprisonner  me  fist; 
Mais  moult  bien  me  fist  aourner 
Jusques  à  vostre  retourner. 
Qu'elle  me  mistbors  de  prison. 
Lors  parfis-je  ma  uraïson 
Quant  tant,  frère,  yous  amusay 
Que  st  aigrement  l'acusay  ' 
Que  la  féistes  à  mort  mettre 
Sanz  raison  et  d'onneur  démettre  ; 
Car  elle  estoit  pure  inocent  : 
Et  pour  ce  me  juge  et  concent 
A  morir  de  mort  très  cruelle, 
Comme  escorcbier,  «rdèir  ou  telle 
Com  yous  direz. 

l'empbreris- 

Ore,  amis,  cecy  buyerez. 
Se  yous  ayez  tout  confessé. 
Gardez  que  riens  n'aiez  laissé 
Ne  retenu. 

LE   FRERE. 

Voir,  de  riens  ne  m'a  souvenu 
Que  n'aie  dit. 

l'ehperbriis. 

Or  buvez  donc  sanz  contredit 
Hardiement. 

LE  pape. 

Dame,  je  tiens  ba[r]diement 
Que  Dieu  vous  ayme,  et  il  appert 
Quant  de  tel  mal  si  en  appert 
L'avez  p;ari. 

PREMIER   CARDINAL. 

II  li  doit  bien  estre  meri  : 
C'est  noble  fait. 

ij«  CARDINAL. 

Certes,  Diex  pour  la  dame  foit 


elle  me  sembla  alors  si  belle  (et  vraimet 
elle  l'était)  que  sa  grande  beaaté  me  la  k 
convoiter.  Je  ne  sus  pftis  m'en  défendre.  •>{ 
le  diable  me  tenta  tellement  par  un  desr 
insensé  qu'il  m'inspira,  que  je  ne  cber- 
chai  plus  à  garder  votre  honneur;  an  cot- 
traire ,  je  la  requis  plusieurs  fois  de  cohh 
mettre  une  action  vilaine  et  honteuse;  n^t» 
en  femme  de  bien  et  sage ,  elle  ne  s'arréu 
point  à  m'écouter,  et  pour  cela  elle  me  k 
m^tre  en  prison.  Cependant  elle  me  fit  bi^a 
traiter  jusqu'à  votre  retour,  qu'elle  me  resdit 
la  liberté.  Alors,  frère,  j'achevai  ma  trahisoa 
en  vous  trompant  audacieusement  et  en  por- 
tant contre  eUe  une  accusation  si  grave  ipe 
vous  la  fîtes  sans  raison  descendre  de  sa  di- 
gnité et  mettre  à  mort;  car  die  était  complè- 
tement innocente  :  c'est  pourquoi  je  coa- 
sens  et  me  condamne  à  monrir  d'une  mon 
très-cruelle ,  comme  à  être  écorché,  brûlé 
ou  à  subir  tel  supplice  que  vous  direz. 


l'impératrice. 

Maintenant ,  ami ,  si  vous  avez  tout  coo* 
fessé,  vous  boirez  ceci.  Voyez  si  vous  n'a- 
vez rien  oublié  ou  celé. 

LE  FRÈRE. 

En  vérité,  je  ne  me  souviens  de  rien  qoe 
je  n'aie  dit. 

l'impératrice. 
Eh  bien  !  buvez  donc  hardiment  et  sans 
réplique. 

LE  PAPE. 

Dame,  je  tiens  pour  certain  que  Dieu  vous 
aime ,  et  cela  se  voit  bien  alors  que  vous 
l'avez  guéri  aussi  promptement  d'un  niai 
pareil. 

LE  PREMIER  CARMIIAL. 

C'est  une  noble  action  :  elle  doit  bien  en 
être  récompensée. 

LE   DEUXIÈME  CARDINAL. 

Certes ,  Dieu  fait  des  miracles  ponr  la 


AU  MOYEN- AGE. 


413 


Miracles,  ce  n'est  oiie  double^ 
Quant  tel  mal  garist  et  hors  boute 
Si  bien  et  bel. 

l'emperiere. 
Ha,  frère!  comment  faz-tu  tel 
Que  pensas  telle  tricherie 
Pour  acomplir  ta  lecherie? 
Bien  m'as  fait  de  sens  esperdu 
Quant  j'ay  par  toy  celle  perdu 
Qui  si  m'estoit  bonne  et  entière, 
Qui  estoit  la  grant  aumosniere, 
Qui  les  povres  Dieu  soustenoit, 
Qui  les  bons  conseulz  me  donooit 
A  mon  besoing. 

l'E]UȣRER1S. 

Mon  chier  seigneur,  je  sui  de  loing, 
Si  m'en  vueil  r'aler  en  ma  terre. 
Pour  ma  paine  vous  vien  requerre, 
Sire,  et  en  satiffacion 
Que  vous  faciez  remission 
Vostre  frère  et  lui  pardonnez 
Son  meflait  ;  et  ne  me  donnez 
Autre  salaire. 

l'emperiere. 
Dame,  coment  le  pourray  faire? 
Jenescé,  se  Dieu  me  sequeure. 
Mourir  youlroie  bien  en  l'eure 
Cy  devant  vous. 

l'empereris. 

De  vous  courroucer,  sire  doulx, 
Tellement  n'est  pas  bon,  par  m'ame  ! 
Se  perdu  avez  une  femme. 
Cent  en  arez,  se  vous  voulez; 
Ne  scé  pour  quoy  vous  adolez 
Par  tel  manière. 

l'emperiere. 

Que  dites-vous,  m'amie  cbiere? 
]'ay  perdu  m'onneur  et  ma  joie; 
Car,  certes,  la  meilleur  avoie 
Qui  onques  fust  née  de  mère  : 
Si  en  suis  en  doleur  amere 
Que  pour  elle  despis  et  hé 
Moi,  mon  empire  et  quanque  j*é  ; 
Et  voy  bien  que  par  ses  amis 
J'en  pourray  estre  à  essil  mis 
Et  à  nient. 

l'empereris. 

Très  chier  sire,  puisqu'à  ce  vient, 


dame ,  il  n'y  a  pas  à  en  douter,  puisqu'elle 
guérit  et  chasse  dehors  si  t6tet  si  bien  un  tel 
mal. 

l'empereur. 
Ah ,  frère  !  comment  as-tu  pu  concevoir 
une  pareille  scélératesse  pour  assouvir  ta 
luxure?  Tu  m'as  bien  accablé  de  douleur 
quand  tu  m'as  fait  perdre  celle  qui  m'était 
si  bonne  et  si  dévouée,  qui  faisait  tant  d'au- 
m6nes ,  qui  soutenait  les  pauvres  de  Dieu, 
et  qui  me  donnait  de  bons  avis  dans  mes 
nécessités.  ^ 


l'impératrice. 
Mon  cher  seigneur,  je  suis  de  loin,  et  veux 
m'en  retourner  dans  mon  pays.  Pour  ma 
peine  et  comme  marque  de  votre  satisfaction, 
je  viens  vous  prier,  sire,  d'accorder  à  votre 
frère  la  rémission  et  le  pardon  de  son 
crime  ;  ne  me  donnez  pas  d'autre  salaire. 


l'empereur. 
Dame,  comment  pourrai-je  le  faire?  je  ne 
sais.  Dieu  me  secoure I  Je  voudrais  bien 
mourir  sur  l'heure  même  ici  devant  vous. 

l'impératrice. 

Mon  doux  sire,  sur  mon  ame  !  il  n'est  pas 
bon  de  se  courroucer  si  fort.  Si  vous  avez 
perdu  une  femme ,  vous  en  aurez  cent ,  si 
vous  voulez  ;  je  ne  sais  pourquoi  vous  vous 
désolez  ainsi. 

l'empereur. 

Ha  chère  amie,  que  dites-vous?  J'ai  perdu 
mon  honneur  et  ma  joie;  car,  certes,  j'avais 
la  meilleure  (femme)  qui  naquit  jamais  d'une 
mère  :  c'est  pourquoi  je  suis  dans  une  dou- 
leur si  amère  que  pour  elle  je  méprise  et  je 
hais  moi-même,  mon  empire  et  tout  ce  que 
j'ai  ;  et  je  vois  bien  que  par  ses  amis  je  puis 
à  cause  d'elle  être  malmené  et  anéanti. 


l'impératrice. 
Très-cher  sire ,  puisqu'il  en  est  ainsi,  di-^ 


414 


THiATEB 


Dites*moy:  et  l'amiez-TOus  tant 
Gom  TOUS  en  faîtes  le  semblant, 

Se  Diea  tous  voie? 
l'empbriere. 
OH  ;  et  faire  le  dévoie, 
Dame^  tant  pour  les  grans  honneurs 
Gomme  aussi  pour  les  bonnes  meurs 

Qu'en  li  avoit. 

l'empbreris. 
Je  TOUS  deffens,  comment  qu'il  voit, 
Maishuy  devant  moy  le  plourer; 
Je  ne  le  puis  plus  endurer  : 
Ghier  sire,  je  sui  vostre  amie; 
Ne  me  recognoissez-vous  mie? 
Or  me  regardez  bien  en  face. 
INeu  m'a  sauvée  par  sa  grâce , 
Et  la  Dame  de  majesté 
En  quel  garde  y  ai  puis  esté 

Parsadouîceur. 

l'bmperiere. 
Ma  chiere  compaigne,  ma  seur, 
ITamour,  mon  solaz,  or  sui-je  aise 
Quant  je  le  voy  !  Baise-moy,  baise 

Et  si  m'acole. 

(CjT  M  pasroent.) 
LB  PAPE. 

De  joie  ont  perdu  la  parole 
Touz  ij.  et  sont  en  paumoisons  : 
Alons  et  si  les  relevons 
Tsnellement. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Bien  dites,  sire,  vraiement; 
Alons  à  enlx. 

LE  PAPE. 

Or  sus,  de  par  Dieu  I  sus,  touz  deux  ! 
C'est  assez  jeu. 

l'emperierb. 
Saint  père,  esté  ay  decéu. 
Yes  cy  l'empereris  ma  femme, 
Que  ne  congnoissoie,  par  m'amel 
Loée  en  soit  la  Trinité  ! 
—  Pour  Dieu  !  comment  vous  a  esté 
Depuis,  m'amie  ? 

l'empereris. 
Je  ne  vous  en  mentiray  mie  ; 
Mais  vous  compteray  vérité. 
J'ay  puis  eu  trop  povreté  ; 
Car,  quant  à  vos  gens  me  baillastes 
Et  pour  mettre  à  mort  me  livrastes, 


FRANÇAIS 

tes-moi  :  l'aimiez  -  vous  autant ,  Diea  voas 
garde!  que  vous  en  faites  semUant? 

l'bhpbrxur. 
Oui  ;  et  je  devais  le  faire,  dame,  tant  pour 
sa  haute  position  que  pour  les  bomiesqiiafi- 
tés  qu'elle  avait. 

L*niPiRATMCB. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  je  vous  défends  de 
pleurer  davantage  devant  moi.  -Je  ne  pois 
plus  y  tenir  :  cher  sire,  je  suis  vocre  amie  ; 
ne  me  reconnaissez- vou8*pas?  AIIcmisI  re- 
gardez-moi bien  en  face.  Dieu  par  sa  grâce 
m*a  sauvée ,  lui  ainsi  que  la  Dame  de  oa- 
jesté  en  la  douce  garde  de  qui  j'ai  depuis 
été. 


l'empereur. 
Ma  chère  compagne ,  ma  sœur ,  mon 
amour,  ma  joie,  à  cette  heure  je  sois  beo- 
reux  puisque  je  te  vois!  Baise-moi,  baise  et 
embrasse-moi. 

(Ici  iU  se  pâment.) 
LB  PAPE. 

Tous  deux  ils  sont  muets  de  joie,  et  eo 
pâmoison:  allons  et  relevons- les  tout  de 
suite. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

En  vérité,  vous  dites  bien ,  sire  ;  allons  à 
eux. 

LE  PAPE. 

Debout,  de  par  Dieu  I  debout,  tous  deux! 
vous  avez  été  assez  long-temps  par  terre. 

l'empereur. 

Saint  père,  j'ai  été  déçu.  Voici  fimpén- 
trice  ma  femme,  que,  sur  mon  ame,  je  ne 
reconnaissais  pas.  Que  la  Trinité  en  soit 
louéel  —  Par  Dieui  ^somment  vous  êtes- 
vous  portée  depuis,  mon  amie? 

L'mPiRATRICE. 

Je  ne  vous  ferai  pas  de  mensonge;  aa 
contraire ,  je  vous  conterai  la  vérité.  Tai  eu 
depuis  beaucoup  de  misères;  car»  quand 
vous  me  donnâtes  à  vos  gens  et  que  vous  me 
livrâtes  pour  être  mise  à  mort,  ik  furent  toes 


AD  MOTBll-AGE. 


415 


Tous  furent  de  si  bon  affaire 
Qu  il  ne  m'endurèrent  mal  faire. 
A  une  roche  me  menèrent 
Dedans  la  mer>  où  me  laissèrent. 
De  là  ne  povoie  bougier. 
Là  fu»je  trois  jours  sanz  mengier 
Et  de  la  mer  tant  debatne 
Que  je  chay  toute  abatne 
Sur  la  roche»  et  là  m*endormi. 
Là  vint  aussi  que  fui  en  mi 
Mon  somme  la  Dame  des  cieulx, 
Qui  me  reconforta  trop  mieulx 
Que  je  ne  vous  pourroie  dure» 
Et  me  donna  les  herbes,  sire. 
Dont  f  ay  pais  gari  maint  mesel. 
A  ce  tiers  jour  vint  un  vaissel 
De  Yonnes(<t€)  gens  qui  me  levèrent 
Et  avec  eulx  m'en  amenèrent 
Et  me  mistrent  à  sèche  terre. 
Ainsi  depuis  j'ay  fait  mainte  erre 
Par  le  pais  où  j'ai  hanté  ; 
Que  j'ay  ramené  à  santé 
Touz  les  mesiaux  quanque  en  trouvoie» 
Si  tost  qu'à  boire  leur  donnoie 
On  po  de  Terbe  digne  et  chiere 
Que  m'apporta  la  treisoriere 
De  grâce  de  son  paradis 
Et  que  mist  soubz  mon  chief  »  tant  dis 
Que  je  dormoie. 

LE  PAPB. 

Vei  cy  grant  pitié  et  grant  joie 
Et  un  miracle  solempnel. 
Or  entendez  :  il  n'y  a  el» 
Ensemble  touz  nous  en  irons 
En  mon  palais»  et  là  ferons» 
Puisque  je  voy  la  chose  telle» 
Feste  solempnel,  grant  et  belle. 
Alons-m'en»  ci  plus  n'arrestons; 
Mais  je  vueil  qu'en  alant  chantons. 
Mes  clers  voulsisse  ici  avoir» 
Si  que  féissent  leur  devoir 
De  bien  chanter. 

PHSMIEa  SERGENT  d'arMES. 

le  les  vois  querre  sanz  doubter  ; 
Sire»  tost  les  feray  venir. 
—  Seigneurs»  sanz  vous  plus  ci  tenir 
Venez-vous-ent  tost  au  saint  père  : 
Il  veult  que  chantez  à  voiz  clere 
Derant  li»  touz. 


de  si  bon  naturel  qu'ils  ne  souffrirent  pas  que 
Ton  me  fît  du  mal.  Us  me  menèrent  à  une 
roche  dans  la  mer»  et  m'y  laissèrent.  Je  ne 
pouvais  bouger  de  là.  J'y  fus  pendant  trois 
jours  sans  manger»  et  tellement  battue  par 
la  mer  qiie  je  tombai  sans  connaissance  sur 
la  roche»  et  là  je  m'endormis.  Au  milieu  de 
mon  sommeil  survint  la  Dame  des  cieux» 
qui  me  réconforta  bien  mieux  que  je  ne 
vous  pourrais  dire  ;  elle  me  donna  les  her- 
bes, sire»  avec  lesquelles  j'ai  depuis  guéri 
maint  lépreux.  Au  troisième  jour  vint  un 
vaisseau  monté  par  des  gens  de  bien<|ui  me 
recueillirent  »  m'emmenèrent  avec  eux  et 
me  mirent  sur  la  terre  ferme.  Depuis  j'ai  fait 
ainsi  mainte  course  dans  le  pays  où  j'ai  ha- 
bité ;  car  je  ramenais  à  la  santé  tous  les  lé- 
preux que  je  trouvais,  aussitôt  que  je  leur 
donnais  à  boire  un  peu  de  l'herbe  précieuse 
et  rare  que  la  trésorière  de  grâce  m'apporta 
de  son  paradis  et  qu'elle  mit  sous  ma  léte» 
tandis  que  je  dormais. 


LE  PAPE. 

Voici  grand'  pitié  et  grand' joie  et  un 
miracle  solennel.  Allons»  écoutez  !  il  n'j  . 
rien  de  mieux  à  faire  »  nous  nous  en  irom 
tous  ensemble  dans  mon  palais»  et  là»  puis- 
que je  vois  que  la  chose  est  ainsi»  nous  fe- 
rons une  fête  solennelle  »  grande  et  belle. 
Allons-nous-en»  ne  nous  arrêtons  plus  ici; 
mais  je  veux  que  nous  chantions  en  route. 
Je  voudrais  avoir  ici  mes  clercs»  pour  qu'ils 
Qssent  leur  devoir  en  chantant  bien. 


LE  PREMIER  SERGENT  D  ARMES. 

En  vérité,  je  vais  les  chercher;  sire»  je 
les  ferai  vite  venir.  —  Seigneurs»  sans  vous 
arrêter  ici  davantage»  venez-vous-en  promp- 
tement  auprès  du  saint  père  :  il  veut  que» 
vous  tous»  vous  chantiez  devant  lui  d'une 
voix  éclatante. 


416 


THiATRB  FRANÇAIS 


LES  GLERS. 

Si  chanterons,  mon  ami  doulx, 
Très  Youlentiers. 

LE    PAPE. 

Savez  qu'il  est,  mes  amis  obiers? 
Nous  avons  touz  cause  de  joie  : 
Si  que  chantez^  tant  c'on  vous  oie  ; 
Car  je  le  vueil. 

L* UN  DES  CLERS. 

Sirot  nous  ferons  vostre  vueil 
Benignement  :  il  est  raisons. 
Sus  !  d'accort  ensemble  disons 
Ce  motet-cy. 


LES  CLERCS. 

Mon  doux  ami ,  nous  chanterons  trés-to- 
lontiers. 

LE  PAPE. 

Vous  savez  ce  que  c'est,  mes  chers  anis? 
nous  avons  tous  cause  de  joie  :  c'est  pour- 
quoi chantez,  qu'on  vous  entende;  car  je  le 
veux. 

l'un  des  clercs. 

Sire ,  nous  ferons  votre  volonté  de  boD 
cœur  :  c'est  raison.  —  Allons  1  disons  en- 
semble  et  d'accord  ce  motetrci. 


EXPLICIT. 


riR« 


F.  M. 


AD  HOVEN-AGE. 


417 


;  ■^■^^T^ 


■>  ^ 


UN  MIRACLE 

DE  NOSTRE-DAME 


NOTICE. 


La  pièce  suivante  est  tirée  du  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  Royale  n**  7208.  4.  B. 
oii  elle  commence  au  folio  69  recto,  col.  i . 
L'intrigue  en  est  la  même  que  celle  qui  rè- 
gne dans  le  Cymbeline  de  Sliakspeare,  dans 
le  Roman  de  la  Violette,  et  dans  celui  don  roi 
Flore  et  de  la  belle  Jehanne.  Comme  ce  der- 
nier oavrage  est  vraiment  délicieux  et  de 
peu  d'étendue,  nous  croyons  devoir  en  don- 
ner ici  le  texte,  sans  l'accompagner  d'une 
traduction,  qui  serait  très  difficile  à  faire  et 
qui  ne  rendrait  que  fort  imparfaitement  la 
naïveté  et  la  grâce  de  l'original.  Quant  aux 
autres  détails  relatifs  à  la  fable  sur  laquelle 
^t  basée  la  pièce  qui  nous  occupe,  le  lecteur 
les  trouvera  dans  la  préface  de  notre  édi- 
tion da  Roman  de  la  Violette. 


En  ceste  partie  dist  li  contes  d'un  roi  ki 
ot  à  non  li  rois  Flores  d'Ausai.  Il  fu  molt 
boins  chevaliers  et  gentius  bon  de  baut  li- 
Mge.  Cis  rois  Flores  d'Ausai  prist  à  fenme 
le  fille  au  prinche  de  Braibant ,  ki  molt  fu 
gentius  fenme  et  de  grant  linage;  et  molt 
estoit  bielle  pucielle  cant  il  Tespousa,  et 
gente  de  cors  et  de  façon;  et  dist  li  contes 
le  die  n*avoit  ke  xv.  ans  cant  li  rois  Flores 
Ieprisi,etilen  avoit  xvij.  Molt  menèrent 
Wne  vie  comme  jouene  gent  ki  molt  s'en- 
tf'amoient;  mais  li  rois  Flores  ne  pooit 
^^oir  nul  enfant  de  li  :  dont  il  estoit  molt 
dolans,  et  elle  ausi  en  estoit  molt  courecie. 


Celle  dame  fu  molt  bielle,  et  molt  ama  Dieu 
et  sainte  Eglise,  et  si  estoit  si  bonne  au- 
mousniere  et  si  karitavle  ke  elle  paisoit  et 
reviestoit  les  povres  et  lor  baisoit  pies  et 
mains;  et  as  mesiaus  et  as  mesielles  estoit- 
elle  si  privée  et  si  dévote  ke  li  Sains-Esperis 
manoit  en  li.  Ses  sires,  li  rois  Flores,  aloit 
souvent  as  tournois  et  en  Alemagne  et  en 
Franche  et  en  mains  pais  là  ù  il  les  savoit , 
cant  il  estoit  sans  guère ,  et  i  fasoit  molt 
grans  despens  et  molt  des'onneur.  Or  lait  li 
contes  à  parler  de  lui,  et  paroUe  d'un  cheva- 
lier ki  manoit  en  le  marche  de  Flandres  et 
de  Hainnau.  Chil  chevaliers  fu  molt  preus 
et  molt  hardis  et  molt  seurs,  et  ot  à  fenme 
une  molt  bielle  dame  de  cui  il  avoit  une 
molt  bielle  fille,  ki  avoit  à  non  Jehane  et  es- 
toit en  l'eage  de  xij.  ans. 

Molt  fu  grans  paroUe  de  celle  bielle  pu- 
cielle, carentoutlepaïsn'avoit  si  biele.  Sa 
mère  disoit  souvent  à  son  segnor  ke  il  le 
mariast;  mais  il  entendoit  si  à  siuir  les  tour- 
noiemens  k'il  ne  li  caloit  gaires  de  sa  fille 
cant  à  marier,  et  tout  adiès  l'en  amousnes- 
toit  sa  famé  cant  il  venoit  des  tournois.  Chil 
chevaliers  avoit  un  eskuier  ki  avoit  non  Ro- 
bins,  ki  fu  li  plus  preus  eskuiers  c'on  trou- 
vast  en  nul  païs  ;  et  par  sa  proaice  et  par 
son  boin  los  raportoit  souvent  ses  sires  io 
pris  dou  tournoiement  ù  il  aloit  ;  tant  ke  sa 
dame  li  dist  ensi  :  <  Robin ,  mesires  entent 
tant  à  ces  tornois  ke  je  n'en  sai  ke  dire  :  si 
en  sui  trop  courecie;  car  je  vosise  bien  k'il 

27 


4tS 


TfliATRB 


mebt  painne  et  kare  à  ma  fille  marier.  Si  te 
pri  par  amors  ke»  cant  tu  yeras  le  point,  ke 
tu  li  dies  k'il  fait  trop  mal  et  trop  est  blas- 
més  cant  il  ne  marie  sa  bielle  fille;  car  il  n'a 
chevalier  en  cest  pais,  tant  soit  rices,  kt  yo- 
lentiers  ne  le  preist.  »  —  c  Dame,  dist  Robins, 
TOUS  avés  bien  dit.  Je  li  dirai  molt  bien;  car 
ausi  me  croit-il  d*asés  de  choses,  et  ausi  fera- 
il  deceste,  je  croi.  »  —  c  Robin,  dist  li  dame, 
je  te  pri  en  tous  gneuredons  de  ceste  be- 
songne.» — cDame,  dist  Robins,  g^en  sui  tous 
priiës.  Saciés  kejou  en  ferai  mon  pooir.9  — 
cCest  asés,>  dist  la  dame.  Ne  demoragaires 
ire  li  cheyaliers  mut  à  aler  à  .j.  tournoie- 
ment loing  de  son  pais.  Cant  il  vint  là  si  fu 
ios  retenus  de  maisnie,  il  et  si  chevalier  k'il 
avoit  de  mesnie;  et  fu  sa  baniere  portée  à  Tos- 
telson  mestre.Li  tournois  coumencha,  et  le 
Ust  li  cheyaliers  si  bien  parle  bien  foit  Robin 
son  eskuier,  ke  il  enporta  le  Ios  et  le  pris 
dou  tournoi  d'une  part  et  d'autre.  Au  secont 
jour  s'esmut  H  cheyaliers  à  aler  vers  son 
pals,  et  Robins  le  mist  à  raison  molt  de  fois, 
et  li  blas[ma]  molt  kll  ne  marioit  sa  biele 
811e,  et  pluiseurs  fois  li  dist,  et  tant  kelisires 
li  dist:  cRobin,  tu  et  ta  dame  ne  melaisés  en 
paise  de  ma  fille  marier;  mais  encorre  ne 
sai-je  ne  yoi  piersonne  en  mon  païs  à  cui  je 
le  donnasse.  »  —  t  A,  sire  I  dist  Robins,  il  n'a 
chevalier  en  vostre  paiis  ki  volontiers  ne  le 
preist.  >  —  f  Robin,  biaus  amis,  il  ne  valent 
riens  tout,  ne  je  ne  le  donroie  à  nul  d'ans;  si 
ne  sai  orendroit  piersonne  à  cui  je  le  dounase 
fors  ke  à  .j.  tout  seul  homme,  et  si  n'est  mie 
chevaliers.*  — c  Sire,  or  le  me  dites,  dist  Ro- 
bins, et  je  parlerai  u  ferai  parler  si  sotil- 
ment  à  lui  ke  li  mariages  iert  fais.  » 

—  c  Ciertes,  Robin ,  dist  li  chevalier,  au 
sanblant  ke  je  te  voi  faire  vosroies-tu  bien 
ke  ma  fille  fust  mariée?  ^  —  c  Sire,  dist  Ro- 
bins, vos  dites  voir  ;  car  il  en  est  bien  tans.t 
— c  Robin,  dist  li  chevaliers,  puis  ke  tu  es  si 
tangres  ke  ma  fille  fust  mariée,  elle  sera  asés 
tos  mariée,  se  tu  t'i  acordes.» — cCiertes, sire, 
dist  Robins,  je  m'i  acorderai  yolentiers.9  — 
f  Le  me  creantes*tu  ensi?  i  dist  li  chevaliers, 
c  Oïl ,  sire ,  »  dist  Robins.  <  Robin ,  tu  m'as 
siervt  molt  bien,  et  t'ai  trouvé  preudommc 
et  loial,  et  tel  comme  je  sui  m'as-tu  fait,  et 
ai  bien  par  toi  acuis  .v.c.  livrées  de  tiere;  car 


FRANÇAIS 

il  n'a  gaires  ke  ge  u'en  avoie  ke  .t.c.Ok  ei 
ai-ge  .H.  livrées;  si  te  di  ke  je  me  loc  moltde 
toi  :  et  por  çou  te  donrai-ge  ma  bielle  ilie, 
se  tu  le  veus  prendre.» — cfla,  sire!  dist  Ro- 
bins, por  Dieu  mierchi  !  ke  es-çou  ke  Toosd- 
tes?  Je  sui  trop  povre  piersonne  ponratoir 
si  haute  pucielle,  ne  si  riche ,  ne  si  bielle 
com  ma  dàmoisielle  est,  ne  je  n'afiercpaù 
li  ;  car  il  n'a  chevalier  en  ceste  tierei  uot 
soitgentiushom,  ki  ne  le  prenge  yole&tiers.) 
—  <  Robin,  saces  bien  kachevaliers  de  moi 
païs  ne  l'aura  jà ;  mais  |e  le  te donrai,  sets 
vius,  et  si  te  donrai  avieuc  .cccc.  limes  dem 
tiere.» — cHa,  sirel  dist  Robins,  espoirTOiB 
me  mokiés.  »  —  c  Robin ,  dist  li  chevalim, 
saces  ciertainnement  n'ou  fac.»— c  Ha, sire! 
ma  dame  ne  ses  grans  linages  ne  si  Toroieit 
mie  acorder.  >  —  c  Robin,  dist  li  chenliers, 
riens  de  ceste  chose  ne  feroie  pour  ans  tons. 
Tien,  vés  chi  mon  gant  ;  je  te  raviesc  de  xcfic* 
livrées  de  tiere,  et  le  te  garandirai  par  lont) 
•— c  Sire,  dist  Robins,  je  ne  le  refuserai  nie, 
cest  biaus  dons,  puis  ke  je  voi  ke  c'est  à  cie^ 
tes.  »  —  c  Robin,  dist  li  chevaliers,  tn  as 
droit.  »  Li  chevaliers  li  balla  son  gant,  elle 
raviesti  de  la  tiere  et  de  sa  bielle  fille. 

Tant  esra  li  cheyaliers  par  ses  jonrnéet 
k'il  vint  en  son  pais  ;  et  cant  il  fu  venos,  a 
fume  ,  ki  molt  fu  bielle  dame ,  ii  fist  mok 
grant  joie  et  li  dist  :  f  Sire,  pour  Diea!  pei- 
ses  de  vostre  bielle  fille  ke  elle  soitmariée.i 
-— c  Dame,  dist  li  sires,  tant  en  avés  pariéke 
je  l'ai  mariée.  » —  c  Sire,  dist  la  danie,à  koi?» 
— (Giertes,  dame,  je  Tai  donné  à  tel  homoe 
ki  ne  faura  jà  k'il  ne  soit  preudom  :  je  Tai 
douné  Robin  mon  eskuier.»*-cRobiD?lase! 
dist  la  dame.  Robins  n'a  nient,  et  si  n'a  si 
vallant  chevalier  en  tout  cest  païs  kineie 
presist  volentiers»  Giertes  Robins  ne  raora 
jà.»  —  c  Si  ara, dame,  dist  li  chevalier; car j> 
l'en  ai  raViestu,  et  li  ai  donné  aveuc  ma  fBe 
•cccc.  livrées  de  tiere,  et  tout  çou  li  doi-je 
garandir  et  garandirai.  »  Cant  la  dame  i 
çou,  si  en  fu  molt  dolante  et  dist  à  soos^ 
gnor  ke  Robin  ne  l'aroit  jà.  c  Dame,  distli 
sires,  si  ara,  veulliés  u  non  veuilles;  karjeli 
ai  en  couvent,  si  li  tenrai.»  Quant  la  damées- 
tent  son  segnor,  si  s'en  entre  en  sa  caobre 
et  coumencha  à  plorer  et  à  faire  grant  deid 
Apriès  le  deu?  k'elle  ot  mené  elle  eoT* 


AU  MOVEN-AGE. 


410 


Lesre  ses  frères  et  ses  ncveus  et  ses  cousins 
;iermains»  etlor  moustra  çou  ke  ses  sires  vo- 
oit  faire  ;  et  il  dient  :  <  Dame,  ke  volés-vous 
Le  nous  en  façons?  nous  ne  volons  pas  aler 
(Dcontre  vo  segneur ,  car  il  est  chevaliers 
)reus  et  hardis  et  poisans;  et  d'autre  part  il 
)uet  faire  de  sa  fille  sa  volenté  et  de  sa  tiere 
^'ila  acuise;  et  saciés-vous  bien  ke  nous 
i*en  penderons  jà  esku  à  col .  > — <  Non?  Lase  ! 
jist  la  dame,  ensi  n'aura  jamès  mes  quers 
joie  se  je  pierc  ma  bielle  fille.  Au  mains» 
biau  segnour»  vous  pri-jou  ke  vouslimoustrés 
ke  s'il  le  fait  ensi,k'il  ne  fera  pas  bien  ne  s'ou- 
nour.  >  — '  f  Dame,  dient  ciU  la  moustrance  fe- 
rons*nous  volentiers.»  U  en  vindrent  aucbe- 
Talier,  etli  ont  moustré  aukes  bien  la  beson» 
goe;  et  il  lor  respondi  molt  courtoisement: 
iBiel  segn<H*,  je  vos  dirai  ke  je  ferai  pour  l'a- 
mour de  vous.  S'il  vos  plaist,  je  desferai  le 
mariage  en  tel  manière  conme  je  dirai  :  vous 
iestes  riche  entre  vous  et  de  grant  tiere, 
Yonsiestes  ami  proçain  à  ma  bielle  fille,  cui 
je  molt  aim  :  se  vous  li  volés  donner  .iiy.  c. 
livrées  de  tiere  ,  je  desferai  le  mariage  ,  et 
sera  aliours  mariée  par  vostreconsel.» — cEn 
noa  Dieu  !  respondirent  cil,  nous  n'i  béons 
mie  tant  à  mautë.>«— «Ore,  dist  li  chevaliers, 
puis  k'il  est  ensi  ke  vous  ne  volés  mie  çou 
faire,  ore  me  laisiés  donkes  faire  de  ma  fille 
montaient.»  —  #  Sire,  volentiers,»  respon- 
dent  cil.  Li  chevaliers  manda  son  kapelain 
et  amena  sa  bielle  fille  et  le  fist  fiancier  à  Ro- 
bin et  mist  jour  d'espouser.  Lors  au  tiere 
jonr  Robins  dis!  et  pria  son  segnour  k'il  le 
feist  chevalier,  car  il  n'afioit  pas  kil  presist  si 
hante  fenme  ne  si  bielle  devant  k'il  fu  st  cheva- 
liers. Ses  sires  en  ot  gra[n]t  joie  ;  si  fu  lende- 
main fais  chevaliers,  et  au  tiere  jour  espousa 
lu  bielle  pucielle  à  grant  fieste  et  à  grant  joie. 
Qant  mesire  Bobiers  fu  chevaliers,  si  dist 
à  son  segnour  ensi  :  <  Sire,  vous  m'avés  fait 
chevalier,  et  voirs  est  ke  je  voai  por  péril  de 
mort  la  voie  à  Saint-Jakeme  lendemain  ke 
)e  seroie  chevaliers  :  si  vos  pri  k'il  ne  vos 
^nait,  car  demain  au  matin  il  me  couvient 
mouvoir  si  tos  comme  jou  aurai  vostre  bielle 
fiUe  espousée ,  car  pour  riens  je  n'enfrain- 
droie  mon  veu.  »  —  5  Ore,  mesire  Robier,  si 
lairésensi  ma  bielle  fille,  et  vousen  irés  ensit 
eiertes,  molt  en  ferés  à  blasmer.  >  —  c  Sire, 


dist-il ,  je  revenrai  asés  tos ,  se  Dieu  plaist  ; 
car  ceste  voie  il  me  couvient  faire  par  for- 
che.9  Tant  keuns  chevaliers  de  la  court  au 
segnorentendi  ces  parolles,  si  blasma  molt 
monsegnenr  Robiert  cant  il  laisoit  sa  bielle 
fenme  en  cel  point.  Et  mesire  Robiers  li  dist 
ke  faire  le  couvenoit.  f  Ciertes,  dist  li  cheva- 
liers, ki  otà  non  mesires  Rauous,  se  vousen 
aies  enû  à  Saint-Jakeme  sans  atoucier  à  vos- 
tre bielle  fenme,  je  vous  ferai  cous  avant  ke 
vous  revegniés ,  et  vous  en  dirai  au  revenir 
bonnes  ensengnes  ke  j'arai  eu  part  de  li  ;  si  y 
meterai  ma  tiere  contre  la  vostre  ke  mesires 
vous  a  dounée,  car  j'ai  bien  .iiij.c.  livrées  de 
tiere  ausi  conme  vous  avés.  i — t  Ciertes,  dist 
mesire  Robiers,  ma  fenme  n'est  pas  de  telle 
estrasionke  elle  se  mefeist  vers  moi,  et  che 
ne  poroie-jou  croire  en  nulle  manière  ;  et  je 
ferai  la  fremalle,  s'il  vous  plaist.  > — cOïl,  dist 
mesire  Raous,  le  me  fianciés-vous  ensi  ?»  — 
cOil,  bien,  dist  mesire  Robiers.  Et  vous?»— * 
c  M(H  ausi.  Or  alons  à  monsegneur  et  li  recor- 
dons nos  couveneuces.  » — cCe  veul-ge  bien,» 
dist  mesire  Robiers.  Et  il  en  vienent  au  se- 
gnor,  et  fu  recordée  la  fremalle ,  et  le  fian« 
cierent  à  tenir  de  recief • 

Au  matin  espousa  mesire  Robiers  la  bielle 
pucielle  ;  et  apriès  tantos  conme  li  messe  fu 
dite,  se  parti  de  l'ostel  et  laîsa  les  noches  et 
se  mist  à  la  voie  pour  aler  à  Saint-Jakeme. 
Mes  or  se  taist  li  contes  de  lui  et  parolle  de 
monsegneur  Raoul ,  ki  fu  en  grant  pensée 
coument  il  peuust  gaegnier  la  fremalle  et 
gésir  à  la  bielle  dame.  Et  dist  li  contes  ke  la 
dame  se  maintint  molt  sinplement  tant 
comme  ses  sires  fu  en  la  voie,  et  alloit  au 
moustier  volentiers  et  prioit  Dieu  k'il  li  ra- 
menast  son  segnour;  et  mesire  Rauous  se 
penoit  molt  d'autre  part  coument  il  peust 
gaegnier  la  fremalle,  car  grant  doute  avoit 
de  tiere  pierdre.  Il  parla  à  la  vielle  ki 
roanoit  aveuc  la  bielle  dame,  et  li  dist  ensi 
ke  se  elle  pooit  tant  faire  ke  elle  le  meist 
en  lieu  et  en  iestre  ke  il  peuust  parler  à  ma- 
dame Jehane  à  conselet  ke  il  en  peuust  avoir 
sa  volenté,  il  li  donroit  molt  d'avoir  si  k'il 
ne  seroit  jamès  eure  k'elle  ne  fust  riche, 
c  Ciertes ,  sire ,  dist  li  vielle ,  vous  iestes  si 
biaus  chevaliers  et  si  sages  et  si  courtois  ke 
ma  dame  vous  deveroit  molt  bien  amer  par 


920 


TllÉATRE  r^ANÇAtS 


amourSyCt  jou  i  mêlerai  paine  de  tout  mon 
pooir.»  Et  li  chevaliers  sache  taotos  .xl.  sols, 
s:i  li  doune  pour  reube  achater.  La  vielle  les 
prist  volentiers  et  les  mist  en  sauf,  et  dist  k'elle 
parleroit  à  sa  dame.  Li  chevaliers  se  parti 
de  la  vielle  ;  et  li  vielle  remest  et  mist  à  rai- 
son sa  dame,  cant  elle  revint  dou  moustier, 
et  li  dist  ensi  :  c  Dame,  pour  Dieu  !  car  me 
dites  voir  :  mesires ,  cant  il  ala  à  Saint-Ja- 
keme,  avoit-il  onkes  geu  aveukes  vous?»  — 
f  Pour  coi  le  dites-vous,  dame  Iliersent  ?  »  — 
c  Dame,  pour  çou  ke  je  croi  ke  vous  soies  en- 
cbore  boine  pucielle.  > — cGiertes,dame  Hier- 
sent,  si  sui-je  vraiement;  car  je  ne  counui 
•bonkes  femme  à  tel  cose  faire.»  —  c  Dame, 
idist  dame  Hiersens,  c'est  grans  damages;  car 
se  vous  saviés  keles  femmes  ont  tant  de  goie 
cant  elles'  sont  aveukes  homme  ke  elles  ain- 
ment,  vous  diriés  bien  k'il  n'est  nulle  si  grans 
goie  :  et  pour  çou  m'esmiervellé-jou  molt  ke 
vous  n'amés  par  amours  ausicoume  ces  autres 
dames  ki  toutes  ainment.  Et  se  il  vous  plai- 
soit,  de  çou  vous  est-il  bien  avenu  ;  car  je 
counoise  .j.  chevalier  biet  et  preu  et  sage  ki 
Yolentiers  vous  ameroit ,  et  est  molt  rices 
hom,  et  est  plus  biaus  ke  ne  soit  li  couars 
fallis  ki  vous  a  laisie  ;  et  se  vous  l'osés  amer, 
TOUS  avérés  can  ke  vous  oserés  demander, 
et  si  avérés  tant  de  goie  conme  nulle  dame 
plus.  > 

Tant  li  dist  la  vielle  de  teus  parolles ,  ke 
l'aiguillons  de  nature  soumounoit  aukes.  La 
dame  li  demanda  ki  cil  chevaliers  estoit  : 
«Qui  est-il,  dame?  en  non  Dié,  on  le  doit 
bien  noumer  :  c'est  li  biaus,  li  preus,  li 
hardis  mesire  Rauous,  ki  est  de  la  mesnie 
vostre  père,  li  plus  courtois  quers  ke  on  sa- 
che.» —  c  Dame  Hiersent,  dist  la  dame,  lais- 
siés  teus  parolles  ester,  si  ferés  bien  ;  car 
je  n'ai  pas  talent  de  moi  mesfaire,  ne  si  ne 
SHipasdel'estrasion.» — «Dame,  dist  la  vielle, 
je  le  Savoie  bien  :  jamès  ne  sarés  ke  la  joie 
espiaut  cant  hom  abite  à  famé.  »  Ensi  demora 
la  chose.  Mesires  Rauous  revint  à  la  vielle; 
et  elle  H  conta  coument  elle  avoit  parlé  à  sa 
dame  et  çou  k'elle  li  ot  respondu.  f  Dame 
Hiersent ,  dist  li  chevaliers ,  ensi  doit  res- 
pondre  boine  dame  ;  mais  vous  parlerés  en- 
cbore  àli,  car  on  ne  fait  pas  au  premier  cop 
sa  besoQgne  ;  et  tenés,  vés  chi  .\x.  sols  pour 


akaler  une  penne  à  vostre  sourcot.»  La  vidk 
prist  l'argent,  et  parla  à  la  dame  souTeni; 
mais  riensne  valoit.  Tant  ala  li  tans  avant  ke 
on  01  nouvielles  ke  mesire  Robiers  revenoit 
de  Saint-Jakeme,  et  k'il  estoit  jà  priés  de  Pa- 
ris. Tos  fu  seue  ceste  nonvielle  ;  et  mesire 
Raous,  ki  ot  paour  de  pierdre  sa  lierre,  re- 
vint à  la  vielle  et  parla  à  li.  El  elle  li  dist  le 
elle  ne  pooit  maître  fin  à  sa  besongne;  iBè> 
elle  feroit  bien  tant  pour  l'aoïour  de  li,  sîl 
le  devoit  destervir,  keelle  lemeteroitentel 
point  k'il  n  auroit  en  la  mason  ke  li  et  a 
dame  :  adonc  en  porroit-il  faire  sa  volenté^a 
par  son  gré  u  à  forche.  Et  il  li  dist  ke  il  ne 
demandoit  autre  chose,  c  Or,  dist  la  vielle, 
mesires  venra  dedens  viij.  jotirs,  et  je  fe- 
rai ma  dame  bargnier  en  sa  canbre,  et  esToie- 
rai  tonte  la  mesnie  hors  de  mason  et  hors 
dou  chastiel  :  adont  si  pores  venir  bagnier 
en  sa  canbre,  et  ensi  porés-vous  avoir  tou- 
lent  de  li,  uboin  gré  sien  u  man  grésten*.» 
— cYous  avésbien  dit,  »  dist-il.  Ensi  demora 
la  chose  tant  ke  mesire  Robiers  manda  k1l 
venoit,  et  k'il  seroit  à  Tostel  le  dieroenche. 
Et  la  vielle  fist  la  dame  bagnier  le  geusdi 
devant ,  et  fu  li  l)ains  en  la  canbre ,  et  la 
bielle  dame  entra  ens.  Et  la  vielle  nsanda  mon- 
segneur  Raoul,  et  il  i  vint  ;  apriès  envoîa  la 
vielle  envoies  (sic)  toute  la  gent  de  Tostel  fors 
de  laiens.  Mesire  Rauous  vint  en  la  canbre 
et  entra  ens  et  salua  la  dame;  mes  elle  ne  le 
respondi  pas  à  son  salu,  ains  li  dist  ensi: 
c  Mesire  Raoul ,  vous  n'estes  mie  courtois. 
Ke  savés-vous  ore  se  il  m'est  biel  de  vosire 
venue?  Ke  dehaitait  vilains  chevaliers  !  »  Et 
mes[ir]e  Raous  li  dist  :  cMa  dame,  pour  Dieu, 
mierchi  !  je  muir  pour  vous  à  doiour.  Por 
Dieu!  aiiés  pilé  de  moi.» — c  Mesire  Raoul, 
dist-elle,  je  n*en  aurai  jà  mierchi  en  tel  ma- 
nière que  je  soie  jà  à  nul  jour  vos  soi- 
gnans;  et  saciés  bien  ke  se  vous  ne  me  lai- 
siés  en  pais,  ke  je  le  dirai  monsegnour  mon 
père  l'ounour  ke  vous  me  rekairés  ;  car  je  ne 
sui  pas  telle.» — c  Non,  dame!  est-il  donc  en- 
si?f  —  c  Oïl,  voir,»  dist-elle.  Lors  s'aprocha 
de  li  mesire  Raous  et  lenbracha  fort  entre 
ses  bras,  ke  il  avoit  fors,  et  le  traist  fors  don 


f 


*  Le  copiste  a  «îpélé  ici,  par  erreur,  les  Iroii  dcr* 
iiîcrs  mots. 


AC  MOYEN-AGE. 


42  r 


aing  toute  nue  et  renporleviers  son  lit;  et 
1  los  com  il  l'ot  forsUrake  dou  baing ,  si  vit 
ne  noire  take  ke  elle  avoit  en  la  diestre 
inné,  aukes  priés  de  sa  nature  ;  si  pensa 
dont  ke  çou  esloientboines  ensengnes  k'il 
voit  geu  à  li.  Ensi  com  il  le  portoit  viers  son 
it,  ses  esporons  ahoka  à  la  sarge  au  coron 
lu  lit,  viers  les  pies;  et  chei  li  chevaliers  à 
oute  la  dame»  il  desous  et  elle  deseure  ;  et 
ille  se  leva  en  tant*  et  prist  une  buse  et  en 
èri  monsegneur  Raoul  par  mi  le  visage  si 
CA  li  fait  plaie  grant  et  parfonde»  et  H  sans 
m  ciet  à  tiere.  Et  cant  mesire  Raous  se 
ienti  ensi  navré,  si  n*ot  pas  grant  talent  de 
losnoiier,  ains  se  leva  et  s'en  ala  à  tout  le 
;op  fors  de  la  canbre;  et  fist  tant  k'il  s'en 
mi  à  son  ostel,  ù  il  avoit  plus  d'une  lieue  ; 
si  fist  sa  plaie  afaitier.  Et  la  bonne  dame 
reoira  en  son  baing,  et  apiela  dame  Hiersent 
eili  conta  l'aventure  dou  chevalier. 

MoU  fist  li  pères  à  la  bielle  dame  grant 
aparel  encontre  la  venue  monsegneur  Ro- 
inert,  si  semonst  molt  de  gent,  et  demanda 
monsegneur  Raoul  son  chevalier  k'il  i  venist  ; 
mais  il  manda  k'il  n'i  pooit  venir,  car  il  es- 
toit  malades.  Au  diemenche  vint  mesire  Ro* 
biers  et  fu  molt  bielement  recheus,  et  li  pe* 
res  à  la  bielle  dame  ala  kesre  monsegneur 
Raoul  et  le  trouva  blecié ,  et  li  dist  ke  jà 
pour  çou  ne  demandroit  k'il  ne  venist  à  la 
fieste.  Il  atouma  son  vis  et  sa  plaie  al  plus 
biel  k'il  pot,  et  vint  à  la  Geste,  ki  fu  toute 
jour  molt  grans  de  boire  et  de  mangier  et  de 
baus  et  de  karolles.  Cant  vint  à  la  nuit,  si  ala 
couder  mesire  Robiersaveuc  sa  famé;  et  elle 
le  reçat  molt  joiousement,  si  comme  boine 
dame  doit  faire  son  segnor.  Si  furent  en  goie 
^l  en  fîeste  le  plus  de  la  nuit.  Au  matin  fu 
graos  la  fieste  et  fu  li  mengiers  aparelliés,  si 
roengierent.  Quant  vint  apriès  disner,  si  mist 
mesire  Raous  à  raison  monsegneur  Robiert 
et  li  dist  ke  il  avoit  gaegnié  sa  tiere  ;  car  il 
avoii  counule  sa  famé  karnelment,  à  toutes 
ces  ensengnes  ke  elle  a  une  noire  ensengne 
en  sa  diestre  cuise  et  .J.  porion  priés  de  son 
^»el.  f  Ce  ne  sai-je  mie ,  dist  mesire  Ro- 
biers,  car  ge  n'i  ai  mie  regardé  si  de  priés.  ^ 
■^  «  Or  vos  di-ge  dont,  fait  mesire  Raous, 
^«f  le  flanche  ke  vous  m'avés  donnée,  ke 
vous  i  prendés  garde  et  me  faciès  droit.  »— 


c  Si  ferai*jou ,  dist  mesire  Rubiers ,  vraie- 
ment.  »  Gant  vint  à  la  nuit ,  mesire  Robiers 
jua  à  sa  famé,  et  trouva  et  vit  en  sa  diestre 
cuise  le  tace  noire  et  le  porion  aukes  priés 
de  son  biel  juiiel  ;  et  cant  il  sot  çou ,  si  fu 
molt  dolans.  Il  vint  à  lendemain  à  monse- 
gneur Raoul  et  dist  devant  son  segnor  k'il 
avoit  pierdue  la  fremalle.  Molt  fu  toute  jour 
coureciés.  Gant  il  fu  anuilié,  il  s'en  vint  à 
l'estable ,  et  mist  sa  sielle  en  son  palefroi,  et 
isi  del  ostcl ,  et  enporta  çou  qu'il  pot  avoir 
d'argent,  si  se  mist  au  chemin  vers  Paris; 
et  cant  il  fu  à  Paris,  .iij.  joui*s  y  segourna. 
Si  lait  li  contes  à  parler  de  lui ,  si  parolle  de 
sa  fenme. 

Ghi  endroit  dist  li  contes  ke  moltfu  la 
bielle  dame  dotante  et  courecie  cant  elle  ot 
ensi  desmanevé  son  segnor.  Molt  pensa  por 
coi  c'estoit ,  si  plora  et  fist  grant  deul  et  tant 
ke  ses  pères  vint  à  li  et  li  dist  k'il  amast 
mius  ke  elle  fust  enchère  à  marier,  car  elle 
li  avoit  fait  honte  et  tous  cens  de  son  linage; 
et  li  conta  coument  et  pour  coi.  Gant  elle 
oi  çou,  si  fu  trop  dolante  et  nia  trop  dniment 
le  fait  ;  mais  riens  ne  valu ,  car  on  set  biea 
ke  renoumée  est  si  enviers  toutes  fenmes 
ke  se  une  famé  s'ardoit  toute,  ne  seroit-elle 
mie  creue  d'un  tel  mesfait  cant  on  li  a  mis 
sus. 

ha,  nuit ,  au  premier  son|pie ,  se  leva  la 
dame  et  prist  tous  ses  deniers  ke  elle  avoit 
en  ses  chofres ,  et  prist  un  ronci  et  une  bou- 
che ,  et  se  mist  au  chemin  ;  et  avoit  fait  cho- 
per  ses  bielles  traices ,  et  fu  autresi  atirés 
com  uns  eskuiiers.  Et  esra  tant  par  ses  jour- 
nées k'elle  vint  à  Paris ,  et  aloit  apriés  son 
segnor,  et  bien  afremoit  ke  jamés  ne  fineroit 
devant  k'elle  l'aroit  trouvé.  Si  chevauçoit 
com  eskuiers.  Et  isi  à  une  matinée  hors  de 
Paris,  et  s'en  aloit  le  chemin  d'Oriiens,  et 
tant  ke  elle  vint  à  la  tombe  Ysoré  *  ;  et  là 


*  SarrRzîn  lue  par  Guillaume  d'Orange.  Voyez  le 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royale  n^'GOSb,  r'259 
ro,col.3,v.  1;  le  manuBciit  du  Musée  Brilannîquc, 
Bibliolhéque  du  Roi,  20.  d.xi,  folio  193  rerso^  col.  3 
{Cicomence  comment  GuUlaumes  fu  moitiés  et  hermi- 
tes,  et  comment  il  ala  aus poisons  d  la  mtr,et  comuunt 
il  fut  pris  des  Sarraiins  et  menex  à  Paleme,  et  com- 
ment ilfu  délivrés  et  puis  se  comba'.i  d  Ysoré  devant 


4» 


TUiATRK  FRANÇAIS 


acoDsiny-elle  monsegneur  Robiert  son  se* 
giioiir.  Gant  elle  le  lïi,  si  en  fu  moU  lie  ;  si 
s*acosta  priés  de  lui  et  le  salua,  et  il  li  readi 
son  salu  et  li  dist  :  c  Biaus  amis  «  Diea  vous 
doinst  joie  I  »  —  c  Sire ,  dist-il ,  dont  iestes- 
Tous  ?  >  —  c  Giertes  »  biaus  amis  »  je  sui  de 
Tiers  Haiunau.  »  —  <  Sire ,  et  ù  alés-yous?  > 
—  €  Giertes  »  biaus  amis ,  je  ne  sai  mie  très 
bien  la  ii  jou  vois  ne  là  ù  je  demorai;  ains 
me  convient  aler  là  ù  fortune  me  menra»  ki 
m'est  asés  divierse ,  car  jou  ai  pierdu  la 
riens  el  mont  ke  jou  onkes  mius  amai  »  et 
elle  m'a  ensi  pierdu,  et  si  ai  pierdue  ma  tiere 
ki  asës  estoit  et  grans  et  bielle  ;  mais  cou- 
ment  avés*vous  non,  nekel  part  vous  menra 
Dieus?  >  —  f  Giertes;  sire,  dist  Jehans,  je 
cuic  ke  g'irai  versMarselle  sour  le  mer,  là  ù 
il  a,  espoir,  guesre  ;  si  siervirai  là  aucun 
predomme  entour  cni  j'aprenderai  d'armes , 
se  Dieu  plaist,  car  je  sui  si  mesfais  en 
mon  paîs  ke  je  n'i  porai  mes  en  pieche  pais 
avoir.  Et  vous  me  sanblés,  sire,  chevaliers  : 
si  vous  sierviroie  molt  volontiers ,  se  il  vous 
plaisoit;  ne  de  ma  compagnie  ne  porés-vous 
mie  enpirier,  >  —  c  Biaus  amis ,  dist  mesîre 
Robiers ,  ohevaliers  sul-je  voirement,  et  là 
ùje  cuideroie  k'ileus[t]  ghesre  metrairoie- 
jou  volentiers;  mes  or  me  dites  coument  vous 
avés  non.  >  —  f  Sire ,  dist-il ,  jou  ai  à  non 
Jehans.  »  -—  c  Ghe  soit  à  boin  eur  !  >  dist  li 
chevaliers,  c  Ct  coument ,  sire ,  avés- vous 
non?»  —  c  Jehan,  dist-il,  g' ai  à  non  Ro- 
biers. »  —  c  Mesîre  Robiert,  or  me  retenés 
donkes  à  vosire  eskuier,  et  je  vous  siervirai 
à  mon  pooir.  »  —  t  Jehan ,  je  le  ferai  vo- 
leniiers;  mais  j*ai  si  poi  d'argent  ke  il  me 


Paris)  ;  el  les  Manutcriltfranfois  d^  la  BibUolfièque 
dm  jRot,  par  M.  Paulin  Paris,  t.  I,  p.  32. 

A  Paris ,  il  jT  a  près  de  la  barrière  Sainl^Jaoques , 
au  bas  du  monticule  Mont-Souris  «  et  à  peu  de  dis- 
tance de  la  route  d'Orléans,  une  rue  qui  porte  le 
nom  de  Tombe  Isoire. 

Dans  une  petite  pièce  reUtirc  aux  enseignes  de 
Paris  dans  le  yti'  siècle,  que  M.  Jubinal  a  publiée 
pour  la  quatrième  fois  en  croyant  donner  une  édi- 
tion princepsj  on  lit  :«....  et  pour  garder  noti«  Teste 
sans  débat,  nous  prendrons  Ysoré  et  Guillaume  au 
court-nez,  en  la  place  Maubcrt.  »  Mystères  inédits 
du  quinzième sièeie,  tome  I,  p.  374,  375. 


convenra  mon  cheval  vendre  aiBS  tâerc  jo« 
si  ne  sai  ke  (aire  de  vous  retenir.  »  —  f  Sir 
dist  Jehans ,  or  ne  vous  esmaiiës  mie  ;  ca 
Dieus  vous  aidera,  se  Dieu  plaist  ;  mes  di 
tes-nKH  ù  vous  vorés  mengier  don  disner. 

—  f  Jehan ,  mes  disners  sera  tes  fais ,  ea 
je  n'ai  mie  de  tous  deniers  .iij.  sous  de  pt 
risis.  »  —  f  Sire ,  dist  Jehans ,  or  ne  vous  e» 
maiiés  mie ,  car  jou  ai  priés  de  .x.  livres  di 
tournois  ki  ne  vous  fauront  mie  ke  von 
n'en  aiiés  pour  vo  despens  à  vostre  volenté.i 

—  c  Biaus  amis  Jehan ,  grant  mierds  !  i 
Lors  s'en  vont  grant  hoire  à  Mon-ie-Heii 
Illeuc  apresta  Jehans  à  mangier  son  segnor, 
si  mangierent.  Cant  il  orent  mangiet ,  i 
dormi  li  chevaliers  en  .j .  lit ,  et  Jehans  à  sa 
pies.  Cant  il  orent  dormi ,  Jehane  mis(  les 
frains;  si  montèrent  et  se  misent  au  cheoiii. 
Si  esrerent  tant  part  lor  journées  k'il  viarefil 
à  Marselle  sour  mer;  mais  de  guère  n'oîrefit* 
il  onkes  parler,  si  en  furent  molt  dolâoL 
Mais  à  tant  se  taist  U  contes  d'aus  .ij.,  si  re* 
tourne  à  parler  de  monsegneur  Raoul,  ki 
ot  par  fauselé  gaegnié  la  tiere  monsegoeur 
Robiert. 

Chi  endroit  dist  li  contes  ke  tant  tint  nie- 
s[ir]e  Raous  la  tiere  monsegneur  Robiert  sans 
droite  cause  plus  de  vij.  ans.  Si  li  prist  uoe 
grans  maladie ,  et  de  celle  maladie  fu  aukss 
aflis,  ke  il  fu  ensi  ke  sour  le  point  de  la  mon. 
Et  douta  molt  le  pecié  qu'il  ot  de  h  biella 
dame,  la  fille  à  son  segnor,  et  de  son  mari 
meisme,  ki  ensi  estoient  pierdu  anbedui  par 
l'ocoison  de  son  malise.  A  grant  mesaise  fa 
dou  pecié,  ki  estoit  sigranskeil  nes'enosoit 
confieser.  .j.  jour  avint  ke  il  fu  trop  desirois 
de  sa  maladie  :  il  manda  son  kapelaîa ,  k*il 
amoit  molt ,  kar  trouvé  l'a  voit  preodouuDe 
et  loial  ;  si  li  dist:  c  Sire ,  ki  iestes  mes  pè- 
res empriës  Dieu,  je  cuic  bien  morir  de 
ceste  maladie  ;  si  vous  pri  pour  Dieu  ke  tous 
m'aidiés  à  conseliier,  car  grant  mesûer  ea  j 
ai  ;  car  jou  ai  fait  .j.  pecié  si  lait  et  si  oskor 
ke  envis  en  arai  merci.  »  Li  capelains  li  ds^ 
k'ii  deist  hardiement ,  et  il  l'en  aideroiu 
conseliier  à  son  pooir;  tantkemesireRaool 
li  conta  tout  ensi  ke  vous  avés  devant  oï.£i 
li  pria  pour  Dieu  k'il  l'en  dounast  coosei, 
k'envis  en  cuidoit  avoir  pardou  :  si  c^^ 
grans  li  peciés  !  t  Sire,  dist-il,  or  ne  vous  «• 


AU   MOTEN-AGB. 


423 


aiiés  mie;  car»  se  vous  volés  faire  la  penan- 
le  ke  je  vous  engoinderai,  je  prenderai  sour 
oi  et  sour  m'arme  le  peeié,  ke  vous  en  serés 
lites.  » — c  Or ditesdout,  >  dist  li  chevaliers. 
Sire,  dist-ily  vous  prenderés  la  crois  d*ou- 
e*mer,  et  si  inouverés  à  aler  dedens  cest 
I  ke  vous  serés  garis  »  et  livesrés  plaiges  à 
ieu  ke  vous  ensi  le  ferés,  et  en  tous  les 
as  il  on  vos  demandera  Tocoison  de  vostre 
oie, vous  le  dires  à  tous  ceus  ki  le  vous  de- 
landeront.  »  -—  «  Tout  çou  ferai-je  bien,  > 
islli  chevaliers.  cSire,  ordounés  dont  boins 
higes.  »  —  c  Yolentiers ,  dist  li  chevaliers, 
^ous-meismes  demorés  pour  mi ,  et  je  vos 
reanc,  comme  chevaliers,  ke  je  vos  en 
icuiterai  bien.»  —  c  Sire,  dist  li  chape- 
ains,  de  par  Dieu  I  et  g^en  sui  plaiges.  »  Li 
chevaliers  tourna  à  respas  et  fu  tous  garis , 
!t  pasa  li  ans  k'il  n'ala  pas  outre-mer.  Li 
chapelains  li  dist  aukes  son  veut ,.  et  il  tenoit 
w&[  corn  à  trufe  la  couvenanche  ;  et  tant  ke 
li  kapelains  li  dist  ke ,  s'il  ne  Tacuitoit  en- 
Tiers  Dieu  de  la  plegerie  ù  il  Tavoit  mis,  il 
leconteroit  au  peré  à  la  bielle  damoisiellè 
ki  ensi  estoit  pierdue  par  lui.  Quant  li  cheva- 
liers oî  çou,  si  dbt  au  kapelain  ke  dedens  de« 
mi-an  il  mouveroit  au  pasage  de  marc,  si  li 
fiancha  ensi.  Mais  or  se  taist  à  tant  li  contes 
dou  chevalier,  et  retourne  à  parler  dou  roi 
Flore  d*Ausi  dont  il  s'est  grant  pièce  teus. 

Or  dist  li  contes  ke  molt  mena  boine  vie 
li  rois  Flores  d* Ausai  et  sa  famé ,  comme 
joneoe  gent  ki  molt  s'entr'amoient  ;  mais 
molt  farent  dolant  et  courecié  de  çou  ke  il 
ne  porent  avoir  nul  enfant.  La  dame  en  fa- 
soit  grans  proiieres  à  Dieu ,  et  fasoit  canter 
maises;  mais  puis  k'il  ne  plaisoit  ù  Dieu,  che 
uepaet  iestre.  .j.  jour  vint  laiens  en  l'ostel 
>Qroi  Flore  uns  preudom  ki  avoit  son  abila- 
<^le  es  grans  foriès  d' Ausai  ^  en  molt  sau- 
nage lieu.  Cant  la  roïneseut  k'il  fu  venus, 
si  vint  à  lui  et  li  fist  molt  grant  joie.  Por  çou 
kc  preusdom  fu ,  la  dame  se  confiesa  à  lui 
^(  li  dist  tout  son  airement,  et  li  dist  ke  elle 
*^il  moU  courecié  de  çou  ke  elle  n'avoit 
^nt  nul  enfant  de  son  segnor.  f  A^  damei 
^^M  prendom,  puis  ke  il  ne  plaist  à  Nostre- 
Segnour,  à  soufrir  le  vos  convient  ;  et  cant 
"  'i  plaira ,  vos  en  ares  asés  tos  .j.  u  .ij.  ^  — 
'  Cieries,  sire,  dist  la  dame ,  je  vosroie  ke 


che  fnst  jà;  car  mesires  m'en  a  mains  ciere  » 
et  ausi  ont  li  haut  baron  de  ceste  tiere ,  et 
m'a  jà  estet  dit  ke  on  dist  à  mon  segnor  k'il 
me  laist  et  prenge  une  autre.  *  —  c  Voire, 
dame ,  dist  li  preudom ,  il  feroit  mal ,  ke 
cheseroitcontre  IKeuet  contresainte  Eglise.» 

—  c  Ha,  sire!  je  vous  prie  ke  vous  priiés  à 
Dieu  pour  moi  ke  je  puise  avoir  enfant  de 
mon  segnour,  car  grant  doutanche  ai  k'il 
ne  me  lait.»  —  c  Dame ,  dist  li  preudons,  ma 
proiiere  i  vauroit  pan,  s'il  ne  plaisoit  à 
Dieu  ;  nepourcant  g'en  prierai  volontiers.  > 
Li  preudom  se  parti  de  la  dame ,  et  li  baron 
de  la  tiere  et  dou  pais  vinrent  au  roi  Flore 
et  li  disent  k'il  renvoiast  sa  famé,  et  li  dirent 
k'il  em  preist  .j.ne  autre  puis  k'il  n'en  puet 
avoir  nul  enfant  ;  et  s'il  né  fasoient  (sic)  lor 
consel,  il  iroient  abiter  aleurs;  car  en  nulle 
fin  il  ne  voroient  ke  li  roiaumes  demonist 
sans  oir.  Li  rois  Flores  douta  ses  barons  et 
les  créi,  et  dist  ke  il  renvoieroit  sa  famé  et 
k'il  l'en  quesist  (<tc)  une  autre  ;  et  il  si  firent. 
Cant  la  dame  le  sot,  si  fu  molt  courecié 
en  son  quer  ;  mais  plus  n'en  osa  faire  ;  ear 
bien  savoit  ke  ses  sires  le  lairoit  ;  et  tant  ke 
elle  envoia  kerre  l'iermite  ki  estoit  ses^ 
confieseres ,  et  il  i  vint.  Si  li  conta  la  dame 
tout  l'àfaire  des  barons  ki  orent  pourkacié 
son  segnor  autre  femme  ke  li.  #  Si  vous  pri^. 
biaus  pères,  ke  vous  m'aidiés  à  conseiller  ki^ 
je  porai  faire.  »  —  c  Dame ,  dist  li  preudom ,. 
s'il  est  ensi  comme  vous  dites,  soufrir  le  vou» 
convient;  car  contre  vo  segneur  ne  contre 
ses  bai'ons  vous  n'avés  pooir  de  fourçoiier.  » 

—  <  Sire,  dist  la  bone  dame ,  vous  dites  voir; 
mes  se  il  plaisoit  à  Dieu ,  je  vosroie  iestre 
rencluse  priés  de  vous  :  par  coi  je  fuse  ou 
serviche  de  Dieu  tous  les  jours  de  ma  vie , 
et  ke  jou  euse  confort  de  vous.  >  —  c  Dame , 
dist  li  preudom,  che  seroit  trop  estrange 
chose ,  car  trop  lestes  jouene  dame  et  bielle  ;: 
mes  je  vous  dirai  ke  vous  f  erés  :  priés  de  mon 
iermitage  a  une  abéie  de  blankes  nounains  ki 
molt  sont  bonnes  dames ,  et  là  loe-jou  ke  vous 
çn  aies.  EU  elles  en  auront  grant  joie  pour  la 
bonté  de  vous  et  pour  vostre  hautaice.  » — cSi-^ 
re ,  distille ,  vous  avés  bien  dit  :  tout  ensi  le 
ferai-jou,  puiske  vous  le  loés.  »  A  lendemain 
parla  li  rois  Flores  à  sa  famé,  et  li  dist  ensi  : 
c  K'il  convient  ensi  moi  et  vous  départir,  car 


421 


TfliATBB    FEANÇAIS 


VOUS  ne  poës  de  moi  avoir  enfant  ;  si  vousdi 
bienke  don  département  il  me  poise  mdt»  car 
jamès  je  n'amerai  autretant  femme  comme 
je  vous  ai  amée.  »  Lors  coumencha  li  rois 
Flores  trop  drument  à  plorer ,  et  la  dame 
ausi.  f  Sire,  dist-elle,  pour  Dieumercliil 
et  ik  irai-jott  et  ke  ferai-jou?  >  —  c  Dame» 
bien ,  se  Dieu  plaist;  car  je  vous  renvoierai 
biel  et  richement  en  vostre  païs  à  vos  amis.  > 
—  f  Sire ,  dist  la  dame ,  cbe  u'avenra  jà  ; 
mais  j'ai  pourvcu  une  abéie  de  nounains  oii 
je  serai,  s'il  vos  plaist,  et  illeukes  siervirai-ge* 
Dieu  toute  ma  vie;  car  puis  ke  je  pierc  vo 
compagnie ,  je  sui  celle  à  cui  nus  hom  n'a- 
bitera  jamès.  >  Lors  plora  li  rots  Flores ,  et 
la  dame  ausi.  An  tier  jour  s'en  ala  la  roine 
en  l'abéie ,  et  li  autre  roine  fu  venue ,  si  ot 
grant  fieste  et  grant  joie  de  ses  amis.  Li  rois 
Flores  le  tint  iij.  ans;  mais  honkes  n'en  pot 
avoir  enfant.  Mes  à  tant  se  taist  ore  li  contes 
dou  roi  Flore  «  et  repaire  à  monsegneur 
Robiert  et  à  Jehan  ki  furent  venu  à  Mar- 
sclle. 

En  ccste  partie  dist  li  contes  ke  molt  hi 
mesire  Robiers  dolans,  cant  il  vint  à  Mar- 
selle ,  de  çou  k'il  n'oï  parler  de  nulle  chose 
ki  fust  ou  païs;  si  dist  à  Jehan  :  c  Ke  ferons- 
nous?  Vous  m'avés  preste  de  vos  deniers , 
ia  vostre  roierchi  ;  si  les  vos  renderai ,  car 
je  venderai  mon  palefroi  et  m'acuiterai  à 
vous.»  — c  Sire, dist  Jehans,  creés-moi,  se  il 
vous  plaist,  je  vousdirai  ke  nous  ferons  :  jou  ai 
biencnchore  .C.  sous  de  tournois;  s*il  vos 
plaist,  je  venderai  nos  ij.  chevaus  et  en  ferai 
deniers;  et  je  sui  H  miousdres  bouiengiers  ke 
voussaciés,  si  ferai  pain  françois,  et  je  ne 
doue  mie  ke  je  ne  gaagne  bien  et  largement 
mon  dépens.  »  —  c  Jehan ,  dist  mesire  Ro- 
biers, je  m'otroi  del  tout  à  faire  vostre  vo- 
lenté.  »  Et  lendemain  vendi  Jehans  ses  .ij. 
chevaus  .x.  livres  de  tournois,  et  achata  son 
blé  et  le  fist  muire,  et  achata  des  corbelles, 
et  coumencha  à  faire  pain  françois  si  bon  et 
si  bien  fait  k'il  en  veudoit  pluske  li  doi  mel- 
lour  boulengier  de  la  ville  ;  et  fist  tant  de- 
dens  les  .ij.  ans  k*il  ot  bien  C.  livres  de 
katel.  Lors  dist  Jelians  à  son  segnour  :  c  Je 
lo  bien  ke  nous  louons  une  très  grant  mason, 
et  jou  akaterai  del  vin  et  hierbegerai  la 
bonne  gent.  >  —  c  Jehan ,  dist  mesire  Ro- 


biers,  faites  à  vo  volonté,  kar  je  l'otroi,  eta 
me  loc  molt  de  vous.  »  Jehans  looa  noe  un- 
son  grant  et  bielle,  et  si  hierbrega  la  boue 
gent ,  et  gaegnoit  asés  à  plenté ,  et  viesbÉ 
son  segnour  biellement  et  richemeDt;  a 
avoit  mesire  Robiers  son  palefroi ,  et  aloii 
boire  et  mengier  aveukes  les  plus  valhosde 
la  ville  ;  et  Jehans  li  envoioit  vins  et  viandes, 
ke  tout  cil  ki  olui  compagnoients'eDesoxir- 
velloient.  Si  gaegna  tant  ke  dedeos  iij. 
ans  il  gaegna  plus  de  ccc  livres  de  mei- 
ble ,  sains  son  harnois,  ki  valoit  bien  J.  li- 
vres. Mes  à  tant  se  taist  li  contes  à  parler  de 
Jehan  et  de  monsegnor  Robiert ,  et  retour 
nera  à  parler  de  mons^neur  Raoïl. 

Or  dist  li  contes  ke  molt  tint  court  li  ck)* 
pelains  monsegneur  Raoul  ke  il  ahst  outre* 
mer  et  ke  il  l'acuistast  de  la  plegerieii  ilfa- 
voit  mis  ;  car  grant  paour  avoit  que  il  ne  le 
laisast  enchères ,  et  tant  ke  mesire  Raons  û 
bien  ke  faire  li  couvenoit  :  û  apareUa  sm 
oire ,  et  s'atira  molt  richement  comme  dlki 
ot  bien  de  coi,  si  se  mist  à  la  voie  li  qmii 
d'eskuiers;  et  ala  tant  par  ses  journées  k'il 
vint  à  Marselle  sour  mer»  et  sebierbregs 
en  rOstel  François  ù  mesire  Robiers  et  h 
hans  manoient.  Si  tos  comme  Jehaas  le  <t 
si  le  counut  bien  à  la  plaie  k'elle  li  ot  faitf 
et  à  çou  ke  maintes  fois  l'avoit  veu.  Cilche- 
valiei*s  séjourna  en  la  ville  .xv.  jours,  et 
loua  son  pasage.  Ensicon  il  sejournoitt  Je- 
hans le  traist  à  consel  et  li  demanda  k'O  K 
deist  l'ocoison  pour  coi  il  aloit  outrenoer;  et 
mesire  Raous  li  conta  toute  l'ocoison,  ki  de 
li  ne  se  prendoit  garde,  si  comme  li  cootes 
l'a  dit  devant.  Cant  Jehans  oî  çoo,  sise  (eut 
Mesires  Raous  mist  sou  harnas  en  la  nef,  et 
monta  sour  mer.  Et  esta  tant  la  nés  ù  il  es- 
toit  k'il  segouma  en  la  ville  .viij.joors.Au 
.ix.isme  jour  s'esmut  pour  aleraa  saint  Se- 
pucre  ;  et  fist  son  pèlerinage ,  et  se  coatesi 
au  mius  k'il  pot.  Et  li  kierka  ses  cosfieseres 
en  penitancbe  k'il  rendist  la  tiere  k'il  teaoii 
sans  raison ,  au  chevalier  et  à  sa  fenme.  Et 
il  dist  à  son  confiesour  ke  cant  il  venroitea 
son  païs,  k'il  en  feroit  çou  ke  li  qoers  li  apor* 
teroit.  11  se  parti  de  Iherurusaiem  (ûc),^ 
s'en  vint  en  Acre,  et  atira  son  pasage  coroDe 
cil  ki  avoit  grant  talent  de  repatrier  en  son 
païs.  Il  monta  sour  mer,  si  esra  tant,  ke  pr 


luit ,  ke  par  jour ,  ke  en  mains  de  .iij.  mois 
[  arîva  au  port  d'Aighe-Morte.  Il  se  parti 
lou  port  et  vint  droit  à  Marselle  »  là  ù  il  se- 
ourna  .viij.  jours  en  l'ostel  mesire  Robiet 
$tc)  et  Jehan  »  ke  on  apielle  ore  l'Ostel 
François.  Onkes  mesire  Robiers  ne  le  coii- 
lat ,  car  à  çou  ne  pensoit  mie.  Au  cief  de 
ni],  jours  se  parti  de  Marselle ,  entre  lui  et 
«neskuier;  et  esra  tant  par  ses  journées 
Ic'il  vint  en  son  pais,  ù  il  fu  recens  à  grant 
joie ,  comme  cil  ki  estoit  rices  chevaliers  de 
rente  et  de  meuble,  tant  ke  ses  kapelains 
le  mist  à  raison  et  H  demanda  se  nus  li  avoit 
demandé  Tocoison  de  sa  voie.  Et  îl  dist  ke 
oil ,  en  .iij.  lins  :  à  Marselle  et  à  Acre  et  en 
Iherusalem.  c  Et  si  me  dist  cil  à  cui  je  me 
consellai ,  ke  je  rendise  la  tiere  à  monse- 
gneur  Robiert  »  se  jou  en  ooie  nouvielle ,  u 
à  sa  famé  u  à  ses  oirs.  >  —  c  Ciertes ,  dist 
li  kapelains,  il  vos  loa  boin  consel.  »  Ensi  fu 
mesire  Raous  en  son  pals  grant  pièce  à  re- 
pos et  à  aise.  Mais  à  lant  lait  li  contes  à  par- 
ler de  lui,  et  retourne  à  monsegneur  Robiert 
et  à  Jehan. 

En  ceste  partie  dist  li  contes  ke  cant  me- 
sire Robiers  et  Jehans  orent  esté  .vi.  ans  à 
Marselle,  ke  Jehans  ot  bien  aquis  le  vallant 
de  .vi.  cens  livres,  et  estoient  jà  entré  en  la 
.vij.isme  anée,  et  gaegnoit  Jehans  aukes  çou 
k'il  voloit ,  et  estoit  si  dons  et  si  deboinaires 
k'ii  se  fasoit  amer  à  tous  ses  voisins;  et 
aveuc  tout  çou  il  estoit  si  très  eureus  comme 
irop,  et  maintenoit  son  segnour  si  noble- 
ment et  si  ricement  ke  c' estoit  miervelles  à 
Teoir.  Cant  la  fins  des  .vij.  ans  aprocha, 
iehans  mist  monsegneur  Robiert  son  se- 
gnour à  raison ,  et  li  dist  ensi  :  c  Sire,  nous 
avons  esté  grant  pieche  en  cest  pais;   si 
avons  tant  conquesté  ke  nous  avons  priés  de 
•vi.c.  livres  de  meuble ,  ke  en  deniers ,  ke 
envaselemente  d'argent.  >  —  f  Ciertes, dist 
mesire  Robiers,  Jehan,  il  ne  sont  pas  mien, 
aios  sont  sont  {êic)  vostre;  car  vous  les 
avés  gaegniés.  >  —  f  Sire,  dist  Jehans,  sauve 
vostre grase,  non  sont,  mes  il  sont  vostre; 
car  vous  iestes  mes  drois  sires,  ne  jamès, 
se  Dieu  plaist,  ne  vos  cangerai.  »  —  «  Je- 
l^an,  gran  miercis  ;  je  ne  vous  tieng  mie  à 
^i^rgant,  mes  à  compagnon  et  à  ami.  >  — 
<  Sire,  dist  Jehans,  je  vous  ai  tenu  tous  jours 


AU  1I0TE1I«AGIS.  42ft 

loial  compagnie  et  ferai  adiès.  »  —  <  Par 
foitl  dist  mesire  Robiers,  je  ferai  cank'il 
vous  plara  ;  mais  d'aler  en  mon  païs  je  n'en 
sai  ke  dire ,  car  jou  ai  tant  pierdu  ke  à  en  vis 
sera  restorés  mes  damages.  >  —  <  Sire ,  dist 
Jehans,  onkes  de  çou  ne  vous  esmaiiés,  ke 
cant  vous  venrés  en  vostre  païs  vous  orés 
bonnes  nouvielles,  se  Dieu  plaist.  Et  n'aiiés 
doute  de  riens,  ke  en  tous  les  lius  u  nous  se- 
rons, se  Dieu  plaist,  je  gaaingnerai  asés 
pour  moi  et  pour  vous.  >  —  c  Ciertes,  Jehan, 
*dist  mesire  Robiers,  je  ferai  çou-k'il  vous 
plaira ,  et  irai  là  ii  vous  vosrés.  >  —  c  Sire, 
dist  Jehans»  et  je  venderai  nostre  harnois  et 
aparellerai  nostre  voie,  si  nous  en  irons  de- 
dens  .XV.  jours.  >  —  <  Jehan,  de  par  Dieu!  » 
dist  mesire  Robiers.  Jehans  vendi  tout  son 
harnois ,  k'il  avoit  molt  biel  ;  si  achata  iij. 
chevaus,  .j.  palefroi  à  son  segnour  et  .j.  à 
lui  et  .j.  cheval  à  faire  soumier.  Il  prendent 
congié  à  lor  voisins  et  as  mius  vallans  de  la 
ville,  ki  molt  furent  dolant  de  lor  départe- 
ment. 

Tant  esploita  mesire  Robiers  et  Jehans 
ke  dedens  .iij.  semainnes  vindrent  en  lor 
pais;  et  fist  savoir  mesire  Robiers  à  son  se- 
gnor,  cui  fille  il  avoit  eue,  k'il  venoit.  Li 
sires  en  fu  molt  liés,  car  bien  cuidoit  ke  sa 
fille  fust  aveuc  lui.  Et  si  estoit-elle ,  mais  çou 
estoit  à  guise  d'esquiier.  Mesire  Robiers  fu 
bielement  recheus  de  son  segnour,  cui  fille 
il  ot  jadis  espousée.  Cant  ses  sires  ne  pot  oïr 
nouvielles  de  sa  fille,  si  en  fu  molt  dolans; 
et  nekedent  il  fis[t]  bielle  fieste  de  monse- 
gneur Robiert ,  et  manda  ses  chevaliers  et 
ses  voisins;  et  i  vint  mesire  Raous ,  ki  tenoit 
la  tiere  monsegneur  Robiert  à  tort.  Grans 
fu  la  joie  le  jour  et  lendemain ,  et  tant  ke 
misire  Robiers  conta  à  Jehan  l'ocoison  de  la 
fremaille  et  de  çou  k'il  tenoit  sa  tiere  à  tort. 
ffSire,  dist  Jehans,  si  l'en  apielésde  traï- 
son ,  et  je  serai  (sic)  por  vous  la  batalle.  »  — 
(  Jehan ,  dist  mesire  Robiers ,  non  ferés.  » 
Ensi  le  laisierent  juskes  à  lendemain,  ke 
Jehans  vint  à  monsegneur  Robiert,  et  li  dist 
ensi  k'il  parleroit  au  père  sa  famé,  et  li  dist 
ensi  :  c  Sire,  vous  lestes  sires  à  monsegneur 
Robiert  apriès  Dieu ,  et  il  espousa  jadis  vos- 
tre fille;  et  fu  une  fremalle  faite  de  lui  et  de 
monsegneur  Raous,  k'il  dist  k'il  le  feroit 


426 


THiATM  FRANÇAIS 


coas  ançoisk'UrevenistdeSaial-Jakeflrie  :  de 
coi  mesire  Raous  a  fait  fauseté  eocendant» 
k'il  n*ot  onkes  part  de  vostre  bielle  fille , 
et  il  en  a  fait  de^oial  iraïsoa  :  toat  ensi  le 
siii-je  près  de  prouver  contre  son  cors.  > 
Lors  saut  avant  mesire  Robiers  et  dist  : 
c  Jehan  biaus  amis ,  nus  ne  fera  la  batalle 
se  jou  non,  ne  ne  pendra  escu  à  col.  »  Lors 
tendi  mesire  Robiers  son  gage  à  son  segnour. 
Si  fu  mesire  Raous  molt  dolans  des  gages; 
mes  desfendre  l'en  couvenoit ,  u  soi  clamer 
recréant  4  si  tendt  avant  son  gage  aukes 
couardement.  Ensi  furent  li  gage  douné ,  et 
li  jours  de  la  batalle  prounonciés  à  quin- 
saine  sans  nul  contremant.  Or  orës  jà  mier- 
velles  de  Jehan ,  k'il  fist.  Jehan ,  ki  ot  à  non 
madame  Jehane  »  avoit  en  l'ostel  son  père 
une  soie  cousine  giermaine ,  ki  estoit  bielle 
pucielle  et  si  avoit  bien  xxv.  ans.  Jehans  vint 
à  lit  descouvri  la  purté,  et  li  conta  tout 
l'afaire  de  cief  en  cief ,  et  se  descouvri  del 
tout  à  li ,  et  li  pria  molt  ke  elle  celast  cest 
afaire  juskes  à  tant  k'il  en  seroit  point  et 
Teure  ke  elle  le  feroit  cousnoisire  à  son 
père.  Et  sa  cousine,  ki  bien  le  reconnut, 
li  dis[t]  ke  elle  le  celeroit  bien,  ke  )à  par  H  ne 
seroit  descouvierte.  Lors  fu  à  madame  Je- 
hane licanbre  sa  cousine aparellie;  si  se  fist 
madame  Jehane  en  la  quinsaine  ke  la  batalle 
devoit  iestre ,  bagnier  et  estuver;  si  s'aaisa 
del  plus  ke  elle  pot,  comme  celle  ki  bien 
avoit  de  coi  ;  et  fist  tallier  à  son  point  robes 
•iiij.  paire  d'escarlate ,  de  vairt ,  de  piers  et 
de  dras  de  soie;  si  s'aaisa  si  k' elle  revint  en 
sa  grant  biauté,  et  fu  tant  bielle  et  tant 
avenans  comme  nulle  dame  plus.  Gant  vint 
à  cief  des  .xv.  jours  si  fu  mesire  Robiers 
molt  dolans  de  Jehan  son  eskuier,  ke  il  avoit 
ensi  pierdu  k'il  ne  savoit  ke  il  estoit  deve- 
nus; mais  pour  çou  ne  laisa-il  mie  k'il  ne 
s'aparellast  de  la  batalle  conme  cil  ki  avoit 
asés  quer  et  hardement. 

A  lendemain  ke  li  jours  de  la  batalle  fu 
atierminés  vindreut  andui  li  chevalier  ar- 
mé. Et  s'eslongierent  li  uns  de  l'autre ,  et  si 
s'entre-kuisent  as  fiers  des  glaves,  et  si  s'en- 
tre-ferirent  de  si  grant  aïr  k'il  s'entre-porte- 
rent  à  tiere,  lorchevaus  sour  lorcors.  .j.  poi 
fu  nav[r]és  niesir  Raous  ou  costé  seniestre. 
Mesire  Robiers  se  leva  tous  premiers ,  et 


vint  grant  pas  à  mesire  Raool,  et  le  ien 
grant  cop  sour  son  heaume,  si  k'il  li  abaû  le 
ciercle ,  et  li  enbara  Juskes  en  la  coiffe  de 
fier,  et  li  trencha  tout;  mes  la  coife  hit 
fort  acier,  si  ne  le  navra  mie;  noopoarcaai 
si  le  fist  cancheler  si  k'il  se  prist  à  rarçoide 
la  sielle.  Et  se  ce  ne  f  nst,  il  f  ust  cheus  à  tiere. 
Et  mesire  Raous,  ki  fu  bons  chevaliers, 
fiert  monsegne[u]r  Robiert  si  grant  copsov 
son  heaume  ke  tout  l'estoune.  Et  li  oos  des- 
cent  sour  Tespaole ,  si  li  chopa  les  mâib 
del  haubierc;  mes  point  ne  le  navra.  Et 
mesire  Robiers  le  fiert  de  tout  son  pooir; 
mais  il  li  gieta  l'esku  encontre  et  il  l'en  abiti 
•j.  quartier.  Gant  mesire  Raous  seiti  sa 
grans  cos  si  le  redouta  molt,  et  vosistbiea 
iestre  outre-mer,  par  si  k*il  fost  cuites  de  la 
batalle  et  par  si  ke  mesire  Robiers  téà 
ariere  sa  tiere  keil  lenoit;  etnonpourcaaiil 
met  toute  se  forche  et  se  pr[o]aiche,  elrekieit 
monsegneur  Robiert  molt  aspremem,eiK 
donne  grans  cos  sour  son  esku,  si  k'illi  feadi 
juskes  en  la  boucle;  Et  mesire  Robiers  le 
refiert  grant  cop  sour  son  heaume;  mèsl 
gieta  l'esku  encontre,  et  mesire  Robiers i 
chopa  par  mi.  Et  descend!  l'espée  sour  le 
col  del  cheval ,  et  li  treneha  le  col  par  m, 
et  abati  tout  en  .j.  mont  lut  et  le  cfae?al: 
mes  tos  sali  sus  mesire  Raous ,  comme  d 
ki  en  maint  pesant  estour  ot  esté.  Et  mesire 
Robiers  descendi,  ke  onkes  à  cheval  oele 
vot  rekesre  puis  k'il  fu  à  pié. 

Or  sont  li  doi  chevalier  venu  à  ^eskie^ 
mie,  et  s'enlre-depaicent  lor  eskos  et  lor 
heaumes  et  lor  haubiers  ai  k'il  soot  doIi 
enpirié ,  et  s'entre-sacent  le  sanc  de  lor  con 
as  espées  trençans.  Et  si  il  freisest  ai» 
grans  cos  comme  il  fasoient  as  premiers, 
tos  eust  li  uns  l'autre  ocis  ;  car  il  avoieot  a 
poi  de  lor  eskus  k'à  painiaes  en  pooieot-il 
lor  puins  couvrir.  Si  n'i  a  nul  d'ans  kitoaie 
paour  n'ait  de  mort  u  de  honte  avoir;  aoo- 
pourcant  la  grant  proaiche  k'il  ont  en  aos 
les  semont  de  mener  à  cief  la  batalle.  Mest- 
robiers  (sic)  prist  l'espée  à  .ij.  puins^  et^ 
monsegneur  Raoul  de  tonte  sa  forche  sour 
son  iaume ,  et  li  chopa  par  mi  si  ke  Too^ 
moitiés  l'en  chéi  sour  les  espaules ,  et  cbop 
la  coife  de  fier ,  et  li  fist  grant  plaie  eo  ^ 
tieste.  Et  fu  mesire  Raous  si  estounés 


AU  MOYEM-AGB. 


427 


p  k*il  flali  à  la  liere  d'un  des  genous , 
^  il  sali  aukes  tos;  sifu  mdt  à  mesciçf 
Ht  il  vit  eDsi  sa  Ueste  nue,  et  ol  grant 
lour  de  mort.  Et  vient  à  monsegneur  Ro- 
ert ,  et  le  Sert  de  tout  son  pooir  com  il 
oit  d'esku  ;  et  li  copa  et  descendi  li  ços 
ur  le  heaume»  et  li  fendi  bien  .ij.  doie, 
t  li  espée  ki  descendi  sour  la  coife  de  fier, 
molt  fu  bonne,  si  ke  li  espée  brisa  par 
i.  Cant  mesure  Raous  vit  Tespée  brisie  et 
t  tieste  nue,  si  ot  grant  don  tanche  de 
lort;  nekedent  il  s*abasa  à  tiere  »  et  prist 
ne  grant  piere  à  ij.  mains ,  et  le  gieta  apriès 
lons^near  Robiert  de  toute  sa  forche; 
lès  il  se  descourna  cant  il  vit  la  piere  ve- 
ir,  et  keurt  sus  à  monsegneur  Raoul ,  ki 
oumencha  à  fuir  aval  le  camp.  Et  mesire 
lobiers  li  dist  ke»  s'il  ne  se  claimme  recréant, 
Tocira.  Hadont  li  dist  mesire  Raous  : 
Aies  merci  de  moi ,  genlius  chevaliers ,  et 
reës  chi  m'espée  autant  comme  g' en  ai,  et 
e  le  reuc  »  et  me  ma-je  del  tout  en  la  ma- 
laie;  si  te  pri  ke  tu  aies  pité  de  moi>  et 
prie  ton  segneur  et  le  mien  k'il  ait  pitié.. de 
moi  etke  tu  et  il  me  sauvés  la  vie,  et  je  te 
Peog  et  otroi  ta  terre  et  la  moie  ;  car  je  Tai 
tenue  contre  droit  et  contre  raison ,  et  ke 
jou  la  bielle  dame  et  la  bonne  disfamai  à 
tOTL  >  Quant  U  sires  monsegneur  Robiert 
oî  çou ,  si  dist  k'il  en  avoit  asés  fait  ;  si  pria 
tant  mesire  Robiers  son  segnour  ke  il  li  par- 
•douna  son  roesfait,  et  tant  en  priierent  li 
aatre  chevalier  kil  en  fu  cuites  par  si  k'il 
iroit  outre  mer  a  tous  jours. 

Ensi  conquist  mesire  Robiers  sa  tiere  et 
la  tiere  monsegneur  Raoul  à  tous  jours  ausi; 
Blés  trop  fu  dolans  et  coureciés  à  son  quer 
de  la  bonne  dame  et  bielle  k'il  avoit  ensi 
pierdue,  k'il  ne  s'en  pooit  conforter.  Et  d'au- 
^  part  il  fu  si  dolans  de  Jehan  son  eskuier 
t  il  avoit  ensi  pierdu,  ke  ce  est  miervelles. 
^-i  ses  sires  n'avoit  pas  mains  de  courrouc 
de  sa  bielle  fille  ke  il  avoit  ensi  pierdue  ke 
I  en  n'en  snvoit  nulles  nouvielles  ;  mais 
^me  Jebane;  ki  fu  en  la  canbre  sa  cousine 
giermainne  .xv  jours  molt  à  aise^  mais  cant 
^He  sot  ke  ses  sires  ot  venkue  la  batalle,  si 
^u  molt  à  aise.  Et  elle  ot  fait  faire  .iiij.  paire 
j  ^ttbes,  si  com  il  est  devan  dit,  si  viesti 
w  plusricc  :  che  fu  celle  de  soie ,  ki  fu  ben- 


dée  de  fin  or  arabiois.  Si  fu  tant  bielle  de 
cors  et  de  vis  et  tant  avenans  ke  au  monde 
on  ne  trouvast  plus  bielle  riens ,  si  ke  sa 
cousine  giermainne  s'esmervelloit  toute  de 
sa  grant  biauté.  Et  elle  ot  esté  bagnie  et 
tifée  et  aaisie  de  tous  peins  les  .xv.  jours»  si 
estoit  venue  en  si  grant  biaté  com  à  mer- 
velle. 

Molt  fu  madame  Jehane  bielle  et  bien 
seans  en  la  reube  de  soie  bendée  d'or.  Lors 
apiela  sa  cousine  et  li  dist  :  c  Re  te  samble- 
il  de  moi?  »  —  c  Coi  ?  dame,  dist  la  cousine, 
vos  iestes  la  plus  bielle  dame  du  monde.  » 
—  <0r  te  dirai  dont ,  bielle  cousine,  ke  tu  fe- 
ras :  va ,  si  di  tout  avant  à  mon  père  ke  il  ne 
fâche  pas  deul ,  mais  soit  liés  et  joians ,  et  ke 
tu  li  aportes  boines  nouvielles  de  sa  fille,  kt 
est  sainne  et  haitie ,  et  k'il  viegne  aveuckes 
toi,  et  ke  tu  li  moustesras.  Si  l'amainne 
ciens ,  et  il  me  vesra ,  je  croi,  volontiers*  > 
La  pucielle  li  dist  ke  cel  mesage  li  fera*elle 
bien.  Elle  en  vint  au  père  madame  Jehane , 
et  li  dist  çou  ke  sa  fille  li  ot  dit.  Gant  li  sires 
l'oï,  si  le  tinnt  à  grant  mervelle  ;  et  ala  apriès 
la  pucielle ,  et  trouva  sa  fiU^  en  sa  cambre , 
si  le  reconnut  tantos,  et  li  mist  ses  bras  au 
col ,  et  plora  sour  li  de  joie  et  de  pité ,  et  ot 
si  grant  joie  ke  à  painnes  pooit-ii  parler  à  li  ; 
si  li  demandait  elle  avoit  si  longement  esté, 
f  Riaus  pères,  dist  la  dame ,  vous  le  sarés 
bien  à  tans.  Hés,  por  Dieu!  faites-moi  venir 
madame  ma  mère ,  car  g'aimolt  grant  talent 
de  li  veoir.  »  Li  sires  manda  sa  famé;  et  cant 
elle  vint  en  la  cambre  ù  sa  fille  estoit,  et  elle 
le  vit  et  connut ,  si  chey  pasmée  de  joie ,  et 
ne  pot  parler  de  grant  pioche;  et  cant  elle 
revint  de  pasmisons,  nus  ne  poroit  croire  la 
grant  joie  ke  elle  fist  de  sa  fille.  Si  comme 
elle  estoit  en  celle  joie ,  li  pères  à  la  bielle 
dame  ala  kesre  monsegneur  Robiert ,  et  li 
dist  ensi  :  c  Mesire  Robiert ,  biau  dus  fins» 
nouvielles  vous  sai  dire  molt  joieusesaveukes 
vous.  »  —  c  Ciertes,  dist  mesire  Robiers,  de 
joie  averoie-jou  bien  meslier;  car  nus,  sans 
Dieu ,  ne  poroit  maitre  consel  à  çou  ke  jou 
euse  joie;  carg'ai  pierdu  vo bielle  fille,  dont 
j*ai  trop  gran  duel  au  quer;  apriès  j'ai  pierdu 
le  varlet  et  l'eskuhier  ki  onkes  fust  au 
monde  ki  plus  de  bien  me  fist  :  c'est  Jehans 
li  bons  mes  eskuiers.  »  —  c  Mesires  Robiert, 


428 


THÉÂTRE  PHANCAIS 


ttist  li  sires,  or  ne  vous  esmaiiés  mie  si  ;  car 
des  eskuiers  vous  trouvères  asés»  mis  de 
ma  bielle  fille  vous  sai-ge  bien  à  dire  boines 
nouvielles;  car  je  l'ai  veue  maintenant,  et  si 
saciés  ke  c'est  la  plus  bielle  dame  ki  soit  ei 
monde.  »  Gant  mesire  Robiers  oy  cou,  si  ire- 
saut  tous  de  joie  et  dist  à  son  segnor  :  c  A , 
sire  !  por  Dieu  !  menés-moi  veoir  se  çou  est 
voirs.  »  —  c  Yolentiers ,  dist  li  sires  :  venés- 
vous-ent.  >  Li  sires  va  devant  et  cil  apriès, 
tant  k'il  sont  venu  en  la  canbre  ù  la  mère 
fasoit  enchore  grant  fieste  de  sa  fille ,  et 
ploroient  de  joie  li  une  sour  l'autre.  Gant 
elles  virent  lor  drois  segnors  venir  si  se  le- 
vèrent ;  et  si  tos  comme  mesire  Robiers  cou- 
nut  sa  famé ,  si  li  couru  les  bras  tendus,  si 
s'entracolerent  et  baisent  menuement,  et 
pleurent  de  joie  et  de  pilé.  Et  furent  ensi 
entr'acholé  Tesrure  de  .x.  arpens  de  tiere 
ansois  ke  on  les  peuust  desasanbler.  Li  sires 
coumanda  ke  les  tables  fusent  mises  pour 
souper,  si  souporent  et  menèrent  gran 
goie. 

Apriès  souper,  cant  la  fieste  ot  esté  grans, 
s'alerent  coucier;  si  jut  la  nuit  mesire  Robiers 
aveuc  madame  Jehane  sa  famé,  ki  li  fist  molt 
grant  joie,  et  il  li  ausi;  et  parlèrent  ensanle 
de  molt  de  choses,  et  tant  ke  mesire  Robiers 
li  demanda  ù  elle  avoit  tant  esté,  et  elle  dist  : 
c  Sire,  molt  i  aroit  à  conter  :  vous  le  saurés 
bien  à  tans;  mais  dites-moi  coument  vous 
l'avés  puis  fait  ne  ù  vous  avés  esté  si  longe- 
ment.  »  —  c  Dame ,  dist  mesire  Robiers ,  ce 
vous  dirai-je  bien.  »  Si  li  coumenche  à  con- 
ter tout  çou  ke  elle  savoit  bien,  et  de  Jehan 
son  eskuier  ki  tant  de  bien  li  avoit  fait,  et  li 
distk'ilestoitsicoureciésdeçouke  il  Tavoit 
ensi  picrdu  k'il  ne  fineroit  jamès  d'esrer 
devant  ke  il  l'aroit  trouvé ,  et  k'il  mouveroit 
au  matin,  t  Sire,  dist  la  dame,  ce  seroit 
folie.  Et  ke  sera-che  dont  ?  me  volés-vous 
dont  laisier?  »  —  <  Cierles,  dame,  dist-il, 
faire  le  me  couvicnl;  car  nus  hon  ne  fist 
onkesautant  pour  autre  comme  il  a  fait  pour 
moi.  >  —  c  Sire ,  dist  la  dame ,  se  il  a  fait 
pour  vous,  il  d  fait  que  sages  :  il  le  devoitbien 
faire.  »  —  <  Dame,  dist  mesire  Robiers,  à 
çou  ke  vous  me  dites  vous  le  counisiés.  »  — 
c  Giertcs ,  dist  la  dame ,  je  le  doi  bien  cou- 
noistre  ;  car  il  ne  fist  piecbà  chose  ke  je  ne 


seuse  bien.  >  —  <  Dame ,  dist  mesre  {ùc 
ftobiers ,  vous  me  faites  toute  esmienrellier 
de  teus  parolles.  >  —  c  Sire,  dist  la dank^, 
homkes  ne  vous  esmiervelliés.  Se  je  vou&di- 
soie  une  parolle  pour  voir  et  à  ciertes,  do&i 
ne  m'en  crerés-vous  bien  ?  >  —  c  Dame,  di>i- 
il ,  oïl  voir.  >  —  c  Or  me  créés  dont  de 
cesti ,  fait-elle  ;  car  bien  saciés  vraiement  ke 
je  sui  icil  Jehans  ke  vous  volés  aler  kesre, 
et  si  vous  dirai  coument.  Gan  je  seue  ke  voas 
en  fustes  aies  pour  le  gran  deul  ke  vous  aviés 
de  çou  ke  vous  cuidiés  ke  je  me  fuse  mes- 
faiteet  pourvostre  tiere  ke  vous  cuidiésaviÂr 
isi  pierdue  à  tous  jours,  cant  jeu  ci  conter  l'o- 
coison  de  la  fremalie  et  le  traîsoa  ke  mesire 
Raous  avoît  faite,  si  fui  tant  courecie  comme 
nulle  fenme  plus.  Tantos  je  fisc  rouegoier 
mes  cheviaus,  et  pris  deniers  en  mes  cofres 
entour  .x.  livres  de  tournois,  et  m'atounidy 
com  eskuiers,  et  vos suii  juskes  à  Paris,  et 
vos  trouvai  à  la  tonbe  Ysoré ,  et  là  m'aconn 
pagnai-ge  à  vous ,  et  nous  alanmes  ensanle 
juskes  à  Marsaille,  et  fumes  .vij.  ans  en- 
sanble,  ù  je  vos  siervi  à  mon  pooir  comine 
mon  droit  segnor;  si  le  tiengà  bien  enploiiê 
tout  le  sierviche  ke  g*i  ai  fait.  Et  saciés  pour 
voir  ke  je  suis  inocense  et  ginste  de  loulçou 
ke  li  mauvais  chevaliers  me  metoit  sus;  et 
bien  i  pert ,  k'il  en  a  esté  en  camp  hounis  et 
a  recouneut  la  trayson.  »  Lors  achola  ma- 
dame Jehane  monsegneur  Robiert  son  sc- 
gnour,et  le  baisa  en  la  bouce  molt  douce-* 
ment.  Gant  mesire  Robiers  entendi  ke  ce 
fu  elle  ki  si  bien  l'avoit  siervi ,  si  en  ot  si 
grant  joie  ke  nus  poroitdire  ne  penser,  et 
molt  s'esmerviella  en  son  quer  coument  elle 
se  peut  apenser  de  çou  faire  ki  tournoit  à  si 
grant  bonté  :  si  l'en  ama  miustous  les  jours 
de  sa  vie. 

Ensi  furent  ensanble  cesij.  boines  per- 
souues;  et  alerent  sour  lor  tiere  manoir,  k'ii 
avoient  grant  et  bielle ,  et  menèrent  bonne 
vie  comme  jouene  gent  ki  molt  s'entr  aroe- 
renl.  Et  ala  mesire  Robiers  souvent  as  tour- 
noiemens  aveukcs  sou  segnor,  decui  mesnie 
il  estoit;  et  i  fist  molt  de  s'ouneur,  et  i  con* 
quist  grant  pris  et  grant  avoir,  et  fist  tact 
k'il  aquist  plus  de  tiere  ke  il  n'en  avoit.  Et 
cant  lor  sires  et  lor  dame  furent  mort,  si 
orcut  toute  la  tiere.  Etfisttantparsaproaiche 


AtJ  HOYEN-AGE. 


429 


'il  fu  doubles  bancréset  eut  bien.iiij.M. 
vrées  de  tîere  ;  mais  honkes  ne  pot  avoir 
ul  enfant  de  sa  famé  :  dont  il  fu  molt  cou- 
eciés.  Ensi  fu  aveuc  sa  famé  plus  de  .x. 
ns  puis  k'ii  ot  vencu  la  batalle  contre  mon- 
egneur  Raoul.  Apriès  le  tierme  de  .x.  ans , 
tar  la  volenté  de  Dieu ,  à  oui  nous  soumes 
out  sousmis ,  le  prist  H  maus  de  la  mort  ;  et 
noru  comme  preudom,  et  ot  toutes  ses 
Iroitures ,  et  fu  mis  en  tiere  ù  grantounour. 
£t  sa  famé ,  la  bielle  dame  ,  en  Gst  si  grant 
ieal  ke  tout  cil  ki  le  veoient  en  orent  pité  ; 
nais  en  la  fin  H  couvint  le  deul  ou- 
blier, si  s'en  conforta;  mais  che  fu  petit. 
Holt  se  démena  la  dame  en  savaiveté  comme 
bonne  dame  et  relegieuse,  car  elleamoit 
moUDîeu  et  sainte  Eglise;  si  se  tint  molt  um- 
lement,  etnaolt  ama  les  povres  et  lor  fist 
molt  de  biens,  et  fu  si  bonne  dame  ke  nus 
ne  savoit  ea  li  ke  dire  ne  ke  reprendre  se 
tout  gran  bien  non.  Et  aveuc  tout  çou  elle  es- 
toil  tant  bielle  ke  caskuns  disoit  ki  le  veoit 
ke  cou  estoit  li  mireoirs  de  toutes  les  dames 
del  monde  de  biauté  et  de  bonté.  Mais  à  tant 
se  taistli  contes  .j.  poi  à  parler  de  li ,  et  re- 
tourne à  parler  dou  roi  Flore,  dont  il  s'est 
grant  pieche  teus. 

Or  dist  li  contes  ke  li  rois  Flores  d'Ausai 

fa  en  son  pais  molt  dolans  et  molt  coureciés 

de  la  départie  de  sa  première  fenme  ;  non- 

pourcant  li  autre  li  fu  amenée ,  ki  aukes  fu 

bielle  et  gente  ;  mais  il  ne  le  pot  avoir  d'à- 

ses  siù  quer  comme  il  avoit  l'autre,  .iiij.  ans 

fa  aveukes  li  ;  mais  honkes  enfant  n'en  pot 

avoir.Etcant  il  i  ot  esté  cel  tiermine,  s!  prist 

la  dame  li  maus  dé  la  mort,  et  fu  enfouie  : 

dont  si  ami  furent  molt  dolent.  Si  fu  fais 

ses  sicrvices  si  ke  on  doit  faire  à  Romme. 

£t  demora  li  rois  Flores  vaives  plus  de  .ij. 

ans;  et  fu  enchores  jouenes  hom ,  k'il  n'avoit 

pas  plus  de  .xlv.  ans ,  et  tant  ke  si  baron  li 

dirent  ke  marier  le  couvenoit.  <  Ciertes , 

dist  li  rois  Flores,  de  che  faire  n'ai-ge  pas 

grant  talent ,  car  jou  ai  eu  .ij.  femmes  :  hon- 

^^  enfant  n'en  poc  avoir.  Et  d'autre  part , 

la  première  ke  j'oi  fu  tant  bonne  et  tant 

bielle,  et  tantl'amoie  de  mon  quer  pour  la 

grant  biauté  ki  estoit  en  li  ke  je  ne  le  puis 

oublier  :  si  vous  di  bien  que  jamès  fenme 

^^  prenderai  se  je  ne  l'ai  ausi  bielle  et  ausi 


bonne  com  elle  estoit.  Or  ait  Dieus  merclii 
de  Tame  de  li!  car  elle  est  respasée  en  Ta- 
béie  ù  elle  estoit,  che  m'a-on  fait  enten- 
dant. >  —  c  Ha ,  sire  !  dist  uns  chevaliers 
ki  estoit  de  son  privé  consel ,  il  a  molt  de 
bonnes  dames  aval  le  païs,  ke  vous  ne 
counisiés  pas  toutes;  et  encore  sai-ge  telle 
k'il  n'a  de  bonté  ne  de  biauté  sa  parel  el 
monde.  Et  se  vous  saviés  saviés  (sic)  sa 
bonté,  et  vous  veisiés  sa  grant  biauté,  vous 
diriés  bien  ke  bons  eureus  seroit  li  rois  ki 
poroit  avoir  le  dangier  de  tel  dame  ;  et  sa- 
ciés  ke  elle  est  gentius  fenme  et  vallans  et 
riche  et  de  granft  tiere.  Et  si  vos  conterai 
partie  de  ses  bontés,  s'il  vous  plaist.  »  Et  li 
rois  dist  k'il  veut  bien  c'en  li  die.  Et  li  che- 
valiers coumenche  à  conter  coument  elle 
s'esmut  por  aler  kesre  son  segnour,  et  cou- 
ment elle  le  trouva  et  mena  à  Marselle, 
et  les  grans  bontés  et  les  grans  sîervices 
k'elle  li  fist,  si  comme  il  a  esté  dit  el  conte 
par  devant,  si  ke  li  rois  Flores  s'en  esmier- 
vella  trop.  Et  dist  au  chevalier  à  consel  ke 
tel  femme  prenderoit-  il  volentiers.  c  Sire, 
dist  li  chevaliers ,  ki  estoit  dou  païs  à  la 
dame ,  je  irai  à  li ,  s'il  vous  plaist;  si  parle- 
rai tant  à  li ,  se  je  puis ,  ke  li  mariages  de 
vous  .ij.  sera  fais.  >  —  cOîl,  dist  li  rois 
Flores ,  je  véul  bien  ke  vous  i  alliés ,  et  vous 
pri  ke  vous  pensés  de  la  besongne.  »  . 

A  tant  s'esmut  U  chevaliers,  et  esra  tant  par 
ses  journées  k'il  vint  ou  païs  ù  la  bielle 
dame  manoit  ke  li  contes  apielle  ma  damo 
Jehane.  Il  le  trouva  à  .j.  sien  kastiel  à  sé- 
jour ;  et  elle  li  fist  grant  joie ,  comme  celui 
cui  elle  counisoit.  Li  chevaliers  le  traist  à 
consel ,  et  li  conta  dou  roi  Flore  d'Ausai  ki 
le  mjindoit  ke  elle  venist  à  lui  et  il  la  prende- 
roit à  fenme.  Gant  la  dame  oï  ensi  le  cheva- 
lier parler,  si  coumencha  à  sousrire  (ki  molt 
bien  li  avenoit),  et  dist  au  chevalier  :  c  Vos- 
tre  rois  n'est  pas  si  sienteus  ne  si  courtois 
coume  je  cuidoie ,  cant  il  me  mande  ensi  ke 
je  voise  à  li  et  il  me  prendera  à  fenme.  Cier- 
tes ,  je  ne  sui  mie  soudoiiere  pour  aler  à  son 
coumant;  mais  dites  a  vostre  roi,  s'il  li 
plaist,  k'il  viegne  à  moi ,  se  il  me  prise  tant 
et  ainme  et  se  li  soit  biel  se  je  le  veul  pren- 
dre à  mari  et  à  espous  ;  car  li  segnor  doivent 
rekesre  les  dames ,  ne  mie  les  dames  les 


430 


THÉÂTRE  FRANÇAIS. 


segnours.  i  —  c  Dame ,  dist  li  chevaliers , 
tout  çou  ke  vous  m'avés  dit  li  dirai -ge 
bien;  mais  je  doue  k'il  ne  le  tiegne  à  or- 
guel.  »  —  c  Sire  chevaliers ,  dist  li  dame ,  il 
i  notera  çou  k*il  li  plaira  ;  mais  en  chose  ke 
je  vous  aie  dite  il  n'a  se  courtoisie  non  et 
raison.  >  —  c  Dame,  dist  li  chevaliers,  de 
par  Dieu  ce  soiti  je  m'en  vois  à  vostre  con- 
giet  à  monsegneur  le  roi ,  et  li  dirai  çou  ke 
vous  m'avés  dit  ;  et  se  vous  li  volés  plus  man- 
der, si  le  me  dites.  »  —  c  Oïl, dist  la  dame: 
diles-li  ke  jo  li  manc  salus  et  ke  je  li  sai  moit 
bon  gré  de  Tounour  ke  il  m'a  mandé.  » 

Li  chevaliers  se  parti  à  tant  de  la  dame , 
et  vint  au  quart  jour  au  roi  Flore  d' Ausai ,  et 
le  trouva  en  sa  canbre,  là  ù  il  parloit  à  son 
privé  consel.  Li  chevaliers  salua  le  roi;  et 
il  li  rendi  son  salu,  et  le  fist  séir  dalès  li, 
et  li  demanda  nou vielles  de  la  biele  dame. 
Et  il  li  conta  tout  çou  k'elle  li  mandoit, 
ke  elle  ne  venroit  point  à  li,  car  elle  n'es- 
toit  point  soudoiiere  pour  aler  à  la  re- 
keste  de  lui  ;  car  li  segnour  sont  tenut  à  re* 
kerre  les  dames  :  che  li  mandoit-elle ,  et 
se  li  mandoit  salus  et  ke  elle  li  savoit  bon 
gré  del  hounour  k'elle  *  li  rekairoit.  Cant  li 
rois  Flores  entendi  ces  paroUes,  si  conmen* 
cha  à  penser  ;  et  ne  dist  mot  devant  grant 
pieche.  c  Sire ,  dist  uns  chevaliers  ki  estoit 
ses  mestres  conselliers ,  à  coi  pensés-vous 
tant?  Giertes,  toutes  teus  paroUes  doit  bien 
dire  boine  dame  et  sage;  et  si  m'ait  Dieus , 
elle  est  et  sages  et  vallans  :  si  vos  lo  en  bonne 
foi  ke  vous  regardés  .j.  jour  ke  vos  pores 
ieste  ;  à  li  mandés  salus,  et  ke  vos  serés  à  tel 
jour  à  li  pour  faire  hounour  et  pour  prendre 
à  fenme.  »  — c  Giertes,  dist  li  rois  Flores,  je  H 
manderai  ke  je  serai  à  li  el  mois  de  Pa^es, 
et  ke  elle  s'aparaut  pour  recevoir  tel  homme 
com  je  sui.»  Lors  dist  li  rois  Flores  au  cheva- 
lier ki  ot  esté  à  la  dame ,  k'il  ineust  dedens 


tierc  jour  à  aler  dire  ces  nouvielles  à  b 
dame. 

Au  tierc  jour  mut  li  chevaliers,  et  ^a 
tant  k'il  vint  à  la  dame ,  et  li  dist  ke  li  rois  il 
mandoit  k'il  seroit  à  li  el  mois  de  Pask^ 
Et  elle  respondi  ke  che  fust  de  par  Dieu,  et 
ke  elle  en  parleroit  à  ses  amis,  et  ke  elle  se- 
roit aparelie  pour  faire  se  volonté  si  comme  ti 
honneurs  de  bonne  dame  le  rekiert.  Apriès 
ces  parolless'en  parti  li  chevaliers,  et  en  Tinà 
son  segnor  le  roi  Flore,  et  li  conta  la  response 
de  la  bielle  dame  si  comme  vous  Tavés  oi.  Si 
atira  li  rois  Flores  d'Ausai  son  otre  et  s'esmot 
i  tout  grant  gent  pour  aler  ou  pais  à  la  bîelie 
dame.  Gant  il  fu  là  venus,  si  le  prist  et  espousa; 
Et  i  ot  grant  joie  et  grant  fieste.  Si  renmeea 
en  son  pais,  ù  on  fist  molt  gran  joie  de  li.  Si 
Tama  molt  li  rois  Flores  pour  sa  grant  biâuté 
et  pour  le  grant  sens  et  le  grant  valonr  ki  ea 
li  estoit.  Et  dedens  l'anée  k'il  Tôt  prise  elle 
fu  grose,  et  porta  fruit  en  son  ventre  tant  ke 
drois  fu;  et  délivra  d'une  fille  avant  et  d*6B 
fil  apriès ,  ki  ot  k  non  Fiorens ,  et  la  fille  ot  à 
non  Florie.  Et  fu  cil  enfës  Fiorens  moit  bians. 
Et  cant  il  fu  chevaliers,  si  foli  miudreske 
on  seuist  as  armes  à  son  tans,  si  k'il  fu  edeos 
à  iestre  empereres  de  Coustantiooble.  Et  fi 
molt  preudom,  et  fist  molt  d'essart  et  de  do- 
lour  as  Sarasins.  Et  la  fille  fu  pais  roine  de 
la  tiere  son  père ,  et  le  prist  à  fenme  li  fin 
au  roi  de  Hungrie  ;  et  (u  dame  de  .ij.  roijv* 
mes.  Celle  grant  hounour  otria  Diens  à  b 
bielle  dame  pour  bonté  et  pour  sa  loiaaié. 
Gran  tans  fu  li  rois  Flores  aveuc  celle  bielle 
dame  ;  et  cant  il  plot  à  Dieu  ke  sa  fins  vint,  si 
ot  si  bielle  counisanche  ke  Diens  en  ot  une 
bielle  ame.  Apriès  çou  la  dame  ne  vescai  ke 
demi-an,  si  trespasa  dou  siècle  comme  bcHoe 
et  loiaus ,  et  eut  bielle  fin  et  bonne  recon- 
nisanche.  Ichi  finist  li  contes  dou  roi  Flore 
et  de  la  bielle  Jehane. 


EXPUCIT* 


F.  M. 


AD  MOTBlf^ACB. 


431 


UN  MIRACLE  DE  NOSTREDAME 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


I/BMPERllRE  LOTAIRE. 

OSTES ,  on  OSTON. 

OGIER,  premier  cheTslier  l'cm- 

perierc. 
ij*  CHETALIER  L'BMPERIEBE. 
LE  MESSAGIER  L'EMPERIERE. 
ROY  ALfXINS. 

PREMIER  CHEVALIER  ALFOKS. 
ije  CHEVALIER  ALFOIfS. 


LOTAR ,  lergent  d'armes. 
ERN  AUT,  premier  boargoi« 
ij«BOI}RG01S. 
MJ«  B0I3RG01S. 
iiij*  BOURGOIS. 
DENISE,  oa  LA  FILLE. 
ROY  DE  GRENADE. 
MUSEHATILT. 
SALEMQN. 


LADAMOISELLE,  ov 

ESGLANTINE. 
BERENGIER. 
DIEU. 

NOSTRE-DAMB. 
GABRIEL. 
MICHIEL. 
SAINT  JEHAN. 
LES  CLERS. 


Gj  commence  i.Bftiracle  deMostre-Dame,  comment 
ites,  roy  d'Espaingne,  perdi  sa  terre  par  gagîer  con- 
a  Berengicr  qui  le  tray  et  lî  fist  faux  entendre  de 
femme,  en  la  bonté  de  laquelle  Oates  se  fioit  »  et 
|»ui8  le  destniit  Cales  en  champ  de  bataille. 

l'bhpbbibrb  lotairk. 
Ostes,  biau  niez,  quant  me  pren  garde 
De  vostre  estât,  et  vous  regarde 
Qu'estes  sanz  compaigue  et  sans  hoir, 
Et  que  femme  soliez  avoir 
De  renom,  de  los  et  de  pris, 
Que  mort»  ce  scet  chascun,  a  pris. 
Il  m'ennuie  et  moult  me  deplait  : 
Si  vous  conseil,  niez,  à  court  plaît. 
Remarier. 

OSTES. 

Sanz  desdire  ne  varier, 
Ghier  oncle,'à  vostre  voulenté, 
K*en  ay  pas  moult  entalenté 
Le  cuer  ;  ne  aussi  pour  ore  dame 
H'ay-je  pas  avisé  qu'à  femme. 
Sire,  préisse. 

L'EMPKRKim. 

J'en  sçay  une  trop  bien  propice, 
Ostes  niez,  que  nous  irons  querrc  ; 
Aussi  me  fault^il  avoir  guerre 
A  son  père,  qui  tient  Espaigne. 
Se  le  royaume  pren  et  gaigne, 
La  filte  à  femme  vous  donrray, 
Et  d'Espaigne  roys  vous  feray 
Etluiroyne. 


Ici  commence  un  Miracle  de  Notre-Dame,  com- 
ment Olbon ,  roi  d'Espace,  peitUt  sa  terre  en  ga- 
geant contre  Beranger  qui  le  trahit  et  lui  fit  de  faux 
rapports  au  sujet  de  sa  femme,  en  la  bonté  de  la- 
quelle Othon  se  fiait  ;  et  depui»  celui-ci  le  tua  en 
cbamp-clos. 

l'eHPEREU&  LOTHAmE. 

OthoD,  cher  neveu,  quand  je  pense  i  vo- 
tre position,  que  je  considère  que  vous  êtes 
sans  compagne  et  sans  héritier,  et  que  vous 
aviez  une  femme  de  renom,  de  bien  et  ver- 
tueuse, que  la  mort,  chacun  le  sait,  a  prise, 
cela  m'ennuie  et  me  déplaît  fort  :  je  vous  con- 
seille donc>  mon  neveu,  en  un  mot,  de  vous 
remarier. 

OTHON. 

Sans  vous  dédire  ni  contrarier,  cher  oncle, 
votre  volonté,  je  n'ai  pas  le  cœur  très-enclin 
à  cela  ;  et  pour  le  moment ,  sire,  je  ne  con- 
nais aucune  dame  que  je  pusse  prendre  pour 
épouse. 

l'ehpebecr. 
Neveu  Othon ,  j'en  sais  une  très-conve- 
nable, que  nous  irons  chercher;  aussi  bien 
me  faut-il  avoir  la  guerre  avec  son  père  qui 
tient  l'Espagne.  Si  je  prends  et  gagne  le 
royaume ,  je  vous  donnerai  sa  fille  pour 
femme,  et  je  vous  ferai  roi  d'Espagne  et  elle 
reine. 


432 


THiATEE  FEANÇAI8 


OSTES. 

Puisque  a  ce  vo  vouloir  s'encline, 
Je  m'i  assenSi  chier  sire,  aussi. 
Quant  Youlrez-vous  partir  de  ci 

Pour  y  aler. 

l'empereur. 
Tout  maintenant,  sanz  plus  parler; 
Car  il  a  jà,  je  vous  dénonce. 
Plus  d'un  mois  qu'ay  fait  ma  semonce. 
Si  ay  jà  devant  biaucop  gent  : 
Pour  ce  estre  me  fault  diligent 

D'aler  après. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Et  nous  vous  suivrons  de  si  près, 
Chier  sire,  n'en  aiez  jà  doubte. 
Que  nous  serons  de  vostre  rote 

Touz  jours  premiers. 
l'empereur. 
Or  vous  mettez,  mes  amis  chiers, 

Donques  à  voie. 

ij*  CHEVAUER. 

Sire,  je  lo  que  l'en  envoie 

Au  roy  d'Espaigne  un  mes  bonne  erre. 

Qui  lui  signiffie  que  guerre 

Avez  à  li,  et  qu'il  se  gart 

De  vous,  et  qu'en  quelconque  part 

Que  li  pourrez  faire  grevance, 

Ly  mônstrerez  vostre  puissance. 

€e  point  conseil. 

l'empereur. 
Et  je  m'y  assens  et  le  vueil. 
— Hessagier,  çà  vîen.  Tu  iras 
Au  roy  d'Espaigne  et  li  diras 
Que  pour  le  courrouz  qu'il  m'a  fait 
Je  Firay  guerroier  de  fait 
Tellement  et  si  envaïr 
Qu'il  s'en  pourra  moult  esbahir; 
Et  li  di  que  je  le  defy, 
Et  de  tout  son  povoir  dy  fy 

Contre  le  mien. 

LE  MESSAGIER. 

Mon  chier  seigneur,  je  vous  dy  bien 
Que,  se  Dieu  trouver  le  me  lait,' 
Poson  qu'il  li  soit  bel  ou  lait. 
En  la  fourme  que  le  me  dites 
Li  diray  tant  qu'en  seray  quittes. 
G'y  vois  en  l'eure. 

PREMIER  CHEVALIER  l'bMPERIERE. 

•Sanz  plus  faire  cy  de  demeure. 
Nous  poons  d'aler  avancier, 


OTUON. 

Puisque  votre  volonté  penche  vers  ceU,| 
cher  sire,  j'y  consens  aussi.  Quand  voulez 
vous  partir  d'ici  pour  y  aller? 

l'empereur. 

A  rinstant  même,  sans  parler  davantage; 
car  il  y  a  déjà,  je  vous  le  déclare,  plus  dm 
mois  que  j'ai  fait  prévenir  mes  hommes, 
et  j'ai  déjà  devant  beaucoup  de  naonde  : 
c'est  pourquoi  il  faut  que  je  me  bâte  de  la 
suivre. 

le  premier  chevàlibr. 

Quant  à  nous,  nous  vous  suivrons  de  & 
près ,  cher  sire ,  n'en  doutez  pas ,  que  wm 
serons  toujours  les  premiers  de  votre  corps 
d'armée. 

l'empereur. 
Alors,  mes  chers  amis,  metlez-voos  doBC 
en  route. 

LE  DEUILIÈME  CHEVALIER. 

Sire ,  je  suis  d'avis  que  l'on  envoie  unt 
de  suite  au  roi  d'Espagne  un  messager  qui 
lui  signifie  que  vous  êtes  en  guerre  avec  lai; 
qu'il  se  garde  de  vous ,  et  que  partout  où 
vous  pourrez  lui  faire  du  mal,  vous  luimoa- 
trerez  votre  puissance.  Voilà  ce  que  je  con- 
seille. 

l'empereur. 
J'y  consens,  et  je  le  veux.  —  Messager, 
viens  ici.  Tu  iras  au  roi  d'Espagne  et  to  loi 
diras  que  pour  l'ennui  qu'il  m'a  causé  j'irai 
lui  faire  la  guerre  et  l'attaquer  tellement 
qu'il  n'aura  qu'à  s'en  étonner;  dis-lui  que  je 
le  défie,  et  que  je  ne  tiens  aucun  compte 
de  toutes  les  forces  qu'il  opposera  aux  mien- 
nes. 


LE  messager. 
Mon  cher  seigneur,  je  vous  dis  bien  qae, 
si  Dieu  me  permet  de  le  trouver,  je  me  dé- 
chargerai auprès  de  lui  de  mon  message 
dans  la  forme  que  vous  me  dites,  que  cela 
lui  plaise  ou  non.  J'y  vais  sur  l'heure. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  DE  l'BMPERSUR. 

Sans  plus  nous  arrêter  ici ,  mettons-nous 
en  marche,  en  sorte  que  lorsque  nous  pour- 


AU   MOYEN-AGE. 


433 


Si  que  lors  du  messagîer 
Pourrons  certainement  savoir 
Qn'H  ara  fait  tout  son  devoir. 
Que  tantost  sanz  terme  n'espace 
Sur  Espaigne  la  guerre  on  face, 
Et  prengneTon  cbastiaux  et  villes 
Et  n*espergne  l'en  filz  ne  filles. 

Restes  ne  biens. 

l'shperibrb. 
Certes,  on  n*espergnera  riens. 
Le  feiï  partout  bouter  feray 
Où  rébellion  trouveray. 

Mouvons  maishuy. 

LE   MESSAGIER  l'eMPERIERE. 

Gomme  messagier  que  je  sui, 
Roy  d'Espaigne,  vous  vien  retraire 
De  par  Temperiere  Lothaire 
Que  assaillir  venra  vostre  terre 
Et  vous  mouvera  si  grant  guerre 
Qu'il  vous  toidra  vie  de  corps, 
Ou  de  ce  païs  foirez  hors. 
Dès,  ci  vous  dy  pour  H  sanz  faille, 
Vostre  povoir  ne  prise  maille. 
Nom  pas  la  fueille  d'une  ronce  : 
De  par  lui  ceci  vous  dénonce 
Et  vous  deffie. 

ROT  ALPHONS. 

Il  ne  m'ara  pas,  quoy  qu*il  die, 
Si  ligierement  come  il  pense; 
Car  je  metteray  diligence 
En  moy  garder. 

MESSAGIER   l'emPERIERE. 

Ne  vous  est  mestier  de  tarder. 
Certes,  mal  l'avez  courroncié  ; 
De  moy  vous  est  pour  li  nuncié 
Hardiement. 

PREMIER  CHEVALIER  ALFONS. 

Dya!  que  tu  parles  baultement» 
Et  si  es  en  nostre  dangier  ! 
Se  lu  ne  fusses  messagier. 
Point  fusses  d'un  tel  esperon 
Qu'il  ne  te  faulsist  chapperon 
Jamais  avoir. 

ALFONS. 

Corn  messagier  fait  son  devoir; 
Gardez  que  vous  ne  l'atouchiez. 
^Mon  ami,  bien  vueil  que  sachiez, 
Quant  l'emperiore  m'assauldra,. 
Le  paîs  si  me  deffendra 
Bien,  se  Dieu  plaist. 


rons  savoir  certainement  du  messager  qiril 
a  rempli  tout  son  devoir.  Ton  fasse  tout  de 
suite  la  guerre  à  l'Espagne  sans  délai  ni  re- 
tard ,  que  Ton  y  prenne  les  châteaux  et  les 
villes,  et  que  l'on  n'épargne  ni  fils  ni  filles, 
ni  bétes  ni  biens. 


l'empereur. 
Certes,  on  n'épargnera  rien.  Je  ferai  met- 
tre le  feu  partout  où  je  trouverai  de  la  ré- 
sistance. Partons  dès  aujourd'hui  I 

LE  MESSAGER   DE  l'eMPBREUR. 

Roi  d'Espagne,  en  ma  qualité  de  messa- 
ger, je  viens  vous  annoncer  de  par  l'empe- 
reur Lothaire  qu'il  viendra  assaillir  voire 
pays  et  qu'il  vous  fera  une  guerre  telle  qu'il 
vous  6tera  la  vie,  si  vous  ne  fuyez  hors  de 
cette  contrée.  Dès  ce  moment,  je  vous  le 
dis  positivement  pour  lui  «  il  ne  fait  pas 
plus  de  cas  de  votre  pouvoir  que  d'une 
maille,  ou  que  d'une  feuille  de  ronce  :  je 
vous  notifie  ceci  de  sa  part  et  vous  défie. 


le  roi  ALPHONSE. 

Quoi  qu'il  en  dise,  il  ne  m'aura  pas  aussi 
facilement  qu'il  le  pense;  car  je  mettrai  di- 
ligence à  me  garder. 

LE  MESSAGER   DE   l' EMPEREUR. 

il  ne  faut  pas  que  vous  tardiez.  Certes, 
vous  avez  eu  tort  de  le  courroucer;  je  vous 
Tannonce  hardiment  de  sa  part. 

LE  PREMIER  CHEVALIER   d'aLPHONSE. 

Eh!  que  tu  as  le  verbe  haut,  et  cepen- 
dant tu  es  en  notre  pouvoir  !  Si  tu  n'étais 
pas  messager,  tu  serais  piqué  d'un  éperon 
tel  qu'il  ne  le  faudrait  jamais  avoir  de  cha- 
peron. 

ALPHONSE. 

Il  fait  son  devoir  de  messager  :  gardez-* 
VOUS  de  le  toucher. —  Mon  ami,  je  désire 
que  vous  sachiez  que,  quand  l'empereur 
m'attaquera,  le  pays  me  défendra  bien,  s'il 
plaît  ù  Dieu. 


28 


434 


THiATEE  FEANÇAIS 


LB  HESftAGIEE  L  EHPEEIERB. 

Plus  ne  vous  en  tenray  de  plais. 
Puisque  dit  voua  ay  mon  message. 
Or  parra  com  vous  serez  sage. 
Je  m'en  revoys. 

ALFONS. 

Seigneurs,  Lolhaire  à  (el  congnois 
Qu*il  venra  ci,  je  n'en  doubt  point. 
Puisque  la  cbcÂeestà  ce  point 
Con  m'a  de  par  li  deffié. 
Je  m'ay  tout  jours  e»  vous  lé  : 
Si  vous  pri  que  ne  me  Tailliez, 
Maintenant  ;  mais  me  conseilliez 
Que  je  feray. 

ij*  CHEVALKE  ALFOU». 

Quant  est  de  moy,.  je  vous  dimy. 
Sire,  l'empereur  est  si  fors 
Que  s'rt  vient  à  tout  sou  effors» 
Certes,  ce  pals  gasiera 
Et  toutes  voz  gens  destmira. 
Oallre,  s'il  avient  qull  vous  prengse 
(Jà  Diei  ne  sueffire  qu'il  aviengnet)» 
Vous  estes  mort. 

mEHIBR  CBEVALIBR  ALFONS. 

Voir,  je  sui  bien  de  vosire  accort; 
Et,  pour  ce,  une  chose  vueil  dire 
Qui  seroit  bonne  à  faire,  sire  : 
De  gens  d'armes  petit  avez. 
Et  quant  doit  venir  ne  savez; 
Si  vous  diray  que  nous  ferons: 
Nous  trois,  en  Grenade  en  irons 
Prier  vostre  frère  le  cours 
Qu'il  vous  fasse  aide  et  secours; 
Mais  une  chose  avant  ferez  : 
Une  partie  manderez 
De  voz  bourgois  de  ceste  ville» 
A  qui  vous  lairez  vostre  fille 
A  garder  (il  y  sont  tenuz) 
Tant  que  vous  soiez  revenuz. 
En  leur  disant  sur  toutes  choses 
Qu'il  tiengnent  bien  leurs  portes  closes 
Et  que  nul  n'y  viengne  ne  voit 
Que  l'en  ne  sache  qui  il  soit 
Et  qu'il  vient  querre. 

ALFONS. 

Et  je  le  VOUS  feray  bonne  erre. 
-— Lothart,  va-t'en  appertement 
En  l'ostel  ou  leur  parlement 
Font  les  bourgois  de  ceste  ville. 
Servant  de  Bisquarrel,  ne  Gille 


LE  HES8AGEB  BB  l'bBPBBKW. 

Je  ne  vo«s  en  dirai  pas  pins  loag,  péi- 
que  mon  message  eat  rempli.  Ncms  verras 
maintenant  »  vous  serez  sage.  Je  bb'cb  ty- 
tourne. 

ALRI0I«8B« 

Seigneurs ,  Lotbaire ,  tel  qoe  je  le  cn- 
nois,  viendra  ici,  je  B'e»doiile  pas,  poisq» 
la  chose  en  est  arrivée  an  point  qu'on  m\ 
défié  de  sa  part.  Je  me  soie  tottjoafs  fiées 
vous  :  je  vous  prie  donc  de  ne  pa^  an'ahai- 
donner,  maintenant;  mais  cooseiUesHDMi  ce 
que  je  dois  faire. 

LE  BBUZitoB  CBSVAUBR* 

Quant  à  moi,  sire,  je  vo«s  dirai  que  Tea- 
pereur  est  si  paissant  qoe ,  s'il  Tient  avec 
toutes  ses  forces,  il  ravagera  certaineneDlce 
pays  et  détruira  tout  votre  maade.  En  ou- 
tre, s'il  advient  qo'îl  veos  preaae  (ce  qu'à 
Dieu  ne  plaise!),  vobs  éles  mort. 


LE  PEEIIIBK  CBEVALIBE  D'ALPOeaSB. 

En  vérité  t  î®  &ais  bien  de  voire  avis; 
c'est  pourquoi,  je  veux  dire  une  chose qii 
serait  bonne  à  faire,  sire  :  vous  avez  peu  de 
gens  d'armes ,  et  vous  ne  savez  pas  quand 
ils  doivent  venir.  Je  vous  dirai  ce  que  boos 
ferons  :  nous  trois ,  nous  nous  en  trons  a 
Grenade  prier  tout  de  suite  votre  frère  qu  il 
vous  donne  aide  et  secours  ;  maisauparavanc 
vous  ferez  une  chose  :  vcmis  manderez  une 
partie  de  vos  bourgeois  de  cette  ville,  et 
vous  leur  laisserez  votre  fille  en  ^rde  (il 
est  de  leur  devoir  de  le  faire)  josqo'à  ce  qoe 
vous  soyez  revenu,  en  leur  disant  que  par- 
dessus tout  ils  liennenc  bien  leors  portes^ 
closes,  et  que  nul  n'aille  ni  ne  vienne  sans 
que  l'on  sache  qui  il  est  et  ce  qu'il  vient  dier- 
cher. 


ALPHONSE* 

Je  le  ferai  tout  de  suite.  —  Lotart,  va-l'ep 
vite  a  la  maison  ou  les  bourgeois  de  cette 
ville  tiennent  leur  assemblée.  Si  tu  y  Irou- 
ves  Servant  de  Bisquarrel,  ou  Gilles  le  Mar- 
quis, ou  Martin  Drouart^  ou  sire  Pierre  le 


AU  M0TEN-A6B. 


43& 


Le  Marquis,  ne  Martin  Drouart, 
Ne  sire  Pierre  le  Monart, 
Oa  sire  Guyniar  dit  le  Viaatre^ 
Y  treoyes»  ou  bourgois  quelque  autre» 
Di*leur  que  san«  ailleurs  aler 
Taniost  viengnent  à  moy  parler 
Et  que  j*ayhaste. 

LOTART,  sergent  d*annes> 

Je  ne  mengeray  pain  ne  paste 
Sî  les  vous  aray  fait  venir. 
Sanz  moy  plus  ci  endroit  tenir. 
Mon  obier  seigneur,  je  les  vois  querre. 
—  Je  Ueng  bien  emploiée  m'erre 
Et  si  ay^je,  si  com  moy  semble» 
Seigneurs,  quant  cy  vos  trais  easembk 
-     Si  bien  à  peint. 

PR«S1SR  BOOR^OfS. 

Pour  quoy,  Lotart  (n'en  mentez  point), 
Le  dîtes-vons? 

SBR6BNT  D* ARMES. 

Monseigneur  si  vous  mande  à  (onz 
Que  tantost,  sanz  ailleurs  aler, 
Vous  en  venez  à  li  parler  ; 
Et  se  plus  d'autres  en  trouvasse, 
Aveoques  vous  les  enmenasse. 
Sa  !  alons-m'ent. 

ij«  BOUR60IS. 

G'iray  de  cuer  et  Itement, 
Quant  est  de  moy. 

iij*  BOfJRGOIS. 

Aussi  feray-je,  par  ma  foy  ! 
Puisqu'il  en  est  si  volentis. 
J'en  suis  aussi  tout  talentis. 
—  Alons,  Lotart* 

iiij«  BOURGOIS. 

Alons!  je  vueil  faire  le  quart 
Puisqu'il  nous  mande. 

PREMIER  BOURGOIS. 

S'il  nous  fait  aucune  demande. 
Prenons  avis. 

LOTART,  sergent  d'armes. 

Mon  chier  seigneur,  sanz  plus  devis, 
Vez  ci  de  voz  bourgois  partie 
Qui  touz  sont  venuz  à  atie 
A  vostre  mant. 

ALFONS. 

Ne  savez  pour  quoy  vous  demant, 
Seigneurs  ;  mais  je  le  vous  diray  : 
Ha  fille  en  garde  vous  lairay  ; 
Car  il  me  fault,  à  brief  parler. 


Honart,  ou  sire  Guymar  dit  le  Viaulre,  ou 
quelque  autre  bouBgeois,  dis-leur  que,  sans 
aller  ailleurs,  ils  viennent  sur-le-champ  me 
parler,  et  que  je  suis  pressé. 


LOTART,  sergent  d'armes. 

Je  ne  mangerai  ni  pain  ni  pâte  que  je  ne 
vous  les  aie  fait  venir.  Sans  me  tenir  davan- 
tage ici,  mon  cher  seigneur,  je  vais  les  cher- 
cher. —  Je  tiens  ma  course  pour  bien  em- 
ployée ,  et  il  me  semble  qu'il  en  est  ainsi, 
seigneurs,  puisque  je  vous  trouve  ensemble 
«i  à  propos, 

PREMIER  BOURGEOIS. 

Lotart,  pourquoi  dites-vous  cela?  ne  men- 
tez point. 

LE  SERGENT  d' ARMES. 

Monseigneur  vous  mande  i  tous  que, 
sans  aller  ailletirs,  votls  veniez  tout  de  suite 
lui  parler.  Et  (il  a  ajouté)  que,  si  j^en  trou- 
vais d'autres  de  plus,  j'eusse  à  les  emine- 
ner  avec  vous.  Eh  bien  !  allons-nods-en. 

LE  BEOXiftHB  BOURGEOIS. 

Quant  à  moi,  j'irai  de  .bon  oemir  et  joyeu- 
sement. 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Par  ma  foi!  je  ferai  de  même.  Puisqu'il  y 
est  si  décidé ,  j'en  ai  pareillement  le  désir. 
—  Allons,  Lotart. 

LE  QUATRIÈME  ROURGBOIS.' 

Allons!  je  veux  faire  le  quatrième,  puis- 
qu'il nous  mande. 

LE   PREMIER   BOURGEOIS. 

S*il  nous  fait  quelque  demande,  concer- 
tons-nous. 

LOTART,  scrgenf  d*armes. 

Mon  cher  seigneur,  sans  plus  de  discours, 
voici  une  partie  de  vos  bourgeois  qui  tous 
sont  venus  en  hâte  à  votre  commande  - 
ment. 

ALPHONSE. 

Seigneurs,  vous  ne  savez  pourquoi  je  vous 
appelle  ;  mais  je  vous  le  dirai  :  Je  vous 
laisserai  ma  fille  en  garde;  car  il  me  faut,  en 
peu  de  mots ,  aller  vers  mon  frère  à  Gre- 


436  THÉATRB 

A  mon  frère  en  Grenade  aler 
Ly  rcqiierre  aideels^coui's; 
Car  sur  may  veuU  venir  à  cours 
De  guerre  l'empereitr  Lolhaire» 
Et  m*a  l'en  jà,  ne  le  puis  taire, 
Fait  de  par  lui  la  deffiaille  : 
Si  vous  pri  touz,  cornent  qu'il  aille, 
De  la  ville  songnensement 
Garder  et  especiaument 
Ha  fille  aussi. 

ij^  BOURGOIS. 

Sire,  n*en  soiez  en  soucy  : 
Vostre  fille  bien  garderons. 
Et  la  ville  deffenderons 
Contre  tout  homme. 

iij*  BOURGOIS. 

Nous  en  ferons  quanque  preudome 
En  doivent  faire. 

iiij*  BOURGOIS. 

Sire,  pour  Dieu  le  débonnaire! 
Au  moins,  puisque  vous  nous  laissez. 
De  retournez  {sic)  ici  pensez 
Brief,  s'il  peut  estre. 

ALPOlfS. 

Au  plus  tost  que  me  pourray  mettre 
Au  retour,  mes  amis,  sanz  faille 
Je  revenray,  comment  qu'il  aille, 
Cy  en  ce  lieu. 

ij«  CHEVALIER  ALPHONS. 

Alons-m'en  à  la  garde  Dieu, 
Sire,  sans  plus  ci  séjourner. 
Si  que  brief  puissons  retourner 
Garniz  de  gens. 

ALFONS. 

Mes  amis,  soiez  diligens 
De  vous  garder  et  de  bien  faire, 
Si  vient  qui  vous  vueille  meiïaire. 
Je  ne  vous  say  ore  plus  dire  ; 
Je  vous  commans  à  Nostre-Sire  : 
A  Dieu  trestouz. 

LA  FILLE. 

Mon  chier  père  et  mon  seigneur  douh, 
A  Dieu,  qui  vous  vueille  conduire. 
Si  que  ne  soit  qui  vous  puist  nuire 
Ne  aucun  mal  faire  ! 

PREMIER  BOURGOIS. 

Seigneurs,  il  fouit  qu'en  nostre  affaire 
Mettons  diligence,  à  briefs  moz. 
Bon  fort  avons  ci  ;  par  mon  loz, 


FRANÇAIS 

nade  lui  demander  aide  et  secours;  car 
l'empereur  Lothaire  veut  venir  sur  moi  a 
armes,  et,  je  ne  puis  le  taire,  Ton  m'a  dqà 
défié  de  sa  part  :  je  vous  prie  donc  toss, 
quoi  qu'il  arrive,  de  garder  soigiieiiaeiiieRi 
la  ville  et  ma  fille  aussi,  spéciatemeai. 


LE  DEUXIÈME  BOUROBOIS. 

Sire ,  ne  soyez  pas  inquiet  à  ce  sujet  : 
nous  garderons  bien  votre  fille,  el  nous  dé- 
fendrons la  ville  contre  tout  bomine. 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Nous  agirons  comme  prud'hommes  doi- 
vent agir. 

LE  QUATRIÈME  BOURGEOIS. 

Sire ,  pour  (l'amour  de)  Dieu  le  dâboi- 
nairel  puisque  vous  nous  laissez,  au  raoîas 
pensez  à  revenir  ici  promptement,  si  e*«t 
possible. 

ALPHONSE. 

Le  plus  tôt  que  je  pourrai  nse  mettre  es 
route ,  mes  amis ,  sans  faute  Je  reviendrai 
ici  même,  quoi  qu*il  arrive. 


LE  DEUXIÈME  CHEVALIER  d' ALPHONSE. 

Sire,  allons-  nous-  en  à  la  garde  de  Dieu, 
sans  plus  séjourner  ici ,  en  sorte  que  nous 
puissions  revenir  bientôt  en  force. 

ALPHONSE. 

Mes  amis,  soyez  diligens  à  vous  garder  ei 
à  bien  vous  défendre ,  s'il  vient  quelqu'un 
qui  veuille  vous  attaquer.  Je  n'ai  maintenant 
plus  rien  à  vous  dire ,  (sinon  que)  je  vous 
recommande  à  Notre-Seigneur  :  vous  tous, 
adieu. 

LA  FILLE. 

Mon  cher  père  et  mon  doux  seigneur, 
(je  vous  recommande)  à  Dieu  qu'il  veuille 
vous  conduire,  en  sorte  qu'il  n'y  ait  personne 
qui  puisse  vous  nuire  ou  vous  faire  quelque 
mal! 

LE  PREMIER   BOURGEOIS. 

Seigneurs,  en  peu  de  mots,  il  nous  faut  met- 
tre de  la  diligence  dans  notre  affaire.  Noos 
avons  ici  un  bon  fort;  si  Ton  m'en  croit,  nous 


AU  MOTBN-AOB. 


437 


Trestouz  ensemble  y  demourrons» 
Ma  dame,  et  vous  y  garderons 
Des  eDDemis. 

LA  FILLB. 

Palaqu'en  vosire  garde  m'a  mis, 
Bian  seigneurs ,  mon  père  le  roy. 
Je  Yueil  foire  sanz  nul  desroy 
Quanque  direz. 

ij*  BODRGOIS. 

Chiere  dame,  devant  irez , 
Et  noas  après  vous  suiverons  ; 
Et  le  fort  très  bien  fermerons 
Quant  serons  ens. 

LA  71LLB. 

Mes  chiers  amis ,  je  m*i  assens. 
Je  vois  devant;  or  me  suivez. 
Ne  vueîl  pas  que  vous  estrivez 
Pourrooy  de  rien. 

iij*  BOURGOIS. 

Chiere  dame,  vous  dites  bien. 
— Or,  avant!  puisque  dedans  sommes, 
Tonz  ensemble,  femmes  et  hommes. 
Fermons  ce  fort. 

iiij*  BOURGOIS. 

Vous  dites  bien,  j'en  sui  d'accort. 
C'est  fait;  je  ne  craing  maishuit  homme 
Qui  nous  faceassault  une  pomme 
Non  une  noiz. 

HOT  DE  GRENADE. 

Seigneurs,  là  voi  (bien  le  congnois) 
Le  roy  d'Espaigne,  Alfons  mon  frère. 
Faire  li  voulray  bonne  chiere, 
Puisque  je  le  voy  ci  venir. 
—  Frère,  bien  puissiez-vous  venir  ! 
Quel  vent  vous  maine? 

ALFONS. 

Frère,  ce  que  j'ay  le  demaine 
VEspaigne  et  la  terre  perdu  : 
Dont  j'ay  le  cuer  trop  esperdu , 
Se  ne  le  m'aidiez  à  rescourre  : 
Si  vous  pri  vueillez  me  secourre 
A  ce  besoing. 

ROY  DE  GRENADE. 

Biau  frère,  de  ce  n'aiez  soing  ; 
Hais  à  moydire  ne  tardez 
Comment  c'est  que  vous  lé  perdez^. 
Je  vous.em  pri. 

ALKONS. 

)c  le  vous  diray  sanz  detri, 
Ftere:  Temperiere  de  Romme 


y  demeurerons  tous  ensembles  madame,  et 
vous  y  garderons  des  ennemis. 

LA  FILLE. 

Beaux  seigneurs,  puisque  le  roi  mon  père 
m'a  mis  en  votre  garde,  je  veux  faire  sans 
réserve  tout  ce  que  vous  direz. 

LE  DEUXIÈME  BOURGEOIS* 

Chère  dame,  vous  irez  devant^  et  nous 
vous  suivrons;  et  quand  nous  serons  dans 
le  fort,  nous  le  fortifierons  bien. 

LA  FILLE. 

J'y  consens,  mes  chers  amis.  Je  vais  de- 
vant; maintenant  suivezrmoi.  Je  ne  veux  pas 
que  pour  moi  vous  ayez  la  moindre  dispute. 

LE  TROiSIÈllE  BOURGEOIS. 

Chère  dame,  vous  pariez  bien.  -^  Allons, 
en  avant  1  puisque  nous  sommes  dans  ce  fort, 
femmes  et  hommes ,  tous  ensemble  forti- 
fions-le. 

LE  QUATRIÈME  BOURGEOIS. 

Vous  parlez  bien ,  je  suis  de  cet  avis.  C'est 
fait  ;  désormais,  je  ne  crains  pas  plus  qu'on 
nous  attaque  que  je  ne  craindrais  une  pomme 
ou  une  noix. 

LE  ROI  DE  GRENADE. 

Seigneurs,  je  vois  là-bas  le  roi  d'Espa- 
gne, Alphonse  mon  frère  ;  je  le  connais  bien. 
Je  veux  lui  faire  fêle,  puisque  je  le  vois  ve- 
nir ici.  —  Frère,  soyez  le  bien  venu  !  Quel 
vent  vous  mène? 

ALPHONSE. 

Frère,  j'ai  perdu  le  gouvernement  et  le 
territoire  de  l'Espagne  :  ce  dont  j'ai  le  cœur 
tout«à-fait  désespéré,  si  vous  ne  m'aidez  à 
les  recouvrer:  veuillez  donc,  je  vous  prie, 
me  secourir  dans  cette  nécessité. 

LE  ROI  DE  CfRENADM. 

Mon  frère,  n'ayez  à  ce  sujet  aucune  in- 
quiétude ;  mais  ne  tardez,  pas  à  me  dire 
comment  il  se  fait  que  vous  perdez  rEs|)a- 
gne,  je  vous  en  prie. 

ALPHONSE. 

Je  vous  le  dirai  sans  retard,  frère  :  l'em- 
pereur de  Rome  m'envoya  l'antre  jour  ua 


438 


th6atbb 


M'envoia  l'autr'ier  un  sien  homme  ; 
Bien  croy  qu'en  li  moult  se  fia. 
Quant  de  par  li  me  deffia. 
Et  pour  ce  que  n'ay  pas  assez 
Gens  contre  lui ,  me  sui  pensez 
D*aide  vous  venir  requerre, 
AGn  que  contre  ii  ma  terre 
Puisse  deffendre. 

ROT  »E  GRBNADS. 

Musehaulty  va-t'en  sanz  attendre 
Au  roy  de  Tarse  et  d'Aumarîe, 
Et  après  au  roy  de  Turquie 
Et  aussi  de  Harroc  au  roy  ; 
Prie  chascun  que  son  arroy 
Face  pour  moy  venir  aidier 
A  mes  ennemis  brief  vuidier 
Hors  de  ma  ten*e. 

MUSEHAULT. 

Sire,  pour  vostre  amour  acquerre 
Youlentiers  feray  ce  message  ; 
Et,  sanz  plus  faire  d'arrestage, 
Sii'e,  g'y  vois. 

ROY  DE  GRENADE. 

Et  vous,  Salemon  TAubigois, 
En  Espaigne  vous  en  irez; 
Les  bonnes  ville  cercherez, 
Et  m'en  rapporterez  Testât. 
Or  mouvez,  sanz  plus  de  restai 
Faire,  ami  chier. 

SALEXOII. 

Sire»  g'i  vois  sanz  plus  prescliier. 
Puisqu'il  vous  haite. 

ROY  DE  GRENADE. 

Frère,  aide  vous  sera  faicte 
Par  moy  si  bonne  en  brief  termine 
Qu'il  fauldra  que  lempereur  fine 
Ains  qu  Espaingne  vous  puist  tolir* 
Ne  scé  se  venir  assaillir 
Vous  osera. 

ALFONS. 

Frère,  bien  scé  que  si  fera  ; 
Car  trop  est  fier. 

ROY   DE  GRENADE. 

Il  n'est  ne  de  fer  ne  d'acier 
Neq'un  autre;  ne  vous  en  chaut* 
Seez  ci  tant  que  Museliault 
Soit  venuz,  et  lors  nous  ferons 
Tant  que  nous  ne  le  priserons 
Pas  un  festu. 


PRARÇAIS 

des  siens;  je  crois  bien  qu'il  se  fie  beaaooq» 
en  lui,  puisqu'il  me  défia  de  sa  part.  Et 
comme  je  n'ai  pas  assez  de  gens  à  lui  oppo- 
ser, j'ai  pensé  à  venir  vons  demander  votre 
aide,  afin  que  je  puisse  défendre  ma  terre 
contre  lui. 


LE  ROI  DE  GRENADE. 

Husehault ,  va-t'en  sans  attendre  an  roi 
de  Tarse  et  d*Almaria ,  et  après  au  roi  de 
Turquie  et  à  celui  de  Maroc;  prie  chacon 
d'eux  de  rassembler  ses  forces  pour  me  ve- 
nir aider  à  chasser  promptement  mes  enne- 
mis hors  de  ma  terre. 


HUSEHAULT. 

Sire ,  pour  acquérir  votre  amour  je  feraj 
volontiers  ce  message  ;  et,  sans  m'arréier 
plus  long-temps,  sire,  j'y  vais. 

LE  ROI  DE  GRENADE. 

Et  vous,  Salomon  TAlbigeois ,  vous  voos 
en  irez  en  Espagne  ;  vous  visiterez  les  bon- 
nes villes ,  et  m'en  rapporterez  l'état.  Â(- 
lonSt  mon  cher  ami  !  en  route  sans  plus  de 
retard. 

SALOHON. 

Sire,  puisque  tel  est  votre  plaisir,  j*y  vais 
sans  plus  de  discours. 

LE  ROI  DE  GRENADE. 

Frère ,  je  vous  porterai  bientôt  un  tel  se- 
cours qu'il  faudra  que  l'empereur  périsse 
avant  qu'il  puisse  vous  enlever  l'Espagoe. 
Je  ne  sais  s'il  osera  venir  vous  attaquer. 


ALPHONSE. 

Frère,  je  sais  bien  qu'il  le  fera  ;  car  il  esl 
trèS'fier. 

LE  ROI    DE  GRENADE. 

11  n'est  pas  plus  qu'un  autre  de  fer  on 
d'acier;  ne  vous  en  inquiétez  pas.  Asseyei- 
vous  ici  tant  que  Husehault  soit  veau  »  et 
alors  nous  ferons  si  bien  que  nous  ne  le  pri* 
serons  pas  (la  valeur  d')un  fétu. 


AU  MOYRIf-AOE. 


439 


L'BMPBUBaB. 

Or  ça  !  mefisagier»  di,  vieBMu 
Du  roy  d'Espaigne  ? 

MBSSAGIBa  l'VMPBRIBRK. 

Sire»  oîl«  se  Dieu  oie  doint  gaaigue! 

£t  Tayde  par  vous  deffié, 

EtsîlyaybienafBé 

Qu'avez  guerre  à  li,  à  un  mol; 

Et  il  me  respondy  tantost 

Qu'il  ne  scel  pas  que  vous  ferez, 

Mais  que  si  tost  pas  ne  Tarez 

Que  vous  pensez* 
l'bvpbribrb. 
El  avoit-ilde  gent  assez? 

Or  le  me  dy. 

LB  HBSSAGIBR  l'bMPERIERB. 

Sire,  quant  je  parlay  à  li, 
Pour  vérité,  savoir  devez 
11  n'avoîi  que  ses  gens  privez 
Et  une  jonne  damoiselle 
Qui  sa  fille  est,  qui  est  moult  bele  ; 
N'en  ta  ville,  sire,  où  esloit 
Un  tout  seul  homme  armé  n'avoit, 
Soiez-en  seurs. 

ij*.  CHBVALIER  l'bHPERIBRE. 

A  quel  ville  estoit-il? 

LB  MBSSAGIBR  l'BMPBRIBRE. 

ABurs, 
Qui  est  une  bonne  cité; 
Mais  n'est  pas  moult,  en  vérité. 
De  gent  peuplée. 

ij*  CHEVALIBR  l'bHPERIERB. 

Mon  cbier  seigneur,  s'il  vous  agrée. 
Siège  faire  devant  irons 
Touz  ensemble,  et  leur  requerrons 
Qu'il  la  vous  rendent. 

l'BMPBRIBRE. 

Je  scé  bien  qu'à  ce  pas  ne  tendent  ; 
Et  nientmoins  vous  avez  bien  dit. 
Alons-y  tost,  sanz  contredit, 
Treslont  ensemble. 

PREMIER  CHEVALIER. 

C'est  bon  à  faire,  ce  me  semble; 
Car  com  plus  tost  sur  eulx  serons» 
Et  plus  grant  avanlage  arons 
A  nous  combatre. 

08TBS. 

Or  le  faisons  bien,  sanz  debatre. 
Puisque  nous  voions  ici  Burs, 
Escrions-les  savoir  se  aux  murs 


I  l'bmpbrbdr. 

Eh  bien  I  messager,  dis,  viens-tu  de  vers 
le  roi  d'Espagne? 

LB  HBSSAGBR  DE  l'eMPBRBUR. 

Oui ,  sire.  Dieu  me  récompense!  Je  l'ai 
défié  de  votre  part,  et,  en  un  mot,  je  lui  ai 
bien  notifié  que  vous  étiez  en  guerre  avec 
lui;  et  il  me  répondit  sur«le-cbamp qu'il  ne 
savait  pas  ce  que  vous  feriez,  mais  que  vous 
ne  l'auriez  pas  si  lot  que  vous  le  pensiez. 


L  EMPEREUR. 

Et  avait -il  beaucoup  de  monde?  dis-le- 
moi? 

LE  MESSAGER  DE  L'emPERBUR. 

Sire ,  quand  je  lui  parlai,  sachez ,  en  vé- 
rité ,  qu'il  n'avait  que  les  gens  attachés  à 
sa  personne  et  une  jeune  demoiselle  fort 
belle ,  qui  est  sa  fille  ;  et  en  la  ville  où  il 
était,  sire ,  il  n'y  avait  pas  un  seul  homme 
armé,  soyez-en  sûr. 


LE  DBmOÈMB  CHEVALIER  DE  l'eMPEREUR. 

Dans  quelle  ville  était-il  ? 

LE  MESSAGER  DE  L'BMPEREOR. 

A  Burgos,  qui  est  une  bonne  cité;  mais, 
en  vérité,  elle  n'est  pas  très-peuplée. 


LB  DEUXIÈME  CHEVALIER  DE  L'EMPERBUR. 

Mon  cher  seigneur ,  si  cela  vous  agrée, 
nous  irons  l'assiéger  tous  ensemble,  et  nous 
les  sommerons  de  vous  la  rendre. 

l'emperbur. 
Je  sais  bien  que  ce  n'est  pas  ce  qu'ils  en- 
tendent (faire)  ;  et  néanmoins  vous  avez  bien 
dit.  Allons-y  promptement ,  sans  réplique , 
tous  ensemble. 

LB  premier  chevalier. 

C'est  bon  à  foire,  ce  me  semble  ;  car  plus 
t6t  nous  serons  sur  eux ,  plus  grand  avan- 
tage nous  aurons  à  combattre. 

OTHON. 

Maintenant,  sans  plus  de  paroles,  condui- 
sons-nous bravement.  Puisque  nous  voyons 
ici  Burgos,  appelons  pour  savoir  si  quelqu'un 


4éO 


théathe  pnANÇAis 


Vcnroit  aucao  parler  à  nous. 
—  Ouvrez,  ouvrez  1  lost  rendez^vous, 
Sanz  plus  attendre  ! 

PRBHIBR  BOURGOIS. 

Qui  estes-vousy  qui  à  nous  rendre 
Si  fièrement  nous  commandez  ? 
Vuidiez,  que,  se  plus  attendez, 
De  nos  mais  vous  envoierons, 
Ne  point  ne  vous  espargnerons; 
N'en  doubtez  goûte. 

PREMIER  CHEVALIER   l'eHPERIERC. 

Rendez-vous,  rendez;  ou,  sanz  doubte, 
Assault  dur  et  fort  vous  ferons, 
Et  en  Teure  vous  monstrerons 
Quelz  gens  nous  sommes. 

ij«  BOURGOIS. 

Nous  ne  vous  prisons  pas  .ij.  pommes. 
Ne  scé  pour  quoy  nous  menacez; 
De  bonne  gent  sommes  assez 
Pour  nous  dépendre. 

ostes. 
Avant!  avant!  sanz  plus  attendre, 
Traiez  aux  murs,  seigneurs  archiers! 
Et  nous  irons  en  demeutiers 
Celle  porte-Iâ  assaillir. 
Et  je  pense  que  sanz  faillir 
Bien  tost  i*arons. 

ij«  CHEVALIER. 

S'arons  mon.  Sçavez  que  ferons? 
En  traiant  et  en  combalant, 
Le  feu  y.  bouterons  bâtant 
De  bonne  guyse. 

(Yci  ce  fait  la  bataille.) 
iij«  BOCRGOIS. 

Puisque  la  bataille  s'atise 
Et  qu'il  sont  sur  nous  si  ysniaux, 
Gettons-Ieurce's  gros  mangonniaux 
Et  ces  grans  pierres. 

iiij'  BOCRGOIS. 

Vuidiez,  vuidiez,  pillars  et  lierres! 
Vuidiez,  vuidiez  apperlement. 
Ou  vous  mourrez  Iionteusement  ! 
Fuiez,  merdaille! 

ij'   CHEVALIER. 

Je  vois  bouter  le  feu  sanz  faille 
A  celle  porte  ardoir,  undis 
Qu*fl  sont  à  combatre  entenliz. 
Cest  fait  :  elle  art. 


des  bourgeois  viendrait  nous  parler.  —  Gb- 
vreit  ouvrez!  rendez-vous  vite,  sans  atiei* 
dre  davantage  1 

LE  PREMIER  BOURGEOIS. 

Qui  étes-votts ,  vous  qui  nous  commandei 
si  fièrement  de  nous  rendre?  Videz  la  place, 
car,  si  vous  attendez  davantage,  nous  vobs 
enverrons  de  nos  mets,  et  nous  ne  vobs 
épargnerons  point;  n'en  doutez  noUemeat 

LE  PREMIER  CHEVAUER  DE  l'bmPEREUR. 

Rendez-vous,  rendez«vous  ;  ou,  n*en  dou- 
tez pas ,  nous  vous  livrerons  on  assaut  dur 
et  terrible,  et  sur  l'heure  nous  vous  monu^ 
rons  quels  gens  nous  sommes. 

LE  DEUXIÈME  BOURGEOIS. 

Nous  ne  vous  prisons  pas  (la  valeur  de 
deux  pommes.  Je  ne  sais  pourquoi  vous 
nous  menacez  ;  nous  sommes  assez  de  bra- 
ves gens  pour  nous  défendre. 

OTHOEI. 

En  avant  !  en  avant!  sans  attendre  davan< 
tage,  tirez  aux  murs ,  seigneurs  archers  !  ec 
cependant  nous  irons  attaquer  cette  porte- 
là.  Je  pense  que  sans  faute  nous  TauroDs 
bientôt. 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUEB. 

Certes ,  oui.  Savez-vous  ce  que  nous  fe- 
rons? en  lançant  nos  traits  et  en  combattant, 
/lous  y  mettrons  le  feu  tout  de  suite  et  de  ta 
bonne  manière. 

(Ici  la  bataille  se  fait.) 
LE  TBOISIÈME  BOURGEOIS. 

Puisque  la  bataille  s'échauffe  et  qu'ils 
sont  si  acharnés  contre  nous»  lançons  sur 
eux  ces  gros  mangonneaux  et  ces  grandes 
pierres. 

LE  QUATRIÈME  BOUBGEOIS. 

Fuyez ,  fuyez ,  pillards,  voleurs!  allons • 
hors  d*ici  sur-le-champ ,  ou  vous  mourrez 
honteusement  !  Fuyez,  canaille  ! 

LE  DEUXIÈMB  CHEVAUER. 

Je  vais ,  sans  y  manquer ,  mettre  le  feu 
pour  brûler  cette  porte ,  tandis  qu  ils  sont 
occupés  à  combattre.  C'est  fait  :  elle  brûle- 


AD   MOTBN-AGE. 


441 


l'empereur. 
Maishuil  pour  deflendre  trop  tan 
Veoront  que  n'entrons  dessus  eulz. 
Avant  i.  et  un,  deux  et  deuxl 
Entrez  touz  ens. 

OSTES. 

A  mort  !  à  mort  ceulx  de  ceens  ! 
Hommes  et  femmes,  touz  mourront 
Qui  rendre  à  nous  ne  se  youlront 
Benignement. 

PREMIER  GHKTAUER  l'EMPERIERE- 

Grans  et  petiz  onniement 
Mettons  à  mort* 

l'emperibre. 
Non,  non,  je  n'en  sui  pas  d'accort: 
Je  vueil  à  eulz  parler  avant. 
—  Dîtes,  seigneurs,  je  vous  demant, 
Yous  voulez-vous  bonnement  rendre? 
rie  vous  povez  mais  plus  defTendre, 
Bien  le  veez. 

PREMIER  BODRGOIS. 

Ha,  sire!  ne  nous  deveez 
Yostre  grâce  par  courtoisie. 
Recevez-nous,  sauve  la  vie, 

Voz  prisonniers. 

l'bmperierb. 
Si  feray-je  moult  voulentiers  ; 
Biais  que  me  rendez  vostre  roy , 
Qui  envers  moy  plain  de  desroy 

A  trop  esté. 

ij«  BOURGOIS. 

Très  cliier  sire,  par  vérité. 
Dès  qu'il  sot  que  aviez  à  ii  guerre. 
Il  se  parti  de  cesie  terre. 
Et  tieng  qu'en  Grenade  en  ala  ; 
Au  mains,  quant  il  à  nous  parla. 
Le  dist  ainsi. 

l'emperiere. 
Bien  est.  Or  me  respondez  ci  : 
Jen'acontè  à  li  une  bille; 
Hais  qu'est  devenue  sa  fille, 

Dites-me  voir? 

ij*  chevalier  l'emperiere. 
Se  vous  ne  li  faites  savoir, 
Vous  estes  mors  là  où  vous  estes; 
Car  l'en  vous  copera  les  testes. 

Ou  voir  direz. 

iij*  BOURGOIS. 

Sire ,  leens  la  trouverez, 


L  EMPEREUR. 

Désormais  ils  viendront  trop  tard  pour 
nous  empêcher  d'entrer  chez  eux*  En  avant 
un  à  un,  deux  à  deux  !  Entrez  tous  dedans. 

OTHON. 

A  mortl  à  mort  ceux  de  céans!  Hom- 
mes et  femmes,  tous  ceux  qui  ne  voudront 
pas  se  rendre  à  nous  de  bonne  grâce,  mour- 
ront. 

LE  PREMIER  CHEVAUER  DE  l'eMPEREUR. 

Mettons  à  mort  tout  uniment  grands  et 
petits. 

l'empereur. 

Non  ,  non ,  je  n'y  consens  pas  :  je  veux 
leur  parler  auparavant.  —  Dites,  seigneurs, 
je  vous  le  demande,  voulez-vous  vous  rendre 
de  bonne  volonté  ?  Vous  ne  pouvez  plus 
vous  défendre,  vous  le  voyez  bien. 

LE  PREMIER  BOURGEOIS. 

Ah,  sire  !  veuillez  ne  pas  nous  refuser  vo- 
tre grâce.  Recevez-nous,  la  vie  sauve,  pour 
vos  prisonniers. 

l'empereur. 
Je  le  ferai  très-volontiers;  mais  à  la  con- 
dition que  vous  me  livrerez  votre  roi ,  qui 
a  été  trop  insolent  à  mon  égard. 

LE  deuxième  bourgeois. 

Très-cher  sire,  en  vérité,  dès  qu'il  sut  que 
vous  étiez  en  guerre  avec  lui,  il  partit  de 
cette  terre ,  et  je  tiens  qu'il  s'en  alla  en 
Grenade;  au  moins,  quand  il  nous  parla,  il 
le  dit  ainsi. 

l'empereur. 
C'est  bien.  Maintenant  répondez-moi  sur 
ceci  :  je  ne  fais  pas  plus  de  cas  de  lui  que 
d'une  bille;  mai$  sa  fille,  qu'est-elle  deve- 
nue? dites-moi  la  vérité. 

LE  deuxième  CHEVAUER  DE  L* EMPEREUR. 

Si  VOUS  ne  le  lui  apprenez  pas,  vous  êtes 
morts  ici  même  ;  car  l'on  vous  coupera  la 
tète,  ou  vous  direz  la  vérité. 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Sire,  V0U3  lu  trouverez  céans,  honteuse. 


442 


TIliATRB 


Honteuse,  morne  et  esbahie  ; 
Et  certes  ne  m'en  merveil  mie: 

Non  doit-on  faire. 
Cemperibre. 
Or  tost,  seigneurs  !  sanz  H  mefTaire 
(Vous  .ij.,  ci  plus  ne  vous  tenez), 
Alez  et  si  la  m'amenez  : 

Veoîr  la  vueil. 

I^REllIBil   CHEVALIER  l'eVPERIERE. 

Sire,  nous  ferons  vostre  vueil 
Incontinent,  sanz  nul  deSault. 
—  Dame,  avec  nous  venir  vous  fault. 
Sus,  sus,  bonne  erre  ! 

LÀ  FILLE. 

E  Dieux  !  com  cy  a  maie  guerre  ! 
Or  voy-je  bien  je  sui  honnie. 
— A,  biaux  seigneurs!  sauve  ma  vie. 
Pour  Dieu  mercy  ! 

ij*  CHEVALIER. 

Dame,  n'en  aiea  nul  soocy  : 
Nous  vous  menrons  à  Temperiere, 
Qui  de  cuer  et  à  lie  chiere 
Vous  recevra. 

LA  FILLE. 

E  Diex  !  je  ne  scé  a*il  ara 
De  moi  pitié. 

PREMIER  CHEVALIER, 

Sire,  nous  sommes  acquittié  : 
.  Vez  ci  la  fille  au  roi  Alfons, 
Qu'entre  nous  ij  vous  amenons 

Com  prisonnière. 

l'emperere. 
Dites^me  voir,  m'amie  chiere, 

Où  est  vostre  père  ? 
LA  fille. 
Se  Diex  ait  merci  de  ma  mère  I 
Puisque  de  mon  pepe  parlez. 
S'en  Grenade  n'est,  sire,  alez, 
N'en  saroie  nouvelles  dire  ; 
Car  là  me  dist  qu'il  aloit,  sire, 

Quant  me  laissa. 

l'ehperiere. 
Oston,  biau  niez,  traiez-vous  çà. 
Je  vueil  que  vousaiez  à  femme 
Geste  fille,  qui  sera  dame 
Et  royne;  et  vous  serez  roy 
D'Espaigne,  voire  ;  mais  de  moy 
Tenrez  le  règne  :  c'est  m'entente, 
Or  tost  alez,  sanz  plus  d'attente, 


FRANÇAIS 

morne  et  stupéfaite  ;  et  certes  je  ne 
étonne  pas  :  c'est  bien  naturel. 


oeE 


l'empereur. 
Allons  vite,  seigneurs!  sans  loi  faire  de 
mal  (vous  deux,  ne  vous  tenez  plus  ici), al- 
lez et  amenez-la-moi  :  je  ven  la  Toir. 

LE  premier  chevalier  DE  l'eMPEREIS. 

Sire,  nous  ferons  votre  volonté  iiicoa- 
tinent ,  sans  faute.  *- •  Dame ,  il  vous  âot 
venir  avec  nous.  Allons,  allons,  vite, et 
route  ! 

la  fille. 

Eh  Dieu  I  comme  la  guerre  est  une  mai- 
vaise  chose!  A  cette  heure  je  vois  bies 
que  je  suis  honnie.  —  Ah,  beaux  seigneers  ! 
que  j'aie  la  vie  sauve ,  pour  l'amour  de 
Dieu! 

LE  DEUXIÈME  CHETAUSa. 

Dame ,  n'ayez  aucune  inquiétude  :  doosi 
vous  mènerons  à  l'empereur ,  qui  vous  re- 
cevra de  bon  cœur  et  avec  joie. 

LA  FILLE. 

Eh  Dieu  I  je  qb  saia  s'il  aura  pitié  de 
moi. 

LE  PREMI^  CHBVAUBR. 

Sire,  nous  nous  sommes  acquittés  (de  T<h 
tre  commission):  voici  la  fille  du  roi  Al- 
phonse, que  nous  vous  amenons  tous  deox 
comme  prisonnière. 

l'empereur. 
Dites-moi  la  vérité ,  ma  chère  amie,  oà 
est  votre  père? 

LA  FILLE. 

Dieu  ait  pitié  de  ma  mère  !  puisque  vous 
parlez  de  mon  père ,  sire ,  s'il  n'est  pas  allé 
en  Grenade ,  je  ne  saurais  en  dire  des  ooa- 
velles  ;  car  il  me  ditqu  il  y  allait»  sire,  qoaad 
il  me  laissa. 

l'empereur. 
Othon,  mon  neveu,  venez  ici.  Je  veux  que 
vous  ayez  pour  femme  cette  fille,  qui  sera 
dame  et  reine  ;  pour  vous ,  en  yérité ,  vous 
serez  roi  d'Espagne;  mais  vous  tiendrez  de 
moi  votre  royaume:  c'est  mon  idée.  Allons! 
rendez-vous  vite,  sans  attendre  davantage, 
dans  la  chapelle  de  céans  et  épouses-la  : 


▲0  1I0Y£N-AGE. 


443 


En  la  chapelle  de  ceens 
Et  i'espousez  :  c'est  mes  assens. 
Il  y  a  des  prestres  touz  prez. 
— Et  VOQS,  seigneurs,  aiez  aprez; 
Si  ranienrez  ci  Tespousée» 
Quant  la  messe  sera  finée. 
Faites  briément. 

OSTBS. 

Dame,  vous  plaist-ii  tellement 
Comme  il  a  dit? 

LA  FILLB. 

Puisqu'il  li  |daist,  nul  contredit 
N'y  ose  mettre. 

OST£S. 

Sa  donc»  de  par  Dieu,  la  main  désire  ! 
Dame,  je-meismes  vous  menray 
Là  oii  je  vous  espouseray 
Com  macompaigne. 

ij'  CHEVALIBR   l'eMPERIBRE. 

Alons  après,  alons  engaigne, 
Messire  Ogier, 

PREMIER  CBEYAUBR* 

ià  ne  vous  en  feray  dangier  ; 

Amis,  alons. 

l'ehperierb. 
Biaux  seigneurs,  vostre  roy  Alfons 
M'a  courroucië  ;  il  a  mal  fait  : 
Si  vous  fault  comparer  son  fait, 
Etii-mesmes  voir  y  perdra 
Taot  qu'en  Espaigne  voir  ne  tendra. 
Jour  que  je  vive,  pié  de  terre. 
Je  vous  ay  pris  en  fait  de  guerre  : 

Rançonnez-vous. 

iiij'  bourgois. 
Très  cbier  sire,  que  ferons-nous? 
Prenez  quanque  povons  avoir 
En  deniers  ou  en  autre  avoir, 
N'y  a  nul  qui  ne  le  vous  livre 
Benignement;  et  laissiez  vivre 

Noz  povres  corps. 
pbbiiibr  bocrgois. 
Sire,  quant  est  de  moy,  j'acors 
Que  vous  me  baillez  un  message 
Qui  viengne  veoir  mon  ménage. 
Je  me  fas  fort  j'ay  de  vaisselle 
D'argent  .ij.c.mars  bonne  et  belle. 
Que  j'avoie  mis  en  trésor, 
Avec  .ij,v.  florins  d'or 
Qui  sont  de  mon  propre  cbatel, 
Saoz  les  meubles  d'aval  l'ostel  : 


c'est  ma  volonté.  11  y  a  des  prêtres  tout 
prêts.  —  Et  vous,  seigneurs,  allez  après 
eux;  vous  ramènerez  ici  Tépousée,  quand 
la  messe  sera  finie.  Faites  vite. 


OTHOlf. 

Dame,  vous  plait-il  ainsi  qu'il  l'a  dit? 

I4A  FILLB. 

Puisque  cela  lui  plait ,  je  n'ose  y  mettre 
aucune  opposition. 

OTHON. 

Eh  bien ,  de  par  Dieu ,  la  main  droite  ï 
Dame,  moi-même  je  vous  mènerai  là  où 
je  vous  épouserai  comme  ma  compagne. 

LE  DEUXIÈME   CHEVALIER  DE  l'emPBREUR. 

Allons  après  (eux) ,  allons  vite  ,  messire 
Ogier. 

LB  PREMIER  CHEVALIBR. 

Je  ne  vous  ferai  pas  d'objections;  ami,  al- 
lons-y. 

l'bbpbreur. 

Beaux  seigneurs ,  votre  roi  Alphonse  m'a 
courroucé  ;  il  a  mal  fait  :  il  vous  faut  donc 
expier  sa  conduite ,  et  lui-même  il  y  per- 
dra; car,  certes,  tant  que  je  vivrai,  il  n'aura 
pas  en  Espagne  un  pied  de  terre.  Je  vous  ai 
pris  par  la  force  des  armes  :  payez-moi  une 
rançon. 

m 

LE  QUATRIÈME   BOURGEOIS. 

Très-cher  sire,  que  ferons->nous ?  prenez 
tout  ce  que  nous  pouvons  avoir  en  deniers 
et  en  autres  propriétés ,  il  n'y  a  personne 
qui  ne  vous  les  livre  volontiers  ;  et  laissez 
vivre  nos  pauvres  corps. 


LB  PREMIER  BOURGEOIS. 

Sire,  quanta  moi,  je  consens  que  vous 
me  donniez  un  messager  qui  vienne  voir 
mon  ménage.  Je  me  fais  fort  de  posséder 
deux  cents  marcs  de  bopiie  et  belle  vais- 
selle d'argent,  que  j'avais  mise  en  réserve,, 
avec  deux  mille  florins  d'or  qui  sont  de  moa 
bien  personnel,  sans  les  meubles  du  logis  i 
sire,  je  vous  livrerai  tout  cela  sans  contes* 
talion,  et  n'ayez  point  envie  de  ma  mor(;. 


444 


thAatrb 


Sire,  toat  ce  vous  liverray 
Ne  jà  voir  n'en  esiriveray. 
Et  n'aies  de  ma  mort  envie; 
Mais  me  laissiez,  sans  plus,  en  vie  : 
Ce  vousrequier. 

ij*.  BOORGOIS. 

Très  chier  sire,  aussi  plus  ne  quier, 
Et  prenez  quanqne  j'ay  vaillant: 
Ce  point  sni-je  trop  bien  vneillant, 
Et  bien  m'agrée. 

ij*  GBBTAUBR. 

Mon  chier  seigneur,  nostre  espousée 
Ramenons  ;  la  besongne  est  faicte  : 
Or  nous  fault  maishui  faire  feste 
Etnousesbalre. 

l'bmpbrxere. 
Ce  ne  vous  vueil-je  pas  debatre  ; 
Hais,  s'il  me  croit,  miex  le  fera  : 
Car  les  nobles  assemblera 
De  ce  pals-cy  à  sa  feste. 
Si  la  face  bonne  et  honnestc 
Comme  nouviau  roy  :  bien  le  vueil, 
Et  pour  son  honneur  li  conseil, 
Et  pour  son  bien  aussi  li  monstre. 
Un  mot  vueil  encore  dire  oulire. 

—  Bêle  nièce,  par  amour  fine 
Vous  doing  ceste  couronne  en  signe 
Que  dame  d'Espaigne  serez 

Et  com  royne  la  tenrez. 
Et  vostre  mari  de  par  moy 
En  sera  chief,  seigneur  et  roy. 

—  Emprès,  entendez  ci,  seigneurs  : 
Pour  ce  qu'il  ait  amours  greigneurs 
Enlre  Oston  vostre  roy  et  vous. 

Je  vous  pardonne  et  quitte  à  louz 
Raençon  et  touz  maux  t^ilens. 
Or  n'aiez  mie  les  cuers  lens 
De  li  amer. 

iij*  BOURGOIS. 

Chier  sire,  on  devroit  bien  blâmer. 
Mes  mettre  à  mort  com  fol  et  nice, 
Celui  qui  si  grant  bénéfice 
Con  nous  faites  ne  congnoistroit  ; 
Et  à  bonne  cause  perdroit 

Et  corps  et  biens. 

l'emperiere. 
Ore  ne  vous  diray  plus  riens  ; 
Mais  à  vous  touz  vueil  congié  prendre 
Et  aler  m'en,  sanz  plus  attendre, 

En  Romenie. 


FRANÇAIS 

mais,  seulement,  laisBes-raoi  vivre  :  je  vce 
en  prie. 


LB  BBUXIÈBB  BOIJRGBMS. 

Très-cher  sire  ,  moi  aussi ,  je  n'en  de- 
mande pas  davantage,  et  prenez  toat  ce  qie 
j'ai  vaillant  :  j'y  consens  très-volootiefs,  et 
cela  m'arrange  bien. 

LB  DBDXIÈIIB  CHBVAUBR. 

Mon  cher  seigneur ,  nous  ramenoBS  no- 
tre épousée  ;  la  besogne  est  faite  :  mainie- 
nant  il  nous  faut  foire  fêle  et  nous  ébattre. 

l'empereur. 
Je  ne  veux  pas  vous  contredire  sur  cesa- 
jet  ;  mats,  s'il  (Othon)  me  croit,  il  feramieu: 
car  il  assemblera  à  sa  fête  les  nobles  de  ce 
pays-ci,  et ,  comme  nouveau  roi,  il  la  dos- 
nera  belle  et  brillante  :  je  le  veux  aiosi,  k 
lui  conseille  pour  son  honneur  ,et  le  lui  maoïre 
aussi  pour  son  bien.  Je  veux  encore  dire  u 
mot  de  plus.  —  Belle  nièce ,  par  amour  ex- 
trême, je  vous  donne  cette  couronne  ea  si- 
gne que  vous  serez  dame  d'Espaigne  et  q« 
vous  la  tiendrez  comme  reine,  et  de  par  moi 
votre  mari  en  sera  chef,  seigneur  et  nn.  - 
Après,  faites  attention  à  mes  paroles,  sei- 
gneurs :  afin  qu'il  y  ait  un  plus  grand  afflour 
entre  Othon  votre  roi  et  vous,  je  pardoBoe 
à  tous  et  vous  tiens  quittes  de  rançons  et  de 
tout  mauvais  vouloir.  Maintenant  n'ayez  pas 
le  cœur  lent  à  l'aimer. 


TROISIÈME  BOORGBOIS. 

Cher  sire  ,  on  devrait  bien  blâmer ,  a 
même  mettre  à  mort  comme  fba  et  in- 
sensé ,  celui  qui  ne  reconnatlrait  la  grande 
faveur  que  vous  nous  faites  ;  et  ce  serait  à 
bon  droit  qu'il  perdrait  corps  et  biens. 

l'bbpbrbdb* 
A  cette  heure  je  ne  vous  dirai  piusriei; 
mais  je  veux  prendre  congé  de  vous  tous  â 
m'en  aller  dans  la  campagne  de  Rome,  sans 
attendre  davantage. 


A«r  IIOTEN-AGE. 


445 


OSTES. 

Je  vous  retien  de  ma  mesnie, 
Seigneurs. —  Et  puisqu'il  est  ainsi 
Que  vous  vouiez  partir  de  cy, 
Chier  sire,  avecques  vous  irons 
Et  compagnie  vous  ferons. 
C'est  à  court  plait. 

l'empereur. 
Puisque  le  voulez,  il  me  plait. 
—A  Dieu  vous  commans,  belle  nièce  ; 
le  ne  scé  pas  se  mais  em  pièce 
Me  reverrez. 

OSTES. 

Sire,  un  petit  m'atenderez. 

—  Je  VOUS  pri,  dame,  çà  venez. 

Gardez-me  cest  os-ci,  tenez, 

Se  en  riens  avez  chier  m'amistié  ; 

Car  c'est  d^in  des  doiz  de  mon  pié. 

Et  gardez  qu'il  ne  soit  véu 

Ne  de  nul  homme  appercéu, 

Pour  chose  nulle  qui  aviengue; 

Ce  sera  la  secrée  enseigne 

Que  nous  ij.  l'un  à  Tautre  arons. 

— Maishuit  aler  nous  en  pourrons, 

Sire  :  j'ay  fait 

l'emperere. 
Or  tost,  seigneurs!  mouvez  de  fait, 

Alez  devant. 

iij<'  BOURGOIS. 

Très  chier  sire,  à  vostre  commant 
Obéirons. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Je  vous  diray  que  nous  ferons  : 
Ces  ij.  avec  nous  s'en  venront, 
Et  ces  .ij.  autres  demourront 
Avec  ma  dame  la  royne 
Et  sa  damoiselle  Eglantine  ; 

Si  souffira. 

l'empereur. 
C'est  bien  dit,  voirement  fera. 

Demourez,  vous. 

PREMIER  BOURGOIS. 

Très  chier  sire,  sy  ferons-nous, 
Quant  c'est  voz  grez. 

LA  FILLE. 

le  vous  ay  touz  jours  mes  secrez 
Descouvert  et  dit,  Esglantine, 
Dès  avant  que  fusse  royne; 
Vous  te  savez. 


OTHON. 

Je  vous  retiens  de  ma  maison  ;  seigneurs. 
—  Et  puisque  vous  voulez  partir  d'ici ,  cher 
sire ,  nous  irons  avec  vous  et  nous  vous  fe- 
rons  compagnie.  Voilà  tout. 


l'empereur. 
Puisque  vous  lé  voulez,  cela  me  plaît.— 
Belle  ni^e,  je  vous  recommande  à  Dieu  ;  je 
ne  sais  pas  sr  vous  me  reverrez  de  long- 
temps. 

OTHON. 

Sire,  vous  m'attendrez  un  peu.  —  Dame, 
venez  ici ,  je  vous  en  prie.  Gardez-moi  cet 
os-ci ,  tenez ,  si  mon  amitié  vous  est  quel- 
que peu  chère  ;  car  c'est  de  l'un  des  doigts 
de  mon  pied.  Et  prenez  garde  qu'il  ne  soit 
vu  ni  aperçu  de  nul  homme,  quelque  chose 
qu'il  arrive;  ce  sera  le  signe  secret  que 
nous  aurons  l'un  à  l'égard  de  l'autre.  — 
Maintenant  nous  pourrons  nous  en  aller, 
sire  :  j'ai  fait. 


L EMPEREUR. 

Allons ,  seigneurs,  en  marche  !  allez  de* 
vaut. 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Très-cher  sire,  nous  obéirons  à  votre  com- 
mandement. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Je  vous  dirai  ce  que  nous  ferons  :  ces 
deux  s'en  viendront  avec  nous,  et  ces  deux 
autres  demeureront  ici  avec  ma  dame  la 
reine  et  sa  demoiselle  Eglantine;  cela  suf- 
fira. 

l'empereur. 
C'est  bien  dit,  cela  suffira,  en  vérité.  Res* 
tez,  vous. 

LE   PREMIER   BOURQKOIS. 

Oui ,  très-cher  sire ,  puisque  c'est  votre 
volonté. 

LA  FILLE. 

Eglantine,  je  vous  ai  toujours  dit  et  dé- 
couvert mes  secrets  avant  même  que  je  fusse 
reine,  vous  le  savez* 


446 


LA  DAMOISELLfi. 

Gbtere  dame,  voire  dit  avez; 
Et,  Dieu  mercy  !  onques  si  nice 
Ne  fil  que  un  seul  en  descouvrisse» 
Quel  qu'il  fust,  ne  à  homme  n'a  femme. 
Pour  quoy  le  dites-vous,  ma  dame? 
Dites-Ie-moy. 

LA   FILLE. 

M'amie,  j'ajousle  à  vous  foy  : 
Pour  ce  un  vous  en  vueil  dire  encore. 
Qu'est-ce  ceci?  Or  m'en  dites  ore 
Yostre  propos. 

LA  DAMOISBLLB. 

Dame,  je  lien  que  c'est  un  os; 
Mais  s'il  est  ou  d'omme  ou  de  beste 
n'en  saroie  faire  monneste 
Ne  dire  voir. 

LA  FILLB. 

Je  vous  fas  en  secré  savoir 
C'est  i.  os  d'un  des  dois  du  pië 
Mon  seigneur»  qui  par  amistié 
Le  m'a  chargié  songneusement 
A  garder  :  pour  ce,  vraiement, 
Avec  mes  joyaux  sanz  demour 
Le  voulrai  porter  pours'amour. 
Alonsl'i  mettre. 

LA  DAMOISELLE. 

Alons  aussi.  Nous  vault  miex  estre 
En  vostre  chambre,  dame,  encloses 
Que  ci  endroit,  pour  plusieurs  choses 
G'on  peut  penser. 

BERENGIER. 

II  me  faultd'aler  avancier 
Contre  monseigneur  l'emperiere, 
Puisqu'il  retourne  ci  arrière. 
E  gar  !  je  le  voy  là  venir. 
—  Sire,  bien  puissiez  revenir 

En  vostre  terre  | 

l'emperiere. 
Berengier,  au  fait  de  ma  guerre 
N'avez  pas,  ce  m'est  vis,  esté; 
Vous  avez  tjop  les  cops  doublé, 

A  ce  que  voy. 

berengier. 
Non  ay,  très chier sire,  par  foy! 
Mais  maladie  sanz  délit 
M'a  depuis  fait  garder  le  Ut 

Une  grant  pièce. 

OSTBS. 

Très  chier  oncles,  mais  qu'il  vous  siesse, 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 

La   bEMOISBLLE. 

Chère  dame,  vous  avez  dit  vrai  ;  et.  Dieu 
merci  !  je  ne  fus  jamais  insensée  au  point 
d'en  découvrir  un  seul,  qoel  qu'il  fût,  à  nn 
homme  ou  à  une  femme.  Pourquoi  le  dites- 
vous,  ma  dame?Dites*le*moi. 


LA  FILLB. 

Mon  amie ,  je  me  fie  à  vous  :  c'est  poor^ 
quoi  je  veux  vous  en  dire  encore  un.  Qu'est- 
ce  que  ceci.^  A  présent  dites-m'en  votre  opi- 
nion. 

LA  demoiselle. 

Dame,  je  tiens  que  c'est  un  os;  mais  Je  oe 
saurais  vraiment  distinguer  ni  dire  si  c'est 
d'homme  ou  de  bête. 

LA  FILLB* 

Je  vous  fais  savoir  en  secret  que  c'est  on 
os  d'un  des  doigts  du  pied  de  mon  mari, 
qui,  par  amitié,  m'a  chargé  de  le  garder 
soigneusement  :  c'est  pourquoi,  en  vérité,  je 
veux  sans  retard  le  porter  avec  mes  joyaux 
pour  l'amour  de  lui.  Allons  Ty  mettre. 


LA  DEMOISELLE. 

Allons-y  aussi.  Dame,  il  vaut  mieux  pour 
nous  d'être  enfermées  dans  votre  chambre 
que  de  rester  ici ,  (et  cela)  pour  plusieurs 
choses  que  l'on  peut  penser. 

BÉRENGER. 

Il  faut  que  je  me  hâte  d'aller  à  la  rencon- 
tre de  monseigneur  l'empereur,  puisqu'il 
revient  ici  en  arrière.  Eh  regardez!  je  le 
vois  venir  là-bas.  —  Sire,  soyes  le  bienvenu 
dans  votre  terre  ! 

l'empereur. 
Bérenger,  je  crois  que  vous  nem'aves  pas 
aidé  dans  ma  guerre;  vous  aves  firop  re- 
douté les  coups,  à  ce  que  je  vois. 

bérenger. 
Non,  sur  ma  foi!  très-icber  sire  ;  mais  la 
maladie  m'a  fait  kmg-temps  garder  le  lit 
sans  plaisir. 

OTHON. 

Très-cher  oncle ,  s'il  vous  platt,  je  pren* 


AU  MOYEN^AGE* 


447 


De  vous  congté  cy  preaderay 
El  en  Espaigoe  m'en  iray 
Yeoir  ma  femme. 

BBRB1I6IBH. 

Roys  Ostesy  je  vous  jur  par  m'ame 
Tel  ciiide  avoir  femme  louz  seulx 
Qu'à  li  parUsseot  plus  de  deux; 
Et  qui  en  ce  cas  a  fiance 
En  feBEunet  il  esi  plain  d'ignorance  ; 
Et  vous  dy  bien  que  je  me  vani 
Que  je  ne  sçay  femme  vivant 
Hais  que  .ij.  foiz  à  li  parlasse 
Que  la  tierce  avoir  n'en  cuidasse 
Tout  mon  délit. 

OSTBS  BERBNQIBR  {êtc)m 

Par  foy  !  Berengier»  c'est  maudit 
Dire  des  dames  villenie. 
Et>  certes,  je  ne  le  croy  mie  ; 
Mais  tieng  que  assez  en  est  de  bonnes 
Et  de  corps  très-belles  personnes 
Et  gracieuses. 

IffiRBNGiBR. 

Certes»  vous  parlez  bien  d'oiseuses* 
Je  vous  diray  que  je  feray  : 
A  la  voslre  parler  iray 
Et  je  mettray  j'aray  l'accort 
D'elle»  à  tout  le  premier  recort 
Que  seul  à  seul  li  pourray  faire. 
Or  avant,  ou  mettre^y  ou  taire  ! 
Gagiez  à  moy. 

OSTES. 

Par  l'ame  mon  père  I  et  j'ottroy 
Perdre  d'Espaigne  la  couronne, 
fiiau  sire,  se  elle  s'abandonne 
Qu'avec  li  gisez  charnelment; 
Mais  que  aussi  vous  tout  quitteraent 
Vostre  terre  me  délaissiez, 
Et  ce  fait-ci  m'acomplissez; 
Vez  ci  fermaille. 

BBREM61BR. 

Et  je  raccordasse  sanz  faille. 
Se  voie  scéusse  troiiver 
Gomment  le  pourroie  prouver; 
Mais  je  ne  sçay. 

OSTES* 

Si  ferez  bien»  je  vous  diray  : 
Se  tant  poez  estre  avisez 
Que  un  sain  qu'elle  a  me  dev.isea& 
El  où  siet  ( prenez- vous-en.  garde), 
Et  aussi  ce  que  de  moy  garde 


\ 


drai  ici  congé  de  vous  et  je  m'en  irai  en  Es- 
pagne voir  ma  femme. 

BÉRBN6ER. 

Roi  Otbon  ,  je  vous  jure  sur  mon  ame 
que  tel  croit  avoir  une  femme  tout  seul  qui 
partage  avec  plus  de  deux;  et  celui  qui,  en 
ce  cas,  a  confiance  en  une  femme,  est  plein 
d'ignorance.  Je  vous  le  dis  bien  ,  je  me 
vante  de  ne  connaître  aucune  femme  vi* 
vante  de  laquelle,  si  je  lui  parlais  deux  fois, 
je  n'espère  avoir  à  la  troisième  tout  ce  que 
je  puis  désirer. 

OTttONé 

Par  (ma)  foi  l  Bérenger ,  c'est  mal  de  dire 
de  vilaines  choses  des  dames.  Et,  certes»  je 
ne  vous  crois  pas;  mais  je  tiens  qu'il  en 
est  beaucoup  de  bonnes,  qui  sont  en  même 
temps  très-belles  personnes  de  corps  et  gra-* 
cieuses. 

BéRBNGBR. 

Certes,  vous  parlez  bien  h  voire  aise.  Je 
vous  dirai  ce  que  je  fenii  :  j'irai  parler  à  la 
vôtre ,  et  je  parie  que  j'aurai  son  consen- 
tement dès  le  premier  téte-à-téte  que  je 
pourrai  avoir  avec  elle.  Allons,  (il  faut)  pa* 
rier  ou  se  taire!  Gagez  avec  moi. 


OTHON. 

Oui ,  par  l'ame  de  mon  père  I  et  je  con- 
sens, beau  sire,  à  perdre  la  couronne  d'Es- 
pagne, si  elle  s'abanddnne  au  point  devons 
laisser  jouir  de  sa  personne;  à  la  condition 
que  vous  me  laisserez  votre  terre  en  toute 
propriété,  si  vous  ne  venez'  pas  à  bou(  de 
celte  chose-ci  ;  voici  mon  gage, 

BiRBNGER. 

Pour  moi,  j'y  consentirais  sans  difficulté;,^ 
si  je  savais  le  moyen  de  le  prouver;  mais  je^ 
ne  le  sais. 

oinoN. 
-  Vous  parviendrez  bien  à  le  prouver»  je 
vous  dirai  comment  :  si  vous  pouvez  être  as% 
sez  habile  pour  me  décrire  un  signe  qu'elle 
a,  et  m'indiquer  la  place  où  il  se  trouve  (re-s 
marquez-le  bien),  et  que  vous  m'apportiei^^ 


448 


THÉÂTRE 


M'apportez,  par  mon  serement, 
Je  vous  lairay  tout  franchement 
Joïr  d'Espaîgne. 

BBRBNGIBR. 

Ostes,  et  je  l'accors  engaigne 
Et  vous  jur  aussi,  se  je  fail, 
Ne  retenray  qui  vaille  un  ail 
De  ma  terre,  n'en  aiez  doubte, 
Que  ne  la  vous  délivre  toute; 
Mais  que  vous  ici  séjournez 
Tant  que  je  soie  retournez 
De  vostre  terre. 

OSTBS. 

Il  me  plaist;  or  alez  bonne  erre. 
Gy  demourray. 

BERBN6IER. 

G' y  vois  et  si  ne  fineray 
Tant  que  g*y  soie. 

LA  FILLE. 

Il  nous  fault  d'aler  mettre  en  voie, 
Esglantine,  jusqu'à  Teglise: 
Oïr  vueil  le  divin  servise 
Et  Dieu  pour  mon  seigneur  prier. 
Alons-m*en,  sanz  plus  detrier, 
Au  moustier  droit. 

LA  DAMOISELLB. 

Preste  sui,  dame,  en  tout  endroit 
A  voz  grez  faire. 

BBRENGIER. 

Penser  me  fault  de  mon  affaire , 
Gomment  je  le  menray  à  fin. 
Puisque  tant  ay  erré  chemin 
Que  d'Espaigne  suis  ou  pais, 
Ne  me  fault  pas  estre  esbahis. 
La  royne  voy  qui  ci  vient  ; 
G' est  si  bien  à  point  qu'il  convient. 
A  li  vois  parler.  —  Ghiere  dame, 
langue  vie  et  salut  de  l'ame 
Dieu  vous  otlroit! 

LA  FILLB. 

Qui  vous  maine  par  ci  endroit, 
Berengier?  Bien  vegniez,  biau  sire. 
Si  le  vous  plaist  à  le  moy  dire, 
Je  vous  orray. 

BBRBNGIBR. 

Ma  dame,  je  le  vous  diray  : 
De  fait  me  sui  cy  adressié. 
De  Romme  vîen,  où  j'ay  laîssié 
Yostre  seigneur,  qui  ne  vous  prise 
Pas  la  queue  d'une  serise  ; 


Français 

j  aussi  ce  qu'elle  me  garde  ,  je  jure  que  )r 
j  vous  laisserai  jouir  tout-à-^fait  libremcRt  de 
I  l'Espagne. 

BÉRBlfGBR. 

Othon ,  j'y  consens  volontiers  et  je  vous 
jure  que,  si  j'échoue,  je  ne  retiendrai  pas  de 
ma  terre  la  valeur  d'un  ail,  soyez-en  sûr;  car 
je  vous  la  livrerai  en  entier  ;  et  cela  à  la  cdb* 
diiion  que  vous  séjournerez  ici  jusqu'à  ce  que 
je  sois  revenu  de  votre  terre. 


OTHON. 

Gela  me  plaît  ;  maintenant  allez  vite.  Pour 
moi,  je  demeurerai  ici. 

BÉRBNGBR. 

J'y  vais  et  je  ne  m'arrêterai  pas  que  jeD> 
sois. 

LA  FILLB. 

Églantine  ,  il  faut  nous  meUre  en  rooie 
jusqu'à  l'église  :  je  veux  entendre  le  serrice 
divin  et  prier  Dieu  pour  mon  mari.  Allons- 
nous-en,  sans  plus  de  retard,  tout  droit  i 
l'église. 

LA  DBM0I8BLLE. 

Je  suis  prête,  madame,  à  faire  en  tous 
lieux  votre  volonté. 

BéRBNGBR. 

Il  me  faut  penser  à  mon  affaire,  com- 
ment j'en  viendrai  à  bout.  Puisque  j'ai  Uot 
fait  de  chemin  que  je  suis  arrivé  en  Espa- 
gne ,  il  ne  me  faut  pas  être  rembarrasse.  Je 
vois  la  reine  qui  vient  ici  :  c'est  bien  à  pro- 
pos. Je  vais  lui  parler,  —  Ghère  dame ,  que 
Dieu  vous  octroie  une  longue  vie  et  le  salat 
de  votre  ame  I 


LA  FILLE. 

Qui  VOUS  mène  par  ici,  Bérenger?  beau 
sire,  soyez  le  bienvenu.  S'il  vous  plaît  de 
me  le  dire,  je  vous  écouterai. 

BERENGER. 

Ma  dame ,  je  vous  le  dirai  :  je  me  sois 
rendu  ici  à  dessein.  Je  viens  de  Rome,  où 
j'ai  laissé  votre  seigneur,  qui  ne  fait  pas  plas 
de  cas  de  vous  que  de  la  queue  d'une  ce- 
rise ;  il  a  formé  une  liaison  avec  une  fille  qu'il 


AD  MOTEIf-AGE. 


449 


D'une  garce  c'est  acointié 
Qu'il  a  en  si  graût  amisCié 
Qu'il  ne  seet  de  elle  départir. 
Ce  m'a  k\t  de  Rottte  partir 
Pouk*  le  vous  amnincier  et  dire. 
Car  |;raBt  dueil  en  ay  et  grant  ire  ; 
£t  pour  ce  qtf  ainsi  a  mesprîs» 
L'amour  de  vous  m'a  si  espris 
Que  nuit  ne  jour  ne  pais  durer: 
Tant  me  fait  grieb  maolx  endurer 
Pour  vonsi  ma  dame! 

Lâ"nLLB. 

Gomment»  Berengier?  Par  yostre  ame 
Estes-Tous  un  si  vaiHant  homme 
Que  venez  jusques  cy  de  Romme 
Pour  moy  dire  si  fait  langage? 
Certes  vous  ne  vostre  lignage 
Ne  sariez  dire  un  seul  bien  non. 
Fors  muuvaistié  et  traïson; 
Et  pour  ce  de  rien  ne  vous  croy. 
Vuidiez,  vuidiez  de  devant  moy 
Isnel  le  pas. 

BERBIfGIBR. 

Dame,  pour  Dieul  ne  m'aiez  pas 
En  despit»  se  à  vous  me  compiain  ; 
Pour  vostre  amour  palis  et  tain 
Souvent  et  ay  cuer  esperdu» 
Si  que  j'en  ay  du  tout  perdu 
Boire  et  mengier. 

LÀ  FILLE. 

Alez-vous-enl»  faulx  losengier, 
Hors  de  cy  tost. 

BERENGIER. 

Je  m'en  vois  sanz  plus  dire  mot. 
Dame,  quant  ne  vous  vient  à  gré 
Ce  que  vous  dy  ci  à  secré , 
Ains  vous  desplaist. 

LA  FILLE. 

Retourner  à  l'ostel  me  plaist; 
M'iray  ore  plus  en  avant. 
Avec  moy  retournez  avant 
Tost,  Aglantine. 

LA  DAXOISELLE. 

Ma  dame,  de  volenté  fine 
Voz  grez  feray. 

BERENGIER. 

Haro  !  comment  me  cheviray  ? 
Lâroyne  oir  ne  me  veult: 
Dont  le  cuer  trop  forment  me  deult. 
^  perdre  sui  en  aventure 


aime  tant  qu'il  ne  peut  s'en  séparer.  Cela 
m'a  fait  partir  de  Rome  pour  vous  l'annon- 
cer et  vous  le  dire ,  car  j'en  éprouve  une 
grande  peine  et  une  grande  colère;  et  puis- 
qu'il s*est  aussi  mal  conduit,  je  me  suis  tel- 
lement épris  d'amour  pour  vous  que  je  ne 
puis  l'endurer  ni  joiJtr  ni  nuit:  tant  cette  pas- 
sion ,  ma  dame ,  me  fiiit  endurer  de  cruels 
mauxl 


LA  FILLE. 

Gomment ,  Bérenger  ?  Par  votre  ame  ! 
étes-vous  un  vaillant  homme  au  point  de 
venir  de  Rome  jusqu'ici  pour  me  tenir  un 
pareil  langage  ?  Certes  ni  vous  ni  votre 
race  vous  ne  sauriez  dire  rien  de  bien ,  si- 
non des  méchancetés  et  des  trahisons  :  c'est 
pourquoi  je  ne  vous  crois  nullement.  Sortez, 
sortez  de  devant  moi  sur^e-champ. 


BÂRERGER. 

Dame,  pour  (l'amour  de)  Dieu  !  ne  me  re- 
butez pas ,  si  je  me  plains  à  vous  :  par  snite 
de  l'amour  que  vous  m'avez  inspiré,  je  pûlis 
et  rougis  souvent  et  j'ai  le  cœur  éperdu, 
en  sorte  que  j'en  ai  entièrement  perdu  le 
boire  et  le  manger. 

LA  FILLE. 

Allez-vous-en  vite  d'ici ,  flatteur  menson- 
ger. 

BÉRENGER. 

Dame,  je  m'en  vais  sans  dire  un  mot  de 
plus ,  puisque  ce  que  je  vous  dis  ici  en  se^ 
cret  n'est  pas  à  votre  gré,  et  qu'au  contraire, 
cela  vous  déplaît. 

LA  FILLE. 

Il  me  plait  de  retourner  au  logis;  je  n'irai 
pas  pas  plus  loin.  Retournez -vous -en  vite 
avec  moi,  Églanline. 

LA  DEMOISELLE. 

Ha  dame,  je  ferai  vos  volontés  de  tout  mon 
cœur. 

BÉRENGER, 

Haro!  comment  réussirai-je?  la  reine  ne 
veut  pas  m'écouter  :  ce  qui  me  navre  le 
cœur  trop  fortement.  Je  suis  exposé  à  per* 
dre  entièrement  ma  terre  par  suite  de  la 

29 


450 


TnÉATBB 


Ma  terre  toute  par  i^ageure 
Que  j'ay  fait,  je  le  voy  très  bieo. 
Se  pour  may  n'ay  aucun  moien. 
Sa  voy  venir  sa  damoiselle; 
Tempter  la  vueil,  savoir  mon  se  elle 
Mepourroit  aidîer  nulement. 
—  Damoiselle,  i.  mot  seulement 
Vous  voulsisse  dire  en  secré  ; 
Mais  que  ce  fust  par  vostre  gré. 
Qu'en  dites-vous? 

LA  DAMOISELLE. 

Yostre  voulenté,  sire  doulx. 
Me  povez  séurement  dire  ; 
Jà  n'en  ara[i]  courroux  ne  ire. 
Mais  bien  le  vueil. 

BBRENGIER. 

Se  donner  me  voulez  conseil 
De  .îj.  choses  que  vous  diray, 
Or  et  argent  plus  vous  donray 
Que  vous  ne  me  demanderez; 
Et  ce  que  je  vueil  bien  ferez. 
Ce  m'est  avis. 

LA  DAMOISELLE. 

Je  feray  de  cuer,  non  envis, 
Ce  que  je  pourray  pour  vous,  sire, 
Hais  que  sanz  plus  me  vueilliez  dire 
Que  avez  à  faire. 

BERENGIER- 

Ma  chiere  amie  débonnaire. 
Se  pour  moy  vouliez  traveillier 
Tant  que  me  péussiez  baillier 
Le  jouel  que  plus  ayme  et  garde 
La  royne,  et  vous  prendre  garde 
Où  siet  son  sing  et  quel  il  est, 
Et  le  me  dire,  je  sni  prest 
De  vous  donner  .xxx.  mars  d'or 
Dont  vous  pourrez  faire  trésor  ; 
Et  pour  ce  que  vous  me  créez, 
Je  vous  doin  ce  saoK^y.  Yeez  : 
C'est  tout  or  fin. 

LA  DAMOISELLE. 

Sire,  je  vous  promet  à  fin 
Mettre  et  faire  du  tout  certain 
De  ces  .ij.  choses  ains  demain 
Nonne  du  jour. 

BERBNGIBR. 

Or  ne  le  mettez  en  séjour, 
M'amie  ;  et  je  ci  revenray 
Demain,  et  vous  apporteray 


FRANÇAIS 

gageure  que  j'ai  faite ,  je  le  vois  trè9-bien , 
si  je  n'ai  aucun  moyen  pour  moi.  Je  vob 
venir  par  ici  sa  demoiselle,  je  veux  la  ten- 
ter pour  savoir  vraiment  si  elle  ne  pour- 
rait pas  m'aider.  —  Demoiselle ,  Je  vou- 
drais vous  dire  en  secret  un  mot  sealement, 
pourvu  que  vous  me.  le  permettiez.  Qu'en 
dites-vous  ? 


LA  DEMOISELLE. 

Doux  sire,  vous  poavez  me  dire  en  toute 
sûreté  ce  que  vous  voudrez  ;  je  n'en  éprou- 
verai ni  courroux  ni  colère,  an  c<Mitraire, 
j'y  consens. 

BÉRENGER. 

Si  vous  voulez  me  donner  votre  avis  aa 
sujet  de  deux  choses  que  je  vous  dirai,  je 
vous  donnerai  plus  d'or  et  plus  d'argent  que 
vous  ne  m'en  demanderez  ;  et  je  crob  que 
vous  ferez  bien  ce  que  je  veux. 

LA  DEMOISELLE. 

Je  ferai  de  (tout)  cœur ,  et  non  pas  mal- 
gré moi,  ce  que  je  pourrai  pour  vous, 
sire,  pourvu  que  vous  me  veuilliez  dire, 
sans  plus ,  ce  que  vous  avez  à  faire. 

BÉRENGER. 

Ma  bonne  et  chère  amie ,  si  vous  voulez 
vous  employer  pour  moi  tant  que  vous  me 
puissiez  donner  le  joyau  que  la  reine  garde 
et  aime  le  plus ,  remarquer  où  se  trouve 
son  signe  et  quel  il  est ,  et  me  le  dire ,  je 
suis  prêt  à  vous  donner  trente  marcs  d'or 
dont  vous  pourrez  vous  faire  une  dot  ;  et , 
pour  que  vous  me  croyiez,  je  vous  donne 
ce  sac-ci.  Voyez:  c'est  deTor  fin. 


LA  DEMOISELLE. 

Sire,  je  vous  promets  de  venir  à  bout  de 
vous  informer  complètement  de  ces  deux 
choses  demain  avant  nonne. 

BiREMGER. 

N'y  mettez  aucun  retard,  mon  amie; 
quant  à  moi,  je  reviendrai  ici  demain,  et  je 
vous  apporterai  tout  ce  que  je  vous  ai  pro* 


At  MOTBN-AGB. 


IftI 


Tout  ce  que  je  vous  ay  promis; 
Et  certes,  raoy  et  mes  amis 
Vostres  serons. 

LA  BAMOISBLLB. 

Àlez-TOUs-ent,  bien  le  ferons. 
— Or  ne  me  fault  que  esCre  songneuse, 
Que  je  sni  riche  et  éureuse. 
Hé  !  je  scé  tnen  que  je  feray  : 
A  ma  dame  boire  donray 
Encore  ennuit  un  vin  si  fait 
Que  pourray  veoir  tout-à-fait 
Son  corps  partout»  quant  dormira, 
Que  jà  ne  s'en  esveillera 
Pour  remuer  ne  pour  tourner. 
Je  vois  ma  besongne  atoumer 
Miex  que  pourray. 

LA  FILLB. 

Esglandne,  saches  que  j'ay 
Fain  de  boire  trop  malement. 
Aies  me  querre  appertement 
Des  pommes  et  du  vin  aussi. 
Et  si  le  m*aportez  icy 
To8t,jevouspri. 

LA  DAMOISKLLB. 

Ma  dame,  je  vois  sanz  detry. 
— Yez  ci  vin  et  pommes  qu'aport. 
Or  dites,  estes-vous  d'accort 
Que  une  en  pare  que  mengerez  ? 
Et  après,  dame,  buverez 
De  ce  vin-ci. 

LA  VILLE. 

Oil,  faire  le  vueil  ainsi 
Com  dit  avez. 

LA  DAUOISBLLE. 

Si  vous  sera  fait.  Dont  tenez, 
Si  mengiez:  elle  est  de  blancdurel, 
Et  l'ay  parée  bien  et  bel 
Au  miex  que  say. 

LA  FILLB. 

Orçà  I  j*en  vueil  faire  l'essay        , 
De  saveur  est  et  de  goust  bonne. 
Verse,  verse,  à  boire  me  donne  : 
J*ay  soif  trop  grant. 

LA  BAMOISBLLB. 

Voulentiers  et  de  cuer  engrant. 
Tenez,  ma  dame. 

LA  PILLB. 

Si  grant  soif  n'oy  pieça,  par  m'ame  ! 
ore  avoie. 


mis  ;  et  certes,  moi  et  mes  amis,  nous  se- 
rons à  vous. 

'    LA  BBlfOnBLLB. 

Ailez-vousFen ,  nous. ferons  bien  les  cho^ 
ses.  —  Maintenant  il  ne  me  fout  qu'avoir  du 
soin,  et  je  suis  riche  et  heureuae.  Hé!  je 
sais  bien  ce  que  je  ferai  r  je  donnerai  à  boire 
aujourd'hui  même  à  ma  dame  un  vin  tel  que 
je  pourrai  voir  tout^-fiiit  son  corps  par- 
tout, quand  elle  dormira ,  sans  la  réveiller, 
qu'elle  remue  ou  qu'elle  tourne.  Je  vais  ar- 
ranger mon  aCbire  le  mieux  que  je  pourrai. 


LA  IFILLB. 

Églantine,  sachez  que  j'ai  trës-grand'soif. 
Allez  me  chercher  sur-le-champ  des  pom- 
mes et  du  vin,  et  aportez*-le8-moi  vite  ici,  je 
vous  prie. 


LA  DBHOISBLLB. 

Ma  dame,  j'y  vaissans  retard.— Voici  du 
vin  et  des  pommes  que  j'apporte.  Mainte- 
nant, dites,  voulez-vous  que  je  vous  en  pare 
une  que  vous  mangerez  ?  et  après ,  dame , 
vous  boirez  de  ce  vin-ci. 

LA  FILLE. 

Oui ,  je  veux  le  faire  comme  vous  l'avez 
dit. 

LA  DBMOISBLLB. 

Vous  serez  obéie.  Tenez  donc  et  man- 
gez :  elle  est  de  Galeville  blanc,  et  je  l'ai  bel 
et  bien  parée  le  mieux  que  je  sais  (le  faire). 

LA  FILLB. 

Allons  I  je  veux  essayer  si,  quant  à  la  sa- 
veur et  au  goût,  elle  est  bonne.  Verse,  verse, 
donne>moi  à  boire  :  j'ai  très-grand'soif. 

LA  DBMOISBLLB. 

Volontiers  et  de  grand  coBur.  Tenez,  ma 
dame. 

LA  FILLB.  ^ 

Sur  mon  ameJ  ilyalong^mpsque  je  n'eus 
si  grand'soif  comme  je  l'avais  tout  à  l'heure. 


4i»2 


THiATAB  rHAMÇAIS. 


LA  DAMCHSBLLB. 

Bîeû  VOUS  en  croy ,  se  Diex  ne  yoîe. 
En  santé  sera,  se  Dieu  plaît. 
Se  plus  en  t^iilei,  i  eoiurt  plait, 
je  Yecsierey* 

LA  WOJM» 

Nanil  pas;  nais  akf  Toultay 
Reposer  ;  oar»  ee  terilé* 
Ce  vio  n'esl  jà  on  obieC  noué, 
Ce  m'esi  aTia% 

liA  ItAlMNmUkS* 

Bone»  sok  à  vosire  devist 
Venes,  et  je  tous  eontemy . 
Or  çà  I  reposer  vous  lairay 
Tout  vostre  assez. 

LA  FILLB. 

Vous  dites  biei^  :  of*  «OfS  laissez, 
Alez-vous-enft^ 

De  retourner  m'esl  pris  taleei 
Devers  damoiselle  Esglantine 
Savoir  mon  se  de  la  royne. 
Sa  maistresse»  m'enseignera 
Le  saing,  ne  comment  il  ira 
De  ma  besongne. 

LA  BAMOISXLLR. 

Or  vueil-je  penser,  sans  proioogpe, 
De  gaignier  ce  c'oa  m'a  promis. 
Avec  ce  c'en  m'a.  es  mains  ums. 
Foie  seray  se  je  me  faing 
De  faire  à  ce  cop  un  tel  gaing 
Com  de  xxx.  mars  d'or  avoir* 
Certainement,  je  vois  savoir 
Se  encore  est  ma  dame  endormie. 
Se  elle  dort,  je  ne  me  doubt  mie 
Que  ne  puisse  bien  mon  fait  faire. 
Elle  dort  :  bien  va  mon  affairç; 
Oii  son  saing  siet  par  temps  verray. 
Et  le  jouel  bien  tost  aray 
Qu'elle  garde  plus  chierement. 

(Yei  quiert  le  laiiiç  et  prent  l'os.) 

Cest  dit  :  je  m'en  vois  vistement 
Devers  le  conte  Berengier. 
—Sire,  ne  me  faites  dangier 
De  bailler  ce  que  vous  m'avez 
Pronis;  faine  bien  le  devez  : 
Yez  cy  de  quoy. 


LA  nnaeBBLLB. 
Je  vous  en  crois  bien.  Dieu  ne  garde!  A 
votre  santé,  s'il  plaît  à  Dieu  I  Si  vous  en  vou- 
lez davantage,  je  vcneiai. 


Non  pas  ;  maia  je  venu  aller  reposer;  car, 
en  vérité,  je  croii  que  ce  vie  n'est  déjà 
monté  à  la  tête* 


et  }e  vous 
re- 


Daipe,  i  votre  vdoeséi!  veets, 
accompagnerai.  Aloet  t  je  voue 
poser  tout  à  voue  aise. 


lA  mu» 

Vous  dites  bieni  :  ntinlenant,  laissei-noi; 
allez-vous-en» 

nfaumni. 

J'ai  envie  de  retourner  vers  deneîselie 
Églantine  savoir,  à  n'en  pas  douter,  ai  elle 
m'enseignera  le  signe  de  le  naine,  ea  nul- 
tresse,  et  comment  ire  men  aCUre. 


LA"  MUlûilfiBLUi» 

Je  veux  leainienant  soeger  sans  retard  à 
gagner  ee  qii'oa  m'j^  promis»  pour  le  join- 
dre à  ce  que  l'on  m'a  mie.  entre  lea  nains. 
Je  commettrai  une  folie  si  je  leiaae  échap- 
per cette  occasion  de  faîve  un  pareil  béné- 
fice de  trente  marcs  d'or.  Je  vais  savmr,  à 
n'en  pas  douter,  si  ma  dame  est  encore  en- 
dormie. Si  elle  dort.,  je  ne  doute  pas  que 
je  ne  puisse  bien  exécuter  mon  dessein.  Elle 
dort:  mon  aflEûre  va  bien;  je  verrai promp- 
tement  oiï  son  signe  se.  trouve,  ei  j'aurai 
bientôt  le  joyau  qu'elle  gprde  avec  le  plot 
de  SCHU.  (/et  eUe  cherche  le  signe  ei  prend  l'c$.) 
C'est  fait:  je  m'en  vais  vite  vers  le  ccnnte 
Bérenger. —  Sire,  ne  faites  aucune  difi- 
culté  à  me  donner  ce  que  vous  m'avez  pro> 
mis;  vous  devez  bien  le  faire  :  voici  de  quoi 
(vous  y  décider). 


ttnptA  amie»  or  parlons  teat  ooy; 
Et  vous  traies  deimoy-  phis  près* 


Cbèoe  amie,  parhns*  nuMMeaanc^  à  voix 
basse  ;  et  approche»*vous  plueprès  de  moi* 


V 


AU 

Vez  d  ?oz  .XXX.  mars  touz  près. 
Que  je  voas  delÎTre  en  bon  gaing. 
Or  me  dites  où  est  sou  saing 
Tout  à  ddivre. 

LA  BAMMSBIXB. 

Sire,  CQ  jouel-d  vous  livre: 
CTest  la  chose  certainement 
Qu'elle  gardoit  pins  chieroment 
Et  où  {dus  avoit  amistté. 
Car  c'est  l'os  d'un  des  doiz  du  pié 
Monseigneur:  pour  ce  l'avoit  chicr. 
Après»  pour  vous  brief  depeschier« 
Où  son  saing  siet  dire  vous  vueil, 
Voire  en  l'oreille  et  à  conseil; 
Je  voua  di  voir. 

(Ci  li  eomailk.) 
BBRBROISII* 

Cest  quanque  vouloye  savoir. 
Qre  de  vous  congië  prendray» 
Cy  endroit  plus  ne  vous  tendray. 
H'amie,  à  Dieu  f 

LA  DAMOISELLB. 

Aler  puissiez-vous  en  tel  lieu 
Que  bien  aiez  ! 

BBRElfGIER. 

Or  m'en  iray-je  baut  et  liez 
Quant  j'ay  ce  que  vouloie  avoir 
Et  que  je  scé  ce  que  savoir 
Desiroie  plus  que  riens  née. 
Ci  ne  feray  plus  demourée; 
Mais  à  Romme  m'en  iray  droit. 
L'emperiere  voy  là  endroit 
Où  se  siet,  et  Ostes  lez  lui. 
Diexl  qu'il  sera  jà  esbahy 
Quant  ce  que  je  diray  orra  ! 
Mais  ne  m'en  chaut»  voit  com  pourra 
Pour  li  ne  me  tairay-je  mie. 
— Aceste  noble  compaignie 
Dont  Diez  honneur  et  joie  aussi  t 
Roys  Ostesy  je  me  vaut  ici. 
Se  vous  ne  me  faites  desrois» 
Que  je  seray  d'Espaigne  roys. 
Dites,  congnoissez-vous  cest  os  ? 
En  vérité  dire  vous  os 
(Sire»  ne  vous  courrouciez  pas)» 
La  dame  ai  véu  hault  et  bas  ; 
Toute  nue»  à  plain  et  de  fait, 
J'ay  de  elle  ma  voulenté  fait. 
De  son  sain  bien  vous  parleray  ; 


Voici  vos  trente  mares  tout  prêts  ;  je  vous 
les  délivre  comme  bien  gagnés.  Dites-moi 
maintenant,  et  tout  de  suite,  où  est  son 
signe. 

LA  DUOISBLUB* 

Sire,  je  vous  livre  ce  joyaiH}!  :  c'est  cer- 
tainement la  cbo»  qu'elle  gardmt  avec  le 
plus  de  eoin  el  qu'elle  aimait  le^  mieux,  car 
c'est  l'os  del'undeidoigtsdu  pied  de  monsei- 
gneur :  c'estpourquoi  elle  y  tenait.  Ensuite, 
pour  vous  (^[)éeher  promptement>  je  veusL 
vous  dire  où  son  signe  se  trouve  >  mais  c'est 
à  l'oreille  et  en  secret;  je  vous  dis  vrai. 


(Ici  elle  lui  parle  bâft.) 
BÉaniK^Éft. 
C'est  tout  ce  que  je  voulais  savoir.  Main- 
tenant je  prendrai  congé  de  vous ,  je  ne 
vous  retiendrai  plus  id.  Adieu ,  mon  amie. 

LA  DBMOISKLLI. 

Puissiez-vous  aller  en  un  lieu  tel  qu'ir. 
vous  arrive  du  bien  ! 

fiiRENGEn. 

Je  m'en  irai  donc  plein  de  confiance  et. 
de  joie,  puisque  j'ai  ce  que  je  voulais  avoir* 
et  que  je  sais  ce  que  je  désirais  savoir  plus, 
que  chose  au  monde.  Je  ne  resterai  plus  ici  ^ 
mais  je  m'en  irai  droit  à  Rome.  Je  vois  là- 
bas  l'empereur  assis»  et  Othon  auprès  de 
lui.  Dieul  comme  il  sera  surpris  quand  il 
entendra  ce  que  je  lui  dirai  I  mais  peu  m'im- 
porte, que  la  chose  aille  comme  eUe  pourra; . 
je  ne  me  tairai  point  (par  égard)  pour  lui. 
—  Que  Dieu  donne  honneur  et  joie  à  cette- 
noble  compagnie  !  Roi  Othon  ^  je  me  vante 
ici  de  devenir  roi  d'Espagne»,  si  vous  me  te- 
nez  votre  parole.  Dites»  connaissez-vous  cet 
os?  En  vérité,  j'ose  vous  le  dire  (sire,  ne 
vous  courroucez  pas),  j'ai  vu  la  dame  de  la 
téle  aux  pieds  ;  j'ai  joui  d'elle  toute  nue,  en^ 
plein  et  réellement*  Je  vous  parlerai  bieui 
de  son  signe;  ye  voua  le  dinii  à  l'oreille^  sL 
vous  voulez 


464  THiATRI 

En  l'oreille  le  vous  diray, 
Se  vous  voulez. 

08TIS. 

E,  Diex  !  coin  je  sui  adolex  I 
Je  voy  bien  f  ay  perdu  ma  terre. 
Le  cuer  d'ire  ou  ventre  me  serre. 
^  Ha,  très  fauise  et  déloyal  femme  ï 
Gomment  m*as-tu  bit  tel  diffame? 
Voir,  en  ta  bonté  me  ioie 
Tant  qu'à  la  meilleur  te  tenoie 
Des  femmes;  mais  ne  fineray 
Jamais  tant  qu'à  mort  mis  t'aray 

Honteusement. 

l'bmpbiiibiib. 
Biauxniez,  vous  ferez  autrement: 
Avecques  moy  cy  demourrez 
Tant  qu'autre  terre  ailleurs  arez; 

le  le  vous  lo. 

08TB8* 

Certes»  sire»  c'est  pour  nient.  Ho  ! 
Ne  m'en  parlez  plus,  ne  peut  estre  ; 
A  mort  honteuse  l'iray  mettre» 
Ainsquejefine. 

LA  FILLB. 

Alons  nous  esbatre»  Esglantine, 
Aval  cesthQStel  un  tentet; 
Car  le  cuer  et  le  corps  A  m'est 
Pesant  et  vain. 

LA  DAMOISBLLB. 

Dame,  vostre  vouloir  à  plain 
Soit  fkit  I  alons. 

iij«  BOORGOIS. 

Dieu  mercy  !  tant  ay  des  talons 
Erré  et  me  sui  adrecié 
Que  j'ay  le  roy  adevancié 
Et  voy  la  royne  sa  femme  : 
C'est  bien  à  point.  —  Ma  chiere  dame, 
Je  vous  vien  pour  bien  acointier 
D'une  chose  dontgrant  mestier 
Avez,  sanz  doubte. 

LA  FILLE. 

Lieve  sus,  mon  ami,  s'acoute; 
Est-ce  secré  ? 

iij«  BOORGOIS. 

Oit,  ne  m'en  sachiez  mal  gré; 
Car  pour  vostre  bien  vous  le  dy. 
Le  roy  tant  courroucîé  vient  cy 
Que,  s'il  vous  tient,  soit  droit  ou  tort, 
Certes,  il  vous  mettra  à  mort 
Tantost  de  fait. 


rnAiiçAis 


OTHOll. 

Eh  Dieu  I  comme  je  sois  afBigé  !  je  rcis 
bien  que  j'ai  perdu  ma  tenre.  La  colère  me 
serre  le  coeur  au  ventre.  «—  Ah,  trte-faosse 
et  déloyale  femme  !  comment  m'as-tn  fait 
une  honte  pareille?  Vraiment,  je  me  finis 
tellement  en  ta  bonté  que  je  te  tenais  pour 
la  meilleure  des  femmes  ;  mais  je  n'aurai  ja- 
mais de  repos  que  je  ne  t'aie  mise  à  mort 
honteusement. 

L'EHPEBXUn* 

Beau  neveu,  vous  ferez  autremem  :  tou 
demeurerez  ici  avec  moi  jusqu'à  ce  que 
vous  ayez  ailleurs  une  autre  terre  ;  je  yous 
le  conseille. 

OTHOll. 

Certes ,  sire ,  c'est  inutile.  Oh  I  ne  m'en 
parlez  plus,  cela  ne  peut  être;  j'irai  la  li- 
vrer à  une  mort  honteuse,  avant  que  je  cesse 
de  vivre. 

LA  F1LLB« 

Éghintine,  allons  nous  ébattre  un  peu  au 
bas  de  cette  maison  ;  car  j'ai  le  coeur  et  le 
corps  pesans  et  sans  force. 

LA  nBMOISBLLB. 

Dame ,  votre  volonté  soit  entièremeni 
faite  I  allons-y. 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Dieu  merci  !  j'ai  tant  marché  et  je  me  suis 
tellement  hâté  que  j'ai  devancé  le  roi  et  que 
je  vois  la  reine  sa  femme  :  c'est  bien  à 
point.  —  Ma  chère  dame ,  je  viens  pour 
vous  bien  prévenir  d'une  chose  qui  vous 
importe  fort,  il  n'y  a  pas  de  doute. 


LA  FILLE. 

Lève-toi,  mon  ami,  écoute  ;  est-ce  un  se- 
cret? 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS- 

Ouï,  ne  m'en  sachez  pas  mauvais  gré;  car 
c'est  pour  votre  bien  que  je  le  dis.  Le  roi 
vient  ici  tellenient  courroucé  que,  s'il  vou^ 
tient,  soit  à  tort  ou  à  raison,  certes.  Il  vous 
fera  mourir  tout  de  suite. 


AU    liOTSIf*AGS* 


45S 


LA  FILLE. 

Lasse,  pour  quoy?  qu'ay-je  meffait? 
Scez-tu,  amis? 

iij«  BOURGOIS. 

Li'autr'  ier  ot  en  gageure  mis 
Son  royaume,  c'est  à  brief  conte, 
Encontre  Berengier,  le  conte» 
Pour  ce  qu'à  la  court  se  vantoit 
Qu'il  n'estoit  femme,  s'il  avoit 
De  parler  à  elle  loisir, 
Qu'il  n'en  féist  tout  son  plaisir; 
Et  monseigneur  si  vous  tint,  dame, 
A  si  bonne  et  si  vaillant  famé 
Qu'il  va  pour  son  royaume  mettre 
Que  ce  ne  pourroit  de  vous  esti*e. 
Berengier  mist  sa  terre  aussi. 
Et  puis  dut  venir  jusques  cy. 
Et  après  retourna  à  Romme, 
Et  se  vanta  devant  maint  homme 
Que  de  vous,  dame,  en  vérité 
Avoit-il  fait  sa  voulenté  ; 
Et,  onltre  tout  ce,  fisi-il  dyables 
Qu'enseignes  apporta  creabies  : 
Dont  me  merveil. 

LA  FILLE. 

Ha,  très  doulx  Dieu!  se  je  me dueil 
Et  grant  doleur  à  mon  cuer  sens, 
Qu'en  puis-je  ?  A  petit  que  du  sens 
N'is  quant  je  voy  que  renommée 
Cuert  de  moy,  dont  sui  diflaméc 
Et  à  grant  tort. 

•iij""  BOURGOIS. 

Ghiere  dame,  prenez  confort 
En  vous-mesmes,  et  regardez 
Comment  vostre  vie  gardez  : 
Je  le  conseil. 

LA  FILLE. 

Croire  m'estuet  vostre  conseil. 
Un  petit  m'en  vois  au  moustier. 
De  repos  avez  bien  meslier  : 
Alez  le  prendre. 

iij'  BOURGOIS. 

Dame,  voulentiers,  sanz  attendre  ; 
Car  aussi  moult  traveillié  ay; 
Six  jours  a  que  ne  despoullay 
Pour  cy  venir. 

LA   FILLE. 

Je  le  vous  pense  à  desservir, 
Mou  ami,  dedans  brief  termine. 
Alez-ent  avec  Esglantine 


LA  FILLE. 

Hélas!  pourquoi?  en  quoi  ai-Je  méfait?^ 
Ami,  le  sais-tu? 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

L'autre  jour»  sans  plus  de  détsJis,  il  paria 
son  royaume  contre  Bërenger,  le  comte, 
parce  que  celui-ci  se  vantait  à  la  cour  qu'il 
n'y  avait  pas  de  femme  dont  il  ne  jouit,  s'il 
avait  le  loisir  de  lui  parler;  et  monseigneur, 
dame,  vous  tint  pour  une  si  bonne  et  si  hon- 
nête femme  qu'il  paria  son  royaume  qu'il  ne 
pourrait  en  être  ainsi  de  vous.  Bérenger  en- 
gagea aussi  sa  terre  ;  puis  il  dut  venir  jus- 
qu  ici»  et  après  il  retourna  à  Rome ,  et  se 
vanta  en  la  présence  de  plusieurs  que  véri- 
tablement, dame,  il  avait  joui  de  vous  ;  et , 
en  outre,  ce  démon  en  apporta  des  preuves 
dignes  de  foi  :  ce  dont  je  m'émerveille. 


LA  FILLE. 

Ail ,  très-doux  Dieu  I  si  je  m'afflige  et  res- 
sens une  grande  douleur  en  mon  cœur^ 
en  puis-je  mais?  Peu  s'en  faut  que  je  ne 
perde  la  raison  quand  je  vois  qu'il  court 
sur  mon  compte  un  bruit  tel  que  je  suis  dif- 
famée, et  cela  bien  à  tort. 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Chère  dame ,  prenez  courage ,  et  avisez 
aux  moyens  de  préserver  votre  vie  :  je  la 
conseille. 

LA  FILLE. 

Il  me  faut  croire  votre  conseil.  Je  m'en 
vais  un  peu  à  l'église.  Vous  avez  bien  be- 
soin de  repos  :  allez  le  prendre. 

LE  TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Dame,  volontiers,  sans  attendre  ;  car  aussi 
bien  ai-je  beaucoup  marché  :  il  y  a  six  jours 
que  je  ne  me  suis  déshabillé  pour  venir  ici. 

LA   FILLE. 

Moft  ami  ,  je  pense  vous  en  récom- 
penser avant  peu.  Allez -vous -en  au  logis 
avec  Églantinc.  —  Je   vous  le  dis  sans- 


456  THÉÂTRE  FRANÇAIS 

En  maison.  —  Je  vous  dy  sanz  lobes, 
Donnez-li  une  de  mes  robes 
Toute  entérine. 

liA  DAMOllSELLE. 

Ha  dame»  de  voulenté  fine 
Feray  vostre  conmandement. 
—  Puisqull  li  plaist»  sire,  alpns-m*ent 
|snel  le  pas. 

iij*.  B0DRG0I8. 

Dame»  alons  ;  je  ne  vous  vueil  pas 
Desdire  en  riens. 


LA  FILLE. 

£  I  mère  Dieu,  qui  de  tous  biens 
Es  trésor  et  de  toutes  grâces. 
Qui  les  desconfortez  solaces 
Et  les  desconseilliez  conseilles. 
En  pitié  regarder  me  vueilles 
Et  conforter  ma  lasse  d'ame. 
Si  voir  que  tu  scez  que  à  tort,  Dame, 
Sui  accusée  de  meffait 
Que  onques  ne pensay  ne  n'ay  fait; 
Ains  vouidroie,  Vierge  haultisme, 
Miex  estre  mise  en  une  abisme» 
Si  que  de  moy  ne  fust  nouvelle. 
Glorieuse  Vierge  pucelle, 
Qui  en  vous  péustes  comprendre 
Ce  que  les  cieulz  ne  peuent  prendre, 
Sî  com  sapience  éternelle 
Vous  eslut  mère  paternelle» 
Très  excellente  et  souveraine 
Qui  seconde  ne  premeraine 
Pareille  à  vous  onques  n'énstes 
Ke  n'arez  (pour  ce  estes  et  fustes 
Appellée  par  vérité 
Mère  et  fleur  de  virginité, 
Qui  gloire  est  à  tout  paradis)  ; 
A,  Dame  !  par  signe  on  par  dis 
Ou  par  autre  inspiracion 
M'envoîez  consolacion, 
Car  avant  que  de  ci  me  meuve 
J*attenderay  que  par  vous  treuve 
Ancnn  confort. 

DIEU. 

Mère,  là  voy  en  desconfort 
Estre  d'Espaigae  la  royne , 
Car  sanz  cause  est  en  mal  convine  : 
Pour  quoy  de  prier  ne  vous  cesse. 
Prenez  d'aler  à  li  l'adresse 
Isncllcmcnt. 


plaisanter,  donnez-lui  une  de  mes  robes 
tout  entière. 

LA  DEMOISELLE. 

Ma  dame,  je  ferai  de  bon  cq^ur  votre  com- 
mandement.— Puisque  cela  lui  platt»  sire,  al- 
lons-nous-en tou^  de  suite. 


LE  TaOlSIÈMB  BOURGEOIS. 

Dame ,  allons-nou&-en  ;  je  ne  veux  vous 
dédire  en  rien. 


LA  FILLE. 

Eh  I  mère  de  Dieu  qui  es  le  trésor  de  tous 
biens  et  de  toutes  grâces,  qui  consoles  les 
afBigés  et  conseilles  ceux  qui  se  trouvent 
dans  rembarras,  veuilles  me  regarder  avec 
des  yeux  de  pitié  et  reconforter  ma  nuilheo- 
reuse  ame;  aussi  bien  »  Dame,  tu  sais  que 
c'est  à  tort  que  je  suis  accusée  du  méfait  que 
jamais  je  n'ai  eu  dans  Fidée  ni  n'ai  cominis; 
au  contraire ,  Vierge  très-haute,  j'aimerak 
mieux  être  mise  en  un  abîme,  de  manière  à 
ce  qu'on  n'entendit  plus  de  nouvelles  de  moi. 
Vierge  glorieuse  et  pure,  qui  pAtes  com- 
prendre en  vous  ce  que  les  cieux  ne  peu- 
vent embrasser,  lorsque  la  sagesse  éter- 
nelle vous  élut  pour  être  la  mère  de  votre 
père,  très-excellente  et  souveraine  (Dame} 
qui  n'eûtes  jamais  ni  n'aurez,  avant  on  après 
vous ,  de  pareille  (c'est  pourquoi  vous  êtes 
et  fûtes  appelée  à  juste  titre  mère  et  fleur 
de  virginité,  ce  qui  est  une  gloire  pour  tout 
le  paradis);  ah,  Dame  !  par  signe  ou  par  pa- 
roles, ou  par  une  autre  inspiration,  envoyez- 
moi  des  consolations;  car,  avant  que  je 
bouge  d'ici,  j'attendrai  que  je  trouve  par 
vous  du  reconfort. 


DIEU 


Hère ,  je  vois  là-bas  la  reine  d'Espagne 
dans  le  désespoir,  car  sans  raison  elle  est 
dans  une  mauvaise  position  :  c'est  pourquoi 
elle  ne  cesse  de  vous  prier.  Mettez-vous  en 
roule  pour  aller  à  elle  promptemeot. 


AU  VOTBlf-AGB. 


457 


ROSTU-DAIIB. 

Filz»  à  voslre  commaademeDt 
Obéiray  :  c'est  de  raison. 
— ^Alons-m'ea  sanz  arrestoison. 
Anges»  où  priée  sui  tant. 
Gonvoiez-moy  vous  .ij.  chantant 
A  lie  chiere. 

GA9RlBt. 

C'est  bien  droiz,  doulce  Dame  cbiere, 
Que  nous  façon  vostre  plaisir; 
Si  le  ferons  de  vray  désir 
Et  voulentiers. 

mCHISL. 

Voife^  et  Jeban  fera  le  tiers. 
Ay-je  bien  dit? 

SAmT  JBHAN. 

De  moy  n'en  sera  jà  desdit. 
Or  avant  I  chantons  par  musique 
Ce  premier  tour. 

RondeL 

Où  prent  loyauté  son  séjour» 

Où  est  charité  sanz  mesure 

Fors  qu'en  vous»  doulce  Vierge  pure? 

Où  a  virginitez  honneur 

Recouvré  par  dessus  nature, 

Où  prent  loyauté  son  séjour. 

Où  est  charité  sanz  mesure» 

Où  doit  estre  aussi  le  retour 

Ne  le  refuge  à  créature 

A  ce  qu'en  gloire  touz  jours  dure? 

Où  prent  loyauté  son  séjour, 

Où  est  charité  sanz  mesure, 

Fors  qu'en  vous,  doulce  Vierge  pure? 

IfOSTRE-DAME. 

Pour  la  dévote  et  la  grant  cure 
Qu'as  mis»  m'amie»  en  moy  prier, 
Vien-je  à  toy  ci  sanz  detrier. 
Oui,  ne  te  doit  pas  ennuier. 
Entens  :  de  robes  d'escuier 
Secrètement  te  vestiras^ 
Et  en  Grenade  t'en  iras 
Chiez  ton  oncle  :  là  ton  père  est. 
D'eulx  bien  servir  aiez  cuer  prest, 
Sanz  toy  faire  à  nuUui  congnoistre  ; 
Et  saches  pour  t'onnour  accroistre, 
Combien  que  moult  de  paine  aras, 
En  la  fin  vengie  seras 
I)e  celui  qui  par  fausseté 
T'a  mis  sus  la  desloiauté 


1I0TR]B*DA]1B. 

Fils ,  j'obéirai  ù  votre  commandement  : 
c'est  de  raison.  —  AUonfr-nous-en  sans  nous 
arrêter»  anges»  où  je  suis  tant  priée.  Accom- 
pagnez-moi tous  les  deux»  en  chantant  avec 
allégresse. 

C'est  bien  juste ,  douée  et  chère  Dsime , 
que  nous  fassions  ce  qui  vous  plaît;  nous  le 
ferons  donc  avec  zèle  et  volontiers. 

Oui  »  en  vérité ,  et  Jean  fera  le  troisième. 
Ai-je  bien  dit? 

SAHIT  JEAlf. 

Vous  ne  serez  pas  contredit  par  moi.  Al- 
lons, en  avant!  chantons  en  musique  ce  pre- 
mier tour. 

Rondeau.  - 

Où  la  loyauté  prend^slle  son  séjour ,  où 
est  la  charité  sans  mesure»  sinon  en  vous» 
douce  et  pure  Vierge?  Où  la  virginité  a- 
t-elle  conquis  de  l'honneur  par  dessus  la 
nature,  où  la  loyauté  prend-elle  son  séjour» 
où  est  la  charité  sans  mesure,  où  doit  être 
aussi  la  ressource  et  le  refuge  de  la  créature 
pour  qu'elle  jouisse  de  la  gloire  éternelle? 
Où  la  loyauté  prend-elle  son  séjour,  où  est 
la  charité  sans  mesure»  sinon  en  vous»  douce 
et  pure  Vierge  ? 


IfOTRB-BAMB. 

Mon  amie,  pour  |e  dévot  et  graw)  soin 
que  tu  as  mis  à  me  prier,  je  viens  à  toi  sans 
retard.  Oui ,  cela  ne  doit  pas  te  faire  de 
peine.  Écoute  :  tu  te  vêtiras  secrètement  du 
costume  d'écuyer,  et  tu  t'en  iras  à  Grenade 
chez  ton  oncle  :  c'est  là  qu'est  ton  père. 
Aie  le  cœur  prêt  à  les  bien  servir,  sans  te 
faire  connaître  à  personne  ;  et  sache  que  » 
pour  accroître  ton  honneur,  bien  que  tuau^ 
ras  beaucoup  de  peine ,  tu  seras  vengée  à 
la  fin  de  celui  qui  faussement  a  mis  sur  ton 
compte  la  déloyauté  pour  laquelle  Othoa 
te  poursuit.  Pense  à  te  mettre  prompte-^ 
ment  en  route»  et  que  ce  soit  secrètement 
Je  ne  te  dis  plus  rien. — Allons-nous-en,  mes 


458 


Pour  quoy  Oston  a  vers  toy  guerre . 
Pense  de  toy  brier  mettre  en  erre, 
Et  si  le  fai  secrètement. 
Je  ne  te  dy  plus.  —  Alons-m'ent, 
Mes  amis,  en  gloire  celestre  ; 
Ycy  ne  vueil  ore  plus  estre 
Ne  demourer. 

SAHIT  JEHAN. 

Royne,  digne  d'onnorer, 
Yostre  commandement  ferons  ; 
Et  nientmoins  d'accort  chanterons 
Tous  troys  ensemble. 

SAINT  MICmEL. 

Il  appartient  bien*  ce  me  semble. 
Que  nous  chantons  à  chiere  Ue, 
Quant  celle  est  de  nous  compagnie 
Qui  nous  est  gloire. 

GABRIEL. 

Vous  avez  dit  parole  voire  : 
Or  chantons  d'accort  par  amour. 

RondeL 

Où  doit  estre  aussi  le  retour 

Ne  le  refuge  à  créature 

A  ce  qu'en  gloire  touz  jours  dure  ? 

Où  prent  loyauté  son  séjour, 

Où  est  charitez  sanz  mesure. 

Fors  qu'en  vous,  doulce  Vierge  pure? 

LA  FILLE. 

Ha  !  Mère  Dieu,  quant  de  moy  cure 
Vous  plaist  avoir  pris,  ce  m'est  vis, 
Et  que  fait  m'avez  le  devis 
Qu'à  mon  oncle  en  Grenade  voise  ; 
Amoureuse  Vierge  courtoise. 
Puisque  vous  plaist  que  ainsi  le  face, 
Mettre  me  vois,  sanz  plus  d'espace, 
En  tel  habit  c'on  ne  me  puist 
Gongnoistre  et  que  nul  ne  me  truist. 
— E,  Diex  !  il  me  vient  bien  a  point  ! 
Nulz  de  mes  gens  ici  n'a  point  : 
Touz  se  dorment  à  remontée. 
Penser  me  fault  d'estre  aprestée, 
Et  puis  toute  seule  en  iray. 
G'est  fait  :  ce  chemin  prenderay 
El  si  penseray  d'errer  fort. 
—  Mère  Dieu,  soiez-me  confort 
En  ce  chemin. 

LA  DAMOISELLE. 

E  gar  !  pour  le  corps  saint  DoniÎD, 
Que  fait  tant  ma  dame  au  mousticr 


thAatrb  français 

amis,  dans  la  gloire  céleste  ;  je  ne  veux  i 
présent  plus  être  ni  demeurer  ici. 


SAINT  IBAN. 

Reine ,  digne  d'être  honorée ,  nous  fe- 
rons votre  commandement  ;  et  néanmoins 
nous  chanterons  d'accord  tous  trois  en- 
semble. 

SAINT  UGHEL. 

Il  convient  bien,  ce  me  semble,  que  nous 
chantions  avec  allégresse,  quand  nous  ac- 
compagnons celle  qui  est  notre  gloire. 

GABRIEL. 

Vous  avez  dit  une  parole  véridique  :  al- 
lons !  chantons  d'accord  par  amour. 

Rondeau. 

Où  doit  être  aussi  la  ressource  et  le  re- 
fuge de  la  créature  pour  qu'elle  jouisse  de 
la  gloire  éternelle  ?  Où  la  loyauté  prend- 
elle  son  séjour,  où  est  la  charité  sans  me- 
sure, sinon  en  vous,  douce  et  pure  Vierge? 

LA  FILLE. 

Ah  1  Mère  de  Dieu ,  puisqu'il  vous  a  pla 
de  prendre  soin  de  moi,  comme  je  le  pense, 
et  que  vous  m'avez  ordonné  de  me  rendre 
à  Grenade  auprès  de  mon  oncle;  Vierge 
amoureuse  et  courtoise,  puisqu'il  vous  plaît 
que  j'en  agisse  ainsi ,  je  vais,  sans  plus  de 
retard ,  m'affubler  d'un  habit  tel  que  l'on 
ne  me  puisse  connaître  et  que  nul  ne  me 
trouve.  —  Eh ,  Dieu  !  je  suis  bien  tombée  ! 
il  n'y  a  ici  nul  de  mes  gens  :  tous  dorment 
à  qui  mieux  mieux.  Il  faut  que  je  pense  à 
m'apprêter,  et  puis  je  m'en  irai  toute  seule. 
C'est  fait  :  je  prendrai  ce  chemin  et  je  pen- 
serai à  bien  marcher.  —  Mère  de  Dieu, 
soyez  mon  réconfort  dans  ce  voyage. 


LA  DEMOISELLE. 

Eh,  regardez  !  par  le  corps  de  saint  Do- 
minique, que  foitma  dame  pour  tant  restera 


AU  lOTEN-ACB 

Se  elle  avoit  à  dire  i.  sautier  ? 
Si  y  esi'-elle'Ionguemeni. 
le  la  vois  qaerre  vraiemenl. 
E  gar  !  pas  n'est  devant  l'autel, 
Ne  aussi  n'est-elle  à  son  hostel  : 
Où  est-elle  alée? 

ij'  BOURGOIS. 

De  quoy  estes-vous  emparlée, 
Esglantine,  ma  chiere  amie? 
Je  vous  voy  com  toute  esbahie. 
Me  scé  de  quoy. 

LA  DAMOISBLLE. 

Je  m'esbahis  que  je  ne  voy, 
Sire,  ma  dame  çà  ne  là. 
Puis  orains  que  au  moustier  ala, 
En  son  hostel  ne  revint  puis  : 
Pour  ce  la  quier  tant  com  je  puis 
Et  bas  et  hault. 

ij*.  BOURGOIS. 

Or  alons  savoir  à  Ernaut, 
Que  je  voy  là,  se  point  l'a  veue. 
Je  ne  croy  pas  que  decéue 
L'ait  homme  né. 

LA  BAMOISELLB. 

Ernaut,  bon  jour  vous  soit  donné  ! 
Dites-nous  voir,  se  Diex  nous  gart  ! 
Avez-vous  véu  nulle  part 
Aler  ma  dame  ? 

PBBMIBR  BOUBGOIS. 

Nanil,  Esglantine,  par  m'ame  ! 
Qu'ia-11?  qu'est-ce? 

LA  DAMOISBLLB. 

Par  foy  i  de  quérir  ne  la  cesse. 
Et  si  n'en  puis  nouvelle  oïr  : 
Qui  me  fait  le  cuer  esbahir 
Trop  malement. 

ij«  BOURGOlS. 

Haro  !  Diex  I  taisiez-vous!  Gomment 
Diies-vous?  ma  dame  est  perdue  ? 
Mainte  ame  en  sera  esperdue. 
S'il  est  ainsi. 

OSTES. 

Quel  parlement  tenez-vous  ci? 
Seigneurs,  je  vous  voy,  ce  me  semble, 
Tris[t]es  de  cuer  trestouz  ensemble 
A  mate  chiere. 

ij*  BOURGOIS. 

Mon  chier  seigneur,  nostre  très  chiere 
Royne  et  dame,  vostre  famé, 
Pie  savons  s* en  li  a  diffame, 


469 

l'église?  elle  y  est  aussi  long-temps  que  si 
elle  avait  à  réciter  un  psautier.  En  vérité, 
je  vais  la  chercher.  Eh,  regardez  !  elle  n'est 
pas  devant  l'autel ,  elle  n'est  pas  non  plus 
au  logis  :  où  est-elle  allée  ? 

LE  BEUXIÈUE  BOURGEOIS. 

De  quoi  parlez-vous  (seule),  Églantine, 
ma  chère  amie?  Je  vous  vois  comme  tout 
ébahie ,  je  ne  sais  de  quoi. 

LA  DEMOISELLE. 

Sire,  je  m'ébahis  de  ne  voir  ma  dame  ni 
de  ce  côté  ni  de  cet  autre.  Depuis  tantôt 
qu'elle  alla  à  l'église ,  elle  n'est  pas  reve- 
nue en  son  l<^s  :  c'est  pour  quoi  je  la  cher- 
che tant  que  je  puis,  en  bas  et  en  haut. 

LE  DEUXIÈME  BOURGEOIS. 

Eh  bien  !  allons  savoir  auprès  d'Ernaut , 
que  je  vois  là ,  s'il  ne  l'a  point  vue.  Je  ne 
crois  pas  que  qui  que  ce  soit  l'ait  déçue. 

LA  DEMOISELLE. 

Ernaut,  qu'un  bonjour  vous  soit  donné  ! 
Dites-nous  la  vérité,  Dieu  vous  garde!  Avez* 
vous  vu  ma  dame  aller  quelque  part? 

LE  PREMIER  BOURGEOIS. 

Nenni,  Églantine,  sur  mon  ame  1  Qu'y  a- 
l-il?  qu'est-ce? 

LA  DEMOISELLE. 

Par  (ma)  foi!  je  ne  cesse  de  la  chercher, 
et  je  ne  puis  en  savoir  des  nouvelles  :  c'est 
ce  qui  me  navre  terriblement  le  cœur. 

LE   DEUXIÈME  BOURGEOIS. 

Haro  !  Dieu  !  taisez-vous  I  Que  dites-vous  ? 
ma  dame  est  perdue  ?  S'il  en  est  ainsi  ^ 
mainte  ame  en  sera  désolée. 

OTUON. 

Quelle  conversation  tenez-vous  ici  ?  Sei- 
gneurs, à  ce  qui  me  parait,  je  vous  vois  tous 
ensemble  le  cœur  triste  et  la  mine  abattue. 

LE  DEUXIÈME  BOURGEOIS. 

Mon  cher  seigneur^  (c'est  à  cause  de)  noire 

irès-chère  reine  ei  mailresse,  votre  femme. 

I  Nous  ne  savons  si  elle  s'est  honteusement 


460  rutàJUM 

Mais  perdue  est»  ce  vous  àisom  : 
C'e^t  paur  quoy  tel  chiere  faisçot  ; 
Car  tristes  et  doLens  ea  sommes 
Tous  eosemble,  femmes  et  hommes , 
A  brief  parler. 

OSTBS. 

Me  VOUS  chaut,  ooa,  laissiez  aler  ; 
Elle  m'a  fait  perdre  ma  terre  : 
Dont  le  cuer  ou  y  entre  me  serre, 
le  la  cuidoie  preude  famme  ; 
Mais  elle  m'a  fait  tel  diffame 
Que  Berengier  sa  voulenté 
A  fait  d'elle  et  s'en  est  vanté 
Devant  mon  oncle  en  plaine  court. 
Et  je  l'en  doy  bien  croire  à  court, 
Car  telles  enseignes  m'en  dit 
Que  n'i  puis  mettre  contredit  ; 
Et  certes,  se  la  puis  tenir, 
A  honte  la  feray  mourir. 
Et  si  sachiez  je  la  querray 
T^nt  que  une  foiz  la  trouveray« 
le  m'en  vois,  plus  ne  me  verrez  ; 
Berengier  à  seigneur  arez. 
A  Dieu,  trestQUzl 

LA  FILLÇ. 

E  Die%  (  j'ay  touz  les  membres  roupz 
De  ceste  erre  que  j'ay  empris. 
N'avoie  pas  tel  chose  apris  ; 
Mais  puisqu'en  Grenade  me  voy> 
Il  ne  m'en  chaut  de  moy  (it«)  annoy. 
Mon  oncle  voy  là  et  mon  père  : 
Orfault  que  devant  eulx  m'appere; 
Mais  je  vous  pri»  biau  sire  Diex, 
Dévotement,  plorant  des  yex 
Que,  quant  je  seray  là  venue, 
Que  d' eulx  ne  soie  cognéue. 
— Messeigneurs,  Dieu  vous  doint  à  touz 
Honneur  !  Je  vieng  ici  à  vous 
Savoir  se  par  vostre  franchise 
Ponrroie  avoir  aucun  servise. 
Quel  qu'il  féust. 

BOT  DE  GRIUIÀDE. 

Ami^,  il  fauldroit  c'en  scéust 
De  quoy  tu  saroies  servir 
Pour  nostre  grâce  desservir. 
Qu'en  diras- tu? 

LA  FILLE. 

Sire,  je  sçay  lance  et  escu 
Porter  et  chevauchier  sanz  faille, 
Quant  il  est  mestier,  en  bataille. 


ruàMçjoB 

comportée;  mais  eUe  esl perdue,  douiims 
le  disons  :  c'est  pourquoi  noos  bmm  ne 
telle  mine;  car  nous  en  sommes  tristeici 
affligés  tous  ensemble,  hommes  et  Cemnei. 
sans  en  dire  davantage* 

omoK. 
Ne  vous  en  inquiétez  pas,  laissex-b  i- 
1er;  elle  m'a  fait  perdre  ma  terre:  ce  qui 
me  serre  le  cœur  au  ventre*  Je  la  cropû 
honnête  femme  ;  mais  elle  m'a  déshonoré 
au  point  que  Bérenger  ea  a  joui  et  s'eo  en 
vanté  devant  mon  oncle  en  pleine  cour.  El 
je  dois  bien  l'en  croire  sans  difficaltë,  car  il 
m'en  a  donné  des  preuves  telles  que  je  ne 
puis  m'y  refuser.  Certes,  si  je  pois  la  teiir, 
je  la  ferai  mourir  honteusement.  Et  sadtei 
que  je  la  chercherai  tant  que  je  Taie  troa- 
vée.  Je  m*en  vais  »  vous  ne  me  verrez  plus; 
vous  aurez  Bérenger  pour  roi.  Adieu,  ?oos 
tous! 


LA  riLLB. 

Eh  Dieu!  j'ai  un»  les  membres  roopos 
de  ce  voyage  que  j'ai  entrepris.  Je  n'svais 
pas  appris  à  tant  marcher;  mais, puisque  je 
me  vois  à  Grenade»  je  m'embarrasse  peu  de 
ma  peine.  Je  vois  Mhbats  mon  onde  et  m 
père:  il  faut  maintenant  que  je  parusse  de- 
vant eux;  mais,  bean  sire  Dieu,  je  ^^ 
prie  dévotement  et  en  plewrant  qa«  »  V*^ 
je  serai  venue  là.  Je  ne  sois  pasreeoiisne 
d'eux.— Messéignenre,  que  Dieu  voasdoMe 

honneur  à  tous  !  Je  viens  ici  k  vous  savoir  si 
vous  seriez  asseï  b«s  pour  me  donner  an 
emploi,  quel  qu'il  fit. 


LE  ROI  an  ORBNADB. 

Ami ,  il  faudrait  qu'on  sût  *  fl»^  ^. 
tu  es  propre  pour  mériter  nos  boases  gr 

ces.  Qu'en  diras*tu? 

Sire ,  je  sais  porter  laace  st  éci  » 
vaucher  comme  il  faut,  qitto^  ''  ^*|^   • 
soin,  en  bataille.  Je  sais  aussi,  moDcber  se* 


AU  MOTBtt-AOB. 


4«1 


Je  scé  smÊÊf  ndn  Migneor  chier, 
Devant  «■  riche  honme  treneliier  ; 
l'ay  éttd'esefaaiiçoBnerie 
AwmwÊB  ftm  la  aeigncmie. 
Le  service  scé  tout  en  somme 
Que  Pen  doit  faire  à  i.  riche  homme, 
(km  priaea  ou  poy« 

ROY  DE  IIBXIUn. 

Ta  demeuras  donc  avec  moy  : 
Ifoy  et  mon  frère  serviras; 
Et  sekni  ed  qne  ta  feras 
T'arfeftceray; 

LA  PILLE. 

Shre^  se  Dieu  plaise»  je  feray 
A  mon  povoir  au  gré  de  tous, 
Et  devons,  chier  sire»  et  de  tous 
Yoz  antres  gens. 

ALFONB. 

Se  de  ce  faire  es  diligens» 
A  grant  honneur  venir  pourras, 
Puisque  au  grant  amer  te  feras 
Et  au  petit. 

ROT  DE  GRENADE. 

Frère,  j'ay  trop  bon  appétit 
De  mengier  :  envoions-ent  querre 
Par  cet  escuier-ci  bonne  erre. 
Aussi  desiré-je  la  guise 
Hoult  regarder  de  son  servise» 
Je  vous  dj  bien. 

ALFONS. 

Si  la  verrons.  — Amis,  çà  vien  • 
Comment  as  non? 

LA  FILLE. 

Sire»  Denis  m'appelle  Ton, 
Non  autrement. 

ALFOlfS» 

Denis»  dressiez  appertement 
Une  table  ci,  sanz  songier. 
Et  nous  alez  querre  à  mengier 
En  la  cuisine. 

LA  FILLK. 

Je  feray  devoulenté  fine, 
Sire;  vostre  commandement. 
(Test  fait,  le  m'en  vois  vistement 
I/àvoir  à  mengier  pourveoir. 
— Çà,  monseigneur  I  venez  seoir, 
Si  vous  agrée,  en  vérité  : 
Tez  ci  table  et  mes  appresté, 
Sire>  pour  vous. 


gneur,  trancher  devant  un  homme  riche; 
j'ai  été  plusieurs  fois  proclamé  maître  en 
fait  d'échaMonnem.  En  somme»  je  con- 
nais le  sewice  que  Vnm  doit  hire  auprès 
d'un  honune  riche  f  eomme  un  prince  ou 
un  roi. 

LK  ROI  ni  CRBNADB. 

Tu  demeureras  donc  avec  moi  :  tu  nous 
serviras,  mm  ec  mou  frère  *y  et  selee  ce  que 
tu  feras  je  t'avancerai. 

LA  FRfLB. 

Sire,  s'il  pklt  à  Dieu,  je  iérai  de  mon 
mieux  suivant  votre  gré ,  et  te  vôtre ,  cher 
sire»  et  celui  de  tous  vos  autiw  gens. 

ALPHOlfSiS. 

Si  tu  mets  de  la  diligence  à  faire  cela , 
tu  pourras  parvenir  à  un  grand  honneur, 
puisque  tu  te  feras  aimer  da  grand  et  du 
petit. 

LE  ROI  DE  GRBNAI^E. 

Frère  »  j'ai  grand'faim  :  envoyons  vite 
chercher  à  manger  par  cet  écuyer-ci.  Aussi 
bien ,  je  vous  le  dis ,  désiré  -je  beaucoup 
voir  comment  il  fait  son  service. 


ALPBONSE. 

Nous  te  verrons.  -^  Ami>  viensiick  Com- 
ment t'appelies-Qi  ? 

LA  FlfiLK. 

Sire ,  on  m'appelle  Denis,  et  non  autre- 
ment. 

ALpnonsn; 

Denis,  dressez  tout  de  suite  une  tri>le  ici» 
sans  rêver,  et  altes-nous  obencher  à  manger 
à  la  cuisine. 

LA  FILLB. 

Sire,  je  ferai  très-volontiers^  ce  que  vous 
me  commandez.  C'est  fait^  Je  m'en  vais  vite 
vous  cherchera  manger.  --^  Allons,  monsei- 
gneur I  venez-vous  asseok%  si  tel  est  votre 
bon  plaisir,  en  vérité  r  sire,  voici  la  table  et 
les  mets  apprêtés  pour  vous. 


462 


THiATRB  nUlfÇAIS 


ROT  BE  ORBRADB. 

Donc  vois-je  seoir,  amis  doulx. 
—  Çà,  biau  frère  I  ceé^-vous  cy. 
— Or  avant  !  tailliez,  mon  ami. 
Et  nous  servez. 

OSTES. 

Certes,  du  sens  sui  si  desvez 
Qa'a  po  que  je  n'em*age  vis. 
î'ay  cerchié  par  tout  ce  pais, 
Hault  et  bas,  devant  et  derrière, 
Et  si  ne  puis  ceste  lodiere 
Que  je  quier  trouver  nulle  part. 
le  croy  que  Diex  à  elle  part  : 
Ce  fait  mon,  je  le  voy  très  bien. 
—«Ha  !  mauvais  Dieu,  que  ne  te  tien  ! 
Yraiement,  se  je  te  tenoie, 
Decops  tout  te  des]»mperoie  ! 
Egar,  voiz  !  toy  et  ta  créance 
Reni  et  toute  ta  puissance, 
Et  si  m'en  vois  droit  oultre  mer 
Gomme  Sarrazin  demourer 
Et  tenir  laloy  Mahommet. 
Çà  !  qui  en  toy  s'entente  met, 
II  fait  folie. 

SALBMOn. 

A  ceste  noble  compagnie 
Doint  Diex  joie,  solaz,  honneur  ! 
Pour  Dieu,  s'a  dreit  ne  vous  honneur, 
Pardonnez*moy. 

ROT  DE  GRENADE. 

Saiemon,  bien  veignant,  par  foy  ! 
S'aucunes  nouvelles  apportes, 
Je  te  pri,  point  ne  te  déportes 
Que  nerles  dies. 

ALPHONS. 

Ains  qu'âme  blasmes  ne  iaidies, 
Saiemon,  se  Diex  te  doint  gaiogne, 
Dy-nou8,  comment  va-il  d'Espaîgne? 
Ne  nous  mens  goûte. 

SALBMON. 

Non  feray-je,  sire,  sanz  doubte. 
L'emperiere  si  Ta  conquise. 
Et  a  vostre  fille  Denise 
A  Osles  son  nepveu  donnée; 
Et  fu  royne  coronnée 
D'Espaigne,  et  Ostes  en  fu  roys; 
Hais  puis  y  a  si  grant  desroys 
Enz,  qu'Ostes  a  mis  à  mort 
Vostre  fille,  ne  scé  se  a  tort, 


LE  ROI  DE  GRBNADB. 

Je  vais  donc  m'asseoir,  mon  doax  ami.— 
Allons,  cher  frère!  asseyez-vous  ici.  —  Ei 
avant  t  taillez,  mon  ami,  et  serves-noos. 

OTHOR. 

Certes,  je  suis  tellement  bcNrs  de  moi  qn'i 
s'en  faut  de  peu  que  je  ne  devienne  foo. 
J'ai  fouillé  partout  ce  pays ,  en  haut  et  ei 
bas,  devant  et  derrière ,  et  je  ne  puis  trot- 
ver  nulle  part  cette  coquine  que  je  cherche. 
Je  crois  que  Dieu  est  son  complice  :  il  Tesi 
en  vérité,  je  le  jois  très-bien.  —  Ah!  man- 
vais  Dieu ,  que  ne  te  tiens-jel  Vraiment,  si 
je  te  tenais,  je  te  rouerais  de  coups!  EhJ 
regardez,  voyez  1  je  te  renie,  toi,  ma  crojance 
en  ta  divinité  et  toute  ta  puissance,  et  je  m'ea 
vais  droit  outre-mer  y  demeurer  comme  Sar- 
rasin et  y  suivre  la  loi  de  Mahomet.  Oui,  cdni 
qui  met  sa  confiance  en  toi  fait  une  folie. 


SALOMON. 

Que  Dieu  donne  joie ,  plaisir  et  honnev 
à  cette  noble  compagnie!  Pour  (l'amour de) 
Dieu,  si  je  ne  vous  honore  pas  convenable- 
ment, pardonnez-moi. 

LB  ROI  DE  GRENADE. 

Salomon,  sois  le  bienvenu,  par  (ma)  foi .' 
Si  tu  apportes  des  nouvelles,  je  t'en  prie,  ne 
diffère  pas  de  les  dire. 

ALPHONSE. 

Salomon,  avant  de  blâmer  oa  d'outrager 
qui  que  ce  soit,  dis-nous  (Dieu  te  fasse  pro- 
spérer!), comment  va  l'Espagne?  Ne  dous 
mens  pas. 

SALOMON. 

Je  m'en  garderai  bien ,  sire,  n'en  doatex 
pas.  L'empereur  Ta  conquise ,  et  a  donné 
Denise,  votre  fille,  à  son  neveu  Othon  ;  elle 
a  été  couronnée  reine  d'Espagne,  et  Othon  a 
été  roi  de  ce  pays  ;  mais  depuis  il  y  a  eu  de  si 
grandes  dissensions  intestinesqaX)thon  a  mis 
à  mort  votre  fille.  Je  ne  sais  s'il  a  tort,  et  l'on 
ignore  ce  qu'il  est  devenu;  et  le  roi  d'Es- 
pagne actuelest  un  (individu)  qu'on  nonioe 


Et  ne  scet-on  qu'est  devenuz; 
Si  est  roys  d'Espaîgne  tenaz 
Un  c'on  appelle  Berengier, 
Qui  Ta  gaingnie  par  gagier. 
Si  comme  on  dit. 

ALFONS. 

Certes,  or  sui-je  desconfit 
Et  toute  ma  joie  est  passée, 
Puisque  ma  fille  est  trespassée; 
Bien  dire  l'ose. 

ROT  DE  GRENADE. 

Salemon»  va,  si  te  repose  : 
Je  Yoy  bien  tu  es  traveilliez. 
—  Frere«  déporter  vous  vueilliez 
De  dueil.  Puisqu'il  est  en  ce  point, 
Certes,  il  ne  demourra  point. 
Que  tant  de  gens  d'armes  arons 
Que  assaillir  l'emperiere  irons, 
Tellement  que  bon  li  sera 
Quant  à  nous  paiz  avoir  pourra. 
— Denis,  alez-nous  du  vin  querre. 
— Biau  frère»  je  vous  vueil  enquerre; 
Q  n'a  ci  que  nous  «ij.  ensemble  : 
De  cest  escuier  que  vous  semble 
Et  est  avis? 

ALFOIfS* 

Frère,  vez  ci  que  j'en  devis  : 
Gracieux  me  semble  en  sesfaiz  ; 
Il  est  gent  de  corps  et  bien  faiz  ; 
Et  si  croy  qu'en  une  bataille 
Feroit  bien  besongne  sanz  faille. 
Et  se  saroit  bien  entremettre 
De  deffendre  li  et  son  maistre 
Contre  tout  homme. 

ROT   DE  GRENADE. 

Par  foy  1  j'ai  en  propos  qu'  à  Romme , 
Si  li  plaist,  avec  nous  venra 
Et  mon  gonfanonnier  sera  ; 
Car  il  m'agrée  et  si  me  plaist 
Sur  touz  mes  gens,  c'est  à  court  plait. 
Qui  ceens  sont. 

ALFONS. 

A  vérité  dire,  il  ne  font. 
Nul  qui  y  soit,  si  biau  servise 
Comme  il  fait,  ne  de  telle  guise. 
U  est  esveillié  et  appert; 
Quelque  chose  qu'il  face,  il  pert. 
Et  semble  qu'il  n'i  touche  goûte. 
Dieu  le  vous  a  donné  sanz  double, 
A  mon  cuidier. 


AU  MOYEN-AGE.  468 

Bérenger,  qui,  comme  on  le  dit ,  Ta  gagnée 
par  une  gageure. 


ALPHONSE. 

Certes,  je  suis  maintenant  consterné  et 
toute  ma  joie  est  passée ,  puisque  ma  fille 
est  morte  ;  j'ose  bien  le  dire. 

LE  ROT  DE  GRENADE.    * 

Salomon,  va  te  reposer  :  je  vois  bien  que 
tu  es  fatigué.  ^  Frère,  veuillez  faire  trêve  à 
votre  douleur.  Puisqu'il  en  est  ainsi,  certes, 
avant  peu  nous  aurons  tant  de  gens  d'armes 
que  nous  irons  assaillir  l'empereur,  tellement 
qu'il  sera  enchanté  de  pouvoir  faire  la  paix 
avec  nous. — Denis,  allez-nous  chercher  du 
vin.  —  Mon  frère,  je  veux  vous  adresser  une 
question;  nous  ne  sommes  ici  que  nous 
deux  ensemble  :  que  vous  semble  et  que 
pensez-vous  de  cet  écuyer? 


ALPHONSE. 

Frère,  voici  ce  que  j'en  dis  :  il  me  sem- 
ble gracieux  dans  ses  actions  ;  il  est  gentil 
de  corps  et  bien  fait;  et  je  crois  qu'en  une 
bataille  il  se  conduirait  bien  en  tout  point, 
et  saurait  bien  s'arranger  de  manière  à  se 
défendre ,  lui  et  son  maître ,  contre  tout 
homme* 

LE  ROI  DÇ   GRENADE. 

Par  (ma)  foi  !  j'ai  l'intention ,  si  cela  lui 
platt,  de  l'emmener  àRomeavec  nous  et  d'en 
faire  mon  gonfalonnier;  car  il  m'est  agréa- 
ble et  me  plaît,  en  un  mot ,  plus  que  tous 
mes  gens  qui  sont  céans. 

ALPHONSE. 

A  dire  vrai ,  nul  de  ceux  qui  y  soilt  ne 
fait  aussi  bien  le  service  que  lui ,  ni  de  la 
même  manière.  U  est  éveillé  et  ouvert;  quel- 
que chose  qu'il  fasse,  il  (y)  parait,  et  il  sem- 
ble qu'il  n'y  touche  pas  le  moins  du  monde. 
A  mon  avis ,  c'est  Dieu  qui  vous  l'a  donné, 
U  n'y  a  pas  à  en  douter. 


464 


THÉÂTRE  PRANÇAU 


ROT  DE  GRENADE. 

Alez-me  ce  Tin-cy  vuidier, 
Denis»  en  un  autre  vaissel» 
Et  me  donnez  de  ce  nouvel 
Que  vous  tenez. 

LA  FILLE. 

Je  seroie  bien  forsenez 
Et  devroie  estre  touz  confus . 
Se  vous  en  faisoie  refus. 
Tenez»  chier  sire. 

MUSEHAULT. 

Mon  chier  Seigneur,  je  vous  vien  dire 
Les  .iiij.  roys  qu'avez  mandé 
Sont  à  vous  si  recommandé 
Qu'ilz  sont  prests,  eulx  et  leurs  effors, 
De  venir  ;  il  ne  vous  fault  fors 
Sfander  leur  quel  chemin  tenront 
Et  quelle  partie  il  yront  : 
C'est  quanque  attendent. 

ROT  DE  GREHADE. 

Rêvas  à  eulz,  et  dy  qu'ilz  tendent 
Et  chevauchent  sur  Rommenie 
Ghascun  à  tout  sa  baronnie, 
Et  que  je  tantost  mouveray 
Et  au  devant  d'eulx  touz  seray 
A  mon  povoir. 

MUSEBAULT. 

Et  je  vois  faire  mon  devoir 
De  m'avancier« 

LÉ  XESSAGIER  l'eMPERIERE. 

Chier  sire,  je  vous  vien  nuncier 
tfn  fait  dont  ne  vous  donnez  garde  : 
le  vous  dy,  ains  que  gaires  tarde. 
Six  roys  vous  venront  assaillir. 
Qui  ont  entente,  sanz  faillir. 

De  vous  destruire. 
l'emperiere. 
Qui  sont-il  ?  vueilles  m'en  instrmre 

Etfsûresaige. 

LE  MESSAGIER. 

Ce  que  j'ay  scéu  du  message 
Qui  les  .iiij.  en  est  alez  querre. 
Sire,  vous  compteray  bonne  erre. 
Le  roy  de  Tarse  et  d'Aumarie, 
Cil  deHarroc  et  de  Truquie  (sic). 
Ces  .iiij.  sont  de  venir  près. 
Le  roy  de  Grenade  est  après. 
Et  est  celui,  ce  vous  dénonce. 
Par  qui/aicte  est  ceste  semonce; 
Car  il  a  au  cuer  grant  engaigne 


LE  ROI  DB  GRENADE. 

Denis ,  allez  me  vider  ce  vin-ci  dans  m 
autre  vase ,  et  donnez-moi  de  ce  Booteai 
que  vous  tenez. 

LA  FILLE* 

Je  serais  bien  fou  et  je  devrais  être  honni 
si  je  vous  le  refusais.  Tenez ,  cher  sire. 


mjSEHAULT. 

Mon  cher  seigneur ,  je  viens  vous  din 
que  les  quatre  rois  que  vous  avez  mandé 
vous  sont  dévoués  au  point  d'être  tout 
prêts  à  venir,  eux  et  leur  armée;  il  ne  tou 
faut  que  leur  mander  quel  chemin  ils  m 
dront  et  de  quel  côté  ils  doivent  aller: c'est 
tout  ce  qu'ils  attendent. 

LE  ROI   DE  GRENADE. 

Retourne  vers  eux,  et  dis-leur  qu'ils  sedi- 
rigent  et  chevauchent  sur  la  campagne  de 
Rome ,  chacun  avec  tous  ses  barons,  et  que 
sur-le-champ  je  me  mettrai  en  marche  et 
serai  au  devant  d'eux  avec  toutes  mes  forces. 

MUSEHAULT. 

Quant  à  moi,  je  vais  faire  mon  devoir  en 
me  mettant  en  route. 

LE  MESSAGER   DE  l'eRPERECR* 

Cher  sire,  je  viens  vous  annoncer  un  f«| 
dont  vous  ne  vous  donnez  pas  de  garde- 
je  vous  apprends  qu'avant  peu  six  rois  vien- 
dront vous  attaquer  ;  leur  dessein  arrêté  est 
de  vous  détruire. 

l'empereur. 
Qui  sont-ils?  Veuille  m'en  instruire  et  m 

les  nommer. 

LE  MESSAGER. 

Sire,  jevous  raconterai  touldesuitecc  que 

j'ai  su  du  messager  qui  est  allé  les  chojc 
tous  les  quatre.  Le  roi  de  Tarse  et  (TAlma- 
ria,  celui  de  Maroc  et  de  Turquie,  ces  qua- 
tre sont  prêts  à  venir.  Le  roi  de  Grenade^^ 
après,  et  c'est  celui,  je  vous  l'annonce,  p 
qui  cet  appel  est  fait;  car  il  a  danslc 
un  grand  ressentiment  de  ce  que  vous  a 
dépouillé  du  royaume  d'Espagne  son  frcrcj^ 
phonse,  et  de  ce  que  vous  l'avez  mis  dans 


AU  II0VKN*A6E. 


465 


Pour  ce  qae  du  i*egne  d'Espaigne 
Avez  son  frere  Allons  demis» 
Et  en  autre  main  l'avez  mis  : 
Si  vous  lo  que  vous  pourveez 
De  gens  d'armes,  se  vous  veez 

Que  die  bien. 

l'empereub. 
Pour  ces  nouvelles»  amis,  tien, 
Vez  ci  cent  frans  que  je  te  doing; 
Et  si  vueil  que  prengnes  le  soing 
D'aler  aux  barons  de  ma  terre 
Dire  que  à  moy  viengnent  bonne  erre. 
H*y  espcrgne  ne  roy  ne  conte 
Que  chascun  ne  se  arme  et  se  monte. 
Et  s'en  viengne  à  moy  sanz  séjour. 
Et  n'espergnenl  terme  ne  jour 

De  delaier. 

LE  HBSSAQIBR. 

Ne  vous  en  fauit  point  esmaier  ; 
Très  cbier  sire,  partout  iray 
Et  vostre  message  feray 
Bien  vraiement. 

ROT  DE  GKENABE. 

Sanz  plus  faire  sejournement, 
Frere,  nous  fault  de  cy  partir 
Et  d'aler-nous-en  appartir. 
Nous  et  toute  nostre  ost  banie. 
Tant  que  soions  en  Rommenie. 
— Or  sus,  treslouz  ! 

ALFONS. 

Certes,  j'ay  au  cuer  grant  courrouz, 
Frere,  quant  si  me  voy  au  bas 
Qu*avec  moy  mener  ne  puis  pas 
Tant  gent  comme  il  m'apartenist, 
S'Espaigne  en  ma  main  se  tenist  ; 
Et  si  n'aconté-je  sanz  faille 
A  toute  ma  perte  pas  maille. 
Fors  que  de  ma  fille  la  belle  ; 
Mais  c'est  ce  qui  me  renouvelle 
Ddeur  trop  grant. 

PRBKDBR  CHEVALIER  ALFONS* 

Estre  n'en  devez  si  engrant. 
Sire  ;  puisqu'il  ne  peut  autre  estre. 
Pensez  de  vous  en  joie  mettre  : 
C'est  vostre  mieiL. 

ij*.  CHEVALIER. 

Vous  dites  voir,  si  m'aîst  Diex  ! 
Oblier  tel  chose  convient. 
Et  prendre  le  temps  tel  quHl  vient, 
Tout  en  bon  gré. 


autre  main  :  je  vous  conseille  donc  de  vous 
pourvoir  de  gens  d'armes ,  si  vous  voyez 
que  je  dise  bien. 


l'empereur. 
Pour  ces  nouvelles,  ami,  tiens,  voici  cent 
francs  que  je  te  donne  ;  et  je  veux  que  tu 
prennes  le  soin  d'aller  aux  barons  de  ma 
terre  leur  dire  qu'ils  viennent  bien  vite. 
Que  ni  roi  ni  comte  n'épargnent  rien  pour 
s'armer  et  se  monter,  et  qu'ils  viennent 
à  moi  sans  tarder  d'un  seul  jour. 


LE  messager. 
Il  ne  vous  faut  point  en  être  inquiet;  très- 
cher  sire,  j'irai  partout  et  je  ferai  bien  vo- 
tre message,  en  vérité. 

le  roi  de  grenade. 
Sans  tarder  plus  long-temps,  frère,  il  nous 
faut  partir  et  nous  mettre  en  marche,  nous 
et  toute  notre  armée  qui  est  l'assemblée , 
tant  que  nous  soyons  dans  la  campagne  de 
Rome.  — Allons,  tous  I 


ALPHONSE. 

Certes,  j'ai  au  cœur  un  grand  courroux, 
frère ,  de  me  voir  tellement  bas  que  je  ne 
puisse  pas  mener  avec  moi  autant  de  gens 
qu'il  conviendrait,  si  toute  l'Espagne  se  te- 
nait sous  ma  main;  et  je  ne  prise  certaine- 
ment pas  (la  valeur  d')une  maille  toute  ma 
perte,  à  l'exception  de  celle  de  ma  fille  la 
belle  :  c'est  ce  qui  réveille  en  moi  une  trop 
grande  douleur. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  D' ALPHONSE. 

Il  ne  vous  faut  pas  en  être  si  afBigé,  sire  ; 
puisqu'il  ne  peut  pas  en  être  autrement , 
pensez  à  vous  mettre  en  joie  :  c'est  ce  que 
vous  avez  de  mieux  à  faire. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Dieu  m'aide  !  vous  dites  vrai.  Il  me  faut 
oublier  cette  chose-là,  et  prendre  le  temps 
en  bien ,  tel  qu'il  vient. 


30 


466 


TBÉATBB  FRANÇAIS 


ROY  DE  GRENADE. 

Denis^  je  vous  Tueil  mon  secré 
Descouvrir  et  mon  ordenance, 
Pour  ce  que  vostre  honneur  avance. 
Esté  m'avez  bon  escuier, 
Si  vous  fas  mon  gonfanonnîer, 
t2ui  ma  baniere  porterez; 
Or  parra  comment  le  ferez 
En  la  bataille. 

LA  FILLE. 

Grant  merciz,  monseigneur  I  Sanz  faille, 
8i  fanlt  que  bataille  se  face, 
Je  pense  que  devant  touz  passe 
Yostre  baniere. 

ROT  DE  GRENADE. 

Youlentiers  verray  la  manière 
De  vostre  affaire. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Sire»  ce  seroit  bon  à  faire 
Qu'envoïssiez  devant  savoir 
Qnelx  gens  l'empereur  peut  avoir 
Avecqueslui. 

ROT  DE  GRENADE. 

Lotart,  je  ne  voy  ci  celui 
Qui  y  soit  miex  taillié  de  toy  : 
Or  y  vas  pour  amour  de  moy, 
Et  en  enquier  diligemment. 
Et  retourne  le  plus  briément 
Qu'estre  pourra. 

LOTART. 

Mon  chier  seigneur,  fait  vous  sera  : 
G'y  vois  le  cours. 

BBRÈNGIER. 

Pour  vous  faire  aide  et  secours 
Vien^je  à  vostre  mant,  très  chier  sire. 
Et  s'amaine,  ce  vous  puis  dire. 
Quinze  cens  de  bons  bacheliers    . 
Et  iij  •  mille  très  bons  archiers 

Et  mil  servans. 

l'empereur. 
Et  je  le  seray  deservans, 
Berengier,  à  vous  et  à  eulz. 
Seez*vou8  ci;  entre  nous  deux 
Attenderons  ceulx  qui  venront. 
le  verray  ceul^qui  m'ameront 

A  ce  cop«ci. 

OSTBS. 

Ë  las  I  chetis  I  que  fas-je  cy  ? 

Je  pers  mon  temps  et  mon  corps;  voire, 

le  f^ers  m'ame,  je  pers  la  gloire 


LE  ROI  DE  6RBNADB. 

Denis,  je  veux  vous  découvrir  mon  secret 
et  mon  plan ,  afin  que  votre  considéraUoD 
s'accroisse.  Vous  avez  été  un  bon  écuyer 
pour  moi ,  aussi  vous  fais  -  je  mon  gonfalo- 
nier:  vous  porterez  ma  bannière;  nous  vei^ 
rons  comment  vous  vous  conduirez  dans  la 
bataille. 

LA  FILLE. 

Grand  merci ,  monseigneur  !  Certaine- 
ment ,  s'il  faut  livrer  bataille,  je  pense  que 
votre  bannière  passera  devant  tons. 

LE  ROI  DE  GRENADE. 

Je  verrai  volontiers  comment  vous  vous 
comporterez. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sire,  il  serait  bon  d'envoyer  devant  sa- 
voir quelles  gens  l'empereur  peut  avoir  avec 
lui. 

LE  ROI  DE  GRENADE. 

Lotart ,  je  ne  vois  ici  personne  qui  soit 
mieux  taillé  que  toi  pour  cette  besogne: 
va-s-y  donc  pour  l'amour  de  moi,  enquiers- 
toi  de  cela  avec  soin,  et  reviens  le  plus  vile 
que  faire  se  pourra. 

LOTART. 

Mon  cher  seigneur,  vous  serez  obéi  :  f  y 
vais  à  la  hftle. 

BiRENGER. 

Très-cher  sire,  je  viens  à  votre  ordre  poor 
vous  faire  aide  et  secours,  et  j*amène,  je  pais 
vous  le  dire ,  quinze  cents  bons  chevaliers, 
trois  mille  très-bons  archers  et  mille  ser* 
gens. 

l'bmpbreub. 
Bérenger,  je  vous  en  récompenserai,  vous 
et  eux.  Asseyez-vous  ici;  nous  attendrons 
tous  deux  ceux  qui  viendront.  C'est  pour 
le  coup  que  je  verrai  quels  sont  ceux  qui 
m'aiment. 

OTBON. 

Hélas!  malheureux!  que  faîs*je  ici?  je 
perds  mon  temps  et  mon  corps,  voire 
même  je  perds  mon  ame ,  et  la  gloire  des 


y 


AU  lOTEfl-AOB^ 


467 


Des  cieulx  que  je  déusse  acquerre. 
Las  !  se  le  cuer  de  dueil  me  serre, 
J'ay  raison  el  cause  trop  bonne. 
Bien  sui  malostrue  personne. 
Qui  en  tel  servage  me  met 
Que  je  sers  et  croy  Mahommet, 
Qui  n'est  que  droite  fanfelue. 
Ha,  douix  Jhesus,  plain  de  value  ! 
Dont  m'est  venu  ce  grant  oultrage, 
Que  raoy,  qu'as  fait  à  ton  ymage 
Et  donné  de  crestien  nom, 
Ne  l'ay  scéu  congnoistre  non  ; 
Mais  ay  fait  euvre  si  amere 
Qu'ay  renié  toy  et  ta  mère 
Par  désespoir  né  de  corrouz  ? 
Hai  Sire,  qui  piteux  et  doulx 
Estes,  ce  dit  Sainte-Escriplure, 
A  toute  humaine  créature 
Qui  se  repentdeson  meffait. 
Pardon  vous  quier  de  ce  qu'ay  fait. 
Pardon  I  las  !  comment  dire  l'ose  ? 
Certes,  je  demande  une  chose 
Que  vous  m'avez  bel  escondire 
Et  refuser  par  raison.  Sire  : 
Pour  ce  à  terre  cy  m'asserray, 
Et  mon  pechié  cy  gemiray 
Amèrement. 

DIEU. 

Mère,  et  vous,  Jehan,  alons-m'ent 
Là  jus  à  ce  pécheur  Oston  ; 
Du  dueil  qu'il  a  vueil  que  l'oston. 
De  cuer  contrit  gemist  et  pleure. 
Si  que  plus  ne  vueil  qu'il  demeure 
En  telle  lameotacion. 
Sa  dévote  contriccion, 
Qui  de  lermes  moulle  sa  face. 
Me  contraint  que  grâce  li  face. 
— Or  sus,  trestouz  I 

NOSTaS-BAMB^ 

Mon  Dieu,  mon  père  et  mon  filz  doulz, 
Nous  ferons  vostre  voulenté. 
—  Sus,  anges  I  soiez  apresté 
De  tost  descendre. 

GABRIEL. 

Dame,  qui  péustes  comprendre 
Ce  que  ne  pevent  pas  les  cieulx, 
Ghascun  de  nous  est  ententiex 
De  voz  grez  faire. 

HICHIEL. 

En  ce  ne  povons-nous  meffaire  : 


cieux  que  je  devrais  acquérir.  Hélas!  si 
mon  cœur  se  serre  de  douleur ,  j'ai  (pour 
cela)  une  raison  et  une  cause  trop  bonnes. 
Je  suis  bien  malotru  de  me  mettre  en  un 
esclavage  tel  que  je  sers  et  j'adore  Maho- 
metv  qui  n'est  qu'une  véritable  fanfreluche. 
Ah,  doux  Jésus,  qui  es  sans  prix  !  d'où  m'est 
venue  cette  grande  folie  qui  fait  que  moi, 
que  tu  as  fait  à  ton  image  et  à  qui  tu  as 
donné  le  nom  de  chrétien,  je  n'ai  pas  su  le 
reconnaître  ;  mais  qu'au  contraire  j'ai  com- 
mis un  crime  si  affreux  que  je  t'ai  renié,  toi 
et  ta  mère ,  par  suite  d'un  désespoir  né  de 
la  colère?  Ah  !  Siré,  qui,  comme  le  dit  TÉ- 
criture-Sainte,  êtes  doux  et  miséricordieux 
envers  toute  créature  qui  se  repent  de  son 
péché,  je  vous  demande  pardon  de  ce  que 
j'ai  fait.  Pardon  !  hélas  !  comment  osé-je  le 
dire?  Certes,  je  demande  une  chose  que 
vous  avez  beau  jeu  à  ne  pas  i^'accorder  et 
raison  de  me  refuser.  Sire  :  c'est  pourquoi 
je  m'asseoirai  ici  à  terre ,  et  je  pleurerai  ici 
mon  péché  amèrement. 


DIEU. 

Mère ,  et  vous,  Jean,  allons-nous-en  là- 
bas,  vers  ce  pécheur  d'Othon  ;  je  veux  que 
pous  le  tirions  de  la  douleur  qu'il  a.  II  gé- 
mit et  pleure  d'un  cœur  contrit,  tellement 
que  je  ne  veux  plus  qu'il  demeure  en  une 
pareille  lamentation.  Sa  dévote  contrition, 
qui  mouille  sa  face  de  larmes,  me  contraint 
à  lui  faire  grâce. —  Allons,  vous  lousl 


NOTRE-DAME. 

Mon  Dieu,  mon  père  et  mon  doux  fils, 
nous  ferons  votre  volonté. — Allons,  anges  ! 
soyez  prêts  à  descendre  bientôt. 

GABRIEL. 

Dame,  qui  pûtes  comprendre  ce  que  ne 
peuvent  (embrasser)  les  cieux,  chacun  de 
nous  est  décidé  à  faire  votre  volonté. 

MICHEL. 

En  cela  nous  ne  pouvons  errer  :  mainte- 


468 


TUÉATllK  FRANÇAIS 


Or  en  alons  nous  iij.  chaolant, 
Jehan,  aussi  qu'en  esbatant  : 
Je  le  conseil. 

SAINT  JEHAN. 

Il  me  plaist  aussi  et  le  vueil. 

Sus  !  commencez,  mes  amis  doulx.  * 

RondeL 

Royne  des  cieulx,  qui  en  vous 
Servir  met  son  entencion, 
Moult  fait  bonne  opperacion  : 
Il  acquiert  vertuz,  et  de  touz 
Ses  vices  a  remission , 
Boyne  des  cieulx,  qui  en  vous 
Servir  met  son  entencion  ; 
Et  Dieu  treuve  en  la  fin  si  doulx 
Que  de  gloire  a  refeccion» 
Où  est  toute  perfeccion. 
Royne  descieuht,  qui  en  vous 
Servir  met  son  entencion, 
Moult  Tait  bonne  opperacion. 

DIEU. 

Ostes,  pour  la  contriccion 
Vraie  que  Je  voy  estre  en  loy. 
As  recouvré  grâce.  ïaiz-toy. 
A  Romme  tout  droit  t'en  iras  ; 
Là,  ton  pechié  confesseras, 
Puis  qu'à  repentence  es  venuz  : 
Il  le  fault,  tu  y  es  tenuz, 
Ou  ce  que  tu  fais  rien  ne  vault. 
Oultre,  tu  as  un  grant  deffauU , 
Qu'à  tort  as  ta  femme  bay 
Et  jusques  à  mort  envay  : 
Et  pour  ce  aussi  tu  la  querras. 
Et  pardon  li  en  requerras. 
Plus  ne  demeure  en  ceste  terre  ; 
Mais  à  Romme  t'en  vas  bonne  erre. 
Et  fay  ce  que  t'ay  divisé. 
—  Je  l'ay  assez  bien  avisé. 
Sus  !  alons-m'ent. 

NOSTRE-DAME. 

Avant!  Anges  et  vous,  Jehan, 
Alez  le  chemin  que  venistes. 
Et  en  alant  le  chant  par  dites 
Qu*avez  empris. 

GABRIEL. 

Excellente  Vierge  de  pris. 
Puisqu'il  vous  plaist,  si  ferons-nous. 

[Pin]  du  rondel  précèdent. 


nant,  Jean,  allons-nous-en  tous  les  trois ei 
chantant ,  aussi  bien  qu'en  nous  livrant  a 
nos  jeux  :  c'est  mon  avis. 

SAINT  JEAN. 

Gela  me  plait  aussi  et  je  le  veux.  ÂUods! 
commencez,  mes  doux  amis. 

Rondeau. 

Reine  des  cieux ,  celui  qui  s'applique  à 
vous  servir,  fait  une  très-bonne  opéntioû: 
il  acquiert  des  vertus ,  et  obtient  la  rémis- 
sion de  tous  ses  viees,  Reine  des  deux,  ce- 
lui qui  s'applique  à  vous  servir;  et  à  la  £d 
il  trouve  Dieu  si  doux  qu'il  est  repo  de 
gloire  (là)  oti  est  toute  perfection.  Reine 
des  cieux,  celui  qui  s'applique  à  vous  ter- 
vir,  fait  une  très-bonne  opération. 


DIEU. 


Otbon,  eu  égard  à  la  vraie  conlriiîon  qac 
je  vois  en  toi,  tu  es  rentré  en  grâce.  Tais- 
toi.  Tu  t'en  iras  tout  droit  à  Rome; lit» 
confesseras  ton  péché,  puisque  tu  es  yenn 
à  repentance  :  il  le  faut,  lu  y  es  tenu,  oace 
que  tu  fais  ne  vaut  rien.  En  outre ,  ta  as 
(commis)  une  grande  faute ,  en  haîssanu 
tort  ta  femme  et  en  la  poursuivant  jusqua 
la  mort  :  c'est  pourquoi  tu  la  cherchées, 
et  tu  lui  en  demanderas  pardon.  Ne  de- 
meure plus  en  cette  terre;  mais  va-i*en  Tite 
à  Rome,  et  fais  ce  que  je  t'ai  prescrit.  --i« 
l'ai  assez  bien  conseillé.  Debout  !  allons- 


nous-en. 


NOTRE-DAME. 


En  avant  I  Anges  et  vous,  Jean,  preDCïJÇ 
chemin  par  lequel  vous  vîntes ,  «^  ^" 
lant,  achevez  le  chant  que  vous  avet  co  • 


mence. 


GABRIEL. 


Viei^e  excellente  et  sans  prix ,  P^^"* 
cela  vous  plaît,  nous  le  ferons. 

[Fin]  du  rondeau  pricédent* 


kU   MOYEN-AGE. 


469 


Et  Diea  treuve  en  la  6a  si  doulx 
Que  de  gloire  a  refeccion, 
Où  est  toute  perfeccioa. 
Royne  des  cieulx,  qui  en  vous 
Servir  mect  son  entencion, 
Moult  fait  bonne  opperacion. 

OSTES. 

Père  de  consolacion, 

Piteux,  doulx  et  misericors. 

Ha  !  Sire,  quant  je  me  recors 

Que  des  cieulx  vous  estes  oultré 

El  à  moy  vous  estes  monstre, 

Et  vostre  doolce  Mère  aussi, 

Et  que  je  vous  ay  véu  cy. 

Bien  doy  bouche,  mains  et  cuer  tendre 

A  vousioeret  grâces  rendre. 

Cy  endroit  plus  ne  demourray  ; 

Mais  à  Romme  seul  m'en  îray 

Tout  maintenant. 
[lotart.] 
Pour  acomplir  mon  convenant, 
Messeigneurs,  à  vous  ci  retourne  ; 
Si  vous  vueil  deviser  à  ourne 
Ce  pour  quoy  j'ay  esté  à  Romme. 
Il  y  a  d'armes  maint  bon  homme  ; 
L'empereur  y  est,  n'est  pas  doubte, 
Et  plusieurs  nobles  en  sa  route. 
Je  le  vi  assis  en  son  trosne 
Et  lez  li  le  marquis  d'Ancosne^, 
Et  le  prince  aussi  de  Tarente 
Et  le  conte  de  Sainte-Rente, 
D'Espaigne  le  roy  Berengier, 
Et  le  conte  de  Mondangier. 
Brief,  il  y  a  voit,  à  m'entente. 
De  grans  barons  de  xx.  à  trente; 
Si  ont  de  gens  grant  convenue , 
B'atendent  que  vostre  venue 

Pour  eulx  combatre. 

LA  FILLE. 

Messeigneurs,  avant  ce  qu'embatrc 
Nous  aillons  plus  en  la  bataille, 
Je  vous  pri  qu'à  l'empereur  aille 
Parler.  Je  tien  par  mon  recort 
Que  je  vous  mettray  à  accort. 
Se  g'y  vois  ;  et  si  vous  vueil  dire 
Qu'encore  pouriez  veoir,  sire. 


*  Ce  tilre  est  maintenant  porté  par  la  famille  de 
Pracomtal,  dont  les  armoiries  sont  accompagnées 


Et  à  la  fin  il  trouve  Dieu  si  doux  qu'il 
est  repu  de  gloire  (là)  où  est  toute  perfec- 
tion. Reine  des  cieux,  celui  qui  s'appli- 
que à  vous  servir,  fait  une  très-bonne  opé- 
ration. 

OTHON. 

Père  de  consolation,  compatissant,  doux  et 
miséricordieux,  ah  !  Sire,  quand  je  me  rap- 
pelle que  vous  êtes  descendu  des  cieux  et  que 
vous  vous  êtes  montré  à  moi,  et  votre  douce 
Mère  aussi ,  et  qu'ici  je  vous  ai  vu ,  je  dois 
bien  tendre  ma  bouche ,  mes  mains  et  mon 
cœur  à  vous  louer  et  à  vous  rendre  grâces. 
Je  ne  demeurerai  plus  ici  ;  mais  je  m'en  irai 
seul  à  Rome  à  l'instant  même. 


[lotart.] 
Pour  accomplir  ma  promesse ,  messei- 
gneurs, je  reviens  ici  auprès  de  vous,  et  je 
veux  vous  raconter  de  point  en  point  ce 
pour  quoi  j'ai  été  à  Rome.  Il  y  a  maint  bons 
hommes  d'armes;  l'empereur  y  est,  il  n'y  a 
pas  de  doute,  et  plusieurs  nobles  forment 
son  cortège.  Je  le  vis  assis  sur  son  trône, 
et  près  de  lui  (se  trouvaient)  le  marquis 
d'Ancône ,  le  prince  de  Tarente,  le  comte 
de  Sainte-Rente,  Bérenger  le  roi  d'Espagne» 
et  le  comte  de  Mondanger.  Bref,  il  y  avait,  à 
mon  compte,  de  vingt  à  trente  grands  barons; 
ils  ont  une  grande  multitude  de  gens ,  e^ 
ils  n'attendent  que  votre  venue  pour  com- 
battre. 


LA    F14iL£. 

Messeigneurs,  avant  de  nous  engager  plus 
avant  dans  la  guerre,  je  vous  prie  de  me  lais- 
ser aller  parler  à  l'empereur.  Je  tiens  pour 
certain  que  je  vous  mettrai  d'accord,  si  j'y 
vais;  et  je  puis  vous  dire  que  vous  pourriez 
encore  voir  (n'en  doutez  pas),  sire,  votre 


d*une  devise  telle  que  ifbus  serions  tenté  de  eroire 
qu'elle  a  été  fournie  parRabelau,  lors  deson  TOjage 
en  Italie. 


472 


THÉÂTRE 


Mais  contre  li  baille  mon  gage» 
Présent  tout  ce  noble  barnage, 
Et  l'appelle  de  tra'ison  ; 
Car,  comme  faux  et  sanz  raison 
D'une  moye  suer  se  vanta 
Qu'à  11  charnelment  habita  : 
Dont  ma  suer  prist  telle  fraeur, 
Tel  paeur  et  telle  douleur 
Que  hors  du  pays  s'en  foy, 
Ains  puis  nouvelles  n'en  oy. 
Yostre  niez  Espaigne  en  perdy. 
Qui  bon  homme  estoit  et  hardy , 
Et  de  dueil  si  se  desvoya 
G' on  ne  scet  où  il  s'avoya  ; 
Et  pour  ce  que  le  cuer  m'en  serre, 
Le  tralstre  en  champ  vueil  conquerre  : 
Faites-m'en  droit. 

OSTES. 

Sire,  je  vous  pri  cy-endroit 
Que  le  champ  faire  me  laissiez. 
—  Oncle,  ne  me  recongnoissiez? 
Sachiez  Oston  vostreniez  sui, 
Qui  ay  puis  souffert  maint  annuy; 

D'oultre  mervien. 
l'ehperbur. 
Ostes,  biaux  niez,  puisque  vous  tien. 
Certes,  mon  cuer  est  appaisiez. 
Acolës^me  tost  et  baisiez  ; 

Bien  veigniez-vous. 

OSTBS. 

Sire,  je  me  plain  devant  touz 
Voz  barons  qu'assemblez  voy  cy 
De  ce  traître  faux  icy, 
Et  dy  qu'à  tort  il  lient  ma  terre  : 
Si  l'en  vueil  corps  à  corps  conquerre 
Et  desregnier. 

BERENGIER. 

Ostes,  je  croy  que  au  derrenier 
Vous  vous  trouverez  decéu. 
Il  est  vérité  qu'ay  jeu 
A  vostre  femme  charnelment. 
M'en  parlez  jà  si  haultement; 
Car  je  prouveray  que  c'est  voir. 
En  champ,  se  l'en  voulez  avoir 
Et  il  conviengne  qu'il  se  face. 
le  ne  prise  vostre  menace 
De  riens,  Oston. 

l'emperiere. 
Or  paiz  !  ce  debat-cy  oston. 
•—  Berengier,  soit  ou  joie  ou  deulx. 


FRANÇAIS 

j  donne  honneur  et  bonne  vie,  à  vous  étalons 
les  barons  que  je  vois  ici  !  et  qu'il  n'en  ex- 
cepte aucun,  hors  Bérenger,  le  roi  d'E^spa- 
gne  !  au  contraire,  en  présence  de  tootce  no- 
ble baronnage,  je  donne  mon  gage  contre  luî 
et  je  l'accuse  de  trahison  ;  car,  comme  un 
imposteur  et  sans  raison ,  il  s'est  vanté  dV 
voir  cohabité  charnellement  avec  une  sœnrà 
moi  :  ce  dont  elle  prit  une  frayeur,  one  peur 
et  une  douleur  telles  qu'elle  s'enfnit  hors 
du  pays,  et  que  je  n'en  entendis  pins  par- 
ler. Votre  neveu,  qui  était  brave  et  hardi, 
en  perdit  l'Espagne,  et  le  chagrin  l'égara 
tellement  qu'on  ne  sait  où  il  alla  ;  comme 
j'en  ai  le  cœur  serré ,  je  veux  vaincre  le 
traître  en  champ-clos.  Faites-m'en  justice. 

OTHOR. 

Sire,  je  vous  prie  ici  de  me  laisser  entrer 
dans  la  lice.  —  Oncle,  ne  me  reconnaissez- 
vous  pas?  Sachez  que  je  suis  Othon,  yotre 
neveu,  qui  depuis  ai  souffert  mainte  peioe. 
Je  viens  d'ontre-mer. 

l'empereur. 
Othon,  beau  neveu,  puisque  je  vous  tiens, 
certes,  mon  cœur  est  soulagé.  Embrassez- 
moi  vite  et  baisez-moi;  soyez  le  bienvenu. 

OTHON. 

Sire,  je  me  plains  devant  tous  vos  barons 
que  je  vois  assemblés  ici ,  de  ce  traître  fé- 
lon ,  et  je  dis  qu'il  retient  ma  terre  à  tort  : 
je  veux  le  combattre  corps  à  corps  et  réfu- 
ter son  témoignage. 

bérenger. 
Othon,  je  crois  qu'à  la  fin  vous  vous  troo- 
verez  déçu.  La  vérité  est  que  j'ai  cohabité 
charnellement  avec  votre  femme.  N'en  par- 
lez pas  si  haut  ;  car  je  vous  prouverai  en 
champ-clos  que  c'est  vrai,  si  vous  voulez  le 
combat  et  s'il  faut  qu'il  ait  lieu.  Othon,  je 
ne  fais  aucun  cas  de  votre  menace. 


L  EMPEREUR. 

Allons,  paix!   terminons   ce  débat -ci. 
—  Bérenger,  soit  joie  ou  douleur,  il  fani 


Il  convient  que  l'un  de  ces  deux 
Vous  combatez. 

BBRENGIER. 

Sire,  jà  plus  n'en  debatei. 
Trop  voulentiers,  mais  j]ue  me  dites 
Pour  lequel  d'eulx  je  seray  quittes 
Avoir  aCTaire. 

L*EMPERIBRE. 

Auquel  de  vous  deux  cest  affaire 
Adjngeray? 

OSTSS. 

Sire,  par  droit  je  le  feray, 
Car  c'est  mon  fait.  —  Et  je  vous  pri, 
Chier  sire,  faites-m'en  l'oclri, 
Qui  pris  m'avez. 

LA  FILLE. 

Je  n'y  vueil,  puisque  vous  le  voulez, 
Point  contredire. 

OSTBS. 

Grant  merciz  plus  de  cent  foiz,  sire, 

De  cest  accort. 

l'bhpbribrb. 
Or  tost  !  pour  savoir  qui  a  tort. 
Seigneurs;  alez  monter  bonne  erre. 
Et  en  celle  pièce  de  terre 

Là  revenez. 

OSTBS. 

Puisque  le  congié  m'en  donnez. 
Sire,  g'y  vois. 

BBRBNGIER. 

Esgardez,  fait-il  grant  harnoys  ! 
Il  m'a  jà  conquis,  ce  li  semble; 
Mais  s'en  champ  povons  estre  ensemble. 
Je  li  cuit  faire  tel  cembel 
Qu'il  n'ara  pas  si  le  qnaquel. 
Je  vois  monter. 

LA  FILLE. 

Certes,  sire,  joy  compter 

A  cenlx  qui  ma  seur  congnoissoient 

Et  qui  son  estât  bien  savoient 

Qu'en  Espaigne  n'avoit  pasfamo 

En  qui  éust  mains  de  diffame; 

Et  quant  la  gageure  avint. 

Et  la  chose  dire  on  li  vint, 

Et  qu'Espaigne  ot  Ostes  perdu, 

Elle  ot  le  cuer  si  esperdu 

Qu'elle  se  pasma  contre  terre. 

Et  la  nuit  s'en  fouy  bonne  erre 

Par  divise  (sic)  înspiracion  ; 

Car  on  li  ol  fuit  mencion 


AU  MOTBN-AGB.  473 

que  vous  vous  battiez  avec  Tun  des  deux. 


BÉRBNGBR. 

Sire ,  ne  discutez  plus  à  ce  sujet*  Très- 
volontiers,  pourvu  que  vous  me  disiez  avec 
lequel  d'eux  j'aurai  affaire  pour  être  quitte. 

l'eupereor. 
Auquel  de  vous  deux  adjugerai-je  cette 
affaire? 

OTHOlf. 

Sire,  il  est  juste  que  je  combatte»  car  c'est 
mon  fait.  —  Et  je  vous  prie,  cher  sire  qui 
m'avez  pris,  de  m'accorder  cette  grftce. 

LA  FILLE. 

Puisque  vous  le  voulez,  je  ne  veux  point 
m'y  opposer. 

OTHOlf. 

Sire,  grand*  merci  plus  de  cent  fois  pour 
ce  consentement. 

l'empereur. 

Allons,  vite!  pour  savoir  qui  a  tort,  sei- 
gneurs; allez  prompiement  monter  à  cheval, 
et  revenez  en  cet  endroit» 

OTHOR. 

Puisque  vous  m'en  donnez  la  permission, 
sire»  j'y  ^ais* 

BÉRBNGBR. 

Regardez,  fait -il  de  l'embarras!  il  lui 
semble  qu'il  m'a  déjà  vaincu  ;  mais  si  nous 
pouvons  être  ensemble  en  champ-clos ,  je 
compte  l'attaquer  de  telle  sorte  qu'il  n'aura 
pas  autant  de  caquet.  Je  vais  monter. 

LA  fille. 
Certes,  sire,  j'ouïs  conter  à  ceux  qui  con- 
naissaient ma  sœur  et  qui  savaient  quelle 
était  sa  manière  d'être,  qu'il  n'y  avait  pas  en 
Espagne  de  femme  qui  e&t  une  meilleure 
réputation;  et  quand  la  gageure  eut  lieu, 
qu'on  vint  à  lui  dire  la  chose,  et  qu'Othon 
eut  perdu  l'Espagne ,  elle  eut  le  cœur  si 
brisé  qu'elle  se  p&ma  contre  terre.  Et  la 
nuit  elle  s'enfuit  au  plus  vite,  par  l'inspira- 
tion du  ciel  ;  car  on  lui  avait  annoncé  que, 
si  Othon  pouvait  la  tenir,  il  la  ferait  piérir 
honteusement,  sans  Tépargner. 


474 


THÉÂTRE  PBANÇAIS 


Que,  86  Ostes  la  povoil  tenir, 
A  honte  la  feroit  fenir, 
Sanz  espargnier. 

PUniER  CHEVALIER  l'bHPERIERB. 

En  ce  n'éust  péa  gaignier, 
Et  si  fnst  laide  convenue  ; 
Or  la  chose  est  advenue. 
Se  Dieu  plaist,  bien. 

ij*  CHEVAUBR. 

Certainement,  ainsi  le  tien, 
Et  pour  le  miex,  à  mon  cuidier; 
Et  Biex  en  vueille  en  droit  aidier 

Encore  ennuit  I 

l'bkpbribre. 
Nous  en  verrons,  ne  vous  ennu[i]t. 

Qu'en  pourra  estre. 

OSTES. 

Dame  de  la  gloire  celestre. 
Vierge,  en  qui  toute  grâce  habonde, 
Mère,  telle  c'onques  seconde 
Ne  fu  devant  toy  ni  après. 
Rose  de  lis,  de  biantë  cyprès, 
Souuef  flairant  par  bonnes  ouvres. 
Tes  yex  de  doulceur  vers  moy  ouvres 
Et  en  ta  pitié  me  regardes 
Et  de  mort  vilaine  me  gardes. 
Dame,  en  ce  champs  que  je  vois  faire 
He  donnes  de  mon  adversaire 
Telle  victoire  qu'il  gehisse 
Et  que  de  la  bouche  li  isse 
Gomment  il  a  par  traîson 
Tenu  ma  terre  et  sanz  raison. 
Dame,  en  toy  seule  est  m'esperance  ; 
Dame,  en  toy  ay  si  grant  fiance. 
Et  en  t'aide  tant  me  fy 
Que  de  ma  force  je  dy  fy 
Et  de  mes  armes  (Dame,  entens). 
Envers  Taïde  que  j'atens 
Avoir  de  toy. 

BBRENGIER. 

Ostes,  Ostes,  puisque  vous  voy 
En  champ»  jamais  n'en  partirez 
Devant  ce  qu'à  honte  mourrez 
Et  par  mes  mains* 

OSTES. 

A»  tralstre  !  menaces  mains, 
Si  feras  sens. 

l'empereur. 
Or  tost,  seigneurs  1  c'est  mes  assens 
Que  descendez  touz  deux  à  terre. 


LE  PREMIER   GHBVAUBR  1«  L  BMPZUDI. 

Il  n'eût  pu  gagner  à  cela,  et  c'eut  été  ooe 
vilaine  affaire;  maintenant,  s'il  plaît  à  Dieu, 
la  chose  est  venae  à  bien. 

LB  DBDZiftME  CHETALnCR. 

Certainement,  je  le  ^pense  ainsi ,  et  (c'es^ 
pour  le  mieux  »  suivant  mon  opinloo;  ei 
Dieu  veuille  prêter  son  aide  au  droit  eocon 
aujourd'hui  I 

l'bmfbilbur* 
Ne  vous  chagrinez  pcûnt,  nous  verroisa 
qui  pourra  en  être. 

OTHO!f. 

Dame  de  la  gloire  céleste ,  Vierge,  ei 
qui  toute  grâce^  abonde.  Mère,  qui  n'eus  n 
n'auras  jamais  de  pareille,  rose  de  lis,  cj< 
près  de  beauté  ,^qui  répands'^UD  parTum  di 
bonnes  œuvres,  ouvre  vers  moi  tes  yein 
de  douceur,  regarde *moi  dans  ta  pitié  ei 
garde-moi  de  mort  honteuse.  Dame,  dan 
ce  combat  que  je  vais  livrer,  donne-rooisoi 
mon  adversaire  une  victoire  telle  qu'il  coo* 
fesse  et  qu'il  lui  sorte  de  la  bouche  cobf 
ment  il  a  par  trahison  et  à  tort  teou  ou 
terre.  Dame ,  en  toi  seule  est  mon  espé* 
rance  ;  Dame ,  j'ai  en  toi  une  confiance  s 
grande,  et  je  me  fie  tellement  en  ton  aid< 
que  je  fais  fi  de  ma  force^et  de'nnes  annei 
(Dame ,  écoute-moi)  y  en  les  comparant  à 
l'aide  que  j'attends  de  toi. 


BÉRBIfOBR. 

Othon,  Othon,  puisque  je  vous  vois  dans 
la  lice,  vous  n'en  partirez  jamais  que  vobs 
ne  soyez  mort  avec  ignominie  et  par  ©es 


mams. 


OTHOlf* 

Ah ,  traître!  menace  moins,  tu agî««  ^' 
gement. 

l'empbreur.  .    . 

Allons  vite,  seigneurs!  ma  ^on»^ 
que  vous  descendiez  tous  deux  à 


AU  HOTBIf-AGB. 


475 


Voz  chevaulx  renvoies  bonne  erre 
Deliyrëment. 

OSTES. 

Sire,  je  feniy  bonnement 
Vofiire  plaisir. 

BBREIfGIBR. 

Aulre  chose  aussi  ne  désir  : 

C'est  fait,  jas  sui. 
l'empereur. 
Biaoxseignenrs»  il  fault  qae  au  Jour  d'uy 
Yostre  prouesce  soit  yéue 
Et  que  la  vérité  scéue 
Soit  de  vostre  fait,  ce  me  semble. 
Il  n'y  a  plus,  aies  ensemble» 
Et  face  chascun  son  devoir. 
Puisque  vous  nepovez  avoir 

Autrement  paix. 

08TE8. 

le  te  deffy,  traître  ;  huymais 
Gars-te  de  moy. 

BERERGIER. 

Je  ne  te  prise  ce  ne  quoy  : 
Contre  toy  bien  me  deffendray, 
Et  assez  tost  je  te  rendray 
Pris  et  vaincu. 

OSTBS. 

Non  feras,  tant  com  j'ay  escu 
N'espée  ou  poing. 

(Cj  se  combalenl.) 
BERBNGIER. 

Ne  puis  plus  durer  :  je  vous  doing, 
Ostes,  m'espée  et  me  rens  pris 
Comme  celi  qui  a  mespris 
Et  qm  a  tort. 

OSTBS. 

Certes,  Je  vous  mettray  à  mort, 
Traistre,  ains  que  je  cesse  mais. 
Ne  ferez  traïson  jamais. 
Quant  de  ce  champ  départirez  ; 
Car  sur  le  corps  n'emporterez 

De  teste  peint. 

l'empereur  . 
Ostes,  Ostes,  ho  I  en  ce  point, 
le  vous  deffens  à  le  destruire; 
H  nous  dira»  avant  qu'il  muire, 

Tout  son  meffiiit. 

OBTES. 

Puisqu'il  vonsplaist,  que  ainsi  soit  fait. 
—  Gebîs,  larron  ! 


Renvoyez  vos  chevaux  tout  de  suite. 

OTHON. 

Sire ,  je  ferai  de  bon  cœur  ce  qui  vous 
plaît. 

BÉRENGER. 

Hoi  aussi ,  je  ne  désire  rien  autre.  C'est 
fait,  je  suis  à  terre. 

l'empereur. 

Beaux  seigneurs,  il  faut,  ce  me  semble, 
qu'aujourd'hui  votre  prouesse  soit  vue  et 
que  l'on  sache  la  vérité  touchant  votre  con- 
duite. Il  n'y  a  plus  à  (dire),  allez  ensemble  et 
que  chacun  fasse  son  devoir ,  puisque  vous 
ne  pouvez  avoir  autrement  la  paix. 


otmom. 
Je  te  défie,  traître  ;  dès  à  présent  garde-toi 
de  moi. 

b^rbuger. 
Je  ne  te  prise  pas  le  moios  du  monde. 
Je  me  défendrai  bien  contre  toi,  et  bientôt 
je  te  rendrai  prisonnier  et  vaincu. 

OTHOll. 

Tu  n'en  feras  rien,  tant  que  j'aurai  écu  ou 
épée  au  poing. 

(Ici  iU  combaltent.) 
BÉRENGER. 

Je  ne  puis  plus  résister  :  Othon ,  je  vous 
remets  mon  épée  et  Je  me  rends  prisonnier 
comme  un  homme  qui  a  mal  agi  et  qui  a 
tort. 

OTHOB. 

Certes,  je  vous  mettrai  à  mort,  traître, 
avant  que  je  cesse.  Vous  ne  commettrez  ja- 
mais de  trahison;  car  vous  n'emporterez 
point  de  tète  sur  le  corps. 


l'empereur* 
Othon ,  OthoB ,  ho  !  (puisque  les  choses 
en  sont)  à  ce  point,  je  vous  défends  de  le 
faire  périr;  avant  de  mourir,  il  nous  dira 
tout  son  méfait. 

OTHON. 

Puisque  tel  est  votre  plaisir,  qu'il  en  soit 
fait  ainsi.  —  Avoue,  larron  ! 


476 


THÉÂTRE  rRANÇAlS 


BBRENGIBR. 

Mercy  le  pry,  noble  baron: 
Mon  meffait  tout  regebiray. 
Ne  jà  de  mot  n'en  mentiray. 
Quant  je  gagay  par  mon  oultrage 
Qu'i  n'estoit  femme,  tant  fust  sage, 
De  qui  ma  voulenté  n'eusse. 
Pour  tant  que  à  H  parler  péusse^ 
Et  je  parlay  à  vostre  famé, 
Elle  vit  bien  qu'en  grant  difTame 
De  moy  croire  pourroit  cheoir, 
Si  ne  me  daigna  plus  veoir 
N'escouter,  comme  bonne  et  belle. 
Lors  me  tray  yers  sa  damoiselle. 
Qui  Esglantine  avoit  à  non  ; 
Et  tant  li  promis  et  6s  don 
Que  les  enseignes  m'apporta 
Et  du  sain  aussi  m'enorta 
Que  vostre  preude  femme  porte. 
Et  où  siet,  se  elle  n'est  morte  ; 
Mais  onques  je  ne  la  y  y  nue, 
Ne  par  mauvaise  convenue 
Onques  à  elle  n'abilay, 
Jà  soit  ce  que  je  m'en  ventay. 
Dontjementy. 

OSTES. 

'iVaistre,  bien  m'as  anienti  ; 
Par  toy  l'ay-je  perdue,  voir, 
Car  onques  puis  ne  po  savoir 
Où  elle  ala. 

LA  FILLE. 

Sire  emperiere,  ce  faulx-là, 
Ke  souffrez  point  que  Ostes  l'acore  ; 
Faites-le  cy  venir  encore 
Devant  vous  :  assez  tost  verrez 
Une  chose  dont  vous  sererez  (iic) 
Moult  merveilliez. 

l'euperiere. 
Puisque  vous  le  me  conseilliez, 
Il  sera  fait. — Ostes,  bianx  niez, 
Je  vueil  que  vous  .ij  ci  vegniez  ; 
Mais  Berengier  premier  istra. 
Qui  encores  nous  congnoistra 
Quelque  meffait. 

08TBS. 

Or  soit,  sire,  à  vostre  gré  fait. 
—  Sus,  traître  !  ce  champ  vuidiez  ; 
N'estes  pas  pour  ce,  ne  cuidiez, 
Quitte  de  mort. 


BÉRERGER. 

Je  te  demande  grâce,  noble  baron  :  je  tp 
déclarerai  tout  mon  méfait,  et  je  ue  meoti- 
rai  pas  d'un  seul  mot.  Quand  j*eus  la  pré- 
somption dégager  qu'il  n'était  femme,  quel- 
que sage  qu'elle  fût,  dont  je  ne  disposasse  an 
gré  de  mes  désirs,  pourvu  que  je  pusseloi  par» 
1er,  et  que  je  m'entretins  avec  votre  femme, 
elle  vit  bien  qu'en  me  croyant  elle  poomit 
tomber  dans  un  grand  déshonneur,  et  ne 
daigna  plus  me  voir  ni  m'écouter,  comoe 
bonne  et  belle  (qu'elle  est).  Alors  je  m 
tournai  vers  sa  demoiseOe,  qui  avait  ood 
Églantine  ;  je  lui  promis  et  lui  donnai  m 
qu'elle  m'apporta  les  marques  (stipoléesjet 
m'informa  aussi  du  signe  que  porte  TOire 
respectable  femme,  et  de  la  place  où  il  est, 
si  elle  n'est  pas  morte  ;  mais  je  ne  la  vis  pu 
nue  et  je  ne  cohabitai  jamais  avec  elle,  bien 
que  je  m'en  sois  vanté.  Alors  je  mentis. 


OTBON. 

Traître,  tu  m'as  bien  anéanti;  par  toi  je 
l'ai  perdue,  en  vérité,  car  jamais  je  oepos 
savoir  où  elle  alla. 


LA  FILLE. 

Sire  empereur,  ce  fourbe-là,  ne  souffres 
point  qu'Othon  le  tue;  faites-le  venir  eflcore 
devant  vous  :  vous  verrez  bientôt  une  chose 
dont  vous  serez  fort  émerveillé. 


L*EHP£REDR* 

Puisque  vous  me  le  conseillez ,  cela  sera 
fait.— Mon  cher  neveu  Olhon,  jevcuxque 
vous  veniez  ici  tous  deux;  mais  Bérenger 
sortira  le  premier,  et  nous  révélera  encore 
quelque  méfait. 

OTHON*  . 

Sire,  qu'il  soit  fait  selon  voire  volonlév- 
Debout,  traître  !  sortez  du  champs^^'^^ 
n'êtes  point  cependant,  ne  le  croyeip"  » 
quitte  de  la  mort. 


AU   MOYEN-AGE* 


477 


LA  FILLE. 

Très  chier  sire,  par  vostre  accort 
GoDgié  me  donnez  et  liseence 
Que  je  Yoas  die  en  audience 

Que  cy  vieng  querre. 
l'ehpeeibre. 
Il  me  plaist  :  or,  dites  bonne  erre» 

Mon  ami  chier. 

LA  FILLE* 

Sire,  ge  y  vieng  con  messagier 
Pour  eschiver,  se  je  puis,  guerre 
Et  pour  la  paiz  mettre  et  acquerre 
Entre  vous  et  voz  ennemis, 
Qui  se  sont  en  ce  pais  mis. 
Si  vouspiaist,  .ij.  enmanderay, 
Et  îcy  venir  les  feray  ; 
Mais  il  aront,  à  brief  parler, 
Dé  vous  sauf  venir  et  aler  ; 
Je  le  conseil. 

l'emperiere. 
Mandez-les,  amis,  je  le  vueil 
Et  si  Tollroy. 

LA  fille. 
Biaux  seigneurs,  or  tost  1  je  vous  proy, 
A  noz  seigneurs  les  roys  alez, 
Et  faites  tant  qu'à  eulx  parlez. 
Dites-leur  que  sanz  detriance 
Chascun  de  ci  venir  s'avance  : 
Si  verront  leur  fille  et  leur  niepce 
Qu^ilz  ont  désiré  si  grant  pièce, 
A  jà  de  temps. 

PREMIEE  CHEVALIER  ALFOMS-       • 

Sire,  nous  ferons  sanz  contens 
Et  tantost  ce  que  commandez. 
—  Messeigneurs,  cy  plus  n'attendez  ; 
Hais  à  touz  deux  vous  plaise  et  siesse 
Que  veigniez  veoir  vostre  niepce 
Et  vostre  fille. 

ALFOlfSE. 

Nous  jeues-tu  d'un  tour  de  quille. 
Par  moquerie  ? 

ij«  CHEVALIER  ALFONS. 

Non,  sire,  par  sainte  Guérie  ! 
Denis  le  vous  mande  par  nous. 
Qui  a  pris  séurté  pour  vous 
De  l'emperiere. 

ROT  DE  GRENADE. 

Puisqu'il  est  en  telle  manière , 
Frère,  alons-y. 


LA  FILLE. 

Très«cher  sire,  veuillez  me  donner  la 
permission  et  la  liberté  de  vous  dire  en  pu- 
blic ce  que  je  viens  chercher  ici. 

l'eupebedr. 
Je  le  veux  bien  :  allons,  dites  vile,  non 
cher  ami. 

LA  FILLE. 

Sire,  je  viens  ici  comme  messager  pour 
empêcher,  si  je  puis,  la  guerre,  et  pour  met- 
tre et  amener  la  paix  entre  vous  et  vos  en- 
nemis, qui  ont  fait  invasion  dans  ce  pays. 
Si  cela  vous  plaît,  j'en  manderai  deux  et  je 
les  ferai  venir  ici;  mais,  en  peu  de  mots,  ils 
auront  de  vous  un  sauf-conduit  pour  l'aller 
et  le  retour.  Je  le  conseille. 


L  EMPEREUR. 

Ami,  mandez-les,  je  le  veux,  et  j'y  con- 
sens. 

LE  FILLE. 

Beaux  seigneurs,  je  vous  prie,  allez  vite  à 
nos  seigneurs  les  rois,  et  faites  tant  que  vous 
leur  parliez.  Dites-leur  que  chacun  vienne 
ici  sans  retard  :  ils  verront  leur  fille  et  leur 
nièce  qu'ils  ont  désirée  pendant  si  long- 
temps. 


LE  PREMIER   CHEVALIER  D* ALPHONSE. 

Sire,  nous  ferons  sans  objection  et  tout 
de  suite  ce  que  vous  commandez.  —  Mes- 
seigneurs» n'attendez  plus  ici;  mais  veuil- 
lez, tous  deux,  venir  voir  votre  nièce  et  vo- 
tre fille. 

ALPHONSE. 

Nous  joues-tu  un  tour  de  quille,  par  mo- 
querie? 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER  D'ALPHONSB. 

Non,  sire ,  par  sainte  Guérie  I  Denis  vous 
le  mand^  par  nous ,  après  avoir  pris  de 
l'empereur  une  sûreté  pour  vous. 

LE  ROI  DE  GRENADE. 

Puisqu'il  en  est  ainsi,  frère,  alloas-v. 


478 


THÉATRB  FRANÇAIS 


ALPOMS. 

Alons»  frère*  je  vous  em  pry. 
Qttaaque  j'ay  perdu  ne  priB  UUe, 
Mais  que  yeoir  puisse  ma  fiUe, 
Que  tant  désir. 

PREMIER  GHEYAUBR  ALFOIfS. 

Si  feres-vou8,  au  Dieu  plaisir. 
Suivez-nous,  nous  alons  devant. 
— Sire»  avançons-nous»  or  avant! 
Alons  par  cy. 

LA  FILLE. 

Sire  emperiere»  puisque  cy 
Sont  ces  .ij  seigneurs-cy  venuz» 
Or  entendez»  gros  et  menuz» 
Ce  que  vueil  dire  en  amistié; 
Et  vous  verrez  joie  et  pitié 
Merveilleuse»  si  com  me  semble» 
Ains  que  nous  départons  d'ensemble. 
Je  m'adresce  à  vous,  sire  Alfons, 
Qui  me  sui  porté  comme  uns  boms 
En  servant  vous  et  vostre  frère. 
S'ay  bien  véu  qu'aviez  la  chlere 
Et  les  yei  sur  moy»  sanz  tarder» 
Plus  qu'à  nul  autre  regarder» 
Sanz  avoir  de  moy  congnoissance  ; 
Mais  s'a  fait  Diex  de  sa  puissance  : 
Si  n'enaiez  jà  cuer  marri. 
Yez  cl  mon  seigneur»  mon  mari» 
Ostes»  qui  est  niez  l'emperiere. 
Me  {sic)  scé  combien  vous  m'avez  chiere  ; 
Vostre  fille  sui  que  laissastes 
A  Burs»  quant  à  Grenade  alastes. 
Ne  cuidez  pas  que  je  devine; 
Tenez»  regardez  ma  poitrine  : 
G'y  ay  mamelle  comme  famé; 
Du  monstrer  n'est  point  de  diffame. 
Les  autres  membres  secrez  tous 
Femenins  ay»  ce  savez-vous. 
— Ostes»  plus  parler  n'en  convient  ; 
Mais»  puisque  la  chose  ainsi  vient 
Que  la  trayson  est  prouvée 
Dont  je  estoie  à  tort  reprouvée  » 
Loez  soit  Diex  ! 

ALFOnS. 

Fille,  plourer  me  fois  des  yex  • 
De  pitié  et  de  joie»  voir; 
Ne  l'un  ne  puis  sanz  joie  avoir 
Quant  le  regart. 

OSTON. 

Ha»  biau  sire  Diex  !  tost  ou  tart 


ALFHMSE. 

AUons^y,  frère  »  je  vous  en  prie.  Je  w 
prise  pas  tout  ce  que  j'ai  perdu  U  Talev 
d'une  bille»  pourvu  que  je  puisse  voir  ma 
fille  »  que  je  désire  lant. 

LE  PREMIER  CHBVjUJBE  d'aLPHORSE. 

Vous  l'aurez»  s'il  plait  à  Dieu»  Snivez- 
nous»  nous  allons  devant.  —  Sire,  aTançoos- 
nous»  en  avant  !  allons  par  ici. 

LA  FILLE. 

Sire  empereur»  maintenant  que  ces  deux 
seigneurs  sont  venus  ici»  écoulez,  grands  et 
petits»  ce  que  je  veux  dire  d'amitié;  et  avaot 
que  nous  nous  séparions»  vous  seres  témoins 
d'un  spectacle  qui  vous  inspirera  de  la  joie 
et  de  la  pitié  d'une  façon  extraordinaire.  Je 
m'adresse  à  vous  »  sire  Alphonse ,  moi  qui 
me  suis  fait  passer  pour  homme  en  vous 
servant»  vous  et  vptre  frère.  Tai  bien  vo 
que  vous  aviez  le  visage  et  les  yeux  loor- 
nés  vers  moi»  sans  relâche»  occupé  à  roere- 
garder  plus  que  tout  autre»  et  sans  me  re- 
connaître ;  mais  c'est  Dieu  qui  en  est  l'ao- 
teur  par  sa  puissance  :  ainsi ,  n'en  ayez  p» 
le  cœur  marri.  Voici  mon  seigneur»  nos 
mari,  Othon,  qui  est  neveu  de  l'empeienr. 
Je  sais  à  quel  point  vous  me  chérissez;  je 
suis  votre  fille  que  vous  laissâtes  à  Buigos, 
quand  vous  allâtes  à  Grenade.  Ne  croyes 
pas  que  j'en  impose  ;  tenez,  regardez  ma 
poitrine  :  j'y  ai  des  mamelles  comme  nue 
femme;  il  n'y  a  pas  de  honte  à  les  mon- 
trer. J'ai  »  sachez-le  »  tous  les  autres  mem- 
bres secrets  du  sexe  féminin.  —  Othon»  il 
n'en  faut  plus  parler  ;  mais ,  puisque  b 
chose  en  est  venue  au  point  que  la  trahi- 
son dont  j'étais  accusée  à  tort  est  prouvée , 
Dieu  soit  loué  ! 


ALPHONSE. 

Fille»  en  vérité j  tu  me  fais  pleurer  de 
pitié  et  de  joie  ;  et  je  ne  puis  m'empécher 
d'avoir  de  la  joie  quand  je  te  regarde. 

OTHOH. 

Ah  »  beau  sire  Dieu!  tftt  ou  urd  tu  récom- 


AU  NOTEN-AGS. 


47» 


Rens-ta  des  biens  fais  les  mérites, 
Et  de  panir  les  maux  t'aquittes. 
Aussi  bien,  osa  très  donloe  suer, 
Baise-inoy  ;  pour  toy  tout  le  cuer 
En  pleur  me  font. 

l'bmperierb. 
De  pitié  larmoier  me  font. 
Or  avant,  avant!  c'est  assez. 
De  plorer  maishuy  vous  cessez  : 
Diex  a  ceste  assemblée  fait. 
Or  pensons  de  mettre  à  effect 
Le  résidu. 

ALFOHS. 

Chier  sire,  j'ay  bien  entendu 
Comment  Chtes  (n'en  vueil  pas  istre) 
A  conquis  ou  champ  le  traïslre 
Qui  nous  a  mis  sanz  cause  en  guerre, 
DoDt  vengence  venoie  querre 
Par  l'aïde  de  mes  amis; 
Hais  je  tien  que  Dieu  nous  a  mis 
En  la  voie»  si  com  me  semble, 
Qu  apaisier  nous  pourrons  ensemble. 
Vezcy  coaiment  je  le  feray: 
Dès  maintenant  je  delairay 
AOstes  et  à  sa  compaigne 
En  paiz  le  royaume  d'Espaigne; 
Mais  le  traistre  en  enmenrons, 
Et  la  damoiselle  querrons 
Compaigne  de  son  maléfice; 
Si  ferons  de  touz  .ij.  justice 
Là  où  fait  ont  la  tralson. 
Et  c'est  chose  bien  de  raison, 
Ce  m'est  advis. 

l'ehpbriere. 
Je  m'assens  à  voslre  devis, 
Alfons,  sanz  plus  avant  aler; 
Et  si  vous  doing,  à  brief  parler, 
Le  royaume  de  Hirabel 
Qui  m'est  eschéu  de  nouvel. 
Et  la  conté  des  Yaux-Plaissiez, 
Puis  qu'à  Espaigne  renon(;iez 
Du  tout  en  tout. 

LE  ROT  DB  GRENADE. 

Et  je  pense,  ains  qu'il  soit  le  bout 
D'un  moys,  li  en  tel  estât  mettre 
Qu'il  sera  d'une  terre  maistre 
I)ontilara.iij.H.livres 
Chascun  an  touz  franz  et  délivres  : 
Telle  est  m'entente. 


penses  les  bonnes  actions,  et  tu  ne  manques 
pas  de  punir  les  mauvaises.  Aussi  bien,  ma 
très-douce  sœur,  baise-moi  ;  pour  toi  tout  le 
cœur  me  fond  en  larmes. 

l'empereur. 
Ils  me  font  verser  des  pleurs  de  pitié.  En 
avant,  en  avant  !  c'est  assez.  Cesses  désor- 
mais de  pleurer  :  c'est  Dieu  qui  a  opéré 
cette  réunion.  Pensons  maintenant  à  effec- 
tuer le  reste. 

ALPHONSE. 

Cher  sire ,  j'ai  bien  entendu  comment 
Othon  (je  n*en  veux  pas  sortir)  a  vaincu  en 
champ-clos  le  traître  qui  sans  cause  nous  a 
mis  en  guerre,  et  dont  je  venais  tirer  ven- 
geance par  l'aide  de  mes  amis;  mais  je 
tiens  que  Dieu  nous  a  mis ,  ce  me  semble , 
en  voie  d'accommodement.  Voici  comment 
je  m'y  prendrai  :  dès  maintenant  je  dé- 
laisserai en  paix  à  Othon  et  à  son  épouse  le 
royanme  d'Espagne;  mais  nous  emmène- 
rons le  traître ,  et  nous  rechercherons  la 
demoiselle  complice  de  son  crime,  puis  nous 
ferons  justice  de  tous  deux  là  où  ils  ont  fait 
la  trahison.  Et  c'est,  ce  me  semble,  chose 
bien  raisonnable. 


L  EMPEREUR. 

Alphonse,  je  suis  de  votre  avis,  sans  aller 
plus  avant;  et  je  vous*donne,  en  un  mot,  le 
royaume  de  Mirabel  qui  m'est  nouvellement 
échu,  et  le  comté  des  Yaui-Plaissiez,  puis- 
que vous  renoncez  à  l'Espagne  du  tout  an 
tout. 


LE  ROI  DE  GRENADE. 

Quanta  moi,  je  pense,  avant  qu'un  mois 
soit  écoulé,  le  mettre  en  un  état  tel  qu'il  sera 
maître  d'une  terre  dont  il  aura  un  revenu 
annuel  de  trois  mille  livres ,  clair  et  net  : 
telle  est  mon  intention. 


480 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


L*BHPBRIBRB. 

Ore,  alons-m'en  sanz  plus  d'atente, 
Puisque  Dieu  nous  a  apaisies. 
Ainçois  que  vous  vous  euToisiez» 
Avecques  moy  touz  dînerez. 
Yez  cy  Berengier  qu*enmenrez; 
En  voslre  voulenté  le  met. 
E»  gardez  I  de  li  me  desmet. 
Et  le  vous  baille. 

LA  FILLE. 

Il  n'eschappera  pas,  sanz  faille; 
Je  vueil  ordener  qui  le  garde. 
— Seigneurs,  je  le  vous  baille  en  garde 
Et  le  vous  livre. 

LE  PEBNIBR  CHEVALIER  ALVOIfS. 

Dame,  nous  ferons  à  délivre 

Tout  vo  vouloir. 

l'ehpbribre. 
Ici  ne  vueil  plus  remanoir; 
Alons*m'en  touz  diner  bonne  erre. 
Je  voy  aussi  c*om  me  vient  querre  : 
Yez  ci  mes  gens,  il  en  est  heure. 
— Seigneurs,  je  vueil  que  sanz  demeure 
Vous  chantez,  en  nous  conduisant. 
Un  motet  qui  soit  déduisant, 

Plaisant  et  bel. 

LES  CLBE8. 

Sire,  nous  le  ferons  ysnel. 
—  Avant  I  chantons. 

EXPLICIT. 


l'ehpbreur. 
Maintenant ,  allons- nous -en  sans  plus  i 
retard,  puisque  Dieu  nous  a  réconciliés 
Avant  que  vous  vous  en  alliez,  vous  dlnere 
tous  avec  moi.  Voici  Bérenger  que  tous  em 
mènerez  ;  je  le  mets  à  votre  discrétion.  Eh 
regardez  1  je  me  dessaisis  de  lui ,  et  vou 
le  donne. 

LA  FILLE. 

Il  n'échappera  pas ,  je  vous  raasore  ;  j 
veux  commettre  quelqu'un  à  sa  garde.  - 
Seigneurs,  je  vous  le  confie  et  tous  le  livre. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  D*ALPHOHSB. 

Dame ,  nous  ferons  entièrement  tout  « 
que  vous  voudrez. 

l'empereur. 

Je  ne  veux  plus  rester  ici  ;  alions-nous^«i 
vite  dîner  tous.  Aussi  bien  je  vob  que  Toii 
me  vient  chercher  :  voici  mes  gens ,  il  ei 
est  temps.  —  Seigneurs,  je  veux  que  sans 
tarder  vous  chantiez ,  en  nous  conduisant , 
un  motet  qui  soit  récréatif,  agréable  et 
beau. 

LES  CLERCS. 

Sire,  nous  le  ferons  tout  de  suite.  —  En 
avant  I  chantons. 

FIN. 


F.  M. 


AO  MOTBN-AGB. 


481 


UN  MIRACLE 

DE  NOSTRE-DAME 


NOTICE. 


Cette  pièce  est  extraite  da  même  manu- 
scrit qne  les  précédentes»  c'est-à-dire  du 
volume  72M.  4.  B;  elle  commence  an  fo- 
lio 84  reaOf  an  dessous  d*une  petite  minia- 
ture. 

L'auteur  de  ce  drame  en  a  puisé  le  sujet 


dans  le  Roman  de  la  Manekine^  de  Philippe 
de  Rei  mes,  trouvère  du  xui'  siècle,  dont  les 
œuvres  sont  conservées  dans  un  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  Royale.  L'on  trouvera 
à  la  suite  de  ce  Hirade  des  extraits  de  ce 
roman,  qui  est  encore  inédit.         F.  M. 


UN  MIRACLE  DE  NOSTREDÂME. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


LE  CONTE. 

LE  ROY  DE  HONGRIE. 

PREMIER  CHEVALIER  DE 

HONGRIE. 
ij«  CHEVALIER  DE  HONGRIE. 
RRMON. 
LE  PAPE. 

LE  PREMIER  CARDINAL. 
îj«  CARDINAL. 

JOirVE,oiiLAFILLE  ROYNE. 
GUYOT,  premier  sergent. 
JOURDAIN,  ij^tergent. 


COCHET,  le  boarrel. 

LE  PREVOST  au  roy  d'Escoue. 

LE  ROY  D'ESCOSSE. 

LA  MERE  dn  roy  d'Eicouc. 

LEUBRRT  on  LEUBIN,  eMoier. 

LE  PREMIER  CHEVALIER 

D'ESCOSSE. 
ii«  CHEVALIER  D'ESCOSSE. 
NOS  PRE-DAME. 
LE  HERAUT. 

LA  PREMIERE  DAM0I5ELLB. 
YOLENT,  ij*  damouelle. 


GODEFROY. 

BON,  seGi^uirc. 

DIEU. 

GABRIEL,  premier  ange. 

MICHIBL,  ij«  ange. 

LE  SENATEUR. 

LA  FEMME  DU  SENATEUR. 

GODEMAN  ,  eacaier. 

L'ENFANT. 

COLIN,  le  clerc. 

LE  CHAPELLAIN. 


Cj  commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame ,  com- 
ment la  fille  du  roy  de  Hongrie  se  copa  la  main  pour 
ce  que  son  père  la  Touloit  espouscr^  et  un  cslurgon 
la  garda  irij.  ans  en  samulelc. 

LE  CONTE. 

Sire  roys,  à  nous  entendez: 
Qne  pensez  ?  Vous  trop  attendez 
  marier,  si  com  me  semble 
Et  à  tottz  voz  barons  ensemble . 
Regsuxies  ou  femme  truissiez 
A  qui  hoir  raasle  avoir  puissiez; 
li  appartient. 


Ici  commence  un  miracle  de  NoU^e-Dame,  com- 
ment la  fille  du  roi  de  Hongrie  se  coupa  la  main 
parce  que  son  pèit)  toulait  l'épouser,  et  un  estur- 
geon la  garda  sept  ans  dans  sa  muletle, 

LE   COMTE. 

Sire  roi ,  écoutez-nous  :  à  quoi  pensez- 
vous?  Il  nous  semble  à  moi  et  à  tous  vos 
barons,  que  vous  attendez  trop  long-temps  à 
vous  marier.  Voyez  à  trouver  une  femme  de 
qui  vous  puissiez  avoir  un  héritier  mftie;  il 
lefaut. 


31 


482 


TIlÉATftE  FRANÇAIS 


PREMIER   CHEVALIER. 

Il  dit  voir,  sire»  il  esconvient. 
Eslre  pieça  le  déussiez. 
Afin  q'un  filz  nous  laississiez 
Qui  tenist  après  vous  la  terre, 
Et  qui  uous  defTendist  de  guerre, 
S'estoit  besoing. 

LE  ROY. 

Seigneurs,  sachiez  ne  près  ne  loing 
Femme  nulle  n'espouseray. 
Se  telle  n'est  com  vous  diray: 
Que  semblable  soil  à  ma  femme 
lYespassée  (dont  Diex  ait  Tame  !), 
De  manière ,  de  sens  el  de  vis  ; 
Car  je  li  juray  et  plevis 
Que  jà  femme  n'espouseroie 
Ne  ma  eompaigne  n'en  feroye, 
Se  elle  n'estoit  de  sa  semblance. 
De  son  sens  et  de  sa  puissance  ; 
Et  se  une  telle  poinl^vez, 
Hardiement  la  me  mandez  : 
Je  la  prendray. 

LE   CONTE. 

Sire,  je  vous  y  respondray  : 
Vous  nous  parlez  ey  d*un  affaire 
Tel  qu'il  ne  se  peut  pas  bien  faire, 
C'on  vous  puist  trouver  une  femme 
De  biauté  ressamblant  ma  dame. 
De  façon  et  de  meurs  aussy . 
Deportez-vous  de  ce  poini-cy. 
Car  on  n'en  pourroit  recouvrer  ; 
Et  où  la  pourroit-on  trouver? 
Je  ne  scé,  voir. 

LE  ROY. 

Conte,  je  vous  fas  assavoir 
Puisque  j'en  ay  fait  serement, 
Je  le  tenray  certainement. 
Gomment  qu'il  aille. 

LE  CONTE. 

Puisqu'il  vous  plaist,  vaille  que  vaille, 
Je  m'en  tairay. 

ij'  CHEVALIER. 

Or  nous  traions  çà  ;  j'en  diray 
A  vous  deux  ce  que  bon  m'en  semble. 
Autre  foiz,  vous  et  moy,  ensemble 
L'avous-nous  de  marier  point, 
Dont  il  nous  dit  tout  en  ce  point 
Con  maintenant  response  avez  ; 
Et  dès  lors  nous  deux,  ce  savez, 
Ënvoyasmes  par  le  pays 


LE   PREMIER   CHEVALIER. 

Il  dit  vrai ,  sire ,  il  le  faut.  Vous  décrie] 
être  marié  depuis  long-tenopsy  afin  de  do» 
laisser  un  fils  qui  tint  la  terre  après  vous 
et  qui  nous  garantit  de  guerre,  s'il  était  bc 
soin. 

LE  BOI. 

Seigneurs,  sachez  que  ni  près  ni  loio  je 
n'épouserai  aucune  femme,  à  moins  qu'elle 
ne  soit  comme  je  vous  dirai  :  c'est-à-dire 
semblable  à  ma  femme  défunte  (dont  Dlea 
ait  l'amel),  de  manières,  d'esprit  et  de 
visage;  car  je  lui  jurai  de  n'épouser  aœ 
femme  et  de  n'en  faire  ma  compagne  qu'hâ- 
tant qu'elle  lui  ressemblerait  dextérieur, 
d'esprit  et  de  puissance.  Si  vous  encoooais- 
sez  une  pareille,  envoyez-la-moi  hardimeol: 
je  la  prendrai. 


LE  COMTE* 

Sire,  je  vous  répondrai  à  cela:  Vous  nous 
parlez  ici  d'une  affaire  qui  ne  peut  pas  tien 
se  faire ,  savoir  qu'on  .vous  puisse  uou- 
ver  une  femme  ressemblant  à  ma  dame  de 
beauté,  de  figure  et  de  mœurs.  Renoncez  à 
cela ,  car  on  n'y  pourrait  réussir;  et  <À 
pourrait -on  la  trouver?  En  vérité,  jene 
sais. 


LE  ROI. 

Comte,  je  vous  fais  savoir  que,  puisque 
j'en  ai  fait  le  serment,  certes,  je  le  tiendrai, 
quoi  qu'il  advienne. 

LE  COMTE. 

Puisque  c'est  votre  plaisir ,  vaille  q«« 
vaille,  je  me  tairai  là-dessus. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER* 

Eh  bien!  retirons-nous  à  l'écart;  je  ^oas 
dirai  à  vous  deux  ce  que  bon  m'en  semble 
Autrefois,  vous  et  moi,  nous  l'avons  cxcue  a 
se  marier ,  et  il  nous  a  fait ,  dans  cette  cir- 
constance, la  même  réponse  qac  tout 
l'heure.  Alore,  vous  le  savez,  nous  envop-   i 
mes  tous  deux  par  le  pays  des  persomi<^   , 
qui  ne  sont  ni  sottes  ni  étourdies:  elles  on    | 


AU   MOYEIV-AGE. 


483 


Telz  qui  ne  sontfolz  n*esl>:ihys, 
Qui  ont  esté  en  mainte  terre 
Pour  demander  et  pour  enquerre 
S'il  péussent  femme  trouver 
G'on  péust  ressamblant  prouver 
A  la  royne  trespassée. 
Longue  saison  a  jà  passée, 
Et  n'ont  fait  rien. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Vous  dites  voir,  je  le  sçay  bien  : 
Cest  chose  aussi  qui  ne  peutestrc. 
Brief,  il  nous  y  fault  conseil  mettre 
Par  quelque  voye, 

LE   CONTE. 

Il  escon vient  c'on  y  pourvoie  : 
Ce  seroit  à  nous  grant  meschief 
S'il  mouroit  et  fussions  sanz  chief 
Et  sanz  hoir  venu  de  son  corps. 
A  mettre  y  conseil  bien  m'accors, 
Ains  que  plus  tarde. 

ij'   CHEVALIER. 

Seigneurs,  vezcique  je  regarde  : 
Sa  fille  est  assez  sage  et  belle , 
Et  si  est  jà  grant  damoiselle; 
De  meurs  ressamble  et  de  faiture 
A  sa  mère  miex  que  painture. 
Qui  li  conseilleroit  à  prendre, 
En  feroit-il  ore  à  reprendre 
Trop  malement? 

PREMIER  CHEVALIER. 

Je  croy  que  non,  certainement. 
Mais  que  Diex  ne  s'en  courrouçasi 
Et  que  aussi  dire  on  li  osast. 
Qui  li  dira  ? 

LE  CONTE. 

Je  sui  celui  qiti  le  fera 
Hardiement,  par  sainte  Crois  ! 
R'alons-nous-ent  à  li  touz  trois  ; 
Si  orrez  comment  parleray. 
—  Sire,  sire,  je  vous  diray 
Nulle  part  trouver  ne  povons 
Femme  pour  vous;  et  si  avons 
Fait  chercher  jusques  oultre  mer, 
Qui  que  nous  en  doye  blâmer. 
Et  puisqu'avoir  ne  voulez  femme 
Se  elle  ne  ressemble  ma  dame 
Et  qu'en  touz  cas  soit  sa  pareille. 
Je  vous  lo  (mais  que  Dieu  le  vueille, 
Et  sainte  Eglise  s'i  consente) 
Que  vostre  fille,  qui  est  gente 


été  en  mainte  teirc  pour  demander  et  pour 
s'enquérir  si  elles  pourraient  trouver  une 
femme  que  l'on  pût  prouver  ressemblante  à 
la  feue  reine.. H  s'est  déjàjécoulé  une  longue 
saison,  et  ils  n'ont  rien  fait. 


LE   PREMIER   CUEVALtER. 

Vous  dites  vrai ,  je  le  sais  bien  :  c'est 
aussi  une  chose  qui  ne  peut  être.  Bref, 
il  faut  nous  en  aviser  par  quelque  moyen. 

LE   COMTE. 

Il  faut  y  pourvoir  :  ce  serait  pour  nous  un 
grand  malheur  s'il  mourait  et  que  nous  fus- 
sions sans  chef  et  sans  héritier  issu  de  son 
corps.  Je  suis  bien  d'avis  d'en  délibérer, 
sans  tarder  davantage. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Seigneurs,  voici  ce  que  je  pense:  sa  fille 
est  assez  sage  et  belle;  c'est  une  demoi- 
selle déjà  assez  grande ,  et ,  sous  le  rapport 
des  mœurs  et  des  traits,  elle  ressemble  à  sa 
mèpe  mieux  qu'une  peinture.  Celui  qui  lui 
conseillerait  de  la  prendre,  commettrait-il 
maintenant  une  action  trop  répréhensible? 

LE   PREMIER   CHEVALIER. 

Je  crois  que  non ,  certainement,  pourvu 
que  Dieu  ne  s*en  courrouce  pas  et  que  l'on 
ose  le  lui  dire? Qui  le  lui  dira? 

LE  COMTE. 

C'est  moi  qui  le  ferai  avec  hardiesse,  par 
la  sainte  Croix!  Allons-nous-en  tous  les 
trois  à  lui  ;  vous  entendrez  comment  je  lui 
parlerai.  —  Sire  ,  sire ,  je  vous  dirai  que 
nous  ne  pouvons  vous  trouver  une  femme 
nulle  ))art  ;  et  cependant ,  nous  blâme  qui 
voudra ,  nous  avons  fait  chercher  jusque 
outre -mer.  Puisque  vous  ne  voulez  en 
avoir  une  qu'autant  qu'elle  ressemblera  à 
ma  dame  et  qu'elle  lui  sera  pareille  en 
tous  points ,  je  vous  conseille  (pourvu  que 
Dieu  le  permette  ,  et  que  sainte  Église 
y  consente  )  d'épouser ,  en  vérité ,  votre 
fille  ,  qui  est  une  gentille  demoiselle  et 
assez  grande  ;   car  nous  ne    connaissons 


^Si  THÉÂTRE 

Damoiselle  et  asses  d'aage» 
Prenez,  voire,  par  mariage  ; 
€lar  plus  n'en  savons  qui  ressemble 
La  royne  :  si  qu'il  noii3  semble 
Qu'ainsi  le  fauk* 

LB  ROT. 

Seigneurs,  ains  que  par  mon  deffaulc 
Mon  règne  sanz  hoir  demourast 
Ne  qu'estrange  roy  s'i  boutast, 
Je  feroye  ce  que  vous  dites. 
Si  croy-je  que  pieça  n'oistes 
Parler  de  fille  femme  à  père  ; 
Et  nonpourquant,  mats  qu'il  m'appere 
<2ue  du  pape  en  aie  l'ottroy, 
A  la  prendre  à  femme  m'ottroy 
Sanz  contredit. 

PRnyiBE  CHBVALUR. 

Or  avant  !  puisqu'il  a  ce.dit, 
Il  ne  nous  fault  que  un  homme  sage 
Qfû  face  au  pape  ce  message 
Tost  et  isnel. 

ij*  CDEVALIBE. 

Xen  baillçray  un  bon  et  bel 
Et  sage  assez,  à  un  mot  court  ;. 
Et  si  scet  Testât  de  la  court 
De  par  delà. 

LE  GORTS. 

Faites^leHDOUs  venir  or  çà. 
Je  VOUS  em  pri. 

PREMIER  CHEVAURR* 

Je  le  vois  querre  sanz  detry. 
—  Remond,  je  vous  truis  bien  à  point: 
Tenez-vous^n,  sanz  tarder  point, 
Âvecques  moy. 

REIIOR. 

Voulentiers,  monseigneur,  par  foy  ! 
liais  quelle  part  ne  pour  quoy  faire? 
Est  nul  qui  me  vueille  meffaire? 
Dites-me  voir* 

ij*  CREVAUER. 

Remon,  je  vous  fas  assavoir 
Pour  vostre  prouffit  vous  vi^n  querrc<» 
Venez-ent  avec  moy  bonne  erre. 
— Vez  ci  celui  que  dit  vous  ay» 
Seigneurs;  dites*li  sanz  delay 
Qu'avez  à  faire. 

LE  CONTE. 

Il  fault,  mon  ami  débonnaire. 
Que  pour  le  roy  au  pape  alez  ; 
Et  faites  tant  qu'à  H  parlez. 


FRANÇAIS 

personne  autre  qui  ressemble  à  la  reioe:  ii 
nous  semble  donc  qu'il  faut  en  agir  ainsi. 


LE   ROI. 

Seigneurs ,  plutôt  que  par  ma  faute  non 
trône  demeurât  sans  héritier  ^t  qu'un  roi 
étranger  ne  s'en  emparât,  je  ferais  ce  qoe 
vous  me  dites.  Je  crois  qu'il  y  a  long-temps 
que  vous  n'ouïtes  parler  d'une  fillequi  (ti  b 
femme  de  son  père;  et  néanmoins,  si  l'on 
me  montre  la  permission  du  pape>  je  con- 
sens à  la  prendre  pour  femme  sans  dilB- 
culte. 

LE  PREVIBR  CHEVAUBR. 

En  avant!  puisqu'il  a  dit  cela,  il  ne  ooos 
faut  qu'un  homme  sage  qui  remplisse  promp- 
lement  ce  message  auprès  du  pape. 

LE  DEUXIÈME  CUEVAUSR. 

J'en  fournirai  un  qui  est  bon  et  bel  et 
assez  habile,  sans  en  dire  plu^;  il  coidiK 
très-bien  l'allure  de  la  cour  de  là4ns. 

LE  COMTE. 

Faites-le-nous  venir  tout  de  suite  ici,  je 
vous  en  prie. 

LE  PREMIER  CREVAUER- 

Je  vais  le  chercher  sans  retard.  —  Bé- 
mond,  je  vous  trouve  bien  à  poiot:  veoei- 
vous-en  avec  moi^  sans  reiard. 

Volontiers,  monseigneuir  >  par  (ma)  «o* • 
mais  en  quel  endroit  et  pourquoi  faire?£si- 
il  quelqu'un  q^i  veuille,  me  Qjtltrfiiier?  Di- 
tes-moi la  vérjtp. 

LE  niS^X^E,  CHEYAIABS. 

Rémond,  je  vous  f:|is,  s^vpir  fl^e  je  Ti««« 
vous  chercher  pour  votre  profit?  Vend- 
vous-en  vite  avec  moi.  —  Voici  celoidonl 
je  vous  ai  parlé,  seigneurs;  diiesJuisaï^ 
délai  ce  que  vous  avez  à  faîr^* 

LE  COMTE. 

Il  faut ,  mon  bon  ami ,  que  vous  aine» 
pouf  le  roi  auprès  du  pape;  et  f^*'^  ^J 
sorte  de  lui  parler.  Vous  lui  direz  qae  ^ 


AV  NOTEN-ACE. 


4s:> 


Si  li  direz  da  roy  commeni 
Il  a  TOoé  (opie  nuUenieiit 
Fennne  n'ara  par  loariage. 
Se  ressamblant  n'est  de  corsage 
A  celle  qu'il  ot  espouaée 
Jà  pieça,  qui  est  trespassée  ; 
Et  commeiit»  par  mer  et  par  terre, 
Ses  gens  ont  fait  cérchier  et  querre, 
£t  si  n*en  treave-on  point  de  telle 
Fors  nne  BUe  qu'il  a  bêle  ; 
Qa'il  consente  qu'il  ait  à  Temme 
Ceste  fille,  puisque  autre  dame 
Ne  peut-on  nulle  part  trouver 
C'on  puist  si  ressamUant  prouver 
A  la  royne  devant  dite» 
Ne  de  quoy  soit  de  son  veu  quitte 
Si  bieil  cou  de  sa  fille  avoir  : 
Or  en  faites  vostre  devoir. 
Yes  ci  la  supplication 
Qui  contient  nostre  entencion. 
Amis,  aies. 

REMOlf. 

MesseigneurSt  plus  ne  m'en  parlez, 
fen  feray  quanque  je  pourray » 
A  Dieu  tous  vous  commanderay. 
Dès  maintenant  me  met  à  voie. 
Diex  et  ma  dame  sainte  Avoye 
Me  doint  grâce,  quant  je  venray 
Au  pape  et  li  supplieray. 
Que  ma  sopplicaciou  passe. 
Et  la  besongne  du  roy  face! 
S'aray  bien  mon  temps  emploie» 
Mon  sens  fault  estre  desploié. 
Puisque  là  voy  estre  saint  père. 
Il  fiiult  que  devant  li  m'appere, 
Sans  moy  plus  mettre  en  négligence. 
—  A  vostre  sainte  révérence 
Soit  honneur,  très  saint  père,  faite  ! 
(Kr  vous  plaise  une  requeste 
Que  faire  entens. 

LE  PAPE. 

S'escripte  l'as,  si  la  me  tens 
Sanz  plus  riens  dire. 

BBMON. 

Oïl,  je  rây.  Tenez,  chîer  sire. 
Et  la  veez. 

,  LE  PAPE. 

Biaux  seigneurs,  ne  me  dé^éez 
Conseil  :  vez  ci  une  grant  chose. 
Ceste  requeste  cy  propose  : 


roi  a  fait  vœu  de  ne  jamais  prendre  de 
femme  en  mariage  à  moins  qu'elle  ne  res- 
semble de  corps  à  celle  quil  a  jadis  épou- 
sée et  qui  est  morte.  Vous  ajouterez  com- 
ment, par  mer  et  par  terre ,  ses  gens  ont 
fait  chercher  et  fouiller,  et  que  l'on  n'en 
trouve  point  de  semblable ,  sinon  une  fille 
qu'il  a  et  qui  est  belle  ;  (et  vous  lui  deman- 
derez) qu'il  consente  à  ce  qu'il  (le  roi)  ait 
cette  fille  pour  fenune,  puisque  l'on  ne 
trouve  nulle  part  nne  autre  dame  que  Toor. 
puisse  prouver  aussi  ressemblante  à  la  reine 
déjà  nommée ,  et  quil  ne  sera  aussi  bien 
d^agé  de  son  vobu  qu'en  ayant  sa  fille. 
Voici  la  supplique  qui  contient  nos  raisons. 
Ami,  allez. 


RiMORlK 

Hesseigneurs ,  ne  m'en  parlez  plus ,  je 
ferai  à  ce  sujet  tout  ce  que  je  pourrai*  le- 
vons dis  adieu  à  tous.  Dès  maintenant  je  me 
mets  en  route.  Que  Dieu  et  ma  dame  sainte 
Avoie  me  fassent  la  grâce  que,  quand  je  vien- 
drai vers  le  pape  et  que  je  lui  adresserai, 
ma  supplique,  elle  passe,  et  que  je  remplisse 
les  d^irs  du  roi  !  j'aurai,  bien  employé  mon 
temps.  Il  me  faut  déployer  mon  habileté. 
Puisque  je  vois  là-baa  le  saint  père ,  i(  faut 
que  j,e  paraisse  devant  lui ,  sans  y  mettre 
plus  de  retard.  —  Très  saint  père,  honneur 
à  votre  sainte  révérence  1  veuillez  ouïr  une  - 
requête  que  j'ai  à  vous  faire. 


LE  PAPE. 

Situ  l'as  en  écrit,  remets-la-moi  sans  par*- 
1er  davantage. 

aÉNOND.. 

Oui,  je  l'ai.  Tenez,  Cher  sire,  et  regar- 
dez-la. 

LE  PAPE. 

Beaux  seigneurs,  ne  me  refusez  pas  vos- 
conseils:  voici  une  affaire  importante.  Telle 
est  la  teneur  de  cette  requête  :  le  roi  de  Honr 


486 


Le  roy  de  Hongrie  une  femme 
Ot  jà  pieça  (dontDiex  aitTame!) 
Qui  morte  est.  Le  roy  veufait  a 
Que  jamais  plus  femme  nara^ 
Se  ressamblant  n*est  la  première. 
De  façon,  de  corps»  de  manière. 
Or  ne  la  peut-on  trouver  tele  ; 
Mais  quoy  ?  une  fille  a  de  celle 
Qui  trespassée  est,  ce  me  semble. 
Qui  sa  mère  en  touz  cas  ressemble, 
Qn*il  me  requiert  à  femme  prendre  : 
Ce  peut-il  faire  sanz  mesprendre 
Contre  la  fov? 


TllKATRE   FRANÇAIS 

grie  eut  autrefois  une  femme  qui  est  mortf 
(Dieu  ait  son  ame  !).  Le  roi  a  fait  ? œn  de  De- 
voir jamais  d  autre  épouse,  à  moinsqDelle 
ue  ressemble  à  la  défunte,  de  figure,  de 
corps,  de  manières.  On  ne  peut  en  troiiTer 
une  pareille;  mais  quoi  ?  il  a,  ce  me  semble, 
une  fille  de  celle  qui  est  trépassée,  laquelle 
ressemble  en  tous  points  à  sa  mère.  Il  oie 
demande  (la  permission)  de  la  prendre  ponr 
femme  :  peut-il  le  faire  sans  oiTeoser  b  foi? 


LE  PREUIER   CARDINAL. 

Je  vous  respons,  quant  est  de  moy, 
11  n'est  pas  personne  commune 
En  tant  comme  il  est  roy,  c'est  une  ; 
Ains  est  un  homme  singulier, 
Si  que  à  tel  pot  tel  cuillier. 
Je  tien  qu*il  duit  bien  c*on  li  face 
Plus  qu*à  homme  d'autre  estât  graco  ; 
Et  vous,  qu'en  dites? 

ij'  CARDINAL. 

Pour  eslre  miex  de  son  veu  quittes, 
Peut-on  ottrier  sa  demande  ; 
Mais  une  autre  chose  demande. 
—  Amis,  a-il,  faites  m'en  sage, 
Plusd'eafanz  nez  en  mariage 
Que  la  fillette? 

REUON. 

Nanil,  et  c'est  ce  qui  dehaite 
Le  peuple  et  met  en  grant  soussi  ; 
Car,  sire,  s'il  mouroit  ainsi 
Sanz  avoir  masie  hoir  de  son  corps, 
Meschiez,  annuiz,  guerrez,  descors, 
Entre  le  peuple  et  les  seigneurs 
Se  mouveroient,  les  greigneurs 
Que  vous  sachiez. 

ij*  CARDINAL. 

Je  lo  donc  que  vous  li  faciez, 
Saint  père,  ce  qu'il  vous  requiert, 
Puisque  vostre  licence  quiert 
Du  mariage. 

PREMIER  CARDINAL* 

Vous  avez  droit,  sire,  aussi  fas-je  ; 
C'est  du  miex,  à  bien  regarder. 
Tant  pour  le  veu  qu'a  fait  garder, 
Comme  pour  faire  son  devoir, 
S'a  Dieu  plaist,  de  lignie  avoir 


LE   PREMIER   CARDIIIAL. 

Quant  à  moi,  je  tous  réponds  que,  roi 
comme  il  l'est,  ce  n'est  pas  une  persoonecoiii- 
mune,  c'est  tout  simple;  mais  un  homme  eo 
dehors  de  la  règle  ;  en  sorte  qu'à  tel  pot  tel 
cuiller.  Je  tiens  qu'il  connient  de  lui  accor- 
der une  faveur  plus  qu'à  un  homme  d'an 
autre  état;  et  vous,  qu'en  dites-vous? 

LE   DEUXIÈME  CARDINAL. 

On  peut  lui  accorder  sa  demande  pwir 
mieux  le  dégager  de  son  vœu;  mais  je  de- 
mande une  autre  chose.  —Amis,  apprenw- 
le-moi,  a-t-il  eu  de  son  mariage  d'autres  eo- 
fans  que  la  fillette? 

RÉMOND. 

Nenni,et  c'est  ce  qui  chagrine  le  peuple^ 
le  met  en  grand  souci  ;  car,  sire,  s'il  mourait 
en  cet  éUit,  sans  avoir  d'héritier  mâle  de 
son  sang ,  il  s'élèverait  entre  le  peuple  ei 
les  seigneurs  des  difficultés,  des  désagre- 
mens,  des  dissentions,  des  guerres,  les  plus 
grandes  que  vous  sachiez. 

LE   DEUXIÈME  CARDINAL. 

Je  suis  donc  d'avis,  saint  père,  que  vous 
lui  accordiez  sa  requête,  puisqu'il  voosd^ 
mande  votre  permission  pour  ce  mariage. 


LE  PREMIER  CARDINAL 

Vous  avez  raison  ,  sire ,  et  je  p^^^^ 


ik 


àbten 


même;  c'est  ce  qu'il  y  a  de  mieux 
considérer,  tant  pour  qu'il  absent  son  ^ww. 
que  pour  qu'il  fasse  son  devoir  en  P^^^^J^ 
s'il  plaît  à  Dieu,  des  onfansqui  priM' 


AU  MOTRN-AGR. 


4«7 


Qui  le  peuple  gart  et  deffende 
Qu'estrange  seigneur  ne  roffende 
Ne  ne  mefface. 

LB  PAPE. 

Or  soit  fait.  Et,  sanz  plus  d'espace, 
Je  vueifque  vous  le  délivrez, 
Et  de  ce  bulle  li  livrez 
Que  jelevueil. 

ij«  CARDINAL. 

Sire,  je  feray  vostre  vueîl. 
—Amis,  le  saint  père  gracies, 
Et  prenant  congié  le  mercies 
Sanz  detriance. 

REHON. 

Saint  père,  Dieu,  par  sa  puissance, 
Vous  ottroit  longue  et  bonne  vie. 
Et  vous  vueille  de  maie  envie 
Aussi  deffendre  ! 

LE  PAPE. 

La  benéiçon  Dieu  descendre 
Puist  sur  toyl  la  moie  te  doing. 
Amis«  or  va,  pren  cure  et  seing 
De  ton  retour. 

ij*  CARDINAL. 

Alons-m'ent  là  en  ce  destour , 
Amis,  je  l'y  deliverray 
Et  ta  bulle  te  liverray. 
Or  tien,  va-t'en. 

REMON. 

Sire,  Dieu  vous  mette  en  bon  an  ! 
Par  vostre  congié  m'en  iray. 

—  Orsçay-je  bien  ne  fineray 
Tant  que  je  resoie  en  Hongrie. 
Hais  qu'essoinne  ne  me  desdie, 
G'y  pense  assez  briément  à  estre  ; 
Car  à  errer  lié  me  fait  mettre 
Ce  que  bonnes  nouvelles  pprte. 
Cest  fait.  Je  voy  de  cy  latrie 
Ouverte  du  manoir  le  roy  : 
Bouter  me  vueil  enzsanz  desroy, 
Combien  que  soie  traveilliez. 

—  Hesseigneurs,  touz  vous  face  liez 
Dieu  de  lassus  ! 

ij*  CHEVALIER. 

Remon,  bien  veignant!  lieve  sus. 
Quelles  nouvelles? 

REMON. 

Quelles,  sire?  bonnes  et  belles. 
Yez  ci  de  quoy. 


défendent  le  peuple  contre  les  insultes  et 
les  agressions  d'un  seigneur  étranger. 

LE  PAPE. 

Eh  bien  I  que  cela  soit.  Et,  sans  plus  de 
retard,  je  veux  que  vous  l'expédiez,  et  que 
vous  lui  délivriez  une  bulle  à  ce  sujet  con- 
tenant mon  assentiment. 

.     LE  DEUXIÈME  CARDINAL. 

Sire,  je  ferai  votre  volonté.  —  Ami,  rends 
grâces  au  saint  père,  et  en  prenant  congé 
remercie-le  sans  retard. 

RÉMOND.  , 

Saint  père  ,  que  Dieu ,  par  sa  puissance , 
vous  octroie  une  vie  longue  et  heureuse,  et 
veuille  aussi  vous  défendre  des  traits  de 
l'envie  ! 

LE   PAPE. 

Que  la  bénédiction  de  Dieu  puisse  des- 
cendre sur  toi!  je  te  donne  la  mienne.  Ami, 
à  cette  heure,  va-t'en ,  aie  soin  de  t'en  re- 
tourner. 

LE   DEUXIÈME  CARDINAL. 

Allons-nous-en là«bas  dansée  recoin,  ami,, 
je  t'y  expédierai  et  je  te  livrerai  la  bulle.  Al- 
lons! tiens,  va-t^en. 

RÉHOKD. 

Sire,  que  Dieu  vous  donne  une  bonne  an- 
née! avec  votre  permission,  je  m'en  irai. — 
Maintenant  je  sais  bien  que  je  ne  m'arrête- 
rai pas  que  je  sois  en  Hongrie.  Si  des  re- 
tards ne  me  donnent  pas  un  démenti ,  je 
pense  y  être  assez  promptement;  car  j'ai  le 
cœur  à  la  marche  de  ce  que  je  porte  de 
bonnes  nouvelles.  C'est  fait.  Je  vois  d'ici  la 
porte  du  manoir  royal  tout  ouverte  :  je  veux. 
y  entrer  sans  retard  ,  bien  que  je  sois  ha- 
rassé. —  Hesseigneurs,  que  Dieu,  qui -est 
au  dessus  de  nous,, vous  comble  tou&  de 
joie! 

LE   DEUXIÈME  GHEVAUER. 

Rémond ,  sois  le  bienvenu!  lève -toi. 
Quelles  nouvelles! 

RÈMOND. 

Quelles  (nouvelles),  sire  ?  de-  bor  les  et  de 
belles.  Voici  de  qnoL 


488 


TIliATRE  FRANÇAIS 


LE   COHTE. 

Traions-noas  çà  plus  à  recoy» 
Et  veons  que  c'est.  C'est  latin. 
Tenez;  nient  pins  que  un  viel  matin 
N'y  congnois  rien. 

LE  PREMIER  CBEYAUBR. 

Çà,  çà  !  je  le  vous  diray  bien, 
Hais  qu'en  po  Taie  pourvéu. 
Selon  ce  que  j'ay  ci  léu. 
Le  roy  sa  fille  espouser  peut; 
Car  le  pape  le  mande  et  veult 
Par  ceste  bulle. 

îj'   CHEYALIER. 

Sanz  cy  faire  arrestoison  nulle» 
Alons-li  dire. 

LE  CONTE. 

ÀlonSy  sanz  plus  çy  estre,  sire, 
— Le  saint  père,  de  sa  puissance. 
Vous  donne  congié  et  Itscence 
De  Yostre  fille  à  femme  prendre 
Par  ceste  lettre. 

LE  ROT. 

Puisque  c'est  la  chose  qui  peut  estre 
Faitte  par  le  gré  de  l'Eglise, 
De  moy  sera  à  femme  prise. 
Je  vous  promet.  Venir  la  voy  : 
—  Çà,  pucelle  !  parlez  à  moy  : 
Des  barons  touz  de  ce  paï's 
Sui  d'espouser  vous  envays  ; 
Si  sera  fait. 

LA  FILLE. 

Père,  jà,  se  Dieu  plaist,  tel  fait 
N'avenra  qu'en  baillons  noz  foiz. 
Vous  m'engendrastes  une  foiz  ; 
Et,  se  vous  n'estiez  pas  mon  père, 
Si  espousasies-vons  ma  mère  : 
Par  ce  point  devez-vous  savoir 
Que  la  fille  et  la  mère  avoir 
Ne  povez  mie. 

LE  ROY. 

Il  fault  qu'il  soit  fait,  belle  amie, 
Je  le  vous  dy  brief  sanz  ruser  ; 
Et  foie  estes  de  refuser 
Chose  que  vueille. 

LA  FILLE. 

De  faire  chose  dont  se  deulle,  . 
Quant  mort  serez,  l'aine  de  vous, 
Pour  Dieu  vous  gardez,  père  doulx. 
De  moy  arez  povre  solaz, 
S'en  la  fin  en  dites  :  c  Haiaz  1  • 


f  LE  COMTE. 

RetiroiiS4UMisUipl«iRi  l'écart,  et  voyonsce 
que  c'est.  C'est  du  latîa.  TeBez;  )e  n'y  coa- 
nais  pas  plus  qu'ua  vieux  mâtin. 

LE  PREIOBR  CHEVALIER. 

Allons,  allons  !  je  tous  dirai  bicQ  ce  qu'il 
y  a,  pourvu  que  je  Taie  déchiffré.  Selon  ce 
que  j'ai  lu  ici,  le  roi  peut  épouser  sa  fille; 
car  le  pape  le  mande  et  le  veut  par  cette 
bulle. 

LE  DEUXIÈMIK  CiœyALIER* 

AIlops  le  lui  dire,  sans  nous  arrêter  ici  le 
moins  du  monde. 

LE  COMTE. 

Allons -y ,  sire ,  sans  plus  demeurer  ici. 
—  En  vertu  de  sa  puissance ,  le  saim  père 
vous  donne ,  par  cette  lettre,  permission  et 
licence  de  prendre  votre  fille  pour  femme. 

LE   ROI. 

Puisque  c'est  une  chose  qui  peut  se  bire 
avec  le  gré  de  l'Église ,  elle  sera  éponsée 
par  moi,  je  vous  le  promets.  Je  la  vois  te- 
nir. —  Ici ,  pucelle  !  parlez-moi  :  je  suis 
pressé  par  tous  les  barons  de  ce  pays  de 
vous  épouser;  et  cela  sera  fait. 


L4  FILLE. 

Père,  s'il  platt  à  Dieu,  jamais  il  n'anîTcn 
que  nous  nous  engagions  notre  foi  Ton  a 
l'autre.  Vous  m'engendrâtes  autrefois;  et 
vous  ne  seriez  pas  mon  père,  que  vous  an- 
riez  épousé  ma  mère  :  par  ce  point  loas  de- 
vez savoir  que  vous  ne  pouvez  SYolr  ta  nlw 
et  la  mère. 

LE  ROI. 

Il  faut  que  cela  ait  lieu,  belle  amie,  je 
vous  le  dis  brièvement  sans  tlétour;  rt  foos 
êtes  une  sotte  de  vous  refuser  à  f^^  ""^ 
chose  que  je  veux. 

LA  FILLE- 

Pour  (l'amour  de)  Dieu,  mon  doux  P**^' 
gardez-vous  de  faire  une  chose  dont  ytiut 
ame  souffre  quand  vous  serez  mort.  Vo" 
aurez  peu.  de  plaisir  avec  moi,  si  à 
Gn  vous  en  dites  :  t  Hélas  !  i  cl  je  I'CJïs  qno 


AD  MOTEIf-AGE. 


489 


]Et  je  tien  n'en  serés  pas  quittes, 
S'a  effect  mettez  ce  que  dites  ; 
Kt  oultre,  si  fanlt  que  j'assemble 
Ayec  TOUS,  quant  serons  ensemble, 
domment  arez  char  si  osée 
Que  devons  je  soie  adesée 
0>mme  il  est  de  commun  usage 
Es  assemblez  en  mariage? 
Ditefr-me  voir. 

LE  KOT. 

CTest  pour  nient  :  je  vous  vueil  arotr. 
Et  n'en  parlez  plus  au  contraire  ; 
Car  nulz  ne  me  pourroit  retraire 
De  ce  courage. 

LA  FILLE. 

Père,  puisque  ee  mariage 
Pïe  puis  nullement  destoumer, 
11  fault  que  me  voise  atoumer 
Dont  autrement. 

LE  BOT. 

Vous  dites  voir;  alez  briément. 
Vous  avez  robes  et  joiaux 
Des  plus  riches  et  des  plus  biaux  : 
Faîtes  que  vous  soiez  parée. 
Et  revenez  sans  demourée 
Icy  à  moy. 

LA  mLS. 

Youlentiers,  sire,  par  ma  foy  I 
—  E,  Dieux  I  où  a  pris  ce  courage 
Mon  père,  qui  par  mariage 
Me  veult  avoir  et  prendre  à  femme? 
Ce  me  semble  si  grant  diffame 
Qu'à  touE  jours  reprouche  en  aray. 
Conseilliez-moy  que  je  feray. 
Vierge  qui  sanz  pecbié  naquistes 
Et  sanz  pecbié  aussi  vesquistes 
Tant  comme  fustes  en  ce  monde. 
Vierge  sur  toutes  pure  et  monde, 
Ne  con^enteiK  jà  qu'il  appere 
Que  je  soie  femme  mon  père  ; 
Car  mies  voulroie  mort  souffrir 
Qae  mon  corps  à  ce  faire  offrir. 
Tant  me  semble  e$tre  orrible  chose  ! 
Et  avant  qu'il  soit,  je  propose 
Que  ceste  main  me  copperay 
Et  en  la  mer  la  jetteray, 
Afin  qu'il  n'ait  plus  de  moy  cure. 
Hais  je  vous  depri,  Vierge  pure, 
Une  de  ce  meshaing  soie  quitte, 
Et  vers  Dieu  me  tourt  i  mérite  ; 


vous  n'en  sàreE  pas  quftte ,  si  vous  met- 
tez ce  que  vous  dkes  à  exécution.  En  ou- 
tre, s'il  fiiut  -qàe  je  m'unisse  avec  vous, 
comment  aurez -tous  le  eorps  assez  osé 
pour  vous  joindre  i  m«,  oenme  c'est  Tu- 
sage  entre  époux?  Dites-moi  la  vérité» 


LE  ROI4 

C'est  inutile  :  je  veux  vous  avoir.  Et  ne 
cherchez  plus  à  me  contredire  ;  car  personne 
ne  pourrait  me  retirer  de  celte  détermina- 
tion. 

LA  nLLE. 

Père,  puisque  je  ne  puis  nullement  dé- 
tourner ce  mariage,  il  faut  bien  que  j'aille 
m'appréter  autrement. 

LE  ROI. 

Vous  dites  vrai;  allez  vite.  Vous  avez  ro- 
bes et  bijoux  des  plus  riches  et  des  plus 
beaux  :  faites  en  sorte  d'être  parée,  et  reve- 
nez vite  ici  vers  moi. 


LA  FILLE. 

Volontiers,  sire,  par  ma  foi  !  —  Eh,  Dieu  ! 
où  donc  mon  père  a-t-il  pris  l'idée  de  m'a- 
voir  et  de  me  prendre  pour  femme?  Cela  me 
semble  une  si  grande  infamie  que  j'en  au- 
rai des  reproches  pour  toujours.  Conseillez- 
moi  ce  que  j'ai  à  faire,  Vierge  dont  la  nais- 
sance comme  la  vie  dans  ce  monde  fut  sans 
péché.  Vierge  pure  et  chaste,  ne  consentez 
pas  qu'il  arrive  que  je  sois  la  femme  de 
mon  père;  car  j'aimerais  mieux  souffrir  la 
mort  que  d'offrir  mon  corps  pour  qu'il  en 
soit  ainsi ,  tant  cette  chose  me  semble  hor- 
rible I  Je  me  propose,  avant  que  cela  arrive, 
de  me  couper  cette  main  et  de  la  jeter  dans 
la  mer,  afin  qu'il  ne  se  soucie  plus  de  moi» 
Mais  je  vous  prie,  Vierge  pure,  de  faire  en 
sorte  que  je  sois  quitte  par  ee  mal,  et  qu'il 
me  soit  un  mérite  auprès  de  Dieu;  car 
j'aime  mieux  perdre  une  main  que  de  con- 
tracter un  mariage  qui  »  pour  un  peu  de 
vaine  gloire,  me  livrerait  au  supplice  éter- 
nel: c'est  pourquoi,  sans  plus  tarder,  je  vais 
m'en  débarrasser  tout  de  suite. 


490 


TIIÉATRS  FRANÇAIS 


Car  j'ay  plus  chier  une  main  perdre 
Qu'à  tel  mariage  moy  erdre. 
Qui,  pour  un  po  de  gloire  vaine. 
Me  mette  en  pardurable  paine  : 
Pour  ce,  sanz  phis  terme  ne  jour, 
Délivrer  m'en  vois  sanz  séjour 
Et  sanz  respit. 

LE  ROT. 

Seigneurs,  je  ne  sçay  se  en  despit 
Ma  fille  a  ce  que  la  vueil  prendre  ; 
Elle  me  fait  ycî  attendre, 
Si  m'ennuie  que  tant  demeure  : 
Je  vous  em  pri  que  sanz  demeure 
La  m'alez  querre. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Mon  cbier  seigneur,  je  vois  bonne  erre, 
Puisqu'il  vous  plaist. 

LA  FILLE. 

Or  devera  cesser  le  plait 
A  mon  père  dès  ores  mais 
Qu'il  me  prengne  à  femme  jamais  ; 
Car,  voir,  il  n'ara  riens  gnngnié. 
S'il  espousc  un  corps  meshangnié 
Comme  je  suy. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Dame,  ne  prenez  à  annuy 
Se  de  venir  vous  vien  haster  : 
Le  roy,  ce  sachiez,  sanz  doubler, 
Si  m*y  envoie. 

LA  FILLE. 

Sire,  à  li  aussi  m'en  venoie. 
Toute  pensant,  ysnel  le  pas. 
Or  y  alons  ysnel  le  pas 
Par  ceste  voie. 

LE  ROT. 

Fille,  tart  m'est  que  je  vous  voie 
Mon  espousée. 

LA  FILLE. 

D'une  chose  moult  desguisëe 
Et  qui  trop  est  contre  raison 
Parlez,  si  faites  mesprison. 
Quelle  Tarez-vous  gaangnée. 
Se  prenez  une  meshangnée  ? 
Regardez  :  j'ay  perdu  un  membre. 
Or  vous  pri,  pour  Dieu,qu'il  vous  membre 
Que  une  foiz  engendrée  m'avez  ; 
Et  se  Dieu  congnoistre  savez , 
Doubte  arez,  ainsque  m'aiez  pris, 
Que  de  li  n'en  soiez  repris  ; 
Bien  dire  l'ose. 


LB  R(M. 

Seigneurs,  je  ne  sais  si  ma  fille  est  Ikh 
de  ce  que  je  veux  la  prendre;  elle  met 
attendre  ici,  et  je  suis  ennuyé  de  ce  qo'el 
demeure  tant  :  je  vous  en  prie ,  allez  sai 
retard  me  la  chercher. 

LE  PREMIER  CHBVALISa. 

Mon  cher  seigneur,  puisque  tel  e$t  tog 
plaisir,  j'y  vais  bien  vite. 

LA   nLLB. 

Mon  père  devra  désormais  cesser  de  o 
tourmenter  pour  faire  de  moi  sa  reoiine 
car,  en  vérité ,  il  n'aura  rien  gagné ,  s 
épouse  un  corps  mutilé  comme  estleniei 


LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Dame,  ne  vous  formalisez  poîntsi  jcviei 
vous  presser  de  venir  :  sachez,  à  n'en  p 
douter,  que  le  roi  m'y  envoie. 

LA  FILLE. 

Sire ,  aussi  bien  je  m'en  venais  aopn 
de  lui ,  toute  pensive  ,  à  grands  pas.  ï 
bien  !  allons-y  tout  de  suite  par  ce  chemii 

LE  ROI. 

Fille,  il  me  tarde  que  je  vousroiefli 
femme. 

LA  FILLE* 

Vous  pariez  d'une  chose  bien  honteuse  e 
qui  est  trop  contre  la  raison.  Qa'anrff-viHi 
gagné  en  prenant  une  estropiée?  WP 
dez:  j'ai  perdu  un  membre,  ««'''^'""'j 
vous  prie, pour  (l'amour de) D'*"»"^ '^ 
souvenir  que  vous  m'avez  engendrée  an^^ 
fois;  et  si  vous  savez  connalire  Dieu, 
craindrez,  avant  de  me  prendre,  d'être p 
par  lui;  j'ose  bien  le  dire. 


AU  MOTEN-AGE. 


491 


LE   ROY. 

As-tu  pour  ce  fait  ceste  chose 
Que  tu  ne  soîes  pas  ma  femme? 
Voir,  tu  en  mourras  à  clifTame, 
Par  mon  chief !  depitense  garce! 
—  Je  vous  commans  qu  elle  soit  arse, 
SeneschaU  tost.  sanz  plus  attendre; 
Ou,  certes,  je  vous  feray  pendre, 
S'il  n'est  ainsi. 

ij""  CHEVALIER. 

Sire»  n'en  soiez  en  soussi. 
Je  ne  vous  vueil  en  riens  desdire  ; 
Mais,  pour  Dieu,  refraingniez  vostre  yrc  : 
C'est  vostre  fille. 

LE  ROY. 

Brief,  je  n*y  aconte  une  bille. 
De  devant'moy,  plus  ne  tardez , 
L'ostez,  alez  et  si  Tardez 
Isnellement. 

ij*   CHEVALIER. 

Sire,  ù  voslre  commandement, 
Puisqu'il  vous  plaist,  obéiray  ; 
En  riens  ne  vous  contrediray. 

—  Avant,  Guyot,  et  loy,  Jourdain  î 
Mettez  vous  .ij.  à  H  la  main. 

Menez-la  là. 

LE   PREMIER  SERGENT. 

Sire,  tantost  fait  vous  sera. 

—  Jourdain,  il  fault  que  la  prenons 
Nous  deux  et  que  nous  l'eumenons 

En  celle  place. 

ij*  SERGENT. 

Or  soit  donques  fait  sanz  espace. 
N'y  a  plus,  venez-vous-eni,  dame. 
Voir,  c'est  pitié  quant  telle  famé 
Com  vous  estes,  fille  de  roy, 
Convient  mourir  à  tel  desroy 
Com  vous  venez. 

ij"*  CHEVALIER. 

Ho,  seigneurs!  touz  coyz  vous  lonez. 
— Guiot,  Cochet  quérir  iras, 
Le  bouriel,  et  si  li  diras 
Ce  qu'il  a  cy  ù  besongnier, 
Et  qu'il  face^  sanz  eslongnier, 
Apporter  cy  ce  qu'il  li  fault. 
Et  qu'il  n'y  ait  point  de  deffault. 
Or  va  bonne  erre. 

LE  PREMIER   SERGENT. 

Je  ne  fincray  de  le  querre, 


LE  ROI. 

As-tu  fait  cette  chose  pour  ne  pas  être 
ma  femme?  En  vérité ,  tu  en  mourras  hon- 
teusement, (je  le  jure)  par  ma  tête,  entêtée 
coquine!  —  Sénéchal,  je  vous  commande 
que,  sans  attendre  davantage,  elle  soit  vite 
brûlée  ;  ou,  certes,  je  vous  ferai  pendre,  s'il 
n'en  est  pas  ainsi. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

«  Sire,  n'en  soyez  pas  en  peine,  je  ne  veux 
vous  dédire  en  rien;  mais  pour  (l'amour 
de)  Dieu ,  retenez  votre  colère  :  c'est  votre 
fille. 

LE  ROI. 

Bref,  je  n'en  fais  pas  le  cas  d'une  bille. 
Ne  tardez  pas  davantage;  6tez-la  de  devant 
moi,  allez  et  brùlez-la  sur*le-champ. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Sire,  puisque  tel  est  votre  plaisir,  j'obéi- 
rai à  voire  commandement;  je  ne  vous  con- 
tredirai en  rien.  —  En  avant,  Guyot,  et 
toi,  Jourdain  !  mettez  la  main  sur  elle  ;  me- 
nez-la là. 

LE   PREMIER   SERGENT. 

Sire,  cela  sera  bienlôt  fait.  —  Jourdain,  il 
faut  que  nous  la  prenions  tous  les  deux  et 
que  nous  l'emmenions  en  cet  endroit. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Gela  sera  fait  sans  délai.  C'est  fini»  ve- 
nez-vous-en, madame.  En  vérité,  c'est  pitié 
qu'il  faille  qu'une  femme  comme  vous  êtes, 
fille  de  roi,  meure  misérablement  ainsi  que 
cela  va  vous  arriver. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Holà,  seigneurs!  lenez-vous  tout  cois.  — 
Guyot,  tu  iras  quérir  Cochet,  le  bourreau, 
et  tu  lui  diras  ce  qu'il  a  ici  à  faire ,  qu'il 
fasse  apporter  ici,  sans  retard ,  ce  qu'il  lui 
faut,  et  qu'il  n'y  manque  pas.  Allons ,  va 
vite. 


LE  PREMIER  SERGENT. 

Sire ,  je  ne  cesserai  pas  de  le  chercher 


492 


Sire,  tant  que  tronvé  Taray. 
fin  gâ  mlsoii  qaerre  l'iray 
Prenieremem. 


TBÉATRE  FRANÇAIS 

que  je  ne  l'aie  trouvé.  Je  Tirai  chercher  dV 
bord  dans  M  maison. 


LA  FILLB. 


V^ay  Diex,  tpii  san^  comineiieeinent 
El  sanx  fin  es  en  trinité 
Une  essance»  une  déité  ; 
Qui  homme  à  ton  semblant  féis» 
Et  en  paradis  le  méis 
TerrestCt  oà  povoit  à  délivre, 
Sant  mort,  ea  santé  touz  jours  vivre 
(Mais  de  ce  lieu,  pour  son  meffaiti 
Fu  chacié  et  mis  hors  de  fait; 
Et  depuis,  pour  li  pardonner 
Son  meffait,  voulz  ton  filz  donner, 
Lequel  de  nostre  humanité 
Yoult,  par  excellent  charité. 
Sa  déité  sa  jus  couvrir 
Pour  nous  des  cieulx  rentrée  ouvrir, 
Et  pour  faire  à  Dieu  d'omme  accorde); 
Ha  I  père  de  miséricorde. 
Confortez  la  triste  et  dolente 
Qui  se  complaintet  se  lamente 
Et  est  en  grant  confusion 
Et  en  grant  desolacion. 
Très  douice  mère  Dieu,  comment 
Me  pourroit-îl  estre  autrement 
Que  grant  doleur  en  moy  n'appere  ? 
Je  voy  que  de  mon  propre  père 
Je  sui  condampnée  à  ardoir  ; 
Celui  qui  plus  déust  avoir 
Par  nature  de  moy  pitié, 
M*a  en  si  grant  ennemistié 
Qu*il  commande  que  je  soie  arse, 
Con  fusse  une  murtriere  garse. 
Lasse  !  n'est-ce  pas  cruauté? 
Si  est,  et  povre  feanlté, 
Mesmement  que  c'est  sanz  mefTait, 
Mais  pour  pechié  fouir  de  fait 
Me  suis  copée  ceste  main. 
Très  doulx  Diex,  encores  miex  l'aim 
Avoir  perdue  et  mort  sentir 
Que  mon  père  me  cognéust 
Ne  chamelment  &  moy  jéust  ; 
Et  se  pour  ce  mourir  me  fault, 
Doulx  Diex  qui  est  lassus  en  hault, 
Quoy  que  le  corps  soit  mis  en  cendre, 
Doulx  Dieu,  vueilles  m'ame  deffendre 
Des  ennemis. 


LA  FILLBv 

Vrai  Dieil ,  qfui  satni  commètocement  et 
sans  fin  es  eift  trots  |)ersohnes  nite  essence, 
une  divinité  ;  toi  qui  fis  l'homme  à  ta  res- 
semblance, et  le  mis  dans  le  paradis  ter- 
restre ,  où  il  ponnit  à  son  aise  vivre  too- 
jours  en  santé  sans  mourir  (mais  à  cause  de 
son  crime»  il  en  fat  réeUement  chassé  et  mb 
dehors  ;  et  depuis,  pour  loi  pardonner  soi 
méfait,  tu  daignas  donner  ton  fi1s,leqod, 
animé  par  une  cha.rité  infinie;  voulut  dégiiêer 
sa  divinité  ici-bas  pour  nous  ouvrir  Teotrée 
des  cieux  et  pour  réconcilier  Thomme  arec 
Dieu);  ah  I  père  de  miséricorde,  réconforta 
la  malheureuse  afBigée  qui  se  plaint  e(  se 
lamente  et  qui  est  dans  une  grande  coora- 
sion  et  dans  une  désolation  profonde.  Très* 
douce  mère  de  Dieu,  comment  poumit-il 
se  faire  que  je  ne  fusse  pas  dans  une  très- 
grande  douleur?  Je  vois  que  je  sais  coa« 
damnée  au  feu  par  mon  propre  père  ;  ce- 
lui qui  naturellement  devrait  avoir  davaD- 
tage  pitié  de  moi,  m'a  prise  tellement  et 
haine  qu'il  me  condamne  à  être  brûlée, 
comme  si  j'étais  une  misérable  homîdde. 
Hélas  1  n'est-ce  pas  une  cruauté?  Certes, 
oui ,  et  c'est  un  pauvre  hommage ,  sartoot 
puisque  c'est  sans  avoir  commis  de  méfait, 
mais  pour  fuir  réellement  le  péché,  que  je 
me  suis  coupé  cette  main.  Très-doux  Dieu, 
j'aime  encore  mieux  l'avoir  perdile  et  sobir 
la  mort  que  d'être  connue  par  mon  père  et  de 
cohabiter  charnellement  avec  lui;  et  s'il  me 
faut  mourir  pour  cela,  doux  Dieu  qui  es  là- 
haut,  bien  que  le  corps  soit  mis  en  cendres, 
doux  Dieu,  veuille  défendre  mon  ame  des  dé* 
mons. 


AU  MOTBN-AGK. 


403 


LE  BOURRBL. 

j'ay  à  ci  venir  trop  mis, 
Sire,  ne  vous  vueille  desplaire. 
De  qui  voulez  justice  faire? 
Ditefr-le-moy. 

ij*^  CHKVALIBR. 

Me  te  haste  pas  ;  tien  te  coy. 
—  Seigneurs,  sachiez»  vouloir  ne  cuer 
rt'ay  de  consentir  à  nul  fuer 
Que  ceste  damoiselle  muire, 
£t  me  déust  le  roy  destruire 
Et  mon  corps  ardoir  ou  noier. 
De  pitié  m'ont  fait  larmoîer 
Ses  complains  et  ses  doulx  regrez  ; 
Si  vueil  que  vous  soiez  engrea, 
Sanz  ce  que  cy.  plus  la  tenez» 
Mais  qn'en  ma  prison  la  menez. 
Encore  ennuit  ordonneray 
Comment»  se  puis»  ly  sauveray 
La  vie.  Alez. 

LK  PBBIUBR  SBRGBNT. 

Puisqu'il  vous  plaist»  plus  n'en  parlez  ; 
Je  tien  que  bien  dittes»  par  m'ame! 
—  Levez  sus  de  cy,  levez»  dame» 
Venez-vous*ent. 

LA  FILLB. 

Sire,  à  vostre  vueil  bonnement 
Obéiray. 

if  CHBVALIBR. 

Ta  feras  ce  que  ledtray» 
Cochet,  et  riens  n'y  perderas  e 
Un  grant  feu  cy  m'alumeras, 
Comme  s'ardisses  une  famme  ; 
Et  se»  d'aventure,  aucune  ame 
Te  dit  :  c  De  qui  fait-on  justice  ?  > 
Ne  soies  de  respondre  nice  ; 
Mais  en  appert  et  en  recoy 
Dy  que  arse  est  la  fille  le  roy 

Pour  son  meHait. 

LB  ROT  {sic). 
Sire»  en  l'eure  vous  sera  fait» 
Puisque  vous  le  me  commandez» 
Ainsi  que  vous  le  demandez. 
Or  çà  !  je  me  vueil  entremettre 
De  la  Ipche  eslire  et  la  mettre 
Aussi  comme  entasser  se  doit» 
Afin  que  le  feu  partout  voit 

Et  par  tout  arde. 

ij*  SBRGBMT. 

Sire»  mise  est  en  sauve-garde 


L9  ROURRVAU. 

Si  j'ai  tardé  à  ^eoir  ici,  siroj  ne  vousçour- 
roucez  pas.  De  qui  VQiile^-vou^  faire  jus- 
tice? dites-le-mpî. 

LB  DBUXIÈIIB  CHBVAUBE. 

Ne  te  hâte  pas;  tiens -toi  coi.  -*  Sei- 
gneurs »  sachez  que  je  n'ai  ni  la  volonté  ni 
le  cœur  de  consentir  en  aucune  manière  à 
ce  que  celle  jdemoiselle  meure  »  dût  le  roi 
me  détruire  et  brûlfu*  ou  noyer  mon  corps. 
Ses  plaintes  et  ses  doux  regrets  m'ont  fait 
verser  des  lar0i^s«Aiosi»je  veux  que,  sans  la 
tenir  ici  davantage»  y^u&.la  meniez  d^^ns  ma 
prison.  Je  m'arrangerai  encore  aujourd'hui 
de  manière  à  lui  s^mvf^F  la.vjf..  Allez. 


LB  PABMIBB.  SERGBIfT. 

Puisque  tel  e6t  voire  plaisir»  qu'il  n'en 
soit  plus  question  »  je  tiens  que  vous  parlez 
comme  il  faut»  par  mon  ame  !  — Del)outI  le* 
vez-vous»  dame»  venez-vous-en» 

LA  FIIOA. 

Sire»  j'obéirai  volontieirs  à  votre  volonté. 

LB.  DBUXlAllK  CHBVAUBII. 

Cochet»  tu  feras  ce  que  je  te  dir$i«  et  tu 
n'y  perdras  rien  :  tu  allumerasiici  un.  grand 
feu»  comme  si  tu  brûlais  une  femme;  et  si» 
par  hasard»  quelqu'un,  te  dit  :  c  De  qui  fait- 
on  justice?  >  ne  sois  pas  embarrassé  à  ré- 
pondre ;  au  contraire»  dis  publiquement  et 
en  secret  que  c'est  la  fiUe  du  roi  qu'on 
brûle  pour  son  méfait. 


LB  BOUBBBAD. 

Sire  »  puisque  vous  me .  le  commandez  » 
cela  vous  sera  fait  ainsi  que  vous  le  de- 
mandez. Allons  I  je  veux  m'appliquer  à 
choisir  des  bûches  et  à  les  placer  comme 
il  faut  »  afin  que  le  fea  aille  et  prenne  par- 
tout. 


LB  nZUXIÈMB  SERGBNT. 

Sire»  la  fille  du  roi  est  en  sauvegarde  en 


494 


En  vostre  ostel  la  fille  au  roy, 
Moult  esbahie  et  sanz  arroy 
Fors  de  tristesse. 

ij'  CHEYAUBR. 

Taudis  que  le  bourrel  adresce 
Son  feu,  tenez-vous  ci  touz  deux  ; 
Osier  li  vois,  se  puis,  ses  deulx , 
Et  par  mer  l'en  envoieray, 
Et  à  mon  povoir  li  donrray 
An  cuer  Icesce. 

LE  ROT. 

Seigneurs,  je  voy  là  grant  feu  :  qu'est-ce  ? 
Alez-y  savoir,  je  vous  pri. 
Et  me  rapportez  sanz  detry 
Que  c'est  c'on  art. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Je  vois,  sire,  se  Diex  me  gare. 
—  Sire,  de  savoir  sui  engrans 
Pour  quoy  on  a  fait  feu  si  grans 
Ici  endroit. 

îj'  CHEVALIER. 

Commandé  m'a,  soit  lort  ou  droit. 
Le  royque  sa  fille  ardoirface; 
Et  je  l'ay  fait.  Jamais  en  face 
Ne  la  verra. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Certes,  mal  encore  en  venra. 
Pour  li  m'en  vois  triste  et  dolent. 
De  le  dire  au  roy  n'ay  talent. 
Ha  !  Jouye  doulce  et  courtoise, 
De  vostre  mort,  certes,  me  poise  ; 
Se  je  le  péusse  amender! 
Dieu  ce  meffait  vueille  amender  ? 
Si  fera-il. 

LE  ROT. 

Vien  avant;  dy-moy,  qu'i  a*il? 
Qu*i  as  esté. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Je  n'en  puis  savoir  vérité; 
Hais  vostre  senescbal  y  est: 
Mandez-le,  il  vous  dira  que  c'est 
De  point  en  point. 

LE  ROT. 

Tu  qui  as  ce  doublet  pourpoint, 
Vaz  bien  tost  mon  senescbal  dire 
Qu'à  moy  viengne  sanz  contredire 
Parler  un  poy. 

RBMOIV. 

Je  vois,  très  chier  sire,  par  foy  ! 
•  •  Cy  endroit  plus  ne  vous  tenez, 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 

votre  maison  ,  tout  ébahie  et  ploogêeu: 


la  tristesse. 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUEB. 

Tandis  que  le  bourreau  attise  soo  k 
vous  deux  tenez-vous  ici;  je  vais,  si  je  pQ 
dissiper  son  chagrin;  je  la  ferai  éclup{ 
par  mer ,  et ,  autant  que  je  le  poomi, 
lui  donnerai  de  la  joie  au  cœur. 

LE  ROI. 

Seigneurs ,  je  vois  là  un  grand  fe 
qu'est-ce?  Allez ,  je  vous  prie ,  le  savoir, 
rapportez-moi  sur- le- champ  ce  que  c 
qu'on  brûle. 

LE  PREMIER  CHEVAUEB. 

J'y  vais,  sire.  Dieu  me  garde!  —  Sk 
désire  savoir  pourquoi  on  a  fait  ici  on 
grand  feu. 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUEB. 

Le  roi  m'a  commandé,  à  tort  oa  àraisoi 
de  faire  brAler  sa  fille,  et  je  l'ai  fait.  Jaaa 
il  ne  la  verra  en  face. 

LÉ  PREMIER  CHEVALIBB. 

Certes,  il  en  arrivera  encore  malhear.  J 
m'en  vais  triste  et  afBigé  à  cause  d'elle.  1 
n'ai  pas  le  courage  de  le  dire  au  roi  Afi 
douce  et  courtoise  Jouye,  certes,  jéprouv 
du  chagrin  de  votre  mort ,  et  je  yo^àm 
pouvoir  y  remédier.  Que  Dieu  Teuille  p 
donner  ce  méfait!  Il  le  fera. 


LE  ROI. 

Approche  ;  dis-moi,  toi  qui  y  as  été,  qa; 
a-t-il? 

LE  PREMIER  CHEVAUBB* 

Je  ne  puis  en  savoir  la  vérité;  mais  îo« 
sénéchal  y  est  :  mandezJe,  il  vous  dira* 
point  en  point  ce  que  c'est. 

LE  ROI. 

Toi  qui  as  ce  pourpoint  doublé,  vap«^Pl 
tement  dire  à  mon  sénéchal  qtt«  ^^^^^ 
sans  faute  me  parier  un  peu.  i 

RÉMOND.  ,      .    I 

Par  (ma)  foi!  j'y  vais,  moo  tres-cn 
sire.  —  Sénéchal ,  ne  vous  tcaci  pins  ic , 


AU  M0TBN-A6B. 


496 


i^eneschal;  mais  au  roy  venez 
Tost:  il  vous  mande. 

ij*  CHEVAUER. 

i  yray  de  voulenté  grande, 
uisque  c'est,  amis,  son  commant. 
—  Sire,  je  vien  à  vostre  mant  : 
G'y  sui  tenuz. 

LE  ROY. 

I3y-ine  voir»  puisqu'es  cy  veouz  : 
Est  ma  fille  arse  ? 

ij«  CHEVALIER. 

Sire,  oïl.  Miex  amasse  en  Tarse 
Avoir  esté  prisonnier  pris 
Que  ce  que  éust  telle  mort  pris; 
Mais  je  ne  vous  osay  desdire. 
En  gloire  avec  Dieu,  nostre  Sire, 
Soit  rame  d'elle  1 

LE  ROT. 

Ha  I  mère  Dieu ,  Vierge  pucelle. 
En  ses  laz  m'a  bien  Sathan  pris  ! 
J'ay  trop  vilainement  mespris 
D'avoir  fait  sanz  cause  mourir 
Celle  que  tenser  et  garir 
De  mort  encontre  touz  déusse, 
S*en  moy  raison  ne  sens  eusse  : 
Dont  se  pour  li  me  desconforte, 
J'ay  droit  ;  car  je  doubt  ne  m'emporte 
£n  enfer  l'ennemi  touz  vis. 
Haïr  doy  bien^  ce  m'est  avis. 
Qui  de  elle  prendre  m'enorta 
Et  nouvelles  m'en  apporta 
Premièrement. 

LE  CONTE. 

Sire,  sire,  qu'est-ce?  comment 
Vous  pensez-vous  à  démener? 
Voulez  touz  jours  tel  dueil  mener? 
Autrement  Taire  vous  estent. 
Puisque  ceste  chose  on  ne  peut 
Amender.  C'est  tout  dit  en  somme  ; 
Laissiez  se  dueil,  monstrez-vons  homme. 
Et  l'oubliez. 

LE  ROT. 

Conte,  jamais  ne  seray  liez, 
Et  j'ay  bien  cause  en  vérité  : 
J'ay  fait  trop  grant  iniquité 
Contre  Dieu,  si  m'aviseray 
Comment  à  Dieu  m'apaiseray 
De  mon  meflait. 


mais  venez  promptement  auprès  du  roi  :  il 
vous  mande. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Je  m'y  rendrai  de  très-bon  cœur,  puisque 
c'est,  ami,  son  commandement.  —  Sire,  je 
viens  à  votre  ordre  :  j'y  suis  tenu. 

LE  ROI. 

Dis-moi  la  vérité,  puisque  tu  es  venu  ici  : 
ma  fille  a-t-elle  été  brûlée? 

LE  DEUXIÈME   CHEVALIER. 

Oui,  sire.  J'eusse  préféré  être  prisonnier 
à  Tarse  plut6t  qu'elle  subit  une  pareille 
mort  ;  mais  je  n'osai  vous  contredire.  Que 
son  ame  soit  en  gloire  avec  Dieu,  notre  Sei- 
gneur ! 

LE   ROI. 

Ah  !  mère  de  Dieu ,  Vierge  pucelle ,  Sa- 
tan m'a  bien  pris  dans  ses  lacs!  J'ai  très- 
vilainement  agi  en  faisant  mourir  sans  cause 
celle  que  j'eusse  dû  défendre  et  garantir  de 
mort  contre  tous,  si  j'eusse  eu  en  moi  de  la 
raison  et  du  sens  :  c'est  pourquoi ,  si  je  me 
désole  à  son  sujet,  j*ai  raison  ;  car  je  crains 
que  le  démon  ne  m'emporte  tout  vivant  en 
enfer.  11  me  semble  que  je  dois  bien  haïr 
celui  qui  me  conseilla  de  la  prendre  et  qui 
m'en  parla  le  premier. 


LE  COMTE. 

Sire,  sire,  qu'est-ce?  comment  pensez- 
vous  vous  conduire?  Voulez-vous  toujours 
nourrir  une  douleur  pareille  ?  Il  vous  faut 
agir  autrement ,  puisque  cette  chose  est  ir- 
réparable. C'est  tout  dit  en  un  mot;  laissez 
ce  chagrin ,  montrez-vous  homme ,  et  ou- 
bliez-le. 

LE  ROI. 

Comte ,  jamais  je  n'aurai  de  joie ,  et  j'ai 
bien  des  raisons  pour  qu'il  en  soit  ainsi:  j'ai 
commis  une  grande  iniquité  contre  Dieu, 
et  j'aviserai  à  obtenir  de  lui  le  pardon  de 
mon  méfait. 


496 


THÉATBB  rRAffÇJUS 


LB  COBTB. 

Sire,  ce  sera  le  miex  fait 
Que  puissiez  faire.. 

LE  PRETOST  AU  BOT  d'eSCOSSE. 

Très  chier  sire,,  mais  que  desplaire 
Ne  vous  vueille,  je  vous  diray 
Nouvelles  ;  pas  n'en  mentiray» 
Hais  est  tout  voir. 

LE  BOT  d'eSCOSSE. 

Prévost,  je  le  vueil  bien  savoir. 
Dites,  amis. 

LB  PRBVOiT. 

Hyer,  chier  sire»  m'estoie  mis, 
Avec  de  mes  gens  .iij.  ou  quatre, 
Jusques  sur  le  port  pour  esbatre. 
Ainsi  .que  je  fu  là,  avint 
Qu'une  nasselle  par  mer  vint 
Sanz  gouvernement  par  mer  nul, 
Sanz  trait  de  cheval  ne  de  mul, 
Sanz  mast,  sanz  aviron,  sanz  voille, 
Quel  qu'il  fust,  de  soie  on  de  toilie  ; 
Et  si  s'arriva  droit  au  port. 
Et  je,  qui  estoie  en  desport, 
ITen  alay  là  sanz  attendue. 
Quant  à  rive  la  vy  venue. 
Dedans  n  avoit  q'une  pucelle  ; 
Mais  je  croy  que  c'est  la  plus  bêle 
Créature,  se  Dieu  me  gan, 
C'on  péust  trouver  nulle  part. 
Et  ne  demandez  pas  comment 
Elle  est  vestue  richement, 
Car  nulle  royne  terrestre 
Ne  pourroit  plus  richement  estre. 
En  mon  hostel  l'en  amenay. 
De  son  estât  li  demanday 
Et  qui  l'avoit  çà  amenée . 
Et  de  quelles  (feus  estoit  née  ; 
Hais  riens  ne  m'en  a  volu  dire. 
Tontesvoies  je  peoae»  sire. 
Que,  s'il  vous  plaist^  cy  l'amenroye- 
Et  si  vovft  la  preeentcroye 
Pour  sa  biauté. 

LE  BOT  d'BSGOSSB.' 

Prévost,  se  Dieu  vou&doint  santé. 
Puisque  si  belle  est  coa  vous  dites, 
KailiBS>tâ6tet  ne  me.desdjias; 
Alezilaquerre. 

LE  PBBV08T. 

Sire,  pour  vostre  amour  acquerre, 
Vostre  commandement  feray  : 


LB  COMTE. 

Sire,  ce  sera  ce  que  vo«s  pourret  faire  i 
mieux. 

*  LB  PRÉVÔT  DO  BOl  b'ÉCOSSE. 

Trës^her  sire ,  pourvu  que  cela  neio 
déplaise  pas,  je  tous  dirai  des  Douyelles; 
ne  vous  mentirai  point,  an  conuiûre.to 
cela  est  vrai. 

LE  BOI  d'écossb. 

Prévôt ,  je  désire  bien  le  savoir.  Dite 
ami. 

Hier,  cher  sire ,  j'étais  allé,  avec  trûi 
quatre  de  mes  gens,  jusque  sur  le  portpoi 
m'ébattre.  Pendant  que  j'éuis  là ,  il  adri 
qu'une  nacelle  vint  par  mer  sans  éiregoi 
vernée  par  personne ,  ni  tirée  par  un  cb 
val  ou  un  mulet,  sans  mât,  sans  aviron,» 
voile,  quelle  qu'elle  fût,  de  toile  oa  desoii 
et  elle  arriva  droit  au  port.  Et  moi,  qoiéia 
à  m'amuser,  je  m'en  allai  là  sans  auenh 
quand  je  vis  qu'elle  était  venue  à  lariit 
Il  n'y  avait  dedans  qu'une  jeune  fille;  m 
Dieu  me  garde  !  je  crois  que  c'est  b  pl« 
belle  créature  qu'on  puisse  troarer  en qid 
que  endroit  que  ce  soit.  JEt  ne  dcmanik 
pas  si  elle  est  richement  vêtue  :  nulle  reii 
sur  la  terre  ne  pourrait  l'être  davantage  ' 
l'emmenai  dans  mon  logis,  h  qucstionai 
sur  sa  position  et  lui  demandai  qui  Fara 
amenée  ici  et  quels  étaient  ses  parais 
mais  elle  n'a  rien  voulu  m'en  dire.  Tonu 
fois,  sire,  je  pense  que,  s'il  vous  pWsA  J 
l'amènerais  ici  et  je  vous  la  préscnieni 
pour  sa  beauté. 


LE  BOI  D  icosff-       ^      . 
Prévôt,  Dieu  vous  donne  santé,  pj 
qu'elle  est  si  beUe  que  ^onsledues»JI^^ 
la  chercher;  faites  vile  et  ne  me  conireu 


pas. 


LE   PBÉVÔT.  -^^1 

Sire,  pour  aequérir  votfe  ^^''^^,^^. 
ce  que  vous  me  commandei:  je  ^^ 


AI}   MOYBN-AGE. 


497 


En  l'eure  la  vous  ameneray. 
—  Vez-ci  ce  que  vous  ay  dit,  sire  ; 
A  vostre  avis,  me  vueilliez  dire, 
Est-elle  belle? 

LB  ROT. 

Levez  sas,  levez,  damoiselle  I 
Vous  soiez  la  très  bien  venue. 
Grant  joie  ay  de  vostre  venue , 
Se  Dieu  me  voie. 

LA  FILLE. 

Mon  ehier  seigneur,  honneur  et  joie, 
Vie  de  bien  en  miex  touz  dis, 
Vous  oclroit  Diex  de  paradis 
Par  son  plaisir  I 

LB  EOT  d'eSCOSSB. 

Sus,  sus  !  j'ay  de  savoir  désir, 
M'amie,  dont  vous  estes  née 
Et  qui  vous  a  cy  amenée 
En  Geste  terre. 

LA  FILLE. 

Pour  Dieu  !  vous  déportez  d'enquerre. 
Très  chier  sire,  de  mon  anceslre 
Ne  de  quelles  gens  je  puis  estre. 
S'en  estrange  lieu  m'a  mis  Diex^ 
Une  autre  foiz  me  fera  miex, 
Quant  li  plaira. 

LB  ROT  d'BSGOSSE. 

M'amie,  voirement  fera. 
Au  moins  me  direz  vostre  nom  : 
Je  tien  que  de  gens  de  reiiom 
Estes  estraicte. 

LA  FILLE. 

Qaoy  qu'estrange  soie  ore  faicte, 
Chier  sire,  j'ay  nom  Berthequine. 
Or  vous  suppli,  par  amour  fine, 
Que  plus  avant  ne  m'enquerez; 
Car  par  moy  rien  plus  n'en  sarez, 
N'omme  vivant. 

LE  ROT. 

Je  m'en  tenray  d'ore  en  avant, 
Jà  pour  ce  ne  vous  esmaiez. 
~-Here,  je  vueil  que  vous  l'aiez 
En  vostre  garde. 

LA  MERE  AU   ROT. 

Filz,  se  elle*mesmes  ne  se  garde, 
Je  ne  la  pourroie  garder. 
Ace  point  devra  regarder. 
Se  fait  que  sage. 

LA  FILLE. 

Dame,  se  Dieu  plait,  mon  courage    , 


nerai  sur  l'heure.  — •  Voici  ce  que  je  vous  ai 
annoncé ,  sire  ;  veuillez  me  le  dire ,  à  votre 
avis,  est-elle  belle? 

LE  ROI. 

Debout!  levez -vous,  demoiselle  !  soyez  la 
très-bienvenue.  Dieu  me  protège!  j'éprouve 
beaucoup  de  joie  de  votre  venue. 

LA  FILLE. 

Mon  cher  seigneur,  qu'il  plaise  à  Dieu  de 
paradis  de  vous  octroyer  honneur,  joie  et 
vie,  toujours  de  bien  en  mieux  ! 

LE  ROI  D*ÉC088». 

Debout,  debout  1  m'amie,  j'aî  le  désir  de 
savoir  d'où  vous  êtes  née  et  qur  vous  a  ame- 
née en  cette  terre. 

LA  FILLE. 

Pour  (l'amour  de)  Dieu!  très -^ cher  sire, 
dispensez- vous  de  vous  enquérir  de  mes  an- 
cêtres et  de  quelles  gens  je  puis  être  (issue). 
Si  Dieu  m'a  mise  en  pays  étranger,  une  au^ 
trefois,  quand  cela  lui  plaira^  H  me  traitera 
mieux. 

Lfi  ROt  n'icossÊ. 

H' amie,  certainement  il  le  fera.  Au  moins, 
vous  me  direz  votre  nom.  Je  tiens  quejvous 
êtes  née  de  gens  illustres. 

LA  FILLE. 

Bien  que  je  sois  maintenant  devenue 
étrangère ,  cher  sire ,  j'ai  nom  Béthequine. 
A  présent,  je  vous  supplié,  par  amour  ex- 
trême ,  de  ne  pas  m'interroger  plus  long- 
temps ;  car  ni  vous  ni  homme  vivant  n'en 
saurez  rien  de  plus. 

LE  ROI. 

Je  m'en  abstiendrai  dorénavant,  ne  vous 
en  tourmentez  plus.  — Ha  mère,  je  veuxque 
vous  l'ayez  en  votre  garde. 

LA  MÈRE  nir  ROI. 

Mon  fils,  si  elle-même  ne  se  garde,  je  ne 
pourrais  la  garder.  Elle  devra  faire  attention 
à  ce  point,  si  elle  agit  sagement. 

LA  FILLE. 

Dame ,  s'il  plaît  à  Dieu ,  mon  cœur  ne 

32 


498 


THÉÂTRE  FRAIIÇAIS 


À  mal  faire  ne  tournera; 
Mais  sui  odie  qui  vous  sera 
Gom  chamberiere. 

LB  ROT  d'bSCOSSE. 

]^on  serez  pas,  m'amie  cbiere  ; 
Mais  TOUS  serez  sa  damotselle. 
Tant  quant,  une  bonne  nouvelle 
Vous  puist  venir  1 

LA  FaLB. 

A  Dieu  en  vueîUe  souvenir  I 
Chler  sire,  îl  m'en  fnst  bien  besoing; 
Mais  ne  peut  estre,  car  trop  loing 
Sui  de  non  lieu. 

LB  ROT  d'bSGOSSB. 

Se  loing  en  estes,  de  par  Dieu  ! 
Par  aventure  vous  avez 
Des  amis  que  pas  ne  savez 
Bien  près  de  vous. 

LA  FILLB. 

Ceulx  que  g*y  ay.  Dieu  les  gart  touz 
De  mai,  d'annuy  et  d'encombrter  ! 
£t  vous,  cbier  sire,  le  premier. 
Pour  tant  que  moy  vous  a  pléii. 
Ce  me  semble,  avoir  recéu 
Eb  vostre  grâce! 

LB  ROT  d'bSGOSSB. 

11  n'est  rien  que  pour  vous  ne  face, 
M'amie,  c'est  à  brief  propos. 
Un  po  vois  prendre  de  repos; 
Avec  ma  mère  demovrez 
Geens  :  ce  sachiez,  vous  n'arez 
Pis  qu'elle  ara. 

LA  nLLB. 

Je  feray  ce  qu'il  lui^pligiira, 
Et  à  vous,  sire.    :   , 

LA  HERE  AU  ROT. 

Damoiselle,  je  vous  vueil  dire 
Que  vous  estes  une  musarde 
Et  une  avolée  coquarde. 
Comment  cuidez-voiâ  estre  amée 
D'un  roy  de  telle  renommée 
Qu'est  mon  filz  et  de  tel  puissance? 
J'ay  bien  véu  la  contenance 
Qu'entre  vous  deux  vous  avez  fait 
De  regart,  de  parler,  de  fait. 
Dame  esmoingnie  et  sauvage, 
Qui  ne  scet  de  vostre  lignage 
Ne  de  vous  aussi  qui  vous  estes, 
Et  pareille  à  mon  Glz  vous  faites  1 
Ostez,  osiez  1 


tournera  point  à  faire  mal;  mais  je  im» 
virai  en  qualité  de  chambrière. 

LB  ROI  n'ittOBSÉ. 

Non  pas,  ma  chère  amie;  mais  tous  si 
rez  sa  demoiselle.  En  tons  les  cas,  qo'n 
bonne  nouveUe  vm»  paisse  venr! 

LA  FILLE. 

Que  Dieu  veaiHe  s'en  scatenir!  ch 
sire,  j'en  aurais  bien  besoin;  mais  eeiai 
peut  être ,  car  je  t«is  trop  lois  de  dm 
pays. 

LE  ROI  D*iC088B. 

De  par  Diea  I  si  vous  en  êtes  IoId,  to^ 
avez  peut*étre  bien  prés  de  voos  des  là 
que  vous  ne  conaaissez  pas  (emm  té). 

LA  FILLE. 

Ceux  que  j*y  ai^cfueDiculesprésmeW 
de  mal,  de  peine  et  de  tribilattoDsI  ei  m 
cher  sire,  le  pnemier,  pour  avoir  bien  tobK 
à  ce  qu'il  me  semble,  me  recevoir  et  t< 
bonnes  grâces  1 

LB  ROI  tUMêàM. 
Pour  tout  dire  an  un  moi,  il  d'«*  ^ 
que  je  ne  fasse  pour  voas,  m'amieJew 
prendre  on  peu  de  repas;  dcmeaw  eéa 
avec  ma  mère  :  «acfaez  qtic  vw»  ^^^ 
pas  traitée  plus  mal  qu'elle. 

LA  TlIXiB- 

Je  ferai  ce  qu'HIui  ptaiwi  «t  »  ^«'^ 

LA  MteB  nu  RM- 

Demoiselle,  je  veux  yèm*rè^^^J^ 
êtes  une  coureuse  et  une  BUeeftoûiée.  Con 
ment  vous  imaginez-voas  être  aimée  » 
roi  renommé  et  puissant ,  «1  ^  ''*^  ^ 
fils?  J'ai  bien  vu  comment  voas  ▼•«« «* 
comportés  l'un  vis-à^is  de  l'autre  en  paw 
les,  en  regards  et  en  ùdti^fas.  1i^^ f^ 
chotte  et  étrangère,  personne  ne  sait  m q 
est  votre  lignage  ni  qoî  ^ons  étt».  «*^ 
vous  comparez  i  mon  fils!  wrie*»  8«r  es. 


AD    MOYBN-AGB. 


499 


LA  VOJLE. 

Certes»  ami  dame»  ae  donbftez  : 
Ma  pensée  oncques  ne  m'enfteate 
Ne  fa  à  ce.  Lasse»  doleste! 
Certes»  je  seroîe  bien  foie 
Se  de  ce  tenoie  parole. 
Me  soi  pas  digne  d'estre  amée 
De  lui  ne  s'amie  elamée» 
STowpies»  certes»  je  n*y  pensay  : 
Je  ne  y^ii  pas  tant»  bien  le  say  ; 
Et  vous  avez  dit  vérité» 
Que  ne  sa^ez  mon  parenté  ; 
Et»  se  j'ay  une  main  perdue» 
Tant  sui-je  plus  povre  esperdue 
Sanz  reconfort. 

LA  «B&B. 

Or  pkNirez  ileuc  bien  et  fort  ; 
Il  ne^n'en  chaut. 

LE  ROT  n'BSOOSflB. 

N'ay  peu  dormir»  tant  ay  chaut. 
— Qu'est-ee  là?  Qu'avez»  Betheqnine, 
Qui  si  pleurez?  Par  amour  fine» 
Diteft-le^noy. 

LA  FILLE. 

Sire»  j'ay  cause»  en  bonne  foy» 
Se  je  pleure  et  fas  mate  diiere  : 
On  ne  m'a  pas  ceeos  moult  chîere» 
Ce  m'est  avis. 

LE  ROT  B^BSGOSSB. 

Et  qui?  faites-m'en  tost  devis; 
Savoir  le  viieîl. 

LA  FILLE. 

Sire»  de  nullni  ne  me  dneil; 
Hais  ma  chiere  dame  m'a  dît» 
Yostre  mère»  par  grant  despit 
Qui  me  fait  estre  si  osée 
Qui  sui  une  garce  avolée» 
Qu'améecuide esire de  vous. 
Certainement»  mon  seigneur  doulx , 
Onques  n'y  pensay»  Dieu  le  scet« 
Je  ne  sçay  pas  se  elle  me  faet; 
Mais»  comme  dame  à  moy  irée , 
M'a  appellée  esmoignonnée» 
Et  c'on  ne  scet  de  mon  ancestre» 
Qui  il  est  ne  qui  il  peut  estre. 
Et  lelz  paroles  mal  me  font 
Tant  que  tout  ou  ventre  me  font 
Le  cner  en  lermes. 

LE  ROT  D'eSGOSSE. 

Par  mon  chief  I  ainçois  que  li  termes 


LA  FILLE. 

Certes»  ma  dame»  ne  craignez  rien  :  ja- 
mais ma  pensée  ni  mes  intentions  n'ont  visé 
à  cela.  Hélas»  malheureuse  !  je  serais»  cer- 
tes» bien  folle  d'en  parler.  le  ne  suis  pas 
digne  d'être  aimée  de  hii  ai  d'être  appelée 
son  amie»  et»  certes»  jamais  Je  n'y  songeai  :  je 
ne  vaux  pas  tant,  je  le  sais  bien  ;  et  vous  avez 
dit  la  vérité  en  dédaram  que  vous  ne  con- 
naissez pas  mesparens;  et  si  j'ai  perdu  une 
main»  je  n'en  suis<pie  plus  malheureuse  et 
sans  consolation. 


LA  MÈRE. 

Maintenant»  pleurez  ici  et  bien  fort»-  cela 
m'est  indifférent. 

LE  ROI  d'^qossb. 
Je  n'ai  pu  dormir»  tant  j'ai  chaud.  — 
Qu'est-ce  que  oela  ?  Qu'avez -vous»  Bétbe- 
quine»  pour  pleurer  ainsi?  Par  amitié»  di- 
tes-le-moi. 

LA  riLLE. 

Sire»  réellement  j'ai  raison  de  pleurer  et 
d'être  triste  :  je  crois  que  l'on  ne  me  chérit 
pas  beaucoup  ici. 

LE  ROI  n'icoasB. 

Et  qui?  dites- le-moi  awr-Ie-champ;  je 
veux  le  savoir. 

L^  FILLE. 

Sire  »  je  ne  me  plains  de  personne;  mais 
ma  chère  dame,  votre  mère»  m'a  demandé 
fort  aigrement  qu'est-ce  qui  .me  rendait  pré- 
somptueuse ,  moi  qui  suis  (dit -elle)  une 
vile  créature,  au  pomt.  de  me  croire  ai- 
mée de  vous.  Certainement»  mon  doux  sei- 
gneur» jamais  je  n'y  pensai  »  Dieu  le  sait. 
J'ignore  si  elle  me  haït  ;  mais»  comme  une 
dame  irritée  contre  moi»  elle  m'a  appelée 
manchette  et  (m'a  reproché)  que  l'on  ne  con- 
naît pas  l'auteur  dema  race»^ui  U  eston  qni 
il  peut  être.  Ces  paroles  me  font  un  mal  tel 
que  le  cœur  me  font  en  hinnes  tout  entier 
an  ventre. 


LE  ROI  n'icossE. 
Par  ma  tête  !  avant  que  le  terme  de  huit 


500 


THÉÂTRE 


De  huit  jours,  non  pas  de  vj,  se  passe, 
Se  j'ay  de  vie  tant  d'espace, 
Estai  et  non  arez  assez. 
De  ce  qu'elle  a  dit  vous  passez 
Par  amour,  douice  Bethequine  ; 
D'Escosse  vous  feray  royne, 
Foy  que  doy  Dieu  I 

LA  FILLE. 

Sire,  je  suy  de  trop  bas  lieu  : 
Tel  estât  ne  m'appartient  mie. 
Que  dira  vostre  baronnie, 
S'une  meshaingnie  prenez? 
Il  diront  qu'estes  forcenez 
De  cecy  faire. 

LE  ROT  d'eSCOSSE. 

Dame,  à  qui  qu'il  doie  desplaire, 
Je  vousains  tant  de  bonne  amour 
Qu'il  sera  fait  et  sanz  demour. 
—  Venez  avant,  venez,  Lambert; 
Savoir  vueil  con  serez  appert. 
Alez  tost,  sanz  estre  esbahys, 
Dire  au  vesque  de  ce  pays 
Qu'à  moy  viengne  à  ï'ostel  de  Ghestrc, 
Et  que  là  marié  vueil  estre 
A  ce  jour  d'huy. 

LEMBERT,  escuîer. 

Sire,  se  Dieu  me  gart  d'anuy, 
G'y  vois,  et  si  ne  fineray 
Tant  que  mené  je  li  aray 
Et  dedens  mis. 

LE  ROY  d'ESCOSSE. 

Seigneurs,  qui  estes  mes  amis. 
En  l'oslel  de  €heslre  adresciez 
Geste  dame,  et  là  la  laissiez, 
Et  revenez  à  moy  icy. 
Or  vous  délivrez,  sanz  nul  sy. 
Je  vous  em  pri» 

LE  PREMIER  CHEVALIER  d'ESGOSSB. 

11  VOUS  sera  fait  sanz  detry. 
Mon  seigneur  chier. 

iy  CHEVALIER  b'SSGOSSE. 

Çà,  dame,  çà  !  sanz  plus  preschier, 
Venez«vous-ent,  puisqu'au  roy  haitte. 
Onques  mais  si  grant  honneur  failte 
Ne  fu  à  femme  comme  arez. 
Qu'au  jour  d'uy  royne  serez 
De  touz  clamée. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  D*ESCOSSE. 

Il  pert  bien  que  de  cuer  amée 
L'a  loyaument. 


FRANÇAIS 

jours,  non  pas  de  six,  se  passe,  n  jctis. 
vous  aurez  une  position  et  un  nom  isoub 
Oubliez  de  grâce  ce  qu'elle  vous  a  diti  dotée 
Bethequine;  je  vous  ferai  reine d'Éoosse, 
par  la  foi  que  je  dois  à  Dieu  ! 


LÀ  FILLE. 

Sire ,  je  suis  de  trop  basse  extnctid 
une  position  pareille  n'est  pas  faite  pM 
moi.  Que  diront  vos  barons,  si  vouspn 
nez  une  estropiée  ?  ils  diront  qneTOnsiifl 
fou. 

LE  ROI  n'ÉGosse. 
Dame ,  quel  que  soit  celai  à  qui  cehde 
plaise*  je  vous  aime  d*un  amour  tel  qoeccli 
sera  fait  sans  retard.  —  Approchez, le» 
bert ,  venez  ;  je  veux  savoir  combien  m 
serez  intelligent.  Allez  vite,  sans  être  îDti 
midé,  dire  à  l'évéque  de  ce  pajsqo'ila 
rende  auprès  de  moi  à  rb6tel  de  Cbesttr 
et  que  là  je  veux  être  marié  aajoard'biii- 


LEMBERT,  écuîer. 

Sire,  Dieu  me  garde  de  chagrin!  j'y t« 
et  je  ne  m'arrêterai  pas  que  je  ne  l'y» 
mené  et  fait  entrer. 

LE  ROI  n'écossE. 
Seigneur^ ,  qui  êtes  mes  amis,  condoise 
cette  dame  à  l'hôtel  de  Cbester,  et,  aprèsi| 
avoir  laissée,  revenez  ici  auprès  de  moi.  Al 
Ions  !  dépêchez-vous,  sans  répliquer,  je  to» 
en  prie. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  DÏCOSSB. 

Mon  cher  seigneur,  vous  sereaobeisî» 
relard. 

LE  DEUXIÈME  CHBVAUB»  D^COSSB- 

Allons,   dame,  allons!  «ans^scoa™ 
davantage,  venez -vous -en,  pw^"^ 
plaît  au  roi.  Jamais  on  ne  fit  à  m  ic««^ 
le  grand  honneur  que  vous  aore*,  csr 
serez  aujourd'hui  proclamée  rein«  F 
le  monde. 

LE  PREMIER  CHBVAUBR  D  *COSSB. 

Voilà  bien  la  preuve  qu'il  l'a  aimce 
cœur  et  loyalement. 


AU  MOTEff-^ACB. 


501 


ij*  CHEVALIER. 

Nous  avons  ci  fait;  r*alons-in'ent 
Devers  le  roy. 

LE  PREUIER  CHEVALIER. 

De  ce  nous  fault  mettre  en  arroy. 
Or  avant  !  n'y  ait  séjourné  i 
—  Sire,  à  vous  sommes  retourné 
Tost>  ce  me  semble. 

LE  ROT. 

C'est  voirs;  or  en  alons  ensemble, 
Tant  que  de  Ghestre  soions  près. 
Je  vois  devant,  venez  après 
Et  me  suivez. 

LA  MERE  AU  ROT. 

Bien  est  mon  filz  du  sens  desvez, 
Qui  femme  prent  par  mariage 
Cou  ne  congnoist  ne  son  lignage  ; 
Mais  est  venue  d'aventure. 
C'est  si  deffaitte  créature 
Que  d'un  braz  la  main  a  perdue. 
De  dueil  en  sui  trop  esperdue. 
Comment  l'a  peu  tant  amer. 
Haloite  soit  l'eure  qu'en  mer 
Ne  noya  quant  elle  y  estoit  ! 
Royne  sera,  or  voit,  voit. 
Pour  mon  honneur  aux  noces  vois  ; 
Mais,  certes,  ains  qu'il  soit  i.  mois, 
De  touz  poins  je  les  laisseray 
Et  loing  d'eulx  demeurer  iray, 
Puisqu'ainsi  est. 

LEMBERT. 

Sa,  menesterez!  estes^vous  prest? 
Faites  mestier. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Sire,  huimais  ne  vous  est  mestier 
Fors  que  de  faire  lie  chiere  ; 
Ne  vous  aussi,  ma  dame  chiere. 
Je  vous  di  voir. 

LE  ROT  d'eSGOSSE. 

Pour  ce  que  puisse  miex  avoir 
Les  nobles  d'Escosse  à  ma  feste, 
Et  que  faite  soit  plus  honneste, 
De  huit  jours  la  voulray  retarder 
Et  les  nobles  partout  mander 
Qu'il  viengnent  cy. 

ij«  CHEVALIER. 

Chier  sire,  c'est  bien  dit  ainsi 
Et  est  grant  sens. 

LA  MERE. 

Biau  filz,  un  petit  mal  me  sens  : 


LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Nous  avons  terminé  ici;  allons*nous-en 
vers  le  roi. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

11  faut  nous  mettre  en  mesure  de  le  faire. 
Allons  !  en  avant  I  pas  de  retard  !  —  Sire ,. 
nous  sommes,  ce  me  semble,  promptement 
revenus  vers  vous. 

LE  ROI. 

C'est  vrai  ;  maintenant  allons-nous-en  en- 
semble,  tant  que  nous  soyons  près  de  Gbes- 
ter.  Je  vais  devant  ;  venez  après  et  suivez- 
moi. 

LA  MÈRE  DU   ROI. 

Mon  fils  est  bien  fou  de  prendre  en  ma- 
riage une  femme  que  l'on  ne  connaît  pas, 
elle  ni  sa  race  ;  mais  qui  est  venue  par  ha- 
sard. C'est  une  créature  tellement  difforme 
qu'elle  a  perdu  l'une  de  ses  mains.  Je  suis 
bien  navrée  de  ce  qu'il  a  pu  tant  l'aimer. 
Maudite  soit  l'heure  qu'elle  fut  en  mer  sans 
s'y  noyer  !  Elle  sera  reine^  en  dépit  de  tout. 
Pour  mon  honneur  je  vais  aux  noces  ;  mais, 
certes,  avant  qu'il  soit  un  mois,  je  les  aban- 
donnerai tout-à-fait  et  j'irai  demeurer  loin, 
d'eux,  puisqu'il  en  est  ainsi.       * 


LEMBERT. 

Eh  bien,   ménétriers!  êtes -vous  prêts  ^ 
faites  votre  métier. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sire ,  désormais  il  ne  vous  Taut  que  vous 
livrer  à  la  joie  ;  et  vous  aussi ,  ma  chère 
dame.  Je  vous  dis  la  vérité. 

LE  ROI  d'Ecosse. 
Pour  mieux  avoir  les  nobles  de  l'Ecosse 
à  ma  fête,  et  afin  qu'elle  soit  plus  écla- 
tante ,  je  veux  la  retarder  de  huit  jours  et 
mander  partout  aux  nobles  qu'ils  viennent 
ici. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Cher  sire,  c'est  bien  dit  ainsi  et  c'est  fort 
sensé. 

LA   MÈRE. 

Mon  cher  fils ,  je  me  sens  un  peu  mal  :  je 


502 


THÉÂTRE    FRAKÇAIS 


Je  VOUS  pri  plus  ne  me  tenez 
Ici;  mais congié  me  donnez 
Que  je  Yoise  au  cbastel  de  Gort 
Reposer  et  prendre  déport 
Trois  jours  ou  quatre. 

LB   ftOT  d'bSGOSSE. 

Dame»  bien  voeil  qu'ailliez  esbatre  ; 
Hais  n'y  faites  pas  tant  demonr, 
Qu'à  nostre  Teste»  par  amour, 
Ne  soiez  cy. 

IfOSTRE-DAUE  (stc). 

De  ce  ne  soiez  en  soussi  : 
G' y  pense  estre»  s'il  plaist  à  Dieu. 
—  Puisque  je  sui  hors  de  son  lieu. 
Hais  em  pièce  ne  m'y  verra  ; 
Face  tel  (este  qu'il  voulra  : 
Riens  n'y  aconte. 

LE  HERAUT. 

Or  oiez,  seigneurs,  roy  et  conte, 
Chevaliers  et  ceulx  à  qui  duit, 
La  cause  qui  ci  m'a  conduit. 
Savoir  vous  fas,  et  n'est  pas  double. 
Qu'à  quinzaine  de  Penthecouste, 
Lez  Senliz  le  tournay  sera; 
Un  puissant  roy  si  le  fera, 
Qui  n'iert  pas  de  chevaliers  seulx  ; 
U  ara  les  François  et  ceulx 
Qui  se  dient  de  Picardie, 
Et  s'ara  d'autres,  quoy  c'on  die  ; 
Siques  qui  acquerre  voulra 
Honneur,  viengne  et  il  trouvera 
A  qui  se  pourra  donoier, 
S'il  a  désir  de  tournoier 
Ne  d'avoir  pris. 

LEMRERT. 

Honseigneur,  un  tournoy  est  pris 
A  faire  après  la  Penthecouste  : 
D'un  roy  qui  de  gent  a  grant  route, 
Ainsi  comme  dit  un  héraut 
Qui  là  hors  l'a  crié  bien  haull 
Trestot  en  Teure. 

LE  ROY  d'eSCOSSE. 

Or  me  dy,  se  Dieu  te  sequeure. 
Se  fera-il? 

LEMBBRT. 

Puisque  heraultle  crie,  oA. 
Et  dit  qu'il  sera  lez  Senliz, 
En  la  terre  des  fleurs  de  liz; 
Je  vous  dy  voir. 


vous  prie  de  ne  plus  me  retenir  ici;  nuis dt 
me  donner  la  permission  d'aller  au  chàiea 
de  Gort  me  reposer  ei  prendre  de  b  & 
traction  trois  •«  fiiatre  Jours. 

LB  ROI  ft'iOWSB. 

Dame,  je  venx  bien  que  vous  allia  loos 
ébattre  ;  mais  n'y  demevrez  pas  ioDg-(eoips, 
afln  que,  par  amour  (pour  moi),  vous  soy» 
ici  à  notre  fête. 

LA  IIÉIIB. 

Sire ,  ne  soyei  pas  en  peine  à  cesojet: 
je  compte  y  être,  s'il  plaît  à  Dieu.  —  Poisr 
que  je  suis  hors  do  lieu  on  il  est,  il  ne 
m'y  reverrfl  pas  de  long-temps;  qvîi  fisse 
telle  fête  qu'il  voudra  :  je  n'es  tiens  aociu 
compte. 

LB   BÉRAOT. 

Écoutez,  seigneurs,  roi  et  comte ,  cheia- 
liers,  et  ceux  à  qui  cela  importe,  la caoseqoi 
m'a  conduit  ici.  Je  vous  fais  savoir,  et 3 l'y 
a  pas  à  en  douter,  que,  dans  la  qoinzaioe 
de  la  Pentecftte,  le  tournoi  autu  lieu  près  de 
Senlis  ;  il  sera  maintenu  par  un  roi  puissaot, 
qui  ne  sera  pas  sans  chevaliers;  il  aura  h 
Français  et  ceux  qui  se  disent  de  Picardie, 
et  il  en  aura  d'autres ,  quoi  qu'on  en  dise  ;  en 
sorte  que  celui  qui  voudra  acquérir  de  ITiob- 
neur,  peut  venir,  et  il  trouvera  conlrc  qw 
jouter,  s'il  a  le  désir  de  s'essayer  et  d'ohe- 
nir  le  prix. 


LEMRERT. 

Honseigneur,  un  tournoi  est  fixé  pour 
avoir  lieu  après  la  Pentecôte  ;  il  cstdoiure 
par  un  roi  qui  a  une  grande  suiie  de  geiKt 
ainsi  que  l'a  dit  un  héraut  qui  touti''*«^ 
la  crié  bien  haut  là  dehors. 

LE  ROI  n'ÉCOSSB' 

Dieu  te  secoure  I  dis-moi,  se/era^-^' 

LSMBfiRT. 


Oui ,  puisque  le  héraut  le  «««•  ^  ^^^ 


i.Eiil*' 

que  ce  sera  près  de  Seolis,  en  la  ler»* 
fleurs  de  lis;  je  vous  dis  vrai. 


AU  MOTEN-AGE. 


Ô03 


LE  ROT  DESCOSSE. 

Me  lairoie  pour  grajoi  avoir 
Que  n'y  voise  certaineoieat; 
Xlore  y  vueil  du  conuoencement 
Jusqu'en  la  fin* 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sire»  je  vous  prî  de  cuer  fin 
Que  V0I4S  me  faciez  ceste  grâce 
Que  compagnie  je  vous  face  : 
Si  verray  France. 

LS  ROT  d'ESCOSSE. 

Il  me  plaist»  amis,  sanz  doubtance; 
Mais  ce  que  je  dîray  ferez: 
Dès  maintenant  mes  gens  yrez 
Ordener  et  moy  pourveoir 
Du  harnoys  qu'i  me  fault  avoir 
Pour  ce  voiage. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Se  je  dévoie  mettre  en  gage 
Ma  terre  toute,  très  chier  sire, 
Si  feray-je  sanz  contredire 
Ce  que  dites.  Sire,  g'y  vois 
Ordener  et  gens  et  harnoys 
Et  quanque  il  fault. 

LE  ROY  D*ESGOSSB. 

Or  gardez  bien  par  vous  deffault 
De  riens  n'  y  ait. 

LÀ  FILLE. 

Mon  chier  seigneur,  en  mal  dehait 
Me  mettez  et  en  grant  efTroy 
Qui  voulez  aler  au  tournoy 
Si  loing  qu'est  le  pals  de  France. 
Je  ne  gart  l'eure,  sanz  doubtance, 
Se  INeu  plaist,  que  doye  enfanter. 
Pour  Dieu  vous  pri,  monseigneur  chier, 
Souffrez-vous-ent. 

LB  ROY  d'eSCOSSB. 

Ce  ne  peut  estre,  vraiement. 
Dame  ;  puisque  je  l'ay  dit,  g^yray. 
Mon  matetre  4'<»stel  vofis  lairay 
Et  mon  prevost  ;  ces  .ij.  seront 
Qui  du  tout  vous  gouverneront. 
Il  bouffira. 

LE  FRSMISR  CMEVAUEE- 

Monseigneur,  quant  il  vous  plaira, 
Mouvoir  povez  d'ore  en  avant. 
Vostre  harnoys  s'en  va  devant 
A  bon  conduit. 

LE  ROY  n'Eficps^R. 
Ce  point  y  affiert  bien  et  duit* 


LE  ROI  n'ÉCOSSE. 

Je  ne  me  priverai  pas,  quoi  qu'il  m'en 
coûte,  d'y  aller  ;  je  veux  y  être  dè&  le  com- 
mencement jusqu'à  la  fin. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sire ,  je  vous  prie  de  tout  mon  cœur  de 
me  faire  la  grâce  de  vous  accompagner:  ainsi 
je  verrai  la  .France. 

LE  ROI  n'iicossE. 
Je  le  veux  bien ,  ami ,  n'en  doutez  pas; 
mais  vous  ferez  ce  que  je  vous  dirai  :  dès 
maintenant,  vous  irez  faire  préparer  mes 
gens  et  pourvoir  aux  choses  qu'il  me  faut 
avoir  pour  ce  voyage. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Dussé-je  mettre  en  gage  toute  ma  terre , 
très-cher  sire,  je  ferai  sans  contradiction  ce 
que  vous  dites.  Sire,  je  vais  commander  les 
gens,  les  équipages  et  tout  ce  qu'il  faut. 


»  • 


LE  ROI  n  ECOSSE. 

Et  prenez  bien  garde  que  rien  n'y  man- 
que par  votre  faute. 

LA  FILLE. 

Mon  cher  seigneur,  vous  me  mettez  bien 
mal  à  mon  aise  et  dans  un  grand  effroi  en 
voulant  aller  au  tournoi  aussi  loin  qu'est  le 
pays  de  France.  ?i'en  doutez  pas,  je  suis 
au  moment  où,  s'il  platt  à  Dieu ,  je  dois  en- 
fanter. Je  vous  prie,  pour  (l'amour  de)  Dieu, 
mon  cher  seigneur,  de  vous  en  désister. 

LE  ROI  »'ÉC06SE. 

En  vérité,  dame,  cela  ne  peui  éti*e  ^  puis- 
que je  l'ai  dit ,  il  me  £aut  y  aller.  Je  vous- 
laisserai  mon  maître  d*h6tel  et  mon  prévôt;: 
ces  deux  (hommes)  seront  là  pour  vous  pro- 
téger. Gela  suffira. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Honseigneur,  quand  il  vous  plaira ,  vous 
pouvez  dorénavant  vous  mettre  en  route. 
Vos  équipages  s'en  vont  devant  bien  escor- 
tés. 

LE  ROI  d'Ecosse. 

Ce  point-ci  est  bien  nécessaire.  —  Mai- 


&04 


TIléATRB   FRANÇAIS 


—  Haistre  d*osieI,  venez  avant, 
Et  vous,  prevost.  D'ore  en  avant 
Ha  compaigne  vous  baille  en  garde 
Preste  d'enfanter.  Or  regarde 
Ghascun  à  faire  ent  son  devoir, 
Si  qu'il  y  putst  honneur  avoir 
Quant  Dieu  m'ara  cy  retourné  ; 
Et  si  vous  pri»  quant  sera  né 
L'enfant  et  délivre  en  sera 
La  mère,  ce  que  en  ara 
Dessoubs  vos  seaulx  me  rescripsiez. 
C'est  tout.  — -Çà,  dame I  et  me  baisiez: 
Aler  m'en  vueil. 

LA  FILLE. 

Certes,  s4l  en  fust  à  mon  vueil, 
Sire,  ne  vous  en  alissiez 
Tant  que  mon  enfant  eussiez 
Véu  sur  terre. 

ij'  GHEVAUER. 

Sire,  pour  touz  vous  vueil  requerre 
Que  ne  soiez  pasengaigniez 
Se  de  nous  estes  compaigniez 
Deux  liues  ou  .iij.,8ire,  au  mains, 
Ou  tant  qu'aiez  voz  gens  attains; 
Pour  bien  le  dy. 

LE  BOT  d'eSCOSSE. 

Amis,  pas  ne  vous  en  desdy. 
Alons-m'en  tost.  —  Ho  !  c'est  assez. 
Seigneurs,  plus  avant  ne  passez; 
Ne  le  vueil  point. 

LE  PREVOST. 

Puisque  le  voulez  en  ce  point. 
Sire,  à  Dieu  vous  commanderons; 
De  ma  dame  penser  yrons 
Pour  vostre  honneur. 

LE  ROT  d'eSGOSSE. 

Vous  dites  bien.  Alez,  seigneur; 
A  Dieu,  trestouz. 

ij*  CHEYALIBR. 

Dame,  le  roy  nous  a  de  vous 
Garder  prié  sougneusement  : 
Si  vous  prions  fiablement 
Que  quanque  vous  voulrez  avoir, 
Vous  le  nous  faciez  assavoir 
Hardiement. 

LA  FILLE  ROTNE. 

Seigneurs,  sachiez  certainement 

Selon  mon  esiat  me  tenray 

Le  plus  simplement  que  pourray, 


tre  d'hôtel,  approchez ,  et  vous,  prévôt.  A 
partir  d'aujourd'hui  je  vous  donne  en  garde 
ma  compagne,  qui  est  prête  d'enfanier. 
Maintenant  que  chacun  s'applique  à  Etire  soi 
devoir  en  ce  point,  afin  qu'il  en  soit  réco» 
pensé  quand  Dieu  m'aura  ramené  ici;€i 
je  vous  prie ,  quand  l'enfant  sera  né  et  qo 
la  mère  en  sera  délivrée ,  de  m'appreM^i 
par  lettres  closes  ce  qu'A  en  sera.  C'est  tm 
—  Allons,  dame  !  baisez -moi  :  je  Teox  par 
tir. 


LÀ  FILLE. 

Certes,  si  ma  volonté  eût  été  suivie,  set 
vous  ne  vous  en  seriez  allé  que  lorsque  im 
auriez  vu  mon  enfant  sur  terre. 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUBR. 

Sire,  au  nom  de  tous,  je  yeox  vous  fré 
de  ne  pas  vous  courroucer  si  nons  vous  %• 
compagnons  deux  ou  trois  lieues ,  sire,  ai 
moins ,  ou  tant  que  vous  ayez  atteint  ta 
gens.  Je  le  dis  pour  le  bien. 

LE  ROI  D'iCOSSB. 

Amis ,  je  ne  le  vous  défends  pas.  Ahm^ 
nous-en  vite.  —  Halte,  seigneurs»  n'allei  p 
plus  avant,  je  ne  le  veux  point. 

LE  PRÉVÔT. 

Puisque  vous  le  voulez  ainsi,  sire,  wnë 
vous  recommanderons  à  Dieu;  nous  îrm 
nous  occuper  de  ma  dame  pour  votre  hoa^ 
neur. 

LE  ROI  D  éCOSSB. 

Vous  dites  bien.  Allez ,  seigneur;  adlea. 
VOUS  tous. 

LE  BEOXIÈHB  CHBVALBn. 

Dame,  le  roi  nous  a  priés  de  toos  garder 
soigneusement  :  ainsi  nous  vous  prions  eo 
confiance  que  tout  ce  que  vous  voodrei 
avoir,  vous  nous  le  fassiez  savoir  hardiffieBi* 


LA  FILLE  REUfS. 

Seigneurs,  soyez  certains  que  je  me  tirs- 
drai ,  selon  mon  rang ,  le  plus  simplemefli 
que  je  pourrai,  jusqu'à  ce  que  monseigo^oi 


AU   MOTEN-AGR. 


505 


Tant  que  monseigneur  du  tournoy 
Retourné  sera  cy  à  moy 
Et  que  Tarons. 

LB  PREVOST. 

Commandez,  dame  ;  nous  ferons 
Quanque  direz. 

LA  FILLE. 

Seigneurs,  s'il  vous  plaist,  vous  irez 
Jusqu'à  l'église  Saint-Andry. 
Là  requerrez  que  sanz  detry 
Soit  pour  monseigneur  célébrée 
Une  haulte  messe  ordenée, 
A6n  que  Diex  de  mal  le  gart. 
En  meilleur  garde,  ce  regart, 
Ne  le  puis  mettre. 

ij*  CHEVALIER. 

Nous  y  alons  sanz  plus  cy  estre. 
Ma  chiere  dame. 

LA  FILLE. 

Damoiselles,  je  croy,  par  m'ame! 
Que  je  me  muir  :  tant  sui  malade  ! 
J'ay  le  cuer  si  vain  et  si  fade 
Qu'avis  m'est  de  touz  poins  me  faull  : 
Tant  m'a  pris  ce  mal  en  sursault  ! 
Que  feray-je  ?  Diex  1  les  rains  !  Diex  I 
Confortez-moy,  Dame  des  cielx  : 
Trop  sans  d'angoisse. 

LA   PREMIERE  DAMOISBLLE. 

Avant  que  ce  mal  plus  vous  croisse. 
Ma  dame,  apuiez*vous  sur  moy 
Et  vous  en  venez  tost  :  je  voy 
Que  traveilliez  certainement. 
En  vostre  chambre  appertement 
Or  tost  enurez. 

LA  FILLE  ROTNE. 

Diex,  le  ventre  I  Diex,  les  costez  1 
Trop  sens  d'angoisse  et  grant  ahan. 
Amy  Dieu,  sire  saint  Jehan, 
Et  vous.  Mère  Dieu  débonnaire, 
Jettez-me  hors  de  ceste  haire. 
Certes,  je  muir,  bien  dire  l'os. 
Diex!  or  me  prent  l'angoisse  au  dos. 
Que  pourray  faire  ? 

ij«  OAMOISELLE. 

E,  doulce  Vierge  débonnaire. 
Port  de  salut  aux  desvoiez, 
Vosire  grâce  à  nous  envoiez. 
Et  si  ma  dame  secourez 
Que  Dieu  et  vous,  Dame,  honnourez 
En  puissiez  estre. 


soit  revenu  du  tournoi  ici  auprès  de  moi  et 
que  nous  l'ayons. 

LE  PRÉVÔT. 

Commandez ,  dame  ;  nous  ferons  tout  ce 
que  vous  direz. 

LA  FILLE. 

Seigneurs ,  s'il  vous  plaît ,  vous  irez  jus- 
qu'à Téglise  Saint-André.  Là  vous  prierez 
que  sans  retard  Ton  célèbre  une  grand' messe 
pour  monseigneur,  afin  que  Dieu  le  garde 
de  mal.  Je  ne  puis,  à  mon  avis,  le  mettre 
en  meilleure  garde. 


LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Ma  chère  dame,  nous  y  allons  sans  demeu- 
rer davantage  ici. 

LA   FILLE. 

Demoiselles,  sur  mon  ame!je  crois  que  je 
me  meurs  :  tant  je  suis  malade  !  J'ai  le  cœur 
si  faible  et  si  affadi  que  je  crois  qu'il  me 
manque  en  tous  points  :  tant  ce  mal  m'a  pris 
en  sursaut!  Que  ferai-je?  Dieu!  les  reins! 
Dieu  !  Reconfortez-moi,  Dame  descieux:  je 
souffre  trop. 

LA  PREMIÈRE  DEMOISELLE. 

Avant  que  ce  mal  n'augmente,  ma  dame, 
appuyez -vous  sur  moi  et  venez -vous- en 
vite  :  je  vois  que  certainement  vous  êtes  en 
travail.  Allons  !  entrez  sans  balancer  et  tout 
de  suite  dans  votre  chambre. 

LA  FILLE  REINE. 

Dieu,  le  ventre!  Dieu,  les  c6tésl  Je  sens 
trop  d'angoisses  et  trop  de  douleur.  Ami  de 
Dieu,  sire  saint  Jean,  et  vous,  bonne  Mère 
de  Dieu ,  tirez-moi  de  ce  supplice.  Certes, 
je  meurs,  j'ose  bien  le  dire.  Dieu  !  mainte- 
nant le  mal  me  prend  au  dos.  Que  pourrai- 
je  faire  ? 

LA   DEUXIÈME  DEMOISELLE. 

Eh,  douce  et  bonne  Vierge,  port  de  salut 
pour  les  égarés,  envoyez-nous  votre  grâce  et 
secourez  notre  maîtresse  de  telle  sorte  que 
Dieu  et  vous ,  Dame ,  vous  puissiez  en  être 
honorés. 


A06 


TfliATRB  FBA1IÇA18 


LA  FILLE. 

£,  Mère  au  très  doulx  Roy  eelesire  I 
Or  8ui-je  à  ma  fin,  bien  le  Toy. 
Doulce  Vierge»  coofortez-moy» 
Je  vous  tu  prie. 

LA  PREMIERS  DAMOISBLLB. 

Or  paiz,  de  par  le  Fils  Marie  I 
Dame,  cessez-vous  de  crier. 
Je  Toas  dy,  sanz  plus  décrier, 
Je  ne  scé  se  vous  le  savez, 
Demandez  quel  enfent  avez  ; 
Car  il  est  né. 

LA  FILLE. 

Puisque  Dieu  m'a  enfant  donné. 
Je  vueil  bien  quel  il  est  savoir, 
Filz  ou  fille  :  dites-m'en  voir, 
M'amie  chiere. 

ij*  DAMOISBLLE. 

Dame,  laites-nous  bonne  chiere» 
Que  vous  avez  i.  très  biau  filz, 
Soit^n  voz  cuers  certains  et  fiz  : 
Regardez  cy. 

LA  FILLE. 

La  Vieiige  de  cuer  en  gracy  ; 
Certes,  je  Tay  bien  acheté. 
Couchez-me  tost,  qu'en  venté 
Je  tremble  toute. 

LA  PREVIERE  OAHOISBLLB. 

Vez  ci  le  lit  prest  (n'aiez  doubte. 
Ma  dame),  où  je  vous  coucheray. 

—  Tandis  que  l'assemilleray, 
Voient,  alez  sanz  detry 

Dire  à  Lembertqu'à  Saint-Andry 
Voit  au  maistre  d'ostel  bâtant 
Dire  que  un  filz,  n'en  soit  doublant, 
Avons  nouvel. 

ij*  DAMOISELLE. 

Je  le  feray  de  cuer  ysnel. 

—  Lembert,  mon  ami  doulx,  alez 
Dire  au  maistre  d'ostel  que  nez 
Nous  est  un  biau  filz  de  ma  dame  : 
Grant  joie  li  ferez,  par  m'amel 

Je  n'en  doubt  mie. 

LEMBERT. 

Voulentiers,  Volent,  m'amie. 
Ë,  Diex  !  qu'il  en  sera  joieux  ! 
—Je  vous  truis  bien  à  point  touz  deux. 
Je  aloie  à  vous. 


LA  FILLE. 

Eh,  Mère  du  très-doux  Roi  des  den! 
maintenant  je  suis  à  ma  fin,  je  le  feis  bien. 
Douce  Viei^e,  reconforiez^moi,  je  tous  ei 
prie. 

LA  PREMIÈRE  BEMOiSBLLE. 

Allons,  paix,  d«  par  k  Fils  de  Ihrie! 
Dame,  cessez  de  CFÎer.  Je  vous  le  dit  sans 
plus  tarder ,  Je  ne  sais  si  vous  ea  étei  in- 
struite ,  demandez  quel  enfiint  voas  ivez; 
car  il  est  né. 

LA  FILLE. 

Puisque  Dieu  m'a  donné  un  enfant ,  je 
désire  fort  savoir  quel  il  est,  fils  ou  fille:  di- 
tes-m'en la  vérité,  ma  chère  amie. 

LA  DEUXIÈME  DEMOISELLE. 

Dame,  faites- nous  bon  visage ,  car  vous 
avez  un  très-beau  fils,  que  votre.cœor  en  soit 
sûr  et  certain  :  regardez  ici. 

LA  FILLE. 

J'en  remercie  la  Yi&rg^  de  ((ont  ooo] 
cœur;  certes,  je  l'ai  bien  acheté.  Couckei- 
moi  vite,  car,  en  vérité,  je  tremble  toaie. 

LA  PREMIÈRE  DEM<M8BLU. 

Voici  tout  prêt  le  lit  (n'en  doutes  p«,  ma 
dame)  où  je  vous  coucherai.  —  Tandis  que 
je  l'endormirai ,  Yolande ,  aUez  sans  reurd 
dire  à  Lembert  qu'il  aille  tout  de  saite  i 
Saint-André  dire  au  maître  d'hAtel  que  aoos 
avons  (qu'il  n'en  doute  pas)  nn  fils  nouveau. 
né. 

LA  DEUXIÈME  DEMOISBUB. 

Je  le  ferai  de  grand  cœur,  -  Lembert» 
mon  doux  ami,  alleat  dire  au  maître  d'hôtel 
qu'il  nous  est  né  un  beau  fils  de  ma  darne 
Sur  mon  ame  I  vous  lui  causerei  une  grande 
joie;  je  n'en  doute  pas. 

LEMBERT- 

Volentiers ,  Volande ,  mon  aœi«-  ^ 
Dieu  !  qu'il  en  sera  joyeux  !  —  '«  ^ 
trouve  bien  à  point  tous  deux  :  j'aU*'*^ 
vous. 


AU  MOTEN-AGB. 


507 


ij*  CHBVAUfiR. 

Pour  q«€y«  Lembert»  omhi  «ni  doulx? 
Ne  le  Bcms  eeies. 

LBHBB&T. 

Je  TOUS  apport  bonnes  nouvelles, 
El  û  som  vraies,  j'en  sui  is  : 
l<ai  reyne  a  eu  un  ib 
Tout  maintenant. 

ij'  CaUTAUBR. 

Tb  seîez  le  tràs  bien  venant  ; 
Grant  joie  ay  de  ee  que  t'oy  dire. 
— Prévost,  aler  nous  fauk  escripre 
Et  ces  nouvelles  envoier 
Au  rey  pour  son  cuer  avoier 
En  plus  gnM  joieé 

LB  PHBVOST. 

Vostre  voulentez  est  la  moye. 
Alons,  sire  !  ici  m'asserray, 
Je  mesmes  les  lettres  feray; 
rTest  mestier  c'on  les  me  divise. 
C'est  bit;  scellez  à  vosure  guyse  : 
Il  souffira. 

ij'CBBVAUBR. 

Cest  scellé  ;  qui  la  portera? 
Or  y  verrons. 

LB  PREVOST. 

Je  lo  que  nous  y  envoions 
Lembert;  il  est  assec  appert. 
—  Venez  avant,  venez,  îstsûbert^ 
A  nous  parler. 

LEMBERT. 

Voulentiers,  sanz  ailleurs  aler 
Mais  que  à  vous  droit. 

if  Q&BVALIBR. 

Mouvoir  vous  fault  de  cy  endroit, 
Lembert,  et  vous  à  voie  mettre 
Pour  porter  au  roy  ceste  lettre, 
Amis  ;  et  quant  li  baillerez, 
De  par  ma  dame  li  direz 
Qu'die  gist  d'un  filz  ;  ce  li  mande 
Et  que  à  li  moult  se  reoesimande 
Et  nous  auaai. 


Si  t^stqne  partiray  deey, 
Sachiez  d'errer  ne  fineray 
Tant  que  baiUiée  li  aray 
Et  mise  ou  poing. 

LE  PREVOST. 

Nous  vous  prions  qu'en  aiez  seing 
Et  diligence. 


LE  DEDXiiJiB  CHEVALIER. 

Pourquoi ,  Lembert ,  mon  doux  ami?  ne 
nous  le  cache  pas. 


Je  vous  apporte  de  bonnes  nouvelles,  et 
elles  sont  vraies,  j'en  suis  certain:  la  reine  a 
eu  un  fib  à  l'instant  même. 

LE  DEUXliHB  CHBVAUER. 

Sois  le  très ^ bien  venu;  j'éprouve  une 
grande  joie  de  ce  que  je  t'entends  dire*  — 
Prév6t,  il  nous  faut  aller  écrire  et  envoyer 
ces  nouvelles  au  roi,  pour  réjouir  davantage 
son  cœur. 

LB  PRÉVÔT. 

Votre  volonté  est  la  mienne.  Allons,  sire  I 
je  m'asseoirai  ici ,  j'écrirai  les  letures  moi- 
même;  il  n'est  pas  l)esoin  qu'on  me  les 
dicte.  C'est  fait  ;  scellez  à  votre  guise  :  cela 
suffira. 

LE  DBOXIÈMB  CHBVAUBR. 

C'est  scellé;  qui  la  portera?  maintenant 
nous  y  aviserons. 

LB  prév6t. 
Je  suis  d'avis  que  nous  y  envoyions  Lem- 
bert; il  est  assez  prompt.-*- Approches,  Lem- 
bert, venez  nous  parler. 

LEMBERT. 

Volontiers ,  sans  aller  ailleurs  que  vers 
vous  tout  droit. 

LB  BBDXIÈMB  GHEVALVE. 

Lembert,  mon  ami,  il  vous  faut  partir  de 
céans  tout  de  suite  et  vous  BMitre  en  route 
pour  porter  cette  lettre  au  roi;  et  quand 
vous  la  lui  donnerez ,  vous  lui  direz  de  la 
part  de  ma  dame  qu'elle  est  accouchée 
d'un  fils  :  elle  le  lui  fait  savoir  et  se  re- 
commande fortement  à  lui ,  et  nous  de 
même. 

lbubbrt. 

Aussitât  que  je  serai  ipuA  d'îei,  sachez 
que  je  ne  cesserai  de  marcher  que  je  ne  U 
lui  ai  donnée  et  mise  entre  les  mains. 

le  prévôt. 
Nous  vous  prions  d'y  mettre  soin  et  dili- 
gence. 


608 


THÉATRB  FRANÇAIS 


LBMBBRT. 

Je  VOUS  promet,  la  négligence 
N'en  sera  pas  moîe^  que  puisse  ; 
Ne  fineray  tant  que  le  truisse. 
A  Dieu,  irestouz. 

ije   CBBTALIBR. 

Lembert,  à  Dieu,  mon  ami  doulx. 
—  Or  s'en  va-il. 

LBMBBRT. 

Sera-ce  bon,  je  croy  que  oïl, 
Qu'à  la  mère  au  roy  me  transporte 
Et  que  ces  nouvelles  li  porte? 
Je  tien  que  j'en  amenderay 
D'aucun  bon  don  ;  et  pour  ce  yray, 
Je  ne  me  delaieray  point. 
Je  la  voy  là  :  c'est  bien  à  point; 
Devant  li  me  vois  enclin  mettre. 
—  Ha  dame,  Dieu  le  roy  celestre 
De  mal  vous  gart. 

LA  MBRB. 

Lembin,  biau  sire,  quelle  part 

En  alez  et  dont  venez-vous? 

Je  vous  em  pri,  dites-le-nous. 

Et  qui  vous  maine. 

LBMBBRT. 

Chiere  dame,  soiez  certaine 
Je  m'en  vois  au  roy  mon  seigneur 
Dire4i  la  joie  greigneur 
Dont  s'ame  fust  pieça  touchiée, 
Que  d'un  filz  ma  dame  acouchée 
E[s]t  de  nouvel. 

LA  MBRB. 

Diz-tu  voir,  Lembin?  ce  m'est  bel, 
Foy  que  je  doy  sainte  Bautheuch  I 
De  la  joie  qu'en  ay,  t'esteut 
Maishuit  avec  moy  demourer  : 
Je  te  vueil  donner  à  souper. 
Portes-tu  lettres? 

LBMBBRT. 

(Kl,  que  baillié  m'ont  les  maistres 
D'ostel,  ma  dame. 

LA  MBRB. 

De  ce  que  tu  m* as  dit,  par  m'ame  ! 
Ay  moult  grant  joie  et  le  cuer  lié. 
^Or  tost  I  s'il  est  appareillié. 
Je  vueil  qu'il  souppe,  Godefroy; 
Et  de  ce  bon  vin  dont  je  boy 
Ly  apportez. 

GODBFFROT. 

Ma  dame,  un  po  vous  déportez  : 


LBMBBRT. 

Je  vous  promets  que  la  négligence»  autant 
que  je  le  pourrai,  ne  sera  pas  de  mon  fait  ; 
je  ne  m'arrêterai  pas  que  je  ne  le  troave. 
Adieu,  vous  tous. 

LE  DBUXIÈME  CHBVALiBn. 

Lembert,  adieu,  mon  doux  ami.  —  Main- 
tenant il  s'en  va. 

LBMBBRT. 

Sera-ce  bon,  je  crois  que  oui,  que  je  me 
transporte  chez  la  mère  du  roi  et  qne  je  lai 
porte  ces  nouvelles?  Je  tiens  que  j'y  gagne- 
rai quelque  bon  cadeau  :  c'est  pourquoi  j« 
veux  y  aller  sans  retard.  Je  la  vois  là-bas  : 
c'est  bien  à  point;  je  vais  lui  foire  la  révé- 
rence. —  Ha  dame ,  que  Dieu ,  le  roi  des 
cieux,  vous  garde  de  mal! 


LA  MÈRB. 

Lembin ,  beau  sire ,  en  quel  endroit  al- 
lez-vous et  d'où  venez- vous?  Je  vons  prie 
de  nous  le  dire ,  aussi  bien  que  ce  qui  voos 
mène. 

LBMBBRT. 

Chère  dame ,  soyez-en  certaine ,  je  m*en 
vais  auprès  du  roi  mon  seigneur  lui  annon- 
cer la  plus  grande  joie  dont  son  ame  ait  été 
depuis  long-temps  aflectée,  car  ma  dame  est 
nouvellement  accouchée  d'un  fils. 

LA  MÈRB. 

Dis-ta  vrai,  Lembin?  J'en  suis  charmée, 
par  la  foi  que  je  dois  à  sainte  Bathilde! 
Pour  la  joie  que  j'en  ai ,  il  te  faut  au- 
jourd'hui demeurer  avec  moi  :  je  veux  te 
donner  à  souper.  Portes-tu  des  lettres? 

LBMBBRT. 

Oui,  ma  dame;  ce  sont  les  maîtres  d'hôtel 
qui  me  les  ont  données. 

LA  MÂRB. 

Sur  mon  ame  I  j'ai  une  très-grande  joie 
et  le  cœur  enchanté  de  ce  que  tu  m'as  dit. 
—  Allons  !  si  le  souper  est  prêt,  Godefroy, 
je  veux  qu'il  soupe  ;  et  apportez-lui  de  ce 
bon  vin  dont  je  bois. 

GODBFROT. 

Ma  dame,  patientez  un  peu  :  c'est  comme 


AU  MOYEN-AGE. 


509 


Ce  vauU  fait.  Yeez,  je  mect  la  table. 
Çàl  je  vueîl  estre  entremettable 
De  ii  servir. 

LA  MBRE. 

S'a  mon  gré  le  veulz  bien  servir, 
Apporte-li  cy  un  bon  mes. 
Yien  avant,  s'acoute  et  ii  mes 
De  ce  que  t*ay  baillié  en  garde, 
Si  qu'il  ne  s'en  doingne  de  garde, 
Dedans  son  vin. 

GODBFFROT. 

Youlentiers,  dame»  et  de  cuer  On  ; 
Veï  cy  de  quoy. 

LA  MERE. 

y  erse  cypour  l'amour  de  moy. 

—  Je  vueilque  vous  buvez,  Lembin, 
Et  me  direz  ce  est  bon  vin  ; 

Tout  vous  fault  boire. 

LSMBIII. 

Cbiere  dame,  par  saint  Hagloire  ! 
Je  ne  bu  si  bon  vin  pieça  ; 
Ce  remanant  buray  or  çà, 
Puisqu'il  vous  haitte. 

LA  MERE. 

Vez  cy  viande  bonne  et  nette, 
Dontmengier  vous  convient,  Lembert. 
Or  monstrez  con  serez  appert 
De  bien  mengier. 

LEMBERT. 

Je  n'en  feray  mie  dangier, 
Chiere  dame;  et  vous,  que  ferez  ? 

(Cy  inenjue.} 

—  Amis,  à  boire  me  donrez, 

S'il  vous  agrée. 

LA  MERE. 

Verse  ci  bonne  haneppée» 
Car  je  le  vueil. 

GODEFFROY. 

Buvez:  le  hanap  jusqu'à  l'ueil, 
Lembin,  est  plain. 

LEMBERT. 

Yez  ci  bon  vin.  Çà,  vostre  main  ! 
Je  vous  jur  et  créant,  ma  dame, 
De  vous  feray  demain  ma  femme 
Par  mariage. 

LA  MERE. 

Yoire,  mais  qu'il  n'y  ait  lignage. 

—  Il  est  yvre,  je  le  promet. 
Maine*le  coucbier  et  le  met 

En  un  bon  lit. 


si  c'était  fait.  Yoyez ,  je  mets  la  table.  Al- 
lons !  je  veux  m'occuper  à  le  servir. 

LA  MÈRE. 

Si  tu  veux  le  bien  servir  à  mon  gré,  ap- 
porte-lui  ici  un  bon  mets.  Approche,  écoute, 
et  mets-lui  dans  son  vin  de  ce  que  je  t'ai 
donné  à  garder ,  de  manière  à  ce  qu'il  ne 
s'en  aperçoive  pas. 

GODEFROY. 

Yolontiers,  dame,  et  de  tout  mon  cœur  ; 
voici  de  quoi. 

LA   MÈRE. 

Yerse  ici  pour  Tamour  de  moi.  —  Lem- 
bin» je  veux  que  vous  buviez,  et  vous  me 
direz  si  ce  vin  est  bon  ;  il  vous  faut  tout 
boire. 

LEMBIN. 

Chère  dame ,  par  saint  Magloire  !  il  y  a 
long-temps  que  je  ne  bus  d'aussi  bon  vin;  je 
vais  boire  ce  reste,  puisque  cela  vous  fait 
plaisir. 

LA  MÈRE. 

Yoici  de  la  viande  qui  est  bonne  et  ap- 
pétissante ;  il  vous  faut  en  manger,  Lem- 
bert. Allons!  montrez-  nous  que  vous  vous 
acquitterez  bien  de  cet  office. 

LEMBERT. 

Je  ne  ferai  pas  de  difficultés,  ehèredame; 
et  vous ,  que  ferez-vous  !  {Ici  il  mange.)  — 
Ami ,  vous  me  donnerez  à  boire  ,  si  vous 
le  voulez  bien. 

LA  MÈRE. 

Yerse  ici  un  plein  hanap,  car  telle  est  ma 
volonté. 

GODEFROY. 

Buvez  :  le  hanap ,  Lembin ,  est  plein  jus- 
qu'à l'œil. 

LEMBERT. 

Yoici  de  bon  vin.  Allons,  votre  main  !  Je 
vous  jure  et  vous  assure,  ma  dame,  que  de- 
main je  ferai  de  vous  ma  femme  par  le  ma- 
riage. 

LA  MÈRE. 

Oui'  vraiment ,  pourvu  que  nous  n'ayons 
pas  d'enfans.  —  Il  est  ivre,  je  te  le  pro- 
mets. Mène -le  coucher  et  mets-le  dans  un 
bon  lit. 


610 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


«OMFFIIOT. 

Lembeit,  il  vous  fault  par  ddk 
Venir  coucbîer. 

LBV8BRT. 

Si  feray-je,  moi  ami  ehi«r, 
Moy  et  ma  dama. 

«ODBFFROT. 

Voire,  avssi  eai-ce  vostre  femne. 
Alons  devant. 

LEMBBRT. 

Alons,  mon  ami,  or  avant  I 
— Venei  couchier  aussi,  ma  belle  ; 
Hurtez  bellement,  je  chanoeUe. 
Qui  estes-vous? 

GODBFFROT. 

Çà  I  couchiez-vous,  mou  ami  doiltt, 
Ett  ee  lit;  je  vous  couverray. 
— ^Ains  que  m'en  parle  je  verray 
Sa  contenance  et  son  effort. 
Par  m'ame  !  c'est  bien  doniii  fort  ; 
Je  le  vDÎs  h  ma  dame  dire. 
-^Ma  dame,  Lembin  m'a  fait  rire  ; 
Certes,  il  est  à  grant  mescbief . 
Plus  tost  n'a  pas  eu  le  chief 
Sur  le  lit  qu'il  s'est  «ndormy. 
•Diex  !  eom  41  sera  estonrdy 
Demain,  ee  oroy  ! 

iiA  KBRB. 

Or  paiz,  et  te  tais  cy  ^eut  coy  ! 
Je  le  vneil  aler  visiter. 
Puisqu'il  dort  si  bten,  sani  doubler, 
Je  verray  quelz  lettres  il  perte, 
Ains  que  jamais  passe  ma  porte. 
Je  les  tien;  dormir  le  lairay  ; 
Avec  moy  les  emporteray. 

—  Or  tost,  Godeffroy  !  sanz  relraire 
Vaz  me  querre  mon  secrétaire 

Ysnellement. 

GOnSFFROT. 

Dame,  voulentiers  vraiement. 

—  Haistre,  Bon,  plus  ne  vous  tenez 
Gy  ;  mais  à  ma  dame  venez 

Tanlost  bonne  erre. 

LB  SEGRBTAIRB. 

Alons,  puisque  m'envoie  querre. 
— Dame,  vous  m'avez  fait  mander  : 
Que  vous  plaist-il  à  commander? 
Diies-le-moy. 

LA  MBRB. 

En  secré  vueil  savoir  de  toy 


«OftBraOT. 

LembeK,  il  vens  fMil  par  pkaair  vom  ve- 
nir coucher. 

unnBRT. 
Oui,  aM>n  cher  ami,  ma  dame  et 


OO0BFROT. 

Oui ,  en  vérité  ;  aussi  bien  eai-ee  vocre 
femme.  Allons  devant. 

LEIIBBIIT. 

Allons ,  mon  ami ,  en  avant  1 — Ma  belle , 
venez  aussi  vous  coudier  ;  heertet  douce- 
ment, je  chancelle.  Qméles-V0B8? 


GOnSFROT. 

Allons  !  mon  doux  ami,  ooiicbe»^voa8dais 
ce  lit,  je  vous  couvrirai.  —  Avant  de  m'en  al- 
ler, je  verrai  sa  contenance  et  ses  grimaces. 
Par  mon  amel  il  dortfortbien  ;  je  vais  le  dire 
à  ma  dame.  —  Ma  dame,  Lembin  m'a  fait 
rire  ;  certes,  il  est  bien  pris.  Il  n'a  pas  ea 
plus  t6t  la  tête  sur  le  lit  qu'R  s'est  endonu. 
Dieu  1  comme  demain,  à  ce  que  je  (rois,  il 
sera  étourdi  ! 


LA  UÈBA. 

Allons,  paix,  et  tiena^léi  coi  !  Je  renx  al- 
ler le  visiter.  Puisque  dort  si  bien,  sans  hé- 
siter, je  verrai  de  quelles  lettres  il  est  por- 
teur, avant  qu'il  passe  jamais  ma  porte.  Je 
les  tiens  ;  je  le  laisserai  dormir»  après  les 
avoir  emportées.  —  Allons,  Godefh>y ,  sans 
répliquer,  va  me  chercher  mon  secrétaire 
tout  de  suite. 


Maître, 
venez 


GOMFMK. 

Dame ,  volontiers ,  en  vérilé. 
Bon ,  ne  vous  tenez  iplos  ici  ; 
bien  vite  vers  rmi  dame. 


LB  SBORÉTAffiB. 

Allons-y,  puisqu'elle  m'envoie  ohercher. 
—  Dame ,  vous  m'avez  fait  mander  :  que 
vousplaU4l  de  m'ordonner?  dites-l»4noi. 

LA  HtRS. 

Je  veux  savoir  en  seeret  de  loi  ce  qull  va 


AD   MOTKII-AOB. 


511 


Qu'il  a  «serîpt  en  ceste  lettre, 
Sanz  trespasser  ne  sanz  y  neUre 
Mot  ne  demy- 

LB  SBCRETAïaS. 

Il  y  a  :  c  Mon  très  chier  amy 
Et  seigneur»  je  me  recommans 
A  vous,  et  de  saluz  tous  mans 
Tant  corn  je  puis,  et  fas  savoir 
Que  vous  avez  un  nouvel  hoir 
Masie,  que  Dieu  fist  de  moy  naîstre 
Le  jour  c'en  escript  ceste  lettre, 
Qui  vous  ressamble  de  faitture 
Miexque  nulle  autre  créature. 
D'autres  choses  fais  cy  restât. 
Rescripsez-moy  de  vostre  estât, 
Par  ce  message.  > 

LA  MBRB. 

Ci  !  que  de  ce  nouviau  lignage 
Puist-il  estre  courte  durée  ! 
—Or  tost  fay«m'en  sanz  demeurée 
Une  autre  telle  con  diray. 
Ne  doubtes,  bien  te  paieray  ; 
Fay  mon  plaisir. 

LB  8ECRBTAIRB. 

Chiere  dame,  de  grant  désir 
Vostre  vouloir  acompliray. 
Avant!  devisez,  j'escripray 
Lettre  assez  grosse. 

LA  MBRB. 

Tu  mettras  :  t  Au  roy  dflscosse, 
Noslre  chier  seigneur,  révérence, 
Salut  et  toute  obédience. 
Nous  vous  mandons  que  la  royne 
Vostre  femme  gist  de  jesine  :  . 
Dont  point  de  feste  ne  faisons. 
Car  deviser  se  vous  savons 
QueHe  chose  est  sa  portévre. 
Tant  est  bidense  créature  ! 
N'onqnes^  voir,  ne  l'engendra  homme. 
Ars  rénssîons,  c'est  tout  en  somme, 
Ne  fnst  pour  vous  ;  si  nous  mandez 
Qu'en  ferons,  si  le  commandez: 
Nous  Tarderons,  il  n'y  a  el. 
De  par  les  graas  mais  très  d'ostei, 
Les  vostres  tonz.  » 


LB  SBGRBTA1RE. 


écrit  dans  cette  lettre,  sans  omettre  ni  ajou- 
ter un  mot  ni  la  moitié. 

LB  SBCRÉTAIIB. 

Il  y  a  :  ff  Mon  très*cher  ami  et  aeigoellr,  je 
me  recommande  à  vous,  et  vous  transmets 
autant  de  saints  que  je  le  puis.  Je  vous  fais 
savoir  que  vous  avez  un  nouvel  héritier 
mâle,  que  Dieu  fit  naître  de  moi  le  jour 
qu'on  écrit  cette  lettre,  et  qui  vous  ressem- 
ble, quant  aux  traits,  plus  qu'aucune  autre 
créature.  Je  ne  vous  parle  de  nulle  autre 
chose.  Par  le  retour  du  messager,  écrivez- 
moi  au  sujet  de  votre  santé.» 


C'est  fait. 


LA  MiEB. 

Là  I  puisse  cette  nouvelle  race  Acre  de 
courte  durée  I  —Allons!  fais-nm  sans  retard 
une  autre  lettre  comme  je  te  dirai.  N'aie 
pas  peur,  je  te  paierai  bien  ;  fais  ma  vo- 
lonté. 

LB  SBGRÉTAIRB. 

Chère  dame,  j'exécuterai  de  grand  eœur 
votre  volonté.  Allons  I  dictez,  j'éorirai  en  as- 
sez grosses  lettres. 

LA  MÈRB. 

Tu  mettras:  c  Au  roi  d'Ecosse,  notre 
cher  seigneur,  respect,  salut  et  obéissance 
entière.  Nous  vous  mandons  que  la  reine, 
votre  femme,  est  en  couches  :  ce  dont  nous 
ne  faisons  point  de  fête,  car  nous  ne  savons 
dire  quelle  chose  est  sa  portée  ,  tant  c'est 
une  hideuse  créature  !  et,  en  vérité,  jamais 
elle  ne  fut  engendrée  par  un  homme.  En 
somme,  nous  l'eussions  brûlée,  si  ce  n'eût 
été  pour  vous;,  mandez -nous  donc  ce  que 
nous  en  devons  faire,  et  commandez  :  nous 
la  brûlerons,  il  n'y  a  pas  d'antre  parti  à 
prendre.  De  la  part  des  grands  maîtres  d'hô* 
tel,  tout  à  vous.» 


LA  MBRB. 

Bien  est,  mon  ami  doulx. 


LB  SBCRÉTAmB. 

C'est  fait. 

LA  «ÈRB. 

C'est  bien,  mon  doux  ami.  Allons,  ferme* 


512 


Or  la  clos  sans  dîlacîon, 
Et  fay  la  superscription  ; 
Puis  la  me  baille. 

LE  SECRETAIRE. 

Tost  m'en  delivreray  sanz  faille. 
Dame,  tenez. 


LA  HERE. 

Vous  estes  clerc  gent  et  senez  ; 
Hardiement  alez  esbatre. 
Scellée  sera  sanz  debatre 
Du  scel  qui  est  en  ceste  lettre» 
Et  si  riray  en  Tesiui  mettre 
Où  je  pris  ceste  maintenant. 
Ha  besongne  est  trop  bien  venant. 
Tant  con  Lembert  encore  dort 
Et  ronfle  en  son  lit  bien  et  fort, 
Me  vueil  de  mon  fait  délivrer. 
C'est  fait  :  voit  sa  lettre  livrer 
A  qui  vouldra. 

LEMBERT. 

Il  est  jour,  lever  me  fauldra 
Et  aler-m*en  sanz  plus  attendre. 
A  ma  dame  vois  congié  prendre  : 
C'est  raison.  —  Chiere  dame,  à  Dieu  ! 
Grans  merciz  !  j'ay  en  vostre  lieu 
Esté  tout  aise. 

LA  MERE. 

Lembert,  je  vous  pri  qu'il  vous  plaise 
Par  cy  venir  au  retourner  ; 
Quoy  que  soit  vous  voulray  donner. 
Et  gardez  que  ne  sache  nulz 
Que  vous  soiez  par  cy  venuz  ; 
Je  vousem  pri. 

LEMBERT. 

Ma  dame,  et  je  le  vous  ottry  ; 
Jà  par  moy  ne  sera  séu. 
A  Dieu. — Tant  que  j'aie  véu 
Le  roy  et  qu'à  Senliz  seray, 
De  cheminer  ne  ces&eray, 
Ains  y  vueil  mettre  cure  et  paine. 
Avis  m'est  qu'en  my  celle  plaine 
Le  voy  là  ;  c'est  mon  :  à  ly  vois. 
Plus  l'aprouche,  et  miex  le  congnois. 
—  Mon  seigneur.  Dieu  par  bonté 
Vous  doint  joie,  honneur  et  santé 
Et  bonne  fini 

LE  ROT  d'eSCOSSE. 

Bien  puisses-tu  venir,  Lembin  I 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 

la  sans  retard,  et  mets  la  suscription;  p 
donne-la-moi. 


LE   SECRÉTAIRE. 

Je  m'en  acquitterai  promptement  et  si 
faute.  Dame,  tenez. 

La  mère. 
Vous  êtes  clerc  gentil  et  sensé  ;  allez  sa 
crainte  vous  ébattre.  Elle  sera  scellée  sai 
difficulté  avec  le  sceau  qui  est  en  cette  k 
tre,  et  j'irai  la  mettre  en  l'étui  où  je  pi 
celle-ci  tout  à  Theure.  Mon  affaire  Tabiei 
Pendant  que  Lembert  dort  encore  et 
bien  et  fort  dans  son  lit,  je  veux  en 
C'est  fait.  Qu'il  aille  livrer  sa  lettre  à 
il  voudra. 


LEMBERT. 

Il  est  jour,  il  faudra  me  lever  et  m'eo)^ 
1er  sans  plus  attendre.  Je  vais  prendre  coiifi 
de  madame  :  c'est  juste.  Chère  dame,  adleol 
grand  merci  I  j'ai  été  très-bien  traité  cba 
vous. 

LA  MÈRE. 

Lembert,  veuillez ,  je  vous  prie ,  venir  id 
à  votre  retour;  je  veux  vous  donner  quoi 
que  ce  soit.  Et  prenez  garde  que  personae 
ne  sache  que  vous  êtes  venu  ici,  je  vousca 
prie. 

LEMBERT. 

Ma  dame,  je  le  veux  bien  ;  personne  ne  k 
saura  par  moi.  Adieu.  —Jusqu'à  ce  que  je 
sois  à  Senlis  et  que  j'aie  vu  le  roi,  je  neces- 
serai  de  marcher;  au  contraire,  je  feux  fflî 
appliquer  soigneusement.  Je  crois  que  J^ 
vois  là-bas  au  milieu  de  cette  plaine;  ou», 
vraiment  :  je  vais  à  lui.  Plus  j'approche  de 
lui,  mieux  je  le  reconnais.  —  Monsc»gD<îur, 
que  Dieu  par  sabonlé  vous  donne  joie,  m- 
neur,  santé  et  bonne  fini 


LE  ROI  d'écossb. 
Sois  le  bienvenu, Lembin! Pieu leJûO"^ 


Se  Dieo  te  doint  bonne  sepmaine, 
Dy-moy  verilé  :  qui  te  maine 
Par  cy  endroit? 

LIMBERT. 

Sire»  je  vien  d'Escosse  droit. 
Vax  maistres  d'ofilel,  voz  amis» 
M'ont  de  venir  à  vous  commis 
Et  voas  envoient  ceste  lettre. 
Ce  qu'ils  ont  volu  dedans  mettre 
Nesçay-je  pas. 

L£  ROT  d'bSGOSSB. 

Ouvrir  la  vueil  ysnel  le  pas 
Et  verray  qu'il  y  a  escript. 
Ha»  très  doulx  père  Jhesu-^Crist  I 
Bien  doy  avoir  cuer  esperdu  : 
J'ay  honneur  à  tous  jours  perdu. 
Gomment  à  si  très  belle  femme 
Est  advenu  si  lait  difTame» 
Biaux  sire  Diex? 

LB  PREMIER  CHEVALIER. 

Monseigneur»  je  vous  voy  des  yex 
Pleurer  et  les  termes  cheoir  ; 
Sire»  que  povez-vous  avoir? 
Dites-le-nous.  ' 

LE  ROT  d'eSCOSSE. 

J'ay  tant  de  dueil  et  de  courrouz» 
Certes»  que  je  ne  le  sçay  dire. 
Je  meismes  vueil  icy  escripre  ; 
Pourveez-moy»  mon  ami  chier» 
D'enque»  de  penne  et  do  papier; 
Avoir  m'en  fault. 

LE  PREUER  CHEyALlBR. 

Assez  en  arez  sanz  deffault. 
Yez  cy  enque  et  escriptouere 
Et  papier^  Faites  bonne  chiere» 
Pour  l'amour  Dieu. 

LE  ROT  d'eSCOSSB. 

Onques  mais  je  ne  fu  en  lieu 
Où  je  fusse  autant  courrouciez. 
Escripre  tout  seul  me  laissiez  ; 
.    Traiez-vous  là. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Je  feray  ce  qu'il  vous  plaira» 
Mon  seigneur  chier. 

(  Icy  escript  le  roy.) 


LE  ROT  d'eSCOSSE. 

Lembert»  pour  toy  brief  depeschier» 
Ce  mandement  reporteras 


AU   MOTEN-AGS.  513 

une  bonne  semaine  !  Dis*moi  la  vérité  :  quelle 
affaire  t'amène  par  ici  ? 

LEMBERT. 

Sire»  je  viens  directement  d'Ecosse.  Vos 
maîtres  d'hôtel  »  vos  amis»  m'ont  chargé  de 
venir  vers  vous  et  vous  envoient  cette  lettre. 
Je  ne  sais  pas  ce  qu'ils  ont  voulu  y  mettre 
dedans. 


LE  ROI  D* ECOSSE. 

Je  veux  l'ouvrir  tout  de  suite  »  et  je  ver- 
rai ce  qu'il  y  a  d'écrit.  Ah  I  Jésus  -Christ  » 
mon  très-doux  père»  je  dois  bien  avoir  le 
cœur  navré:  j'ai  perdu  l'honneur  à  jamais. 
Beau  sire  Dieu»  comment  une  chose  si  hon- 
teuse est -elle  arrivée  à  une  aussi  belle 
femme  ? 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Monseigneur»  je  vous  vois  pleurer  et  les 
kirmes  tomber  de  vos  yeux  ;  sire»  que  pou- 
vez-vous  avoir?  dites-le-nous. 

LE  ROI  d'égosse. 
Certes»  j'ai  tant  de  douleur  et  de  colère» 
que  je  ne  sais  le  dire.  Je  veux  écrire  ici 
moi-même  ;  procurez-moi»  mon  cher  ami, 
de  l'encre»  une  plume  et  du  papier:  il  m'en 
feut. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Vous  en  aurez  assez»  sans  faute.  Voici  de 
l'encre,  une  écritoire  et  du  papier.  Tenez- 
vous  en  joie»  pour  l'amour  de  Dieu. 

LE  ROI  n'ÉCOSSE. 

Je  n^ai  jamais  été  nulle  part  où  je  fusse  au- 
tant courroucé.  Laissez-moi  écrire  tout  seul; 
retirez-vous  là-bas. 

LE  PREMIER  CHEVAUER. 

Mon  cher  seigneur»  je  ferai  ce  qui  vous 
plaira. 

(Ici  le  roi  écrit.) 
LE  ROI  D  ECOSSE. 

Lembert»  pour  t'expédier  promptement, 
tu  reporteras  cet  ordre  à  mes  gens»  et  tu  leur 

33 


514 


A  mes  gens,  et  si  leur  diras 
Qu'il  ne  facent  en  nulle  gnise 
Fors  ainsi  con  je  le  divise 
Icy  dedans. 

LBVBERT. 

Se  jamais  n'aie  mal  es  dens, 
Mou  chier  seigneur,  bien  leur  diray. 
Ici  plus  ne  sejourneray  ; 
Je  m'en  vois,  sire. 

LE  ROY   D'ESGOSSE. 

Or,  vasl  et  leur  saches  bien  dire 
Ce  que  t'ay  dit. 

LBMBERT- 

Sy  feray-je  sanz  contredit. 
— Ormefauil-il  d'errer  penser 
Ferme  et  fort,  et  ne  vueil  cesser 
Tant  qu'au  chaslel  de  Gorl  m'appere 
Que  g'y  voie  du  roy  la  mère, 
Qui  m'a  fait  de  donner  promesse  : 
Dont  elle  m'a  mis  en  leesce. 
Je  vois  savoir  que  me  donrra 
Ne  quelle  bonté  me  fera, 
Ains  que  plus  tarde  ne  demeure. 
Hé  !  g'y  seray  d*assez  bonne  heure. 
Devant  moy  voy  le  chastel  estre  : 
Dedans  me  vois  bouter  et  mettre  ; 
G'y  seray  bien  venuz,  ce  tien. 
--  Ha  dame,  Diex  y  soiti  je  vien  : 
Aray-je  boire? 

LA  MERE. 

Oïl,  Lembin,  par  saint  Magloire  ! 
Que  fait  le  roy? 

LEHBERT. 

Bien,  ma  dame,  foyque  vousdoy! 
Au  moins  pour  lors  que  le  laissay  ; 
Mais  de  son  estât  riens  ne  say 
JHe  comment  la  feste  se  passe. 
Car  je  n'oy  d'eslre  à  court  espasse 
Que  tant  comme  ma  lettre  fist 
Et  qu'il  la  me  bailla  et  dist 
Que  songneux  fusse  et  diligens 
De  la  rapporter  à  ses  gens 
De  par  de  çà. 

LA  MERE. 

Ne  peut  chaloir.  — Çà,  le  vin,  çà, 
Et  desespices! 

GODBFFROT. 

Madame,  je  seroie  nices 


TUÉATRE  FRANÇAIS 

diras  qu'ils  ne  fassent  rien  autm 
ce  qui  est  prescrit  là-dedans. 


que 


LEHBERT. 

Que  je  n'aie  jamais  mal  aux  dents  !  moe 
cher  seigneur,  je  le  leur  dirai  bien .  Je  se 
resterai  plus  ici;  je  m'en  vais,  sire. 

LE  ROI  d'ÉCOSSB. 

Allons,  va  I  et  sache  bien  leur  répéter  ce 
que  je  t'ai  dit. 

LBMBERT. 

C'est  ce  que  je  ferais  sans  y  OMUiqaer.  — 
Maintenant  il  me  faut  penser  à  marcher 
fort  et  ferme,  et  je  ne  veux  m'arrèterque 
lorsque  je  serai  arrivé  au  château  de  Gart  et 
que  j'y  verrai  la  mère  d«  roi»  qui  m'a  pronm 
un  présent;  ce  qui  m'a  rendu  joyeux.  Avaoi 
qu'il  soit  plus  tard,  je  vais  savoir  ce  qo'elle 
me  donnera  et  à  quel  point  elle  sera  libé- 
rale à  mon  égard.  Eh  1  j'y  serai  d'assez 
bonne  heure.  Je  vois  le  ch&teau  devant  moi: 
je  vais  m'y  glisser;  je  tiens  pour  certain 
que  j'y  serai  bien  reçu,  -r^  Ma  dame,  qae 
Dieu  soit  céans  !  me  voici  :  aurai-je  k  boire? 


LA  MÈRE. 

Oui ,  Lembin,. par  saint  Magloire  !  Com- 
ment se  porte  le  rot? 

LEMBERT. 

Bien ,  ma  dame ,  par  la  foi  que  je  vous 
dois  !  au  moins  il  en  était  ainsi  quand  je  le 
laissai  ;  mais  je  ne  sais  rien  de  sa  position 
au  tournoi ,  ni  comment  la  féie  se  passe  ; 
car  je  n'eus  pour  rester  à  la  cour  que  le 
temps  qu'il  prit  à  faire  ma  lettre ,  a  me  la 
donner  et  à  me  dire  que  je  fusse  soigneux 
et  diligent  à  la  reporter  à  ses  hommes  de 
l'autre  côté  du  détroit. 

LA  MÈRE. 

Cela  ne  fait  rien.  —  Holà,  le  vin,  holà ,  et 
desépicesl 

GODBFROT. 

Ha  dame,  je  serais  un  imbécile  si  je  re- 


IBMBUVr* 

Ghiere  dame»  ne  voss  desplaise, 
Se  ci  ne  sai  plus  longuement, 
Je  m'en  vois  dormir  ;  yraiemenc, 
Je  n'en  puis  plus. 

Or  aies,  Lembert  ;  que  Jbesus 
Yotts doinli  amis>  bon  semme  prendre! 
—  Alez  avec  li  sans  attendre 
Tost,  Godeffroy. 

GO]»r»OT. 

Voulentiers,  ma  dame,  par  foy  l 
—  Lembert,  alons . 

LBMBBRT. 

Je  VOUS  pri  que  des  pies  bakms 
Pour  y  aler. 

GODEFFROY. 

Or  reposez  sau  plus  parler  ; 
Puisque  couchié  estes,  Lembert, 


AU  MOYBN-AGB. 

Se  jedisoie:  t  Non  feray.  > 
En  l'eure  vous  en  porteray  ; 
Querre  le  vois. 

UWBnRT. 

Que  peut  ce  estre?  je  n'oy  des  moys 
Si  grant  sommeil  comme  il  m'est  pris 
Puis  que  l'entray  en  ce  pourprîs, 
£t  si  ne  scé  dont  ce  me  vient. 
—  Ha  dame,  dormir  me  convient 

Avant  toute  beuvre. 
LA  xsan. 
11  ne  fault  mie  qu'i  requeuvre« 
Une  foiz  avant  buverez 
Et  des  espices  mangerez, 

Foy  que  doy  m'ame  ! 

GODBFFaOT. 

Prenez  les  espices,  ma  dame. 
Devant  le  vin. 

LA  MERE. 

Sa  !  j'ay  pris  :  or  porte  à  Lembin, 
S'en  prendera. 

LEMBERT. 

Je  ne  sçay  se  bien  me  fera , 
Tant  ay  sommeil  I 

LA  MERE. 

Mais  que  nous  arons  beu,  je  vueil, 
Godeffroy,  que  couchier  le  maines , 
Et  que  de  li  couvrir  te  paines, 
Et  qu'il  dorme  aise. 

(Tci  boivent  sanz  riens  dire.) 


515 

fusais  de  vous  obéir.  Je  vous  en  apporterai 
sur  rheure  ;  je  vais  les  chercher. 

LBUBBIIT. 

Qu'est-ce  que  cela  peut  élre?  voici  plu- 
sieurs mois  que  je  n'ai  pas  eu  une  envie  de 
dormir  aussi  violente  que  celle  qui  m'a  pris 
depuis  que  je  suis  entré  dans  cet  apparte- 
ment ,  et  je  ne  sais  d'où  cela  me  vient.  — 
Ha  dame,  avant  tout  il  me  faut  dormir. 

LA  MÈRE. 

Je  ne  veux  pas  m'y  oppoter.  Auparavant 
vous  boirez  un  coup  et  vous  mangerez  des 
épices,  par  la  foi  que  je  dois  à  mon  ame  1 

GOOEFBOY. 

Ma  dame ,  prenez  les  épices  avant  le 
vin. 

LA  MàRB. 

Allons!  j'en  ai  pris  :  maintenant  présente 
à  Lembin,  il  en  prendra. 

LEMBERT. 

Je  ne  sais  pas  si  cela  me  fera  du  bien , 
tant  j'ai  sommeil  ! 

LA  MÈRE. 

Dès  que  nous  aurons  bu,  je  veux,  Gode- 
froy,  que  tu  le  mènes  coucher,  et  quetu  aies 
soin  de  le  couvrir ,  de  manière  à  ce  qu'il 
dorme  à  son  aise. 

(Ici  ils  boivent  saut  rien  dii'e.) 


LBMBBRT. 

Chère  dame,  ne  vous  déplaise,  si  je  n'ai 
pas  à  rester  plus  long-temps  ici ,  je  m'en  vais 
dormir  ;  en  vérité,  je  n'en  puis  plus. 

LA  MÈRE. 

Eh  bien!  sdiez,  Lembert;  que  Jésus  vous 
donne  un  bon  somme»  mon  ami  !  —  Grode- 
froy,  allez  vite  sans  retard  avec  lui. 

goOefroy. 
Volontiers,  ma  dame,  par  (ma)  foil  —  Al- 
lons, Lembert. 

LEMBERT. 

Travaillons  des  piedSi  je  vous  prie,  pour  y 
aller. 

GOBEFROY* 

Allons!  reposez -vous  sans  parler  ^da- 
vantage ;  Lembert,  puisque  vous  êtes  cou- 


516 


THÉÂTRE 


Bt  qii6  VOUS  esles  bien  couvert, 
Yci  vous  lais. 

LÀ  HBRB. 

Tu  n'as  pas  fait  trop  grani  relais 
Avec  I/embert. 

GOBBFFROT. 

Puisque  coucbié  Tay  et  çouveH, 
Ha  dame,  n'est-ce  pas  assez? 
Il  n'a  mestier  (tant  est  lassez!) 
Que  de  i*epos. 

LA  MKRE. 

Bien  est;  or  entensmon  propos: 
J'aray  encore  un  po  à  faire 
De  maistre  Bon,  mon  secrétaire  ; 
Va  le  quérir. 

GODEFFROT. 

Je  vois  sanz  moy  plus  ci  tenir. 
Ma  dame  chiere. 

LA  MERE. 

Et  je  vois  savoir  quelle  chiere 
Fait  Lembert  tout  secréement. 
Bien  va;  puisqu*^!!  dort  vraiement. 
Sa  boiste  et  ses  lettres  prenray. 
Et  ce  que  devisent  saray 
Bien  tost,  ce  puis. 

GODEFFROT. 

Maistre  Bon»  bien  à  point  vous  truis. 
Encore  à  ma  dame  venir 
Vous  fault  sanz  vous  plus  ci  tenir, 
Puisque  vous  mande. 

LE  SECRETAIRE. 

Si  iray  de  voulenté  grande» 
Godefroy,  car  g'y  sui  tenuz. 

—  Chiere  dame»  je  sui  venuz 

A  voslre  mant. 

LA   HERE. 

Maistre  Bon,  à  savoir  deroant 
Que  cesie  leltre-cy  divise. 
Lisez-la-moy,  que  la  divise 
En  puise  entendre. 

LE  SECRETAIRE. 

Voulentiers,  dame,  sanz  attendre. 

—  f  A  noz  feaulx  maistres  d'ostei. 
iJn  mandement  vous  faisons  tel  : 
Pour  ce  que  mandé  nous  avez 
Que  dire  à  droit  ne  nous  savez 
Quel  hoir  la  royne  a  en» 

Dont  elle  gist  ou  a  géo 
(Tant  est  hideus  à  regarder  ! }, 


FRANÇAIS 

ché  et  bien  couvert ,  je  vous  laisse  ici. 

LA  MtaB. 
Tu  n'as  pas  fait  une  trop  longue  panse 
avec  Lembert. 

GODBFROT. 

Ma  dame,  je  l'ai  couché  et  couvert  :  n'esc- 
ce  pas  assez?  Il  est  si  las  qu'il  n'a  besoin  que 
de  repos. 

LA  HÈRE. 

C'est  bien;  maintenant  écoute -moi:  j'ai 
encore  quelque  chose  à  faire  avec  mon  se- 
crétaire, maître  Bon;  va  le  chercher. 

GODEFROT. 

Ma  chère  dame  »  j'y  vais  sans  me  tenir 
plus  long-temps  ici. 

LA  MÀRB. 

Et  moi  je  vais  savoir  secrètement  quelle 
figure  fait  Lembert.  Tout  va  bien  ;  puisqu'il 
dort  tout  de  bon ,  je  vais  prendre  sa  boite  ei 
ses  lettres,  et  je  saurai  bientftt»  si  je  puis,  ce 
qu'elles  portent. 

GODEFROT. 

Maître  Bon,  je  vous  trouve  bien  à  propos. 
Il  vous  faut  encore  venir  sans  tarder  auprès 
de  ma  dame ,  elle  vous  mande. 

LE  SBCRiTAIRE. 

Je  vais  y  aller  de  bon  cosur,  Godefroy ,  car 
j'y  suis  tenu.  —  Chère  dame,  je  suis  venu  à 
votre  commandement. 

LA  HÈRE. 

Maître  Bon,  je  voudrais  savoir  ce  qae 
cette  lettre  porte.  Lisez-la-moi»  que  je  puisse 
en  entendre  la  teneur. 

LE  SECRiTAIRE. 

Dame,  volontiers,  sans  retard.  —  c  A  nos 
féaux  maîtres  d'hôtel.  Nous  vous  faisons  ce 
commandement  :  comme  vous  nous  avez 
mandé  que  vous  ne  savez  nous  dire  positi- 
vement quel  enfant  la  reine  a  eu»  qu'elle 
soit  en  couches  ou  qu'elle  en  soit  relevée 
(tant  son  aspect  est  hideux  !  ),  faites-aous 
garder  dans  quelque  lieu  écarté  la  mère 


AU 

Que  vous  le  bous  faciez  garder 
Et  la  mère  en  aucun  desiour, 
Car  veoir  à  nostre  retour 
Les  desirons.  • 

LA  HKIIB. 

Est^e  cela?  Noos  en  ferons 
Une  autre,  moy  et  vous»  en  Teure. 
Avant!  escripsez  sanz  demeure 
Ce  que  je  vous  deviseray. 
Voir»  miex  vous  sattîfBeray 
Que  ne  pensez. 

LE  SECRETAIRE. 

Chiere  dame»  j'aray  assez 
Tant  Gon  Dieu  vie  vous  donra. 
Divisez  ce  qui  vous  plaira, 
Prest  sui  d'escrîpre. 

LA  MERE. 

Mettez  :  ff  Le  roy  d'Escosse  et  sire. 
Maistre  d'ostel»  point  ne  tardez, 
Ces  lettres  veues»  que  n'ardez 
La  Beihequine  et  sa  portée 
Sanz  attendre  heure  ne  journée; 
Car»  se  son  fruit  n'ardez  et  elle 
Et  oïr  en  povons  nouvelle» 
Sachiez  si  tost  que  nous  serons 
Retourné»  pendre  vous  ferons  ; 
N*en  doublez  point.  > 

LE  SECRETAIRE. 

Marie  !  c*est  le  plus  fort  point 
De  la  besongne. 

LA  MERE. 

Avant  !  ploiez-la  sanz  prolongne 
Et  la  cloez. 

LE  SECRETAIRE. 

Youlentiers»  quant  le  me  loez . 
Yez  la  ci  close. 

LA  MERE. 

Or  ne  m'y  fault-il  que  une  chose  : 
C'est  le  seel;  bien  l'i  mètteray 
Et  cy  dedans  le  bouteray . 
Youc  (sic)  !  et  sanz  moy  plus  déporter, 
Yois  tost  à  Lembert  reporter. 
La  Manequine  maie  joye 
Ara»  se  fas  ce  que  queroie. 
Fait  ay  par  temps. 

LEMRERT. 

Se  autrement  à  errer  n'entens» 
Je  pourray  viileuie  avoir  ; 
Il  m'en  fauit  faire  mon  devoir. 


■eVEN-AOB.  517 

et  l'enfant»  car  nous  désirons  les  voir  ik  no- 
tre retour.  > 


LA  MÈRE^ 

Est-ce  cela  ?  A  l'instant  même  »  moi  et 
vous  nous  en  ferons  une  autre..  Allons! 
écrivez  sans  retard  ce  que  je  V4>us  dicterai. 
En  vérité»  vous  serez  plus  Satisfait  que  vous 
ne  le  pensez 

LE  SECRÉTAIRE. 

Chère  dame  »  j'aurai  assez  tant  que  Dieu 
vous  prêtera  vie.  Dictez  ce  qu'il^vous  plaira,, 
je  suis  prêt  à  écrire. 

LA  MÈRE. 

Mettez:  ff  Le  roi  et  sire  d'Ecosse.  Maître 
d'hêtel»  ne  tardez  point»  après  avoir  vu  ces 
lettres»  de  brûler  la  Bétbequine  et  sa  pro- 
géniture sans  attendre  un  seul  jour  ni  même 
une  heure;  car»  si  vous  ne  b  brûlez  pas»  elle 
et  son  fruit»  et  si  nous  pouvons  en  appren- 
dre nouvelle»  sachez  que»  aussitôt  que  nous 
serons  de  retour»  nous  vous  ferons  pendre  ; 
n'en  doutez  point.» 

LE  SECRÈTAmS. 

Marie  !  c'est  le  ptus'fort  de  l'affaire. 

LA  MÈRE. 

Allons!  pliez-la  sans  commentaire  et  fer-> 
mez-la. 

LE  SECRÉTAIRE. 

Yolontiers»  puisque  vous  me  ^ordonnez.- 
La  voilà  close. 

LA  MÈRE. 

Maintenant  il  n'y  manque  plus  qu'une 
chose:  c'est  le  sceau;  je  l'y  mettrai  bien  et . 
je  le  placerai  iti  dedans.  Yoilà  !  et  sans  m'a- 
muser  davantage,  je  vais  vite  reporter  (cela) 
à  Lembert;  La  Manequine  aura  une  joie  de 
mauvais  aloi,  si  je  réussis.  J'ai  fini  à  tem|^. 


LEMRERT. 

Si  je  ne  m'applique  à  voyager  autre- 
ment, je  pourrai  avoir  des  reproches;  il 
me  faut  remplir  mon  devoir  en  ce  aoint. 


518 


TIIÉATRB 


—  Ha  dame,  prendre  vien  congté  ; 
De  ce  que  j'ay  beu  et  mengié 

Je  vousmercy. 

LA  MERE. 

Lembert,  puisque  tn  pars  de  cy, 
Ne  sçay  quoy  favoie  promis  ; 
Vez  cy  cent  florins,  tien,  amis, 
Ayde-t'en. 

LEMBERT, 

Grans  merciz,  ma  dame  I  en  bon  an 
Vous  melte  Diex  ! 

LA  MERE. 

Va-t'en,  va  ;  je  te  feray  mlex 
Une  autre  foiz. 

LEMBERT. 

A  Dieu,  ma  dame,  je  m'en  vois. 
Me  sera  mais  rien  qui  me  tiengne 
Jusqu'à  tant  qu'à  Bervic  viengne. 
La  cité  voy,  tant  en  sui  près; 
De  m'y  bouter  vueil  estre  engrès. 

—  Messeigneurs,  Dieu  qui  de  Marie 
Yoult  faire  sa  mère  et  s'amie 

Vous  soit  amis  ! 

\B'  PREVOST. 

Lemberi,  amis,  et  il  t'ait  rois 
Huy  en  bonjour! 

ijc.  CHEVALIER  d'eSCOSSE. 

Lembert,  dites«nous  sanz  séjour 
Comment  fait  monseigneur  le  roy, 
Et  comment  il  va  du  tournoy, 
S*en  savez  rien. 

LEMBERT. 

Du  roy»  messeignettrsy  vous  dy  bien 
Que  je  les (<ic)  laîssay  en  bon  point; 
Mais  du  tournay  ne  sçay-je  point; 
S'il  se  6st  on  nom,  c'est  à  court  ; 
Car  de  monseigneur  à  la  court 
Ne  fu  que  tant  qu'il  fist  ma  lettre 
Ly-meismes,  sanz  autre  commettre. 
Tenez,  sire,  je  la  vous  baille  ; 
Mais  de  tant  me  charga  sanz  faille 
Que  vous  die  que  ne  laissiez 
Pour  riens  que  vous  n'acomplissiez 
Ce  qu'est  escripi. 

ij'  CHEVALIER. 

Ha  !  très  doulx  père  Jhesu-Crist, 
Vez-ci  lettre  ou  a  trop  dor  mot. 


FRANÇAIS 

—  Ma  dame,  je  viens  prendre  eongé;  je 
vous  remercie  de  ce  que  j'ai  tw  ec  mangé 
chez  vous. 

LA  MÈRE. 

Lembert,  puisque  ta  pars  de  céans.  Je  t'a- 
vais promis  quelque  chose  :  voici  cent  flo- 
rins; tiens,  mon  ami,  faisan  usage. 

LEMBERT. 

Grand  merci,  ma  damel  que  Dieu  vous 
mette  en  bonne  année! 

LA  MÈRE. 

Va-t'en,  va;  je  te  donnerai  plus  une  an- 
tre fois. 

LBMBIRT. 

Adieu»  ma  dame,  je  m'en  vais.  Rien  ne 
m'arrêtera  jusqu'à  ce^  que  je  vienne  à  Ber- 
wick.  Je  vois  la  ville,  tant  j'en  suis  près;  je 
veux  me  hàler  d'y  entrer.  —  Messeigneurs, 
que  Dieu  qui  de  Marie  voulut  faire  sa  mère 
et  son  amie,  soil  votre  ami  ! 


LE  PRÉVÔT. 

Lembert,  mon  ami,  qu'il  te  mette  aujour- 
d'hui en  un  bon  jour! 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER  d'ÉCOSSB. 

Lembert,  dites-nous  sans  retard  comment 
se  porte  monseigneur  le  roi,  et  comment  le 
tournoi  se  comporte,  si  vous  en  savez  quel- 
que chose. 

LEMBERT. 

Quant  au  roi ,  messeigneurs ,  je  vous  as- 
sure que  je  le  laissai  en  bon  état;  mais  re- 
lativement au  tournoi,  je  vous  dirai  en  peu 
de  mots  que  je  ne  sais  pas  s'il  se  fit  ou  non; 
car  je  n'ai  été  à  la  cour  de  monseigneur 
que  le  temps  qu'il  mit  à  faire  lui-même  ma 
lettre,  sans  confier  ce  soin  à  un  autre.  Tenez, 
sire,  je  vous  la  donne;  mais  il  me  chai^ea 
de  vous  dire  que  vous  ne  manquiez  pour 
rien  au  monde  d'accomplir  ce  qui  y  est 
écrit. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Ah!  très-doux  père  Jésus-Christ,  voici 
une  lettre  où  il  y  a  des  mots  bien  durs 


AU   MOYBN-AOE. 


519 


— Yeiiei  afant»  veoec»  prevost; 
Tenet,  lisez. 

Voulentiers»  se  j'eo  8ui  aisies^ 
Las  !  Yex  ci  chose  trop  amere, 
Qae  Doas  ardons  et  fitz  et  mère. 
Hé,  biaax  sire  Diex  qai  ne  ment  ! 
Esbaliiz  s«is  que  estre  ce  peut , 
Trop  m'en  merveil. 

ij*  CHBTALIER  d'bSCOSSB. 

Certes,  se  voir  dire  vous  vueil, 
Prévost,  c'est  nostre  mort  escripte  ; 
Car,  se  d'ardoir  on  les  respite, 
Ec  ne  fisiisona  son  mandement. 
Mourir  nous  fera  laidement  ; 
Se  noua  les  ardons,  mal  sera  ; 
Car  le  peuple  sur  nous  courra  : 
Ainsi  n'y  puis-je  regarder 
Qae  de  mort  nous  pnissons  garder, 
Se  Dieu  n'en  pense. 

LE  PREVOST. 

E  las  !  vez  ci  dure  sentence. 
Voir,  je  plaîn  le  fliz  et  la  dame 
Adtant  com  je  fas  moy,  par  m'ame  ! 
Et  plus  assez. 

LA  FILLE. 

Seigneurs,  dîtes*moy  que  pensez. 
A-41  que  bien  en  ce  pals? 
Faire  vous  voy  comme  esbahiz 
Trop  mate  chiere. 

îj«  CHEVALIER. 

Qu'en  povons-nous,  ma  dame  chiere? 
Si  devrez-vous  faire,  pour  voir. 
Le  roy,  sur  corps  et  sur  avoir, 
Nous  mande  que  point  ne  lardons 
Que  vous  et  vostre  filz  n' ardons 
Sanz  demourée. 

LA  riLLE. 

Ha,  mère  Dieu,  Vierge  honnourée  ! 
Me  dites-vous  voir,  mes  amis? 
A-il  en  ceste  lettre  mis 
Tel  mandement? 

LE  PREVOST. 

Chiere  dame,  oïl,  vraiement; 
Et  y  a  qu'i  nous  fera  pendre. 
Et  n'acomplissons  sanz  attendre 
Ce  qu'i  nous  mande. 

LA  VILLE. 

Or  me  ressourt  angoisse  grande. 
E,  très  douice  Vierge  Marie  ! 


—  Prévôt ,  venez  ,  avancez;  tenez  ,  lisez. 

LE  PRÉVÔT. 

Volontiers,  si  je  le  puis.  Hélas  !  voici  une 
chose  bien  terrible,  s'il  nous  faut  brûler  le 
fils  et  la  mère.  Eh,  beau  sire  Dieu  qui  ne 
mens  pas  1  je  suis  tout  étonné  de  ce  que  ce 
peut  être,  je  m'i'n  émerveille  fort. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER  d'ÉCOSSE. 

Certes,  prévôt,  à  vous  dire  vrai,  c'est  no- 
tre mort  qui  est  ici  écrite  ;  car,  si  on  diffère 
de  les  brûler,  et  si  nous  n'exécutons  pas  son 
ordre ,  il  nous  fera  mourir  honteusement» 
Si  nous  les  brûlons,  ce  sera  un  mal  ;  car  le 
peuple  courra  sur  nous  :  ainsi  je  ne  vois  pas 
comment  nous  pourrons  nous  garantir  de  la 
mort,  si  Dieu  n'y  pourvoit  pas. 


LE  PRÉVÔT. 

Hélas!  voici  une  dure  sentence.  En  vérité» 
je  plains  le  fils  et  la  dame  autant  et  encore- 
plus  ,  sur  mon  ame ,  que  s'il  s'agissait  de 
moi. 

LA  PILLE. 

Seigneurs,  dites-moi  ce  que  vous  pensez. 
Tout  ne  va-t-il  pas  bien  dans  ce  pays?  Je 
vous  vois  tout  stupéfaits  et  le  visage  morne. 

LE  nBUXIÈME  CHEVALIER. 

Nous  n'en  pouvons  mais,  ma  chère  dame; 
et,  en  vérité,  vous  devrez  en  faire  autant. 
Le  roi  nous  mande ,  sous  peine  de  perdre 
nos  biens  et  notre  vie,  de  ne  pas  différer  à . 
faire  brûler  votre  fiés  et  vous. 

LA  FILLE. 

Ah,  mère  de  Dieu ,  Vierge  honorée!  mes 
amis,  dites-vous  la  vérité?  A4-il  mis  un  or- 
dre pareil  dans  celle  lettre? 

LE  PRÉVÔT. 

Oui  vraiment,  chère  dame  ;  et  il  y  a  qu'il 
nous  fera  pendre,  si  nous  n'aceomplissons^ 
pas  sans  retard  ce  «pi'îl  nous  mande. 

LA   FILLE. 

A  cette  heure  je  suis  de  nouveau  en  proi« 
à  une  vive  douleur.  Eh,  très-douoe  Vierg 


520 


TtléATRR  niAllÇA» 


Je  croy  qu'il  ne  soit  femme  en  vie 

Plus  mal  forlunée  de  moy. 

E,  douix  roy  d'Escossel  et  pourquoy 

M'avez  jugée  à  telle  mort 

Gom  d'ardoir?  Certes»  c'est  à.tort; 

Car  je  ne  sçay  en  dit  n'en  fait 

Que  je  vous  aie  tant  meffait 

Que  ainsi  par  vous  mourir  déusse. 

Encore,  se  seulle  morusse, 

N'en  fusse  pas  si  adolée  ; 

(Cy  baise  son  filz.) 

Mais  de  ceste  doulce  rousée 
Qui  est  un  si  pur  inocent 
Yostre  voulenté  si  consent 
Qu'il  soit  ars  et  la  mère  ensemble. 
Ha,  bon  roy  I  par  foy  !  ce  me  semble 
Trop  dure  chose  et  trop  amere 
Q'un  tel  inocent  et  sa  mère 
Soient  ars.  Diex  !  le  cuerme  fent 
De  douleur.  Ha,  mon  doulx  enfent! 

(Cjr  le  baîse.) 

—  Doulx  fiiz,  est«ce  par  vos  dessertes 
Ne  par  les  moies?  Nanil,  certes  : 

Et  pour  ce  je  tien  c'est  envie. 

—  E,  biaux  seigneurs!  ma  povre  vie 
Respitez,  qu'ainsi  pas  ne  fine 

Ne  cest  enfant  ;  par  amour  fine 
Et  pour  Dieu  le  vous  vueil  i^uerre. 
Le  cuer  pourli  de  dueil  me  serre. 
Quant  je  voy  qu'il  déust  tenir 
Gomme  roy  terre  au  parvenir. 
S'envie  n'i  méist  discorde  : 
Si  vous  pri  pour  miséricorde 
Souffrez  que  loing  de  ceste  terre 
Je  puisse  aler  noz  vies  querre 
Gom  povre  femme. 

ij«  CHBVALIBR. 

Que  ferons-nous  de  ceste  dame. 
Dites,  prevost,  en  amistië? 
Elle  m'a  fait  si  grant  pitié 
En  faisant  ses  doulces  clamours 
Que  le  cuer  me  font  tout  en  plours; 
Et  si  fait  l'enfant  vraiement  : 
Si  vous  pri,  regardons  comment 
Nous  en  ferons. 

LE  PREVOST. 

Sire,  bien  nous  en  chevirons 
A  nostre  honneur,  se  me  créez. 
Se  je  dy  bien,  ne  recréez 
De  mon  conseil. 


Marie ,  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  en  lie  me 
femme  plus  infortunée  que  moi.  Eh,  don 
roi  d'Ecosse  !  pourq«oi  m'avei*fOQi  con- 
damnée à  moorir  par  un  supplice  oonne 
celui  du  feu  ?  Certes,  c'est  à  tort;  car  je  ne 
sache  pas  vous  avoir  offensé  en  paroles  et 
en  actions,  au  point  de  mériter  qie  tou 
me  mettiez  aipsi  à  mort.  Encorci  si  je  doi- 
rais  seule,  je  n'éprouverais  pas  tant  de  du* 
grin  {Ici  elle  bai$e  $oh  fiU.);  mais  to» 
volonté  est  que  cette  douce  rosée,  cet  in- 
nocent sans  tache,  soit  brûlé  avec  sa  mère. 
Ah,  bon  roi!  par  (ma)  foi!  ce  me  semble 
chose  trop  dure  et  trop  douloureuse  qu'on 
tel  innocent  et  sa  mère  soient  brûlés.  IKenl 
le  cœur  me  fend  de  douleur.  Ah,  mon  dou 
enfont  !  (/ci  eUe  le  boite.)  —  Doux  fils,  eswe 
par  suite  de  voscrimes  ou  des  niiens?Neiuiii 
certes  :  c'est  pourquoi  je  tiens  que  c'est  par 
envie.  ~  Eh ,  beaux  seigneurs,  épargnei 
ma  pauvre  tie,  que  je  ne  meure  pas  ainsi. 
ni  cet  enfant  noa  plus  ;  je  vous  en  prie  ponr 
l'amour  de  Dieu  et  de  moi.  J'ai  le  cœur  serré 
de  chagrin  i  son  sujet ,  quand  je  vois  que 
plus  tard  il  devrait  tenir  le  pays  comme  roi, 
si  l'envie  n'y  mettait  opposition  :  je  tous  en 
prie  donc,  au  nom  de  la  pitié,  souffrez  que 
loin  de  cette  terre  je  puisse  aller  chercher 
mon  pain  comme  une  pauvre  femoie. 


LB  DEUXIÈME  CHBVAU&S* 

Prévôt,  dites -moi  en  ami,  que  ferons- 
nous  de  cette  femme?  die  m'a  inspiré taj» 
de  pitié  par  ses  douces  lameniaiious  que  le 
cœur  me  fond  tout  en  larmes;  et,  trsj 
ment,  l'enfant  a  produil  sur  moi  le  m«» 
effet  :  je  vous  prie  donc  de  voir  comme» 
nous  ferons. 

LB  PBÉVÔT.  . 

Sire ,  nous  nous  en  tirerons  Ken  «    ' 
tre  honneur,  si  vous  m'en  croye«.  ^J 
dis  bien ,  ne  repoussez  pas  taon  aT 


AD  MOTBN-AGB. 


521 


fj«  CHBVALIBR  d'bSCOSSB. 

Nanil  ;  mais  assentir  m'y  voeiL 
Prévost /or  dites. 

LB  PRBYOST. 

De  sa  mort  serons  trop  bien  quittes, 
Se  nous  faisons  en  ceste  guise  : 
Qu'en  an  batei  soit  en  mer  mise 
Ou  en  une  vielle  nacelle» 
Et  n'y  ait  que  l'enfant  et  elle, 
Et  n'ait  gonTemail  n'aviron 
N'autres  gens  entour  n'environ  ; 
Ainsi  par  my  la  mer  s'en  voit 
Au  Dieu  plaisir,  qui  la  convoit 
Où  li  plaira. 

ij*  CHETALIBR. 

Vous  dites  bien  ;  ainsi  sera. 
—  Dame,  pour  vos  piteux  regrez. 
De  vous  dire  sommes  tout  prez 
Que  d'ardoir  vous  espargnerons; 
Haïs  une  autre  chose  ferons  : 
Il  vous  faudra,  soit  lait  ou  bel, 
Que  vous  entrez  en  ce  batel. 
Vous  et  l'enfant;  et  si  n'arez, 
Qaant  esquippëe  en  mer  serez, 
Gouvernement  ce  n'est  de  Dieu  : 
Ainsi  relenqairez  ce  lieu  ; 
Le  voulez-vous? 

LA  FILLB.- 

Puisqu'il  [vous]  plaist,  messeigneurs 

doulx, 
Je  vous  oiercy  plourant  des  yeux. 
Puisqu'à  mourir  vient,  j'ayme  mieux 
Qne  noyons  en  la  mer  parfonde 
Que  prendre  à  la  veue  du  monde 
Par  ardoir  mort. 

LE  PREVOST. 

Dame»  vous  n'avez  mie  tort. 
Or  avant  I  vostre  enfant  prenez 
El  faites  tost,  si  en  venez 
Ysnel  le  pas. 

LA  PREMIÈRE  DAHOISELLE. 

Ha,  chiere  dame  débonnaire  ! 
Départir  de  vous  tant  me  grève 
Qu'a  po  que  le  cuer  ne  me  crevé. 
Certes,  mie  ne  vous  lairay  ; 
Avec  vous  vivray  et  mourray. 
Amée  m'avez  de  cuer  fin  ; 
Et  puisque  de  vous  voy  la  fin, 
Certainement  je  seray  celle 
Qui  enterray  en  la  nascelle 


LE  DEUXIÈIfE  CHEVAL1BR  D*iC08SB. 

Nenni;  au  contraire,  je  veux  m'y  ranger. 
Allons,  prév6t,  paries. 

LE  PRÉVÔT. 

Nous  serons  entièrement  quittes  de  sa 
mort ,  si  nous  agissons  de  cette  manière  : 
qu'elle  soit  mise  en  mer  dans  un  bateau 
ou  dans  une  vieille  nacelle ,  et  qu'il  n'y  ait 
qu'elle  et  l'enfant,  sans  gouvernail  ni  avi- 
ron ou  qui  que  ce  soit  autour  d'eux  ;  qu'elle 
s'en  aille  ainsi  sur  la  mer  au  gré  de  Dieu, 
qui  la  conduise  où  il  lui  plaira. 


LB  DEUXIÈME  GHEVAUER. 

C'est  bien  parlé  ;  il  en  sera  ainsi. — Dame, 
en  raison  de  vos  plaintes  qui  nous  ont  in- 
spiré de  la  pitié,  nous  sommes  tout  prêts  à 
vous  dire  que  nous  ne  vous  livrerons  pas  au 
feu  ;  mais  nous  ferons  autre  chose  :  il  vous 
faudra,  que  cela  vous  plaise  ou  non,  entrer 
dansée  bateau,  vous  et  votre  enfant;  et, 
quand  vous  serez  en  mer,  vous  n'aurez  d'au- 
tre  protection  que  celle  de  Dieu  :  ainsi  vous 
quitterez  cet  endroit  ;  le  voulez-vous  ? 


LA  FILLE. 

Puisque  tel  est  votre  plaisir,  mes  doux  sei- 
gneurs, je  vous  remercie  les  larmes  aux 
yeux.  Puisqu'il  me  faut  mourir,  j'aime  mieux 
que  nous  soyons  noyés  dans  la  mer  pro- 
fonde que  de  périr  par  le  feu  à  la  vue  de 
tous. 

LE  PRÉVÔT. 

Dame ,  vous  n'avez  pas  tort.  Allons ,  en 
avant  !  prenez  voire  enfant ,  faites  vite  et 
venez-vous-en  promptement. 

LA  PREMIÈRE  DEMOISELLE. 

Ah,  ma  chère  et  bonne  damel  j'éprouve 
tant  de  peine  de  me  séparer  de  vous  que  peu 
s'en  faut  que  le  cœur  ne  me  fende.  Certes, 
je  ne  vous  abandonnerai  pas;  je  vivrai  et 
mourrai  avec  vous.  Vous  m'avez  aimée  de 
tout  votre  coeur  ;  et  puisque  je  vois  votre 
fin ,  certainement  j'entrerai  dans  la  nacelle 
aussitôt  que  vous,  et  je  mourrai  si  vous  mou- 
rez :  tant  je  vous  aime  d'une  amitié  sincère  ! 


522 


TUéATAB 


Auni  xmi  cornue  vous  farei* 
Et  si  mourray  se  vous  nurarei: 
Tant  vous  ayme  de  boane  anovr  I 
Entrer  cy  dedens  sans  demour 
Yneil,  pmqa'y  estes. 

ij*.  CHBVALIBa. 

M'amie,  frant  folie  faites; 
Ne  scé  comment  vous  abelist  : 
Se  v»t  lere  et  mer  s'orgtteillist, 
Yons  noierez  ysnel  le  pas. 
Pour  Dyeu  mercy  I  n'y  alez  pas; 
Gréez  conseil. 

LA  PREMIERE  DAMOISELLE. 

Sire,  aler  avecques  li  yueil 
Et  moy  pour  elle  à  mort  offrir. 
S'il  iaiilt  que  la  doie  souffrir  : 
Tant  l'aime,  voir! 

LB  PREVOST. 

M'amie,  je  vous  fos  savoir 
De  ce  faire  vous  tien  pom'sote. 
—  BoatoBS  ce  i>atel  si  q«f  il  flote. 
Hol  la  mer  de  nous  le  départ. 
Sire,  alons*nous-ent  d'autre  part 
Vers  noz  hostiex. 

ij*  CHEVALIER  d'ESCOSIB. 

Alons!  à  Dieu,  dame  gentiex, 
Qui  vous  soit  aide  et  confort! 
Et,  si  li  plaist,  vous  vueille  à  port 
Saifie  mener  ! 

LA  FILLE. 

Mère  Dieu,  de  dueil  démener 

Ay*je  cause  ?  Certes,  oïl, 

Quant  cy  me  voy  en  tel  péril 

Que  ne  gars  l'eure  qu'en  mer  verse. 

Ha,  Fortune  !  tant  m'es  perverse 

A  bon  droit  se  de  toy  me  plains 

Et  com  dolente  me  complains, 

Qui  m'as  mis  ou  hault  de  ta  roe 

Et  m'as  puis  jeué  en  la  boe; 

Mais  pis,  car  sanz  gouvernement 

Suy  de  faauke  mer  en  tourment 

Qui  trop  malement  sur  nous  queurt. 

— Biau  fliz,  se  Dieu  ne  nous  sequeurt. 

Vous  ne  moy  ne  povons  durer 

{te  ceste  mer  cy  endurer; 

Et  s'il  estoit  que  je  scéusse 

De  certain  quen  séur  lien  fusse , 

Si  ay-je  bien  cause  de  pleur 

Et  assez  angoisse  et  doleur. 

Et  tout  pour  vous,  mon  enfant  chicr  : 


FRANÇAIS 

Je  veux  ealper  céans 
vous  y  êtes. 


sansraiard,  p«si|k 


Mon  amie,  vous  fuies  une  grande  fioiie 
je  ne  sais  pas  eoomient  cela  peat  vm 
plaire  :  si  le  vent  s'élève  et  la  mer  s*eafe 
vous  vous  noyerez  tont  de  smte.  Pour  Ti 
mour  de  Dteul  n'y  aUes  pas;  croyes  M 
avis. 

LA  PmiIÈRE  BBaOWBLLB. 

Sire,  je  veux  aller  avec  elle  et  m'expoaj 
pour  elle  à  la  moK,  s*M  me  fout  h  sabri 
tant  je  l'aime,  en  vérité  1 

LE  PRÉVIT. 

Mon  amie,  je  vous  fais  savoir  que  je  loa 

tiens  pour  une  sotte,  si  vous  fût»  cd^ 

—  Mettons  ce  bateau  à  lot.  Holà  !  b  oerlj 

sépare  de  nous.  Sire ,  allom-ooiis-ei 

I  autre  c6té  vers  nos  logis. 

LE  BBOXlÈn  GmvAun  tt'iCOSK. 

Allons!  (je  vous  recommande) i 
gentille  dame;  qu'il  vous  aide  et  vous  o» 
sole ,  et ,  si  tel  est  son  plaisir,  qu'il  vnit 
vous  oonduire  saine  et  sauve  an  port! 

LA  PILLE. 

Mère  de  Dieu ,  ai-je  sujet  de  m'alBipr 
Certes ,  oui ,  puisque  je  me  trouve  Asm 
péril  tel  que  je  ne  vois  rbeure  que  je  ci 
vire  en  mer.  Ah,  Fortune  !  ta  m'es  si 
traire  que  j'ai  bien  raison  'de  te  bire 
reproches  et  de  me  plaindre  amèreniat 
ce  que  tu  m'as  mis  au  haut  de  ta  rose 
me  jeter  ensuite  dans  la  fange;  maisîlT 
pis,  car  je  suis  abandonnée  sans  pilota  à 
tourmente  en  pleine  mer,  qui  court  terri 
ment  sur  nous.  —  Cher  Ms,  si  Diea  ne 
secourt  pas>  ni  vous  m  moi ,  nous  ne 
résister  ni  endurer  cette  mer  ;  et  même  si 
pouvais  savoir,  à  n'en  pas  douter,  qw 
suis  en  lieu  sûr,  j'aurais  encore  btes  raéoj 
de  pleurer  et  j'éprouverais  assexd'asgoiss^ 
et  de  douleur,  tout  cela  pour  vous,  moi  ebd 
enfant  :  je  ne  puis  ni  vous  lever  ni  toi 
coucher,  et  je  ne  sais  de  quoi  vous  noiffii' 
—  Ah,  Vierge  de  qui  Dieu  voulut  naître !b« 


AV  UOTBR-AGE. 

[e  VOUS  sçay  lever  ae  coocbier, 
le  si  ne  vous  sçay  de  quoy  paistre« 
-Ha,  Vierge  de  qui  Dieu  volt  naiscre  I 


523 


le  nous  aidier  ne  soies  lente  ; 
leconfortes  cesie  dolente 
\i  menés  à  port  de  salut, 
'leur  de  qui  le  fruit  tant  valut, 
{u'il  Tu  souffisant  pour  le  monde 
etter  de  la  prison  parfonde, 
îettez-nous  de  ce  péril.  Dame, 
Dt  faites  corn  piteuse  femme. 
Herge»  périr  ne  me  laissiez; 
tais  à  droit  port  nous  adressiez 
De  sauveté. 

NOSTRE-DAME. 

Fil,  pour  l'infinie  bonté 
Qui  en  vous  est,  soiez  d*accort 
Que  nous  aillons  donner  confort 
Celle  dame-là  sanz  attente. 
Que  paour  de  noier  tourmente 
En  celle  mer. 

DIEU. 

Hère,  vous  la  devez  amer^ 
Car  je  voy  qu'elle  le  dessert  : 
Yous  et  moy  de  cuer  prie  et  sert, 
Et  porte  en  très  grant  pacience 
Le  mechief,  Tinconvenience 
Et  la  dure  maléurté 
Qui«  sanz  abatre.  Ta  liurtë 
Et  encore  la  liurte  fort. 
Sus!  alons  li  Taire  déport, 
Sanz  plus  attendre. 

ROSTRE-DAIIE. 

^oges,  pensez  de  jus  descendre, 
Et  chantez,  en  nous  convoiant, 
Si  hault  c*on  vous  soit  cler  oyant 
Que  chanterez. 

LE  PREMIER  ANGE. 

Dame,  quanque  commanderez 

De  cuer  ferons. 

ij'  AUGE, 
('abriel,  orçà!  que  dirons 

En  là  alant  ? 

LE  PREMIER  ANGE. 

KoQ  ami,  nous  irons  disant 
^  roadel-ci  sanz  retraire. 

Rondel. 

Très  doulce  Vierge  débonnaire, 
Séjour  de  vraie  humilité. 


mets  pas  de  lenteur  à  nous  aider;  recon- 
forte cette  malheureuse  et  mène-la  au  port 
de  salut.  Fleur  dont  le  fruit  eut  tant  de  va- 
leur qu'il  suffit  pour  arracher  le  monde  à  la 
profonde  prison ,  Dame ,  tirez-nous  de  ce 
péril,  et  agissez  en  femme  miséricordieuse. 
Vierge,  ne  me  laissez  pas  périr;  mais  diri- 
gez-nous droit  au  port  de  salut. 


NOTRE-DAMS. 

Mon  fils ,  au  nom  de  la  bonté  infinie  qui 
est  en  vous,  consentez  à  ce  que  nous  aillons 
reconforter  sur-le-champ  cette  dame,  que 
tourmente  la  peur  d*étre  noyée  dans  cette 
mer. 

DIEU. 

Ha  mère,  vous  devez  l'aimer,  car  je  vois 
qu'elle  le  mérite  :  elle  prie  et  sert  de  cœur 
vous  et  moi,  et  supporte  avec  beaucoup  de 
patience  le  malheur,  l'embarras  et  la  rude 
infortune  qui,  sans  l'abattre,  Ta  frappée  et 
la  frappe  encore.  Debout!  allons  la  soula- 
ger sans  plus  de  retard. 


NOTEE-DAME. 

Anges,  pensez  à  descendre,  et  chantez,  en 
nous  accompagnant,  si  haut  que  l'on  en- 
tende clairemeut  ce  que  vous  chanterez. 

LE   PREMIER  ANGE. 

Dame ,  nous  ferons  de  bon  cœur  tout  ce 
que  vous  commanderez. 

LE  DEUXIÈME  ANGE. 

Gabriel,  eh  bien  !  que  dirons- nous  en  al- 
lant là-bas? 

LE   PREMIER  ANGE. 

Mon  ami,  nous  dirons  ce  rondeau-ci  tout 
d'une  haleine. 

Rondeau, 

Très-douce  et  bonne  Vierge,  séjour  d'hu- 
milité véritable,  en  qui  Dieu  prit  humanité  ; 


524 


TBiATftB 


En  qai  Dieu  prist  humanité  ; 

Pour  les  humains  d'enfer  retraire 

SofTri  TO  fll  mort  à  ville  : 

Très  douice  Vierge  débonnaire. 

Séjour  de  vraie  humilité. 

Pour  ce  à  chascune  et  chascun  plaire 

Doit  qu'il  vous  serve,  en  vérité. 

Et  qu'il  die  par  charité  : 

Très  douice  Vierge  débonnaire  ; 

Séjour  de  vraie  humilité. 

En  qui  Dieu  prist  humanité. 

DIEU. 

Pour  ce  qu'en  ta  nécessité. 
Belle  amie,  m'ayde  as  quis 
Et  de  cuer  ma  mère  requis 
Qu'elle  te  gardast  de  noier, 
Me  te  vueil-je  point  denoier 
Que  n'acomplisseta  requeste. 
Ne  crain  plus  de  mer  la  tempeste, 
Gonfortes-toy. 

LA  FILLK. 

Sire,  sire,  raison  pourqiloy? 
N'est  merveille  se  je  la  doubte. 
le  voy  puis  çà,  puis  là,  me  boute: 
Une  heure  hausse,  une  autre  abesse. 
De  paour  ay  telle  tristesce 
Ne  sçay  que  faire  ne  que  dire. 
Qui  estes-vous  qui  parlez,  sire. 
Si  seurement  ? 

DIEU. 

Je  sui  qui  fis  le  firmament, 
Je  sui  qui  toutes  choses  fis 
De  nient,  je  sui  celui  qui  père  et  filz 
Sui  de  ma  fille  et  de  ma  mère, 
Je  sui  celui  qui  mort  amere 
En  croiz  souffri  pour  toy,  retien; 
La  fontaine  sui  de  tout  bien, 
Sanz  commencement  et  sanz  fin, 
Qui  par  amour  et  de  cuer  fin 
Vien  cy  pour  toy  donner  confort. 
Aiez  en  Dieu  bon  cuer  et  fort  : 
Passé  as  ton  plus  grant  mescfaief. 
Ne  t'en  diray  plus,  mais  que  à  chief 
Venrasde  ce  pais  (sic)  briefment. 
—  Anges  et  vous,  mère,  alons-m'ent 
Es  cieulx  arrière. 

ROSTRE-DAME. 

Belle  amie,  fay  bonne  cbiere; 
Je  te  dy,  ne  te  doubte  pas, 
Que  bricfnicnt  en  estât  seras 


niAIIÇAlS 

pour  retirer  les  bommes  de  l'enfer  votre 
sonfirit  une  mort  ignominieuse  :  c'est 
quoi.,  très-douce  et  bonne  Vierge, 
d'humilité  véritable ,  il  doit  plaire  i 
et  i  chacune,  en  vérité,  de  voussenir 
de  dire  par  charité  :  Très-douce  et  faov 
Vierge,  séjour  d'humilité  véritable,  es  ^ 
Dieu  prit  humanité. 


DIEU. 


Belle  amie ,  attendu  que  tu  as  récb 
mon  secours  dans  ta  nécessité  et  que  ti 
prié  ma  mère  de  te  garantir  d'être  Doyéej 
ne  veux  point  différer  d'accomplir  u  i 
quête.  Ne  crains  plus  la  tempête  de  b  ié 


rassure-toi . 


LA  FILLE. 

Sire,  sire,  j*ai  bien  raison  de  la  cntiéj 
il  n'y  a  pas  à  s'en  étonner.  Je  vois  qa'ej 
me  pousse  çù  et  là  :  un  moment  elle  m'e 
un  antre  elle  m'abaisse.  La  peur  me  d( 
une  telle  tristesse  que  je  ne  sais  queb 
ni  que  dire.  Qui  êtes-vous,  sire,  yous 
parlez  avec  tant  d'autorité? 

Je  suis  celui  qui  fit  le  firmameat,  je 
celui  qui  fit  toutes  choses  de  rien  ;  je 
le  père  et  le  fils  de  ma  fiUe  et  de  ma  bj| 
je  suis  celui,  retiens -le,  qui  sonTEntp! 
toi  sur  la  croix  une  mort  doalonrei^ 
je  suis  la  fontaine  de  tout  bien,  saisft| 
commencement ,  qui  par  amour  et  det^ 
cœur  viens  ici  pour  te  réconforter.  Aie  | 
Dieu  un  cœur  bon  et  ferme  :  tu  as  pa^sê 
plus  fort  de  tes  tribulations.  Je  ne  t*efi  d^ 
plus  rien  ,  sinon  que  tu  sortiras  bieni^ 
ce  pas.  —  Anges  et  vous,  ma  mère,  reu» 
nous  aux  cieux 


NOTaS-DAHE. 

Belle  amie ,  du  courage  !  je  te  db  (pi 
sois-en  sAre,  tu  seras  bieniftt  dans  aoe  ff^ 
lion  aussi  liante  que  celle  où  tn  rosps^^ 


kV  MOTEH-ACB. 


535 


Lttssi  hauU  comme  onques  tu  fus. 
['aies  pas  cuer  Ters  Dieu  confus. 
M'amie»  à  Dieu. 

PRBIOBR  ANGB. 

lichiel»  au  partir  de  ce  lieu. 
Chanter  noua  bulc. 

ij*  AR«B. 

»i  chanterons  doue  sanz  deffault. 
)r  avant  !  disons  sanz  nous  laire. 

RandeL 

Pour  ce  à  chascune  et  cbascun  plaire 

Dloit  qu'il  vous  serre,  en  vérité, 

Et  qu'il  die  par  charité  : 

Très  dontce  Vierge  débonnaire,  ' 

Séjour  de  vraie  humilité. 

En  qui  Dieu  prist  humanité. 

LA  FaLB. 

Sire  Dieu,  de  la  grant  bonté 
Qui  par  vous  m'a  cy  esté  faitte 
Mon  cuer  à  vous  loer  s'affaitte  : 
C'est  drois»  quant  il  vous  à  pléu, 
Sire,  que  vous  aie  véu 
Et  celle  qui  vous  a  porté, 
Qui  si  doulcement  conforté 
M'a,  Sire,  et  vous  qu'il  m'est  advis 
Qu'en  gloire  soit  mon  corps  raviz. 
Ce  que  m'avez  dit  bien  perçoy; 
Car  à  seiche  terre  me  voy 
Estre  arrivée. 

LB  SENATEUR. 

Tons  soiez  la  très  bien  trouvée. 
Dame.  Vous  venez*vous  embatre 
En  ceste  cité  pour  esbatre. 
Ou  pour  quoy  querre? 

LA  HLLE. 

Sire,  pour  Dieu  vous  vueîl  requerre 
Et  pour  pitié  ne  me  rusez 
N'a  moy  rigoler  ne  musez  ; 
Car  en  moy  n'a  ris  ne  jeu,  certes. 
J'ay  fait  puis  un  po  trop  de  perles, 
Et  si  gransque  n'espère  mais 
Que  je  les  recuevre  jamais, 
Se  à  Dieu  ne  plaist. 

LB  SENATEUR. 

•^we,  je  vous  dy  à  court  plait, 
De  TOUS  rigoler  n'ay  courage  ; 
Car  je  croy  que  de  hault  lignage. 
^  vostre  semblant  et  maintien, 
Estes  esiraitie  ;  ainsi  le  tien  : 


N'aie  pas  le  cœur  ingrat  envers  Dieu.  Adieu, 
mon  amie. 

LB  PREMIER  ANGE. 

Michel,  en  quittant  ce  lieu,  il  nous  faut 
chanter. 

LE  INBDXI6ME  ANGE. 

Nous  chanterons  donc  sans  y  manquer. 
Allons,  en  avant!  chantons  sans  retard. 

Rondeau. 

C'est  pourquoi  il  doit  plaire  à  chacun  et  à 
chacune,  en  vérité,  de  vous  servir  et  de  dire 
par  charité  :  Très^ouce  et  bonne  Vierge,  sé- 
jour d'humilité  véritable,  en  qui  Dieu  prit 
humanité. 

LA  riLLE. 

Sire  Die^ ,  mon  cœur  s'apprête  à  vous 
louer  de  la  grâce  signalée  qui  m'a  été  faite 
ici  par  vous  :  c'est  raison,  puisqu'il  vous  a 
plu,  Sire,  que  je  vous  aie  vu  ainsi  que  celle 
qui  vous  a  porté.  Elle  et  vous,  Sire ,  vous 
m'avez  si  doucement  consolée  qu'il  me  sem- 
ble que  mon  cœur  est  ravi  en  gloire.  Je 
reconnais  bien  la  vérité  de  ce  que  vous  m'a- 
vez dit,  car  je  me  vois  arrivée  sur  la  terre 
ferme. 


LE   SÉNATEUR. 

Je  suis  heureux  de  vous  trouver,  dame. 
Vous  venez  dans  cette  ville  pour  vous  ébat- 
tre, ou  pour  chercher  quelque  chose? 

LA  FILLE. 

Sire,  pour  (l'amour  de)  Dieu,  je  veux  vous 
prier,  au  nom  de  la  pitié,  de  ne  pas  me  trom- 
per ni  de  ne  pas  vous  moquer  de  moi  ;  car, 
certes,  il  n'y  a  en  moi  nul  sujet  de  rire  ou  de 
jouer.  Depuis  peu  j'ai  fait  trop  de  pertes,  et 
de  si  grandes  que  je  n'espère  pas  les  répa- 
rer jamais ,  à  moins  que  Dieu  n'en  décide 
autrement. 

LE  SÉNATEUR. 

Dame,  je  vous  le  dis  en  uu  mot,  je  n'ai  pas 
l'intention  de  me  jouer  de  vous;  car  à  votre 
extérieur  et  à  votre  maintien ,  je  crois  que 
vous  êtes  issue  de  haut  lignage;  je  le  pense 
ainsi  :  c'est  pourquoi  je  vous  mènerai  en  mon 


526  TH^ATRB 

Pour  ce  en  mon  hûslel  vous  menmy 
Et  SI  vous  y  hebergeray, 
S'il  vous  agrée. 

LA  FILLB. 

Pour  DieUt  sire!  en  ffiielle contrée 
Sui-je  venue  ? 

LB  SBNATBim. 

Dame,  vous  estes  descendue 
A  Rome  droit. 

LA  FILLE. 

Or  me  vueille  Diex  orendroit 
Gonseillier  et  reconforter  ! 

—  Biau  filz,  nous  avons  à  porter 

De  haire  assez. 

LE  SENATEUR. 

Je  voy  les  corps  avez  lassez  : 
Yenez-vous-ent  avec  rooy,  belle, 
Et  vous  et  vostre  damoiselle  ^ 
N'y  povez  avoir  deshonqeur  : 
De  ia  ville  sui  sénateur 
Et  si  ay  femme. 

LA  FILLE. 

Vous  et  li  gart  Diex  de  diffame  i 
Or  alons  dont. 

LE  SEMATEUR. 

Ne  ferez  pas  chemin  trop  long  : 
Dame,  nous  y  serons  en  Teure. 
Yez-cy  l'ostel  oit  je  demeure. 

—  Dame,  faites-nous  chiere  lie  : 
Je  vous  amaine  compagnie. 

Regardez  quelle. 

LA  FEMME  DU  SENATEUR. 

Elle  me  semble  bonne  et  belle. 
Monseigneur,  foy  que  doy  à  Dieu  I 

—  Bien  veigniez,  dame,  en  noslre  lieu, 

Et  vous.m'amie. 

LA  FILLE. 

Dame,  humUe  vierge  Marie 
Soit  de  TOUS  et  du  seigneur  garde  ! 
Certes,  quant  je  pense  el  regarde 
Comment  de  mon  estât  je  change 
Et  que  suis  en  pais  estrange, 
Ne  scé  comment  me  dure  vie  ; 
Car  je  soloie  estre  servie. 
Et  il  me  fauU  devenir  serf^. 
Se  je  vueil  vivre,  et  que  je  serve. 
Ce  qu'apris  n'ay. 

LB  SBRATBUR. 

M'amie,  je  vous  releni'ay 


FRANÇAIS 

logis  et  vous  hébergerai ,  si  ceb  roa 
agréable. 

LA  nLLB. 

Pour  (l'amour  de)  Dieu,  sire!  M(|i 
contrée  suis-je  venue? 

LB  SÉNATBUE. 

Dame,  vous  êtes  descendue  loM  dro 
Rome. 

LA  FILLB. 

Que  Dieu  veuille  ici  me  conseiller ei 
réconforter!  — Mon  fils,  noosaToosàs 
porter  assez  de  tribulations. 

LE  SÉNATEUR. 

Je  vois  que  vous  êtes  lasse  :  belle, 
nez-vous-en  avec  moi,  vous  et  voire i 
moiselle;  vous  ne  pouvez  en  être  dd 
norée  :  je  suis  sénateur  de  la  Tille  et, 
une  femme. 


LA  FILLE. 

Que  Dieu  garde  d'outrage  vous  a  el 
Allons-nous-en  donc. 

LE   SÉNATEUR. 

Vous  ne  cheminerez  pas  trop  loV 
ment  :  dame ,  nous  y  serons  tout  de»j 
Voici  le  logis  ou  je  demeure.  -Baiw.^ 
tes-nous  bon  visage  :  je  vous  amène  coa^ 
gnie,  regardez  de  quelles  gens. 

LA  FEMME  DU  8ÈRÂT»»' 

Monseigneur,  par  la  foi  que  je  dois  a  W 
elle  me  semble  bonne  el  belle.  - 
ainsi  que  vous ,  m'amie .  soyci  les  m 
nues  en  notre  maison. 

UL  FILLE* 

Dame ,  que  l'humble  f  iei«e  Ib"^ 
garde,  vous  et  voire  mari!  ^*'*M. , 
pense  et  regarde  conabien  »«  ^^\L 
changée  et  que  je  8..«d««»»IjP,, 

ger,  je  ne  sais  comment  m  w     .^ 
jéiais  accoutumée  à  être  ser»ie,  e 
faut  devenir  servaate,  m  J«  "*. 
faire  un  service  <jue  je  n'ai  p»  W 


M'amie,  je  VOUS  retiendrait» 


AU  1I0YKN*AGS. 


627 


Vouleoliers,  se»  pour  desservir 
Argent»  vous  pensez  à  servir. 
Qu'en  dites-vous  ? 

LA  FILLE. 

Gram  mercis.  De  quoy,  sire  douUi 
Senriray-je  ? 

LE  SENATEUR. 

À  ce  point  vous  responderay-je  : 
Vous  arez  office  ligiere; 
Vous  serez»  saaz  plus,  claceliere 
De  ceens  :  c'est  Ugîer  office 
Et  à  femme  trop  bien  propice. 
Vostre  enfant  nourrirez  emprès. 
De  Yoelre  damoiaeUe  après 
Je  vous  diray  qu'il  en  sera  : 
En  un  mien  autre  bostel  venra, 
Ou  elle  sera  comme  dame» 
Se  elle  vetrii  estre  preude  femme. 
Est-ce  assez  dk? 

LA  PREMIERS  DAMCiaBLLB. 

Sire,  n'y  mai  nul  eoMredtt» 
S'il  piaist  ma  dame» 

LA  FILLE» 

11  me  piaist,  et  de  corps  et  d'ame» 
Mon  ebier  seigneur»  vous  serviray^ 
Par  m'ame  !  au  miex  que  je  pourra  y. 
N'en  doubtez  point. 

LA  FBaUtt  AU  SSNAIUUII. 

Pobqm  noua  sommes  à  ce^  point» 
Monseigneur»  or  en  amenez 
La  damoiselle  oà  dît^vez 
bneUemenL 

I£  SBRAtBUR. 

Or  sa,  damoiseile  !  alons-rm'ent 

Ysnei  le  pas. 

LA  dahoisblle. 
Sire,  ne  refuaeray  pas 

Ay  aler. 

IJB  HOT  n'BSGÛSSfi. 

Godemra,  entens  me  parler: 
En  Escosse  à  mes  gens  iras, 
Mon  retour  safvoii^  leur  feras 
Ëcque  les  truisse. 

GODEUAN»  cscuier. 

Sire»  ne  fineray  que  puisse 
I>e  foire  tant  que  seray  quittes 
T>e  leur  dire  ce  que  me  dittes. 
ADien  !  je  nv'en  vois  pié  bâtant. 
— Dieu  merey  !  or  ay-je  ervé  tant 
Qu'en  Esoosse  sui  arrivé. 


pour  gagner  de  l'argent  »  vous  pensez  à  ser- 
vir. Qu'en  dites-vous? 

LA  FILLE. 

Grand  merci.  Poux  sire»  quel  service  fe- 
rai-je? 

LE  SiNATEDR. 

Je  vous  répondrai  sur  ce  point  :  vous  au- 
rez des  fonctions  faciles  ;  vous  serez»  sans 
plus  »  célerièré  de  céans  :  c'est  un  service 
aisé  et  convenable  pour  une  femme»  En- 
suite vous  nourrirez  votre  enfant.  Après»  je 
vous  dirai  ce  qu'il  en  s^ra  de  votre  demoi- 
selle :  elle  ira  dans  un  autre  logis  à  imi»  où 
elle  sera  comme  la  maîtresse  »  si  elle  veut 
être  honnête  femme.  En  ai-je  assez  dit  ? 


LA  PREMIÈRE  nEMOISBLLB. 

Sire ,  je  n'y  inet&  aucuDC^  opposition  »  si 
cela  plaltàmadiame. 

LA  FILLE. 

Cela  me  platt»  mon  cher  seigneur,  et, 
sur  mon  ame  1  je  vous  servirai  de  toiues  mes 
forces  le  mieux  que  je  pourrai»  n'en  doutez 
point. 

LA  FEMME  ^U  SàMATBUR. 

Puisque  nous  en  sommes  là-dessus»  mon- 
seigneur, allons  l  emmenez  promptement  la 
demoiselle  oii  vous  avez  dit. 

LE  SÉNATEUR. 

Allons ,  demoiselle»  altons*uous-en  vite. 

LA  OBMOISBLLB» 

Sire,  je  ne  refiiserai  pas  d'y  aller. 

LE  ROI  B'ÉCOaSK. 

Godeman»  écoule-moi  :  tu  iras  en  Ecosse 
auprès  de  mes  gens ,  tu  leur  feras  savoir 
mou  retour,  et  (qu'il  faut)  que  je  les  trouve. 

GODEMAM»  QQuyoi\ 

Sire ,  selon  mon  pouvoir»  je  n'aurai  pas 
de  repos  que  je  ne  leur  aie  répété  ce  que 
vous  médites.  Adieu!  |e  m'en  vais  bon  pas. 
—  Dieu  merci  !  j  ai  (ant  marché  qu'à  cette 
heure  je  suis  arrivé  en  Ecosse.  —  Messei- 
gneurs»  je  vous  ai  trouvés  ici  bien  à  propos. 


528 


thAatre 


^—  Messeigneurs,  bien  à  point  trouvé 
Vous  ayci.  Le  roy  vouis  salue 
Et  TOUS  fait  savoir  sa  venue  ; 
De  cy  est  près* 

ij*  CHBVAUER  d'ESGOSSE. 

Godeman,  et  nous  sommes  prestz 
D*aler  à  lui. 

LE  PREVOST. 

Ce  sommes  mon;  n'y  a  celui. 
Or  avant!  mettons-nous  à  voie. 
Ne  fineray  tant  que  le  voie. 
Est-il  tout  sain  ? 

GODBMAll. 

O1I9  sire»  par  saint  Germain  ! 
La  Dieu  mercy  !  . 

ij*  CHEVALIER. 

Prévost,  par  foy  !  je  le  voy  ci  ; 
De  venir  tost  ne  vous  faingniez. 
— Mon  très  chier  seigneur,  bien  vegniez 
Et  voz  gens  touz. 

LE  ROT  b'eSGOSSE. 

Maistre  d'ostel^  avançons-nous 
Tant  que  soions  en  mon  manoir. 
—  Or  çà !  vous  .ij.,  dites-me  voir  : 
Gomment  va-il  de  la  royne 
Et  de  son  fruit?  tout  le  convine 
En  vueil  savoir. 

ij*   CHEVALIER. 

Sire,  ardoir  la  féismes,  voir, 
Ainsi  con  le  nous  escripsistes. 
Et,  certes,  grant  pecbié  féistes 
De  la  faire  ardoir,  j'en  sui  fis  ; 
Mais  plus  grant  pechié  fu  du  filz  : 
Tant  estoit  belle  créature  ! 
Miex  vous  ressembloit  que  painture 
G'on  scéust  faire. 

LE  ROT  d'eSGOSSE. 

Ne  vous  mandé  pas  ainsi  faire, 
Mais  qu'ilz  fussent  en  une  tour 
Touz  ij.  jusques  à  mon  retour 
Très  bien  gardez. 

LE  PREVOST. 

Vez  cy  la  lettre  :  regardez 
Se  voir  disons. 

LE  ROT  R'eSCOSSE. 

E,  Diexl  si  est  grant  traîsons  ! 
Qui  s'en  est  osé  entremettre? 
Ne  me  mandastes-vous  par  lettre 
Que  dire  à  droit  vous  ne  saviez 
Quel  enfant  d'elle  en  aviez, 


FRANÇAIS 

Le  roi  vous  salue  et  vous  fait  savoir  son  » 
rivée;  il  est  près  d'ici. 


LE  DSUXIÈHS  CHEVALIER  D'iCOSSC. 

Godeman,  nous  sommes  prêts  d'aller 
lui. 

LE  PRÉVÔT. 

Oui  9  nous  le  sommes  tous.  Allons ,  e 
avant  !  mettons-nous  en  route.  Je  ne  m's« 
réterai  pas  que  je  ne  le  voie.  Est-il  en  boaa 
santé? 

€K>DEMAII. 

Oui ,  sire  ,  par  saint  Genaain  !  IM 
merci  I 

LE  DEUXIÀVE  CHEVALIER. 

Prévôt,  par  (ma)  foi!  je  le  toîs  ici;  i 
balancez  pas  à  venir  promptement.  --  Mo^ 
très-cher  seigneur,  soyez  le  bienTenu,  aîQ 
que  tous  vos  gens. 

LE  ROI  n'icossB. 

Maître  d'hôtel,  avançons  tant  que  no^ 
soyons  en  mon  manoir.— Allons,  Tonsdeia 
dites-moi  la  vérité  :  comment  tom  la  reii^ 
et  son  fruit?  je  veux  savoir  tout  ce  qui  1^ 
concerne. 

LE  DEmUÈME  GHBTAUBR. 

Sire ,  en  vérité ,  nous  la  fîmes  bràler 
ainsi  que  vous  nous  l'écrivîtes.  Et  •  certes 
j'en  suis  sûr ,  vous  commîtes  un  grand  ji 
ché  en  la  faisant  brûler  ;  mais  c*en  foi  u 
bien  plus  grand  relativement  au*  fils  :  tai 
c'était  une  belle  créature  !  Il  vous  ressem 
blait  mieux  que  peinture  qu'on  sût  faire. 

LE  ROI  n'icoasB. 
Je  ne  vous  mandai  pas  de  faire  cela,  msi 
de  les  tenir  dans  une  tour  tous  les  deoi 
très-bien  gardés,  jusqu'à  mon  retour. 

LE  PRÉTÔT. 

Voici  la  lettre  :  regardez  si  nous  dison 
vrai. 

LE  ROI  n'ÉCOSSB. 

Eh ,  Dieu  !  voilà  une  grande  trahison 
Qui  a  osé  s'en  mêler  ?  Ne  me  mandàies-voai 
pas  par  lettre  que  vous  ne  saviez  au  jost( 
dire  quel  enfisnt  vous  aTÎez  d'elle,  ec  que 
si  ce  n'eût  été  la  crainte  de  m'ofleaser, 


AU   MOlliN-AGE. 


â20 


Ety  ne  Tust  pour  moy  mesaisîer, 
Ars  les  eussiez  en  un  brasier? 
Je  vous  rescrips  c'on  retardasl 
Mère  et  filz  et  c'on  les  gnrdasi 
Tant  que  venisse. 

ij*  CHETAUfiR. 

Sire,  ce  n'est  pas  noslre  vice. 
Si  m'atst  H  Père  hauliismes  ; 
Voir  est  que  nous  vous  escripsimes 
Que  ma  dame  un  hoir  masle  avoil 
Qui  de  fourme  vous  ressembloit  : 
C'est  le  contraire. 

LE  ROT  d'bSCOSSB. 

Lemberty  dy-me  voir  sanz  relraire, 
Ou  tu  mourras,  certes,  à  rage. 
Quant  à  moy  venis  en  message. 
On  fu  ta  voie? 

LEMBBRT. 

Mon  chier  seigneur,  se  Dieu  me  voie. 
Du  droit  chemin  ne  destournày 
Onqnes,  fors  tant  que  je  tourna  y 
A  vostre  mère  pour  li  dire 
Que  ma  dame  avoit  un  fiiz,  sire  : 
De  quoy  ma  venue  ot  tant  chiere 
Qu'elle  me  fist  moult  bonne  chiere; 
Celle  nuit  jus  en  son  bostel. 
Au  retour  de  vous  autretei. 
Monseigneur,  fis. 

LE  ROT  b'bSCOSSE. 

Certes,  par  elle  et  femme  et  fis 
Ay  perdu,  si  comme  je  croy. 

—  Alez  la  querre,  je  vous  proy, 
Maistre  d'ostel,  et  vous,  prevost, 
Et  la  m'amenez  cy  bien  tost, 

Sanz  li  riens  dire. 

ij*  CHEVALIER. 

Nous  le  ferons  voulentiers,  sire. 
—  Prevost,  alons. 

LE  PREVOST. 

Soit,  sire  !  ^  Avant  !  des  piez  baioiis 
Touz  ij.  ensemble. 

ij*  CHEVALIER. 

Seoir  la  voy  là,  se  me  semble  : 
Mous  sommes  venuz  bien  à  point. 

—  Dame,  ne  vous  mentirons  point, 
Monseigneur  est  venu  de  France, 
S'a  de  vous  veoir  desirance  : 

Si  vous  prie,  ne  vous  tenez 
Qu'avec  nous  à  li  ne  venez 
Comme  s'amie. 


vous  les  auriez  fait  brûler  dans  un  brasier? 
Je  vous  écrivis  qu'on  suspendit  l'exécution 
de  la  mère  et  du  fils,  et  qu'on  les  gardât  jus- 
qu'à ma  venue. 

LE   DEUXlàME  CHEVALIER. 

Sire  (que  le  Très-Haut  m'aide) ,  ce  n'est 
pas  notre  faute;  la  vérité  est  que  nous  vous 
écrivîmes  que  ma  dame  avait  un  héritier 
mâle  qui  vous  ressemblait  de  formes  :  c'est 
le  contraire, 

LB  ROI  d'Ecosse. 
Lemben,  dis-moi  Fentière  vérité,  ou,  cer- 
tes ,  tu  mourras  dans  les  tourmens.  Quand 
tu  vins  en  message  auprès  de  moi ,  par  où 
passas-tu? 

LEMBERT. 

Mon  cher  seigneur,  Dieu  me  garde  !  Je  ne 
me  détournai  pas  du  tout  du  droit  chemin , 
sinon  que  j'allai,  sfare,  vers  votre  mère  pour 
lui  dire  que  ma  dame  avait  un  fils  :  ce  qui 
lui  rendit  ma  venue  si  agréable  qu'elle  me 
fit  très-grande  fête;  cette  nuit-là  je  couchai 
dans  son  Ic^is.  En  revenant  d'auprès  de 
vous,  monseigneur,  je  fis  de  même. 


LE  ROI  D^ESCOSSE. 

Certes ,  comme  je  le  crois ,  c'est  par  elle 
que  fai  perdu  et  ma  femme  et  mon  fils.— AI* 
lez  la  chercher,  je  vous  en  prie,  maître 
d'hAtel,  et  vous,  prévftt,  et  amenez-la-moi 
ici  bien  vite,  sans  lui  rien  dire. 

LE  DEUXlàME   CHEVALIER. 

Nous  le  ferons  volontiers,  sire.  —  Prévôt, 
allons-y. 

LE  PRÉVÔT. 

Soit ,  sire  I  —  En  avant  !  travaillons  des 
pieds  tous  deux  ensemble. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Il  me  semble  que  je  la  vois  assise  là*bas  : 
nous  sommes  venus  bien  à  propos. — Dame, 
nous  ne  mentirons  point,  monseigneur  est 
venu  de  France ,  et  il  a  le  désir  de  vous 
voir  :  je  vous  prie  donc  de  ne  pas  différer  à 
venir  vers  lui  avec  nous  comme  son  amie. 


34 


G30 


TRÉATBB   FRANÇAIS 


LA  lfBRC« 

Ce  ne  tout  refusé-je  mie, 
Acomplir  vueil  vostre  rrquesie. 
A  Ions;  deli  veoir  me  baille. 
—  Filz,  bien  vegniez. 

LB  ROT  b'bSCOSSB. 

Dame,  près  de  moy  vons  joingniez. 
Je  vous  jur,  ou  voir  me  direz. 
Ou  maintenant  arse  serez. 
"Comment  Tu  ceste  lettre  faitte 
Et  une  autre  qae  n'ay  pas  Iraiue 
Ne  ayant  mise  ? 

XA  inn  AU  ROT  D*BSCOSSB. 

Me  tenez«Toas  pour  ce  si  prise? 
Certes,  mentir  n  en  detgneray  : 
La  vérité  vous  en  diray. 
J'avoie  grant  dœil  qu'aviez  pris 
Une  femme  de  si  bas  pris 
Que  ce  p'estoit  que  une  avolëe 
C'on  ne  savoit  dont  estoit  née. 
Que  la  mer  cy  jettée  avoit. 
Encore  si  mescbant  estoit 
Qu'elle  avoit  perdu  une  main  ; 
Et,  pour  le  dueil  que  soir  et  main 
Avoie  d'elle,  ay«|e  bracié 
Ce  dont  sa  mort  ay  pourcbacié. 
Il  n'appartient  point  non  à  roy 
Avoir  femme  de  tel  arroy* 
Marier,  biau  filz,  vous  |)ourrez 
Plus  baultement  quant  vous  voulrez, 
Puisqu'elle  est  morte. 

ROT  d'bscossb. 

Est-ce  quanque  de  vous  emporte  ? 
Par  mon  chief  !  j'en  seray  vengiez, 
Ains  que  mais  buvez  ne  mengiez; 
Jamais  ne  ferez  traison. 
—  Alez  la  me  mettre  en  prison  ; 
Alez,  faittés  tostsanz  attente. 
N'en  paVtira  mais,  c'est  m'eniente, 
Jour  que  Je  vive. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Mon  très  cbier  seigneur,  pas  n  estrive 
De  faire  ce  que  commandez. 
^-DamCi  pardon  li  demandez 
De  ce  meffait. 

ROT  n  BacoasB. 
Jà  pardon  ne  l'en  sera  Tait, 
Se  Dieu  m'aîst. 


LA   MkRB. 

Je  ne  vous  refuse  pns  cela ,  je  veBi  ac- 
complir votre  reqnéle.  Allons,  je  soisjofnse 
de  le  voir.  —  Fib,  soyez  le  bienvenu. 

LB  ROI  n'icossB. 
Dame,  approchez-vous  de  moi.  Je  rm 
jure  que,  ou  vous  me  direz  b  vérité,  oi 
vous  serez  brfilëe.  Comment  s'est  faite  cette 
lettre,  ainsi  qu'une  autre  que  Je  n'ai  ai  m- 

cëe  ni  expédiée? 

« 

LA  M&RB  m  ROI  n'icossE. 

Est-ce  pour  cela  que  vous  me  tenez  aiia 
prisonnière?  Certes,  je  oe  daignnai  ps 
mentir  sur  ce  sujet  :  je  vous  dirai  bi  Térifé. 
J'avais  beaucoup  de  chagrin  de  oe  que  tous 
aviez  pris  une  femme  de  ai  bas  étage,  qvi 
n'était  qu'une  coureuse ,  dont  on  ne  cofi- 
naissait  pas  l'extraction  et  que  la  meranii 
jetée  ici.  En  outre  elle  était  si  médiaiie 
qu'elle  avait  perdu  une  main;  et,  ea  rasci 
du  chagrin  qu'elle  me  faisait  éprouver  soirei 
matin ,  j'ai  comploté  ce  qui  a  ameié  sa 
mort.  Il  ne  convient  point  à  un  roi  d'avcr 
une  femme  de  telle  sorte.  Mon  cher  i^» 
vous  pourrez  vous  marier  plua  bantenen 
quand  vous  voudrea*  puisqu'elle  est  mort^. 


LB  ROI  n'icossB. 

Est-ce  tout  ce  que  je  puis  obtenir  de  taaé 
Par  ma  tète  !  j'en  serai  vengé  avant  qœ  fossi 
ne  mangiez  ou  que  vous  ne  buriez  dani- 
tage;  jamais  vons  ne  feres  de  irabisoB.- 
Allez  me  l'incarcérer;  allez,  faites  vile  et 
sans  retard.  Elle  ne  sera  pas  élargie  laoïqM 
je  vivrai:  c'est  mon  intention. 

LE  PREMIER  CUEVAUER. 

Mon  très-cher  seigneur,  je  ne  refuse  paâ 
de  faire  ce  que  vous  commandez.  —  Daise^ 
demandez-lui  pardon  de  ce  méfait. 

LE  ROI  n'icosan. 
Dieu  m'aide  I  il  ne  lui  sera  jaauùs  |n^ 
donné. 


AU  VOYBN-AGB. 


531 


VRKMBI  CIICfAIJCB. 

Alooft-m'ea  donc,  puis  qu'es  son  die 
Se  tieut  si  feme. 

MOT  »'l8CQfl8B. 

Se  die  t'esefaappe,  je  t'aflermey 
Pour  U  mourras. 
LA  muiB. 
Filit  s'il  te  plaist,  parler  m'ourras 
Une  autre  foiz* 

ROT  d'bscosbb. 
Et  vous«  foy  que  doy  sainte  Foiz  ! 
Puis  qu'uTez  ars  ma  femme  en  cendre 
Et  nuMi  fiiz,  je  vous  feray  pendre 
Touz  deux  aussi. 

ij*  CHBTALIER. 

Ha,  ebier  sire!  pour  Dieu,  mercy! 
Se  nous  mourons,  c'est  mal  fait. 
Entendez  comment  l'avons  fait  : 
Quant  on  nous  bailla  celle  letlre 
De  ma  dame  et  de  son  filz  mettre 
A  mort,  nous  fusmes  touz  pensis  ; 
Mais  le  prevost^  qui  fu  sensis, 
Dist  qu'ainsi  pas  ne  le  ferions. 
Mais  qu'en  la  mer  nous  les  mettrions, 
Et  ainsi  les  lairions  aler 
Sans  ostilz  pour  les  gouverner. 
Comme  avirons,  voille  ne  mat. 
Au  départir  fu  chascun  mat, 

Dolens  et  tristes. 

BOT  d'escosse. 
Puisqu'il  est  ainsi  con  vous  dites, 
Tespoir  que  Diex  sauvée  l'a. 
Et  puisque  j'en  sçay  jusques  là. 
De  mourir  vous  respîteray  ; 
Mais  avecqnes  moy  vous  menray 

Pour  la  quérir. 

1.B  PREVOST. 

Et  nous  irons  de  grant  désir, 
Sire  ;  mais  oà  pourrons  aler 
Que  puissions  de  elle  oïr  parler  ? 
Si  est  le  fort. 

LE  ROT  d'escosse. 

Seigneurs,  je  pren  en  Dieu  confort. 
Et  U  faa  veu  et  à  saint  Pierre 
Qu'à  Rome  je  l'iray  requerre 
Et  deprier  tout  avant  ouvre 
Que  de  elle  avoiement  recuevre. 
Se  elle  eat  en  vie  ne  son  fila. 
AloBS-^m'en,  alons  ;  je  suy  0z 
Dieu  m'aydera. 


LE  PREBIEB  CHEVALIER. 

Allons-nons-ea  donc,  puisqu'il  persiste  si 
fortement  dans  ee  qu'il  a  dit. 

LB  MM  d'ÉGOSSB. 

Si  die  t'échappe,  je  t'aflrroeque  tu  mour- 
ras à  sa  place. 

LA  HÈRE. 

Fils ,  s'il  te  platt ,  tu  m'éeonterns  parier 
une  autre  fois. 

LE  ROI  n'ficossE. 

Et  vous,  par  la  foi  que  je  dois  à  sainte 
Foi  !  puisque  vous  avez  mis  en  cendres  ma 
femme  et  mon  fils,  je  vous  ferai  pendre  tous 
deux  aussi. 

L8  BBCXlteB  CHEVALIER. 

Ah,  cher  sire,  miséricorde,  pour  (l'amour 
de)  Dieu  !  Si  nous  mourons ,  c'est  à  tort. 
Écoutez  comment  nous  avons  agi  :  Quand  on 
nous  donna  cette  lettre  (qui  nous  ordonnait) 
de  mettre  à  mort  ma  dame  et  son  ftls ,  nous 
fûmes  tout  pensifs;  mais  le  prévôt^  qui 
fut  sensé ,  dit  que  nous  ne  le  ferions  pas, 
mais  que  nous  les  mettrions  en  mer  et  que 
nous  les  laisserions  aller  ainsi  sans  agrès 
pour  se  gouverner ,  comme  avirons ,  voiles 
ou  mât.  A  leur  départ  chacun  fut  abattu, 
triste  et  chagrin. 


LE  ROI  n'icossE. 
Puisqu'il  en  est  ainsi  que  vous  le  dites , 
j'espère  que  Dieu  Ta  sauvée.  Et  puisque  j'en 
sais  jusque  là ,  je  surseoirai  à  votre  exécu- 
tion; mais  je  vous  mènerai  avec  moi  pour 
la  chercher. 

LS  PRÉVÔT. 

Sire,  nous  le  ferons  de  tout  notre  cœur  ; 
mais  où  pourrons-nous  aller  pour  avoir  de 
ses  nouvelles?  Cest  là  le  principal. 

LE  ROI  d'Ecosse. 
Seigneurs,  je  prends  courage  en  Dieu,  et 
je  lui  fais  vœu  ainsi  qu'à  saint  Pierre  d'aller 
en  pèlerinage  à  Rome  et  de  le  prier  avant 
tout  de  me  mettre  sur  la  voie  de  ma  femme, 
si  elle  est  en  vie  ainsi  que  son  fils.  Allons- 
nous-en,  allons;  je  suis  convaincu  que  Dieu 
m'aidera. 


^32 


TUÉATRE  rnAlfCAlS 


ij' CHEVALIER. 

S'il  lui  plaist,  voiremeût  fera  ; 
Je  n'en  doubt  goûte. 

LE  ROT  DE  HONGRIE. 

Seigneurs»  je  vuéil  aler  sans  double 
Moy  confesser  à  Romme  au  pape» 
Ains  que  mort  me  prengne,  ne  hape. 
Je  senz  mon  cuer  trop  empeschié 
Pour  ma  fille  de  grant  pechië, 
Que  j'ay  fait  sanz  cause  mourir; 
Si  en  vneil  aler  requérir 
Remission. 

ij*  CHEVALIER  HE  HONGRIE. 

Sire,  c'est  vostre  entencion» 
Je  le  yoy  bien,  qu'elle  soit  morte  ; 
Mais,  pour  vérité,  vousennorte. 
De  la  faire  ardoir  n'oy  talent  : 
Ainçois  en  un  petit  cbalent 
Tonte  seule  en  mer  Tenvoyay, 
£t  ainsi  envoie  Tay 
Au  Dieu  vouloir. 

LE  ROT  HE  HONGRIE. 

E[s]t-il  voir,  amis  ? 

ij*.  CHEVAUER. 

OtI,  voir; 
Mais  sachiez,  sire,  que  puis  de  elle 
Ne  fu^iui  me  déist  nouvelle  ; 
Je  vous  dy  bien. 

■LE  ROT  DE  HONGRIE. 

Or  va  miex.  Mon  ami,  je  tien 
Que  Diex  où  que  soit  l'ait  sauvée, 
Et  qu'encore  sera  trouvée. 
— ^Vous  et  vous  qui  estes  my  homme, 
Avecques  moy  venrez  à  Romme  : 
C'est  mes  assens. 

LE  PREHIER  CHEVALIER  DE  HONGRIE. 

Sire,  de  bon  cuer  me  consens 
A  y  aler. 

^E  ROT  DE  HONGRIE. 

An  avant  !  mouvons  sanz  plus  parler  ; 
Tart  m'est  qu  i  soye. 

LE  SENATEUR. 

Sire,  se  Jhesns  vous  doint  joie. 
Qui  est  ce  seigneur  qui  ci  vient  ? 
Il  se  porte  et  si  se  maintient 
En  grant  arroy. 

PREMIER  CHEVALIER  d'eSGOSSE. 

Amis,  c'est  d'Escosse  le  roy. 
Je  vous  promet. 


LE  DEQXliME  CHIVAUBR. 

Si  tel  est  son  plaisir,  en  vérité,  il  le  fera  ; 
je  n'en  doute  nullement. 

LE  ROI  DE  HONGRIE. 

Seigneurs,  je  veux  aller  sans  y  manquer 
me  confesser  au  pape  à  Rome,  avant  que  la 
mort  ne  me  prenne  et  ne  me  happe.  Je  sens 
mon  cosur  trop  bourrelé  du  péché  que  j*ai 
commis  en  faisant  mourir  ma  fille  sans 
cause;  je  veux  en  aller  demander  la  rémts- 
siou. 

LE  DEUXIÈME  CHl^VALIBH  DE  HONGRIB. 

Sire ,  je  le  vois  bien ,  c'est  votre  idée 
qu'elle  est  morte  ;  mais  en  vérité,  je  tous  k 
dis,  je  n*eus  pas  l'intention  de  la  faire  brâ- 
1er  :  au  contraire,  je  l'envoyai  en  mer  toute 
seule  dans  un  petit  bateau ,  et  ainsi  je  Fai 
abandonnée  à  la  volonté  de  Dieu. 


LE    ROI  DE  HONGRIE. 

Est-ce  vrai,  mon  ami  ? 

LE  DEUXliME  CHEVALIER* 

Oui,  vraiment;  mais  sachez,  sire,  que  de- 
puis je  n'ai  trouvé  personne  qui  m'en  don- 
nât des  nouvelles  ;  je  vous  le  dis  bien. 

LE  ROI  DE  HONGRIH. 

Allons,  cela  va  mieux.  Mon  ami,  je  tiois 
que  Dieu  l'a  sauvée  quelque  part,  et  qu'elle 
sera  retrouvée.  —Vous  et  vous  qui  êtes  mes 
hommes,  vous  viendrez  à  Rome  avec  moi  : 
je  l'ai  décidé. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  DE  H0N6RIK. 

Sire,  je  consens  de  bon  cœur  à  y  aller. 

LE  ROI  DE  HONGRIB. 

En  avant  1  mettons- nous  en  route  sans 
plus  parler  ;  il  me  tarde  que  j'y  sois. 

LE  SÉNATEUR. 

Sire,  que  Jésus  vous  donne  joie  1  quel  est 
ce  seigneur  qui  vient  ici?  Il  s'avance  et  se 
montre  en  grand  équipage. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  D'icOSSB. 

Ami,  c'est  le  roi  d'Ecosse,  je  vous  assure. 


AU  HOYSH-AeB. 


533 


LE  SENATEUR. 

Sire,  toQz  mes  biens  vous  soabzmet. 
Paisqu'en  ceste  ville  venez, 
Je  vous  pri»  mon  hostel  prenez  : 
Je  sui  celui  qui  diligens 
Seray  d'aisier  vous  et  voz  gens 
Bien,  n'en  doublez. 

LE  ROT  d'eSCOSSE. 

Doulx  sires,  qui  telles  boutez 
M'offrez»  je  vous  tien  à  conrtoys. 
Ëstes-vous  marchant  ou  bourgoys 
Ou  du  commun? 

LE  SENATEUR. 

Sire,  des  sénateurs  sui  l'un  : 
C'est  de  la  ville  conseillier. 
Devant  vous  vois  appareillier 
Chambre  et  estables. 

LE  ROT   d'eSCOSSE. 

Puisque  m'estes  si  amiables. 
Or  alez;  nous  vous  suiverons. 
Ne  moy  ne  mes  gens  ne  prendrons 
Point  d'autre  ostel. 

LE  SENATEUR. 

Dame,  or  tost  !  ne  pensez  à  el 
Fors  comment  nous  receverons 
A  honneur  un  hoste  qu'arons 
Tout  maintenant. 

LA  FEMME  AU  SENATEUR. 

Monseigneur,  bien  soît-il  venant! 
Qui  est-il,  sire? 

LE  SENATEUR. 

Dame,  je  le  vous  puis  bien  dire  : 
C'est  le  roy  d'Escosse  sanz  doubte; 
Nous  avons  li  et  sa  gent  tome 
A  noz  despens. 

LA  FEMME. 

De  par  Dieu  !  monseigneur,  je  pens 
Que  nous  porterons  bien  le  fais  ; 
Et  si  serons  touz  aises  fais,^ 
S'en  sui  créue. 

LE  SENATEUR. 

Je  sçay  qu'estes  bien  pourvéue 
Assez  de  linge  et  de  vaisselle 
Et  d'autres  choses.  Comme  celle 
Qui  scet  bien  qu'à  tel  seigneur  TauU, 
Gardez  que  de  riens  n'ait  defTault 
Qu'il  vueille  avoir. 

LA   FEMME. 

Monseigneur,  non  ara-il,  voir  ; 
N'en  doublez  mie. 


LE  SÉNATEUR. 

Sire,  je  mets  tous  mes  biens  à  votre  dis- 
position. Puisque  vous  venez  dans  cette 
ville ,  je  vous  en  prie ,  prenez  votre  loge- 
ment chez  moi:  j'aurai  soin,  n'en  doutez- 
pas,  de  vous  bien  traiter,  vons  et  vos  gens. 

LE  ROI  d'écosse. 
Doux  sire,  qui  m'offrez  ainsi  vos  services, 
je  vous  tiens  pour  courtois.  Ëtes-vous  mar- 
chand, ou  bourgeois,  ou  du  peuple? 

LE  SÉNATEUR. 

Sire ,  je  suis  l'un  des  sénateurs,  c'est-à- 
dire  l'un  des  conseillers  de  la  ville.  Je  vais, 
devant  vous  apprêter  chambre  et  écuries. 

LE  ROI  D*  ECOSSE. 

Puisque  vous  êtes  si  aimable  pour  moi^ 
allez  donc;  nous  vous  suivrons,  et  ni  moi 
ni  mes  gens  nous  ne  prendrons  d'autre  lo- 
gis. 

LE   SÉNATEUR. 

Dame ,  allons  !  ne  pensez  à  rien  autre 
qu'à  recevoir  avec  honneur  un  hôte  que- 
nous  aurons  tout  à  l'heure. 

LA  FEMME  DU  SÉNATEUR. 

Monseigneur,  qu'il  soit  le  bienvenu  !  Sire, 
qui  est-il? 

LE  SÉNATEUR. 

Dame,  je  puis  bien  vous  le  dire  :  c'est,  n'en 
doutez  pas ,  le  roi  d'Ecosse  ;  nous  Pavons , 
lui  et  tout  son  monde,  à  nos  frais.. 

LA  FEMME. 

De  par  Dieu  !  monseigneur,  je  pense  que- 
nous  supporterons  bien  ce  faix,  et  que^ 
nous  serons  tous  contons ,  si  l'on  s'en  rap-- 
porte  à  moi. 

LE  SÉNATEUR. 

Je  sais  que  vous  êtes  suffisamment  pour-*- 
vue  de  linge,  de  vaisselle  et  d'autres  choses.. 
Gomme  vous  savez  ce  qull  faut  à  un  teljBei*> 
gneur ,  prenez  garde  que  rien  de  ce  qu*it 
souhaitera  ne  lui  manque. 

LA  FEMME. 

Monseigneur,  en  vérité,  rien  ne  l\ii  man- 
quera ;  n'en  doutez  point. 


634 


TIIÉATUE  FRANÇAIS 


LÀ  riLLE. 

E,  1res  doulce  Vierge  Marie  ! 
Dame,  comment  me  clieviray? 
Sele  roy  me  treuve^  j'any 
Honle  dn  corps«  j'en  ay  grani  double. 
Miex  irault  qu'en  ma  chambre  me  boute 
Et  là  me  tiengne  toute  coye 
Que  ce  qu'il  me  treuire  ne  voye. 
Voir,  j'ay  de  li  paour  trop  grant  : 
Pour  ce  de  moy  mucîer  engrant 
Vueil  en  l'etire  estre. 

ROY  D  ESC088B. 

Sa,  biaux  hostea  !  je  me  tien  mettre 
En  tostre  bostel,  mais  qn'îl  Yonssiesse. 
Icy  Yueil  seoir  une  pièce  : 
D'errer  siii  las. 

LE  SENATEUR. 

Monseigneur,  par  saint  Nycoias  1 
Vous  soiez  li  très-bien  Yenuz, 
Et  ne  Yous  soussiez  :  se  nulz 
A  rien  de  bon,  yous  en  arez; 
De  quanque  yous  demanderez 
Je  fineray. 

LA  FEMME  AU  SENATEUR. 

De  YOUS  serYÎr  me  peneray, 
Ghier  sire,  aussi. 

ROY  d'bsgos&e. 
M^amie,  la  Yostre  merey  1 
Or  me  dites  Yoir,  par  YOStre  ame! 
Estes -YOUS  de  ceens  la  dame? 
Je  croy  que  oil. 

LA  FEMME. 

Se  je  respondoie  nanil. 
Je  fauldroie  à  Yerité  dire  ; 
Car  ui^  (oiz  m>spoosa,  sire, 
D'annel  beooit. 

L«  SENATEUR. 

Sire,  puisqu'elle  le  congnoit. 
Je  confesse  qu'elle  dit  Yoir; 
Car  elle  me  Youloit  aYoir 
A  toutes  fins. 

LA  FEMME. 

Diex!  que  yous,  hommes,  esiea  fma! 
Certes,  je  n'y  pensoie  mie. 
Sire  ;  mais  une  seue  amie 
Se  trait  Ycrs  ceuU  de  mon  lignage 
](;t  fist  tant  que  le  mariage 
Se  consomma. 


I  LA    FILLE. 

£b,  très-douce  Vierge  Marte!  Dan 
comment  m'arranger?  Si  le  roi  me  u*oqi 
je  serai  honme»  J^en  ai  grand'peur.  Il  t: 
mieux  que  je  m'eoferaae  en  ma  chambre 
que  je  m'y  tienne  coi,  plulte  qu'il  me  irou 
et  me  Yoie.  En  vérité,  j'ai  trop  grand'pe 
de  lui  :  c'est  pouiquoi  je  Yeux  me  hàier  d' 
1er  me  cacher  à  TiasUPt  nuéme. 


LE    ROI   »'ÉC098E. 

Holà,  bd  hôte  I  Je  Tiens  m'élablir  en  ?o( 
logis ,  pourm  que  cela  tous  conYieDoe. 
▼eux  m*asseoir  ici  un  instant  :  je  sois  bs  ( 
marcher. 

LB  SÉNATEUR. 

Monseigneur,  par  saint  Nicolas  Isojeil 
très -bien Yen u,  et  ne  yous  mette2  pase 
peine  :  si  quelqu'un  a  rien  de  bon ,  voose 
aurez  ;  je  yous  satisferai  sur  tout  ce  que  toi 
demanderez. 

LA  FEMM9  hV  SENATEUR. 

Cher  sire ,  je  m'appliquerai  aussi  i  vo« 
senrir. 

u  ROI  M'teOSiB. 

M'amie,  je  yous  remerciai  Maî»t«*fDti 
dites- moi  la  Yérité,  par  Yotreamel  î\» 
YOUS  la  dame  de  céans?  le  crois  que  ooi' 

LA  rBMM* 
Si  je  répondais  nenni,  je  maDqoerais  i  b 
Yérité;  car  autrefois,  sire ,  il  m'épousa  d'ut 
anneau  bénit. 

LE  StifATEOR. 

Sire,  puisqu'elle  le  reconnaU,  jcconfese 
qu'elle  dit  Yrai;  car  elle  me  Yoobît  aroir  « 
toute  force. 


LA  FEMME. 

Dieul  que  yous  autres  hoo«n«  ^ 
êtes  fins  1  Certes ,  je  n'y  pensais  |»«i  ^ 
mais  ce  fut  une  de  ses  aoûes  qui  recfeerco 
ceux  de  ma  famille  et  6t  miV^^^' 
triage  se  coQsoinma. 


AL*  HOTEN-AGE. 


Ô3S 


LA  FBIIBB  {$i€). 

E,  gar  couuMDt  ma  chose  Ya  ! 
HoljeUiYoy. 

(Ici  jette  l'aunel  et  s'en  jeue.) 
LE  EOY  h'kSGOSSB. 

Qui  ea  ce  Yalletoo?  Pur  foy  ! 
H  a  un  gracieux  YÎsage, 
Et  SI  est  appert  de  son  aage. 
Qui  est-il  fils? 

LB  SENATBDR. 

On  me  met  sus  que  je  le  fis. 
—  Di*je  Yoir ,  femme  ? 

LB  BOY  b'BSCOSSE. 

Vien  aYant,  mon  enfant.  Par  m'ume  ! 
Ta  es  bel  et  doui,  dire  l'ose. 
Or  sus  !  donnes-moy  celle  chose 
Que  tiens;  çàYien. 

LA  FBIIMB. 

Donnea-li,  biau  filzt  donnez. 

l'bnfant. 

Tien; 

Est-il  belle  ? 

LE  ROY  d'eSCOSSE. 

Oîl,  par  la  Vierge  pucelle  ! 
E,  Diex î  c'est  Tannel  que  une  foiz 
Donnay,  moult  bien  le  recongnoîx, 
A  m'amie  que  j'ay  perdue. 
—  Ha,  dame  f  qii'es-tu  dcYenue? 
Pour  loy  suî  triste  et  en  douleur 
Par  cesie  enseigne. 

LE  SENATEUR. 

Sire,  qu'avez- Yous  qu'il  conveigue 
Que  les  lermes  des  yeux  yous  cheent  ? 
Ne  Yoz  honneurs  point  ne  decheent, 
Ne  mal  n'aYCz. 

LE  ROY  d'eSCOSSE- 

Ha»  biaux  bostes!  yous  ne  saYez 
A  quoy  je  pense  maintenant» 
Engendrastes*Yous  ceU  enfant, 
Par  Yostre  foy  ! 

LE  SENATEUR. 

Oil,  mon  chier  seigneur.  Pour  quoy 
Le  demandez? 

LE  EOY  h'bSCOSSK* 

Par  celle  foy  qu'à  Dieu  devez , 
Et  par  Yosure  crestientë, 
Dites-m'en  pure  Ycrilé 
Sans  alentir. 


LENFANT. 

Eh,  voyez  comment  mon  joujou  va  !  Oh  I 
je  le  vois. 

(Ici  il  jelle  Tanneau  et  joue  aTec.) 
LE  BOl  n'éCOSSB. 

Quel  est  cet  enfant?  Par  ma  foi  I  il  a  un 
gracieux  visage,  et  pour  son  âge  il  est  éveillé . 
De  qui  est-il  fils? 

LE  SiNATEUR. 

On  le  met  sur  mon  compte.  -^  Femme  ^ 
dis-je  vrai? 

LE  ROI  n'tf COSSE. 

Approche,  mon  enfant.  Par  mon  ame!  lu 
es  bel  et  doux,  j'ose  le  dire.  Allons  !  donne- 
moi  l'objet  que  tu  liens;  viens  ici. 

LA  YEUME. 

Donnes-le-lui,  beau  fils,  donnez. 

l'enfant. 
Tiens  ;  est-ce  beau  ? 

LE  ROI  d'égossb. 
Oui,  par  la  sainte  Vierge!  Eh,  Dieu!  c'est 
l'anneau  que  je  donnai  autrefois  à  mon  amie 
que  j'ai  perdue  ;  je  le  reconnais  bien. — Ah, 
dame!  qu'es -tu  devenue?  Je  suis  triste  et 
accablé  de  douleur  à  ton  sujet  à  la  vue  de 
ce  gage. 

LE  SÉNATEUB. 

Sire,  qu'avez -vous  pour  que  les  larmes 
tombent  de  vos  yeux?  Votre  puissance  ne 
baisse  pas,  et  vous  n'avez  aucun  mal. 

LE  ROI  B'iCOSSB. 

Ah,  bel  hôtel  vous  ne  saVez  pas  à  quoi  je 
pense  maintenant.  Par  votre  foi  !  étes-vous 
le  père  de  cet  enfant? 

LE  SÉNATEUR. 

Oui,  mon  cher  seigneur.  Pourquoi  le  de- 
mandez-vous? 

LB  BOl  B'icOSSB. 

Par  la  foi  que  vous  devez  à  Dieu;  et  par 
votre  qualité  de  chrétien,  dites-m*en  la  vé- 
rité sans  retard. 


&J6 


tii£atrb  français 


LE  SENATEUR. 

Voulentiers,  sire,  et  seni  menlir* 
11  a  bien  .lij.  ans,  voire  qnatre. 
Que  sur  la  mer  m'aloie  esbatre  ; 
Là  vy  venir  une  nasselle 
A  tout  une  dame  très  belle; 
Mais  elle  n'avoit  que  une  marn. 
Et  estok  entre  soir  et  main. 
Je  ne  scé  dont  elle  venoit; 
Mais  aviron  ne  mat  n'avoit  : 
Merveille  oy quen  mer  ne  noya. 
Et  quant  je  vy  ce,  j*alay  là. 
Si  la  trouvay  comme  esgarée. 
Moult  dolente  et  moult  esplourée  ; 
En  ses  braz  cel  enfant  tenoit. 
Dont  nouviaument  jeu  avoit* 
Je  ne  scé  qu'en  mer  li  avint; 
Mais  pitié  de  elle  au  cuer  me  vint 
Si  grant  que  je  Ten  amenay. 
Seens  depuis  gardée  Tay 
Moult ,  chiere  dame  ;  et  à  voir  dire. 
Elle  est  Temme  de  grant  bien,  sire. 
Et  po  parliere. 

LE  ROY  d'eSCOSSE. 

Pour  Dieu  !  se  riens  y  vault  prière, 
M'ostesse,  je  vous  vueil  requerre 
Que  vous  l'ailliez  où  elle  estquerre 
Et  amener. 

LA  FEMME. 

Pour  vostre  amour  m* en  vueil  pener, 
Chier  sire,  et  si  ne  demoiirray 
Point  que  cy  la  vous  amainray. 
Vez-la  ci,  sire. 

(Ici  ira  le  roy  acoler  sa  femme  sans  riens  dire,  et  se 

pasmeront.) 

LE  SENATEUR. 

L'un  ne  l'autre  ne  peut  mot  dire  : 
Tant  ont  les  çners  de  pitié  plains  ! 
Après  orrez-vous  uns  complains 
Doulx,  sanz  demour. 

LE  ROY  n'ESCOSSE. 

Ma  doulce  compaigne,  m'amour. 
Mon  bien,  ma  joie,  mon  solaz, 
Pour  Dieu  !  comment  t'est-il  ?  Helaz  f 
Assez  m*as  fait  souffrir  mescief; 
Mais  ne  m'en  chaut:  j'en  suis  à  chief, 
Quant  je  te  tien. 

LA  FILLE. 

Mais  moy,  mon  chier  seigneur,  combien 
Cuidez-vous  que  j'en  aie  eu? 


LE  SftRATBOR. 

Volontiers,  sire,  et  sans  mentir.  B  y  a  bia 
trois  ans ,  voire  même  qaatre ,  q«e  j'allais 
m'ébattre  sur  la  mer  ;  là  }e  vis  venir  use 
nacelle  avec  une  très-belle  dame  (dedans); 
mais  elle  n'avait  qu'une  main,  et  c'était  vers 
le  milieu  du  jour.  Je  ne  sais  d'où  elle  ve- 
nait ;  mais  elle  n'avait  ni  aviron  ni  mit.  Je 
m'étonnai  qu'elle  ne  se  fût  pas  noyée  dans 
la  mer.  Quand  je  vis  cela,  j'y  allai  et  je 
la  trouvai  comme  dans  l'égarement ,  tonte 
chagrine  et  fort  éplorée  ;  elle  tenait  entre 
ses  bras  cet  enfant  dont  elle  était  nouvelle- 
ment accouchée.  Je  ne  sais  pas  ce  qu'il 
lui  advint  en  mer;  mais  elle  m'inspira  ane 
telle  pitié  que  je  l'emmenai  (avec  moi).  De- 
puis, je  l'ai  gardée  céans  comme  une  dame 
qui  nous  était  très-chère;  et,  &  vrai  dire, 
sire,  elle  est  grandement  femme  de  bien  et 
peu  parleuse. 


LE  ROI  n'icossE. 
Pour  (l'amour  de)  Dieu  I  si  une  prière  a 
quelque  pouvoir  (sur  vous),  mon  hôtesse,  je 
veux  vous  prier  de  l'aller  chercher  où  elle 
est  et  de  l'amener. 

LA  FEMME. 

Pour  l'amour  de  vous  je  veux  m'en  occu- 
per, cher  sire,  et  je  ne  tarderai  point  i  vous 
I  amener.  La  voici,  sire. 

(Ici le  roi  ira  eokbrasser  sa  feiunie  sans  rîen  dire,  et 

ils  se  |>àraeront.) 

LE  SÉNATBOR. 

Ni  l'un  ni  l'autre  ne  peuvent  dire  un  mot: 
tant  ils  ont  le  cœur  plein  de  pitié  1  Bien- 
tôt, vous  entendrez  de  douces  plaintes. 

LE  ROI  n'icossE. 
Ma  douce  compagne ,  mon  amour ,  mon 
bien,  ma  joie,  ma  consolation,  pour  (rameur 
de) Dieu!  comment  vas-tu?  Hélas!  tu  ni*as 
fait  souiïrir  assez  de  tribulations;  mais  peu 
m'importe  :  j'en  suis  à  bout,  puisque  je  te 
tiens. 

LA  FILLE. 

Mais  moi ,  mon  cher  seigneur,  combien 
pensez-vous  que  j'en  aie- eu?  On  vouhit  oi 


A»  HOTBlf-AGB. 


537 


CoD  me  ?ouU  ardoir  sanz  desserte, 
Et  iDOD  fils  aussi  mettre  à  perte  ; 
Et  puis,  quant  je  fu  respitëe 
Et  que  je  fo  en  mer  boutée 
Sans  avoir  qui  me  gouvemast, 
Guidiez-fons  que  point  me  gre?ast? 
Car  souvent  la  mer  par  mainte  onde 
Joooit  de  moy  comme  a  la  bonde 
Et  me  jettoit  puis  çà,  puis  là» 
Jusqu'à  tant  que  Diex  m'amena 
An  port  où  me  prist  se  seigneur» 
Qui  m'a  fait  voir  bonté  greigneur 
Que  desservir  ne  li  pourroye; 
Mais  tournez  sont  mes  pleurs  en  Joie» 
Quant  je  vous  voy. 

LE  ROY  d'bSCOSSE. 

H* amie»  ainsi  est-il  de  moy: 
Et  pour  ce  vueil,  sanz  plus  attendre» 
Aler  ent  à  Dieu  grâces  rendre 
Età  saint  Pierre. 

LA   FILLE  ROTNE. 

Aussi  vueil-je.  Alons-y  bonne  erre» 
Monseigneur»  tantost.y  serons. 
Sachiez  le  pape  y  trouverons; 
Car  faire  y  doit  le  Dieu  servise 
Et  le  saint  cresme  :  c'est  la  guise» 
Pour  ce  qu'il  est  le  jeudy  saint» 
Que  Diex  après  la  cène  saint 
Le  drap  dont  les  piez  qu'il  lava 
A  ses  apostres  essuia  ; 
Et  pour  l'absolte  aussi  qu'il  donne 
Des  péchiez  à  toute  personne 
Vray  repentant. 

LE  ROT  n'ESCOSSE. 

Or  sus  !  sanz  plus  ci  estre  estant» 
Seigneurs»  mouvez. 

LE  PREMIER  CHEVALIER  DE  HONGRIE. 

Sire»  grant  joie  avoir  devez 
Queaujourd'ui  nous  sommes  à  Romme  ; 
Car  le  pape,  qui  est  preudomme, 
Kn  l'église  Saint-Pierre  ira, 
Où  l'absolte  au  peuple  fera, 
Si  comme  on  dit. 

ij*  CHEVALIER  DE  HONGRIE. 

C'est  pour  ce  qu'à  la  sene  fist 
A  ce  jour  Jhesus  li  grans  maislres, 
Où  il  fist  ses  apostres  prestres; 
Et»  pour  celle  solempnité» 
Fait  hui  le  pape,  en  vérité» 
Tout  le  servise. 


brûler  sans  que  je  l'eusse  mérité  »  et  faire 
aussi  périr  mon  fils;  et  puis»  quand  ma 
mort  fut  différée  et  que  je  fus  mise  en 
mer  sans  pilote ,  croyez-vous  que  je  n'é- 
prouvasse poiqt  de  peine?  Souvent  les  on- 
des de  la  mer  jouaient  avec  moi  comme  avec 
une  bonde  et  me  jetaient  de  c6té  et  d'autre» 
jusqu'à  ce  que  Dieu  m'amena  au  port  où,  me 
prit  ce  seigneur»  qui  m'a  montré  plus  de 
bonté  que  je  ne  pourrais  l'en  récompenser; 
mais  mes  pleurs  sont  changés  en  joie»  puis- 
que je  vous  vois. 


LE  ROI  n'icossE. 
M'amie»  il  en  est  de  même  de  moi  :  c'est 
pourquoi  je  veux»  sans  attendre  davantage» 
m'en  aller  rendre  grâces  à  Dieu  et  à  saint 
Pierre. 

LA  FILLE  REINE. 

Je  le  veux  aussi.  Allons-y  bien  vite»  mon- 
seigneur» nous  y  serons  bientôt.  Sachez  que 
nous  y  trouverons  le  pape  ;  car  il  doit  y  cé- 
lébrer le  service  divin  et  y  consacrer  le  saint 
chrême  :  c'est  l'usage»  vu  que  nous  sommes 
au  jeudi-saint»  où  Dieu  après  la  cène  cei- 
gnit le  drap  dont  il  essuya  les  pieds  de  ses 
apêtres  qu'il  lava.  Le  pape  doit  aussi  don- 
ner à  toute  personne  vraiment  repentante 
l'absolution  de  ses  péchés. 


LE  ROI  d'Ecosse. 
Allons»  debout  !  sans  plus  de  retard»  sei- 
gneurs» mettez- vous  en  route. 

LE  PREMIER  CHEVAUER  DE  HONGRIE. 

Sire»  vous  devez  avoir  une  grande  joie  de 
ce  que  nous  sommes  à  Rome  aujourd'hui; 
car  le  pape  ,  qui  est  prud'homme  »  ira  à 
l'église  Saint-Pierre,  où  il  fera  l'absoute  au 
peuple,  comme  on  le  dit. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER  DE  HONGRIR. 

C'est  parce  que  ce  jour-là  Jésus»  ce  grand- 
maitre»  fit  la  cène»  où  il  ordonna  prêtresses 
apôtres;  et  vraiment»  c'est  pour  cette  so- 
lennité que  le  pape  fait  aujourd'hui  tout  le 
service. 


538 


THéATm   FRANÇAIS 


LE  ROY   DE   UOMGRII. 

Je  VOUS  dy  Yoaleotë  m'eat  prise 
Que  ne  burray  oe  mengeniy 
Tant  qu'au  aerviae  esté  aray  : 
Pensons  d'aler. 

LB  PAPPB. 

Vien  aYant,  entens-me  parler. 
Colin»  vas-me  de  l'iaue  querre 
Taniqne  m'emples  les  fons  Saint-Pierre. 
Or  le  fay  brief. 

LB  CLERC. 

Ce  n'esi  pas  commandement  grief: 
C'y  YOÎSy  saint  père. 

LA  FILLB. 

Monseigneur,  je  Yoy  là  mon  père; 
SuÎYez-moy:  certes  à  li  yoîs. 
— Très-chier  sire,  bien  vous  congnoys; 
Regardez-moy. 

LE  ROI  DE  HONGRIE. 

Ma  doulce  fille  !  Et,  Diex  !  pour  loy 
Ay  souffert  en  yIJ  .  ans  passez 
Pêne  et  doulonr  et  mal  assez, 
Annuy,  courroux  et  grant  mesaise. 
Acole-moy,  fille,  et  me  baise. 
Comment  t*est-il? 

LA  FILLE. 

Bien  ;  mais  j'ay  puis  en  maint  péril 
Esté  que  yous  ne  me  Yéistes, 
Et  depuis  que  yous  me  perdistes 
Ay-je  eu  grant  estât  aussy  : 
Le  roy  d'Escosse,  que  ycz  cy, 
Seue  mercy,  m'a  espousée  ; 
Pour  lui  sui  royne  clamée 
D'Escosse  et  dame. 

LE  EOT  DE  HONGRIE. 

Sire,  puisqu'elle  Yostre  femme. 
Je  YOUS  puis  bien  tenir  pour  filz. 
Estes-Yous  ne  certain  ne  filz 
Dont  elle  est  née? 

LE  ROT  n'EacossB. 
Nanil,  par  la  Royne  honnonréêl 
De  son  lignage  rien  ne  sçay  ; 
Mais,  s'il  Tonsplaisi,  je  le  aaray 
A  oesie  foiz. 

LE  ROT  Mt  HONGRIE. 

Biau  filz,  de  Hongrie  soi  roys  ; 
Sa  mère  anssi  en  fu  royne» 
Qui  fu  dame  de  franche  orine, 
Courtoise  et  sage. 


LE  r6i   de  HONGRIE. 

Je  YOUS  le  dis ,  il  m'a  pris  envie  de  De 
boire  ni  manger  qne  je  n'aie  été  an  serrice  : 
pensons  à  y  aller. 

LE  PAPE. 

Approche ,  éconie«>nioi  parler.  Colin ,  n 
me  chercher  de  l'ean  jusqu'à  ce  cpie  tu  aies 
rempli  les  fonts  de  8ainl«Pierre.  Allons, 
faisYite. 

.      LE  CLBRC. 

Ce  n'est  pas  un  ordre  pénible  k  (exécHter)  : 
j'y  Yais,  saint  père. 

LA  FILLB. 

Monseigneur,  je  tois  mon  père  là  -  bas; 
suiYCz-moi  :  certes ,  je  Tais  à  loi.  —  Très- 
cher  sire  ,  je  yous  connais  bien  ;  regardai- 
moi. 

LE  ROI  DE  HONCRIE. 

Ma  douce  fille!  Eh,  Dieu!  j'ai  souffert 
pour  toi,  ces  sept  dernières  années,  assez 
de  peines,  de  douleur,  de  mal,  d'ennui,  de 
chagrin  et  de  grandes  contrariétés.  Fille, 
presse-moi  dans  tes  bras  et  baise-moi.  Com- 
ment Yas-tu  ? 

LA  FILLE. 

Bien  ;  mais  depuis  que  yous  m'aTez  Yue 
j'ai  été  en  maint  péril ,  et  depuis  que  Toas 
me  perdîtes  j'ai  eu  anssi  une  haute  posi- 
tion. Le  roi  d'Ecosse,  que  vous  Yoyez  ici, 
m'a  épousée  :  grftces  lui  soient  rendues!  à 
cause  de  lui  je  suis  appelée  reine  et  maî- 
tresse d'Ecosse. 

LE  ROI  DE  BONORIB. 

Sire,  puisqu  elle  est  YOtre  femme,  je  puis 
bien  vous  regarder  comme  mon  fils.  Sa- 
vez-YOtts  d'une  manière  oertaine  d'où  elle 
est  issue? 

LB  ROI  n'ÉGoasB. 

Nenni,  par  la  Vielle  honorée  I  je  na  sais 
rien  de  son  extraction;  maiai  s'il  yo«s  plaît, 
je  le  saurai  eetie  fois. 

LE  ROI  Wt  B0II6RIB* 

Mon  cher  fils,  je  suis  roi  de  Hongrie  sa 
mère  en  était  anssi  reine  :  c'était  «ne  femme 
de  race  noble,  courtoise  et  sage. 


AU    ]AOTEN*AGE. 


530 


LE  ROY   DESCOSSE. 

Sire,  puisque  sçay  son  liguage. 
Plus  grant  joie  ea  «y  que  (levant  ; 
Onques  mais  jour  de  mon  yivanl 
Ne  le  seu  mais. 

I.S  PREMIER  CHEVALIER  d'eSCOSSE. 

D*aler  nous  avançons  liuymais, 
Messeigneurs,  n  voulei  venir 
A  ieaips  po«r  le  servise  oîr  : 
Il  esl  banlte  heure. 

LA  FILLB, 

Il  dit  Toir  :  aloos  sans  demenve, 
De  ceci  bien  recouvrerons  ; 
A  parler  pas  ne  partirons 
Si  lest  d'ensemble. 

LE  PREMIER  GHETALIBR  DE  HONGRIE. 

Le  pape  yoy  là,  se  me  semble. 
Où  se  siet:  c'est  trop  bien  à  point. 
Son  service  encore  n'a  point 
Encommencié. 

I.E  CLERC 

Saint  père»  sachiez  j'ay  laissié 
Les  Tonz  tous  vuiz.  Dire  vous  vicn 
Une  chose  doQt  moult  me  crien  : 
A  la  rivière  n'ay  peu 
Puiser,  pour  povoir  qu'aie  eu. 
Goûte  d'yaue  ;  ains  la  me  toloit 
Une  main,  qui  touz  jours  yenoit 
Ep  Botaut  jusques  à  ma  seille  : 
Pont  j'ay  eu  trop  grant  merveille  ; 
Et  quant  j'ay  véu  qu'autrement 
It'en  cheviroye  nullement» 
En  mon  siau  Fay  laissie  entrer 
Pour  la  vous,  saint  père,  apporter  : 
Vez  la  ci,  je  ia  vous  apport; 
(Ntes,  s'il  vous  plaint»  89nz  déport. 
C'en  en  fera. 

LE  PAPB> 

Je  tien  que  Dieu  nous  monsterrà 
(Met  cy)  par  elle  aucun  miracle 
Défait  qui  m'est  encore  ostacl^ 
Et  noft  scéu. 

LA  nLLK. 

Cette  main  que  yens  ay  vëii 
Bailler  el  qne  tenir  tous  Toy 
ra,  saint  père,  jadis  de  moy  ; 
De  ce  braz-ci  la  me  co|^y 
Petir  mon  peie,  que  je  n'osay 
Contredire  de  son  vouloir». 


LE  uoi  d'Agossb. 
Sire,  puisque  je  sais  quelle  est  sa  famille, 
j'éprouve  à  son  sujet  plus  de  joie  qu'aupa- 
ravant; je  ne  le  sus  jamais  de  oia  vie. 

LE  PRMmKR  GHMVAUME  D*iC08SB. 

Hesseigneurs ,  hâtons*nous  maintenant, 
si  vous  voulez  venir  à  temps  pour  entendre 
le  service  :  l'heure  est  avancée. 

LA  nLLR* 

Il  dit  vrai  :  alions^y  saas  retard»  nous 
nous  en  troaveroas  bien  ;  (si  nous  conti- 
nuons) à  parler»  nons  ne  nous  séparerons 
pas  de  si  tôt. 

LE  PREMIER  eMBVALRR  DE  HORGRIB. 

A  ce  qu'il  me  semble.  Je  vois  le  pape  là- 
bas  ,  où  il  est  assis  :  c^est  fort  à  propos.  Il 
n'a  pas  encore  commencé  son  senrice. 

LE  CLBRC. 

Saint  père»  sachez  que  j*ai  laissé  les  fonts 
tout  vides.  Je  viens  vous  dire  ane  chose  qui 
me  fait  grand'  peur  :  quelque  force  que  j'y 
aie  mise,  je  D*ai  pu  puiser  à  la  rivière  une 
(seule)  goutte  d'eau  ;  mais  une  main,  qui 
toujours  venait  en  flottant  jusqu'à  ma  seille» 
m'empêchait  d'en  prendre  :  ce  qui  me  sur- 
prit étrangement  ;  et  quand  j'ai  vu  qu'au- 
trement je  n'en  viendrais  nullement  à  bout, 
je  l'ai  laissé  entrer  en  mon  seau  pour 
vous  l'apporter ,  saint  père  :  la  voici  »  je 
vous  l'apporte  ;  dites  »  s'il  tous  plaît ,  sans 
retard»  ce  qu'on  en  fera. 


LE  PAPE. 

Je  crois  que  Dieu  nous  montrera  (mets-la 
ici)  par  cette  main  quelque  miracle  au  sujet 
d'un  fait  qui  m'est  encore  inexplicable  et 
ignoré. 

LA  FaLE. 

Cette  anaÎA  que  je  vous  ai  vu  donner  et 
que  je  vous  voia  tenir  fut,  saint  père»  autre-^ 
fois  la  mienne  ;  je  me  la  coupai  de  ce  bras^ 
ci  à  cause  de  mon  père,  dont  je  n'osai  con« 
tredire  la  volonté»  qui  était  de  m'avoir  pour 
femme  ;  n'en  doutez  pas. 


640 


THiATEB  PRA1IÇAI8 


Qui  me  youloit  à  femme  avoir; 
Ce  n'est  pas  double. 

LE  PÀPB. 

Traî-te  çà,  ma  fille,  s'acoule. 
Où  fus-tu  née,  dy-le-moy, 
Et  de  quelx  gens  es,  ny  à  quoy 
Tu  la  cognois? 

LA  PILLB. 

Saint  père,  à  la  façon  des  dois. 
Le  roy  de  Hongrie  est  mon  père 
Et  royne  aussi  fu  ma  mère. 
Vez-le  là»  faites4e  venir. 
Se  je  mens,  faitesHmoy  punir: 
Je  le  Yueil  bien* 

LE  PAPE. 

Belle  fille,  or  entens:  ça  vien. 
Tu  te  méis  en  grant  péril. 
Je  le  demans,  combien  a-il 
Que  la  copas  ? 

LA  PILLE. 

Saint  père,  n'en  mentiray  pas: 
Il  a  vij.  ans,  voire,  passes  ; 
Et  sachiez  j*ay  plus  chier  d'assez 
Qu'en  mon  corps  ce  meshaing  appere 
Que  eusse  esté  femme  à  mon  père 
Ne  qu'il  faulsist  que  le  congnusse 
Me  li  moy,  ne  qu'e[n]fans  eusse 
De  sa  semence. 

LE  PAPE. 

Or  paiz,  touz  I  et  faites  scillence. 
Et  priez  Dieu  dévotement 
Qu'il  nous  face  demonstrement 
Se  c'est  la  main  que  ce  copa 
Geste  dame,  si  con  dit  a. 
^Çà,  se  braz  !  sa,  ma  fille  belle  1 
Je  vueil  espronver  se  c'est  elle  ; 
Tost  le  verray. 

LA  PILLE. 

Sire,  mon  braz  deslieray, 
Si  verrez  dont  elle  parti 
Quant  de  la  coper  m'aparti. 
Veez,  saint  père. 

(Cy  iouclc(/te)  le  pape  la  main  au  braz.) 
LE  PAPE. 

Royne  des  cieulx,  de  Dieu  mère, 
Yez  ci  miracle  trop  appert  : 
La  main  s'est  rejointe,  et  n'y  pert 
Goule  c'onques  pariist  du  braz. 
—  Fille,  ton  cuer  en  grant  solaz 
Doit  bien  ore  oslrc. 


LE  PAPE. 

Viens-U,  ma  fille,  et  écoute.  Dis«oi,oè 
fus*tu  née ,  quels  sont  tes  parent,  et  à  quoi 
la  connais-tu  ? 

LA  PILLE. 

Saint  père ,  à  la  fiiçon  des  doigts.  Le  roi 
de  Hongrie  est  mon  père,  et  ma  mère  ma 
fut  reine.  Voyez*le  là- bas,  faitel-leT^ 
nir.  Si  je  mens,  faites-moi  panir:  je  le  Ten 
bien. 

LE  PAPE. 

Ma  chère  fille,  écoute-moi  :  Tiens  ici.  Tu 
te  mis  en  grand  danger.  Je  te  demasde, 
combien  y  a-i-îl  que  tu  la  coupas? 

LA  FILLE. 

Saint  père,  je  ne  mentirai  pas:eoféri(é, 
il  y  a  sept  ans  passés  ;  et  sachez  qoe  j'aine 
infiniment  mieux  que  cette  mutilatioo  p- 
raisse  sur  mon  corps  que  d'atoir  été  b 
femme  de  mon  père,  forcée  de  le  coDMttre 
et  d'avoir  des  enfans  de  ses  oeuvres. 


LE  PAPE. 

Allons,  paix,  vous  tous  !  faites  silence,  ei 
priez  Dieu  dévotement  qu'il  nous  manifeste 
sf  c'est  la  main  que  cette  dame  se  coopi, 
ainsi  qu'elle  l'a  dit.  -  AUons,  ce  bras!  al- 
lons, ma  chère  fille  I  je  veux  éprouver  « 
c'est  elle;  je  le  verrai  bientôt. 

LA  PILLE. 

Sire,  je  vais  délier  mon  bras,  et  vous  ver- 
rez d'où  elle  partit  quand  je  me  pris  ^  " 
couper.  Voyez,  saint  père. 

(Ici  le  pape  touche  la  nuuD  fto  bras.) 
LE  PAPE. 

Reine  des  cièux,  mère  de  Dieu,  voici  m 
miracle  bien  éolatant  :  la  main  s'est  rejoia'*» 
et  il  n'y  parait  en  rien  qu'elle  ait  jamais  «« 
séparée  du  bras.  -  FiUe,  à  celte  bcare /<* 
cœur  doit  bien  être  dans  un  grand  pb»'* 


AU  MOTEN-AGB. 


541 


LA  FILLB. 

Loez  soit  Diex,  le  Roy  celestre  ! 
Contre  les  mescbiez  grant  et  troubles 
Qn'ay  porté  me  rent  à  cent  doubles 
Aajourd*uy  noble  guerredon  : 
Trouver  m'a  fait  mon  compaignon 
Qui  de  son  bien  me  golousa 
Tant  que  par  amour  m'espousa  ; 
Si  ne  savoit-il  qui  je  estoie, 
Quant  me  prist,  ne  quel  non  j*avoic. 
De  ceste  treuve  cy  endroit 
Se  j*ay  joie»  j'ay  trop  bien  droit  : 
le  servoie  comme  mescbine, 
On  me  servira  con  royne. 
Après,  mon  père  voy  cy  près 
De  moy  festoier  cy  engrès 
Qn*il  ne  scetque  faire  me  doyc  : 
Ce  m'est  une  seconde  joie. 
Car  ne  le  vy  mais  puis  vij.  ans  ; 
Hais  celle  que  plus  sui  sentans 
Et  que  plus  à  mon  cuer  amain, 
Cest  que  recouvré  ay  ma  main 
Et  que  du  tout  m'en  puis  aidier 
Aussi  que  faisoie  au  premier  : 
Dont  je  graci  le  Roy  de  gloire 
Et  sa  très  douice  Mère  encore 

* 

Et  touz  les  sains. 

LE  PaEMIER  CARDINAL. 

Saint  père,  on  en  doit  les  sains 
Sonner  de  joye. 

ij«  CARDIlfAL. 

Vous  dites  voir,  se  Dieu  me  voie  ; 
Et  hault  chanter. 

LE  PAPE. 

Seigneurs,  pensons  de  nous  haster 
D'aler  endroit  en  ma  chappelle. 
Tandis  que  la  chose  est  nouvelle, 
Et  avant  que  nous  aions  presse  : 
Là,  pourrons  chanter  par  leesse, 
A  nostre  aise  et  dévotement. 
—  Va^K  dire,  vaz  appertement, 
A  mes  chappellaims  (sic)  que  cy  viengnent 
Et  que  compaignie  nous  tiengnent; 
Si  chanteront  à  haulte  alaine 
En  alant  une  belle  antaine, 
Vas-les-me  querre. 

LE  CLERC. 

Saint  père,  voulentiers,  bonne  erre. 
-«Seigneurs,  cy  plus  ne  vous  tenez; 


LA  PILLE. 

Que  Dieu,  le  Roi  des  cieux,  soit  loué  i  en 
compensation  des  grandes  et  rudes  tribula- 
tions que  j'ai  supportées  il  me  donne  aujour- 
d'hui une  noble  récompense:  il  m'a  fait 
trouver  mon  compagnon  qui  me  combla  de 
tant  de  bien  qu'il  m'épousa  par  amour  ;  et, 
quand  il  me  prit,  il  ne  savait  pas  qui  j'étais, 
ni  quel  nom  je  portais.  Maintenant  si  j'é- 
prouve de  la  joie  de  cette  rencontre ,  j'ai 
bien  des  motifs  pour  cela  :  je  servais  comme 
domestique ,  (  à  présent  )  on  me  servira 
comme  reine.  De  plus,  je  vois  près  d'ici  mon 
père  si  empressé  de  me  faire  fête  qull  ne 
sait  comment  s'y  prendre  :  c'est  pour  moi 
une  seconde  joie,  car  je  ne  l'ai  pas  vu  de- 
puis sept  ans  ;  mais  celle  que  je  ressens  da- 
vantage et  qui  me  touche  le  plus  au  cœur, 
c'est  que  j'ai  retrouvé  ma  main  et  que  je 
puis  m'en  servir  tout  aussi  bien  qu'aupara- 
vant :  ce  dont  je  rends  grâces  au  Roi  de 
gloire  «  à  sa  très -douce  Mère  et  à  tous  les 
saints. 


LE  PREMIER  CARDIlfAL. 

Saint  père,  il  faut  de  joie  en  faire  sonner 
les  cloches. 

LE  DEUXIÈME  CARDINAL. 

Dieu  me  protège!  vous  dites  vrai;  et  il 
faut  aussi  chanter  d'une  manière  solennelle, 

LE  PAPE. 

Seigneurs,  pensons  à  nous  hâter  d'aller 
maintenant  en  ma  chapelle ,  tandis  que  la 
chose  est  récente,  et  avant  qu'il  y  ait  presse  ; 
là  nous  pourrons  chanter  une  hymne  de 
joie,  à  notre  aise  et  dévotement. — Va  dire, 
va  tout  de  suite,  à  mes  chapelains  qu'ils 
viennent  ici  et  qu'ils  nous  tiennent  com- 
pagnie; ils  chanteront  en  allant  une  belle 
antienne  à  haute  voix.  Va  me  les  chercher  « 


LE  CLERC* 

Saint  père,  volontiers,  (j'y  vais) bien  vite. 
—  Seigneurs ,  ne  vous  tenez  plus  ici  ;  ve. 


542 


Devant  le  saint  père  venez 

Touz  :  il  vous  mande. 

l'uh  roui  Tooc. 

Si  yronSt  pniaqall  nom  demande 
C'est  de  raison. 

LS  rAFB* 

Tost,  seigneurs  I  Sans  nrresioison. 
En  nlam  jvsqu^à  ma  chappelle, 
Chantex->me  nne  louenge  belle 
De  la  mère  Jbesu  le  roy» 
Avant  I  meties-vons  en  arroy. 
Qtti  l'emprendra  ? 

LB  CHAPPELADI. 

Je  soiqni  la  eommeneera, 
Qttanivous  plaisttsire. 

UrLlCIT. 


TniATRB  PBAKÇAIS 

nés  tous  devant  lesniot  père  :  il  vous  oissje 


L'on  roim  tous» 
Nous  ironSv  puisqu'il  nous  deaiande: ce 
juste. 

tJi»Art. 
Vite ,  seigneurs  I  En  nllaut  jusqn'i  s 
chapelle,  chantesHUoi  sans  retard  une  beU 
hymne  à  la  louange  de  la  mère  du  roi  J< 
sus.  En  avant  I  nmltei-vous  «i  ordre.  Qt 
commencera  ? 

Lv  auraLAiii. 
Cest  moi  qui  commencerai»  quand  0  voi 
plaira,  sire. 

FIN. 


F,  M. 


ROMAN  DE  LA  MANEKINE. 


(■AxuKcmT  DB  LA  BiBLuyniQiTB  EoTAiB  H*  7609 — 3,  fol.  3  recto,  col.  f .) 


L'auteur  de  cet  ouvrage  débute  ainsi  : 

Phelippes  de  Rfan  ditier 
Veut  un  roumaos»  ù  delitîer 
Se  poff^nt  mil  cil  qui  l'orrooti 
Cl  bien  «scept  qu'il  i  porponl 
Am4»  de  l»îen  olr  ei  prendre. 
8e  il  k  ckon  ▼oebni  entend*  e  i 
Msîi  l'aueune  e«l  ci  qvî  h  d«eiUe 
Pe  Hea  9lr,  pour  Dieii  !  ne  ?oelle 
Ci  d«i»«rery  sochoie  toî^i  s'en. 

Ce  n'e^t  courtoisie  ne  seu 
De  nul  eontéur  def tourber. 
Autant  ameroîe  tourbcr 
En  .î.  marès,  comme  riens  dire 
Devant  aucune  gent  qui  d'ire, 
D'envie,  d'orgueil  sont  si  plein 
Que  tenu  en  sont  pour  ?llain. 
Par  tel  gent  sont  luit  révélé 
Li  mal  qui  amont  sont  levé. 


Car  du  bien  qu'il  eeeunlM  taiseni. 
Et  pour  cou  que  il  poime  plaiseui, 
Leur  Toel  ençoi»  que  je  coaunans 
La  metere  de  mon  roussane 
Priier  de  ci  que  il  s'en  toiaeot 
Ou  qu'il  ne  teoceat  ne  ne  noîsenc  ; 
Car  biaus  contea  si  ost  perdus, 
Quant  il  n^est  de  cuer  entendus 
M éismement  à  cbîaus  qui  l'oenl  : 
Pour  cou  leur  requier-jou  qu'il  cent 
Ce  conte  que  je  met  en  rime. 
El  se  je  ne  $ui  leonime, 
Merveillier  ne  s'en  doit  mie  ; 
Carmoll  petit  aalde  elergie, 
Ne  onques  mais  rime  ne  fis  ; 
Meis  ore  m'en  sui  entremis 
Pour  çou  que  vnde  est  le  matera 
Dont  je  voel  eestOTÎme  fere, 


•  AIÎ 


N'iln*est  mie  droit  c*on  te  laîte 

De  remembrer  eoM  ^uî  plaîie. 

Dès  or  Toel-jou  à  Pî«u  prîîer 

Que  il  me  doin^i  bien  definer 

Ce  conte  que  j'ai  ci  empris 

Et  par  moi  est  en  rime  mît» 

Et  a  trettout  ebîaut  grant  bient  doigne 

Qui  loeront  cette  betoîgoe. 

Dès  or  mais  tous  commeoeeraî» 

Que  jâ  de  mot  n'en  mentirai, 

Se  n*ett  pur  ma  rime  alougieri 

Si  droit  com  je  porrai  lignieft 

Jadis  arint  qWû  ert  .j*  rois 
Qui  molt  ftt  sagea  et  courtois  i 
Toute  Hoogrie  oi  en  demaîiie» 
Feme  aTOÎt  qui  «'eri  pas  f ilaine  ; 
Fille  estoit  au  roi  d'Ermenie  i 
De  grant  biaut4  iert  tl  garnie 
Et  de  bonté»  ti  opm  j'entent, 
Que  on  erratt  avant  lone  laot 
Que  ta  parelle  f«tt  trouvée. 
A  li  deviter  demottréf 
Ne  Toel  faire  ;  trop  demonrroie. 
Aler  m'en  voeil  U  droite  voie 
Ainti  comme  je  iriût  ou  epntei 
Qui  ainsi  me  retrait  et  conie 
Qu'il  furent  enaanle  •<•  w, 
Qu*avoir  ne  parent  nnt  enfant 
Fors  une  fille  tenleoenl  i 
Mais  cele,  eu  mien  eneeient» 
Fu  la  plus  beln  ^pi  eine  ftist 
Qin  d'onune  ennoéue  futi. 
La  damoisiein  m  non  ioie^ 
Por  mainte  gant  qui  «joie 
Fu  ou  paît  pour  ta  naittenra  i 
Et  Diexy  qui*  loua  ka  bons  avanee« 
Mist  en  U  qoanque  maître  i  dut 
Neture,  qui  pat  ne  reomt» 
Ançois  i  mist  tant  i  devisa  i 
Bieuté»  bonté 9  sens  et  franeite. 
Onques  feme  de  aon  enge 
Ne  fu  tenqe  pour  si  toge. 

Dont  vint  la  mort»  qui  jà  n  Vrt  la^se 
De  muer  baiite  eosa  en  basse , 
Ne  n'espargne  reî  na  reine, 
Ançois  flùt  de  bien  tans  bruine  : 
Bruine  fait  bien  de  bien  tans 
Quant  elle  &it  de  liée  dolanat 
Ne  jâ  ne  prendra  raenobon 
De  nului  qu'ele  ail  en  pritnn. 
Fors  que  le  eoranny  pela  et  toint, 
Joiel  dont  cascunt  te  plaint. 


N'a  mie  atendn  U  vielleoe 
De  la  rOlne»  ançois  s'odrece 
Vert  lis  al  ai  l'a  mnpainta 
Qu*ele  la  fait  et  pale  al  teinle  ; 
La  eoulour  qui  eatoit  ti  b^le 
Rient  n'i  veutisi  roee  nonvele . 
Au  lit  ett  du  tout  aeanoie. 
Or  ne  quidîéa  mia  qu'il  siée 
A  cbiaus  du  pals  ne  ou  roy  » 
Qui  pour  li  demainont  detroi  : 
Devant  li  est,  patlir  n'en  puet  ; 
De  pleurer  tenir  na  ta  puet» 
Quant  ne  troeva  fuaiaiian 
Qui  saoe  du  garir  rien» 
•J.  jour  li  dist  t  m  Mn  dama  eîere, 
Molt  me  fait  atal  ieala  eiere 
Que  je  voi  en  voua  ti  pâlie* 
Par  eege  ne  deniaeiés  mie 
Issi  lott  départir  da  moi.  a 
Ele  li  a  dit  :  «  Sira»  avoi  2 
Ne  viellece  ne  joneté 
Ne  tolent  la  Dieu  valante  i 
Souvent  fiiit  la  biara  preanere 
Que  les  gens  enidenl  darraniara. 
Quant  Diex  le  vont  at  jou  la  voaih 
De  sa  volenlé  ne  me  deoll. 
Je  sai  molt  bienatorir  m'ealuet 
Nf  eutrement  eatre  ne  pnati 
Mai9  par  celé  1res  gtont  eatonr 
Que  m'avés  monsirée  maint  jor, 
Youspri  que  ate  donés  .i.  don 
De  tous  mes  biena  en  gfaarveden.  ■ 

—  «  Certes»  danw»  li  roît  rasponi , 
Il  n'est  Bule  rione  en  ees|  mont 
Que  nus  bom  poisi  taisa  pour  femme 
Que  je  ne  faee  pour  voue,  domo  ; 
Mais  dites  vœtva  valonlé  i 
Du  faire  sui  en  volamé. 
Sur  ma  loialté  la  voua  jur  •  » 
—  «  Or  en  sn^je  bien  aatonr» 
Sire  :  ti  vont  reqniar  et  pvoi 
Que  vous  jamais  fomma  apréa  moi 
Ne  voelliés  prendre  à  net«nji*r; 
Et  se  li  prince  ai  li  aonionr 
De  ce  paît  na  voalanl  mie 
Que  li  roîalmesde  Hongrie 
•  Demeurt  à  MfiUe^aprét  vont» 
Ançois  vont  requièrent  que  vaut 
Yottt  mariés  pour  fil  at  air» 
Bien  vont  otroif  te  van»  avoir 
Poét  femmf  de  mon  «anUpt» 
Qu*à  U  vont  alét  ottanlant  ; 


543 


541 


THÉATRI  FRANÇAIS 


Et  dei  attires  bien  tous  gardéi, 
Se  vous  moo  eonvenant  gardés.  » 
— «  Gertea,  dame,  jou  FoUroi  bien  ] 
3k  ne  mefferai  de  rien.  » 
Quant  la  reine  ot  çou  pourquls, 
Son  penaé  et  son  cuer  a  mis 
A  s*anie ,  si  se  confessa  ; 
Bien  sent  la  mort  qui  l'apressa  : 
Se  droitures  a  demandées, 
Et  on  li  a  toutes  données  ; 
Puis  est  du  siècle  trespassée. 
Pour  H  s*est  mainte  gens  lassée 
De  pleurer.  Meismementli  rois 
Se  pasma  sur  li  mainte  fois, 
Ne  nus  ne  le  puet  eonfbrter. 
Quant  derant  U  en  voit  porter 
La  roine  en  bière  morte, 
Itolt  se  plaint,  molt  se  deseonferle; 
Ains  plus  grans  deuls  ne  fu  réw 
Que  cil  qui  par  U  fu  meus. 
Enfete  fil  noblement. 
Sa  tombe  fu  faite  d'argent. 
D'or  et  de  pîeres  preeîeuses, 
Boines,  cieres  et  preeîeuses. 
Li  due,  li  prélat,  sans  mentir. 
Qui  furent  à  li  enfoir 
I  fiirent  d' jroire  entailliet 
M  enreilleusement  souttlUet  ; 
Deus  et  .ij .  easank  parolent. 
Et  saule  que  de  doel  s'afiblent. 
Quant  on  ot  eanté  le  senrice, 
Retorné  s'en  aont  del  egUie. 
De  tous  i  ot  qui  s*en  alerent  ; 
Mais  li  grant  sîgneur  demourerenl 
Por  reeoaforter  lor  signour. 
Qui  le  cuer  a  plain  de  dolonr. 

Toutes  mors  oublier  eonvient. 
Li  rois  le  eonTenent  bien  tient 
Qu'il  aToit  fet  à  la  rolne. 
Après  sa  mort  fii  loue  termine 
Ayoeques  sa  fille  Joie, 
Qui  l'a  moût  amée  et  eierie  i 
Pour  Tamour  qu'il  ot  à  sa  mère 
Ne  li  moostra  pas  vie  amere. 
Et  moltl'ama  de  grant  amour. 
La  damobiele  caseun  jour 
Crut  en  sens  et  en  grant  biaulé. 
En  valeur  et  en  loialté. 
•XTÎ.  ans  ot,  molt  fu  bêle  et  gente  i 
En  la  yirge  Marie  entente 
Mist  de  serrir  et  d'onnourer; 
Tous  les  jours  Taloit  aourer 


D^orisons  que  elc  savoil , 
A  une  ymage  qu'elea^oii. 
Qui  en  sa  sanlanoe  ert  pouriraite. 
Ensi  se  dedubt  et  aflâite. 

Le  conte  de  li  tous  lairai  ; 
Des  barons  du  pals  dirai. 
Qui  ensanle  ont  pris  pallement  ; 
Molt  i  assanla  de  grant  gent. 
Ouant  il  furent  assanlé  tout. 
Si  ont  ellit  le  mains  estout 
Et  le  plus  sage  pour  moustrer 
Ce  qui  les  a  fàitassanler  : 
«  Seigneur,  fait-il,  escoutés-moi. 
En  eest  pals  avons  .î.  roj 
Qui  ot  feme  molt  boiné  et  sage  ; 
En  se  mort  avons  grant  damage. 
De  celé  femme  n'a  nul  boir 
Fors  une  fille,  au  dire  voir. 
Qui  est  molt  bone  et  molt  courtoise  ; 
Et  nonpourquant  &  briquetoiae 
Ert  li  roîalmes  de  Hongrie, 
Se  feme  l'avoit  en  baillie  : 
Por  c'esl-il  bon  que  nous  alons 
Au  roi  et  de  euer  li  prions 
Qu'il  pregne  feme  à  nostre  los.  • 
Il  respondent  tout  s  «  C'est  bon  los.» 
A  ce  conseil  trestout  s'aoordeot. 
N'en  i  a  nul  qui  s'en  deseordent  ; 
Au  roi  sont  venn  au  tiere  jor 
La  où  il  tenoit  son  sejor* 
Si  li  requièrent  que  il  femme 
Pregne  pour  Tounour  du  roîalme. 
Il  lor  dist:  «  Signer,  non  ferai. 
Jamais  femme  ne  prenderai  i 
Car  k  ma  femme  eue  en  couvant 
Que  jamais  jor  de  mon  vivant 
Feme  espousée  n'îeri  de  moi. 
Se  ensi  n*est,  mentir  n'en  doi. 
Que  je  trouvaisee  son  pareil 
De  biauté,  de  feit,  d'apareil. 
Et  je  ne  quie  mie  que  une 
En  trouvast-on  desona  la  lune  ; 
Mau  s'ele  puet  estre  trouvée. 
Pour  le  pourfit  de  la  contrée 
Yés  moi  prest  etentalenté 
De  feire  vostre  voleaté.  » 

Quant  li  baron  ont  entendu 
Ce  que  li  rois  a  respondn. 
Sont  .xij.  messages  ellis, 
Courtois  et  sages  et  dlia. 
Qui  plusenrs  langage  mvoieiii. 
La  rolne  véu  avoient. 


AC   MOYBN-AGB. 


5f5 


Norrîs  les  ot  et  alevés  ( 

Si  se  tinrenl  mains  açrevês 

Des  grans  paines  qu'il  endurerenl, 

Por  çou  que  son  por  querre  alerenl. 

Et  cil  •«]•»  toit  doiet  doi. 

Par  le  commandement  le  roi 

Et  par  les  barons  de  la  terre 

Vont  en  maint  lieu  la  muse  querre. 

Quant  il  orent  or  et  argent 

Et  garnisons  à  lor  lalenC, 

S*ont  devise  qu'il  le  querronl 

.1 .  an  et  puis  si  reTenront. 

Vers  orient  en  Tont  li  .Ti.« 

En  trois  parties  se  sont  mis; 

Et  H  autre  vers  occident 

S'en  Tont  maint  pals  reTerchani» 

Fille  à  roj  et  à  maint  conte 

Virent»  dont  il  ne  tinrent  coqte. 

Maint  duel,  maint  anui  et  maint  grief 

Orent;  mais  ne  Tinrent  à  chief 

De  la  quesle  qu'enpris  aroient, 

Estoit  çou  dont  grant  doel  a  voient. 

Se  je  contoie  leur  anuis^ 

Del  escouter  seroil  anuis. 

Quant  il  ont  en-  maint  lieu  eerkié. 

Maint  pals  quis  et  reverchié, 

Ne  ne  poeenl  olr  nouTcles 

Qui  leur  soient  bones  ne  bêles, 

Au  chief  del  an  sont  rerenu. 

Non  ensi  com  erent  méu  : 

Riche  s'esmurent  et  joiant, 

PoTre  revienent  et  dolant  ; 

En  .ij .  nés  en  erent  tourné» 

Maïs  en  .Ti.  en  sont  retourné*. 

A  .1.  Noël  trocTent  le  roj 
Et  tous  ses  barons  ayoec  soi , 
Où  il  tenoit  grant  court  pleniere< 
Gent  i  ol  de  mainte  manière» 
Dames  et  mainte  damoisiele 
Qui  euidoit  estre  la  plus  bele< 
Au  dbner  vinrent  li  message» 
S'ont  au  roi  conté  leur  musage) 
Et  li  baron»  quant  il  l'olrent, 
De  çou  mie  ne  s'esjoirent  ; 
Maîsli  message  n'i  ont  coupes. 
Ne  furent  pas  paie  d'estonpes  ) 
Blanc  argent  orent  et  rouge  or> 
Dont  cascnns  pnet  fairetresor^ 
D'aus  vous  lairai }  dirai  du  roj 
Et  des  barons  qui  sont  od  soi. 
Od  li  furent  maint  archeTesque 
Et  maint  abbé  et  maint  evesque. 


Laiens  estoit  bêle  Joie» 

Mainte  dame  ol  en  sa  eompaignie  ; 

Al  mangier  seoit  la  dansele. 

Uns  des  barons  del  escuele 

Le  servi»  cui  Dieus  destourbier 

Doiust  !  qu'il  avinl  grant  eneonbrier 

A  la  damoisele  par  lui  » 

Ainsi  com  vous  orrés  ancui. 

A  ce  baron  forment  pesoit 

De  çou  que  li  rois  G\  n'avoil» 

Les  messages  avoit  ois 

Dont  il  n'estoit  mie  esjols; 

La  damoisiele  a  regardée» 

Qui  ert  blance  et  eneoulourée  : 

Avis  li  est  ce  soit  sa  mère» 

Fors  que  de  tant  que  plus  jone  ère. 

Quant  par  laiens  ont  tuit  mengié» 
A  conseil  se  sont  tuit  rengié 
Tout  li  baron  de  la  contrée  ; 
Et  li  quens»  qui  avoît  portée 
L'escuele  bêle  Joïe» 
Lor  dist  :  «  Se  Dix  me  benele^ 
Signeur»  li  rois  jamais  n'aura 
Femme  n'oki  ne  le  trouvera 
Tele  comme  il  le  veut  avoir» 
S'on  ne  fait  tant»  au  dire  voir» 
Que  il  puist  sa  fille  espouser  : 
Ou  monde  n'a  fors  li  son  per  ; 
Mais  se  li  prélat  qui  ci  sont» 
Qui  en  grant  orfenté  seront 
Se  malvais  sires  vient  sor  aus» 
Voloient  faire  que  loiaus» 
Fusl  li  mariages  d*auk  deus» 
Je  croi  que  ce  seroît  li  prèus 
A  tous  chiaus  de  cesie  contrée.  » 
A  tant  a  sa  raison  fînée. 
De  tes  i  a  qui  s'i  acordent 
Et  de  tes  qui  molt  s'en  descordent. 
Longuement  entr'eusdesputerent» 
En  la  fin  H  clerc  s'aeorderent 
Que  il  le  roj  en  prieroient 
Et  sur  aus  le  pecié  penroient  ; 
A  l'apostole  monterront 
Le  grant  pourfit  por  quoi  fait  l'ont. 

A  tant  en  sont  au  roi  Tenu» 
Se  l'ont  à  .i.  conael  tenu» 
Et  li  dieut  :  «  Biaus  sire  cién» 
Por  çou  que  vous  nous  tenés  eiers» 
Vaudriiens-nous  de  vous  aToir 
Hoir  qui  ce  règne  doie  avoir; 
Mais  vous  avésfait  serement 
Femme  n'aurés»  fors  d'un  sanlant 


35 


546 


TnÊATRS  FRANÇAIS 


A  celc  qu'éusles  première. 
Bien  reéa  qu'en  nule  manière 
N'en  poet-on  nit  une  trouTer, 
Fors  une  que  deTét  amer  : 
Çou  ett  Tottre  fille  la  sage. 
Si  TOUS  prions  qu'en  mariage 
Le  prendés,  nous  le  tous  loons 
Et  sur  nous  Taflàire  prendons. 
Prions  TOUS  ne  tou^  en  soit  ffrief^ 
Car  on  doîlbien  faire  un  meschief 
Petit  pour  plus  grant  remanoir.  » 

—  «  Signer,  ce  disl  li  rois,  pour  Toir, 
Saciés  pour  riens  ne  le  feroie  ; 

Trop  durement  me  meflTeroie.  » 

— <«  Siferés  :  sire^-vos  elergiés 

Velt  que  ensi  vous  le  laciéa  ; 

Et  se  TOUS  ne  le  volés  fiiirey 

Vo  homme  tous  seront  eontrairo.  » 

Quant  li  rois  voit  que  si  baron 

Voelent  qu'il  facenl  dusqu'en  son 

Tout  lor  bon  et  lor  Tolenté». 

Si  leur  a  respit  demandé» 

Sans  plus,  dusc'a  la  Candelier; 

Adonc  si  reriegnent  arrier. 

Si  lor  dira  qu^il  Toira  faire 

U  del  escondire  ou  du  faire. 

11  li  otroient  tout  ensi } 

Du  consel  se  sont  départi, 

A  lendemain  se  départirent, 

Vonts'entet  au  roy  congié  prisent. 

Li  rois  od  sa  fille  demeure, 
Molt  le  cierist  et  molt  l'ounenre. 
.1 .  jor  Tint  li  rois  en  sa  cambre,    . 
Qui  esloit  paTée  de  Tambre  ;       • 
La  darooisiele  se  pinoit. 
Ele  se  regarde ,  si  Toit 
Son  pore  qui  est  datés  li  ; 
De  la  honte  que  ele  a  rougi  : 
«  Sire,  dist-ele,  bienrigniés.  » 

—  «  Fille,  iait-il,  boin  jour  aiiés.  » 
Li  pères  a  sa  fille  prise 

Par  le  main,  et  lés  lui  assisse  ; 
Moitié  regarde  enlentieuement, 
Et  Toit  c'onques  plus  soutilnent 
Nature  feme  ne  fourma, 
Fors  Joïe,  qu'ele  aourna 
De  plus  grant  biauté  que  Elayne, 
Dont  as  Troiiens  crut  tel  peine 
Qu'il  en  fiirent  toutperillié. 
Mort  et  Taincu  et  escillié  : 
Dont  ce  fu  tristeurs  et  dolors  ; 
Mais  aTenu  est  as  pluisours 


I  Que  par  feme  ont  esté  destrutt 

Li  plus  sage  et  li  miex  estmit 
Et  tel  qui  eoupes  n'i  a:Toient. 
Les  femmes  pour  qu'il  empreooienl 
Les  folies  et  les  outrages. 
S'en  toumoit  sur  euls  U  damages 
Et  sur  eles  tout  ensement; 
Car  on  retrût  et  dist  soorent  : 
«  SouTent  compère  autrui  peeié 
Teuls  qui  ni  a  de  riens  pecié.  » 
Ausi  fist  Joïe  la  bêle; 
Car  ses  pères  del  estineele 
Dont  Amors  seit  si  les  siens  batre 
Le*  fait  en  son  cemin  embatre 
Si  soutifanent  qu'il  ne  s'en  garde. 
Fors  que  de  tant  que  il  l'esgarde 
Plus  Tolentiers  c'ainc  mais  ne  fist. 
Raisons,  qui  d'autre  part  se  mîst, 
Li  dist  que  il  d'iloc  s'en  Toise, 
Qu'il  ne  chiée  en  briquetoise. 
Issi  a  fait,  congié  demande  ; 
Et  ele  à  Jbesu  le  commande. 
A  tant  de  sa  fille  se  part  ; 
Mais  od  lui  emporté  le  dart 
D'Amours,  qui  grant  anui  li  ftltf 
Car  si  soutilmeni  li  a  trait 
Par  mi  les  iez  que  dusc'al  cuer 
Le  feri  ;  mais  ains  puis  à  nul  fiier 
N'en  pot  trouTerla  garison. 
S'en  eut  mainte  grant  marison. 
Un  jour  k  dementer  se  prîst 
Por  Raison  qui  en  li  se  mist. 
Et  dist  :  «  Pour  fol  me  pub  tenir, 
Quant  à  cou  ne  doi  aTenir 
Que  mes  fols  cuers  aime  etcofoile. 
Par  outrequiderie  esploite 
Amors,  qui  ensi  me  demaine  ; 
Car  d'une  amor  qui  est  Tilaine 
Et  eneontre  toute  raison 
Me  fait  amer,  ou  Torille  ou  non. 
Je  sai  bien  que  celé  est  ma  fille» 
Dont  li  pensera  si  fort  m'cseille. 
En  cel  pensé,  qui  n'est  pas  gens, 
M'ont  mis  mi  baron  et  mes  geo*  t 
Si  m'ont  en  tel  folie  empaint 
Dont  li  miens  cuers  souspire  et  pliiB<- 
Et  pour  quoi  ne  souspiré-giéP 
En  ai-ge  des  prelas  congié 
Et  proiere  que  je  la  pMg»*  i    y 

•  Le  minatcrilforu/^*,  ce %4i »«•■••■'*•  ^ 
du  eopîstc. 


AI)   MOYEN-AGE. 


547 


Mais  que  il  en  moi  ne  remaigne, 

Bien  puis  alegier  ma  dolour 

Al  gré  des  plus  graos  de  m'ounour . 

L'auUr*ier  otroier  ne  lor  Taus» 

Je  fis  que  nices  el  que  faus. 

Que  fausP  non  ù»,  ains  fis  que  sages  ( 

Car  ce  n*est  raie  li  usages 

Que  nus  doîe  sa  fille  prendre. 

A  folie  me  font  entendre, 

A  folie»  Toir,  ce  me  font  mon  ; 

Car  je  n'i  toI  nule  raison. 

Donques  ne  la  prendrai-je  mie  : 

Ce  aeroit  outrequiderie, 

Por  que  raison  ne  droit  n*i  roi. 

Legierement  osier  m*endoi 

Mon  cuer,  qui  tous  joi*s  à  li  pense  ; 

Mais  dés  or  li  mech  en  deffense.  b 

Ainsi  li  rois  par  lui  deyise  ; 
Mais  Amours,  qui  en  li  s*est  mise, 
Li  reporte  une  autre  noTcle  ; 
Car  la  grant  bîauté  de  la  bêle 
Li  dist  et  son  contenement, 
Si  que  toul  li  met  à  noient 
Le  pensé  qu*il  avoit  oraîns  : 
Ne  l'en  souvient,  que  c'est  du  maîna  ; 
Si  est  espris  ne  puet  estaindre, 
El  fol  Toloir  le  convient  maindre  : 
Ensi  a  contraire  Toloir. 
Sens  et  Amours  lefontdoloir, 
Qui  dedens  sen  cuer  se  corobatent 
Si  que  le  roi  souvent  embatent 
Une  eure  en  sens,  Tautre  en  folie, 
C'A  mors  de  fol  voloir  le  lie. 
Et  Sens  le  rassaut  d'autre  part 
Et  li  monstre  que  il  se  gart 
De  cbou  qu'Amors  li  loe  à  faire. 
Car  tost  en  aroit*  grant  contraire; 
Mais  c*est  pour  noient,  ne  li  vaut, 
Qu'Amors  si  asprement  l'assaut 
Queçou  que  Sens  li' monstre  et  dist 
Li  met  du  tout  en  contredit. 
Et  quanl  voit  que  li  rois  plaise 
Vers  Amours  et  lui  entre-laisse, 
Dolans  du  roi  se  départi  ; 
Mais  Amours  pas  ne  s'en  parti, 
Ains  est  lié  quant  Sens  s'enfuit, 
C'ore  est  li  rois  en  son  estruit  ; 
Si  le  demaine  à  son  voloir,  ' 
Sovent  li  fait  le  euer  doloir. 
Tant  Ta  destrainl  et  démené 

'  J  voit  y  Mf* 


Que  le  roj  a  à  cbou  mené 
Que  il  en  pallera  4  sa  fille, 
Pour  qui  Amour  son  cuer  essille. 
En  sa  cambre  és-le  vous  venu. 
Gom  son  père  l'a  recbéu 
La  damoisele  boinement  ; 
Et  li  rois  par  le  main  le  pront, 
Sour  une  keute-pointe  bêle 
S'assiet,  et  lés  lui  la  pucele; 
Avoec  aus  n'a  qui  noise  faice. 
•  Bêle  fille,  or  ne  ^ous  desplaee. 
Fait  li  rois,  çou  que  tous  vœil  dire, 
Ne  jà  n'en  aiésâu  cuer  ire.  » 

—  «  Certes,  sire,  de  vo  voloir 
Olr  ne  me  doi  pas  dolo&r. 
Ditea-moi  ce  que  bien  tous  en. 
Car  ma  volentés  me  requiert 
De  tout  quanque  fille  doit  faire 
Pour  père  ne  soie  contraire.  » 

—  «  Ma  fille,  TOUS  re'spondéi  bien. 
Et  je  ne  vous  dirai  jà  rien 

Que  ne  doiés  faire  pour  moi  ; 
Car  par  le  gré  et  par  l'otroî 
De  mes  barons  baron  tous  doîng, 
Qui  n^est  mie  de  tous  trop  loing. 
J'euch  à  Tostre  mère  en  couTant 
Que  jamais  jour  de  mon  TiTant 
Femme  après  li  n'espouseroie, 
Scjou  son  pardue  trouToie; 
Mais  el  ne  puet  estre  troTée, 
Fors  TOUS,  n'i  a  mestîér  celée  ; 
Et  mi  baron  ne  voelent  mie 
Que  li  roialmes  de  Hongrie 
Demeurt  sans  hoir  malle  après  moi  : 
Por  ce  ai  du  clergié  l'otroi 
Que  de  moi  aoiés  espousée. 
Rolne  serés  couronnée 
Au  Noël*  Ne  l' vaucb  otroier, 
Ains  lor  dis  que  à  la  Candelier 
Qui  vient  lor  en  responderoic 
Selonc  ce  que  consel  aroie; 
Et  j'ai  or  bien  consel  du  faire, 
Mais  que  il  à  tous  Toeille  plaire.» 

Li  damoizielc  ot  et  entant 
Çou  que  ses  pères  Ta  contant; 
Mais  en  Dieu  a  mise  s'entente. 
Se  ne  li  plaist  ne  atalente 
Çou  dont  ses  père  li  parole, 
Ains  li  dist  :  «  Pères,  tel  parole. 
S'il  TOUS  plaisty  poés  bien  laissîer  ; 
Car  ce  ne  me  porroit  plaisier 
Nus  que  ce  më  sanlaat  droiture 


&48 


TlléATBB 


Que  DUS  liom  péusl  s'engereure 

Espousar  tdonc  noslre  loy  ; 

Kl  tout  cil  sont  plaîn  de  derroy 

Qui  contre  Dieu  consel  vous  daunent 

Et  de  tel  eose  tous  semouuent. 

Por  riens  ne  m'i  acorderoiei. 

La  mort  ayanl  en  soufFerroie  : 

Ne  suî  mie  tenue  à  faire 

Ce  qu'a  m'ame  seroit  contraii'o. 

Mîex  TOUS  Tient  prendre  penitance 

DucoTcnt  et  de  la  fiance 

Que  TOUS  à  ma  dame  féiste». 

Car  fol  conTent  li  praméistes. 

Seprenés  feme  à  Tostre  los» 

U  monde  n'a  home  si  os, 

Se  TOUS  rolés  sa  fille  af oîr. 

Qui  n'en  soi  t  liés,  au  dire  voir  r 

Si  TOUS  pri  qu'en  pais  me  laissié». 

Mescuers  n'ert  jâà  çou  laissiés 

Pour  nnlui  que  prenge  mon  père  ^ 

Car  qui  s^ame  pert,  trop  compei*e.  » 

Quant  li  rois  ot  que  riens  n'esploite 
De  la  riens  que  il  plus  couvoite» 
Plus  engrans  en  est  que  deTsnt  ; 
Se  li  respont  iréement  ; 
«  Certes,  fille,  je  le  ferai» 
Puisque  je  le  congié  en  aï. 
Folament  respondu  m'avés; 
Mais  bien  sai  que  miex  ne  saTes. 
Se  mon  Toloir  ne  Toles  faire, 
Tost  TOUS  tournera  à  contraire  i 
Ne  TOUS  em  prierai  jamais. 
La  Candelier  est  assez  prés» 
Que  tuit  mi  baron  rcTenront  » 
Et  bien  sas  qu'il  me  prieront  : 
Adonques  tous  espouseraî» 
DcTant  la  plus  ne  tous  dirai.  » 
Ains  qu'ele  plus  li  respondist» 
Lî  rois  hors  de  la  cambre  en  îst; 
Onquos  congié  n'i  demanda» 
La  damoisiele  demeura 
En  sa  cambre,  plaine  de  duel; 
Morte  Toldroit  estre  son  Toel  : 
ft  Lasse  !  dist-ele»  mar  fiii  née» 
Quant  je  sui  ore  a  ce  menée 
Que  mes  pères  m*espousera» 
Jà  pour  raison  ne  le  laira, 
Puisque  il  l'a  si  en  gros  pris 
Et  que  si  homme  l'ont  empris  ; 
Mais  mies  ameroie  morte  estre. 
Car  e'est  contre  le  Roj  celestrc» 
Ne  par  raison  nus  ne  puet  faire 


FRANÇAIS 

Ce  qu'il  me^  f oldront  faire  ftire. 
Bien  pens  faire  le  me  feront, 
Jà  pour  mon  dit  ne  le  lairont» 
S*aucune  chose  en  moi  ne  voient 
Par  quoi  de  ce  Toloir  recroient.  • 

En  tels  Toloirt»  en  tes  penser» 
Est  li  tans  si  avant  passés 
Que  Tenue  est  la  Candelier» 
Si  baron  et  si  chcTalier 
Et  li  prélat  de  la  contrée. 
Sans  plus  faire  de  demeurée. 
Sont  trestout  à  court  rcTcnu  $ 
A  joie  furent  retenu 
Du  roi,  qui  grant  gent  assambla, 
El  tant  que  i)  à  tous  sembla 
Qu'ainques  mais  ne  tint  si  grant  coort; 
Tous  biens,  toute  riqueee  i  Mari; 
Cascuns  tant  comme  il  Tcut  en  a. 
Li  rob  ainsi  le  commanda, 
Que  bien  cuide  lues  acomplir 
Le  Tolenté  de  son  désir, 
Del  escondit  ne  li  caloît 
Que  sa  fille  fait  li  aToit, 
Car  il  me  toit  en  son  pourpentf 
Que  pensés  de  feme  c'est  Tens. 
Bien  li  cuide  oster  son  corage 
A  la  requeste  du  bamage 
Et  des  prelas  qu'ilueques  sont» 
Qui  au  roi  sont  Tenu  ;  si  l  ont 
Requis  que  il  Joie  pregne 
Et  que  leur  consel  ne  desdaigne. 
Li  rois  leur  respont  Tolenlîers 
Le  fera,  puisqu'il  est  mestiers 
Et  que  communalment  li  lœot. 
Molt  en  sont  lié  tout  cil  qui  roeot 
Que  li  rois  est  entalentés 
De  &ire  les  lor  Tolentés, 
Si  li  dient  qu'il  iront  querre 
Joie;  «  Ne  nul  respit  querre 
Ne  Tolons  de  ces  espousaîUes, 
Que  eles  ne  tournent  a  failles.  • 

Orquident  bien  tenir  ou  pobg 
Tel  cose  dont  il  sont  molt  loiog. 
Joie  ot  illoeques  t remis 
Une  espie,  qui  embramia 
Fu  de  tout  lor  conseil  aprendce; 
Kt  si  tost  eom  il  pot  entendre 
Le  consel  qu'il  orent  éu> 
Es-le  TOUS  ariere  venu 
A  Joîe  ;  si  li  reconte  ^. 

*  Le  manoMrit  porte  ne,  oc  qu  ai  éfidenattl  vt 
rear  de  rancien  copiste. 


AU  MOTBN-AGB. 


54S 


Ainsi  com  li  rois  «t  lî  coDte 
Le  yienent  qnerr«  pour  le  roj. 
Quant  ele  l'ot,  en  tel  effroi 
Est  qu'ele  ne  scet  qu'ele  face. 
En  petit  d*eure  fu  sa  iaice 
Des  iaitnes  de  ses  iex  couverte. 
Or  est-ele  séure  et  certe» 
Se  ele  ne  troeTe  occoison. 
Petit  li  Taurra  sa  raison; 
Mais  ele  ne  's  atendra  mie; 
El  n'a  soiç  de  leur  compaignie. 
De  ses  pucelesse  départ, 
Nule  d^eles  n*en  prist  regart, 
Et  ele  s'est  d'eles  emblée, 
De  cambre  en  cambre  en  est  alée  ; 
Âins  ne  fins  dusqu'ele  yint 
Ea  une  quisine  qui  tînt 
D'une  part  an  mur  de  la  sale, 
El  de!  autre  partie  avale 
Lî  seaus  en  une  rivière 
Qai  ert  rade  de  grant  manière; 
De  la  mer  estoit  assés  prés. 
Tuit  li  quisinier  on  paies 
Estoient  aie  pour  véir 
Leur  signeur  sa  fille  plevir. 
Si  que  tonte  seule  estoit  Joie 
Deseur  tous  triste  et  esbahie.       * 
Un  grant  coutel  à  quisinier, 
Qui  sert  de  la  car  despicier, 
A  sourie  dreceoSr  trouvé  ; 
Par  maintes  fois  Font  esprouvé 
Ses  maistres  pour  bon  et  taillant  : 
D*un  cisne  merveillous  et  grant 
En  colpasl  à  .1.  cop  l'esquine. 
En  sa  main  le  prent  la  meschine. 
Et  pense  que  elle  eolpera 
Son  puing,  et  caoir  le  laira 
Et  (lie)  l'iawe  qui  est  apelée 
Yse  la  parfonde  et  la  lée . 
Dont  se  commence  à  dementer  : 
«  Lasse  !  or  me  puis-je  bien  vanter 
C'a  malvais  port  sui  arrivée  ; 
Car  se  jou  ai  nui  main  colpée. 
De  moi  nule  pitié  n'aura 
Li  roisy  car  vraiement  saura 
Que  colpée  l'arai  pour  lui 
^condire.  Lasse  !  mar  fui  ! 
Bien  sai  qu'il  me  fera  ardoir  ; 
Autre  trezor  n'en  aurai,  voir. 
Bien  sui  foie,  qui  moi  ocirre 
Voel  à  dolor  et  &  mar  lire; 
Etse  ine  puis  bien  respiier 


De  cesle  dolour  escbiever. 
Gomment  ?  par  espouser  mon  père. 
Mon  père  !  lasse  !  vie  amere 
AToir,  pour  peur,  de  m*ame  ! 
Virge  Marie,  douce  dame, 
Conseu  vous  demanc  et  requier  ; 
Yoelliés-enl  vostre  fil  proier. 
Puisque  de  cuer  requier  aïe. 
Bien  sai  que  je  n'i  fourrai  mie.  • 
Ensi  se  demaine  et  tourmente 
Joie  la  bêle  jouvenle  ; 
En  cel  pensé  a  atendu 
Tant  qu'ele  a  ol  le  bu 
De  cbiaus  qui  en  sa  cambre  estoient. 
Qui  au  roj  mener  le  voloient  ; 
Or  voit  bien  n'i  a  plus  caloigne  i 
Son  puing  senestre  *  tant  alonge 
Qu'ele  le  met  seur  la  fenestre. 
Le  coutel  tint  en  sa  main  déstre  : 
Onques  mais  fème  ce  ne  fist; 
Car  le  coutel  bien  amont  mist. 
S'en  fiert  si  son  senestre  puing 
Qu'ele  Ta  fait  voler  bien  loing 
En  la  rivière  là  aval. 
De  la  grant  dolor  et  du  mal 
Que  ele  senti  s'est  pasmée. 
Ains  que  ele  se  fîist  relevée. 
Englouti  sa  main  .j.  poissons 
Qui  est  apelés  esturjoos  ;  ^ 

Molt  en  estoit  liés  par  sanlant, 
Aval  l'ewes'en  va  jouant. 
Del  estuijon  ci  vous  lairai. 
Et  à  Joie  revenrai. 
Qui  de  paamisons  releva. 
Son  moignon,  qui  molt  lî  greva, 
Entortillie  d'un  cuevre-cbief 
A  Tautre  main  à  grant  mescbief. 
Sa  conlpr,  qui  esloit  vernMÛlIe, 
Pâli:  ce  ne  fu  pas  merveille. 
De  la  quisine  en  est  issue. 
En  sa  cambre  en  est  revenue. 
Où  .iiij.  conte  Tatendoienl; 
Molt  en  sont  lié  quant  il  le  voient, 
Silidient:  «Madamoisele, 
Upe  nouvele  boine  et  bêle 
Vous  aportons  ;  mais  soies  lie  : 
Eolne  serés  de  Hongrie. 
Li  rois  ou  palais  vous  atent  ; 
Par  nous  vous  mande  qu'crrammeut 
Venés  à  lui,  n'i  demorés. 

Le  nuiniucnt  porte,  k  tort,  df sire. 


560 


THiATRI 


Bien  doi  de  TOUS  estra  honnourés 
Lî  roU  et  tout  cil  du  pals. 
Que  tant  ont  poureecié  et  quîs 
Que  d'or  aurés  u  cief  couronne  : 
Qui  ce  Youa  fait,  biau  don  VDua  donne. 
Or  en  Yonés»  car  tuitYOua  mandent 
Li  prélat  qui  là  tous  étendent  ; 
Ce  lignage  départiront, 
Tous  et  le  roy  marieront.  » 

Ainsi  qu'on  a  pu  le  voir,  le  miracle  est 
Gdèlement  calqué  sur  le  roman  :  aussi 
croyons- nous  devoir  terminer  ici  l'extrait 
que  nous  donnons  de  celui-ci^  :  il  suffira, 
nous  l'espérons  du  moins,  pour  faire  ju- 
ger du  style  et  du  faire  de  Philippe  de  Rei- 
mes**. 

Le  Roman  dé  la  Manekine  se  termine,  au 
folio  66  recto,  par  ce  paragraphe  : 

Par  ce  rommanspoéa  aaYoir, 
Voua  ki  le  aena  deYés  avoir. 
Que  caacune  nécessité 
G'on  a  en  sa  camalité 
Ne*se  doit-on  pas  desperer, 
Mais  tous  jours  en  bien  espérer 
Que  de  90U  qui  griefmeot  nous  point 
Nous  remetra  Dix  en  bon  pobit. 
Anemis  est***  moût  epgigneus 
Et  de  nous  aYoir  couvoiteus. 
Si  fait  sen  pooir  de  nous  mettre 
£n  desespoir  pour  nous  demetre 
Hors  de  priiere  et  d'espérance. 
Que  Dius  nous  ost  nostre  groYance  ! 
Se  Yous  tentation  aYes 
Ou  aucun  grief  en  yous  saYÔs, 


*  Ist  Bamuityne  Club,  à  Edinbargh,  Tient  de  charger 
M.  Fraiicî«|oe Michel  de  la  publication  de  ce  roman,  qai  lera 
iaipriané  ^  Paiît,  en  «n  Tolame  in-4 . 

**  Voyes,  en  oatre,nir  Philippe  de  Reimea  et  nir  let  on- 
Tragea,  rarticle  que  l'abbé  de  la  Rue  a  coniacré  à  ce  trouvère 
dana  sei  Essais  historiques  sur  les  Bardes,  les  Jon- 
gleurs et  les  Trouvères  normands  et  anglo-normands» 
i.U,p.  366-374. 

***  Lemanucrit  porte  anemi  sont. 


FRANÇAIS 

Prendés  garde  à  la  Manequine, 
Qui  en  tant  d'anub  fu  si  fine 
Que  par  deus  fois  ùi  ai  tentée  s 
N'on(|ues  puis  n'eut  cuer  ne  pensée 
De  cheoir  en  nul  dcseapoir, 
Ains  ert  loua  jors  en  IXeu  espoir 
Et  en  sa  beneoile  mère. 
Qui  de  pitié  n'est  mie  aYere. 
Tant  se  tint  enbien«  tant  peia 
Q'assés  plus  (pi'ele  ne  pria 
Li  rendi  Dix  en  petit  d'enre  : 
Pour  çou  lo  que  cbascuna  labenre 
A  soi  tous  jors  en  bien  tenir. 
Car  si  grans  biens  en  puet  Yenir 
Qu'il  n'est  nus  ki  le  séust  dire 
Ne  clers  qui  le  séust  descrire  ; 
N'il  n'est  riens  que  Dix  bée  Isnt 
Gomme  le  fol  deseq^rant. 
Car  icil  qui  se  desespoire 
U  semble  qu'il  ne  Yoelle  croire 
Que  Diex  n'ait  paa  tant  de  pootr 
Qu'il  poist  aléser  son  doloir. 
Moût  est  fox  qui  en  a  redou  t. 
Car  Dix  puet  bien  restorer  tout; 
Toutes  pertes  et  tous  tormens 
Et  tous  pecbiés,  petis  et  grans, 
Puet  bien  Dix  et  Ycut  pardonner. 
Mais  que  on  li  Yoellc  donner 
Le  cuer  et  c'on  se  fie  en  lui 
Et  que  on  croie  que  sans  lui 
Ne  puet  Yenir  biens  en  ce  monde  : 
Nus  biens  n'est,  se  Dix  ne  Fabondc. 
Il  fait  bon  tel  maistre  servir 
Et  sa  Yolenté  pouraivii*  : 
Se  li  prions  que  tex  nous  face 
Qu'il  nous  Yoelle  doner  sa  grasce 
Et  que  de  desespoir  nous  gart, 
Que  nous  n'aillons  à  malc  part; 
Et  YOUS,  priiés  Dieu  qui  tout  Yoit 
Que  il  celui  grant  joie  otroît 
Qui  de  penser  se  Yaut  limer 
Pour  la  Manequine  rimer; 
Dix  li  doinst  joie  et  bone  Yie! 
jimen  cascuns  de  yous  en  die. 
Ici  endroit  Pbelippes  fine 
Le  Rommantde  la  Manekine. 

ExplicH  le  Romani  de  la  Uanekine. 


AD  MOYBN-AGB. 


551 


UN  MIRACLE 

DE  NOSTRE-DAME 


NOTICE. 


Nous  avons  tiré  ce  miracle  du  même  to- 
lame  qui  nous  a  fourni  la  plupart  des  pré- 
cédens,  c'est-â-dire  du  manuscrit  7208.  4. 
B,  où  il  commence  au  folio  139  recto.  Il  y 
est  précédé  de  deux  autres  pièces^,  que 
aous  n'avons  pas  données  ici  •  parce  que  la 
preflûère  ne  nons  a  pas  semblé  assez  inté- 

0 

*  En  Yotci  les  titres  : 

Cy  commence  un  Miracle  tie  Nostrc'Dame,  de  saint 
Jehan  ie  Paulu^  hernute,quipar  Umptaeion  tTen- 
oeciêi  UifiAe  d'un  ray  et  iajetia  dans  unpuiz; 


ressante  pour  devoir  occuper  une  place  dont 
il  nous  faudra  désormais  nous  montrer  avare, 
et  que  l'autre  paraîtra  bientôt,  publiée  par 
nous,  dans  une  petite  collection  d'anciennes 
pièces  dont  s'occupe  depuis  quelques  mois 
le  libraire  Silvestre.  F.  H. 


et  depuis  par  sa  penanee  la  resuseita  Nostre^Dame. 
Folio  103  recto. 

Cy  commence  un  Miracle  de  Nostre  -  Dame  ,  de 
Berthe,  femme  du  roy  Pepùiy  quily  fu  changée  ;  ei 
puis  la  retrouva»  Folio  117  reoto. 


UN  MIRACLE  DE  NOSTRE-DAME. 


NOMS  DES  PERSONNAGES. 


OSARHB. 

ROY  THIERRY. 

\sk  MERE  DU  ROY. 

BinilS,  danoîwUe. 

RRMiER ,  ckarboBDÎer. 

LA  CHARBONNIERE. 

lf08TRE:.DAMB. 

DIEU.. 

SAINT  JEHAN. 

LE  PREHIER  ANGE. 


IIICflIEL,  g' ange. 

AUEANDRE. 

RAINFROY. 

GOBIN. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

g«  CHEVALIER. 

L'OSTELLIER  DE  JERUSALEM. 

DAME  SEBILLB,  ottelliere. 

LE  PREMIER  FIL. 

RENIER,  ij'fil. 


uj*  FIL. 

GROSSART,  premier  sergent 

d'armet. 
LUBIN ,  premier  renenr. 
RIGAUT,  ij^'aeiigeiit. 
y  VENEUR. 
LE  MESSAGIER. 
PILLE.AVA1NE. 
PIERRE  LE  PAGE,  Ubellîon. 
LE  VALET  ESTRANGE. 


Cj  commeDoe  un  Miracle  de  Nostre-Dame ,  du 
rojTbîeiry ,  à  qui  sa  merc  fist  entendant  que  Osannc, 
aa  femme ,  avoît  eu  .iij.  chiens;  et  elle  avoit  eu  iij 
filz  :  dont  il  la  condampna  à  mort;  et  ceulx  qui  la 
dorent  pugnir  la  mirent  en  mer;  et  depuis  trouva  le 
roj  set  enfans  et  sa  femme. 

OSANNB. 

Mon  très  chier  seigneur,  s'il  vous  pldist, 
Ne  vous  puis  longues  tenir  plaît; 
Plaise-vous  un  po  espartir 


Ici  commence  un  Miracle  de  Notit2-*Dame  au 
sujet  du  roi  Tbierry,  à  qui  sa  mère  fit  entendra 
qu'Osanne,  sa  femme,  avait  eu  trois  chiens,  pen- 
dant qu*eUe  avait  eu  trois  fils  :  par  suite  de  quoi  il 
la  condamna  à  mort  ;  et  ceux  qui  durent  la  punir 
la  mirent  en  mer  ;  et  depuis  le  roi  trouva  ses  enfans 
et  sa  femme. 

OSANNE. 

Mon  très-cher  seigneur,  s'il  vous  plaît,  je 
ne  puis  longuement  causer  avec  vous;  veuil- 
lez vous  décider  à  partir  d'ici  et  à  aller  ail- 


552 


THEATRE 


A  VOUS  de  ci  endroit  partir 
Et  aler  en  autres  parties» 
Car  je  doubt  bien  que  deux  parties 
De  mon  corps  faire  ne  me  faille. 
Ha,Diex!  vraiement,  je  travaille 
D'enfant,  chiersire. 

ROT  TUERET. 

Dame,  je  ne  vous  sçay  que  dire; 
Je  m'en  vois  sanz  pluz  de  demeure. 
La  Mère  Dieu  vous  doint  bonne  heure  ! 

—  Hère,  tenez-vous  avec  elle. 
Et  vous  et  vostre  damoiselle: 
Compagnie  li  convient-il 
Pour  garder  son  corps  de  péril, 

Vous  le  savez. 

LA  MERE  AU  ROY. 

fiiau  filz,  vérité  dit  avez  : 
On  compaigne  bien  mendre  dame  ; 
Hais  nç  nous  envolez  plus  ame. 
Par  amour,  pour  estre  avec  elle  : 
Entre  moy  et  ma  damoiselle 
Serons  assez. 

LE  ROT. 

Hère,  se  à  tant  vous  en  passez. 
Me  vous  envoieray  plus  ame  ; 
Hais  comment  pourray  savoir,  dame. 
Quel  enfant  elle  aura  eu? 
Quant  sera  né,  or  soit  véu , 
Je  vous  en  pri. 

LA  MERE  AU   ROT. 

Je  mesmes  avant,  sanz  detri, 
Btau  filz,  en  seray  messagiere. 
Alez  et  faites  bonne  cbiere. 

—  Dame,  or  sa  !  comment  vous  sentez? 
Ce  dos,  ces  reins  ne  ces  costez 

Yousdoulent-il? 

OSANNE. 

3'tl  me  dénient?  certes,  oïl  ; 

Et  y  sens  tant  mal  et  angoisse 

Qu'il  n'est  fors  Dieu  qui  la  congnoisse. 

—  E,  Hère  Dieu  !  secourez-moy  ! 
Diex,  les  reins  !  Dieu  !  je  muir,  ce  croy  : 
Tant  sens  de  peine  et  de  labite  I 

Ha,  dame  sainte  Marguerite  I 
Et  vous,  glorieux  saint  Jehan  I 
En  ceste  paine  et  cest  ahan 
He  secourez. 

LA  MERE. 

Dame,  en  voz  grans  maulx  labourez; 
S*en  estes  malade  plus  fort, 


FRANÇAIS 

leurs,  car  j'ai  bien  peur  que  mon  corps  m 
se  sépare  en  deux  parties.  Ah,  Diea!  enié- 
rite,  je  suis  en  mal  d'enfant,  cher  sire. 


LE  ROI  TmERRT. 

Dame ,  je  ne  sais  que  vous  dire;  je n'eo 
vais  sans  plus  tarder.  Que  la  Mère  de  Diea 
vous  rende  heureuse  1  —  Hère,  teoez-Toos 
avec  elle,  votre  demoiselle  et  voii8:TOosle 
savez,  il  lui  faut  de  la  compagnie  poor  g^ 
rantir  son  corps  de  péril. 


LA   MÈRB  DU  ROI. 

Cher  fils,  vous  avez  dit  la  vérité  :  on  Usa 
bien  compagnie  à  une  dame  d'an  nof 
moins  élevé  ;  mais ,  de  grâce ,  ne  doos  en- 
voyez personne  pour  être  avec  elle  :  ma  de- 
moiselle et  moi,  ce  sera  suffisant. 

LE  ROI. 

Hère ,  si  vous  vous  en  chargez ,  je  w 
vous  envemii  plus  personne;  mais  com- 
ment, dame ,  pourrai-je  savoir  qoel  enfaoi 
elle  aura  eu?  Quand  il  sera  né,  qu'on  le 
voie;  je  vous  en  prie. 

LA  MÈRE  DU  EOI. 

Uoi-méme ,  sans  tarder,  mon  cher  fils, 
je  serai  la  messagère  de  cette  noofelle.  Al- 
lez et  tenez-vous  en  joie.  —  Dame,  çh  bien! 
comment  vous  sentez-vous  ?  Ce  dos,  ces  reins 
et  ces  cfttés  vous  font-ils  mal? 

OSAHNE. 

S'ils  me  font  mal?  certes,  oui;  eij'yscw 
tant  de  douleur  qu'il  n'y  a  que  Dieu  qm 
le  sache.  -  Eh  ,  Hère  de  Dieu  /  secon- 
rez-mpi.  Dieu,  les  reinsi  Dieu  1  je  crois  qje 
je  meurs  :  tant  je  sens  de  souffrance  et  de 
faiblesse  I  Ah ,  dame  sainte  Margoerilc.  ei 
vous,  glorieux  saint  Jeani  secoureï- 
dans  cet  état  de  douleur  et  de  lortore. 


f  A     mARE 

Dame,  aidez-vous  au  milieu  de  vos  m»» 
cruels;  si  vous  en  souffrei  dawn(age.  F 


AV 

Prenez  en  vous  bon  citer  et  fori, 
Puisqu'à  ce  vient. 

LA  DAMOISBLLB. 

Très  chieire  dame,  il  Tesconvient 
Que  un  petit  encore  endurez. 
Li'eure  garde  ne  vous  donrez 
Que  Dieu  si  grant  bien  vous  fera 
Qu'à  joie  vous  délivrera, 
J*en  sui  certaine. 

OSANNB. 

Certes,  je  seuflre  tant  de  peine 
Que*vie  humaine  en  moy  defFault 
Et  que  la  parole  me  fault; 
Je  me  muir,  voir. 

LA  MKRB  DU  ROT. 

Or,  Betbis,  je  vueil  savoir 
Maintenant  se  tant  m'amerez 
Q'une  chose  poyr  moy  ferez 
Que  vous  diray. 

LA  DAMOISELLB. 

Quoy,  dame  ?  dites,  je  feray 
Quanque  vous  me  commanderez  ; 
Si  que  je  croy  gré  m'en  sarez. 
Se  le  puis  faire. 

LA  MERE  DU  ROT. 

Ceste  femme  ne  me  peut  plaire 
Ne  ne  plut  onc  en  mon  aé, 
Jà  soit  qu'a  mon  filz  espousé. 
Ne  scé  se  ce  fu  de  par  Dieu, 
Car  n'est  pas  venue  du  lieu 
Que  déust  estre  sa  compaigne  ; 
S'en  ay  au  cuer  dueil  et  engaigne, 
El  ce  n'est  mie  de  merveilles. 
Je  vueil  que  tantost  t'apareilles, 
Tantdis  comme  elle  est  en  ce  point» 
Qu'elle  n'ot  ne  ne  parle  point. 
Que  ces  enfans  ici  me  portes 
Au  bois,  et  là  ne  te  déportes 
D'eulx  touz  les  gorges  si  serrer 
Et  après  de  les  enterrer. 
Si  que  jamais  n'en  soit  nouvelle. 
Au  revenir  je  seray  celle 
Qui  te  pense  à  donner,  par  m'ame! 
Tant  que  te  feray  riche  femme 
Pour  touz  jours  mais. 

LA  DAMOISELLB. 

Vostre  vueil  feray,  dame;  mais, 
Pour  Dieu  mercy  !  qu'il  soit  secré, 
Rt  aussi  que  m'en  sachiez  gré 
Çà  en  arrière. 


BOTBN-AGE.  553 

nez  en  vous  de  la  force  et  du  courage,  puis» 
qu'il  le  faut. 

LA   DEMOISELLE. 

Très-chère  dame,  il  faut  que  vous  souf- 
friez encore  un  peu.  Au  moment  où  vous  y 
penserez  le  moins ,  Dieu  vous  fera  la  grâce 
de  vous  délivrer  heureusement,  j'en  suis 
'certaine. 

OSANnE. 

Certes ,  je  souffre,  tant  que  la  vie  s'éteint 
chez  moi  et  que  la  parole  me  manque  ;  en 
vérité,  je  me  meurs. 

LA  MÈRE  DU  ROI. 

Allons,  Béthis ,  je  veux  maintenant  savoir 
si  vous  m'aimerez  au  point  de  faire  pour 
moi  une  chose  que  je  vous  dirai. 

LA  DEMOISELLE. 

Qu'est-ce ,  dame  ?  dites ,  je  ferai  tout  ce 
que  vous  me  commanderez  ;  en  sorte  que, 
je  le  crois ,  vous  m'en  saurez  gré,  si  je  puis 
le  faire. 

LA  MÈRE  DU  ROI. 

Cette  femme  ne  peut  me  plaire  et  ne  me 
plut  jamais  de  ma  vie ,  bien  qu'elle  ait 
épousé  mon  fils.  Je  ne  sais  si  ce  fut  de  la 
part  de  Dieu,  car  elle  n'est  pas  issue  d'as- 
sez bon  lieu  pour  être  sa  compagne  ;  j'en  ai 
du  chagrin  et  de  la  colère  au  cœur,  et  il  n'y 
a  pas  à  s'en  étonner.  Je  veux*,  tandis  qu'elle 
est  en  cet  état,  qu'elle  n'entend  ni  ne  parle, 
que  tu  me  portes  au  bois  ces  enfans«ci ,  et 
que  tu  ne  mettes  aucun  retard  à  leur  ser- 
rer la  gorge  à  tous  et  à  les  enterrer,  en 
sorte  qu*il  n'en  soit  jamais  question.  Par 
mon  ame  !  je  veux  tant  te  donner  à  ton  re- 
tour que  je  ferai  de  toi  une  femme  riche  à 
jamais. 


LA  DEMOISBLLB. 

Dame,  je  ferai  votre  volonté;  mais,  pour 
(l*amour  de)  Dieu  I  que  cela  soit  secret,  et 
de  même  sachez-m'en  gré  plus  tard. 


664 


thAatre  prarçais 


LA  MBRB« 


M'en  double  pas,  m'amie  chiere  ; 
Si  saray-je,  je  te  promet. 
Or  aTant  I  à  voie  te  met 
Appertement. 

LA  DAMOISBLLB. 

Je  m'en  vois  délivrer  briefment  ; 
Tost  revenray. 

LA  MERE  AU  ROT. 

Puisqu'elle  s'en  va,  querre  iray 
Trois  des  chiens  qu'a  eus  ma  chienne  : 
Dont  mourir  à  honte  prochaine, 
Se  je  ne  fail,  feray  ma  bruz  : 
Mon  filz  a  trop  esté  ses  druz  ; 
Pardyable  Tait-il  tant  amée! 
£,garl  encore  gist  pasmée 
Com  la  laissay  :  c'est  bien  à  point. 
Ne  la  quier  mouvoir  de  ce  point 
Ne  li  riens  dire. 

LA  DAXOISBLLE. 

Or  çà  I  il  fault  que  je  m'atire 
A  ces  enfans  exécuter, 
Et  puis  les  en  terre  bouter; 
En  ce  bois  suis  assez  parfont. 
E  gar  !  ces  enfans-ci  me  font 
Feste  et  me  rient  par  accort; 
Et  comment  les  mettray-je  à  mort, 
Quant  me  rient  si  doulcement? 
Je  n'en  feray  riens,  vraiement, 
Quant  me  font  signe  d'amistié. 
--rDouIx  enfans,  pleurer  de  pitié 
Me  faites.  De  vous  que  feray  ? 
A  mort  pas  ne  vous  metteray  ; 
Gar  je  tien,  se  vous  y  mettoye. 
Pire  que  murtriere  seroye; 
Et  se  4  i'ostel  je  vous  reporte. 
Du  corps  seray  honnie  et  morte; 
Siques  ne  je  ne  vous  feray 
Mal,  ne  ne  vous  reporteray; 
Mais  de  feuchiere  et  d'erbe  vert 
Serez  ici  par  moy  couvert  : 
Je  n'i  scé  miex  ore  trouver. 
C'est  fait  :  Dieu  vous  vueille  sauver  ! 
Je  vous  lais  et  si  m'en  iray  ; 
A  ma  dame  entendre  feray. 
Afin  de  plus  s'amour  acquerre, 
Qu'ocis  les  ay  et  mis  en  terre. 
Si  !  je  revien. 

LA  MERE  DU  ROT. 

Bethis,  comment  va? 


LA  MÈRE. 

N'en  doute  pas ,  ma  chère  amie  ;  je 
manquerai  pas,  je  te  promets-  En  a 
mets-toi  en  route  sur-le-champ. 

LA  DEMOISELLE. 

Je  vais  m'en  acquitter  tout  de  suite;  , 
reviendrai  bientôt. 

LA  MÈRE  DU  ROI. 

Puisqu'elle  s'en  va,  j'irai  chercher  Cra 
des  chiens  qu'a  eus  ma  chienne;  et  par  la 
si  je  réussis ,  je  ferai  prochainement  bmi 
rir  ma  bru.  Mon  fils  en  a  été  trop  éprâ 
il  faut  que  le  diable  s'en  mêle  pour  qi1 
l'ait  tant  aimée.  Eh,  voyez!  elle  est  n 
core  évanouie  comme  je  la  laissai  :  c'ei 
bien  à  point.  Je  ne  veux  ni  la  tirer  de  oj 
état  ni  lui  rien  dire. 

LA  DEMOISELLE. 

Allons  I  il  faut  que  je  m'apprête  à  exécoia 
ces  enfans ,  et  puis  à  les  mettre  en  tent; 
je  sjuis  assez  enfoncée  dans  ce  bois.  El» 
voyez  I  ces  enfans  s'accordent  à  me  fain 
fête  et  à  me  sourire  ;  et  comment  les  met' 
trai-je  à  mort ,  alors  qu'ils  me  sourient  t 
doucement?  En  vérité ,  je  n'en  ferai  rieM, 
puisqu'ils  me  donnent  des  témoignages  d> 
roitié.  —  Doux  enfans,  vous  me  faites  pleii 
rer  de  pitié.  Que  ferai-je  de  vous?  Je  u 
vous  mettrai  pas  à  mort;  car  je  tiens,  i 
je  vous  y  mettais,  que  je  serais  pire  qu'osé 
homicide;  et  A  je  vous  reporte  au  logisi 
je  serai  maltraitée  et  punie  de  mort  Eh 
bien  I  je  ne  vous  ferai  pas  de  mal  et  œ 
vous  reporterai  pas  ;  mais  vous  serez  cou- 
verts ici  par  moi  de  fougère  et  d'herbt^ 
vertes  :  je  ne  sais  pour  le  moment  rien  faire 
de  mieux.  C'est  fait  :  que  Dieu  vous  veuille 
sauver  !  Je  vous  laisse  et  m'en  irai  ;  je  ferai 
entendre  à  ma  maîtresse,  afin  d'acquérir 
davantage  son  amour,  que  je  les  ai  ti^  ^ 
mis  en  terre.  Allons!  je  reviens. 


LA  M&RE  DU  ROI. 

Béthis,  comment  ça  vaH-il? 


AD  MOYBN-AGB. 


655 


LA   DAMOISBLLE. 

^^'  Gomment?  bien. 

^  -  J'ai  fait  ce  que  onques  ne  fisc  femme, 
^P-    Pour  Tostre  amour.  Qu'est-ce,  ma  dame  ? 

Ne  mut-elle  puis  de  ce  point? 

Dites,  ne  ne  parle-elle  point? 
r.  £         Ne  scé  se  m'ot. 

LA  MJUUB  DU  ROT. 

BeChis,  elle  ne  dist  pui  mot. 
"'^  En  tel  estât  trouvée  Tas 
^    Comme  estoit  quant  tu  t'en  alas: 
^^'^'  Dont  me  merveil. 

OSARNE. 

Pour  Dieu  !  monstrez-moy,  veoir  vueil 
Le  fniit  qui  de  mon  corps  est  né;. 
Puis  que  Dieu  m'a  enfant  donné, 
Que  je  le  voie. 

LA  MERE  DU  ROT. 

C'est  bien  raison  c'on  le  vous  doie 
^.,     Honstrer.  Tenez,  pour  Dieu,  merci! 
Dame,  regardez  :  vez  le  ci. 
En  devons-nous  bien  faire  feste 
.    Et  joie  avoir?  Par  ceste  teste  ! 
Se  je  estoie  comme  du  roy, 
Mourir  vous  feroye  à  desroy 
Tel  que  seriez  arse  en  un  feu  ; 
Et  je  promet  à  Dieu  et  veu 
Que  ci  n'ailleurs  n'arresteray 
Tant  que  monstre  je  H  aray 
Vostre  portée. 

os  ANNE. 

E,  Mère  Dieu,  Vierge  honnourée. 
Secourez-moi  :  je  sui  trahie  ! 
Bien  voi  c'on  a  sur  moy  envie , 
Et  ne  scé  pour  quelle  achoison 
On  m'a  fait  ceste  traïson  ; 
Car,  certes,  ce  ne  pourroit  estre 
Que  homme  péust  en  femme  mettre 
Ne  engendrer  autre  créature 
Que  telle  q'umaine  nature 
k  ordené  ;  et  on  me  monstre 
Que  mère  sui  de  plus  d'un  monstre, 
Les  quelx  ontsemblance  de  chien. 
Ha,  biau  sire  Diex  !  lu  scez  bien 
Conques  ne  pensay  tel  oultrage 
Qu'aie  brisié  mon  mariage; 
Et  je  t'en  appelle  à  tesmoing. 
Sire;  et  te  pri  qu'à  ce  besoing 
Me  vueiiles  secourre  et  aidier, 


LA  HBMOISELLE. 

Gomment?  bien.  Pour  l'amour  de  vous, 
j'ai  fait  ce  que  jamais  femme  ne  fit.  Qu'est- 
ce,  ma  dame?  dites,  ne  bougea-t-elle  pas 
depuis  ce  moment,  et  ne  parla-t-elle  point? 
Je  ne  sais  si  elle  m'entend. 

LA  MÈRE  DU  ROI. 

Béthis ,  elle  ne  dit  pas  un  mot  depuis. 
Tu  l'as  trouvée  dans  le  même  état  qu'elle 
était  quand  tu  t'en  es  allée  :  ce  dont  je  m'é- 
merveille. 

OSANNB. 

Pour  (l'amour  de)  Dieu  I  montrez-moi  le 
fruit  qui  est  né  de  mon  corps ,  je  veux  le 
voir;  puisque  Dieu  m'a  donné  un  enfant, 
que  je  le  voie. 

LA   MÈRE  DU   ROI. 

C'est  bien  juste  qu'on  doive  vous  le  mon- 
trer. Tenez,  miséricorde,  bon  Dieul  dame, 
regardez:  le  voici.  Devons -nous  bien  en 
faire  fête  et  en  avoir  de  la  joie?  Par  cette 
tétel  si  j'étais  le  roi ,  je  vous  ferais  mourir 
sur  un  bûcher;  et  je  promets  à  Dieu  et  lui 
fais  vœu  que  je  ne  m'arrêterai  pas  ici  ni  ail- 
leurs tant  que  je  lui  aie  montré  votre  por- 
tée. 


OSANNE. 

Eh ,  Mère  de  Dieu ,  Vierge  honorée ,  se- 
courez-moi :  je  suis  trahie!  Je  vois  bien  que 
l'on  a  de  l'envie  contre  moi ,  et  je  ne  sais 
pour  quelle  cause  on  m'a  fait  cette  trahi- 
son ;  car,  certes,  il  ne  pourrait  arriver  qu'un 
homme  pût  mettre  dans  une  femme  ou  en- 
gendrer une  autre  créature  que  celle  que  la 
nature  humaine  a  ordonnée  ;  et  l'on  me  mon- 
tre que  je  suis  la  mère  de  plus  d'un  mons- 
tre, lesquels  ressemblent  à  des  chiens.  Ah, 
beau  sire  Dieu  I  tu  sais  bien  que  jamais  je 
ne  songeai  à  être  criminelle  au  point  de  vio- 
ler la  foi  conjugale;  je  t'en  prends  à  té- 
moin. Sire;  et  je  te  prie  de  vouloir  biei^ 
me  secourir  et  m'aider  dans  cette  néces- 
sité, car  tu  sais  que  j'en  ai  besoin,  beau  siro 
Dieu. 


556 


THiATRg  FRANÇAIS 


Si  com  tu  8cez  qu^il  m'est  mestier, 
Biau  sire  Diex. 

LA  MERE  nu  ROT. 

Je  vous  ay  pieça  dit,  biau  6ex, 
Qui  ne  croit  à  mère  et  à  père 
Il  ne  peut  qu'il  ne  le  compère. 
Espousée  avez  une  femme 
Que  royne  avez  fait  et  dame  : 
Dont  tout  le  monde  se  merveille. 
Car  n'estoit  pas  vostre  pareille 
Ne  de  lignage  ne  d'avoir, 
N'aussi  de  meurs,  je  vous  di  voir; 
Et  quant  son  mal  je  vous  ay  dit, 
Vous  m'avez  touz  jours  contredit, 
Et  m'en  avez  souvent  tenu 
Mal  gré  :  dont  il  a  convenu 
Que  je  m'en  soie  déportée. 
Or  tenez  !  vez  ci  sa  portée: 
En  devez-vous  grant  joie  avoir? 
Certes,  elle  est  digne  d'ardoir, 
Quant  teulx  .iij.  cheaux  vilz  et  ors 
Sont  nez  et  issuz  de  son  corps, 
Con  je  voi  ci. 

LE  ROY. 

Hucez,  mère,  pour  Dieu  mercy  ! 
Je  vueil  avecques  vous  aler 
Où  elle  est  et  à  vous  parler. 
—  Gomment  jeues-tu  de  tieulx  faiz  ? 
Est-ce  l'onneur  que  lu  me  faiz, 
Faulse,  mauvaise  sodomite? 
Je  t'afy,  tu  n'en  es  pas  quitte. 
Or  ne  fu-il  onques  mais  femme 
Qui  à  roy  féist  tel  diUTame. 
E[s]t-ce  pour  ce  que  tant  t'amoie 
Que  ma  compaigne  fait  t'a  voie 
Que  tu  m'as  fait  ceste  laidure. 
Qu'en  lieu  d'umaine  créature 
Sont  nez  de  ton  corps  ces  cheaux? 
Faulse  plus  que  autre  desloyaux, 
Jamais  avec  toy,  se  Dieu  plaist, 
N'auray  compagnie  ne  plait; 
Jetereni. 

OSANIfE. 

Yueiiliez  avoir  de  moi  merci, 
Chier  sire;  certes,  nepeutestre 
Voir  le  fait  que  sus  me  voy  mettre 
De  vostre  dame. 

LA  MERE  BU  ROY. 

Escoutez  de  la  faulse  femme! 


LÀ  M&RB  nu  ROI. 

Voici  long-temps  que  je  vous  ai  dit,  eh 
fils ,  que  celui  qui  ne  croit  ni  son  père  g 
sa  mère  ne  peut  que  le  payer.  Vois  m 
épousé  une  femme  que  vous  avez  faite  reii 
et  maîtresse  :  ce  dont  tout  le  monde  s'éoMi 
veille  ;  car  elle  n'allait  pas  de  pair  av^ 
vous  ni  pour  la  naissance  ni  sous  knii 
port  de  la  fortune  et  des  mœurs  noo  plœ 
je  vous  dis  la  vérité;  quand  je  tous  ai  m 
parlé  d'elle ,  vous  m'avez  toujours  costn 
dite  et  vous  m'en  avez  souvent  gardé  m 
cune  :  ce  qui  m'y  a  fait  renoncer.  Eh  \m 
tenez  !  voici  sa  portée  :  eo  derex-Toi 
avoir  beaucoup  de  joie?  Certes,  eDeoe 
rite  le  feu  pour  avoir  donné  naissance! 
ces  trois  chiens,  vils  et  dégoùlanSiqiKJi 


vois  ici. 


LE  ROI. 

Ha  mère,  cachez -les,  pour  l'amour  d^ 
Dieu  !  Je  veux  aller  avec  vous  où  elle  este! 
vous  parler.  —  Comment  l'amuscs^n  à  ik 
pareilles  choses?  Est-ce  l'honneur  qoe  (i 
me  fais ,  trompeuse  et  méchante  sodoœitt' 
Tu  n'en  es  pas  quitte,  je  t'assure.  II  n'y  eut 
jamais  de  femme  qui  fit  un  pareH  ottWj« 
à  un  roi.  Est-ce  parce  que  je  l'aimais  as 
point  d'avoir  fait  de  loi  ma  compagne,  qw 
tu  m'as  fait  l'outrage  de  donner  le  jnnr* 
ces  petits  chiens,  au  lieu  d'une  créature  bfr 
maine?  Femme  plus  fausse  que  toute  autw 
déloyale,  s'il  plaît  à  Dieu,  jamais  je  n'aura' 
avec  toi  de  rapports  en  paroles  ni  en  acuoo, 
je  te  renie. 


OSAIVIIB. 

Cher  sire,  veuillez  avoir  pitié  de  m\ 
certes ,  l'action  que  je  me  vois  impn^r 
votre  mère  ne  peut  pas  être  vraie. 

LA  MÈRE  DD  ROI. 

Écoutez  la  menteuse  i  Celui  qui  J«<a^'^ 


AU   VOTBN-AGB. 


557 


Qui  la  croit  bien  est  decéiiz  : 
Yez  ci  qui  les  a  recéuz. 
—  Di-jevoir?dî. 

LA  DAMOISBLLB. 

Dame,  oil;  pas  ne  vous  desdi. 
—  Sachiez  de  li  sont  nez^  chier  sire, 
A  grant  paine  et  à  grant  martire 
Qu'elle  a  souffert. 

LB  ROT. 

Mère,  celé  soit  et  couvert 
Ce  fait^ci,  et  je  vous  em  pri  ; 
Mais  nient  moins  vueil  que  sanz  detri 
L»a  faciez,  pour  sa  mesprison, 
Mettre  en  si  très  maie  prison 
Com  vous  li  pourrez  pourveoir, 
Car  jamais  ne  la  quier  veoir. 
De  ci  m*en  vois  et  la  vous  lais  : 
Ordenez-en,  si  que  jamais 
N'en  soit  nouvelle. 

LA  MERB. 

Puisqu'il  vous  piaist,  je  seray  celle, 
Biau  filz,  qui  vous  en  chemiray, 
Si  que  vostre  honneur  garderay, 
Et  tellement  que  on  ne  sara 
Que  elle  devenue  sera. 
Je  vous  promet. 

LB  ROT. 

C'est  bien  dit  ;  je  la  vous  commet. 
De  ci  m'en  vois. 

LA  MERE  DU  ROT. 

Osanne,  n'arez  pas  un  mois 
Pour  vous  efforcier  de  jesine. 
Maintenant,  sanz  plus  de  termine. 
Ne  sanz  vous  plus  ici  tenir, 
Vous  fault  en  autre  lieu  venir 
Où  vous  menray. 

OSANIfB. 

Puisqu'il  le  fault,  dame,  g'iray. 
Soit  pour  ma  mort  ou  pour  ma  vie. 
S'on  a  ore  sur  moy  envie, 
Tespoirq'un  autre  temps  venra, 
Se  Dieu  piaist,  qu'elle  cessera 
Et  que  miex  ira  ma  besongne. 
Alons-m'en,  alons  sans  eslongne  ; 
A  Dieu  m'atens, 

LA  MBRB  DU  ROT. 

Or  avant  !  entrez  ci  dedans 
Appertement. 

OSANRB. 

Puisqu'il  ne  me  peut  autrement 


bien  trompé  :  voici  celle  qui  les  a  reçus.  — 
Dis-je  vrai?  dis. 

LA  hbmoisellb. 
Oui,  ma  dame  ;  je  ne  vous  dédis  pas.  — 
Cher  sire,  sachez  qu'elle  les  a  mis  au  jour 
avec  beaucoup  de  peine  et  de  grandes  dou- 
leurs qu'elle  a  souffertes. 

LE  ROI. 

Ma  mère,  que  ce  fait-ci  soit  celé  et  tenu 
caché ,  je  vous  en  prie  ;  mais  néanmoins  je 
veux  que,  pour  son  crime,  vous  la  fassies 
mettre  dans  la  prison  la  plus  dure  que  vous 
pourrez  lui  procurer,  car  je  ne  veux  plus 
la  voir.  Je  m'en  >ais  d'ici  et  vous  la  laisse: 
ordonnez-en,  de  manière  qu'il  n'en  soit 
plus  parlé. 


LA  RARE. 

Puisque  tel  est  votre  plaisir,  cher  61s,  c'est 
moi  qui  vous  en  débarrasserai  de  manière 
à  garder  votre  honneur,  et  tellement  qu'on 
ne  saura  ce  qu'elle  sera  devenue,  je  vou» 
promets. 

LE  ROI. 

C'est  bien  dit  ;  je  vous  l'abandonne ,  et 
m'en  vais  d'ici. 

LA  MiRB  DU  ROI. 

Osanne ,  vous  n'aurez  pas  un  mois  pour 
vous  relever  de  couches.  Maintenant,  sans 
plus  tarder,  ni  sans  plus  demeurer  ici,  il 
vous  faut  venir  dans  un  autre  lieu  où  je  voua 
mènerai. 

OSARRB. 

Puisqu'il  le  faut,  dame,  je  m'y  rendrai,, 
que  ce  soit  pour  ma  mort  ou  pour  ma 
vie.  Si  Ton  a  maintenant  de  l'envie  contre- 
moi,  j'espère  qu'il  viendra  un  autre  temps,, 
s'il  platt  à  Dieu,  où  elle  cessera  et  où  mes 
affaires  iront  mieux.  Allons-nous-en,  alloua 
sans  retard  ;  je  m'en  remets  à  Dieu.. 

LA  RÈRB  nu  ROU 

Allons,  en  avant  1  entrez  ici  dedans  tout 
de  suite. 

OSAIflIB. 

Puisqu'il  ne  peut  rien  m'arriver^sinonde 


668 


TDÉATRB 


Venir  se  n'est  au  pis  du  miex, 
Quant  à  ores,  loez  soit  Diex 
De  quanque  j'ay  1 

LA  MERE  DU  ROT. 

Je  ne  scé  se  estes  pie  pu  jay» 
Ou  mauviz  ou  coulon  ramage  ; 
Mais  puisque  vous  estes  en  cage, 
Cest  huis  à  la  c\e(  feraieray 
£t  la  clef  en  emporteray. 
Afin  que  nulz  à  li  ne  viengne. 
Je  m'en  vois.  Ilecques  se  tiengne, 
Et  runge  le  mur  se  elle  a  fain  ; 
Car  dès  ore  mais  po  de  pain 
Et  po  d*yaue  ara  pour  son  vivre 
Gha3cun  jour,  afin  que  délivre 
Plus  tost  en  soie. 

LE  .CHARROlflflER. 

Ef  gstrl  j'oy  vers  celle  houssoie, 
Ce  m'est  avis,  enfans  crier: 
C'y  vueil  aler,  sans  detrier. 
Dont  viennent-il  ore  en  ce  bois? 
Il  sont  plus  d'un,  et  à  leur  vois. 
Que  venir  de  ci  endroit  sens, 
Semblent  qu'ilz  soient  inocens. 
Certainement,  ains  que  soit  soir, 
G'iray  tant  qu'en  saray  le  voir. 
Escoute  comme  ilz  crient  fort! 
.  Pour  certain  j'ay  à  ce  mon  sort 
Qu'avec  eulx  n'ait  père  ne  mère. 
Ne  fineray  tant  qu'il  m'appere 
Et  que  veoir  les  puisse  en  face. 
Je  croy  qu'ilz  sont  en  celle  place: 
C'y  vois  ;  se  sont  mon,  vez  les  ci. 
Et  sont  trois,  sire  Dieux,  merci! 
Il  sont  de  feucbiere  couvers. 
De  lonc,  de  lé  et  de  travers 
Vueil  regarder  si  venr'oit  ame; 
C'est  nient,  n'y  voy  homme  ne  femme. 

—  Enfans,  n'avez  gaires  d'amis. 
Quant  on  vous  a  ci-endroit  mis. 
Par  foy  !  j'ay  de  vous  grant  pitié 
Et  telle  que,  pour  l'amistié 

De  Dieu,  je  vous  emporteray 
Touz  trois  et  norrir  vous  feray. 
Ne  demourrez  plus  en  ce  bois  ; 
Puisque  vous  tien,  à  tout  m'en  Vjois. 

—  Je  vous  truis  bien  à  point,  ma  famé. 
E!  gardez  que  vous  apport,  dame; 

Je  les  vous  doins. 


FRANÇAIS 

mieux  au  pis,  quant  à  présent,  que  Diea  soâ 
loué  de  tout  ce  que  j'ai  1 

LA  MERE  nn  ROI. 

Je  ne  sais  si  vous  êtes  pie  oa  geai, 
alouette  ou  pigeon  ramier  ;  mais  maÎRie- 
nant  que  vous  êtes  en  cage,  je  fermersi 
cette  porte  à  clef,  et  j'emporterai  celle-d . 
afin  que  nul  ne  vienne  auprès  d'elle.  Je 
^m'en  vais.  Qu'elle  se  tienne  ici,  et  qu  elle 
ronge  le  mur  si  elle  a  faim;  car  désoni»is 
elle  aura  peu  de  pain  et  peu  d'eau  pour  a 
nourriture  de  chaque  jour,  afin  que  feu  sob 
plus  t6t  débarrassée. 


LE  CHARBONNIER. 

Eh,  voyez  !  j'entends ,  à  ce  que  je  crois, 
des  enfans  crier  par  ce  taillis  :  je  veux  y  al- 
ler sans  délai.  D'où  viennent41s  pour  être 
maintenant  dans  ce  bois?  Ils  sont  plus  (f  bd, 
et  à  leur  voix,  que  j'entends  venir  de  là,  û 
me  semble  que  ce  sont  de  petits  enfans. 
Certainement,  avant  ce  soir,  j'irai  tast 
que  j'en  saurai  la  vérité.  Écoute  oomoe 
ils  crient  fort  !  Je  tiens  pour  certain  qu'a- 
vec eux  il  n'y  a  ni  père  ni  mère.  Je  œ 
m'arrêterai  pas  que  je  ne  m'en  assure  et  qoe 
je  ne  puisse  les  voir  en  face.  Je  crois  qaib 
sont  en  cet  endroit:  j'y  vais;  ce  sont  eui> 
les  voici,  et  ils  sont  trois,  miséricorde,  boo 
Dieu!  Ils  sont  couverts  de  fougère.  Je  veox 
regarder  en  long ,  en  large  et  en  travers  s*il 
viendra  quelqu'un;  c'est  inutile ,  je  ne  vois 
ni  homme  ni  femme.  —  Enfans,  vous  n'a- 
vez guère  d'amis,  puisqu'on  vous  a  déposés 
en  ce  lieu.  Par  ma  foi  !  j'ai  grandement  pitié 
de  vous ,  tellement  que ,  pour  l'amour  de 
Dieu ,  je  vous  emporterai  tous  trois  et  vous 
ferai  nourrir.  Vous  ne  demeurerez  plus  eo 
ce  bois;  puisque  je  vous  tiens^  je  m'en  vais. 
—  Ma  femme,  je  vous  trouve  bien  à  propos. 
Eh  I  regardez ,  dame ,  ce  que  je  vous  ap- 
porte ;  je  TOUS  les  donne. 


AU  MOTBN-AGB. 


559 


LA  CHARBONNIBRE. 

Vous  nous  pourveex  bien  de  loing, 
Renier,  qui  m'aportex  ici 
Trois  enfons.  Et,  pour  Dieu  merci» 
Dontviennent-il? 

LB  GHABBORiaBR. 

Lie  vcMiIez-YOUssaToir? 

LA  CHARBOimiBBB. 

Oil, 

Je  TOUS  em  pri. 

L9  CHARBORIflER. 

Je  le  Yous  diray  sanz  deiry  : 
Ainsi  corn  par  le  bois  passoie 
Pour  m'en  venir  yers  la  houssoie, 
Oy  de  ces  enfans  les  yois; 
Et,  sanz  plus  dire,  là  m'en  vois, 
Pour  ce  que  u*op  forment  crioient. 
Si  les  trouvay  où  ilz  estoient, 
Touz  trois  de  feuchiere  couvers. 
Couchiez  l'un  delez  l'autre  envers 
Sur  l'erbe  vert  et  arengiez  ; 
Et  pour  la  doubte  que  mengiez 
Des  bestes  sauvages  ne  fussent 
Ou  de  mesaise  ne  morussent, 
Ne  m'a  fait  pitié  déporter, 
Mais  contraint  de  les  apporter, 
En  bonne  foy. 

LB  GHARBOinVIBRE. 

Loé  soit  Diex  l  Renier,  bien  voy , 
Puisqu'ainsi  est ,  nous  en  ferons 
Noz  enfans  et  les  norrirons  ; 
N'enavons  nulz,  bien  m'y  accorde: 
Ce  sera  grant  miséricorde; 
Pour  Dieu  soit  tout  ! 

LA    CHARBONNIER. 

Vous  dites  voir  ;  mais  je  me  doubt 
Que  crestiens  ne  soient  pas. 
Si  que  je  lo  que  ynel  le  pas 
Moy  et  vous  ne  nous  déportons 
Qu'à  l'église  ne  les  portons 
Et  les  façons  crestienner  ; 
le  le  vous  suppli  et  requier, 
Ne  laissons  pas. 

LA  CBARBOIfNURE. 

Ce  ne  vous  refusé-je  pas, 
Sire  Renier  :  c'est  bon  conseulx. 
Prenez-en  un,  j'en  prendray  deux  ; 
Alons*m'en,  sus  ! 


LA  CHARBeniflkRB.* 

Vous  vous  pourvoyez  bien  d'avance»  Re> 
nier,  pour  m'apporter  ici  trois  enfans.  Et» 
pour  1  amour  de  Dieu,  d'où  viennent-ils? 

LB  CHARBONNIER. 

Le  Toulez-vous  savoir? 

LA   CHARBONNIÈRB. 

Oui,  je  vous  en  prie. 

LE  CHARBONNIEB. 

Je  vous  le  dirai  sans  retard  :  comme  je 
passais  par  le  bois  pour  m'en  venir  vers  le 
taillis,  j'entendis  les  voix  de  ces  enfans;  et, 
pour  être  bref,  j'y  allai,  car  ils  criaient 
très-fort.  Je  les  trouvai  là  où  ils  étaient , 
tous  trois  couverts  de  fougère ,  couchés  à 
l'envers  l'un  à  côté  de  l'autre  et  arrangés 
sur  l'herbe  verte  ;  et  craignant  qu'ils  ne  fus- 
sent mangés  des  bétes  sauvages  ou  qu'ils 
ne  mourussent  de  misère,  en  vérité,  je  n'ai 
pas  balancé  à  les  apporter. 


LA  CHARBONNiiRB. 

Dieu  soit  loué  l  Renier ,  je  le  vois  bien  » 
puisqu'il  en  est  ainsi ,  nous  en  ferons  nos 
enfans  et  nous  les  nourrirons;  je  le  veux 
bien ,  car  nous  n'en  avons  pas  :  ce  sera  une 
œuvre  de  grande  miséricorde,  le  tout  pour 
Dieu. 

LE  CHARBONNIER. 

Vous  dites  vrai  ;  mais  je  crains  qu'ils  ne 
soient  pas  chrétiens  :  je  suis  donc  d'avis  que 
sur-le^^hamp  vous  et  moi  nous  ne  différions 
pas  à  les  porter  à  l'église  et  que  nous  les  fas- 
sions baptiser;  je  vous  le  demande  et  vous 
en  prie,  n'y  manquons  pas. 


LA  CHARBONNIERS* 

Je  ne  vous  refuse  pas,  sire  Renier  :  c'est 
bon  conseil.  Prenez-en  un,  j'en  prendrai 
deux;  allons-nous-en,  en  route I 


660 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


U  CHARBONRIBR. 

Alons!  je  a'en  vois  point  en  sus, 
Passez  devant. 

OSANIIB. 

£9  Hère  Dieo  !  trop  m'est  grevant 
La  paine  que  je  seufTre  et  port 
En  ceste  prison»  et  à  tort. 
— Biau  sire  Diex,  à  toy  m'en  plaing; 
Je  n'en  pois  mais  se  me  complaing. 
Estre  soloie  une  royne. 
Et  il  n'a  si  povre  meschine 
En  ce  monde  comme  je  sui 
Ne  qui  tant  ait  mescbief  n'ennuy 
Con  je  sueffire  en  ceste  prison  ; 
Car,  chascun  jour,  de  livroison 
N'y  ay  q'un  poi  d'yaue  et  de  pain. 
E,  Mère  au  doulx  Roy  souverain  I 
Ce  m'est  moult  petite  livrée. 
Après,  pour  punir,  sui  livrée 
A  la  personne  de  ce  monde 
Qui  plus  me  het.  Dieu  la  confonde  ! 
Et  qui  plus  m'est  grant  ennemie. 
Ha,  roy  Tierry  I  ne  vous  ay  mie 
Desservi  que  tel  me  fussiez 
Qu'4  celle  baillié  m'eussiez 
Pour  justicer  qui  tant  me  het 
Et  sanz  raison,  si  com  Diex  scet. 
Et  qui  tant  m'est  perverse  et  dure. 
Qui  tant  me  fait  souffrir  laidure. 
Et  m'a  fait  puis  un  an  en  çà  ; 
Onques  journée  n'en  cessa 
Que  ne  m'ait  fait  honte  et  meschief 
Assez,  et  dit  que  par  tel  chief 
Fera  mon  corps  aler  à  fin  : 
Pour  ce.  Mère  Dieu,  de  cuer  fin 
A  vous  dévotement  m'ottri. 
Et  tant  comme  je  puis  vous  pri 
Qu'en  ceste  grief  peine  et  bataille 
A  vostre  aide  pas  ne  faille 
N'a  vostre  grâce. 

NOSTRB-DAMB. 

Chier  filz,  ains  que  plus  avant  passe 
Heure  ne  terme  de  ce  jour, 
Plaise  vous  qu'alons  sanz  séjour 
Conforter  en  celle  prison 
Celle  qui  est  sanz  mesprison, 
Que  si  dévotement  me  tent 
Cuer  et  corps  et  à  moy  s'atent 
Que  la  sequeure. 


LE  CHARBONNIER. 

Allons I  je  n'en  vois  point  d'antre,  |m> 
sez  devant. 

OSAIIIIE* 

Eh,  Mère  de  Dieu!  elle  m'est Ui)p dire 
la  peine  que  je  souffre  et  subis  dans  ceue 
prison ,  sans  l'avoir  méritée.  —  Beau  in 
Dieu,  c'est  à  toi  que  je  m'en  plains; jp 
n'en  puis  mais  si  je  gémis.  Tétais  accou- 
tumée à  être  reine  ,  et  il  n'y  a  pas  di» 
le  monde  de  fille  aussi  pauvre  que  moi  oi 
qui  ait  autant  de  peines  et  de  cbagrio  qoe 
j'en  souffre  dans  cette  prison  ;  car,  chsque 
jour,  l'on  ne  m'y  donne  pour  aliment  qu'on 
peu  de  pain  et  d'eau.  Eh ,  Mère  du  don  h 
souverain  Roi  !  ce  m'est  une  bien  petite  p 
vision.  En  outre,  je  suis  livrée,  pourélrepo- 
nie,  à  la  personne  de  ce  monde  qui  me  bit 
le  plus  et  qui  est  ma  plus  grande  ennemie, 
que  Dieu  la  confonde!  Ah,  roi  Thierry  1  je 
n'ai  pas  mérité  que  vous  fussies  crael  à 
mon  égard,  au  point  de  chaiyer  de  me  pu- 
nir celle  qui  me  hait  tant  et  sans  raiMo , 
Dieu  le  sait,  qui  est  si  acharnée  contre  moi, 
et  qui  me  fait  tant  souffrir  d'onu^ges  d^ 
puis  un  an;  elle  n'a  pas  cessé  on  senljoar 
de  m'accabler  d'injures  et  de  mauvais  mi- 
temens,  et  elle  dit  qu'en  agissant  ainsi  die 
me  fera  périr  :  c'est  pourquoi ,  Mère  de 
Dieu,  je  me  recommande  déTOtemeata 
vous  d'un  cœur  plein  d'amour,  et  je  tous 
prie  tant  que  je  puis  de  ne  pas  me  rO^ 
votre  aide  dans  cette  peine  cruelle  «t  dao^ 
cette  lutte. 


IfOTRE-DAMB. 

Cher  fils,  avant  que  le  jourct rhcorencs'^ 
coulent  davantage ,  si  tel  est  votfe  W^^ 
nous  irons ,  dans  cette  prison  1  ^T^ 
cette  femme  innocente  qui  me  tend  si  dét 
ment  son  cœur  et  son  corps  et  qo'  <^™ 
sur  moi  pour  la  secourir. 


AU   MOYKN-AGE. 


561 


DIEU. 

Il  me  plaist.  Alons  sanz  demeuro, 
Mère  ;  je  vueil  ce  que  voulez. 
Le  sien  corps  est  trop  adolez  ; 
Et,  pour  voir,  sanz  cause  n'est  pas. 

—  Sus»  anges  !  descendez  bon  pas, 

Jehan  et  vous. 

SAINT  jehaH. 

Vray  Dieu,  père  de  gloire,  nous 
Touz  ferons  sanz  contredit 
Vostre  vôloir;  or  nous  soit  dit 
Quel  part  irons. 

DIEU. 

Ce  chemin  devant  nous  tenrons. 
— Anges,  alez  vous  .ij.  devant» 
Et  Jehan  vous  ira  suivant 
Et  nous  après. 

LB  PREMIER  ANGE. 

Sire  Dieu,  nous  sommes  touz  presiz 
De  voz  grez  faire. 

NOSTRS-DAME. 

Il  ne  nous  convenra  pas  taire  ; 
En  alant  un  chant  de  musique 
Gracieuse  à  voiz  angelique 
Yueil  que  chantez. 

ij«  ANGE. 

Puisque  telle  est  vo  voulentez, 
Si  ferons-nous,  ma  dame  chiere. 

—  Avant  1  disons  à  liée  chiere 
Ce  rondel*ici  par  amour. 

LE  ROT  (sic). 

Moult  emploie  bien  son  labour 
Qui  vous  sert,  Vierge  précieuse, 
De  cuer  et  pensée  songneuse  ; 
S'ame  met  hors  de  la  paour 
Qu'en  peine  ne  voit  ténébreuse* 
Moult  emploie  bien  son  labour. 
Qui  vous  sert,  Vierge  précieuse,     ^ 
Et  si  acquiert  de  Dieu  l'amour; 
Après  li  estes  tant  piteuse 
Que  es  cieulx  a  vie  glorieuse. 
Moult  emploie  bien  son  labour 
Qui  vous  sert,  Vierge  glorieuse, 
De  cuer  et  pensée  songneuse. 

DIEU. 

Fille,  ne  soies  paoureuse 
De  nous,  se  ensemble  ici  nous  vois; 
Je  croi  bien  pas  ne  nous  congnois. 
Ne  te  met  plus  en  desconfort: 
Cy  vien  pour  toy  donner  confort, 


DIEU. 

Je  ie  veux  bien.  Allons-y  sans  relard , 
Hère  ;  je  veux  ce  que  vous  voulez.  Son 
corps  est  trop  endolori  ;  et ,  à  vrai  dire , 
ce  n'est  pas  sans  cause.  —  Allons,  anges  1 
descendez  bon  pas,  Jean  et  vous. 

•  SAINT  JIBAN. 

Vrai  Dieu,  père  de  gloire,  nous  ferons 
tous  sans  contredit  votre  volonté  ;  mainte- 
nant dites-nous  où  nous  irons* 

DIEU. 

Nous  suivrons  ce  chemin  devant  nous. — 
Anges,  allez  vous  deux  devant,  Jean  vien- 
dra à  votre  suite  et  nous  après. 

LE  PRBilIBR  ANGE. 

Sire  Dieu,  nous  sommes  tout  prêts  à  faire 
vos  volontés. 

NOTRE-DAME. 

Il  ne  faudra  pas  nous  taire;  je  veux 
que  vous  chantiez  en  vous  en  allant  un  gra- 
cieux cantique  avec  vos  voix  d'anges. 

LE  DEUXIÈME  ANGE. 

Puisque  telle  est  votre  volonté ,  nous  le 
ferons,  ma  chère  dame. --En  avant!  disons 
avec  allégresse  et  amour  ce  rondeau-ci. 

Rondeau. 
Vierge  sans  prix,  il  emploie  bien  sa  peine 
celui  qui  vous  sert  avec  soin  de  cœur  et 
de  pensée  ;  il  délivre  son  ame  de  la  peur 
d'aller  au  ténébreux  séjour.  Vierge  sans 
prix,  celui  qui  vous  sert  emploie  bien  s:t 
peine,  et  il  acquiert  l'amour  de  Dieu;  après 
vous  êtes  si  miséricordieuse  à  son  égard 
qu'il  a  une  vie  glorieuse  dans  les  cieux. 
Vierge  glorieuse ,  il  emploie  bien  sa  peine 
celui  qui  vous  sert  avec  soin  de  cœur  et  de 
pensée. 


DIEU.    • 

Fille,  n'aies  pas  peur  de  nous,  si  tu  nous 
vois  ensemble  ici;  je  crois*bien  que  tu  ne 
nous  connais  pas.  Ne  te  désespère  plus  :  je 
viens  pour  le  donner  des  consolations,  moi 
qui  suis  le  fils,  le  frère,  l'ami,  l'époux  et  le 

36 


^2  th£atrb 

Qai  sui  de  ma  fille  et  ma  mere 
Filz,  frere,ami,  esponx  et  pere. 
Or  me  peuz  congDoistre  par  temps, 
Se  tu  bien  ma  parole  eutens 
Et  en  toy  la  scès  concepvoir, 
Qui  je  sui  et  appercevoir; 
Ce  n'est  pasdoubte. 

NOSTRE-DAMB. 

Osanne,  m'amie,  or  escoate: 
Pour  ce  que  tu  as  l'espérance 
Mis  en  moy  et  eu  fiance 
En  ta  grant  tribulacion. 
Te  vien-je  consotacion 
Faire  pour  ton  cuer  esjoïr  ; 
Et  se  plus  ouUre  veulz  oïr, 
Je  le  dy  garde  ne  donras 
Que  de  ceulx  vengée  seras 
Qui  en  ceste  peine  t'ont  mis. 
Dieu  te  sera  touz  jours  amis. 
Se  bien  l'aimes  en  vérité; 
Et,  se  plus  as  d'aversîté, 
Seuffre-la  pour  Dieu  doucement  : 
Ton  prouffit  feras  grandement. 
Plus  ne  te  diray  quant  à  ore. 

Or  sus  !  touz  .iij.  dites  encore 

Ce  chant  qu'avez  dit  en  venant. 
Et  nous  en  r'alons  or  avant 
Sanzpluscyestre. 

LB   PREMIER    ANGE. 

Dame  de  la  gloire  celestre, 
Voulentiers,  puisque  bon  vous  semble. 
—  Alons,  Michiel  I  prenons  ensemble 
Et  ne  faisons  ci  plus  demour. 

Bondel. 
El  si  acquiert  de  Dieu  l'amour; 
Après  li  estes  si  piteuse 
Qu'es  cieulx  a  vie  glorieuse. 
Moult  emploie  bien  son  labour 
Qui  vous  sert,  Vierge  précieuse, 
De  cuer  et  pensée  songneuse. 

OSANNE. 

Ha  !  doulce  Vierge  glorieuse, 

Trésor  d'infinie  bonté. 

En  qui,  par  vraie  charité. 

Dieu  se  fist  homme  à  nous  semblable, 

Quant  huy  m'estes  si  secourable 

Que  m' estes  venu  conforter 

Et  si  doulcement  enorter 

De  bonne  pacience  avoir. 

Je  doy  bien  mettre  paino,  voir, 


FRANÇAIS 

père  de  ma  fille  et  de  ma  mère.  Si  tu  en- 
tends bien  ma  parole  et  qne  tn  Mches  b 
concevoir,  lu  pourras  me  connaître  on  joar 
et  comprendre  qui  je  suis;  il  n'y  a  pas  à  en 
douter. 


NOTRE*DAMB. 

Osanne,  mon  amie,  écoute:  auendaqoeu 
as  mis  en  moi  ton  espérance  et  eacoaGaocc 
dans  ta  grande  tribulation,  je  viens  te  doo< 
ner  des  consolations  pour  réjouir  ton  cœur 
et  si  tu  veux  en  apprendre  davantage  Jeu 
dis  que,  sans  t'en  occuper,  tu  seras  TeDgé< 
de  ceux  qui  t'ont  mise  en  celte  pcine-EnTé 
rite.  Dieu  sera  toujours  ton  ami,  si  tu  j'ai 
mes  bien  ;  et  si  tu  as  d'autres  ad^ersil^ 
souffre-les  avec  résignation  pourrarooarA 
Dieu  :  tu  feras  par  là  grandement  ton  p 
fit.  Je  ne  te  dirai  plus  rien  quant  à  présent 
■—  Allons  !  répétez  tous  trois  ce  chani  qw 
vous  avez  fait  entendre  en  venant,  et  alloos' 
nous-en  sans  plus  rester  ici* 


LE   PREMIEE  ANGE. 

Volontiers,  Dame  de  la  gloir«  célesie 
puisque  bon  vous  semble.  —  Allons,  ■' 
chel,  commençons  ensemble  cl  ne  demen 

rons  plus  ici. 

Rondeau. 
Et  il  acquiert  l'amour  de  Dicn;  ap« 
vous  êtes  si  miséricordieuse  à  son  epra 
qu'il  a  dans  les  deux  une  vie  gloneuse. 
Vierge  sans  prix,  il  emploie  bien  sapc»J 
celui  qui  vous  sert  avec  soin  de  cœur  c 
pensée. 

OSANRE.  ,       .^ 

Ah  !  douce  et  glorieuse  Vierge,  trésor 
bonté  infinie,  en  qui  Dieu,  mu  par  une  c  ^ 
rite  véritable ,  se  fit  homme  semWaD 
nous,  puisque  aujourd'hui  vousm  èu»^^^ 
rable  au  point  d'être  venue  >n^^"  ^^  ^ 
m'exhorter  si  doucement  à  ^"^^j^J^^it 
tience,  en  vérité,  je dois.bicn  rnction^^  ^^ 
vous  louer  et  de  vous  rendre  grâ  ^^^.  .^ 
remercier  votre^doux  filsj.awssi 


At]    IIOYBN-AGE. 


563 


À  voua  louer  et  gracier 
Et  Toetre  doulx  filz  merciel*  ; 
Et  si  feray-je  vraiemeot 
De  cuer  dévot»  plus  ardenment 
Que  n'ay  fait,  c'est  m'entencion»  . 
Et  de  plus  humble  arfection 
Queooquesnefis. 

LA   MERE  AU   ROT. 

Se  de  touz  poins  ne  desconGs 

Ma  bruz,  si  qu'elle  en  prison  muire» 

Je  doubt  qu'encor  me  pourra  nuire; 

Si  ne  peut-elle  gueres  vivre 

Par  raison,  car  je  ne  li  livre 

Pour  jour  q'un  po  d'yaue  et  de  pain  ; 

Et  tant  comme  je  puis  me  pain 

Que  de  personne  n'ait  confort, 

Car  la  clef  de  là  où  est  port, 

Si  c'on  ne  la  peut  conforter. 

Sa  livroison  li  vois  porter  ; 

Je  ne  vueil  point  que  autre  personne 

Y  voit,  a6n  c'en  ne  li  donne 

Nulle  autre  chose  que  yaue  et  pnin. 

Morte  fust-elle  ore  de  fain  ! 

Entrer  vueil  dedans  avec  elle. 

—  Es-tu  ci,  orde  telle  quelle? 
Tien,  mengiie  en  maie  santé  ; 
Que  fust  ore  en  terre  planté 

Ton  puant  corps! 

OSARNB. 

Se  Dieu,  qui  est  misericors 
Et  doulx,  ne  m'éust  soustenu» 
Ce  que  desirez  advenu 
Fust  pieça,  dame* 

LA  MBRB  AU  ROT. 

Je  pri  Dieu  dampnée  soit  l'amc 
Snnz  fin  de  celui  ou  de  celle 
Qui  premier  apporta  nouvelle 
A  mon  filz  que  fusses  sa  femme. 
Car  onques  mais  si  grant  diffame 
N'avint  a  roy. 

OSANIfB. 

La  villenie  et  le  desroy 
Que  me  faites  et  me  mettez  sus, 
Dame,  vous  pardoinl  de  lassus 
Dieu,  si  lui  plaisti 

LA  MBRB  DU  ROT. 

Tien-te  là;  tu  as  trop  de  plaît. 
Qui  t'a  grevé  et  grèvera. 

—  Mais  hui  personne  ne  verra. 
Combien  qu'il  lui  tourt  à  annuy. 


en  vérité,  d'un  cœur  dévot,  plus  ardemment 
que  je  ne  l'ai  fait,  c'est  mon  intention,  et 
avec  une  plus  humble  affection  que  je  ne  le 
fis  jamaiSk 


LA  MÈRB   nu   ROI. 

Si  je  ne  maltraite  pas  en  tous  points 
ma  bru,  de  manière  à  ce  qu'elle  meure  en 
prison ,  je  crains  qu'elle  puisse  encore  me 
nuire;  et  raisonnablement  elle  ne  peut 
guère  vivre ,  car  je  ne  lui  donne  par  jour 
qu'un  peu  d'eau  et  de  pain;  et  autant  que  je 
le  puis,  je  lâche  qu'elle  n'ait  de  consolation 
de  personne,  car  je.portela  clef  de  là  où  elle 
est,  en  sorte  qu'on  ne  peut  la  reconforter. 
Je  vais  lui  porter  sa  pitance  ;  je  ne  veux 
point  qu'aucune  autre  personne  y  aille,  afin 
qu'on  ne  lui  donne  rien  autre  chose  que  du 
pain  et  de  l'eau.  Plût  à  Dieu  qu'elle  fût  à  pré- 
sent morte  de  faim  I  Je  veux  entrer  dans  l'en- 
droit où  elle  est. — Es4u  ici,  sale  telle  quelle  ? 
Tiens,  mange,  et  puisses-tu  en  crever  1  Plût 
à  Dieu  que  ton  corps  puant  fût  à  cette  heure 
planté  en  terre  ! 


OSANNE. 

Si  Dieu ,  qui  est  miséricordieux  et  doux , 
ne  m'eût  soutenue ,  ce  que  vous  désirez, 
madame,  fût  arrivé  depuis  long-temps. 

LA   MÈRB  DU  ROI. 

Je  prie  Dieu  que  Tame  de  celui  ou  de 
celle  qui  apporta  le  premier  à  mon  fils  la 
nouvelle  que  tu  serais  sa  femme,  soit  damp- 
née éternellement ,  car  jamais  une  aussi 
grande  honte  n'arriva  à  un  roi. 

OSANNE. 

Dame,  que  le  Roi  des  cieux,  si  tel  est  son 
bon  plaisir,  vous  pardonne  les  outrages  et 
le  mal  que  vous  me  faites  I 

La  mère  du  roi. 

Tiens-toi  là;  tu  as  trop  de  caquet  :  cela 

t'a  nui  et  te  nuira.  —  Désormais  elle  ne 

verra  pei^onne ,  quelque  chagrin  que  cela 

lui  fasse.  Je  suis  très-étonnée  d'une  chose. 


664 


THÉÂTRE 


De  ce  trop  esbahie  sui 
Que,  pour  paine  qu'elle  ait  eue, 
M*a  riens  de  sa  biauté  perdue  ; 
Ains  a  la  cher  polie  et  fresche. 
Il  fault  que  autrement  m'en  despesche  ; 
Etvraiement  je  si  feray, 
Qu'en  la  mer  jetter  la  feray  ; 
Trop  l'ay  souffert  et  enduré. 
Et  aussi  elle  a  trop  duré: 
Délivrer  m'en  vueil  sanz  attendre. 
—  Venez  çà,  venez,  Alixandre, 
Et  vous,  Rainfroy,  et  vous,  Gobin. 
Se  onques  m'amastes  de  cuer  fin, 
A  cecop-ci  l'esprouveray. 
Ce  que  je  vous  commanderay , 
Le  ferez-vous? 

ALIXANDRE. 

Je  croy  n'y  a  celui  de  nous 
Qui  ne  face,  ma  dame  chiere , 
Vostre  commant  à  liée  chiere  ; 
Ainsi  le  tien. 

RAINFROT. 

Quant  est  de  moy,  vous  dites  bien 
Et  voir,  amis. 

GOBIN. 

Si  feray-je  pour  estre  mis. 
Certes,  à  mort. 

LA   MERE  DU  ROY. 

puisque  chascun  se  fait  si  fort 
De  mon  vouloir  exécuter, 
le  vueil  que  vous  m'alez  jetter 
En  mer  Osanne  la  chetive: 
N'est  pas  digne  qu'elle  plus  vive  ; 
C'est  une  bougre  meschant  garce 
Qui  a  bien  desservi  estre  arse. 
Tant  a  meffait  ! 

ALIXANDRE. 

Chiere  dame,  il  vous  sera  fait 
Voulentiers  et  brief,  sanz  attendre. 
Se  vous  nous  en  voulez  deffendre 
El  délivrer. 

LA  MERE  DU  ROT. 

Alons  I  je  la  vous  vueil  livrer. 
Et  vous  promet  à  m'enchargier 
Et  vous  de  touz  point  deschargier  : 
Vous  souffist-il? 

RAINFROY. 

Souffist,  dame?  certes,  oïl. 


FRANÇAIS 

c'est  que,  malgré  toutes  les  peines  qnclle 
a  souffertes ,  elle  n'a  rien  perdu  de  sa 
beauté  ;  au  contraire,  elle  a  la  figure  polie 
et  fraîche.  Il  faut  que  je  m'en  déterrasse 
autrement;  et  en  vérité,  j'en  viendrai  à 
bout,  car  je  la  ferai  jeter  à  la  mer;  je  lai 
trop  long-temps  soufferte  et  »)nrée,ei 
aussi  bien  elle  a  trop  vécu  :  je  veiix  m'en 
débarrasser  sans  retard.  —Venez  id,  teoex, 
Alexandre,  et  voiw,  Rainfroy,  et  von»,  Go- 
bin.  Je  verrai  en  ce  moment  si  vous  eût« 
jamais  de  l'affection  pour  moi.  Ferez -tous 
ce  que  je  vous  commanderai? 


ALEXANDRE. 

Ma  chère  dame,  je  croîs  qu'il  n'y  a  per- 
sonne de  nous  qui  n'exécute  vos  ordresarec 
joie  ;  je  le  liens  pour  certain. 

RAINFROT. 

Pour  ce  qui  est  de  moi,  vous  pariez  bien 
et  dites  vrai,  mon  ami. 

GOBIN. 

Je  le  ferai,  certes,  dussé-je  être  rois  à 
mort. 

LA   MÈRE  W   BOI. 

Puisque  chacun  se  fait  tellement  ftft 
d'exécuter  ma  volonté,  je  veux  que jous 
alliez  me  jeter  dans  la  mer  ta  malbea- 
reuse  Osanne:  elle  n'est  plus  digue  de  virn^, 
c'est  une  mauvaise  et  impudique  coqjjo 
qui  a  bien  mérité  d'être  brâlée ,  m  ^ 
commis  de  crimes  I 

ALEXANDRE. 

Chère  dame  .  vous  »ere«  oW-'e  ^^«Jj^ 
tiers  et  promplement.  sans  «"f™'  ^ 
voulez  en  prendre  la  responsabiH»  «  " 

protéger. 

LA  MÈRE  00  "<"• 


cela  vous  su  fBt-il? 


RAiHraoT.  .j, 

Si  cela  non»  suffit,  dame?  oui-  ^ 


AU   MOTEN-AGB. 


565 


N'y  a  plus»  nous  le  vous  feroos  ; 
Le  pai8  en  délivrerons 
Pour  vostre  amour. 

LA  MERB  AU  ROT. 

Issez  hors»  issez  sanz  demour. 
Bonne  et  belle,  je  mens,  sanz  faille. 
—  Tenez,  seigneurs,  je  la  vous  baille  ; 
Menez  Ten  tost  où  vous  savez, 
Et  me  faites  ce  que  devez 
Appertement. 

GOBIN. 

Bien.  —  Çà,  dame!  venez  avant  1 
Ci-endroit  plus  ne  nous  tenrons; 
Avecques  nous  vous  enmenrons 
Un  po  esbatre. 

OSANNE. 

Plaise  vous,  seigneurs,  sanz  debaire. 
Par  vostre  doulceur  et  bonté, 
A  moy  dire  la  vérité 
Où  me  menez. 

ALIXANBRE. 

Dame,  puisqu'en  ce  monde  nez 
Sommes,  une  foiz  nous  convient 
Touz  et  toutes  mourir,  c'est  nient; 
Passer  nous  fault  touz  par  ce  pas. 
Il  me  semble  qu'il  ne  plaist  pas 
Au  roy  n'a  ma  dame  sa  mère, 
(Se  je  vous  di  parole  aroere 
PardoDBez-le-moy,  je  vous  pri) 
Que  vivez  plus  ;  mais  sanz  detri 
Vous  fault  huy  par  mort  trespasser. 
Me  vous  en  povons  repasser, 
Dame  ;  et  puis  donc  qu'il  est  ainssi 
Priez  à  Diex  de  cuer  merci, 
Que  touz  voz  meffaiz  vous  pnrdoint 
Et  à  vostre  ame  gloire  doint  ; 
Je  n'y  voi  miex. 

OSANNE. 

Ha,  biaux  seigneurs!  merci  !  que  Diex 
Vous  soit  à  touz  misericors  I 
Espargniez  par  pitié  mon  corps, 
Et  ne  me  tolez  pas  la  vie  ; 
Car  par  haine  et  par  envie, 
Sanz  cause  nulle  et  sanz  desserte. 
Vous  soi  baillie  à  mettre  à  perte. 
Et  se  pour  pitié  me  daigniez 
Tant  que  de  morir  m'espargniez. 
Certes,  Dieu  si  le  vous  rendra 
Et  bien  le  vous  guerredonnera  ; 
Je  n'en  doubt  mie. 


nous  vous  obéirons  ;  nous  en  délivrerons  ce 
pays  pour  l'amour  de  vous. 

LA  MÈRE  nu  ROI. 

Venez  dehors,  sortez  sans  retard,  bonne 
et  belle,  je  mens,  sans  aucun  doute.  —  Te- 
nez, seigneurs,  je  vous  la  livre  ;  emmenez-la 
vite  où  vous  savez ,  et  faites -moi  prompte- 
ment  votre  devoir. 

GOBIN. 

Bien.  ^  Allons,  dame!  avancez.  Nous 
ne  nous  tiendrons  plus  ici  ;  nous  vous  em- 
mènerons avec  nous  pour  vous  distraire  un 
peu. 

OSANNE. 

Veuillez,  seigneurs,  être  assez  doux  et 
bons  pour  me  dire  sans  difficulté  où  vous 
me  menez  véritablement. 

ALEXANDRE. 

Dame,  puisque  nous  sommes  venus  dans 
ce  monde,  nous  devons  mourir  un  jour, 
tous  tant  que  nous  sommes,  ce  n'est  rien  ;  il 
nous  faut  tous  en  passer  par  là.  Il  me  sem- 
ble qu'il  ne  plaît  ni  au  roi  ni  à  ma  dame 
sa  mère  (si  je  vous  tiens  un  langage  désa- 
gréable, pardonnez -le -moi,  je  vous  prie) 
que  vous  viviez  davantage  ;  mais  il  vous  faut 
mourir  aujourd'hui  sans  faute.  Nous  ne  pou- 
vons vous  sauver,  dame  :  or,  puisqu'il  en  est 
ainsi ,  implorez  de  tout  votre  cœur  la  misé- 
ricorde de  Dieu,  afin  qu'il  vous  pardonne 
tous  vos  péchés  et  donne  la  gloire  à  votre 
ame  ;  je  ne  vois  rien  de  mieux. 


OSANNE. 

Hélas,  beaux  seigneurs  I  miséricorde  !  que 
Dieu  soit  compatissant  pour  vous  tous  !  Épar- 
gnez mon  corps  par  pitié  ,  et  ne  m'ôtez  pas 
la  vie  ;  car  si  l'on  m'a  livrée  à  vous  pour 
être  mise  à  mort,  c'est  par  haine  et  par  en- 
vie, sans  cause  et  sans  que  je  l'aie  mérité. 
Si  par  pitié  vous  voulez  ne  pas  me  faire 
mourir  1  certes,  Dieu  vous  le  rendra  et 
vous  en  récompensera  bien;  je  n'en  doute 
pas. 


566 


THÉÂTRE    FRANÇAIS 


RAINFROV. 

Seigneurs,  tout  le  cuer  me  lermie 
De  pitié  qu'ay  de  ceste  famine. 
Je  me  doubt  bien»  par  Noslre-Dameî 
Que,  se  noi^s  à  mort  la  mettons, 
Que  nous  ne  nous  en  repentons 
Au  paraler. 

GORIN. 

A  ce  que  l'ay  oy  parler, 
Certes,  je  ne  sui  point  d*accort 
Aussi  qu'elle  soit  mise  à  mort, 
Se  Dieu  me  voye. 

ALIXANDRB. 

£t  je  vous  demant  quelle  vote 
A  nostre  honneur  pourrons  trouver 
Que  de  mort  la  puisson  sauver, 
Dîtes-le-moy. 

RAINFROY. 

Je  ne  scé...  Si  fas  bien  :  j'en  voy 
Une  que  je  vous  vueil  compter. 
En  la  mer  la  devons  jetter. 
Je  vous  diray  que  nous  ferons  : 
En  un  batelet  la  mettrons 
Sanz  gouvernement  de  nullui, 
Et  si  n'ara  avecqnes  lui 
Perches  ne  voille  n'a  virons  ; 
Et  ainsi  aler  la  lairons 
Où  la  mer  porter  la  voulra. 
Qui  tost  la  nous  eslongnera. 
Si  que  point  ne  sera  trouvée  ; 
Et,  se  elle  doit  estre  sauvée, 
Diex  en  fera  sa  voulenté  ; 
Et  si  nous*serons  acquicté- 
De  nostre  fait. 

GORIN. 

Alixandre,  il  dit  voir  :  soit  fait 
Comme  il  a  dit. 

ALIXANDRE. 

Soit.^  je  n'y  met  nul  contredit. 
Avant  lalons  quérir  batel. 
Sa  !  veez-en  ci  un  bon  et  bel- 
Qu'ai  ci  trouvé. 

GORIN. 

C'est  voir,  tu  t'en  es  bien  prouvé-. 
Du  remenant  nous  fault  penser. 
—  Dame,  pour  vous  de  mort  tenser. 
Entendez  que  nous  vous  ferons  : 
En  ce  batelet  vous  mettrons. 
Puisque  de  vivre  avez  désir, 
Et  vous  lairons  au  Dieu  plaisir 


RAINFROT. 

Seigneurs,  tout  le  cœur  me  fond  en  lar- 
mes de  la  pitié  que  Je  ressens  pour  cette 
femme.  Par  Notre-Dame  !  j'ai  bien  penr,  si 
nous  la  mettons  à  mort,  que  nous  ne  nous 
en  repentious  à  la  fin. 

GORIN. 

Après  ce  que  je  lui  ai  oui  dire,  certes, 
je  ne  suis  point  d'avis  non  pins  qu'elle  soit 
mise  à  mort,  Dieu  me  protège  ! 

ALEXANDRE. 

Et  je  vous  demande  quelle  voie  nous 
pourrons  honorablement  trouver  pour  h 
sauver  de  la  mort,  dites-le-moi. 

RAINFROT. 

Je  ne  sais...  Si  fait  bien  :  j'en  vois  une 
que  je  veux  vous  indiquer.  KoasderoDs 
l'abandonner  à  la  mer,  je  vous  dirai  com- 
ment :  nous  la  mettrons  dans  un  batelet 
sans  pilote,  et  elle  n'aura  avec  elle  ni  per- 
ches, ni  voile,  ni  avirons;  et  ainsi  nous  la 
laisserons  aller  ou  la  mer  la  voudra  porter, 
et  les  flots  l'éloigneronl  bienlAt,  en  sorte 
qu'on  ne  la  trouvera  pas.  Et,  si  elle  doit 
être  sauvée ,  Dieu  fera  sa  volonté  à  cet 
égard;  et  nous  nous  serons  «'«ni««sd©D^ 
ire  mission. 


GORlN. 

Alexandre  ,  il  dit  vrai  :  qu  il  soii  b\i 
comme  il  a  dit. 

ALEXANDRE. 

Soit!  je  n'y  mets  pas  d'opposiû"»-  *-" 
avant!  allons  chercher  un  bateau.  Eb  1  «» 
voici  un  bon  et  bel  que  j'ai  troufc  ici. 

GORlIf. 

C'est  vrai,  lu  t'en  es  bien  lire.  «  ««"^ 
faut  penser  au  reste.  — Dame,  eniendex  ^^ 
que  nous  ferons  pour  vous  garaflW 
mort:  puisque  vous  avez  le  desir 
nous  vous  mettrons  dans  ce  baieiei»    ^  ^^ 
vous  laisserons  aller  au  (!><>"/  P"^!  .j^u 
Dieu  où  la  mer  vous  mènera.  S'il  ""  P* 


AU  MOYEN- AGE. 


567 


Aler  où  la  mer  vous  menra. 
S'a  Dieu  plaist,  il  vous  sauvera  ; 
Ou  ci  endroit  vous  noyerons 
En  Teure»  plus  n'attenderons  ; 
Siques  dites-nous  qu'en  ferez. 
Lequel  de  ces  .ij.  amerez 
Hieulx  à  eslire. 

GOBIN  (sic). 

Seigneurs,  de  ij.  maux  le  mains  pire 
Doit-on  eslire  pour  le  miex. 
Puisqu'ainsi  est,  loez  soit  Diex  ! 
Quant  ne  puis  autre  chose  avoir 
Fors  que  mal,  je  vous  fas  savoir 
J'aim  miex  ens  ou  batel  descendre 
Et  les  aventures  attendre 
Qui  me  pourront  de  mer  venir 
Que  ce  qu'ainsi  doie  fenir 
Que  me  noyez. 

RAINFROY. 

Or  tost!  donc  si  vous  avoiez 
A  rentrer  ens. 

OSANNE. 

Youlentiers,  seigneurs,  sanz  contens. 
G'ysui,  veez. 

ALIXANDRE. 

Dame,  savoir  gré  nous  devez 
De  ce  fait.  Or  Jious  en  irons 
Et  à  Dieu  vous  conmanderons. 
Qui  vous  soit  aide  et  confort 
Et  vous  vueille  mener  à  port 
De  sauvement  ! 

GOBlN. 

Ainsi  soit-il!  Or  alons  m'enl: 
D*aler  tost  avons  bien  besoing. 
E  !  gar  comme  la  mer  jà  loing 
L'a  de  nous  mise! 

RAINFROY. 

C'est  de  la  mer,  Gobin,  la  guyse. 
S'encore  un  petit  y  musoies. 
Je  te  dy  que  tu  ne  verroyes 
Batel  ne  femme. 

ALIXANDRE. 

Ho  !  souffrez-vous  :  vez  là  ma  dame 
Qui  nous  attent,  je  n'en  doubt  pas. 
Avauçous  un  po  nostre  pas 
D'aler  à  li. 

RAINFROY. 

Si  faisons-nous,  n'y  a  celi. 
Si  oom  moy  semble. 


Dieu  vous  sauvera  ;  ou  nous  vous  novcruus 
ici,  sans  tarder  davantage  :  ainsi,  dites-nous 
ce  que  vous  voulez  faire  ,  lequel  des  deux 
vous  aimez  mieux  choisir. 


os  ANNE. 

Seigneurs,  de  deux  maux  on  doit  choisir 
le  moindre.  Puisqu'il  en  est  ainsi.  Dieu  soit 
loué  !  Gomme  je  ne  puis  avoir  rien  que  du 
mal ,  je  vous  fais  savoir  que  j'aime  mieux 
descendre  dans  le  bateau  et  ailendre  les  ac- 
cidens  qui  pourront  me  venir  de  la  mer, 
plut6t  que  d'être  noyée. 


RAINFROY. 

Allons  vite  !  apprétez-vous  donc  à  y  en- 
trer. 

OSANNE. 

Volontiers,  seigneurs,  sans  difBcnlté.  J'y 
suis,  voyez. 

ALEXANDRE. 

Dame,  vous  devez  nous  savoir  gré  de 
cette  action.  Maintenant  nous  nous  en  irons 
et  nous  vous  recommanderons  à  Dieu  ;  qu'il 
vous  doune  aide  et  consolation,  et  qu'il 
veuille  vous  mener  au  port  de  salut! 

GOBIN. 

Ainsi  soit-il  !  Maintenant  allons-nous-en. 
Mous  avons  bien  besoin  de  nous  en  aller 
vite.  Eh  I  regardez  comme  la  mer  l'a  déjà 
portée  loin  de  nous  ! 

RAINFROY. 

Gobin,  c'est  l'habitude  de  la  mer.  Si  tu 
restais  encore  un  peu  de  temps  ici,  je  te  dis 
que  tu  ne  verrais  ni  bateau  ni  femme. 

ALEXANDRE. 

Ho!  arrêtez  :  voilà  ma  dame  qui  nous  at- 
tend, je  n'en  doute  point.  Pressons  un  peu. 
le  pas  pour  aller  à  elle. 

RAINFROY. 

C'est  ce  que  nous  faisons  tons,  à  ce  qti'il 
me  semble. 


568 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LA  MERB  DU  ROT. 

Bien  veigniez-vous  tonz  iij  ensemble. 
Or  comment  va? 

GOBIN. 

Bien^  ma  chîere  dame;  cela 
Venons  de  faire  que  savez, 
Ainsi  que  dit  le  nous  avez , 
Je  vous  promet. 

LA  MERE. 

C'est  bien  fait;  et  puisqu'ainsi  est. 
Je  vous  defiens  (ame  ne  m'ot) 
Que  de  ceci  ne  sonnez  mot 
A  personne  qui  en  enquiere. 
Sur  quanque  m'amez  n'avez  chiere, 
Fors  qu'à  entre  nous  qui  ci  sommes; 
Et  je  vous  feray  riches  hommes, 
Foy  que  doy  m'ame  ! 

ALIXANDRE. 

De  ce  ne  doubtez,  chiere  dame, 
Ji  n'iert  scéu. 

LA  MERE   DU   ROT. 

Ore,  tant  qu'aray  pourvéu 
Ce  de  quoy  vous  pens  riches  faire, 
Chascun  de  vous  en  son  repaire 
Si  s'en  ira. 

RAINFROT. 

Nous  ferons  ce  qu'il  vous  plaira. 
Dame;  de  vous  prenons  congié. 

—  Alons-m'en,  n'y  ait  plus  songié. 

Parlons  de  ci. 

LA  MERE. 

Sanz  faille,  puisqu'il  est  ainsi 
Que  ma  bruz  est  morte  à  honlage» 
Maintenant  en  seray  message 
Et  riray  denuncer  au  roy. 

—  Berthiz,  venez  avecques  moy  ; 

Délivrez-vous. 

LA   DAMOTSELLE. 

Youlentiers,  dame.  Où  irons-nou& 
A  la  bonne  heure? 

LA   MERE  DU  ROT. 

Nous  irons  sanz  point  de  demeure 
Vous  et  moy  par  devers  mon  filz  ; 
Je  le  ferai  certains  et  fiz 
D*une  chose  qu'i  ne  scet  mie» 
Comment  va  d'Osanne  s'amie. 

—  Filz,  Dieu  vousgarl! 

LE   ROT. 

Jlcre,  bien  veigniez.  De  quel  part 
Venez-vous?  dites. 


LA  MiRB  rnj  ROI. 

Soyez  tous  trois  ensemble  les  bienvesos. 
Comment  cela  va*t-il? 

GOBIM. 

Bien,  ma  chère  dame  ;  noas  yenons  de 
faire  ce  que  vous  savez,  ainsi  qae  tous  nous 
t'avez  dit,  je  vous  promets. 

LA  MÈRE. 

C'est  bien;  et  puisqu'il  en  est  ainsi,  je 
vous  défends  (nul  autre  que  vous  ne  m'é- 
coute] ,  si  vous  m'aimez  quelque  peu ,  de 
dire  mot  de  ceci  à  personne  qui  s'en  in- 
forme, autre  que  nous  qui  sommes  ici;  et, 
sur  la  foi  que  je  dois  à  mon  ame,  je  ferai  de 
vous  de  riches  hommes. 

ALEXANDRE. 

Ne  doutez  pas  de  cela,  chère  dame,  on 
n'en  saura  rien. 

LA  MERE  DU  ROI. 

En  attendant  que  je  me  sois  procuré  ce 
dont  je  pense  vous  enrichir,  que  chacun  de 
vous  retourne  chez  lui. 

RAINFROT. 

Dame,  nous  ferons  ce  qui  vous  plaira; 
nous  prenons  congé  de  vous. — Allons-nous- 
en,  ne  rêvons  pas  davantage,  partons  d^îci. 

LA  MÈRE. 

Assurément,  puisque  ma  bru  a  péri  d'une 
mort  honteuse,  maintenant  je  serai  messa- 
gère de  cette  nouvelle  et  j'irai  rannoncer 
au  roi.  —  Béthis,  veuez  avec  moi;  dépé- 
chez-vous. 

LA  DEMOISELLE. 

Volontiers,  dame.  Où  irons-nous  bien  ? 

LA  MÈRE  DU  ROI. 

Vous  et  moi ,  nous  irons  sans  tarder  vers 
mon  61s  ;  je  l'informerai  d'une  chose  qu*il 
ne  sait  f>as  et  qui  est  relative  au  sort  de 
son  amie  Osanne.  ^  Fils ,  que  Dieu  vous 
garde  ! 

LE   ROI, 

Mère,  soyez  la  bienvenue.  De  quel  en- 
droit venez-vous?  diies. 


AD   MOYEN-AGE. 


569 


LA   MERE  DU   ROY. 

Biau  filz»  délivre  estes  et  quittes 
D*Osanne  qui  fù  yostre  femme. 
Qu'en  prison  ay  pour  son  diffame 
Gardée  par  vostre  congté. 
Sy  po  y  a  bu  et  mengié, 
Pour  Dieu,  qu'elle  est  à  6n  aiée. 
Enterrer  l'ay  fait  à  celée 
Et  coyemeat. 

LE  ROY* 

Mère,  par  vostre  enortement 
M'avez  tant  dit  et  envay 
Qu'il  faut  que  je  l'aie  hay 
Et  menée  jusqu'à  la  mort. 
Je  ne  scé  se  avez  droit  ou  tort; 
Si  l'amoie-je  moult,  par  m'ame  ! 
Donc  je  pri  Dieu  et  Nostre-Dame, 
Pleurant  des  yeulx  et  de  cuer  fin, 
Que,  se  l'avez  fait  mettre  à  fin 
A  tort,  que  longuement  n'atende 
Que  tel  loier  ne  vous  en  rende, 
Qu'il  appere  de  vostre  fait 
Se  bien  ou  mal  li  arez  fait. 
A  tant  me  tais. 

LA   MERE  ou  ROY. 

Fil,  de  vous  pren  congié  huy  mais. 
Je  voy  qu'à  moy  vous  courroucez 
Pour  bien  faire  ;  or  laissez,  laissez. 
Par  saint  George  !  le  jour  venra 
Que  de  ceci  me  sou  vendra. 
S'il  chiet  à  point. 

( Yci  se  laisse  che[oii*] .) 
LA  DAMOISELLE. 

DoulceMere  Dieu,  par  quel  point 
Puet  estre  ma  dame  cbéue? 
Diex  !  quelle  est-elle  devenue  ? 
Sa  biauté  ne  fait  que  obscurcir, 
Ne  son  viaire  que  noircir. 
Lasse!  elle  meurt  à  grief  desroy. 
—  Venez  çà,  monseigneur  le  roy, 
A  vostre  mère. 

LE  ROT. 

Qu'est-ce  là,  Bethis?  Pour  saint  Père  ! 
Qu'a-elle,  dy? 

LA  DAMOISELLE. 

Je  ne  scé  ;  onqnes  mais  ne  vy 
Femme  ainsi  laidement  cheoir. 
Pour  Dieu,  sirel  venez  veoir 
Qu'il  vous  en  semble. 


LA  MÈRE  nu  ROI. 

Cher  fib ,  vous  êtes  délivré  et  débarrassé 
de  votre  femme  Osanne,  que  j'ai  pour  son 
crime  gardée  en  prison,  comme  vous  me 
l'avez  permis.  Grâce  à  Dieu  ,  elle  a  si  peu 
bu  et  mangé  qu'elle  est  morte.  Je  l'ai  fait 
enterrer  en  secret  et  sans  bruit. 


LE  ROI. 

Hère,  vous  m'avez  tant  poursuivi  de  vos 
insinuations  qu'il  m'a  fallu  la  haïr  et  la  per- 
sécuter jusqu'à  la  mort.  Je  ne  sais  si  vous 
avez  tort  ou  raison  ;  mais,  sur  mon  ame  I  je 
l'aimais  beaucoup.  Or,  pleurant  des  yeux  et 
du  cœur,  je  prie  Dieu  et  Notre-Dame  que, 
si  vous  l'avez  fait  périr  à  tort,  ils  ne  tardent 
pas  long-temps  à  vous  en  donner  une  ré- 
compense telle  qu'il  soit  évident  si  vous 
avez  agi  bien  ou  mal  à  son  égard.  Maintenant 
je  me  tais. 


LA   MÈRE  DU   ROI. 

Fils,  je  prends  à  l'instapt  congé  de  vous. 
Je  vois  que  vous  vous  courroucez  contre 
moi  pour  avoir  bien  fait  ;  cessez,  cessez. 
Par  saint  Georges!  un  jour  viendra,  si  l'oc- 
casion se  rencontre,  qu'il  me  souviendra  de 
ceci. 

(Ici  elle  se  laisse  tomber.) 
LA   DEMOISELLE. 

Douce  Mère  de  Dieu,  comment  ma  dame 
peut-elle  être  tombée  ?  Dieu  I  qu'est-elie  de- 
venue?  Sa  beauté  ne  fait  que  décroître,  et 
son  visage  que  noircir.  Hélas!  elle  se  meurt 
bien  cruellement.-^  Venez  ici  vers  votre 
mère,  monseigneur  le  roi. 


LE  ROI. 

Qu'est-ce  que  cela,  Béthis?  Par  saint 
Pierre  I  qu'a-t-elle,  dis  ? 

LA   DEMOISELLE. 

Je  ne  sais  ;  je  ne  vis  jamais  femme  cboir^ 
aussi  lourdement.  Pour  (lamour  de)  Dieuw 
seigneur  !  venez  voir  ce  qu'il  vous  en  sem- 
ble. 


670 


TUÉATRK  PRANÇAIS 


LB  MSmBR  CHBVALIBR. 

Bon  est  qu*i  alons  louz  ensemble, 
Sanz  faire  yci  plus  lonc  devis» 
Et  si  en  (lirons  nostre  advis  ; 
Je  le  conseil. 

ij*  CHBYALIBR- 

Ghier  sire,  il  vous  dit  bon  conseil 
Et  qui  fait  bien  à  ottrier  ; 
Alons  tost  sanz  plus  detrier  : 
C'est  bon  à  faire. 

LE  ROT. 

Alons,  nous  verrons  son  affaire. 
^  Sainte  Marie  !  qu'est-ce  ci? 
Diex!  con  le  vis  li  est  noirci 
Et  tout  le  corps  ! 

PREMIER   CHEVALIER. 

Doulx  li  soit  et  misericors 

Dieu,  par  sa  bonté  infinie  ! 

Certainement  elle  est  finie 

A  grant  martire. 

\\^  GHEVAUER. 

Biau  sire  Diex,  que  veuU  ce  dire? 
Comment  li  peut  estre  la  face. 
Pour  cbeoir  en  si  belle  place. 
Ne  le  corps  devenu  si  noir? 
Le  cuer  m'en  effraie,  pour  voir, 
Et  m*esbahist. 

.     LE   ROY. 

Seigneurs,  puisque  ci  morte  gist 
(Plus  la  regars,  plus  ay  grant  hide), 
Faites  que  vous  aiez  aïde 
Et  que  l'emportez  là  derrière 
Et  li  pourveez  une  bière; 
Sempres  enterrer  la  ferons. 
De  son  obseque  ordenerons 
Tout  à  loisir. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Chier  sire,  tout  à  vostre  plaisir 
Ferons  bonne  erre. 

ij«  CHEVALIER. 

Je  vois  ij.  ou  iij.  hommes  querre 
Qui  hors  de  cy  l'emporteront 
Et  qui  sempres  l'enterreront 
Pour  eulx  donner  un  po  d'argent  ; 
Vous  et  moy  ne  sommes  pas  gent 
De  tel  besongne. 

PREMIER  CHEVALIER. 

C'est  voir.  Or  alez  sanz  eslongne. 
Mon  ami  doulx. 


I 


LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Il  est  bon  que  nous  y  allions  tous  en- 
semble ,  sans  tenir  ici  de  plus  longs  dis- 
cours, et  nous  en  dirons  notre  avis;  je  le 
conseille. 

LE  DEinnÈME  CHEVAUBR. 

Cher  sire ,  il  vous  donne  un  conseil  qoi 
est  bon  à  suivre  ;  allons-notis-en  vile  sans 
plus  tarder  :  c'est  chose  à  faire . 

LE  ROI. 

Allons,  nous  verrons  comment  elle  va.  — 
Sainte  Marie!  qu'est-ce  que  ceci?  Dieo! 
comme  son  visage  et  tout  son  corps  soot 
noircis  ! 

LE  PREMIER  CHEVALIBE. 

Que  Dieu,  par  sa  bonté  infinie,  lui  soît 
doux  et  miséricordieux!  Certainement  elle 
est  morte  dans  de  grandes  souffrances. 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUER. 

Beau  sire  Dieu,  que  veut  dire  ceci  ?  Coni- 
nient ,  pour  être  tombée  dans  une  si  belle 
place ,  sa  face  et  son  corps  peuvent-ils  éu% 
devenus  si  noirs?  En  vérité,  j'en  ai  lecoear 
étonné  et  effrayé  en  même  temps. 

LE  ROI. 

Seigneurs,  puisqu'elle  est  étendue  morte 
ici  (plus  je  la  regarde,  plus  j'ai  de  frayeur), 
faites- vous  aider,  emportez-la  hors  de  céans 
et  procurez-  lui  un  cercueil  ;  nous  la  ferois 
enterrer  tout  de  suite,  et  réglerons  ses  obsè- 
ques tout  à  loisir. 


LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Cher  sire,  nous  ferons  sttr*le-cbamp  tout 
cequi  vous  plaira. 

LE  DEUXIÈME  CHEVAUER. 

Je  vais  chercher  deux  ou  trois  hommes 
qui  l'emporteront  hors  d'ici  et  qui  l'enier- 
reront  tout  de  suite  pour  un  peu  d'argent; 
vous  et  moi  nous  ne  sommes  pas  gens  à  nous 
charger  d'une  pareille  besogne. 

LE  PREMIER  CHEVALISR. 

C'est  vrai.  Allez -y  donc  tout  de  suite, 
mon  doux  ami. 


AU  MOTBN-AGB. 


671 


ij'.  CHEVALIER. 

Çà,  je  vien,  seigneui*s  ;  mettez- vous 
A  point  et  ne  vous  déportez. 
Ce  corps  jusques  çà  m'apportez  ; 
Or  faites  brief. 

ALIXAHBRE. 

Prenez  vous  deux  devers  le  chief  ; 
Et  je  lesjambes  porteray. 
Or  sus  !  tournez»  devant  iray  : 
Il  appartient. 

GOBIN. 

Nous  le  savons  bien  qu'il  convient 
Que  les  piez  s'en  voisent  devant. 
Tournez  sommes  ;  or  vaz  avant, 
SanE  déporter. 

RAlNFRpT. 

Onques  mais  n'aiday  à  porter 
Corps  si  pesant  cou  cesti-ci, 
Je  croy  que  non  fis-tu  aussi. 
Diex  enaitTame! 

GOBIN. 

Se  ne  fis  mon,  par  Nostre-Dame  ! 
Se  gaires  avions  à  aler, 
Je  perdroie  tost  le  parler 
Du  tout  sanz  faille. 

AUXARDRB. 

Hé  !  d'ainsi  plaindre  ne  vous  chaille  : 
A  l'eure  délivre  en  serons. 
Vez  leuc  où  jus  la  metterons  : 
Venez  bon  pas. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Sire,  ne  vous  courroucez  pas  ; 
Car  ne  vous  en  seroit  jà  miex. 
Ainsi  fera,  s'il  li  plaist,  Diex 
Denoustrestouz. 

LE  ROY. 

lay  bien  matere  de  courroux 
Certainement,  amis:  pour  quoy? 
Non  pas  pour  ma  mère  que  voy 
Qu^est  morte  si  sodainement, 
Car  c'est  du  juste  jugement 
De  Dieu  ;  mais  pour  autre  acboison  : 
Elle  a  fait  morir  sanz  raison 
Ma  très  chiere  compaigne  Osanne. 
^i'avoit  de  ci  jusques  Losanne 
Plus  vaillant  dame  qu'elle  estoit  : 
Elle  junoit,  point  ne  vestoit 
De  linge,  maisceignoit  la  corde; 
Elle  mettoit  paix  et  concorde 
ïani  corn  povoit  entre  les  gens, 


LE   DEUXIÈME   CHEVALIER. 

Allons,  je  viens,  seigneurs;  meitez*vous 
en  mesure  et  ne  vous  amusez  pas ,  appor- 
tez*moi  ce  corps  jusque  là  «-bas,  et  faites 
vite. 

ALEXANDRE. 

Prenez  vous  deux  vers  la  tète;  pour 
moi ,  je  porterai  les  jambes.  Allons ,  de- 
bout I  tournez,  j'irai  devant:  c'est  comme  il 
faut. 

GOBIN. 

Nous  savons  bien  qu'il  faut  que  les  pieds 
s'en  aillent  devant.  Nous  sommes  tournés; 
allons!  va  devant,  sanst'amuser. 

RAINFROY. 

Jamais  je  n'aidai  à  porter  un  corps  aussi 
pesant  que  l'est  celui-ci,  ni  toi  non  plus,  je 
crois.  Dieu  en  ait  Tame  ! 

GOBIN. 

Non  vraiment,  par  Notre-Dame  1  Si  nous 
avions  à  aller  un  peu  loin,  je  perdrais  bien- 
tôt haleine  assurément. 

ALEXANDRE. 

Eh  1  cessez  de  vous  plaindre  ainsi  :  nous 
en  serons  débarrassés  dans  l'instant.  Voici 
le  lieu  où  nous  la  déposerons  :  venez  bon 
pas. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sire,  ne  vous  emportez  point;  car  cela  ne 
vous  avancerait  en  rien.  Dieu ,  s'il  lui  plaît, 
nous  traitera  tous  de  même. 

LE  ROI. 

Certainement,  amis,  j'ai  bien  matière  à 
courroux  :  pourquoi  ?  non  pas  à  cause  de 
ma  mère  que  je  vois  morte  si  soudaine- 
ment, car  c'est  par  suite  du  juste  juge- 
ment de  Dieu;  mais  pour  une  autre  chose  : 
elle  a  Tait  mourir  sans  raison  Osanne,  ma 
très-chère  épouse.  Il  n'y  avait  d'ici  jusqu'à 
Lausanne  une  dame  plus  vertueuse  qu'elle  : 
elle  jeûnait  et  ne  portait  point  de  linge, 
mais  ceignait  la  corde;  autant  qu'elle  le 
pouvait  elle  mettait  la  paix  et  la  concorde 
entre  les  gens ,  et  toujours  elle  était  dili- 
gente à  repaître  et  à  soutenir  les  pauvres. 
Je  dois  bien  me  considérer  comme  un  fou 


672 


THÉÂTRE 


Et  touz  jours  estoit  dîligens 
Des  povres  paislre  et  soastenir. 
Je  me  doy  bien  pour  fol. tenir 
Quant  je  la  rois  en  la  baillie 
De  celle  qui  si  Ta  trahie. 
Il  pert  bien  c'onques  ne  Tama  : 
Maintes  foiz  la  me  diffama, 
Et  en  la  parfin  a  tant  fait 
Qu'elle  l'a  feit  morir  de  fait  : 
Dont  dolent  stti,  n'en  doublez  mie. 
—  Ha,  Osanne,  ma  chère  amie! 
Vostre  mort  plain  et  plainderay 
Tous  les  jours  que  je  viveray  : 
C'est  bien  droiture. 

ij'  CHEVALIER. 

Sire,  sachiez,  j'ay  tant  mis  cure 
Que  vostre  mère  gist  en  bière 
En  la  chappelle  là-derriere  ; 
Demain  son  service  on  fera, 
Et  sempres  on  l'enterrera, 
Se  vous  voulez. 

LE  ROT. 

Certes,  je  sui  si  adolez 
Qu'il  ne  m'en  chaut  :  soit  mise  en  terre. 
Et  vous  en  délivrez  bonne  erre 
Ligierement. 

ij*  CHEVALIER. 

Sire,  vostre  commandement 
De  Guer  feray. 

.     DIEU. 

Michiel,  enlens  que  le  diray  : 
Je  vueil  que  t'en  voises  ysnel, 
Scez-tu  où  ?  là  en  ce  batel, 
Où  toute  seule  est  celle  dame. 
Je  l'ains,  car  elle  est  preude  famé. 
Ne  li  dy  mot  ;  mais  sanz  déport 
La  maine  et  conduiz  jusqu'au  port 
Qu'est  de  lerusalem  le  plus  près: 
Ce  fait,  vien-t'en  tantost  après, 
Sanz  li  riens  dire. 

MICHIEL. 

Vostre  commant  vois  faire.  Sire, 
Sanz  arrester, 

OSANHE. 

Ë  Dtex  !  je  me  doy  bien  doubler 
Et  avoir  paour  que  n'afonde 
Et  verse  en  ceste  mer  parfonde 
Et  qu'il  ne  faille  que  g'y  muire. 
N'ay  de  quoy  ce  batel  conduire  ; 
Et  se  j'avoie  bien  de  quoy 


PRAHÇAW 

pour  l'avoir  mise  à  la  discrétion  de  < 
qui  l'a  ainsi  trahie.  Il  parait  bien  (fi 
ne  l'aima  jamais  :  mainte  fois  elle  b 
fama  auprès  de  moi,  et  à  la  fin  elle  ai 
fait  qu'elle  a  causé  sa  mort  :  ce  dort 
suis  affligé,  n'en  doutez  pas.  — Ah,  Osai 
ma  chère  amie  !  je  regrette  et  regrd 
votre  mort  autant  que  je  vivrai;  cesti 
juste. 


LE  DBinU&MB  CHEVALIER. 

Sire,  sachez  que  j'ai  tellement  Uié 
choses  que  votre  mère  est  couchée  daos 
bière,  là-bas  en  la  chapelle;  demain  fi 
fera  son  service,  et  on  l'enterrera  tooi 
suite,  si  vous  voulez. 

LE  ROI. 

Certes,  je  suis  si  chagrin  que  cela  m* 
porte  peu  :  qu'elle  soit  mise  en  terre,  tii^ 
barrassez-vous-en  bien  vite. 

LE  DBUXIÈIIE  CHBVAUBR. 

Sire,  je  ferai  de  tout  mon  casarvoiTecc^ 
mandement. 

OIBU* 

Michel ,  écoute  ce  que  je  le  dirai  :  j^ 
veux  que  tu  t'en  ailles  tout  de  suite,  ^ 
lu  où?  là  dans  ce  bateau,  ou  est  ceue dame 
toute  seule.  Je  l'aime,  car  c'est  une  booB^i^ 
femme.  Ne  lui  dis  pas  un  mot;  mais  sans 
retard  mène-la  et  conduis-la  jusqH'an  port 
qui  est  le  plus  près  de  Jérusalem  :  cela  hi 
viens-l'en  tout  de  suite  après,  saas  lui  ne» 
dire. 

MICHEL. 

Sire,  je  vais  saas  reurd  faire  ce  que  m^ 
me  commandez. 

OSANNE* 

Eh  Dieu!  je  dois  bien  trembler  et  afoir 
peur  de  sombrer  dans  cette  mer  profoo^^ 
et  qu'il  ne  faille  que  j'y  meure.  Je  nai  ^ 
de  quoi  conduire  ce  baieau;  et  m*'"  ' 
quand  j'aurais  de  quoi,  je  ne  le  ««'^'*' £, 
ma  foi  !  C'est  pourquoi  mon  sort  est 


AU  MOTBN-AGB. 


673 


'y. 


K»*" 


Si  ne  saroie-je,  par  foy  ! 
Dont  sui-je  bien  en  aventure. 
"  E,  femme»  povre  créature  I 
•  "Le  monde  à  touz  ses  biens  te  fuit, 
'  Fortune  à  son  povoir  te  nuit, 
>^  La  mer  contre  toy  s'enoi^ueille  : 
'^-  N'est  rieiis  qui  nuire  ne  te  vueiUe  ; 
>-'-Nis  de  pain  ay-je  grant  deflault» 
^  "  E  lasse  I  et  Famine  m'assault 
y-  Si  fort,  pour  soy  de  moy  yengier. 
Que  je  doubt  que  mes  mains  mengier 
Ne  me  conviengne  par  famine. 
E»  Hère  Dieu,  Vierge  bénigne 
Qui  estes  preste  à  tout  besoing, 
Qui  secourez  et  près  et  loing 
Ceulx  qni  ont  en  vous  espérance, 
un  Dame,  si  com  j*ay  ma  fiance, 
Du  tout  en  tout  ne  me  faillies  ; 
Yostre  doulx6lz  pour  moy  vueilliez 
Prier  qu'il  me  face  confort. 
Si  voir  comme  ilscet  bien  qu'à  tort 
Sni  ci  mise  en  douleur  amere. 
Dont  n'atens  que  mort  parla  mère 
Prtncipalment  de  mon  mari. 
Ha,  bon  roy  d'Arragon  Thierry  ! 
,'  La  vostre  amonr  m'est  bien  cbangiée  ; 
Et  vostre  mère  est  bien  vengiée 
De  moy,  quant  par  elle  <m  m'a  mis 
jc    En  tel  péril.  A  Dieu,  amis  1 

Ne  vous  verray  plus,  ne  vous  moy; 
Car*  certes,  je  ne  scé  ne  voy 
De  quelle  part  secours  me  viengne 
Que  ci  morir  ne  me  conviengne  : 
i    Dont  le  cuer  de  douleur  me  serre. 

(Ci  le  taift  un  po.) 

E,  biau  sire  Diex  !  je  voy  terre. 
Où  ce  batel  va  tout  à  trait 
Aussi  comme  s'il  y  fust  trait. 
Ha,  sire  Diex!  je  vous  merci 
Quant  à  port  sni  venue  ci. 
Descendre  vueil  de  ci  bonne  erre. 
—  Mère  Dieu  douice,  en  quelle  terre 
Sni-je  ore?  Certes,  je  ne  scë. 
Celle  doy  bien  avoir  en  hé 
Par  qui  j'ay  esté  si  trahie  ; 
Qu'aussi  q'une  beste  esbabie 
Sai  ci,  et  ce  n'est  pas  merveille* 
Ore  Diex  adrescier  me  vueille  I 
Puisque  suis  en  pais  estrange, 
Il  convera  bien  que  je  change 


aventuré.  Eh  »  femme  »  pauvre  créature  I  le 
monde  te  fuit  avec  tous  ses  biens  »  la  For- 
tune te  nuit  autant  qu'elle  peut  »  la  mer  se 
gonfle  contre  toi  :  il  n'est  rien  qui  ne  vueille 
te  nuire  ;  voire  même  j'ai  grand  besoin  de 
pain ,  hélas  I  et  Famine  me  presse  si  fort» 
pour  se  venger  de  moi,  que  je  crains  qu'il 
ne  me  faiUe  manger  mes  mains  par  néces» 
site.  Eh,  Hère  de  Dieu,  bonne  Vierge  qui 
êtes  prête  à  toute  misère,  qui  secourez  de 
près  et  de  loin  ceux  qui  espèrent  en  vous» 
Dame,  puisque  j'ai  confiance,  ne  m'aban- 
donnez pas  entièrement;  veuillez  prier  pour 
moi  votre  doux  fils  qu'il  me  console  ;  aussi 
bien  sait -il  qu'à  tort  je  suis  plongée  ici 
en  douleur  amère  »  dont  je  n'attends  que  la 
mort,  surtout  par  la  mère  de  mon  mari.  Ah» 
Thierry,  bon  roi  d'Aragon  t  l'amour  que  vous 
avez  pour  moi  est  bien  changé;  et  votre 
mère  est  bien  vengée  de  moi ,  depuis  que 
l'on  m'a  mise  par  ses  ordres  en  un  danger 
pareil.  Adieu,  amis!  nous  ne  nous  verrons 
plus;  car,  certes,  je  ne  sais  ni  ne  vois  de 
quel  côté  le  secours  me  viendra  pour  qu'il 
ne  me  faille  pas  mourir  ici  :  ce  qui  me  serre 
le  cœur  de  douleur.  {Ici  elle  se  tait  un  peu.) 
Eh,  beau  sire  Dieu  I  je  vois  la  terre,  où  ce  ba- 
teau va  tout  droit  comme  s'il  y  était  attiré. 
Ah,  sire  Dieul  je  vous  remercie  puisque  je 
suis  venue  à  ce  port.  Je  veux  descendre 
bien  vite  d'ici.  —  Douce  Mère  de  Dieu ,  en 
quelle  terre  suis-je  maintenant?  certes,  je 
ne  sais.  Je  dois  bien  éprouver  de  la  haine 
pour  celle  qui  m'a  trahie  ainsi;  car  je  suis 
ici  aussi  ébahie  qu'une  bête,  et  il  n'y  a  pas 
à  s'en  étonner.  Maintenant  que  Dieu  veuille 
me  diriger!  Puisque  je  suis  dans  un  pays 
étranger,  il  faudra  bien  que  je  change  les  ma- 
nières de  ma  haute  position;  car,  si  je  puis 
être  chambrière  et  avoir  pour  maître  un 
prud'homme,  il  me  suffira  d'être  ainsi  toute 
ma  vie. 


574 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


De  mon  grant  esiai  la  manière  ; 
Car,  se  puis  estre  chamberiere 
Et  av(Mr  un  preudomme  à  maistre. 
Il  me  souffira  ainsi  estre 
Tonte  ma  vie. 

l'OSTELLIER  DB  JERHU8ALB1I. 

Dame,  se  Dieu  vous  benéie, 
Diies-moy  dont  estes-vons  née 
Ne  qui  vous  a  ci  amenée. 
Toute  seule  estes? 

OSANNE. 

Sire,  une  demande  me  faites 
Dont  vous  vous  povez  bien  cesser 
Et  moy  en  paiz  de  ce  laisser  ; 
Mats,  s*il  vous  plaist,  vous  me  direz 
En  quel  pals  sui  :  si  ferez 

Grant  charité. 

l'ostelubr. 
M'amie,  en  bonne  vérité, 
Je  le  vous  diray  sanz  déport  : 
Sachiez  que  vous  estes  au  port 
Plus prouchain  de  Jérusalem. 
Je  vous  dy  voir,  par  saint  Jehan  ! 
Pour  ce  qu'i  arrivent  esclaves 
Et  autres  gens  c'on  dit  espaves, 
Esbatre  ici  venu  m*esloie 
Pour  savoir  se  g'y  trouveroie 
Personne  qui  voulsist  servir 
Ha  femme  et  moy  pour  desservir 
Qu'elle  éust  bon  loier  et  grant. 
Ariez-vous  point  le  cuer  engrant 

De  servir,  dame? 

OSANNE. 

S'il  VOUS  plaist,  sire,  oïl,  par  m'ame  I 
Youlentiers,  de  cuer,  sanz  envie, 
Serviray  pour  gaingnier  ma  vie; 
Et  si  croy  que  je  feray  tant 
Que  vous  tenrés  à  bien  content 

De  mon  service. 

l'ostellier. 
Je  tiea  qu'i  estes  bien  propice. 
Avant  !  ci  plus  ne  vous  tenez, 
Avecques  moy  vous  en  venez  : 
Je  demeure  ou  miex  de  la  ville. 
—  Estes-vous  là,  dame  Sebille? 
Faites-nous  bonne  chierc  et  haulte. 
E  gardez  !  n'arez  pas  deffaulte 

De  chamberiere. 

l'ostellierb. 
Bien  veigniez-vous,  m[amie  chiere. 


l'hAtblier  de  jtensAi^BM. 
Dame,  Dieu  vous  bénisse!  dites-moi  (fou 
vous  êtes  née  et  qui  vous  a  ameoéeici. 
Vous  êtes  toute  seule? 

OSANNE. 

Sire ,  vous  me  faites  une  demande  doni 
vous  pouvez  bien  vous  abstenir»  et  laissez- 
moi  en  paix  sur  ce  point;  mais,  s'il  tous 
plaît ,  vous  me  direz  en  quel  pays  je  suis: 
vous  ferez  ainsi  une  grande  charité. 

l'h6teijIbr. 
Mon  amie,  en  bonne  vérité,  je  vous  le  di- 
rai sans  retard  :  sachez  que  vous  êtes  an  poH 
le  plus  prochain  de  Jérusalem.  Je  vous  dis 
vrai,  par  saint  Jean  !  Attendu  qu'il  y  arrive 
des  esclaves  et  d'autres  gens  qu'on  appdk 
épaves  ,  j'étais  venu  m'ébattre  ici  pour  sa< 
voir  si  j'y  trouverais  quelqu'un  qui  voal&l 
nous  seryir,  ma  femme  et  moi,  pour  gagnai 
de  bons  et  gros  gages.  Dame,  n'auriez-voai 
par  le  cœur  désireux  de  servir? 


OSANNB. 

Me  vous  déplaise ,  oui,  sire,  par  mon 
ame  I  je  servirai  volontiers  de  tout  mon  cœur 
et  sans  répugnance  pour  gagner  mon  paio; 
et  je  crois  que  je  ferai  tant  que  vous  vous 
tiendrez  pour  fort  satisfait  de  mon  serrice- 

L'nteELIER* 

Je  tiens  que  vous  y  êtes  bien  propre.  En 
avant  !  ne  vous  tenez  plus  ici,  venez-voos- 
en  avec  moi  :  je  demeure  dans  le  plus  beau 
quartier  de  la  ville.  —  Dame  Sibylle,  étes- 
vous  là?  Faites-nous  bonne  et  joyeuse  mine. 
Eh  regardez!  vous  ne  manquerez  pas  de 
chambrière. 

l'hôteuèrb. 
Ma  chère  amie,  soyez  la  bienvenue.  11 


AU   MOTBN-AGE. 


675 


A  certes  dire  me  devez 
Se  pour  ce  que  vous  nous  servez 
Venez  ici. 

OSAinVE« 

Oïl,  dame,  s'il  esl  ainsi 

Qu'il  vous  agrée. 
l'ostelliere. 
Vous  soiez  la  très  bien  trouvée, 
Je  croy  que  vous  aray  bien  chiere  ; 
Car  il  me  semble  à  vostre  chiere 
Que  ne  pourrez  fors  que  bien  faire. 
Se  vous  m'estes  de  bon  affaire. 
Jamais  de  nous  ne  partirez 
Tant  que  riche  et  comble  serez  ; 

Je  vous  promet. 

OSANNE. 

Dame,  en  vostre  grâce  me  met, 
Et  jeferay  tant,  se  Dieu  plaist, 
Que  n'arez  ne  noise  ne  plait 
Par  moy  ;  mais  tout  à  vostre  guise, 
Si  tost  con  je  Taray  aprise, 

Vous  serviray. 

l'ostelliere. 
Or  venez,  je  vous  raonstreray 
ËD  quoy  vous  embesongnerez. 
Esgardez  :  ces  Hz  me  ferez, 
Puis  neltoiez  ceste  maison  ; 
Mais  aussi  je  vueil  vostre  nom 

Savoir,  m'amie. 

OSANNE. 

Je  ne  le  vous  celerav  mie  : 

Osannette  m'appellerez, 

S'il  vous  plaist,  dame  ;  voir  direz  : 

C'est  mon  droit  nom. 
l'ostelliere. 
Bien  faites,  tant  que  bon  renom 
Je  puisse  de  vous  tesmoingnier. 
Je  m'en  vois  ailleurs  besongnier  ; 

Or  faites  bien. 

OSANNE. 

Ne  vous  en  soussiez  de  rien. 
Dame  :  quant  de  ci  partiray. 
Riens  à  ordener  n'y  lairay 
N'a  nettoier. 

LE  PREMIER  FIL. 

De  r'aler  me  vueil  avoier 
Tant  que  soie  en  nostre  maison, 
Puisque  j'ay  vendu  mon  charbon. 
Sa,  avant,  sa! 


faut  que  vous  disiez  sérieusement  si  c'est 
pour  nous  servir  que  vous  venez  ici. 

OSANNE. 

Oui ,  dame ,  si  cela  peut  vous  être  agréa- 
ble. 

l'hôtelière. 
Soyez  la  très-bien  venue,  je  crois  que  je 
vous  aimerai  beaucoup;  car  à  votre  visage 
il  me  semble  que  vous  ne  pourrez  que  bien 
vous  conduire.  Si  vous  m'êtes  utile,  jamais 
vous  ne  quitterez  de  chez  nous  que  vous 
ne  soyez  riche  et  comblée  (de  biens);  je 
vous  promets. 

OSANNE. 

Dame,  je  me  mets  en  votre  grftce,  et  je 
ferai  tant,  s'il  plaît  à  Dieu,  que  vous  n'aurez 
par  moi  ni  bruit  ni  querelle;  mais  je  vous 
servirai  tout'à-fait  à  votre  guise,  aussitôt  que 
je  la  connaîtrai. 

l'hôtelière. 
Allons,  venez,  je  vous  montrerai  à  quoi 
vous  vous  employerez.  Regardez  :  vous  me 
ferez  ces  .lits ,  ensuite  nettoyez  cette  mai- 
son; mais  aussi,  m'amie,  je  veux  savoir  vo- 
tre nom. 

OSANNE. 

Je  ne  vous  le  cèlerai  pas  :  dame ,  s'il  vous 
plait,  vous  m'appellerez  Osannette  ;  vous  di- 
rez bien  :  c'est  mon  vrai  nom. 

l'hôtelière. 
Faites  bien  ,  tant  que  je  puisse  donner 
un  bon  témoignage  sur  votre  compte.  Je 
m'en  vais  travailler  ailleurs;  allons!  condui- 
sez-vous bien. 

OSANNE. 

Dame,  ne  soyez  en  peine  d'aucune  chose  : 
quand  je  sortirai  d*ici,  je  n'y  laisserai  rien  à 
arranger  ou  à  nettoyer. 

LE  PREMIER   FILS. 

Je  veux  me  mettre  en  route  et  marcher 
jusqu'à  ce  que  je  sois  en  notre  logis,  puis- 
que j'ai  vendu  mon  charbon.  Holà,  en  avant^ 
holà  ! 


676 


IJ'   PIL* 

Si  loêt  ne  Tendi  nais  pieça 
Mon  charbon  comme  j'ay  fait  huy. 
Je  m'en  rois  à  i'oaiel  mais  huy 
Liemenc  :  ma  Jonraée  est  laicte. 
Mon  cheval  d'aler  tost  s'aiTaitte 

Pour  ce  qu'est  voit, 
iij*.  FIL. 
Je  ne  cuit  pas  avoir  ennuit 
De  mon  père  chiere  rebourse  : 
Je  li  porte  argent  en  ma  bourse, 
Me  me  devra  pas  laidangier. 
Hé  !  mou  frère  voy. — Ho,  Renier  ! 

Arreste,  arreste! 

ij*.   FIL. 

Es-tu  là,  mon  frère?  or  t'apreste 

Dont  de  venir. 

iij*  FIL. 
Je  m'en  saray  bien  convenir. 
Alons-m'en  :  sui-je  tost  venu? 
Se  Dieu  t'aïst,  combien  as-tu 

Vendu  ta  somme? 

ij«  FIL. 

Combien?  .iij.  solz,  à  un  bon  homme 
Qui  me  semble  doulx  et  courtois. 
Car  il  m'a  fait  une  grant  fois 
De  son  vin  boire. 

LE  iij'   FIL. 

Plus  aise  du  cuer  en  doiz,  voire, 
Estre  et  plus  lié. 

ij*  FIL. 

Je  ne  sui  goûte  traveillié, 
De  ce  ne  fault-il  pas  parler. 
Çà  I  pensons  de  nous  en  r'aler: 
C'est  nostre  miei. 

PREMIER   FIL. 

Père,  bon  vespre  vous  doint  Diex  î 
Est*il  bon  que  voîse  establer 
Ce  cheval-ci  et  afforrer 
Tout  avant  euvre  ? 

LE  CHARBONNIER. 

Oïl,  filz;  mais  pointue  le  cuevre: 
Mestier  n'en  a. 

LE  PREMIER  FIL. 

De  par  Dieu!  point  ne  le  sera, 
Au  mains  par  moy. 

LE  iij*   FIL. 

E  gar  !  nostre  frère  là  voy 
Qui  son  cheval  establer  mai  ne  : 
Il  nous  fault  aussi  mettre  paine 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 

LE  DEmiÈMB  FILS. 

Voici  long-  temps  qae  je  n'ai  veodo  m 
charbon  comme  fai  fait  aojoord'bQi.  Ji 
m'en  vais  donc  joyeusement  au  logis:  n 
journée  est  faite.  Mon  cheval  n  lesteneo 
par  la  raison  qu'il  est  sans  charge. 


LE  TEOISliMK  FIU. 

Je  ne  pense  pas  avoir  aujourd'hui  de  mm 
père  une  mine  renfrognée  :  je  lui  portée 
l'argent  dans  ma  bourse,  il  ne  dempasm 
gourmander.  Eh  !  je  vois  mon  frère. -Bo 
Renier  !  arrétet  arrête  I 

LE  DEUXIÈME  FILS. 

Es*tu  là ,  mon  frère  ?  allons,  apprèiMol 
donc  à  venfr. 

LE  TROISIÈME  FILS* 

Je  saurai  bien  m'y  prendre.  AlloBS-iioas- 
en:  suis-je  bieniAt  venu ?Diea t'aide Icon- 
bien  as-tu  vendu  ta  chaiige? 

LE  DEUXIÈME  FILS. 

Combien?  trois  sous,  à  un  brave  honm* 
qui  me  semble  doux  et  courtois,  car  il  m  i 
fait  boire  un  grand  coup  de  son  tin. 

LE  TROISIÈME  FILS. 

En  vérité,  tu  dois  en  être  plus  aise  et  pios 
joyeux  dans  ton  cœur. 

LE  DEUXIÈME  FOS. 

Je  ne  suis  pas  le  moins  du  monde  fatigue. 
îlne  faut  pas  en  parler.  Allons .'songeoDS  a 
nous  en  retourner  :  c'est  notre  meilNr 
(parti). 

LE  PREMIER  FILS. 

Père,  que  Dieu  vous  donne  uneboo»* 
soirée!  Est-il  bon  que  j'aille  mettreceche. 
val-ci  à  l'écurie  etiuî  donnera  mangerâvafli 
toute  chose? 

LE   CHARBONWIBB. 

Oui,  fils;  mais  ne  le  contre  pas:  il n en 
pas  besoin. 

LE  PREMIER  FOS. 

De  par  Dieu  I  il  ne  le  sera  point,  an  m 
par  moi. 

LE  TROISIÈME  FÏL»'  . 

Eh  regardezl  je  vois  là-bas  notre  "JJ 
qui  mené  son  cheval  a  lem^^  ^^ 
aussi  nous  occuper  à  aller  rentrer 


AU   MOYEN-AGE. 


577 


I3'aler  les  noslres  esiabler, 
l£l  puis  si  pourrons  retourner 
Touz  .iij.  ensemble. 

L£  ij*  FIL. 

AloDS  donc;  puisque  bon  vous  semble 
A  faire,  aussi  je  m'y  ottroy. 
— Père,  nous  sommes  cy  louz  iroy, 
Qui  bonne  cbiere  avoir  devons  : 
Doz  .iij.  sommes  vendu  avons 
I>e  charbon,  je  vous  compte  voir  ; 
Mais  je  vousfas  bien  assavoir 
Que  orains  vi  un  cheval  bauccnt  ; 
Mais,  par  monseigneur  saint  Vincent  I 
Biau  père,  se  un  tel  en  avoie, 
Sachiez  que  je  ne  le  donroyc 
Pour  nul  avoir. 

PREMIER  FIL. 

Mon  père,  vous  diray-je  voir? 
Certainement  je  vi  orains 
Un  escuier  qui  sur  ses  mains 
Portoit  un  faucon  par  la  voie  ; 
Mats,  par  m'ame  !  se  j'en  avoie 
Un  tel,  jel'aroye  plus  chier 
Que  cent  muis,  ce  puis  affichier, 
De  bon  charbon. 

iij'  FIL. 

Et  je  un  lévrier  si  bel  et  bon, 
Si  gentil  et  si  netelet, 
Ây  hui  encontre  que  un  valiet 
Assez  matin  menoit  en  destre. 
Que  sohaiday  qu'il  péust  estre 
Que  cent  livres  pour  lors  eusse 
Et  toutes  donner  les  déusso 
Par  couvent  que  le  chien  fust  mien  ; 
Car,  certes,  il  le  valoit  bien, 
A  mon  advis. 

LE  CHARBONNIER. 

Mes  enfans,  laissiez  voz  devis  : 
Ce  sont  choses  où  avenant 
Ne  povez  estre  maintenant. 
Seez-vous:  si  reposerez. 
Assez  tost  à  diner  arez, 
Mais  qu'il  soitprest. 

LE  ROT. 

Seigneurs,  je  vous  diray  qu'il  est  : 
Sachiez,  je  vueil  aler  chacier; 
Mandez  aux  veneurs  qu'adressier 
Vueillent  lachace. 


très,  et  puis  nous  pourrons  revenir  tous  les 
trois  ensemble. 

LE  DEUXIÈME  FILS. 

Allons  donc  ;  puisque  cela  vous  semble 
bon  à  faire,  j'y  consens  aussi.  —  Père,  nous 
sommes  ici  tous  les  trois ,  et  nous  devons 
avoir  un  bon  accueil  :  nous  avons  vendu 
nos  trois  charges  de  charbon,  je  vous  dis 
vrai;  mais  je  vous  fais  bien  savoir  que  je 
vis  tout  à  l'heure  un  cheval  gris  ;  par  mon- 
seigneur saint  Vincent!  cher  père,  si  j'en 
avais  un  pareil,  sachez  que  je  ne  le  don- 
nerais pour  aucun  trésor. 


LE  PREMIER  FILS. 

Mon  père,  vous  dirai-je  vrai?  certaine- 
ment je  vis  tantôt  un  écuyer  qui  sur  son 
poing  portait  un  faucon  par  la  route  ;  par 
mon  ame  !  si  j'en  avais  un  pareil ,  je  le 
préférerais,  je  puis  l'affirmer,  à  cent  muids 
de  bon  charbon. 


LE  TROISIÈME  FILS. 

Et  moi ,  j'ai  rencontré  aujourd'hui  un  lé- 
vrier si  bel  et  bon,'  si  gentil  et  si  propret, 
qu'un  valet  menait  en  dextre  assez  matin, 
que  je  souhaitai  d'avohr  pour  lors  cent  li- 
vres et  d'être  obligé  de  les  donner  à  la  con- 
dition que  le  chien  fût  à  moi;  car,  certes,  il 
les  valait  bien. 


LE  CHARBONNIER. 

Mes  enfans,  cessez  votre  conversation  : 
ce  sont  choses  où  vous  ne  pouvez  atteindre 
maintenant.  Asseyez  •  vous  :  vous  vous  re- 
poserez. Vous  aurez  bientôt  votre  dîner, 
quand  il  sera  prêt. 

LE  ROI. 

Seigneurs,  je  vous  dirai  de  quoi  il  s'a- 
git: sachez  que  je  veux  aller  chasser;  man- 
dez aux  veneurs  de  vouloir  bien  guider  la 
chasse. 

37 


578 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


LE  PREMIER  SERGENT  D  ARMES. 

Sire,  voas  plaist-il  que  je  face 
Ce  message  ?  Tantost  îray , 
Et  ce  que  dites  leur  diray 
En  l'eure,  sire. 

LE  ROT. 

Oil  ;  tu  diz  bien  :  vaz  leur  dire 
Que  je  leur  mant. 

PREMIER  SERGENT. 

Je  vois  faire  vostre  commanl. 

—  Seigneurs,  il  vous  fault  loul  laissier 
Pour  venir*en  au  boys  chacicr  ; 
Mettez  tost  voz  chiens  en  arroy, 

Et  vous  en  venez  :  car  le  roy 
Si  le  vous  mande. 

PREMIER  VENEUR. 

Tantost  ferons  ce  qu'il  commande. 
Hardiement  lî  alez  dire 
Que  avant  y  serons  que  K  sire 
Voit  s'en  devant.  - 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Youlentiers,  seigneurs  ;  or  avant  ! 

—  Chîer  sire,  à  voie  vous  mettez  : 
Les  veneurs,  ne  vous  en  doubtez, 
Et  les  chiens  au  bois  trouverez 
Touz  prez,  jà  si  tost  n'y  venrez  ; 

Avancea-vous. 

IM  ROT. 

C'est  bien  dit. — Sus,  aux  ohevaiilx  touBl 
Alons  moBter. 

ij«   SBRGRlfT. 

Faites  ci  voie,  sanz  doubter  ; 
Je  vous  serviray  sur  les  dos 
De  ceste  mace-ci  grans  cops. 
Alez  arrière. 

ij*  VENEUR. 

Alons-nous-ent  par  ci  derrière, 
Lubin,  et  boz  chiens  «amenons. 
Si  que  avant  que  le  roy  venons 
En  la  forest. 

PREMIER  VENEUR. 

Alons  1  je  m'i  accors  :  dît  est 
Et  fait  sera. 

LE  ROT. 

Seigneurs,  maishuy  nous  en  fauldra 
Aler,  puisque  sommes  montez  ; 
Dealer  devant  moy  vous  basiez 
Trestous  ensemble. 

niEMIBR  CMEVAUBR. 

Alons  !  je  voy  là,  ce  me  semble. 


LE  PREMIER  SERGENT  D'aEVU. 

Sire,  vous  plait-il  que  je  fasse  ce  mes- 
sage? Je  vais  stn^le-cbamp  y  aHer,  etjf 
leur  répéterai  tout  de  suite  ce  quefossne 
dites»  sire. 

LE  ROI. 

Oui;  lu  parles  bien:  va  leur  dire  ee  que  je 
leur  mande. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Je  vais  faire  votre  coromissioo.  —  Sei- 
gneurs, il  vous  faut  tout  laisser  pour  to» 
en  venir  chasser  au  bois;  meuei  tous  tu 
chiens  en  état,  et  venez-vous-ea:  car  le  roi 
vous  l'ordonne. 

LE  PREMIER  VBRBUE. 

Nous  ferons  de  suite  ce  qu'il  commande. 
Allez  hardiment  lui  dire  que  nous  y  se- 
rons avant  que  notre  sire  se  meue  en  che- 
min. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Volontiers ,  seigneurs  ;  allons,  en  aTaot! 
—  Cher  sire ,  mettez-vous  en  roule  ;  o'ei 
doutez  pas,  vous  trouverez  au  bois  les  T^ 
neurs  et  les  chiens  tout  prêts ,  quelque  cé- 
lérité que  vous  mettiez  i  y  venir;  dépè- 
chez-vous. 

LE  MOL 

C'est  bien  dit.— Allons,  i  cberal^Toas 
tous  !  Allons  aïonier. 

LB  MSUXIÈME  SERGENT. 

Laissez  le  chemin  libre,  sans  tarder;  si- 
non je  vous  appliquerai  sur  te  dos  de  grands 
coups  de  cette  masse^i.  AMei  en  arriére. 

LE  umataiB  vEHnm. 
Lubin,  allons-notts^n  par  ici  derrière,  et 
emmenons  nos  diîeas,  de  manière  i  veoir 
avant  le  roi  en  la  forêt. 

■  » 

LE  PREMIER  VEHEDE- 

Allons!  j'y  consens:  c'est  dit  et  ce  sera 
fait. 

LE  ROI. 

Seigneurs,  il  nous  faudra  maiotesaot 
partir,  puisque  nous  sommes  montes;  U' 
tez-vous  d'aller  devant  moi  tous  ensemble. 

LE  PREMIER  CBEVALISR- 

Allons  !  je  vois  là-bas,  ce  me  semble,  te 


AU 


Les  teneurs  en  ce  quarrefoiir  : 
Il  nons  diront  se  ci  entour 
Ont  rien  réu. 

ij"^  CHEVALIER. 

C'est  voir;  tantost  sera  scéii  : 
Alons  à  eulx. 

LB  BOT. 

Avant  dites-moy  voz  conseulz, 
Seigneurs,  ne  m'en  faites  debatre  : 
Quelle  part  nous  pourrons  eml>ali*e 
A  ce  que  ne  puissions  faillir 
D'une  grosse  beste  assaillir, 
Cerf  ou  sanglier. 

if*  VENEUR. 

Sire,  se  Dieu  me  vueiile  aidier, 
Ne  fauderez  en  nulle  fin, 
Se  vous  alez  par  ce  chemin, 
Que  briefment  assez  n'en  truissiez; 
Mais  gardez  que  vous  ne  laissiez 
Point  ceste  sente. 

LE  ROT. 

Nanil,  ce  n'est  mie  m'entente. 
l'en  vois,  biaux  seigneurs;  or  avant! 
Alez-en  par  ci  au  devant, 
Afin  que,  se  riens  vous  envoie, 
Que  vous  li  estoupez  la  voie 
Quanque  pourrez. 

PREMIER   CHEVALIER. 

Si  ferons-nous,  bien  le  verrez, 
S*il  chiet  à  point.    • 

ije   CHEVALIER. 

De  ma  part,  je  n'en  faudray  point, 
Mon  chiér  seigneur. 

LE  ROT. 

E  gar  !  je  voy  leuc  le  greigneur 
Senglier  que  onques  mais  je  véisse  ; 
Avant  que  de  ce  bois  mais  ysse, 
Tant  qu'il  soit  pris  ne  fineray. 
De  li  plus  près  m'aproucheray 
Pourli  faire  sentir  m'espëe. 
Il  s'en  fuit  en  celle  valée. 
Dès  si  tost  comme  il  m'a  véu  ; 
Hais  je  ne  sui  pas  recréu  : 
Après  m'en  vois. 

LB  PREHER  CHEVALIER. 

E  gar  !  je  n'ôy  dedans  ce  bois 
De  monseigneur  frainte  nesune. 
Au  mains,  se  je  véisse  aucune 
Grosse  beste  par  ci  saillir. 
J'espérasse  que  «anz  faillir 


BOYBIV-AGB.  579 

veneurs  dans  ce  carrefour  :  ils  nous  diront 
s'ils  n'ont  rien  vu  aux  alentours  d'ici. 


LE  DBUXIÈIE  CHBVALIigi. 

C'est  vrai;  nous  le  saurons  bientôt:  allons 
à  eux. 

LE  ROI.  .,^ 

Auparavant  dites* moi  votre  avis,  sei- 
gneurs, ne  me  le  refusez  pas.:  en  quel  en- 
droit faudra-t-il  que  nous  pénétrions  pour 
ne  pas  manquer  d'attaquer  une  grosse-béle, 
cerf  ou  sanglier?  . 

LE  DEUXIÈME  VENEUR. 

Sire,  Dieu  me  veuille  aider  !  vous  ne  man- 
querez nullement  d'en  trouver  assez,  si 
vous  allez  par  ce  chemin  ;  mais  gardez»vous 
d'abandonner  ce  sentier. 


LE   ROI. 

Nenni,  ce  n'est  pas  mon  intention.  J'en 
vois,  beaux  seigneurs;  en  avant!  allez - 
vous-en  par  ici  au-devant ,  afin  que  si  je 
vous  envoie  quelque  chose,  vous  lui  bar- 
riez le  chemin  tant  que  vous  pourrez. 

LE  PREMIER  GUEVAUER. 

C'est  ce  que  nous  ferons,  vous  le  verrez 
bien,  s'il  s'en  trouvé  Toccasion. 

LB  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Pour  ma  part ,  je  n'y  manquerai  point, 
mou  cher  seigneur. 

LE  ROI. 

Eh  regardez  !  je  vois  ici  le  plus  grand 
sanglier  que  je  vis  jamais;  avant  que  je 
sorte  de  ce  bois ,  je  n'aurai  pas  de  repos 
qu'il  ne  soit  pris.  Je  m'approcherai  plus 
près  de  lui  pour  lui  faire  sentir  mon  épée. 
Sitôt  qu'il  m'a  vu,  il  s'est  enfui  dans  celte 
vallée;  mais  je  n'abandonne  pas  la  partie: 
je  m'en  vais  après  lui. 


LE  PREMIER  GMBtALIBR. 

Eh  regardez  I  je  n'entends  dans  ce  bois 
aucun  bruit  qui  annonce  monseigneur.  Au 
moins,  si  je  voyais  quelque  grosse  béte  s'é- 
lancer par  ici,  j'espérerais  que  sans  man- 
quer il  dût  bientôt  venir  après  ;  mais  je  n'en- 


580 


TH^ATKE 


Il  (léust  Cost  venir  après  ; 
Mais  ne  je  n'oy  ne  loing  ne  près. 
Ne  voiz  d*omme  ne  corre  beste. 
Je  doubt,  je  vous  jur  sur  ma  tesic, 
Qu'il  ne  s'esgare. 

l'y  CHEYALIER. 

Aussi  fas-je  ;  courons  à  hare 
Après,  pour  Dieu  ! 

PREIOER  CHEVALIER. 

Mais,  sanz  nous  partir  de  ce  lieu, 
Cornons,  savoir  s'il  nous  orra 
Ne  se  point  il  nous  huera  ; 
Je  le  conseil. 

ij*    CHEVALIER. 

Yous  avez  bien  dit  :  corner  vueîl 
Si  hault  con  faire  le  pourray; 
€ornez  aussi  com  je  feray, 
Parquoy  nousoye. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Toute  la  teste  me  tournoyé 
De  corner  fort  à  longue  aluine. 
Et  si  m'est  avis  que  ma  pnine 
Pers:  je  n'oy  ame. 

ij*   CHEVALIER. 

Non  fas-je  aussi,  par  Nostre-Dame! 
Or  regardez  que  nous  ferons,  . 
Se  plus  avant  quérir  Tirons, 
Car  il  est  tart. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Se  nous  séussions  quelle  part 
Il  est,  je  déisse,  c  Alons-y;  » 
Mais  nanil,  et  n  y  a  celui 
Qui  ne  se  mette  en  aventure; 
Si  alons,car  la  nuit  obscure 
Sera  et  noire. 

ij«  CHEVALIER. 

Certainement,  c'est  chose  voire: 
Ainsi  serions  mal  ordené  ; 
£t  espoir  qu'il  est  retourné 
En  son  palais  :  si  lo  ainsi 
Que  nous  en  retournons  aussi 
Droit  à  la  ville. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Je  tien  c'est  le  miex  ;  par  saint  Gille  ! 
Alons-m'ent,  sire. 

LE  ROT. 

E  Diex  !  où  suî-je  ?  Or  puis-|e  dire 
Que  de  touz  poins  sui  attrappë  : 
Je  cuidié  proie  avoir  happé  ; 


FRANÇAIS 

tends  ni  près  ni  loin,  ni  la  voix  d*un  honiii^ 
ni  le  bruit  de  la  course  d'une  bête.  Je  toqh 
le  jure  sur  ma  tête,  je  redoute  qu'il  ne  sV 
gare. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Moi  aussi;  courons  vite  après  loi,  poar 
(l'amour  de)  Dieu  l 

lE  PREMIER  CHEVAUER. 

Mais,  sans  nous  en  aller  de  ce  lieu,  dos- 
nous  du  cor  pour  savoir  s'il  nous  entendn 
ou  s'il  ne  nous  appellera  point  ;  c'est  mon 
avis. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Vous  avez  bien  dit  :  je  veux  sonner  ds 
cor  aussi  fort  que  je  pourrai  le  faire;  cor- 
nez aussi  comme  moi,  afin  qu'il  nous  en- 
tende. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Toute  la  tête  me  tourne  d'avoir  corne 
si  fort  et  si  long>temps ,  et  je  crois  que  je 
perds  ma  peine  :  je  n'entends  aroe  (qni 
vive). 

LE   DEUXIÈME   CHEVALIER. 

Ni  moi  non  plus,  par  Notre-Dame  !  Haio- 
tenant  voyez  ce  que  nous  ferons,  si  nous 
rirons  chercher  plus  avant,  car  il  est  tard. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Si  nous  savions  où  il  est,  je  dirais,  «  Al- 
lons-y;» maisneuni,  et  il  n'y  a  personne  qui 
ne  s'expose;  allons-nous-en,  car  la  nuit  sera 
obscure  et  noire. 


LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Certainement ,  c'est  chose  véritable  :  de 
sorie  que  nous  serions  mal  arrangés;  et  j'es- 
père qu'il  sera  retourné  dans  son  palais  :  je 
suis  donc  d'avis  que  nous  nous  en  retour- 
nions aussi  droit  à  la  ville. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Je  tiens  ce  parii  pour  le  meilleur;  par 
saint  Gilles!  allons-nous-en,  sire. 

LE  ROI. 

Eh  Dieu!  où  suis -je?  Je  puis  bien  dire 
à  présent  que  je  suis  attrapé  en  tous  points  : 
je  croyais  avoir  happé  une  proie;  mais 


AU  MOTfiN-AGE. 


58t 


Mais  je  me  voy  si  entrepris 
Que  puis  dire  en  chaçant  sui  pris, 
Doni  je  me  voy  tout  esperdu. 
Tout  seul  sui,  mes  geos  ay  perdu  ; 
Par  ici  m'en  retourneray 
Savoir  se  je  les  trouveray. 
Voir,  je  croy  Dieu  m'a  desvoié 
Et  cest  encombrier  envoie 
Pour  i'amour  de  Osanne,  ma  femme, 
Qui  estoit  une  vaillant  dame, 
Que  je  baillay  es  mains  ma  mère. 
Qui  li  a  tant  dure  et  amere 
Esté  qu'elle  morir  l'a  fait 
Sanz  ce  qu'elle  éust  riens  meflait, 
A  mon  cuidier;  car  point  ne  tiens 
Qu'elle  portast  onques  les  chiens 
Que  ma  mère  entendant  me  fist; 
Mais  croy  miex  que  Diex  desconfit 
De  mort  honteuse  ma  mère  a 
Pour  le  pechié  qu'elle  fist  là  ; 
Et  en  tant  que  je  m'assenti 
A  li  croire  et  me  consenti 
Qu'à  ma  femme  féist  grief  lors, 
Doulx  Dieu,  père  misericors, 
Pardon  vous  requier  et  merci 
Ktqu'adressier  me  vueilliez  ci 
Que  aucun  habitacle  je  truisse 
Où  esconser  maishui  me  puisse, 
Car  nuit  est  plaine  d'oscurté. 
E,  Diexl  là  voy  de  feu  clarté: 
Ne  peut  estre  qu'il  n'y  ait  gens; 
D  aler  y  seray  diligens 
Tout  maintenant  sanz  plus  ci  estre. 
—  Ouvrez,  ouvrez,  varlet  ou  maistre; 
Cest  huis  ouvrez. 

LA   PREMIER   FIL. 

Qui  est  là,  qui?— Père,  souffrez, 
Seez-vousquoy  ;  g'iray  savoir 
Qui  c'est. — Demandez'vous  avoir 
.  Du  charbon,  sire? 

LE   ROT. 

laniost  le  te  saray  à  dire, 
biau  filz,  puisque  descendu  sui. 
Dieu  soit  ceens  !  je  vueil  meshui 
Ceens  gésir. 

LE  CHARBONNIER. 

Très  cbier  sire,  vostre  plaisir 
Ferons:  nous  y  sommes  tenuz. 
'  Vous  seiez  le  très  bien  venuz; 


je  me  vois  si  embarrassé  que  je  puis  dire 
que  je  suis  pris  en  chassant,  ce  qui  mfe 
rend  tout  éperdu.  Je  suis  tout  seul,  j'ai 
perdu  mes  gens;  je  m'en  retournerai  par 
ici  pour  savoir  si  je  les  trouverai.  Vraiment, 
je  crois  que  Dieu  m'a  égaré  et  envoyé  ce 
malheur  pour  l'amour  de  ma  femme  Osanne, 
qui  était  une  dame  vertueuse,  et  que  je  re- 
mis aux  mains  de  ma  mère,  qui  a  été  si 
dure  et  si  cruelle  à  son  égard  qu'elle  l'a  fait 
mourir  sans  qu'elle  eût  mérité  en  rien  son 
sort:  c'est  là  mon  opinion;  car  je  ne  tiens 
pas  pour  vrai  qu'elle  ait  porté  des  chiens  , 
comme  ma  mère  me  le  fit  entendre  ;  mais 
je  crois,  au  contraire,  que  Dieu  a  fait  mou- 
rir celleHïi  d'une  mort  honteuse  à  cause  du 
péché  qu'elle  commit  en  cela  ;  et  comme  je 
me  prêtai  à  la  croire  et  que  je  consentis 
qu'elle  Ot  alors  souffrir  ma  femme ,  doux 
Dieii ,  père  miséricordieux  ,  je  requiers  de 
vous  pardon  et  merci;  veuillez  me  guider 
ici  de  manière  à  ce  que  je  trouve  quelque 
habitation  où  je  puisse  me  retirer,  car  la 
nuit  est  pleine  d'obscurité.  Eh,  Dieu!  je 
vois  là-bas  briller  du  feu  :  il  ne  peut  être 
autrement  qu'il  n'y  ait  du  monde;  je  serai 
diligent  à  y  aller  tout  de  suite  sans  plus  res- 
ter ici.  —  Ouvrez  ,  ouvrez  cette  porte,  valet, 
ou  mattre  ;  ouvrez. 


LE   PREMIER  RLS. 

Qui  est  là?  qui?— Père,  attendez,  tenez- 
vous  coi  ;  j'irai  savoir  ce  que  c'est.  —  Sire, 
voulez-vous  avoir  du  charbon? 


LE  ROI. 

Je  saurai  bientôt  te  le  dire.  Mon  cher 
fils,  puisque  je  suis  descendu.  Dieu  soit, 
céans  !  je  veux  aujourd'hui  coucher  ici. 

LE  CHARRONNIER. 

Très-cher  sire ,  nous  ferons  ce  qui  vous 
plaira  :  c'est  notre  devoir.  Soyez  le  très-bien- 
venu ;  nous  nous  appliquerons  à  vous  ser*^ 


582 


TIIÉATRB  FRANÇAIS 


De  VOUS  servir  metterons  paine. 
Sainte  Marie  I  qui  vous  maine. 
Sire,  à  oeste  heure? 

tB  ROT. 

Je  te  vous  diray  sans  demeure. 
Un  sanglier  ay  bui  lani  chacié 
Que  j'ay  toutes  mes  gens  laisaié 
Et  me  sui  ou  bois  esgaré: 
Tant  ay  fort  le  sanglier  baré» 
Et  saBz  li  prendre  ! 

LA  GHARBOIfNIBRB. 

Renier,  faites-moy  voir  entendre 
Qui  est  cest  homme. 

LB  CBARBOimiBR. 

Dame,  par  saint  Pierre  de  RonMi  ! 
C'est  le  roy  nostre  chier  seigneur. 
Honneur  li  faites  la  greigneur 
Que  vous  pourrez. 

tE  FRBIDBR  FIL. 

Sire,  voz  espérons  dorez 

Vous  vueil  oster. 
iy  FIL. 
Yezcibiausureot,  sanz  doubter; 
Mon  A*ere,  esgarde  :  di-je  voir? 
Par  m'ame!  j'en  vouldroîe  avoir 

Un  tel  pour  moy. 
iij*.  FIL. 
Si  feroye-je,  par  ma  foy  ! 
Je  le  vestiroie  demain. 
^ —  Quelle  chose  est-ce  en  vostre  main. 

Sire,  si  belle? 

LB  GHARBONNIBR. 

Chascun  donray  une  onquielle, 
Se  de  li  vous  n'alez  en  sus. 
Vous  estes  trop  ennuyeux  :  sus  ! 
Fuiezdeci. 

LB  BOY. 

Preudon^seuGCre  pour  Dieu  merci: 
Voir  plus  de  axx.  ans  a  entiers 
Qu'enfans  ne  vi  si  voulentiers 

Com  ceulx-ci  voy. 
LB  charborhibr. 
Sire,  je  me  tays  dont  tout  eoy » 
Puisqu'i  preneB  esbatemeit. 
Je  ne  doubtoie  vraiement 
Fors  qu'il  ne  vous  fust  à  grevauce 
Et  que  n'eussiez  desplatsance 

De  ce  qu'il  font. 

LB  ROT. 

Nanil,  que  pour  certain  ilz  sont 


vir.  Sainte  Marie  !  sire,  qui  voua  amène  (kx 
à  cette  heure  ? 

LB  ROI. 

Je  vous  le  dirai  tout  de  suifte.  J'ai  anjonr* 
d'hui  tellement  poursuivi  an  sanglier  qie 
j'ai  laissé  em  arrière  tous  mes  gens  et  que  je 
me  suis  égaré  dans  le  boia  :  VèBH  j'ai  vi?e- 
meut  traqué  le  sanglier ,  et  eneore  sans  le 
prendre  I 

LÀ  CBARBORRIÈaB. 

Renier,  apprene&-moi  d'une  manière  cer- 
taine quel  est  cet  homme. 

LB  COARBOnmBR. 

Dame,  par  samt  Pierre  de  Rome!  c'est  le 
roi  notre  cher  seigneur.  Faitesriui  le  plts 
d'honneur  que  vous  pourrea. 

LB  FRBMIBR  FiiS. 

Sire ,  je  vonx  vous  6ter  vos  éperons  do> 
rés. 

LB  nnUXiAllB  FILS. 

Voici  un  beau  sureot,  il  n'y  a  pas  à  et 
douter;  mon  frère,  regarde  :  dis- je  la  Té- 
rité  ?  Par  mon  ame  !  j'en  voudrais  avoir  us 
pareil  pour  moi« 

LB  TROISltaB  FILS. 

Moi  aussi ,  par  ma  foi  !  je  le  vêtirais  de- 
main. —  Qu^estrce  que  vous  avez  dans  la 
main,  sire,  qui  est  si  beau? 

LB  CHARBOniflBR. 

Je  donnerai  une  taloche  à  chacun  de  vous, 
si  vous  ne  voua  éloignez  pas  de  lui.  Vous 
éies  trop  ennuyeux:  allons  !  sortez  d'ici. 

LB  ROI. 

Prud'homme,  souffre-les  pour  Tamonr  de 
Dieu  :  voici  plus  de  trente  ans  entiers  que 
je  n'ai  pas  vu  des  enfans  aussi  volontiers 
que  je  vois  ceux-ci. 

LB  CHARBOlfllI^R. 

Sire ,  je  me  tais  donc  (et  me  liens)  coi , 
puisque  vous  y  prenez  pksiisir.  En  vérité,  je 
craignais  que  cela  ne  vous  fât  désagréable 
cl  que  ce  qu'ils  font  ne  voas  déplAt. 


LB  ROI. 

Nenni ,  car  certainement  ils  sont  on  np 


AG  MOYEN-AGK. 


58^ 


Si  gracieux  c  on  ne  peut  miex  : 
D*eiilx  regarder  ne  pois  mes  ye«x 
Saouler  assez, 

LA  CHAmM>llI«IBR£. 

Très  chier  sire,  en  paiz  tes  laissiee  ; 
Veuez  aoupper,  s'il  vous  agrée  : 
Là  viande  est  toute  aprestée 
Que  mangerez. 

LE  ROY. 

Dame,  ce  que  vous  me  donrez 
En  gré  prendray. 

LA   CHARBOimiBRB. 

Nappe  blanche  vous  estendray, 
Cbier  sire  :  elle  vauldra  un  mes. 
Je  tien  qu'en  gré  prendrez  huimais 
Ce  qui  sera  appareillié. 
Onques  mais  n'oy  le  cuer  si  lié 
Gomme  j'ay  de  vostre  venue, 
El  g*  y  suî  par  raison  tenue 
Que  j'en  aie  joye  sanz  faille. 
—Tien,  mon  filz,  tien  ceste  touaille  ; 
—  Et  toy  à  laver  li  donras 
A  ce  pot  que  li  verseras 
Dessus  ses  mains. 

PREMIER  FIL. 

Si  con  le  dites,  plus  ne  mains. 
Bien  le  feray. 

LE  ROT. 

Puisqu'il  est  prest,  laver  yray. 
— Versez.  Dieu  vous  face  preudomme, 
Biau  filz,  et  saint  Pierre  de  Romme  ! 
Ho  1  il  soulfist. 

LE  CHARBONNIER. 

Certes,  onques  mais  tant  n'en  fist  ; 
Prenez  en  gré,  sire,  pour  Dieu. 
Sa  !  seés^vous,  sire»  en  ce  lieu  : 
C'est  vostre  place. 

LE  ROT. 

Voulenliers,  puisqu'il  fanlt  que  face- 
Cy  mon  souper. 

LE  CHARBONNIER. 

Onques  mais  néustes  son  per, 
Chier  sire,  ce  croy  vraiement. 
—Dame,  à  mengier  appertement 
Cy  apportez. 

Isa  CHARBONNIERE. 

Tantost  ;  un  po  vos  déportez. 
Tenez,  Renier. 

LE  CHARBONNIER. 

C'est  bien  fait.  Çà  I  je  vueil  tranchier 


peut  plus  gracieux:  je  ne  puis  assez  rassa- 
sier  mes  yeux  à  les  regarder. 

LA  CHARBONNIÈRE. 

Très-cher  sire,  laissez-les  en  paix  ;  venez 
souper,  si  cela  vous  est  agréable  :  les  mets 
que  vous  mangerez  sont  tout  apprêtés. 

LE  ROI. 

Dame,  j'accepterai  avec  plaisir  ce  que  vous< 
me  donnerez. 

LA  CHARBONNIÈRE. 

Cher  sire ,  je  vous  étendrai  une  nappe 
blanche:  elle  vaudra  un  mets.  Je  crois  que 
vous  voudrez  bien  agréer  ce  qui  sera  pré- 
paré. Jamais  je  n'eus  le  cœur  aussi  joyeux 
comme  je  l'ai  de  voire  venue,  et  il  n'y  a 
pas  à  douter  que  je  doive  naturellement  en 
avoir  de  la  joie.  —  Tiens  ,  mon  fils ,  tiens 
cette  serviette  ;  —  et  toi ,  tu  lui  donneras  à 
laver  avec  ce  pot  que  tu  lui  verseras  sur  les. 
mains» 


LE  PRRIIIBR  PILS. 

Je  le  ferai  bien  comme  vous  me  le  dites,., 
ni  plus  ui  moins. 

LE  ROI.  . 

Puisqu'il  est  prêt ,  j'irai  me  laver.  — -  Ver- 
sez. Que  Dieu  et  saint  Pierre  de  Rome  fas- 
sent un  prud'homme  de  vous  !  Ho  !  cela 
suffit. 

LE  CHARBONNIER. 

Certes*  jamais  il  n*en  fit  tant;  excusez-le,, 
sire,  pour  (l'amour  de)  Dieu.  Allons,  sire  f' 
asseyez-vous  ici  :  c'est  votre  place. 

LE  ROI. 

Volontiers,  puisqu'il  faut  que  je  fasse  ici 
mon  souper. 

LE  CHARBONNIER. 

Cher  sire,  vous  n'en  n'eûtes  jamais  un  pa- 
reil, j'en  suis  bien  persuadé.  —  Dame,  ap- 
portez vite  ici  à  manger. 

LA  CHARBONNIÈRE. 

Bientôt;  attendez  un  peu.  Tenez,  Re- 
nier. 

LÉ  CHARBONNIER. 

C'est  bien.  Allons!  je  veux  découper  de- 


584  TliÉATftB 

Devant  vous,  sire  :  c'est  raison 

Sanz  double.  Vez  cî  un  oison 

Fin,  gras  et  tendre. 

LE  BOT. 

Puisqu'il  est  si  bon»  je  vueil  prendre  ; 
Mais  avant  l'essay  en  ferez: 
Ce  morsel  ici  mangerez 
Premièrement. 

LE  CHARBOimiBR. 

Ghier  sire»  par  commandement 
Le  mengeray. 

LE  ROT. 

Ce  morsel-ci  essaieray; 
Et  puis  j'en  diray  mon  avis. 
H  est  très  bon»  je  vous  plevis: 
J'en  vueil  mengier. 

LE  CHARBONNIER. 

Or  avant  !  sure,  sanz  dangier. 
Il  fu  né  en  ceste  maison; 
Et  vez  ci  de  ma  garnison , 
Quant  vous  plaira,  dont  buverez  ; 
Mais  hui  point  d'antre  vin  n'arez» 
Car  je  n^en  pourroye  finer 
Qu'il  ne  me  faulsist  cheminer 
Troys  Hues  loing. 

LE  ROT. 

Ilostes,  tout  est  bon  au  besoing. 
De  moy  point  jie  vous  esmaiez. 
Versez.  Ho  ^  tenez,  essaiez  ; 
Puis  buveray. 

LE  GHARBOlfIflER- 

Très  chier  sire,  j'obéiray 
A  vostre  vueil. 

LE  ROT. 

Versez,  sus!  cesti  boire  vueil; 
Mais  il  en  y  a  trop  petit. 
Et  cest  oison  m'a  appétit 
Donné  de  boire. 

LE  CHARBONNIER. 

Chier  sire,  ce  fait  bien  à  croire. 
Tenez,  or  buvez  en  santé. 
Pour  ce  que  aprts  l'ay  et  hanté 
Me  semble-il  bon. 

LE  ROT. 

Hostes,  je  vous  tien  pour  preudon 
Qui  garniz  estes  de  tel  vin  : 
11  est  sain  et  net,  cler  et  fin. 
Sa,  vin  !  Assez. 

LA  CHARBONNIERE. 

Très  chier  sire,  huymais  vous  passez 


FRANÇAIS 

vaut  vous,  sire  :  c'est  juste  sans  aacon  doute. 
Voici  un  oison  fin,  gras  et  tendre. 

LE  ROI^ 

Puisqu'il  est  si  bon,  j'en  veux  prendre; 
mais  auparavant  vous  en  ferez  l'essai  :  voie 
mangerez  ce  morceau  premièrement. 

LE  CHARBORIIIER. 

Cher  sire,  vous  l'ordonnez  :  je  le  huid- 
gérai. 

LE  ROI. 

Je  tftterai  de  ce  morceau-ci,  ec  pois  j'en 
dirai  mon  avis.  Il  est  très-bon,  je  vous  as- 
sure :  j'en  veux  manger. 


LE  CHARBONNIER. 

En  avant  1  sire,  sans  façons.  II  naquit  dans 
ce  logis  ;  et  voici  de  mes  provisions  dooi 
vous  boirez, quand  il  vous  plaira;  mais  an- 
jourd'hui  vous  n'aurez  point  d'autre  vio^ 
car  je  n'en  pourrais  trouver  qu'il  ne  me  fal- 
lût faire  trois  lieues  de  chemin. 


LE   ROI. 

H6te,  tout  est  bon  quand  on  a  besoin.  Ne 
vous  embarrassez  point  de  moi.  Versez 
Holà  !  tenez,  essayez;  je  boirai  ensuite. 

LE   CHARBONNIER. 

Très-cher  sire,  j'obéirai  à  votre  volonu^. 

•     LE  ROI. 

Allons,  versez!  je  veux  boire  celui-ci,* 
mais  il  y  en  a  trop  peu ,  et  cet  oison  m'a 
donné  envie  de  boire. 

LE  CHARBONNIER. 

Cher  sire,  cela  est  bien  croyable.  Tenez, 
buvez,  à  votre  santé  !  C'est  pour  l'avoir  éui- 
dié  et  m'élre  familiarisé  avec  lui  qu  il  me 
semble  bon. 

LE   ROI. 

Hôte,  je  vous  liens  pour  prudMiomme 
d'avoir  une  provision  d'un  vin  pareil  :  il  est 
sain  et  net,  clair  et  fin.  Allons,  du  vio!  As- 
sez. 

LA   CHABBONNIBRB. 

Très -cher  sire,  aujourd'hui  contentez- 


AV  MOYEN-AGE. 


585 


De  tel qu'U  esi,  pour  l'amoui*  Dieu; 
Car  îl  n'y  a  ci  entour  lieu 
Où  point  d'autre  l'en  recouvrast 
Pour  denier  nul  c'on  en  donnasi; 
Je  vous  promet. 

LE  ROY. 

Biaux  hostes,  il  est  bon  et  net 
Et  me  souffisty  soie^-entfis; 
Mais  je  demande  où  sont  ces  iilz, 
Pour  saint  Amant! 

LA   CHARBONNIERE. 

Yez  les  là.  —  Çài  passez  avant 
Touz  .iij.  or  tost  sanz  detriance 
Et  faites  ici  contenance. 
L'un  lez  l'autre  vos  acoslez. 
Et  ces  chapperons  jus  m'osiez  : 
Ne  fait  pas  froit. 

LE   ROT. 

M' amie,  ostez  de  ci  endroit: 
J'ay  pris  assez  ci  mon  repas. 
—Biaux  hostes,  ne  me  mentez  pas: 
Qui  sont  ces  enfans?  Sanz  mentir, 
Le  cuer  ne  me  peut  assentir 
Que  onques  vous  les  engendrissiez 
Ne  que  leur  droit  père  fussiez 
Ne  que  du  corps  de  voslre  femme 
Soient  nez;  je  vous  jur  par  m'amé 
Ne  le  puis  croire. 

LE  CHARBONNIER. 

Très  cliier  sire,  une  chose  voire 
Vous  diray,  se  Dieu  me  doint  joie: 
De  Sarragoce  m'en  venoie, 
Bien  a  xij.  ans  ou  environ, 
Où  j'avoîe  vendu  charbon. 
Quant  un  pou  fu  dedans  ce  bois, 
De  ces  enfans  oy  les  vois. 
Qui  sus  un  po  d'erbe  gisoient; 
Et  tien  que  nouveaux  nez  estoîenl. 
Je  ne  sçay  s'ilz  ont  nulz  amis; 
Mais  couchiez  estoient  et  mis 
Uun  delez  l'autre  touz  envers 
Et  de  feuchiere  assez  couvers. 
Etquantje  les  oy  crier, 
Je  m'en  alay  sanz  delrier 
Par  assens  de  leur  voiz,  et  ling 
Le  chemin  si  qu'à  eulz  droit  ving. 
Si  les  trouvay  con  dit  vous  ay; 
Par  pitié  les  en  apportay. 
Si  les  fis  touz  .iii  baplizier; 
El  puis  laniosl,  pour  eulz  aisier, 


vous^en,  tel  qu'il  est,  pour  Tamour  de  Dieu; 
car  il  n'y  a  aux  alentours  aucun  endroit  oit 
l'on  en  trouvât  d'autre,  quelqu'argent  que 
l'on  donnât;  je  vous  promets. 

LE  ROI. 

Bel  h6te,  il  est  bon  et  net  et  me  suffit , 
soyez-en  sûr;  mais ,  par  saint  Amant!  je 
demande  où  sont  ces  fils. 

LA   CHARBONNIÈRE. 

Les  voilà.  —  Allons  1  avancez  vite  tous 
trois  sans  retard  et  tenez-vous  bien ,  met- 
tez-vous  à  cAté  l'un  de  l'autre,  et  6tez-moi 
ces  chaperons:  il  ne  fait  pas  froid. 


LE  ROI. 

M'amie,  desservez  :  j'ai  assez  pris  ici  mon 
repas.  —  Bel  hôte ,  ne  me .  mentez  point  : 
quels  sont  ces  enfans?  Sans  mentir,  mon 
cœur  ne  peut  jamais  croire  que  vous  les 
ayez  engendrés ,  que  vous  soyez  leur  père 
véritable,  ou  qu'ils  soient  nés  du  corps  de 
votre  femme;  je  vous  jure  par  mon  ame 
que  je  ne  puis  le  croire. 


LE   CHARBONNIER. 

Très-cher  sire  ,  Dieu  me  donne  joie  !  je 
vous  dirai  une  chose  vraie  :  Il  y  a  bien 
douze  ans ,  ou  environ ,  que  je  m'en  reve- 
nais de  Saragosse,  où  j'avais  vendu  du 
charbon.  Quand  je  fus  un  peu  dans  ce  bois, 
j'entendis  les  voix  de  ces  enfans,  qui  étaient 
couchés  sur  un  peu  d'herbe;  et  je  crois  que 
c'étaient  des  nouveau-nés.  Je  ne  sais  s'ils 
ont  des  amis  ;  mais  ils  étaient  couchés  et 
placés  l'un  à  côté  de  l'autre  à  la  renverse, 
et  assez  couverts  de  fougère.  Quand  je  les 
entendis  crier ,  je  m'en  allai  sans  tarder  en 
suivantia  direction  de  leur  voix,  et  je  chemi- 
nai jusqu'à  ce  que  je  vins  droit  à  eux.  Je 
les  trouvai  comme  je  vous  l'ai  dit;  ému  de 
pitié,  je  les  emportai,  et  je  les  fis  baptiser 
tous  trois  ;  bientôt  après,  pour  leur  bien,  je 
cherchai  une  nourrice  à  chacun  d'eux  :  ce 
dont  je  ne  me  repenspas^  bien  qu'ils  m'aient 
coûté  beaucoup  d'argent,  plusieurs  person- 
nes le  savent;  cl  depuis  qu'ils  furent  sevrés 


&86 


THiATEE 


Quis  à  cbascun  une  norrice* 
Dont  je  ne  me  tien  point  à  niée, 
Combien  qu'il  m'àieni  grant  argent 
Gousté»  ce  scevent  plnsenrs  gent  ; 
Et  depuis  qull  furent  sevrez 
Les  ay  norriz  et  alevez  : 
Pour  ce  m'appellent-il  leur  père. 
Diex  vueille  que  briément  m'appere 
Que  savoir  puisse  de  certain 
S'ilz  ont  père,  mère»  n'antain  1 
Car  se  le  povoie  savoir, 
Grant  joie  en  aroye  pour  voir. 
E  gar  !  sire,  plorer  vous  voy . 

(Cy  ft'agenouUe.) 

Pour  Dieu  mercy  1  pardonnez-moy 
S*encontre  vostre  majesté 
J'ay  fait  ne  dit;  qu'en  vérité, 
Nul  mal  n'y  pense. 

LE  ROT. 

Nanit  ;  mais  j'ay  en  remambrance 

Un  fait  qui  pour  ce  temps  advint, 

Duquel  ains  puis  ne  me  souvint 

Que  de  pitié  je  ne  plorasse. 

Sa  !  je  vueil  que  sanz  pluz  d'espace 

Ces  enfans  soient  avoiez 

Et  que  eulz  et  toy  me  convoiez 

Tant  que  je  soie  en  Sarragosse. 

Là  vous  feray-je,  par  saint  Josce! 

Don  bel  et  grant. 

LE  charborhier. 
Très  chier  sire,  de  cuer  engrant 
Feray  vostre  commandement. 
—  iSà,  enfans!  trestouz  alons-m'ent; 
Par  ce  bois  le  roy  conduirons 
Et  le  droit  chemin  le  menrons 

De  Sarragosse. 

LE  PREIOEE  fil. 

Père»  se  prune  ne  beloce, 
Poires,  pommes,  frères  ne  nois 
Truis  en  alant  aval  ce  boys. 
J'en  mengeray. 

LE  CBARBONNIER. 

Saches,  biau  filz,  bien  le  voulray. 
Or  tost!  à  voie  nous  fauli  mettre. 
—Sire,  alons  parce  sentier  destre  ; 
Je  le  conseil. 

LE  ROT. 

Alez  devant;  suivre  vous  vueil, 
Mon  ami  chier. 


FRANÇAIS 

je  les  ai  nourris  et  élevés  :  c'est  poan|uui 
ils  m'appellent  leur  père.  Dieu  veuille  qne 
je  puisse  bientAc  savoir  d'une  maDÎère  cer- 
taine s'ils  ont  père,  mère  on  tante!  car  si  je 
pouvais  le  savoir,  en  vérité,  j'en  aurais  one 
grande  joie.  Eh  regardez,  sire,  je  vous  vois 
pleurer.  (Id  U  tcmhe  aux  genoux  et  m] 
Pour  l'amour  de  Dieu!  pardminez-inoi,si 
j'ai  rien  dit  ou  rien  fait  contre  Totre  ma- 
jesté ;  car  en  vérité,  je  ne  pense  nnllemeoi 
à  mal. 


LE  ROI. 

Nenni;  mais  il  me  revient  en  fflémoire 
un  fait  qui  eut  lieu  jadis,  et  dont  je  ne  ne 
souviens  jamais  sans  pleurer  de  pitié.  Al- 
lons I  je  veuxqiie,  sans  plus  de  retard,  ces 
enfans  se  mettent  en  route,  el  qa'eax  et  loi 
vous  m'accompagniez  jusqu'à  ce  que  je  sois 
à  Saragosse.  Là ,  par  saint  Jossel  je  tous 
ferai  un  bel  et  grand'présent. 


LE  GHARBOIOflER- 

Très-cher  sire,  je  ferai  votre  commande- 
ment de  tout  mon  cœur.  —  Allons,  enfans. 
allons-nous-en  tous  ;  nous  conduirons  le  roi 
par  ce  bois  et  nous  le  mènerons  droit  a  Sa- 
ragosse. 

LE  PREMIER  FlLS- 

Père,  si  je  trouve  en  allant  au  iraicrsde 
ce  bois  prune  ou  beloce,  poires,  pon»<»' 
nèfles  ou  noix,  j'en  mangerai- 

LE  GHARBOmilBfi* 

Cher  61s,  sache  que  je  le  venx  bien.  Ai- 
ns !  il  faut  nous  mettre  en  ronte.  -Sirc, 
«s  par  ce  sentier  à  droite;  je  '«  ^ 

f  m 


Ions 
allons 


seille 


LE  ROi' 

Allez  devant;  je  veux  vous  suivre, «non 

ler  ami. 


cher  ami. 


AD  MOYBN-AGE. 


587 


ij'   CHBVAUER. 

Sire,  je  lo  qu'alons  trtscbier 
Par  le  bois  haies  et  buissoosi 
Tant  que  le  roy  trouver  paissons 
£o  quelque  part. 

Alonsy  sire  ;  car  il  m'est  tart. 
Certes,  que  je  l'aie  véu. 
Où  a-il  ore  ennnit  jeu? 
G'y  pease  HHMik. 

ij^  CHEYALISa. 

Je  ne  scé;  mais  c'est  ce  que  doubt. 
S*il  n'a  trouvé  aucun  recet 
Où  ait  esté,  par  m'ame  l  c^est 
Pour  prendre  une  grant  maladie  : 
Si  que  je  ne  scé  que  j'en  die 
Tant  que  le  voye, 

PREMIER   CHEVALIER. 

Venir  le  voy  par  celle  voyc, 
Et  avec  H  le  charbonnier. 
Avançons-nous,  mon  ami  chier, 
D'aler  à  li. 

ij*  CHSVAUEE. 

Sire,  n'y  a  de  nous  celui 
Que  n'aiez  fait  plourer  des  yeux. 
Par  saint  George!  j'amasse  mieux 
Qu'à  commencer  fust  ce  déduit. 
Avez  gardé  ce  bois  eanuLt? 
Je  croy  que  oil. 

LE  Mrr. 

Biaux  seigneurs,  soufTrez-vous  ;  nanii. 
Ici  endroit  plus  ne  parlons; 
Mais  à  mon  kosiei  en  alons 
Saaz  plus  et  estre; 

PREMIER   CHEVALIER. 

Alons,  de  par  le  Roy  celestre  ! 
Aussi  est,  si  com  moy  semble, 
Le  mieux;  car  là  pourrons  ensemble 
Assez  parler. 

LE  ROT. 

.Grossart,  ne  te  fault  pas  d'aler. 
Ne  toy,  Rigaut,  estre  faintiz  ; 
Vouz  deux  m'alez  querre  Bethiz, 
Qae  ma  mère  fist  damoiselle  ; 
Diles-li  qu'elle  soit  ysnelle 
D'un  po  veuir  parler  à  moy, 
El  que  ce  doit  que  ne  la  voy 
Plus  que  ne  fas. 


LE  unjxiiuE  casvAUBR. 
Sire ,  je  suis  d'avis  que  nous  allions  bat- 
tre haies  et  buissons  par  le  bois,  jusqu'à  ce 
que  nous  trouvions  le  roi  quelque  part. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Allons-y,  sire;  car,  certes,  il  me  tarde  de 
le  voir.  Où  a-t-îl  couché  cette  nuit?  j'en  suis 
fort  en  peine. 

LE  DEITXIÈMB  CHEVALIER. 

Je  ne  sais  ;  mats  c'est  ce  qui  m'inquiète. 
S'il  n'a  pas  trouvé  quelque  retraite  où  il  ait 
été,  par  mou  amel  il  y  a  de  quoi  prendre 
une  grande  maladie  :  c'est  pourquoi  je  ne 
sais  qu'en  dire  jusqu'à  ce  que  je  le  voie. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Je  le  vois  venir  par  ce  chemin,  avec  lui 
est  le  charbonnier.  Mon  cher  ami,  hâtons- 
nous  d'aller  vers  lui. 

LE  DEUXIÈME  CHRVAUER. 

Sire,  il  n'y  a  personne  de  nous  à  qui  vous 
n'ayez  fait  verser  des  larmes.  Par  saint 
Georges!  j'aimerais  mieux  que  cette  chasse 
fût  à  commencer.  Êtes-vous  resté  dans  ce 
bois  cette  nuit?  je  crois  que  oui. 

LE  ROI. 

Beaux  seigneurs,  je  vous  demande  par- 
don; non  pas.  Ne  parlons  pas  davantage 
ici  ;  mais  allons*Bous-en  à  mon  palais  sans 
plus  de  retard. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Allons,  de  par  le  Roi  des  cieux  I  Aussi 
bien,  à  ce  qu'il  me  semble,  c'est  le  meil- 
leur (parti);  car  là  nous  pourrons  assez  par- 
ler ensemble. 

LE   ROI. 

Grossart,  et  toi,  Rigaut,  ne  manquez  pas 
d'aller  vous  deux  quérir  promptement  Bé- 
ihis,  que  ma  mère  fit  demoiselle;  dites -lui 
qu'elle  se  dépêche  de  venir  me  parler  un 
peu,  et  (demandez-lui)  d'où  vient  que  je  ne 
la  vois  pas  plus  souvent. 


588 


THÉÂTRE  PRANÇAIS 


PREMIER  SERGENT. 

Très  chier  sire,  g'y  vois  bon  pas, 
Sanz  plus  ci  estre. 

ij*.  SERGENT. 

A  voie  avec  vous  me  vueil  meure, 
Puisque  commandé  Ta  li  roys  : 
HoDie  me  seroit  et  desroys. 
Se  n'y  aloye. 

PREMIER  SERGENT. 

Savez  de  son  hostel  la  voie? 
Dites,  Rtgaut. 

i}«  SERGENT. 

Oïl,  Grossart,  ou  qui  le  vault. 
Alons  par  ceste  rue  ensemble. 
E,  gardez  !  Grossart,  il  me  semble 
Que  là  la  voy. 

PREMIER  SERGENT. 

Vous  dites  voir^  par  saint  Eloy  ! 
Vous  la  congnoissez  bien  :  c'est  elle. 
— Bethis,  Dieu  vous  gart,  damoîselle. 
Et  ame  et  corps! 

LA   DAMOISELLE. 

El  il  vous  soit  misericors 
Quant  besoing  en  arez»  Grossart! 
Dites-me  voir:  se  Dieu  vous  gart, 
Quel  vent  vous  boute? 

iy  SERGENT. 

Bethis,  vous  le  sarez  sanz  doubte: 
Le  roy  si  vous  envoie  querre, 
Si  que  venez  a  li  bonne  erre  ; 
Et  nous  .ij.  avec  vous  irons 
Et  compagnie  vous  ferons, 
Ma  cbiere  amie. 

LA  DAMOISELLE. 

De  dire  que  je  n'yray  mie. 
Seigneurs,  n'est  pas  m'entencion. 
Alons-m'en  sanz  dilacion, 
Plusn'atendez. 

PREMIER  SERGENT. 

Vez  ci  Betliiz  que  demandez, 
Sire,  qui  ne  s'est  point  tenue 
Qu'à  vous  ne  soit  si  lost  venue 
Gomme  elle  nous  a  oy  dire 
Que  vous  l'envoiez  querre,  sire, 
Par  entre  nous. 

LE  ROY. 

Damoiselle,  bien  veigniez-vous. 
Levez  la  main;  sur  sains  jurez 
Que  vérité  vous  me  direz 
De  ce  que  vous  dcninndoray. 


LE  PREMIER  SERGENT. 

Très-cher  sire,  j'y  vais  bon  pas,  sans  plus 
me  tenir  ici. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Je  veux  me^metlire  en  route  avec  vous, 
puisque  le  roi  Ta  commandé  :  ce  serait  hon- 
teux et  coupable  de  ma  part  de  ne  pas  y  al- 
ler. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Savez*vous  le  chemin  de  son  logis?  dites, 
Rigaut. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Oui,  Grossart,  ou  à  peu  près.  Allons  en- 
semble par  cette  rue.  Eh,  regardez!  Gros- 
sart, il  me  semble  que  je  la  vois  là-bas. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Vous  dites  vrai,  par  saint  Éloi  !  vous  la 
connaissez  bien  :  c'est  elle.  —  Demoiselle 
Béihis,  que  Dieu  vous  garde  l'ame  et  le 
corps  ! 

LA  DEMOISELLE. 

Et  qu'il  vous  soit  miséricordieux  quand 
vous  en  aurez  besoin ,  Grossart!  Dites -moi 
la  vérité:  Dieu  vous  garde!  quel  vent  vous 
pousse? 

LE   DEUXIÈME  SERGENT* 

Béthis ,  vous  allez  le  savoir  :  le  roi  vous 
envoie  chercher,  venez  bien  vite  auprès  de 
lui  ;  et  nous  deux ,  ma  chère  amie ,  nous 
irons  avec  vous  et  nous  vous  tiendrons  com- 
pagnie. 

LA  DEMOISELLE. 

Seigneurs,  ce  n'est  pas  mon  intention  de 
dire  que  je  n'irai  pas.  Allons-nous-en  sans 
plus  tarder,  n'attendez  plus. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Sire ,  voici  Béihis  que  vous  demandez  ; 
elle  s'est  empressée  de  venir  aussitôt  qu'elle 
nous  a  entendu  dire  que  vous  la  mandiez 
par  nous. 


LE   ROI. 

Demoiselle  ,  soyez  la  bienvenue.  Levez 
la  main  ;  jurez  sur  les  reliques  que  vous 
me  direz  la  vérité  au  sujet  de  ce  que  je 
vous  demanderai,  et  je  vous  donne  ma  pa- 


AU   H0YEN-A6B. 


589 


Et  je  vous  conyenanccray 
Jà  de  pis  De  vous  en  sera  ; 
Mais  sui  qui  vous  pardonoera 
Toutes  vos  maies  façons  quictes, 
Se  pure  vérité  me  dites; 
Ex  se  mentez,  sachiez  de  voir. 
Je  vous  feray  du  corps  avoir 
Grant  vilenie. 

LA  DAHOISELLB. 

Chier  sire,  pour  perdre  la  vie, 
Certes,  point  ne  vous  mentiray  ; 
Mais  de  tout  ce  que  je  saray 
Vous  dîray  voir. 

LE   ROT. 

Je  vueil  que  me  faciez  savoir 
Comment  ma  mère  se  porta 
Quant  ma  femme  Osanne  en  fa  ma, 
Car  veoir  ne  puis  par  raison 
Quefaicte  n'y  fust  traïson* 
Quy  y  estoit  ? 

LA  DÂMOISBLLE. 

Certes,  chier  sire,  il  n'y  avoit 
Que  ma  dame  à  renfantemeni 
Yostre  mère  tant  seulement. 
Et  je  qui  là  estoie  aussi. 
Hais,  sire,  aiez  de  moy  merci  : 
Bien  voi,  s'il  vous  plaist,  je  sui  morte 
Se  la  venté  vous  enorte 
Et  la  vous  euvre. 

LE  ROT. 

Hardiement  la  me  descuevre  ; 
Et  je  le  jure,  par  ma  foy. 
Tu  n'en  aras  jà  mal  par  moy. 
Je  te  promet. 

LA  DAHOISELLB. 

Sire,  en  vostre  merci  me  met. 
Je  VOUS  dy  qu'à  celi  termine 
Et  à  ce  jour  que  la  royne 
T[r]^veilla  et  dubl  enfanter. 
Elle  ot  si  griefs  maulx,  sanz  doubler, 
Que  je  ne  scé  comment  les  pot 
Endurer,  fors  que  Dieu  le  volt; 
Et  ce  ne  fu  mie  merveille, 
Contes  je  ne  vi  sa  pareille  ; 
Car  de.iij.  filz  se  délivra. 
Et  moult  de  paine  nous  livra  ; 
Hoult  longuement  pasmée  jut, 
Conques  ne  bouja  ne  ne  mut. 
Ne  mot,  com  fust  morte,  ne  dit. 
Lors  vostre  mère  sanz  respit 


rôle  qu'il  ne  vous  en  arrivera  rien  de  pire  ; 
au  contraire,  je  vous  tiendrai  quitte  de  tous 
vos  méfaits,  si  vous  me  dites  la  pure  vérité; 
et  si  vous  mentez,  sachez,  à  n'en  pas  douter, 
que  je  ferai  traiter  votre  corps  très-ignomi- 
nieusement. 


LA  DEMOISELLE. 

Cher  sire,  dussé-je  en  perdre  la  vie,  cer- 
tes, je  ne  vous  mentirai  point;  mais  je  vous 
dirai  la  vérité  au  sujet  de  tout  ce  que  je 
saurai. 

LE   ROI. 

Je  veux  que  vous  me  fassiez  savoir  com- 
ment se  comporta  ma  mère  quand  ma  femme 
Osanne  enfanta,  car  je  ne  puis  raisonnable- 
.ment  m'empécher  de  croire  que  Ton  n'y  ait 
commis  une  trahison.  Qui  y  était? 

• 

LA  DEMOISELLE. 

Certes,  cher  sire,  il  n*y  avait  à  l'enfante- 
ment que  ma  dame  votre  mère  ainsi  que 
moi;  mais,  sire,  usez  de  pitié  à  mon  égard  : 
je  vois  bien  que ,  suivant  votre  bon  plaisir, 
je  suis  morte  si  je  vous  dis  et  découvre  la 
vérité. 


LE  ROI. 

Fais -la -moi  connaître  hardiment;  et  je 
te  jure,  par  ma  foi,  que  tu  n'auras  de  moi 
aucun  mal,  je  te  promets. 

LA   DEMOISELLE. 

Sire,  je  me.  mets  à  votre  discréiion.  Je 
vous  dis  qu'au  jour  et  au  moment  que  la 
reine  fut  en  travail  et  qu'elle  dut  enfanter, 
elle  éprouva  des  souffrances  si  cruelles ,  il 
n'y  a  pas  à  en  douter,  que  je  ne  sais  comment 
elle  put  les  endurer,  si  ce  n'esi  par  la  per- 
mission de  Dieu  ;  et  ce.  ne  fut  pas  étonnant, 
car  je  ne  vis  jamais  chose  pareille  :  elle  se 
délivra  de  trois  fils^  et  nous  donna  beau- 
coup de  peine  ;  elle  resta  pendant  fort  long- 
temps étendue  sans  connaissance  ,  privée 
de  mouvement,  et  sans  prononcer  un  seul 
mot,  comme  si  elle  fût  morte.  Alors,  votre 
mère  me  commanda  de  prendre  les  enfans 
et  de  les  porter  sur-le-champ,  sans  atten- 


590 


THEATRE  PRANÇATS 


Me  commanda  les  enrans  prendre 
Et  que  en  Teure  sanz  plos  attendre 
Dedans  la  forest  les  portasse. 
Et  là  touz  trois  les  estranglasse. 
Et  puis  les  couvrisse  de  terre  ; 
Et  je  qui  pour  doubte  d'aquerre, 
Ghier  sire,  s'indignacion, 
Les  iij.  filz  sans  dilacion 
Pris  et  ou  boys  les  emportay, 
Me  d'aler  ne  me  deportay, 
Tant  que  je  ving  à  la  houssoye; 
Là  m'arrestay-je  toute  coye, 
Et  là  mettre  à  mort  les  cuiday  ; 
Mais  ainsi  que  les  regarday» 
Il  me  commencèrent  à  rire  ; 
Lors  à  moy-meismes  pris  à  dire  : 
c  Voir»  je  seray  bien  hors  du  sens, 
Se  fas  mal  à  ces  ynocens 
Qui  me  riens  [iic)  et  belle  chiere 
Me  font.  Retourneray-je  arrière 
A  tous  ?  Nanti,  ci  les  lairay , 
De  feuchiere  les  cou?erray.  » 
Ainsi  le  fis,  si  les  laissay  ; 
Hais  qu'il  en  fu  puis  je  ne  sçay. 
Tant  vous  di-je^  ma  chiere  dame 
La  royne,  dont  Diex  ait  Tame! 
A  tort  a  souffert  mort  amere 
Par  l'envie  de  vostre  mère, 
Certes,  chier  sire. 

LE  CHARBONniBR. 

Certainement  je  puis  bien  dire, 
Seigneurs,  que  vez  les  ci  touz  trois  ; 
Car  je  vous  jur  par  ceste  croys, 
Lorsque  de  terre  les  levay. 
Lez  la  houssoie  les  irouvay. 
Si  les  ay  volu  pourveoir. 
Tant  qu^enfans  sont  biaux  à  veoir  : 
Je  n'en  doy  pas,  si  com  me  semble, 
Pis  valoir  entre  vous  ensemble  ; 
Qu'en  dites-vous? 

PREMIER  CHEVALIER 

Vous  dites  voir,  mon  ami  doulx  ; 
N'est  pas  raison. 

ij«  CHEVALIER. 

Vraiement,  sire,  ce  n  est  mon  ; 
Ains  en  devera  miex  valoir, 
Et  je  croy  que  c'est  le  voloir 
Du  roy  aussi. 

LE  ROT. 

Preudon,  de  ce  n'aies  souci  : 


dre  davantage,  dans  la  forêt,  delesyéiraiH 
gler  tous  trois,  et  puis  de  les  coutrir  de 
terre  ;  et  moi,  cher  sire,  craignant  de  n'at- 
tirer son  ressentiment ,  je  pris  sans  retard 
les  trois  fils,  je  les  emportai  an  bois,  ei 
je  ne  cessai  point  de  marcher  josqn'i  ce  que 
je  vins  à  la  houssaie.  Là  je  m'arrtei  tout 
coi,  et  je  voulus  les  mettre  à  mort;  mais  au 
moment  que  je  les  regardai ,  ils  commeD- 
cèrent  à  me  sourire;  alors  je  mépris  à 
dire  à  moi-même  :  c  En  vérité,  je  serai  bieo 
insensée ,  si  je  fais  du  mal  à  ces  iaBOceos 
qui  me  sourient  et  me  font  bonne  mine.  Re- 
viendrai-je  sur  mes  pas  avec  eox?Mon,je 
les  laisserai  ici  après  les  avoir  coavem  de 
fougère.  »  C'est  ce  que  je  fis,  et  je  les  lais- 
sai ;  mais  je  ne  sais  ce  qn'fls  derinreni  d^ 
puis.  Je  vous  dis  seulement  que  la  reioe. 
ma  chère  maltresse,  dont  Dieu  ait  fane!  a 
soufTert  à  tort  une  mort  crndle  par  (suite 
de)  la  haine  de  votre  mère  ;  croyez-le,  cher 
sire. 


LE  charrohmoui* 
Certainement ,  seigneurs ,  je  po«  ^ 
dire  que  les  voilà  tous  trois;  car,  p^reeat 
croix,  je  vous  le  jure ,  lorsque  je  les  lc'a| 
de  terre,  ils  étaient  près  de  la  booisaie.  J  a' 
voulu  les  élever,  et  mairtcnant  ce  sont  de 
beaux  enfans  :  je  n'en  dois  pa« .  «"»^"*  ^ 
qu'il  me  semble,  en  valoir  moins  àvosyc»»; 

qu'en  dites-vous  ? 


LE  PREMIER  GBSVAUIB' 

Vous  dites  vmî,  mon  dow  am' i^^^ 
rait  pas  juste. 

LE  DBUXlfcUE  CHEt AUM^ 

Oui  vraiment,  sire,  ce  ne  te  saranp»^' 
au  contraire ,  il  devra  en  être  ffcoinpcB««' 
et  je  crois  qae  c'est  aussi  la  toloal*  du  roi. 

Prud'homme  ,  n'aie  à  cet  épri  a^^^"" 


AU  UOYRn-AOK. 


591 


Ce  qu*as  fait  bien  te  renderay  ; 
Car  saches  du  aiien  te  donray 
Tant)  ains  que  soit  lier  jour  eniif^r, 
Que  plus  ne  te  sera  mestier 
De  chaii)oii  vendre, 

lE  CBAEBONlflBIl. 

Tout  le  bien  vous  vueilie  Dieu  rendre 
Que  me  ferez  ! 

LE  ROT. 

Touz  les  jours  à  despendre  arez 
Dix  livres  :  c'est  le  premier  point; 
A  ce  ne  faulderez-vous  point. 
Après  de  mes  gens  vous  fera  y, 
Robes  et  chevaulx  vous  donrrav 
Et  autres  biens. 

PREMIER   CHEVALIER. 

Preudom,  pour  riche  homme  le  lie  as 
Dès  ores  mais. 

LE  MESSAOIER. 

■ 

Parler  me  fault  à  vous  huymais. 
Chier  sire,  nouvelles  apport  : 
Sachiez  que  Sarrarins  {sic)  au  port 
Sont  arrivez,  sire,  de  Bance, 
De  Parpignen  et  de  Valance 
Et  jusqnes  au  port  de  Gironde, 
Et  sont  tant  que  c'est  un  grant  monde; 
A  brief,  on  ne  les  peut  nombrer. 
Au  pals  font  grant  encombrer, 
Par  armes  le  veulent  acquerre. 
Ou  il  fault,  sire,  que  la  terre 
Yeigniez  mettre  de  enix  à  délivre 
Et  que  tost  bataille  on  leur  livre. 
Ou  il  fault  que  les  gens  se  rendent  : 
Sanz  plus,  vostre  response  attendent. 
Vez  ci  les  lettres  du  païs  ; 
Trop  forment  sont  d'eulx  envaïz 
De  jour  en  jour. 

LE  ROT. 

Messagier^  sanz  faire  séjour 
Revas-t'en,  je  le  te  commans; 
Dy  aux  bonnes  gens  que  leur  roans 
Que  tant  con  pourront  se  delTendent, 
Et  que  séurement  m'attendent: 
Ne  leur  faudray  à  ce  beaoing  ; 
Hais  dedans  quinsaine  an  plus  loing 
A  euh  aeray. 

LE  MESSAOIER. 

Ce  message  bien  vous  feray  ; 
A  Dieu,  chier  sire. 


souci  :  je  reconnaîtrai  bien  ce  que  tu  as 
fait  ;  car  sache  que  je  te  donnerai  tant  du 
mien,  avant  qu'il  s'écoule  trois  jours  entiers, 
que  tu  n'auras  plus  besoin  de  vendre  du 
charbon. 

LE  CHARBOlflflBR. 

Dieu  venille  vous  rendre  tout  le  bien  que 
vous  me  ferez  I 

LE  ROI. 

Vous  aurez  tous  les  jours  dix  livres  à  dé- 
penser :  c'est  le  premier  point  ;  cela  ne  vous 
manquera  pas.  Après  je  ferai  de  vous  l'un 
de  mes  gens,  et  je  vous  donnerai  robes,  che* 
vaux  et  autres  biens. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Prud'homme,  considère-toi  comme  riche 
désormais. 

LE  MESSAGER. 

Il  faut  aujourd'hui  que  je  vous  parle. 
Cher  sire,  je  vous  apporte  des  nouvelles  : 
sachez,  sire,  que  les  Sarrasins  sont  arrivés 
au  port  de  Bance ,  de  Perpignan  et  de  Va- 
lence et  jusqu'au  port  de  Gironde;  ils  sont 
en  si  grand  nombre  que  c'est  un  monde  ; 
en  un  mot ,  on  ne  peut  les  compter.  Ils 
font  grant  mal  au  pays ,  et  ils  veulent  le 
conquérir  par  les  armes.  Il  faut ,  sire ,  ou 
que  vous  veniez  en  délivrer  le  royaume  et 
qu'on  leur  livre  bientôt  bataille,  ou  que  les 
gens  se  rendent.  Sans  (en  dire)  plus,  ils  at- 
tendent votre  réponse.  Voici  les  lettres  du 
pays;  ils  sont  de  jour  en  jour  trop  fortement 
harcelés  par  les  Sarrasins. 


LE  ROI. 

Messager,  retourne  sans  l'arrêter,  je  te 
le  commande;  dis  aux  bourgeois  que  je 
leur  mande  qu'ils  se  défendent  tant  qu'ils 
pourront,  et  qu'ils  m'attendent  en  toute  con- 
fiance :  je  ne  leur  manquerai  pas  dans  cette 
nécessité  ;  mais  je  serai  près  d'eux  dans  une 
quinzaine,  au  plus  tard. 

LE  MESSAGER. 

Je  vous  ferai  bien  ce  message  ;  adieu,  cher 
sire. 


592 


THéATRE   FRANÇAIS. 


LE   ROY. 


Seigneurs,  il  Taalt  que  je  in'aiire 
A  aler  deffendre  ma  terre 
Que  Sarrazins  veullent  conquerre 
Se  n'y  mez  remède  et  secours. 
Je  yueil  que  parles  quarrefours 
Soit  crié  que  nul  ne  remaingne 
Que  tantost  après  moy  ne  veigne  ; 
Je  dy  de  ceulx  qui  aage  aront 
Et  qui  armes  porter  pourront. 
Alez  me  querre  sanz  detri 
Pille- Avoine,  qui  à  tel  cri 
Faire  est  commis. 

ij*  SERGENT. 

Vez  me  là,  sire,  à  voie  mis; 
Ne  fineray  tant  que  Tamaine . 
Je  le  voy  là.  —  Sa,  Pille-Avoine I 
Le  roy  vous  mande  que  crier 
Alez  partout  sanz  detrier 
Que  touz  ceulx  qui  aront  puissance 
D'armes  porter,  sanz  detriance 
Voisent  en  Tost. 

PILLE-AVAINE. 

Sire,  je  le  feray  tantost, 
De  ce  mie  ne  vous  doublez. 
— Petiz  et  grans,  or  escoutez: 
Le  roy  si  vous  fait  assavoir, 
Sarrazins  sont  venu,  pour  voir, 
Dessus  sa  terre  à  grans  effors  : 
Si  mande  à  touz,  feibles  et  fgrs. 
Que  tantost,  sanz  dilacion, 
Le  suivent;  car  s'eniencion 
Si  est  que  bataille  leur  livre. 
Par  quoy  le  paTs  en  délivre. 
Et  qui  mettera  en  detri 
D'aler  après  li  puis  ce  cri, 
En  la  merci  sera  du  roy  : 
Si  vous  mettez  touz  en  conroy 
Ysnellement. 

ij^    SERGENT. 

Quant  vous  plaira,  sire,  alons-m'ent  : 
Le  cri  est  fait. 

LE  ROY. 

Seigneurs,  pour  ce  que  de  ce  fait 
Dieu  me  vueille  donner  victoire 
A  mon  honneur  et  usa  gloire, 
Je  li  fas  un  veu  et  promesse 
Que  se  la  victoire  m'adresse, 
Si  tost  que  conquis  les  aray, 


LE   ROI. 

Seigneurs,  il  faut  que  je  m*appréle  à  aller 
défendre  ma  terre  que  les  Sarrazins  veu- 
lent oonquérir  si  Je  n'y  apporte  remède  et 
secours.  Je  veux  que  l'on  crie  par  les  car- 
refours que  nul  ne  se  dispensé  de  veoir  sur- 
le-champ  après  moi  ;  je  parle  de  ceux  qui 
seront  en  âge  et  qui  pourront  porter  les  ar- 
mes. Allez  me  chercher  tout  de  suite  Pille- 
Avoine  ,  qui  est  chargé  de  faire  de  lelies 
proclamations. 


LB  DEUXIÈME  SERGENT* 

Sire,  me  voilà  en  route;  je  ne  m'arrête- 
rai  pas  que  je  ne  l'amène.  Je  le  fois  là-Las. 
—  Holà ,  Pille- Avoine  !  le  roi  vous  maode 
que  vous  alliez  partout  crier  sur-le-cbarop 
que  tous  ceux  qui  pourront  porter  les  ar- 
mes se  rendent  à  l'armée  sans  retard. 


PILLE-AVOINE. 

Sire,  je  le  ferai  tout  de  suite,  n'en  donin 
nullement.  —  Petits  et  grands,  écoutez  :  b 
roi  vous  fait  savoir  que,  en  vérité,  les  Sar- 
rasins sont  venus  en  force  sur  sa  terre  :  il 
commande  à  tous ,  faibles  et  forts ,  de  le 
suivre  immédiatement  et  sans  retard;  car 
son  intention  est  de  leur  livrer  bataille  pour 
en  débarrasser  le  pays.  Et  celui  qui  diffé- 
rera de  le  suivre  après  que  cette  proclama- 
tion aura  été  faite,  sera  à  la  merci  du  roi: 
mettez  -  vous  donc  tous  en  mesure  suHe- 
champ. 


LE  DEUXIÈME  SBRGBifT» 

Sire,  quand  il  vous  plaira,  alloosHions^D: 
la  proclamation  est  faite. 

LE  ROI. 

Seigneurs,  pour  que  dans  celte  occasion 
Dieu  veuille  me  rendre  victorieux  ^ 
honneur  et  à  sa  gloire,  je  lui  b»s  "^*^J^^ 
la  promesse  que ,  s'il  me  donne  '^J^/^^g^' 
je  m'en  irai  en  pèlerinage  au  Saini- 
pulcre  aussitôt  que  je  les  aurai  battus. 


AU  MÛYEN-AGK. 


m 


Au  Saiot-Sepulcre  m'en  ira  y 
Com  pèlerin. 

LE  PREMIEE  CHEYALUSR. 

Sire,  mettons-nous  à  chemin 
D'aler,  se  povons,  à  Valance  ; 
Car  certainement  j'ay  fiance 
Que  Dieu  YÎctoire.nous  donra 
Et  les  paiens  desconfira 
Du  tout  en  tout. 

LE  ROT. 

Se  Dieu  plaist,  d'eulx  venrons  à  bout. 
Alons-m'en»  sus  !  sanz  delaier« 
Et  sanz  nous  de  riens  esmaier  : 
C'est  nostre  miex. 

ij*.  CHEVALISa. 

Alons,  or  nous  conduie  Diex 

£a  ce  voyage. 

l'ostellier. 
Je  Yous  Yueîl  dire  mon  courage  : 
Ha  femme,  escoutez-me  un  petit; 
Pieça  que  j'éu  appétit 

De  le  vous  dire. 

l'osteluere. 
Dites  oe  qui  vous  plaira,  sire: 
Yonlentiers  vous  escouteray» 
N'a  riens  je  ne  contrediray 

Qui  bon  vous  semble. 
l'osteluer. 
Il  n'a  d  que  nous  .ij.  ensemble  : 
Si  YOUS  demande  Yostre  avis. 
D'Osanne  que  vous  est  avis, 

FirYostrefoy? 

l'osteluere. 
Sire,  par  la  foy  que  vous  doy  ! 
Ne  la  devons  en  riens  blâmer, 
Mais  la  devons  tous  ij.  amer; 
Car  grant  bien  le  jour  nous  avint 
Qu'elle  ceens  demeurer  vint. 
Pour  quoy  le  me  demandez,  sire? 
S'il  vous  plaist,  vueillez  le  me  dire  ; 

Je  vous  em  pri. 

l'ostellibr. 
le  le  vous  diray  sanz  detri. 
Jeme  voy  un  homme.  Quel?  uo 
Sanz  fille  ne  sanz  filz  nesun  ; 
Et  si  n'ay  pas  laissié  passer 
Le  temps  sanz  des  biens  amasser, 
Et  s'ay  fait  po  de  bien  pour  Dieu , 
Si  que,  quoy  que  je  soie  au  lieu 
Où  Ihesus  soufTri  passion. 


LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sire,  mettons-nous  en  route  pour  aller, 
si  nous  le  pouvons,  à  Valence  ;  car  certaine- 
ment j'ai  la  confiance  que  Dieu  nous  don- 
nera la  victoire  et  défera  les  païens  du  tout 
au  tout. 

LE  ROI. 

S'il  pkilt  à  Dieu,  nous  en  viendrons  à  bout . 
Holà!  allons* nous-en  sans  délai,  et  sans 
nous  effrayer  de  rien  :  c'est  ce  que  nous 
avons  de  mieux  à  faire. 

LE  DECXIÈHE  CHEVALIER. 

Allons ,  et  que  Dieu  nous  conduise  dans 
ce  voyage  ! 

l'hôtelier. 

Je  veux  vous  dire  ce  que  je  pense  :  ma 
femme,  écoutez^moi  un  peu;  voici  long- 
temps que  j'ai  le  désir  de  vous  le  dire. 

l'hAteuère. 
Sire ,  dites  ce  qui  vous  plaira  :  je  vous 
écouterai  volontiers,  et  [ne  vous  contredirai 
en  rien  de  ce  qui  vous  semble  bon. 

l'h6telibr. 
Il  n'y  a  ici  que  nous  deux  ensemble  :  je 
vous  demande  donc  votre  avis.  Par  votre 
foi  I  que  pensez-vous  d'Osanne  ? 

l'hôtelière. 
Sire,  par  la  foi  que  je  vous  dois!  nous  ne 
devons  la  blâmer  en  rien,  au  contraire  nous 
devons  tous  deux  l'aimer  ;  car  il  nous  arriva 
beaucoup  de  bien  le  jour  qu'elle  vint  de- 
meurer céans.  Sire,  pourquoi  me  le  deman- 
dez-vous? Veuillez ,  s'il  vous  pialt ,  me  le 
dire  ;  je  vous  en  prie. 

l'hôtelier. 
Je  vous  le  dirai  sans  retard.  Je  vois  en 
moi  un  homme.  Qui?  un  homme  sans  fils 
ni  fille.  Je  n'ai  pas  laissé  passer  le  temps  sans 
amasser  du  bien,  et  toutefois  j'ai  fait  peu  de 
bonnes  œuvres  pour  Dieu»  en  sorte  que, 
quoique  je  sois  au  lieu  où  Jésus  souffrit  su 
passion ,  je  vous  dis  que  mon  intention  est 
d'aller  jusqu'à  Rome  la  grande  ;  voici  long- 

38 


594 


THÉÂTRE 


Je  VOUS  dy  c'est  m'enlencion 
D'aler  jusqu'à  Romme  la  grant; 
Pieça  en  ay  esté  engrant: 
Et  pour  ce  me  vueil  ordener 
Et  mes  biens  Osanne  donner 
Touz  et  d'elle  faire  mon  hoir  ; 
Car,  dame,  il  me  semble  pour  voir 
Qu'elle  vault  bien. 
l'osteuere. 

Vostro  entencion  bonne  tien, 
Monseigneur,  car  la  créature 
Si  a  touz  jours  mis  paine  et  cure 
A  les  garder  songneusement 
Et  a  nous  servir  bonnement; 
Et  les  hostes  qu'avons  eu, 
Si  benîgnement  recéu 
Que  ceens  l'un  l'autre  envoioit 
Pour  le  bien  qu'en  elle  en  voioit; 
Et  puis  que  n'avons  nulz  enfans. 
Et  il  a  jà  plus  de  xij.  ans 
Que  sanz  loier  nous  a  servi. 
C'est  droit  qu'il  li  soit  desservi. 
Dieu  merci  !  nous  avons  assez  ; 
Mais,  puisqu'à  Romme  aler  pensez. 
S'il  vous  plaist,  avec  vous  yray. 
Et  ma  part  des  biens  li  lairay 
Aussi  que  li  laissez  la  vostre , 
Si  que  dame  sera  du  nostre. 
Se  trespassons  en  ce  voyage  ; 
Et  je  la  scé  de  tel  courage 
Qu'elle  pas  ne  les  retenra. 
Mais  des  aumosnes  en  fera 

Pour  nous  assez. 

l'ostellier. 
Dame,  se  vous  la  mer  passez, 
]*ay  double  que  mal  ne  vous  face  ; 
Car  nulz  à  paiûe  ne  la  passe 
Qu'il  ne  faille  qu'il  mette  hors 
iPar  vomite  ce  qu'a  ou  corps 

Jusqu'au  cler  sanc. 

l'osteluere. 
Tant  comme  j'aie  ami  si  franc 
Comme  vous,  ne  me  doubteray; 
La  paine  lroi3  bien  porteray, 
THe  vous  doubtez. 

l'ostellier. 
Il  convieni  donc  (or  m'escoutez) 
Que  de  ceci  nous  li  parlons 
Avant  que  nous  nous  en  alons 


FRANÇAIS 

temps  que  j'en  ai  le  désir  :  c'est  pourqom 
je  veux  me  mettre  en  mesure,  donner  ioq^ 
mes  biens  à  Osanne  et  en  faire  mon  bériiièrf  : 
car,  dame,  en  vérité,  il  me  semble  qu'elle 
le  mérite  bien. 


l'hôteliAbb. 
Monseigneur ,  je  tiens  votre  intention 
pour  bonne,  car  la  (douce)  créature  a  tou- 
jours employé  ses  peines  et  ses  soins  à  gar- 
der soigneusement  nos  biens  et  a  nons  ser- 
vir fidèlement  ;  elle  a  reçu  si  gracieasemeoi 
les  hôtes  que  nons  avons  eus,  que  Ton  s'ea- 
voyait  céans  à  l'envi  pour  les  bonnes  qualités 
qu'on  remarquait  en  elle  ;  et  puisque  noas 
n'avons  pas  d'enfans  et  que  depuis  plus  de 
douze  ans  elle  nous  sert  sans  salaire,  il  est 
juste  qu'elle  soit  récompensée.  Dieu  merci! 
nous  avons  assez  ;  mais,  puisque  vous  pen- 
sez à  aller  à  Rome,  si  tel  est  votre  plaisir, 
j'irai  avec  vous  et  je  lui  laisserai  ma  part  des 
biens,  comme  vous  lui  laissez  la  vfttre,  en 
sorte  qu'elle  sera  maltresse  de  notre  avoir, 
si  nous  trépassons  en  ce  voyage.  Je  ta  con- 
nais femme  à  ne .  pas  le  garder  ;  au  con- 
traire, elle  en  fera  des  aumônes  à  notre  in- 
tention. 


l'bôtblieb. 
Dame ,  si  vous  passez  la  mer ,  je  crains 
qu'elle  ne  vous  fasse  mal;  car  il  n'y  a  pres- 
que personne  qui  la  passe  sans  rejeter,  en 
vomissant  jusqu'au  sang,  ce  qu'il  a  dans  le 
corps. 

l'hôteuérb. 
Tant  que  j'aurai  un  ami  aussi  franc  que 
vous,  je  ne  craindrai  rien  ;  je  supporterai 
très-bien  la  fatigue  (du  voyage},  n'ayez  pas 
peur. 

l'hôtelier. 
Maintenant  écoutez-moi  :  il  est  donc  né- 
cessaire que  nous  lui  parlions  avant  de  nous 
en  aller  et  que  nous  lui  fassions  un  acte  de 


AU   M0TIN-A6B. 


595 


Et  qae  nous  li  en  façons  lettre, 
Ou  autrement  y  pourroit  mettre 
Juge  la  main. 

l'ostelliub. 
Faisons-le  annuit  aînsque  demain, 
Sire,  pour  Dieu  ! 

l'ostellibr. 
Nous  alons  en  un  po  de  lieu  : 
Osanne,  de  ci  ne  mouvez; 
Si  vient  gent,  si  les  recevez, 
H'amie  chiere. 

osAims. 
Voulentiers,  sire,  à  lie  chiere. 
Bien  et  à  point. 

l'ostbllierb. 
Yoire,  nous  ne  demourrons  point; 
Tost  revenrons. 

l'ostellibr. 
Dame,  de  ci  nous  en  irons 
Droit  à  maistre  Pierre  le  Page  : 
Il  est  homme  subtil  et  sage. 
Et  s*est  tabellion  de  Romme  ; 
Nostre  fait  li  dirons  en  somme. 
Et  instrument  nous  en  fera 
Et  si  le  nous  apportera 
Fait  et  signé. 

l'ostellierb. 
Ne  scé  s*il  a  ore  digne 
En  sa  maison. 

l'ostellibr. 
Ce  sarons  sans  arrestoison. 
Bien  va,  à  son  huis  le  voy  estre. 
Alons.— Dieu  vous  doint  bonjour,  mais- 
tre! 
Il  nous  faulsist  que,  sanz  esiongne. 
Nous  feissiez  un  po  de  besongne 
Que  vous  diray. 

LE  tabellion. 

Dîtes,  et  je  la  vous  feray 
Sanz  demourée. 

l'ostellibr. 
Moy  et  ma  femme,  avons  pensée 
D'aler  à  Romme,  se  Dieu  plaist  ; 
Mais  de  ce  ne  quier  faire  plait. 
Si  voulons  une  lettre  avoir 
Par  laquelle  nous  ferons  hoir 
De  noz  biens  et  dame  planiere 
Osanne,  nostre  chamberiere. 


cette  donation,  autrement  le  juge  pourrait 
y  mettre  la  main. 

l'hAtelièrb. 
Sire,  pour  l'amour  de  Dieu,  faisons-le  au- 
jourd'hui plutôt  que  demain. 

l'hAtelter. 
Nous  nous  en  allons  pour  quelques  ins- 
tans  :  Osanne,  ne  bougez  pas  d'ici  ;  s'il  vient 
quelqu'un,  recevez-le,  ma  chère  amie. 

OSANPIE. 

Sire,  volontiers,  à  bras  ouverts  et  comme 
il  faut. 

»^  l'hAteliàre. 

En  vérité,  nous  ne  larderons  point;  nous 
reviendrons  bientôt. 

l'hôtelier. 
Dame,  nous  nous  en  irons  d'ici  tout  droit 
chez  maître  Pierre  le  Page  :  c'est  un  homme 
sage  et  subtil,  et  il  est  tabellion  de  Rome; 
nous  lui  exposerons  sommairement  notre  af- 
faire, et  il  nous  en  dressera  un  acte  et  nous 
l'apportera  fait  et  signé. 


L'HÔTBLliRE. 

Je  ne  sais  pas  si,  à  cette  heure,  il  a  dtné 
chez  lui. 

l'hôtelier. 
Nous  le  saurons  tout  de  suite.  Gela  va 
bien,  je  le  vois  qui  se  tient  à  sa  porte.  Al- 
lons. —  Maître ,  que  Dieu  vous  donne  un 
bon  jour  !  Il  faudrait  que  vous  nous  fissiez, 
sans  retard,  uu  peu  de  besogne  que  je  vous 
dirai. 

LE  TABELLION. 

Dites,  et  je  vous  la  ferai  sans  délai. 

l'hôtelier. 
Ma  femme  et  moi ,  nous  avons  résolu 
d'aller  à  Rome,  s'il  plaît  à  Dieu  ;  mais  c'est 
une  chose  arrêtée,  nous  voulons  avoir  un 
acte  par  lequel  nous  ferons  héritière  et  mal- 
tresse absolue  de  nos  biens  notre  cham- 
brière Osanne ,  en  sorte  que  personne  ne 
puisse  élever  de  discussion  à  ce  sujet.  Mai- 


^M 


THEATRE 


Par  quoy  nuU  n*y  puist  début  meltre. 
Vous  m'entendez  assez  bien,  mnisire, 
Quant  en  ce  cas. 

LB  TABELUOH. 

C'est  Toir,  ne  vous  en  doublez  pas; 
Un  instrument  vous  en  feray 
Bon  et  bel,  que  vous  porteray  : 

Jàsottffist-il? 

l'ostelusrk. 
C'est  bien  dit,  roaistre  Pierre,  oïl. 
Or  soit  !  nous  vous  attenderons. 
Et  de  vous  congié  prenderons 

Pour  maintenant. 

LE  TABELLION. 

Alex,  jevottsenconvenant 

A  vous  iray.  -  * 

l'ostellier. 
Bien  est,  et  je  vous  paieray 
Si  con  direz  très  volontiers, 
Si  qu'il  n'y  fauldra  point  de  tiers 

Entre  nous  estre. 

l'ostellierr. 
Nous  avons  donc  fait.  A  Dieu,  maistrc. 

— R'alons-m'en,  sire. 
l'osteluer. 
Aussi  le  vouloie-je  dire. 

Or  sus,  marchiez  I 
l'ostellierb. 
Voulentiers,  sire,  ce  sachiez, 

Legierement. 

l'ostellier. 
N'avons  pas  demeuré  granment 
Là  où  esté,  Osanne,  avons  ; 
Je  croy  que  bien  tost  revenons  : 

Qu'en  dites-vous? 
osanhe. 
Il  me  semble,  mon  seigneur  doulx. 
Ce  n'avez  mon,  en  vérité; 
En  quel  lieu  avez  puis  esté, 

Pour  Dieu  merci? 

l'ostellier. 
Dame,  seez-vous  lez  moy  ci. 
—  Je  le  [te]  diray,  or  entens: 
J'ay  en  voulenté  de  long  temps 
D'aler  jusqu'à  Romme  requerre 
Saint  Pierre  pour  pardon  acquerre. 
Et  avec  moy  venra  ta  dame  ; 
Et  pour  ytant  que  bonne  famé 
T'avons  trouvée,  coye  et  taisant 
En  nostre  service  faisant, 


FRANÇAIS 

tre,  vous  m'entendez  assez  bien  dans  ceue 
circonstance. 

LB  TABELLION. 

Oui  vraiment ,  n'en  doutez  pas;  je  toos 
en  dresserai  un  bon  et  bel  acte  que  je  tous 
porterai  :  est-ce  suffisant? 

l'hûteliàee. 
Bien  dit,  maître  Pierre,  oui.  Soit!  Does 
vous  attendrons,  et  pour  le  moment  nous 
prendrons  congé  de  vous. 

LE  TABELLION. 

Allez ,  je  voua  promets  que  j'irai  chez 
vous. 

l'h6tblier. 

C'est  bien,  et  je  vous  paierai  u*s-ioIm- 
tiers  ce  que  vous  me  direz,  en  sorte  qu'il  ne 
faudra  point  d'arbitre  entre  nous. 

l'hAtelière. 
Nous  avons  donc  fini.  Adien,  maître.- 
Retournons-nottSren,  sire. 

l'h6telier. 
Aussi  voulais-je  le  dire.  Allons,  eo  mar- 
che ! 

l'bôteuèrb. 
Volontiers,  sire,  et  sans  difficulté,  sackei- 

le. 

l'h6tbuer. 
Osanne,  nous  n'avons  pas  demeuré  long- 
temps oil  nous  avons  été  ;  je  crois  que  bous 
revenons  promptement  :  qu  en  dites-vous 

OSAIVIIB. 

Mon  doux  seigneur,  en  vérité,  tous  ne- 
tes  pas  restés  long-temps;  pour  l'amour  de 
Dieu!  en  quel  lieu  étes-vous  allés  depye 
(que  je  ne  vous  ai  vus)? 

l'h6telier- 

Dame,  asseyez-vous  ici  près  de  moi.--'* 
le  dirai,  maintenant  écoute:  j'ai  depuis  W 
temps  l'intention  d'aller  jusqu'à  Romcen pè- 
lerinage à  Saint-Pierre  pour  obtenir  le  p«^ 
don  (de  mes  péchés),  ta  dame  viendra  at^ 
moi  ;  et  comme  nous  t'avons  reconnue  o 
néte,  tranquille  et  discrète  à  notre  servi  • 
aussi  bien  que  loyale ,  si  je  ne  me  iroj^r 
nous  te  laissons  pour  indivis  tous  les 


AU    MOYBN-AGE.' 


507 


Kl  loyal,  si  corn  m*esl  advis, 
Mous  te  laissons  pour  indivis 
Touz  les  biens  que  povons  avoir 
El  le  faisons  seule  nosire  hoir. 
Et  de  ce  te  baillerons  lettre 
Pour  toy  miex  en  saisine  mettre 
Tant  de  meubles  con  de  héritages. 
Or  pense  comment,  par  suffrages, 
Par  aumosnes,  messes,  prières. 
Et  par  biens  faiz  d'autres  manières, 
Tu  faces  tant  qiie  nous  puissons, 
Se  de  ce  siècle  trespassons, 
Venir  au  repos  de  lassus 
Et  de  purgatoire  estre  ensus 
Et  Dieu  veoîr. 

OSANIIB. 

Je  vous  promet  d'y  pourveoir, 
S'il  est  que  faire  le  conviengne  ; 
Laquelle  chose  pas  n'aviengne  ! 
Et  grans  merciz. 

LE  TABELLION. 

Diex  y  soit!  Je  vous  voy  assis: 
Hol  ne  vous  mouvez  de  vostre  estre. 
Je  vous  apporte  vostre  lettre; 
Sire,  tenez. 

l'ostellier. 
C'est  bien  fait,  tout  à  point  venez. 
Or  çà  !  combien  en  paieray  ? 
Dites,  et  je  le  paieray 
Voulentiers,  voir. 

LE  TABELLION. 

Je  n'en  puis  mains  d'un  franc  avoir  : 

C'est  bon  marchié. 
l'ostellier. 
A  tant  m'estoie-je  chargié  ; 

Tenez,  mon  maistre. 

le  tabellion. 
En  bon  an  vous  vueille  Dieu  mettre  ! 
Ailleurs  m'en  vois. 

l'ostellierb. 
Il  me  semble  homme  assez  courtoys, 
En  nom  de  moy. 

l'ostellier. 
Dame,  il  est  bon  sire,  par  foy  ! 
—  Vez  ci  ta  lettre,  Osanne,  tien. 
Orc,  se  nous  le  faisons  bien, 
Fai-nous  aussi. 
osanne. 
Monseigneur,  la  vostre  merci. 


que  nous  pouvons  avoir,  nous  te  faisons, 
notre  unique  héritière,  et  nous  te  remet* 
trons  un  acte  relatif  à  celte  donation,  a6n 
de  mieux  te  mettre  en  possession  tant  des 
meubles  que  des  immeubles.  Maintenant 
songe  à  faire  en  sorte,  par  de  pieuses  prati- 
ques, des  aumônes,  des  messes,  des  prières, 
et  des  bonnes  œuvres  d'autres  espèces,  que 
nous  puissions»  si  nous  passons  de  ce  monde 
(dans  un  autre),  venir  au  repos  d'en-haut , 
être  délivrés  du  purgatoire  et  voir  Dieu. 


08ANNE. 

Je  vous  promets  d'y  pourvoir,  si  cela  est 
nécessaire  ;  mais  je  désire  que  cela  n'ar- 
rive pas,  et  vous  remercie  beaucoup. 

LE  tabellion. 
Dieu  soit  céans!  Je  vous  vois  assis:  oh! 
ne  bougez  pas  de  votre  place.  Je  vous  ap-. 
porte  voire  acte  ;  tenez,  sire. 

l'hôtelier  . 
C'est  bien,  vous  venez  fort  à  propos*  Al- 
lons J  combien  vous  donnerai-je  pour  cela? 
dites,  et  je  le  paierai  volontiers,  en  vérité. 

LE  tabellion. 
Je  ne  puis  en  avoir  moins  d'un  franc: 
c'est  bon  marché. 

l'hôtelier. 
Je  m'étais  muni  en  conséquence;  tenez , 
mon  maître. 

LE  tabellion. 
Que  Dieu  veuille  vous  mettre  en  bonne 
année  I  Je  m'en  vais  ailleurs. 

L*  hôtelière. 
En  vérité,  il  me  semble  un  homme  assez 
courtois. 

l'hôteuer. 
Dame,  il  est  bon  diable,  par  (ma)  foi!  — 
Tiens  :  voici  Ion  acte,  Osanne.  Maintenant, 
si  nous  te  faisons  du  bien,  fais -nous -en 
aussi. 

OSANNE. 

Monseigneur,  je  vous  remercie.  Gertai- 


698  THEATRE 

Certainement,  j'en  feray  tant  | 

Qu'estre  en  deverez  pour  contant 
Qaantrevenrez. 

l'ostelliere. 
Pour  ce  que  vous  bien  le  ferez 
El  que  nous  y  fions,  m'amie, 
Vous  laissons-nous,  n'en  doublez  mie. 
Tout  en  vos  mains. 
l'osteluer. 
•  C'est  voir,  dame;  il  n'i  a  pas  mains. 
Ore  de  ce  plus  ne  parlons; 
Délivrez-vous,  si  en  alons 
Nostre  voyage. 

l'osteluere. 
Je  le  feray  de  bon  courage. 
C'est  fait.  Dites  par  amour  fine, 
Semblé-je  estre  bien  pèlerine 
En  cest  estai? 

l'ostbllier. 
Oïl  ;  sus,  sanz  plus  de  débat 
Alons-nous-ent  :  il  en  est  heure. 
—  Osanne,  à  Dieu.  Hé,  dia  !  ne  pleure 
Point  après  nous. 

OSANME. 

Si  feray  voir,  monseigneur  doulx  ; 
Certes,  tenir  ne  m'en  pourroie, 
Souffrerez-vous  que  vous  convoie 
Mille  ne  pas? 

l'ostellier. 

Nanil,  voir,  je  ne  le  vueil  pas  ; 
Demeure,  loy. 

OSANME. 

Certes,  sire,  ce  poise  moy. 
Puisqu'ainsi  est,  alez  à  Dieu. 
Or  me  fault  penser  de  ce  lieu 
Gouverner  le  miex  que  pourray. 
Decheoir  pas  ne  le  lairay; 
Mais  de  maintenir  l'osiellage, 
Com  l'ai  fait  puis  xij.  ans  d'usage, 
C'est  bien  ra'entenie. 

LE   ROY. 

Seigneurs,  r'alons-m'en  sanz  aUenle 
En  mon  palays,  dont  nos  parlismes 
Quant  en  ces  parties  venismes 
Pour  les  des  Sarrasins  deffendre, 
Et  faites  venir  sanz  attendre 
Les  menestrez  :  pour  nous  déduire 
Et  pour  nous  à  joie  conduire 
Feront  meslier;  je  le  yueil,  voire, 


FRANÇAIS 

nement,  j'en  ferai  tant  que  vous  devrez  être 
satisfait  quand  vous  reviendrez. 

l'hAtelièrb. 
M'amie,  nous  croyons  que  vous  le  ferei 
bien  :  c'est  pourquoi  nous  laissons  looi  en 
vos  mains,  n'en  doutez  pas. 

l'h6telier. 
C'est  vrai ,  dame  ;  il  n'y  a  pas  moios. 
Maintenant  ne  parlons  plus  de  cela;  dépè- 
chez-vous,  et  mettons-nous  en  voyage. 

l'hôtelière. 
Je  le  ferai  de  bon  cœur.  C'est  fait.  Diies- 
le-moi  en  ami ,  ressemblé-je  bien  à  une  pè- 
lerine en  cet  équipage? 

l'hôtelier. 
Oui-;  alons,  sans  plus  de  reUrd,partoos: 
il  en  est  temps.  —  Adieu,  OsaDoe.  Eh>D 
Dieu  !  ne  pleure  point  après  nous. 

osaune. 
Si,  mon  doux  seigneur;  certes,  je  oe 
pourrais  m'en   empêcher.  Souffriret-Yous 
que  je  vous  accompagne  pendant  un  m* 
ou  quelques  pas? 

l'hôtelier* 
Nenni,  en  vérité,  je  ne  le'vcux  point;  de- 
meure, toi. 

OSANNE. 

Certes,  sire,  cela  me  fait  de  la  peine. 
Puisqu'il  en  est  ainsi,  allez  à  (la  P^^  ^* 
Dieu.  Maintenant  il  me  faut  penser  a  gou- 
verner ce  lieu  le  mieux  que  je  pourraUe 
ne  le  laisserai  pas  déchoir;  mais  jero'eiîof 
cerai  d'en  maintenir  l'achalandage,  comm 
je  rai  fait  depuis  douze  ans  que  j'en  ai  i  W' 
tude,  c'est  bien  mon  intention. 

LE  ROI* 

Seigneurs,  retournons  sans  reurdeotDon 
palais,  dont  nous  partîmes  quand  nous  fir- 
mes dans  ce  pays  pour  le  défendre  des  ^^ 
rasins,  et  faites  venir  tout  de  suite  leswi^^ 
nestrels  :  ils  feront  ce  qu'il  faut  pour  n 

.        '  !•  înîe*  en  ^^ 

amuser  et  nous  exciter  a  w  j^'y       . 
rite,  je  le  veux  pour  l'amour  de  laRnu» 
victoire  que  nous  avons  remportée. 


AD  MOYBN-AGB. 


599 


Pour  l'amour  de  la  grant  victoire 
Qu'avons  eue. 

ij*  SERGENT  d'armes. 

Querre  les  vois  sanz  attendue. 

—  Avant,  seigneurs  !  touz  en  conroy 
Vous  mettez  de  venir  au  roy, 

De  tost  venir  chascun  se  paine. 

—  Vez  ci  les  menestrez  qu'amaine,  ' 

Très  chier  sire. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sus  !  faites  mestier,  sanz  plus  dire» 
Pour  le  peuple  esmouvoir  à  joie, 
Et  en  alez  par  ceste  voie 
Sanz  i^us  ci  estre. 

LE  ROT. 

Biaux  seigneurs,  je  ne  doy  pas  mettre 
En  obli  le  veu  que  j*ay  fait  : 
Ce  seroit  trop  vilain  meffait. 
La  victoire  qu'avons  eue 
N'est  pas,  certes,  de  nous  venue, 
Mais  de  Dieu  :  ainsi  je  le  tien. 
Vez  ci  pour  quoy  :  Vous  savez  bien 
li'avons  pas  esté  deux  à  paine 
Encontre  bien  une  douzaine; 
Et  il  est  voir  que  je  promis 
A  Dieu,  se  de  noz  ennemis 
Povoie  la  victoire  acquerre. 
Que  prier  l'iroie  et  requerre 
Au  Saint-Sepulcre  et  mercier, 
SI  que  mon  veu  sanz  detrier 
Vueil  acomplir,  je  vous  promez; 
Ne  d'errer  ne  fineray  maiz 
Tant  qu'au  lieu  soie,  que  je  sache. 
Où  Dieu  fu  ba(uz  en  l'estaclie 
Et  oit  il  souffrî  passion  ; 
Et  aussi  est  m'entencion, 
Mes  enfans,  que  vous  y  veigniez 
Et  compagnie  me  tiengniez. 
Le  ferez-vous? 

LE  PREMIER  FIL. 

Oïl,  mon  très  chier  seigneur,  nous 
Touz  trois  irons. 

ij*  CHEVALIER. 

Entre  nous  pas  ne  vous  lairons  ; 
An  mains  g'iray. 

PREMIER  CUBVALIER. 

Très  chier  sire,  et  je  si  feray, 
Sachiez  de  voir. 

PREMIER  SERGENT. 

Certes,  se  n  y  dévoie  avoir 


LE  DEUXIÈME  SERGENT  d'aRMES. 

Je  vais  les  chercher  sans  retard.  —  En 
avant,  seigneurs  !  mettez*vous  tous  en  route 
pour  venir  auprès  du  roi ,  que  chacun  se 
hâte  de  venir.  — Très-cher  sire ,  voici  les 
ménestrels  que  j'amène. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Allons  !  faites  votre  métier,  sans  un  mot 
de  plus ,  pour  mettre  le  peuple  en  joie,  et 
allez-vous-en  par  ce  chemin  sans  plus  vous 
arrêter  ici. 

LE  ROI. 

Beaux  seigneurs,  je  ne  dois  pas  oublier  le 
vœu  que  j'ai  fait  :  ce  serait  une  trop  vilaine 
action.  La  victoire  que  nous  avons  obtenue, 
certes ,  n'est  pas  venue  de  nous«  mais  de 
Dieu  :  j'en  suis  persuadé.  Voici  pourquoi  : 
Vous  savez  bien  que  nous  étions  à  peine 
deux  contre  une  douzaine  ;  et  il  est  vrai  que 
je  promisà  Dieuqne,  si  je  pouvais  remporter 
la  victoire  sur  mes  ennemis,  j'irais  le  prier 
et  le  remercier  au  Saint-Sépalcre  :  je  veux 
donc,  je  vous  le  promets ,  accomplir  mon 
vœu  sans  retard;  et  je  ne  m'arrêterai  pas, 
que  je  sache,  que  je  ne  sois  au  lieu  où  Dieu 
fut  battu  au  poteau  et  où  il  souffrit  sa  pas- 
sion. C'est  aussi  mon  intention,  mes  enfans, 
que  vous  y  veniez  et  que  vous  me  teniez 
compagnie.  Le  ferez-vous? 


LE  PREMIER  PfL. 

Oui,  mon  très-cher  seigneur ,  nous  irons- 
tous  les  trois. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Pour  nous,  nous  ne  vous  laisserons  pas  ; 
au  moins,  j'irai  (avec  vous). 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Très-cher  sire,  je  ferai  de  même,  en  vé- 
rité, sachez-le. 

LE  PREMIER   SERGENT. 

Certes,  dussé-je  n'y  avoir,  pour  vivre  que 


600  THÉÂTRE 

Que  pain  et  yaae  pour  mon  vivre. 
Se  Dieu  santé  du  corps  me  lÎTre, 
Si  yray-je. 

ij*.   SBROINT. 

Mon  très  chier  seigneur,  si  feray-je^ 
Maïs  qu'il  vous  plaise. 

LE  ROT. 

Bien  est,  chascun  en  paix  se  taise. 
Alez-me  Pille-Avaine  querre  : 
Il  a  esté  en  mainte  terre. 
Ce  me  dit-on. 

PREMIER  SERGENT. 

Très  chier  sire,  g'y  vois. — Sa,  mon  ! 
Sa,  Pille- Avaîne  l  sa,  bonne  erre! 
Le  roy  si  vous  envoie  querre. 
Qui  vous  demande. 

PILLE -AV  AIRE. 

Si  iray  de  voulenté  grande. 
— Que  vous  plaist,  sire? 

LE  ROY. 

Pille-Avaine,  j*ay  oy  dire 
Qu'avez  véu  mains  lieux  sauvages 
Et  si  savez  plusieurs  langages» 
S*avez  en  mainte  terre  esté. 
De  passer  mer  ay  voulenté. 
Si  vous  vueil  avec  moy  mener 
Et  nouvel  office  donner  : 
Forrier  vous  fas  de  prendre  hostiex 
Pour  moy  et  pour  mes  gens;  car  miex 
Le  ferez,  ce  tien  i  mot  court. 
Que  nul  autre  home  de  ma  court  : 
Pour  ce  le  di. 

PILLE-AVAINE. 

Chier  sire,  pas  ne  vous  desdi: 
Je  m'en  vois  donc  sauz  plus  attendre 
Hostîex  pour  vous  et  voz  gens  prendre, 
Es  quiex  meshuî  descenderez, 
Sire,  et  vous  y  reposerez 
Jusqu'à  demain. 

LE  ROT. 

Seigneurs,  en  loing  pais  vous  main  : 
Toutes  noz  aises  pas  n'arons  ; 
Prenons  tout  ce  que  avoir  pourrons 
En  souflBsance. 

ij%  CHEVALIER. 

]\  ie  fouit,  sire,  sanz  doubtance 
Et  est  raison. 

LE  VALET  ESTRANGE. 

N'est-ce  pas  ici  la  maison. 
Dites,  m'amie,  a  un  preudomme 


FRANÇAIS 

du  pain  et  de  l'eau,  je  veux  y  aller,  si  Ken 
me  donne  la  sanlé. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Mon  très-cher  seigneur,  je  le  ferai,  povn 
que  cela  vous  plaise. 

LE  ROI. 

Cest  bien ,  que  chacun  se  uise  et  le 
tienne  coi.  Allez-moi  chercher Pille-AYoine: 
il  a  été  dans  un  grand  nombre  de  pays,  à 
ce  qu'on  me  dit. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Très-cher  sire,  j'y  vais.  —  Holi,  holi, 
Pille-Avoine  1  holà ,  bien  vite  I  le  roi  toqs 
envoie  chercher,  il  vous  demande. 

PILLE-AVOINE. 

Je  vais  y  aller  de  grand  coBor.  —  Qw 
désirez-vous,  sire? 

LE  ROI. 

Pille-Avoine,  j'ai  oui  dire  qoe  vous  itei 
vu  maints  lieux  sauvages,  que  vous  mei 
plusieurs  langues  et  que  vous  êtes  allé  en 
mainte  terre.  J'ai  la  volcmté  de  passer  la 
mer,  et  veux  vous  emmener  avec  moi  et 
vous  donner  un  nouvel  office  :  je  voos  faê 
mon  fourrier,  et  vous  aurez  a  retenir  des 
logis  pour  moi  et  mes  gens;  car  je  cm, 
en  un  mot ,  que  vous  remplirez  mieux  cet 
emploi  que  nul  autre  homme  de  ma  cour: 
c'est  pourquoi  je  le  dis. 

PILLB-AVOINE. 

Cher  sire,  je  ne  vous  dédis  pas  :  je  id  eo 
vais  donc,  sans  attendre  davantage,  pi^adre 
des  logemens  pour  vous  et  pour  vos  gens; 
vous  y  descendrez  aujourd'hui,  sire,  et  tous 
vous  y  reposerez  jusqu'à  demain. 

LE  ROI. 

Seigneurs,  je  vous  mène  dans  ud  pays 
lointain  :  nous  n'aurons  pas  toutes  dos  ai- 
ses ;  contentons-nous  de  tout  ce  que  nous 
pourrons  avoir. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER- 

Sans  doute ,  il  le  faut,  sire,  et  c'est  rai- 
son. 

LE  VALET  ÉTRANGER. 

Dites,  m'âmie,  nest  pas  ici  la  maison 
d'un  prud'homme  qui  va  à  Rome  arec  sa 


AU  MOTBN-AGl. 


601 


Qqî  va»  li  et  sa  femme,  à  Homme 
Et  qui  à  chamberiere  avoit 
Une  qoe  Osanne  on  appelloit; 
Cedienl-il? 

OSANIIB. 

Mon  ami,  bien  veigniez,  oïl; 
Tenei  pour  ceriaio  je  sui  celle. 
Poar  Dieu  merci  »  quelle  nouvelle 
Me  direi  de  eulx? 

LB  VALET. 

Dame,  trespassez  sont  touzdeux. 
Ce  vous  fas-je  bien  assavoir; 
Se  ne  créés  que  die  voir, 
Vez  ci  lettres  que  vous  apport 
Gomment,  à  l'issue  d*un  port 
Qui  est  en  Ghipre,  trespasserent; 
Mais  avant  leur  mort  m*alouerent 
Pour  vous  ces  lettres  apporter 
Et  pour  vous  dire  et  ennorter 
Qu'acomplissez  vostre  promesse, 
Pour  qupy  Dieu  les  giec  de  tristesse 
Et  mette  es  cteulx. 

OSANIIB. 

Gertes,  j'en  feray  tant  que  Diex 
Gré  m'en  sara* 

LB  VALLET. 

S*il  ont  bien,  miex  vous  en  sera. 
Dame,  je  n*en  vueil  plus  parler  ; 
Mais  à  Dieu  ;  je  m'en  vueil  Kaler 
Dont  je  vien,  dame. 

OSAlfliS. 

Le  corpe  vous  saune  Diex  et  l'ame. 
Mon  ami  chierl 

FILLB-AVAIlfB. 

Seigneurs,,  sanz  vous  longues  prescbier, 
Tenez  pour  vray  comme  evangille 
Que  vous  ne  venrez  mais  en  ville 
Que  n'entrez  en  Jérusalem. 
Je  vous  y  vail  un  drugeman. 
Pour  ce  que  j'entens  bien  lalin 
Et  que  je  parle  sarrasin 
Etturquien*. 


"Au  moyen- igc,  ia  coniuisMiice  des  langues 
«iiungèrc»  élail  moins  rare  qu'on  ne  le  pens€.  Un 
romancier»  parlant  d'une  héroïne  qu'il  nomme  Do- 
ramc  la  pucele,  dit  : 

Kt  n  Mvoit  parler  el  franchois  et  latin, 


femme  et  qui  avait  pour  chambrière  une 
(femme)  que  l'on  appelait  Osanne,  à  ce 
qu'ils  disent  ? 

OSANNE- 

Oui ,  mon  ami,  soyez  le  bienvenu;  tenez 
pour  certain  que  je  suis  celle-là.  Pour  Ta- 
mour  de  Dieu ,  quelle  nouvelle  me  direz- 
vous  à  leur  sujet? 

LE  VALBT, 

Dame,  je  vous  fais  bien  savoir  qu'ils  sont 
trépassés  tous  deux  ;  si  vous  ne  croyez  pas 
que  je  dise  la  vérité ,  voici  des  lettres  que  je 
vous  apporte  (et  qui  marquent)  comment  Us 
trépassèrent  à  l'issue  d'un  port  qui  est  en 
Chypre  ;  mais  avant  leur  mort  ils  me  louè- 
rent pour  vous  apporter  ces  lettres  et  pour 
vous  dire  et  vous  prier  d'accomplir  votre 
promesse,  afin  que  Dieu  les  retire  de  la  tri^ 
tesse  et  les  mette  dans  les  cieux. 


OSANNB. 

Gertes,  j'en  ferai  tant  que  Dieu  m'en  saura 
gré. 

LB  VALBT. 

S'ils  en  éprouvent  du  bien,  il  ne  vous  en 
sera  que  mieux.  Dame,  je  ne  veux  plus  en 
parier  ;  mais  adieu  ;  je  veux  m'en  retourner 
au  lieu  dont  je  viens,  dame. 

OSANNE. 

Mon  cher  ami,  que  Dieu  vous  guérisse  le 
corps  et  l'ame  1 

PILLB-AVOINB. 

Seigneurs ,  sans  vous  prêcher  longue- 
ment ,  lenez  pour  vrai  comme  évangile  que 
la  première  ville  dans  laquelle  vous  entre- 
rez sera  Jérusalem.  J'y  vaux  pour  vous  un 
drogmao,  puisque  j'entends  bien  le  latin  et 
que  je  parie  le  sarrasin  et  le  turc. 


Lonbart,  cl  roBinion,  breton  el  linoûn; 
De  .itiii.  langifea  treit  ea  doctrini. 

{Jloman  de  CharUt'U'Chauve ,  Ms.  La  Yalliére  ^ 
n«49,  fol.  19r*,col.  1,  V.  15.) 

Le»  chroniques  oifi^nt  plusieurs  passages  ana- 
logues. 


M2 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


U  PRmiBR  GHBVAUBR. 

Loez  soit  Diex  l  or  nous  va  bien. 
Quant  nous  avons  si  bien  marchîé 
Que  tant  en  sommes  approucfaié, 
Gomme  tu  dis. 

LE  ROY. 

Or  t*en  va  bellement  tandis 
Quaprès  toy  bellement  irons. 
Savoir  oii  nous  habergerons  ; 
Delîvres-toy. 

PILLE-AVAUfE. 

Très<:hier  sire»  g'y  vois,  par  foy  1 
—  Dame,  se  voulons  hebergier 
Geens,  nous  pourrez-vous  aîsier 
De  vivre  et  de  lis  pour  dis  hommes 
Qu'en  une  compagnie  sommes? 
Q'en  dites-vous? 

OSANNB. 

Oil,  certes,  mon  ami  doulx; 
Et  si  pourrez  dire,  sanz  guille. 
Que  ou  meilleur  hoslel  de  lu  ville 

Serez  logiez. 

pills-[a]vaine. 
Bien  est,  de  ci  ne  vous  bougiez: 
En  Teure  à  vous  relourneray. 
— Mon  chier  seigneur,  je  vousdiray 
J*ay  pris  pour  vous  hebergerie 
En  la  meilleur  hostellerie 
Qui  soit  en  toute  la  cité. 
Ce  m'a  Ton  dit  pour  vérité. 

Venez-vous-ent. 

PREMIER   CHEVALIER. 

Alons  avant,  premièrement. 
Sire,  au  temple  Dieu  gracier 
Et  dévotement  mercier: 
Il  Tesconvient. 

ij.   CHEVAUER. 

Mais  de  raison  il  appartient 
A  tel  seigneur  comme  vous  estes. 
Va  tendis,  pren  les  plus  honaestes 
Chambres  et  les  plus  agréables, 
Fay  faire  liz  et  mettre  tables 
Pour  le  diner. 

PILLE-AVAINE. 

De  ce  saray-je  bien  finer  ; 
G'y  vais  le  cours. 

LE  ROT. 

Avant  !  alons-nous-en  touz  jours 
Tant  qu'au  temple  puissons  venir; 


LE  PRUIBR  CHBVALIBR. 

Dieu  soit  loué!  cela  va  bieo,  pnKqoe 
nous  avons  tellement  marché  que  nous  ea 
sommes  si  près,  comme  tu  dis. 

LE  ROI. 

Allons,  va -t'en  doucemeiit  saroir  cm 
nous  nous  logerons,  pendaflit  ce  temps -b 
nous  te  suivrons  à  notre  aise;  dépècbe4<K. 


PILLE-AVOim. 

Très -cher  sire,  j'y  vais,  pir  (osa)  foi  ?  - 
Dame,  si  nous  voulons  nous  loger  ici,  pcrar- 
rez-vous  nous  procurer  des  virres  et  àes 
lits  pour  dix  hommes  dont  se  compose  no- 
tre compagnie? qu'en  dites- vous? 

OSAHRB. 

Oui,  certes,  mon  doux  ami  ;  et  w€ios  pour- 
rez dire,  sans  tromperie,  qoe  vous  serez  lo- 
gés dans  le  meilleur  hôtel  de  la  TiUe. 

PILLB-AVOIHB. 

C'est  bien  ,  ne  bougez  pas  d'ici  :  je  re- 
viendrai auprès  de  vous  tout  à  l'heure.  - 
Mon  cher  seigneur,  je  vous  dirai  quej*ai 
pris  un  logement  pour  vous  dans  la  metl- 
leure  hôtellerie  qui  soit  en  tonte  la  ville. 
c'est  la  vérité,  à  ce  que  l'on  m'a  dit.  Yeon- 
vous-en. 

LE  PREMIER  CHBVALOUR* 

Sire  ,  allons  premièrement  au  temple 
pour  rendre  grâces  à  Dieu  et  le  remercier 
dévotement  :  c'est  nou'e  devoir. 

LE  DBOXIÈIIE  CHBVALIBa. 

C'est  raison  de  la  part  d'un  seigneur  td 
que  vous.  Pendant  ce  temps-là.  Ta,  prends 
les  chambres  les  plus  décentes  et  les  plus 
agréables,  fais  faire  les  lits  et  mettre  les  u- 
blés  pour  le  diner. 

PILLE- AVOINE. 

Je  saurai  bien  m'en  acquitter.  J'y  vais  sur- 
le-champ. 

LE   ROI. 

En  avant!  allons- nous- en  toujours  um 
que  nous  puissions  venir  au  temple  ;  je  nf^ 


AU   MOYEN-AGE. 


603 


Nule  part  ne  me  vueil  tenir, 
Tant  que  je  soie  ens. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Mon  chier  seigneur,  entrez  ceens  : 
Vez  ci  le  temple  tout  ouvert» 
£t  sur  l'autel  à  descoutert 
A  des  reliques. 

LE   ROT. 

Doulx  Jhesus,  qui  es  es  cantiques 
Appelle  l'espoux  et  Tami 
Des  saintes  âmes,  quant  en  my 
Ton  saint  temple  je  me  voi  estre, 
Je  t'en  merci,  doulx  Roy  celestre, 
Et  de  touz  les  autres  biens  fais 
G'onqoes  me  fis  et  que  me  fais 
De  jour  en  jour  et  sanz  cesser. 
Ha,  Sire  !  Tueillez  adresser 
Mes  ouvres  çà  jus  telement 
Que  ce  soit  à  mon  sauvement. 
Ici  vueil  m'oroison  finer. 

—  Seigneurs,  temps  est  d'aler  dîner; 
Demain  ci  endroit  revenrons, 

Se  Dieu  plaist,  et  messe  y  orrons. 
Alons<-nous-ent. 

ij*.   SERGENT. 

De  vous  desdire  n'ay  talent. 
Par  sainte  HeWne. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Je  voy  çà  venir  Pille-A vaine 
Gomme  homme  appert. 

PILLE-A  VAINE. 

Vostre  viande  si  se  pert. 
Monseigneur  :  le  penser  laisses. 

—  Seigneurs,  de  venir  l'avances; 

Avant,  avant! 

ij*  CHEVALIER. 

Nous  alons;  vas  touz  jours  devant 
Jusquesà  l'uis. 

PILLE-AVAINE. 

Si  fas-je  tant  comme  je  puis  ; 
N'ay  talent  de  moy  ci  tenir. 

—  Dame,  ves  ci  nos  gens  venir 

Trestouz  ensemble. 

OSANNE. 

Au  mains,  sire,  à  ce  le  me  semble 
Que  touz  vous  suivent. 

PILLE-AVAINE. 

Je  vous  promet  que  pas  ne  cuidenl 
Estre  si  bien  comme  ilz  seront 


veux  m'arréter  nulle  part  que  je  n'y  sois 
entré. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Mon  cher  seigneur,  entrez  céans:  voici  le 
temple  tout  ouvert,  et  sur  l'autel  il  y  a  des 
reliques  découvertes. 

LE  ROI. 

Doux  Jésus ,  qui  dans  les  cantiques  es 
appelé  l'époux  et  l'ami  des  saintes  âmes, 
puisque  je  me  vois  au  milieu  de  ton  saint 
temple,  je  t'en  remercie,  doux  Roi  des 
cieux ,  comme  des  autres  bienfaits  dont  tu 
m'as  comblé  et  que  tu  me  prodigues  sans 
cesse  de  jour  en  jour.  Ah ,  Sire  !  veuillez 
diriger  mes  actions  ici-bas  de  manière  à  ce 
qu'elles  profitent  à  mon  salut.  Je  veux  ici 
terminer  mon  oraison.  —  Seigneurs ,  il  est 
temps  d'aller  dîner;  demain  nous  revien- 
drons ici,  s'il  plaît  à  Dieu,  et  nous  y  enten- 
drons la  messe.  Allons-nous-en. 


LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Par  sainte  Hélène  !  je  n'ai  pas  envie  de 
vous  dédire. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Je  vois  là -bas  Pille -Avoine  qui  vient 
comme  un  homme  pressé. 

PILLE-AVOINE. 

Votre  dîner  se  gâte,  monseigneur  :  cessez 
de  rêver.  —  Seigneurs,  engagez-le  à  venir  ; 
en  avant,  en  avant! 

LE  DEOXIÈME  CHEVALIER. 

Nous  y  allons;  va  toujours  devant  jusqu'à 
la  porte. 

PILLE-AVOINE. 

C'est  ce  que  je  fais  tant  que  je  peux  ;  je 
n'ai  pas  envie  de  me  tenir  ici.  —  Dame , 
voici  venir  nos  gens  tous  ensemble. 

OSANNE. 

Au  moins ,  sire ,  il  me  semble  qu'ils  vous 
suivent  tous. 

PILLE-AVOINE. 

Je  VOUS  promets  qu'ils  ne  croient  pas  être 
aussi  bien  qu'ils  seront  quand  ils  se  ver- 


604  THÉATRC 

Qttânl  en  leon  chambres  se  verront. 
—  Chier  sire,  tous  serez  ceens. 
-—  Avant  I  seigneurs,  entrez  tonz  ens, 
S*ales  à  taUe. 

PRBHm  SUGBIIT. 

Pour  esire  au  roy  plus  agréable, 
Voulray  servir. 

ij'  SBRGBNT. 

Aussi  feray-je  et  desservir. 
Quant  temps  sera. 

Entre  vous  tons  chascun  sera 
A  ma  table  h  ni  à  ce  diner. 
Sa,  de  l'iaue  !  sa  I  pour  laver, 
Ainsqu'à  table  aille. 

PSBMIBR  SBRGBMT. 

Tantost,  sire,  en  arez  sanz  faille 
Bien  brgement. 

OSARNB. 

Biao  sire  Diex,  merci  I  comment 
Me  cheviray,  n*en  quel  arroy 
Me  mettray-je?  Vez  ci  le  roy 
D'Arragon,  moult  bien  le  congnois 
Et  à  sa  chiere  et  à  sa  vois. 
Certes,  morte  sui,  si  m'avise  ; 
Mais  en  ma  chambre  en  telle  guise 
Me  vois  lier  d'un  cuevrecfaîef 
Et  couvrir  ma  face  et  mon  chief 
Qu'il  pourra  bien  assez  muser 
Avant  qu'il  me  pnist  aviser 
Ne  recongnoistre. 

PRBIfIBR  SBRGBNT. 

Lavez,  sire;  que  Diex  acroistre 
Vous  vueille  en  grâce  1 

LB  ROT. 

Seigneurs,  je  vueil  que  l'en  me  face 
Cy  venir  mon  hoste  et  m'ostesse 
Pour  diner:  ce  seroit  sîmplesce 
S'avecques  moy  ne  les  avoye. 
— Pille-Avaine,  ortost  met-te  à  voie 
Dealer  les  querre. 

PILLB-AVAIHB. 

Yostrecommant  feray  bonne  erre, 
Sire;  mais n'arezque  la  dame. 

LB  ROT. 

Pour  quoy  ? 

PILLB-AVAIRB. 

Pour  ce  qu'est  veuve  famé  ; 
Dit  le  vous  ay. 


PRAMÇAIS 

ront  dans  leurs  chambres. — Cher  sire, 
serez  céans.  —  En  avant,  seignean!  ei 
touz  ici  et  mettez-vous  à  table. 

LB  PRRHIBR  SERGENT. 

Pour  être  plus  agréable  au  roi  »  je 
servir. 

LB  DBUXIÈIfB  SERGBRT. 

Moi  aussi,  et  je  veux  desserYÎr,  qoai 
en  sera  temps. 

LBROI. 

Vous  tous,  vous  dînerez  aojourd'bui  i 
table.  Holà,  de  l'eau  !  Holà  1  je  veax  dm 
ver  les  mains  avant  de  m'y  mettre. 

LB  PRBUIBR  SBRGEMT. 

Certainement,  sire,  vous  allei  en  aroir 
abondance. 

OSARIIB. 

Beau  sire  Dteo,  miséricorde!  coo» 
m'en  tirerai-je,  et  en  quel  costume  me  m 
ire?  Voici  le  roi  d'Aragon,  je  lecoos 
très-  bien  à  sa  figure  et  à  sa  mx.  Certes. 
suis  morte ,  s'il  m'envisage;  iDaisje?ais 
ma  chambre  m'aflubler  d'un  bonnet  et  « 
vrirma  tête  et  ma  face  de  telle  sorte  qt 
pourra  bien  attendre  long-temps  araot  i 
pouvoir  m'estaminer  et  me  recoonaltre. 


LB  PRBUIBR  SBRGBIIT. 

Lavez-vous ,  sire;  que  Dieu  veuille  toi 
combler  de  grâces  ! 

LBROI. 

Seigneurs,  je  veux  qu  on  me  fasse  feoi 
ici  mon  h6te  et  mon  hàiesse  pour  (fioer 
ce  .serait  ridicule  que  je  ne  les  eusse  j» 
avec  moi.  —  Pille  -  Avoine,  alloas.»  œets-w 
vite  en  route  pour  aller  les  chercher. 

PILLB*AVOINB. 

Je  ferai  tout  de  suite  fotre  coin'»^'^'^ 
ment;  mais  vous  n'aurez  qoe  la  i^^- 

LE  ROI. 

Pourquoi? 

PILLE-AVOINE. 

Parce  que  c'est  une  femme  leuve;]*' 
Tni  dit. 


AU    MOTBN-AGB. 


605 


LE  ROT. 

e  m*en  chaut  non;  va  sanz  delay, 
Fai-la  venir.* 

PILLE-AVAIIIB. 

^ame,  sanz  vous  plus  ci  tenir, 
lonseigneur  vous  prie  et  vous  mande 
(u'avecques  li  de  sa  viande 
Venez  dîner. 

OSANHB. 

in  l*eure  vien  de  desjuner, 
li  si  me  fa(lt  garder  ici. 
Dites-li  la  seue  merci  ; 
Mie  n'iray. 

PILLE-AVAIRB. 

Sy  ferez 9  car  je  vous  diray 
Il  vous  en  sara  très  mal  gré, 
Se  n'i  venez;  mais  soit  secré 
Ce  que  vous  di. 

OSAIINB. 

Sire,  g^iray  donc,  puis  ce  dy 
Qu'il  m'en  pourroit  mal  gré  savoir. 
Me  vueil  pas  sa  haine  avoir: 
Sa  donc!  g*y  vois. 

LB  ROT. 

U'ostesse,  sa  !  pour  ceste  fois 
Je  vueil  que  ceez  devant  moy; 
Car  quant  femme  à  ma  table  voy, 
f  en  sui  plus  aise. 

OSANNB. 

Sire,  je  vous  pri  qu'il  vous  plaise 
Que  pas  n'i  siesse. 

LE  ROT. 

Vous  serrez,  voir,  aussy  grant  pièce 
Con  nous;  n'en  faites  jà  dangier. 
Or  avant  !  pensez  de  mangier, 
Et  faites  bonne  chiere,  dame. 
Comment  avez  nom,  par  vostre  ame? 
Dites-le-moy. 

OSANHB. 

Servante,  sire,  en  bonne  foy. 
Pour  ce  que  voulentiers  je  sers 
Grans  et  petiz,  et  frans  et  sers; 
Servante  ay  non. 

LB  ROT. 

C'est  pour  vous  un  noble  renom 
Et  dont  miex  valoir  vous  devrez. 
E  gar  !  dame,  pour  quoy  plorez, 
Se  Dieu  vous  voie? 

OSAIINE. 

Certes,  sire,  morir  voulroie 


LB  ROI. 

Peu  m'importe;  va  sans  délai,  fais -la 
venir. 

PILLE-AVORIB. 

Dame,  ne  restez  plus  ici:  monseigneur 
vous  prie  et  vous  mande  que  vous  veniez 
diner  à  sa  table  avec  lui. 

OSANITB. 

Je  viens  de  déjeûner  à  l'instant  même,  et 
il  faut  que  je  surveille  ici.  Remerciez-le  de 
ma  part;  je  n'irai  point. 

PILLB-AVOINB. 

Si  fait,  car  je  vous  dirai  que ,  si  vous  n'y 
venez  pas,  il  vous  en  saura  très -mauvais 
gré  ;  mais  que  ce  que  je  vous  dis  soit  secret. 

OSAlflfB. 

Sire,  j'irai  donc,  puisqu'il  pourrait  m'en 
savoir  mauvais  gré.  Je  ne  veux  pas  m'atti- 
rer  sa  haine  :  eh  bien  donc  !  j'y  vais. 

LE  ROI. 

Allons ,  mon  hôtesse  I  je  veux  que,  pour 
cette  fois,  vous  soyez  assise  devant  moi  ;  car 
quand  je  vois  une  femme  à  ma  table ,  j'en 
suis  plus  joyeux. 

OSAIINB. 

Sire,  je  vous  prie  de  vouloir  bien  me  dis- 
penser de  m'y  asseoir. 

LE  ROI. 

En  vérité ,  vous  serez  assise  ans»  long- 
temps que  nous  ;  ne  faites  pas  de  cérémo- 
nies. Allons!  pensez  à  manger,  et  foites 
bonne  mine,  dame.  Par  votre  ame!  com- 
ment vousnommezrvotts?  dites*Ie-moi. 

OSAIINB. 

Servante,  sire,  en  vérité,  attendu  que  je 
sers  volontiers  grands  et  petits ,  libres  et 
serfs;  je  m'appelle  Servante. 

LE  ROI. 

Ce  voua  est  un  noble  renom  et  qui  devra 
de  plus  en  plus  vous  être  profitable.  Eh,  re- 
gardez !  dame  ,  Dieu  vous  protège  !  pour- 
quoi pleurez-vous? 

OSANNE. 

Certes,  sire,  je  voudrais  mourir  quand  je 


606 


tiiAatrb 


QaaDt  me  souvient  de  mon  mari. 
Qui  mors  est  :  pour  ce  ay  cuer  marri. 
Je  n'en  puis  mais. 

LB  ROT. 

Je  n'en  parleray,  dame,  huymais  : 
Je  Toy  que  n'estes  pas  en  joye; 
De  vostre  corrouz  il  m'annoye, 
Si  ne  TOUS  peut-il  que  grever. 
—  Ayant  !  apportez  à  laver; 
Ostez  de  ci. 

ij*.  SERGENT. 

Tantost,  chier  sire.  Çàl  vez  ci 
Tout  prest  :  lavez. 

LE  ROT. 

Tempré  ceste  yaue  bien  avez. 
Verse,  verse  !  Diex  !  qu'elle  est  bonne  ! 
Or  avant!  à  m'ostesse  en  donne. 
—  Lavez,  m'ostesse. 

OSARNB. 

Combien  qu'en  mes  mains  n'ait  pas 

gresse, 
Sire«  feray  vostre  commant  ; 
Mais  cel  annel  mettray  avant 
Cy  devant  moy. 

LE   ROT. 

Dame,  cest  annel  que  ci  voy 
Vous  plaira-il  à  le  me  vendre  ? 
Dites,  m'amie,  sanz  attendre  : 
S'il  vous  plaist,  je  Tachateray  ; 
Et  sachiez  je  vous  en  donray 
Plus  qu'il  ne  vaille. 

OSAHNE. 

Sire,  je  vous  pri,  ne  vous  chaille 
De  le  plus  ainsi  bargulgnier  ; 
Car  pour  amour  d'un  chevalier, 
Qui  le  m'a,  sire,  en  vérité. 
Donné  (et  en  ceste  cite 
Encore  est),  je  le  garderay  ; 
Jà,  certes,  ne  le  venderay 
Jour  de  ma  vie. 

LE  ROT. 

Dont  il  li  vint  ne  sçay-je  mie  ; 
Mais  une  foiz  je  le  donnay 
Une  dame  que  moult  amay, 
Qui  de  cest  siècle  est  trespassée. 
En  paradis  soit  repassée 
De  gloire  avec  les  sains  son  ame  ! 
Car  c'estoit  une  vaillant  dame  ; 
Mais  ma  mère,  par  traïson, 
La  fist  morir  et  sanz  raison, 


FRANÇAIS 

me  souviens  de  mon  mari,  qui  est  mon 
c'est  pourquoi  j'ai  le  coeur  chagrin  »  je  n'a 
puis  mais. 

LE  ROI. 

Dame,  je  n'en  parierai  plus  désormab: 
je  vois  que  vous  n'êtes  pas  en  joie  ;  votre 
chagrin  m'aiïecte,  et  il  ne  peut  que  vcm 
faire  du  mal.  —  Allons!  apportes -moi  ée 
quoi  me  laver  ;  desservez. 

LB  DBinuiME  SBRGBHT. 

Tout  de  suite ,  cher  sire.  Allons  !  tout  esl 
prét:lavez*vous. 

LB  ROI. 

Vous  avez  bien  fait  tiédir  cette  eau. 
Verse,  verse  I  Dieu  !  qu'elle  est  bonne  !  Al- 
lons !  donnez-en  à  mon  hôtesse.  —  Lavs- 
vous,  mon  hôtesse. 

OSÂNNB. 

Sire,  bien  qu'il  n'y  ait  pas  de  graisse  i 
mes  mains  »  j'obéirai  à  votre  comraalld^ 
ment  ;  mais  auparavant  je  mettrai  cet  anano 
ici  devant  moi. 

LE  ROI. 

Dame,  vous  plairait-il  de  me  Tendre  cfi 
anneau  que  je  vois  ici?  m'amie ,  réponda 
sur-le-champ:  si  cela  vous  piaf t»  je  vous  ra- 
chèterai ,  et  sachez  que  je  vous  en  donne- 
rai plus  qu'il  ne  vaut. 

OSANNB. 

Sire,  je  vous  en  prie,  veuilles  ne  pins  ie 
marchander  ainsi  ;  car  je  le  garderai  poor 
l'amour  d'un  chevalier,  qui,  en  vérité,  me  Ta 
donné,  sire,  et  qui  estencore  dans  cette  ville. 
Certes,  je  ne  le  vendrai  jamais  de  ma  vie. 


LE  ROI. 

Je  ne  sais  pas  d'où  il  lui  vint  ;  mais  au- 
trefois je  le  donnai  à  une  dame  que  j'aimab 
fort  (et)  qui  est  passée  de  ce  monde  (en  Fao- 
tre).  Que  son  ame  soit  en  paradis  noorrie 
de  gloire  avec  les  saints  1  car  c'était  urne. 
brave  dame;  mais- ma  mère  la  fit  mourir 
traîtreusement  et  sans  raison,  en  lui  impu- 
tant par  haine  une  action  très-honteose 
qu'elle  n'avait  pas  commise  et  en  me  dos- 


AU  MOYIN-AGI. 


607 


Qui  par  baioe  un  trop  lait  fait 
Lii  mistsus  que  n*avoit  pas  fait, 
Et  faulcement  m'eu  eoorta. 
Et  irous  dy  bien  qu'elle  porta 
Neuf  mois  entiers  et  sanz  séjour 
Ces  .iij.  filz»  et  touz  eu  un  jour 
Les  enfanta^  la  bonne  et  belle  1 
Certes,  quant  il  me  souvient  de  elle» 
Le  cuer  tant  me  serre  etdestraint 
Qirà  plorer  sui  forment  contraint. 
Haa,  Osanne,  très  chiere  suer  ! 
Pour  vous  souvent,  m'amie,  ou  cuer 
Grant  douleur  sens. 

OSAHIIE. 

Ho,  sire  roys!  je  vousdeffens 
Le  plourer  :  ne  le  puis  souffrir. 
A  descouvert  vous  vueil  offrir 
Ma  face  et  à  vous  touz  ensemble. 
Sui-je  Osanne?  que  vous  en  semble  ? 
Dites-le-moy. 

LE  ROT. 

Chiere  amie,  quant  je  vous  voy. 
Je  sui  hors  de  doleur  amere. 

—  Mes  enfans,  vez  ci  vostre  mère, 
N'en  peut  de  nul  estre  blasmée. 
E  Diex  !  de  pitié  s*est  pasmée. 

—  Osanne,  ma  très  chiere  amie, 
A  moy  baisier  ne  laissiez  mie. 

—  Ne  scé  se  m'ot. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Sire,  elle  ne  peut  dire  mot 
Tant  de  joie  com  de  pitié  ; 
Laissiez-la  tant,  par  amislié, 
Qu'à  soy  reviengne. 

LE  ROT. 

Ne  peut  estre  que  plus  me  tiengne 
De  la  baisier  et  acoler. 
~  Ma  suer,  sanz  vous  plus  adoler. 
Parlez  à  moy. 

OSAPlIfE. 

Ha,  mon  très  chier  seigneur  le  roy  ! 
Assez  ay  eu  paine  amere 
Sanz  cause,  et  tout  par  vostre  mère. 
Vous  le  savez. 

LE  ROT. 

C'est  voir,  dame,  et  vous  en  avez 
Esté  vengée  tellement 
Que  Dieu  de  son  vray  jugement, 
Qui  rentà  chascun  son  mérite, 
La  fist  morir  de  mort  sobite  ; 


nant  de  faux  avis  sur  son  compte.  Et  je 
vous  dis  bien  qu'elle  porta  neuf  mois  en- 
tiers ces  trois  fils,  et  qu'elle  les  enfanta  tous 
en  un  jour ,  la  bonne  et  la  belle  1  Certes , 
quand  elle  me  revient  en  méminre,  mon 
cœur  se  serre  et  se  déchire  tellement  que  je 
suis  forcé  de  pleurer.  —  Ah,  OsaAiie,  très- 
chère  sœur  !  souvent ,  mon  amie,  je  sens 
pour  vous  une  grande  douleur  au  c^eur» 


OSANNE. 

Ah>  sire  roi  !  je  vous  défends  de  pleurer  : 
je  ne  puis  le  souffrir.  Je  veux  vous  offrir  ma 
face  à  découvert ,  et  à  vous  tous  tant  que 
vous  êtes.  Suis-je  Osanne?  que  vous  en  sem* 
ble?  dites-le-moi. 

LE  ROI. 

Chère  amie,  puisque  je  vous  vois,  je  suis 
délivré  de  (mon)amère  douleur.  —  Mes  en- 
fans  ,  voici  votre  mère,  elle  ne  peut  être 
blâmée  de  personne.  Eh  Dieu!  elle  s'est  pâ- 
mée d'attendrissement.  —  Osanne,  ma  très- 
chère  amie,  je  t'en  prie,  baise-moi.  —  Je  ne 
sais  si  elle  m'entend. 

LE  PREMIER   CHEVALIER. 

Sire,  elle  ne  peut  dire  (un  seul)  mot,  autant 
de  joie  que  d'attendrissement  ;  laissez-la,  au 
nom  de  l'amitié,  jusqu'à  ce  quelle  revienne 
à  elle. 

LE   ROI. 

Je  ne  puis  plus  m'empécher  de  la  baiser 
et  de  la  serrer  entre  mes  bras.  —  Ma  sœur> 
faites  trêve  à  votre  chagrin  et  parlez-moi. 

OSANNE. 

Ah,  mon  très-cher  seigneur  le  roi  I  j'ai  eu 
sans  cause  assez  d'amères  douleurs ,  et  le 
tout  par  votre  mère,  vous  le  savez. 

LE   ROI. 

Dame ,  c'est  vrai ,  et  vous  en  avez  été 
tellement  vengée  que  Dieu  ,  qui  par  ses 
jugemens  équitables  donne  à  chacun  ce 
qu'il  mérite,  la  fit  mourir  subitement;  et  son 
corps  devint  aussi  noir  que  de  l'encre ,  je 


608 


TBÉATM 


Ec  devint  son  corps  aussi  noir 
Comne  arrement,  je  vous  dy  voir. 
Ore  plus  ci  n'arresierons  ; 
Mais  à  joie  vous  enmeiirons 
En  Arragon»  qu'est  nostre  terre. 
Faites-me  tost  venir  bonne  erre 
Les  menesterez  qui  joueront» 
Ou  mes  clers  qui  bien  chanteront, 
Tandis  qu'en  irons  nostre  voie. 
Onques  mais  je  n'o  si  grant  joie» 
ITen  double  nuls. 

ij*  GHEVALIKR. 

Vez-les  ci  où  sont  jà  venuz. 
Alons  tout  droit  par  ce  sentier. 
•—  Avant,  seigneurs  !  faites  mestier 
Pour  nous  esbatre. 

leyjeuent  le$  menesterez,  et  t'en  va  le  jeu, 

BZPUCIT. 


vous  dis  la  vérité.  Maintenant  nous  ne 
arrêterons  plus  ici  ;  mais  nous  vous  emmè- 
nerons avec  joie  en  AragoUt  qui  est  noir^ 
terre.  FaitesHnoi  promptement  venir  mes 
ménestrels  pour  jouer*  on  mes  clercs  pour 
bien  chanter,  pendant  que  nous  feroits 
route.  Jamais  je  n'eus  une  aussi  grande 
joie,  personne  ne  doit  en  douter. 


LE  DBinaiKB  GBSVAUKft. 

Les  voici,  ils  sont  déjà  venus.  Allons  Umt 
droit  par  ce  sentier. —  En  avant,  seigneurs  ' 
faites  votre  métier  pour  nous  ébattre. 

Ici  leê  ménestrels  jouenif  et  les  acteurs  s'en  vont. 

rui. 


F.  M. 


AU   MOYEN-AGE. 


609 


UN  MIRACLE 

DE  NOSTRE-DAME 


NOTICE. 


Ce  miracle  se  trouve  dans  le  manuscrit 
7208.  4.  B,  et  commence  folio  262  recto.  11 
est  précédé  de  six  pièces  dont  voici  les  ru- 
briques. 

Cy  commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame,  de  Ro- 
6erf  le  Dyable,fiit  du  duc  de  Normendie,  à  qui  ilfu 
mnjoint  pour  see  meffaix  que  il  feist  le  f6l  $anx  par. 
ier;  et  depuis  oî  Nostre- Seigneur  merey  de  li,  et  es- 
pousala  file  de  l'empereur  *.  Folio  157  reclo. 

Q/  comenee  un  Miracle  de  Nostre  -  Dame  et  de 
sainte  Bautheuch,  femme  du  roy  Clodovetis ,  qui, 
pour  la  rébellion  de  ses  deux  enfans,  leur  fist  cuire 
les  jambes  :  dont  depuis  se  revertirent  et  devindreni 
religieux  **.  Folio  173  recto. 

Cy  commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame,  com- 
ment Nostre-Seigneur  tesmoingna  que  un  marchant, 
qui  avait  emprunté  argent  d^un  Juif  à  paier  à  jour 
nommé,  Vavoit  bien  et  deuement  paie,  combien  que 
le  Juif  lui  reniast  ;  et,  pour  ce,  se  fist  le  Juif  crestien- 
ner.  Folio  192  recto. 


*  Cette  pièce  a  été  publiée  k  Roaen ,  par  Edouard  Frère, 
en  1 836 ,  eo  un  volnme  in-8<*. 


*  Ce  miracle  a  été  pareillement  publié  in- 8*,  k  Rouen, 
le  même  libraire,  en  i838,  à  la  fuite  de  l'Essai  sur 

Us  Enen4s  deJumièges,  par  E. -Hyacinthe  Langloii  du 

Pont^e-rArehe. 


par 


Cy  commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame  ,  d^un 
marchant  nommé  Pierre  le  Changeur,  qui  par  lonc- 
temps  avait  vesqui  de  mauvaise  vie ,  quifttsi  ma-- 
lade  que  il  euidoit  morir;  et  en  sa  maladie  vit  en 
avision  les  dyàbles  qui  le  vouloient  emporter,  et 
Nostre-Dame  Ven  garenti  à  la  prière  d'un  ange  qui 
le  gardait;  et  depuis  vint  à  santé,  et  fist  tant  de  bien 
qu'il  converti  un  Sarrazin,  Folio  205  recto. 

Cy  commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame,  de  la 
fille  d^un  roy  qui  se  parti  éPavee  son  père  pour  ce 
9U0  il  la  vouloit  espouser  ;  et  laissa  habit  de  femme, 
et  se  mainteint  eom  chevalier,  et  fu  sodoier  de  Vem- 
pereur  de  Constantinoble ,  et  depuis  fu  sa  femme. 
Folio  221  recto. 

Cy  commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame,  de 
saint  Lorens  que  Dacien  fistmorir;  et  Philippe  Vem- 
pereur  fist -il  morir  pour  estre  emperiere.  Folio 
246  recto. 

Enfin  le  Miracle  de  Glovis ,  que  nous  pu- 
blions ci-après,  est  suivi  de  celui-ci,  qui  ter- 
mine le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royale. 

Cy  conmence  un  ItBracle  de  Nostre-Dame,  de  saint 
Alexis  qui  laissa  sa  femme  le  jour  qu'il  l'ot  espousée, 
pour  àler  estre  povre  par  le  paHs  pour  l'amour  de 
Dieu  et  garder  sa  virginité;  et  depuis  revint  chiez 
son  père,  et  là  morut  soubzun  degré,  et  ne  le  eognut 
Ven  devant  qu'il  f\k  moft.  Folio  280  recto. 


F.  M. 


UN  MIRACLE  DE  NOSTRE-DAME. 


NOMS  DES  PERSONNAGES* 


AURELIAN. 

LE  ROY  CLOVIS. 

PREMIER  CHEVALIER. 

ij«  CHEVALIER. 

iij«  CHEVALIER. 

HUCHOM  PASSE-PORTE,  eicnicr. 

GIEFFROY,  premier  porre. 

RENIER ,  ij«  porre. 

CLOTILDB. 

Y8AREL,  ladamolielle. 

LIENART,  iij*  porre. 

GONDEBAVT,  roy. 


PREMIER  CONSBILLIER 

GONDBBAUr. 
ii«  CONSBILLIER. 
YTIER,  chamberlant. 
PREMIER  SERGENT, 
ij*  SERGENT. 
LES  MENESTREZ. 
ROBERT,  eaeuier. 
KATHERINE.  Tcntriere. 
DIEU. 

NOCTRE-DAME. 
GABRIEL. 


HICHlËL. 

SAINT-JEHAN. 

UN  PREVOST. 

LE  ROY  DES  ALEMANS. 

PREMIER  CHEVALIER  ALEMANT^ 

L'ESCUIER  ADRELIAN. 

g«  CHEVAUER  ALEMANT. 

ilj*  CHEVALIER  ALEMANT. 

iiijo  ALEMANT, 

REMI,  aTeeTea<{ue.  • 

PREMIER  CLERC. 

ij*  CLERC. 


39 


eio 


THÉATBK  FRANÇAIS 


Cy  coroence  un  Miracle  de  Nosira  -  Dame  p  co- 
ment  le  roy  CIotîs  se  list  creslienncr  à  la  requesie 
de  Clotilde,  sa  femme,  pour  une  bataille  que  il  aToit 
contra  Alemans  e[t]  Senes  ,  dont  il  ot  la  Tictoire  ; 
et  en  le  cresliennent  envoia  Diex  la  sainte  Am- 
pôle. 

AURELIAN. 

Mon  très  chier  seigneur  redoublé, 
Mahon,  par  la  quelle  bonté 
Vous  tenez  le  règne  de  France, 
Vous  niaintiengne  en  ceste  puissance; 
Et,  aussi  qu'il  fait  les  biens  croistre, 
Vous  vueille-il  en  honneur  accroistre 
Et  en  bonne  vie  tenir 
Et  de  voz  emprises  venir. 
Sire,  à  bonchiefl 

LE  ROT. 

Et  il  TOUS  Tueilie  de  meschief. 
Amis  Aurelian,  deflendre  I 
Quoy.qui  soit,  me  faicles  entendre 
Cornent  se  porte  la  besongne 
De  nouTel,  amis,  de  Bourgongne. 
Vous  n'estes  pas  ai  mal  senez 
Que  ne  sachez,  puis  qu'en  venez. 
De  Testât  du  roy  Gondebaut  ; 
Quelque  chose  saToir  m'en  fault 
Ysnel  le  pas. 

AURELIAIf. 

Sire,  ne  tous  mentiray  pas, 
Et  je  croy  que  bien  le  savez. 
Selon  ce  qu'escript  li  avez, 
Vez  ci  qu'il  tous  rescript,  chier  sire  ; 
Toutes  voies  tous  Tueil-je  dire 
Une  chose  que  j'ay  Téu  : 
J'ay  tant  enquis  que  j'ay  sccu 
Que  Gondebaut  a  une  nièce, 
El  si  TOUS  jur  qu'il  a  grant  pièce 
Ne  vi  si  sage  damoiselle, 
Me  si  gracieuse  pucelle  : 
Biau  maintien  a  en  son  aler, 
C'est  tant  courtoise  en  son  parler. 
Que  le  monde  s'en  esmerveille  ; 
De  lis  et  de  rose  vermeille 
..Porte  couleur  entre-meslée. 
Et  monstre  bien  qu'elle  fu  née 
De  royal  gent  et  de  sanc  hault. 
Combien  que  le  roy  Gondebanlt 
Occist  Chilperic  son  père, 
Non  obstant  qu'il  fussent  frère, 
Vous  affermé-je  tout  pour  voir 


Ici  commence  un  Uiracie  de  Notre-Dane, 
ment  le  roi  CloTis  se  fit  baptiser  à  la  requête  de 
Clotildcj  sa  femme,  à  la  suite  d^une  bataille  qu^il 
avait  contre  les  Allemands  et  les  Saxons,  sur  les- 
quels il  remporta  la  victoire  ;  et  a  son  baptême  Dieu 
euToya  la  sainte  Ampoule. 

AURÉLIEN. 

Mon  très-cher  et  redouté  seigneur,  que 
Mahomet,  par  la  bonté  duquel  tous  teoez 
le  royaume  de  France,  tous  maintienne 
dans  cette  dignité;  et,  de  même  qu'il  fait 
croître  les  biens  (de  la  terre) ,  qu'il  Teuille 
accroître  TOtre  honneur,  tous  donner  une 
bonne  Tieet  tous  faire  Tenir,  sire,  heureuse- 
ment à  bout  de  tos  entreprises. 

LK  ROI. 

Ami  Aurélien,  qu'il  TCuille  aussi  tous 
deffendre  de  tout  mail  Quoi  qu'il  en  soit, 
apprenez-moi  comment  Tont  depuis  quel- 
que temps  les  affaires  de  Bourgogne.  Puis- 
que tous  en  Tenez ,  tous  n'êtes  pas  saos 
connaître  la  situation  du  roi  Gondebaut; 
j'ai  besoin  d'en  saToir  tout  de  suite  quelque 
chose. 


ADRÉLIEN. 

Sire,  je  ne  tous  mentirai  pas,  ei  je  crois 
que  tous  le  saTez  bien.  RelatiTcment  à  ce  que 
TOUS  lui  aTCz  écrit,  Toici,  cher  sire,  ce  qu'il 
TOUS  répond;  toutefois  je  Tenu  tous  dire 
une  chose  que  j'ai  Tue  :  je  me  suis  telle- 
ment enquis  que  J'ai  su  que  Gondebaut  a 
une  nièce,  et  je  tous  jure  qu'il  y  a  long- 
temps que  je  ne  tîs  une  demoiselle  aussi 
sage  et  aussi  gracieuse  :  sa  démarche  est  no- 
ble ,  et  son  langage  est  si  courtois  que  le 
monde  s'en  émerTeille  ;  son  teint  est  entre- 
mêlé de  lis  et  de  roses,  et  il  montre  bieo 
qu'elle  est  issue  de  parens  sur  le  trône  et 
d'un  sang  élcTé.  Bien  que  le  roi  Gondebaut 
ait  tué  son  père  Chilperic,  nonobstant  qu'ils 
fussent  frères ,  je  tous  affirme  comme  une 
chose  vraie  qu'elle  est  digne  d'aToir  un  roi 
pour  mari. 


AU   IIOTBN-AGB. 


611 


Qu'elle  est  digne  d*un  roy  avoir 
Par  mariage. 

CLOYIS. 

Seigneurs,  je  vous  vueil  mon  courage 
Descouvrir.  Touz  à  moy  tendez. 
Et  ce  que.diray  entendez, 
Je  vous  em  pry. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Chier  sire,  dites  sanz  detri 
Vostre  vouloir  secrètement  : 
Nous  vous  orrons  touz  bonnement, 
N'en  doublez  point. 

ij'    CHEYAUER. 

Yoire,  et  si  diray  ci  un  point: 
Se^  conseil  y  fault,  vous  Tarez 
Tel  comme  à  vostre  honneur  sarez 
Demander,  sire. 

GLOVIS. 

Bien  est  ;  vez  ci  que  je  vueil  dire  : 
Je  tiengque  suis  assez  d'aage 
Pour  femme  avoir  par  mariage 
Dont  lignie  me  puist  venir 
Royal  qui  ou  temps  avenir 
Gouverne  mon  royaume  et  tiengne 
Et  le  deffende  et  le  sousliengne 
Comme  sien  après  mon  obit. 
Roy  Gondebaut,  si  comme  on  dit, 
A  une  nièce  bêle  et  gente  ; 
De  la  demander  est  m'entente 
A  femme,  se  le  conseilliez  : 
Si  votis  pri  dire  m'en  vueilliez 
Que  vous  en  semble. 

PREMIER   CHEVALIER. 

Respondez  pour  nous  touz  ensemble, 
Sire,  nous  nous  y  assentons; 
Quanque  direz  nous  consentons 
A  estre  fait. 

iij*.   CHEVALIER. 

Seigneurs,  vous  me  chargiez  d*un  fi)it 

Qui  ne  m'est  mie  trop  ligier; 

Mais  nient  moins,  pour  vous  abregier, 

Je  vous  en  diray  mon  avis. 

—  Se  vous  me  créez,  roy  Clovis, 

Certes,  vous  vous  marierez 

Tout  au  plus  tostque  vous  pourrez. 

Se  Gondebciut  vous  veult  sa  nièce 

Donner  à  femme,  et  qu'il  11  slesse. 

Prenez-la,  je  le  vous  enorle, 

Pour  le  bon  renom  c'on  li  porte 


CLOVIS. 

Seigneurs,  je  veux  vous  découvrir  ma  pen- 
sée. Approchez-vous  tous  de  moi ,  et  écou- 
tez ce  que  je  dirai,  je  vous  en  prie. 

LE   PREMIER  CHEVALIER. 

Cher  sire,  faites-nous  part  tout  de  suite 
et  secrètement  de  votre  volonté.  Mous  vous 
écouterons  tous  de  bon  cœur,  n'en  doutez 
pas. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Oui ,  vraiment ,  et  à  cela  j'ajouterai  que , 
si  vous  avez  besoin  de  conseil,  vous  l'aurez 
tel  que  vous  pourrez  le  demander,  sire, 
dans  l'intérêt  de  votre  honneur. 

CLOVIS. 

C'est  bien  ;  voici  ce  que  je  veux  dire:  je 
pense  que  je  suis  d'âge  à  épouser  une  femme 
dont  il  me  puisse  venir  une  lignée  royale 
qui  dans  l'avenir  gouverne  et  tienne  mon 
royaume  et  le  défende  et  le  soutienne  comme 
sien  après  ma  mort.  Le  roi  Gondebaut,  à  ce 
qu'on  dit,  a  une  nièce  belle  et  gentille;  mon 
intention  est  de  la  demander  pour  femme, 
si  vous  me  le  conseillez  :  je  vous  prie  donc 
de  vouloir  me  dire  ce  qu'il  vous  en  semble. 


LE   PREMIER  CHEVALIER. 

Sire,  répondez  pour  nous  tous  ensemble, 
nous  nous  en  rapportons  à  vous  ;  nous  con- 
sentons que  tout  ce  que  vous  direz  soil  fait. 

LE  .TROISIÈME  CHEVALIER. 

Seigneurs,  vous  me  chargez  d'un  fardeau 
qui  ne  m'est  pas  trop  léger;  mais,  néanmoins, 
pour  vous  abréger  le  temps,  je  vous  dirai 
mon  avis  à  cet  égard.  —  Si  vous  me  croyez, 
roi  Clovis ,  certes ,  vous  vous  marierez  le 
plus  tôt  que  vous  pourrez.  Si  Gondebaut 
veut  vous  donner  sa  nièce  pour  femme,  et 
que  cela  lui  convienne,  prenez-la,  je  vous  le 
conseille,  en  raison  de  sa  bonne  renommée 
et  du  grand  bien  qu'on  en  dit;  et  s*il  ne  veut 
pas  consentir  à  cela,  il  faudra  en  chercher 


612  THÉÂTRE 

Et  pour  le  grant  bien  c' on  en  dit; 
Et  s'a  ce  faire  contredit, 
Il  en  fauldra  une  autre  querre 
Bonne  pour  vous  en  autre  terre 
De  sanc  royal. 

ije.  GHEVALIBR. 

Ce  conseil  est  bon  et  loyal 
En  vérité. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Par  m'amel  il  s'est  bien  acquitté, 
Chier  sire,  sanz  autre  recort; 
Nous  sommes  touz  de  son  accort. 
Je  vous  di  bien. 

CLOVIS. 

t)r  vien  avant,  Aurelian. 
Il  fault  que  voises  en  Bourgongne 
Encore  pour  ceste  besongne  ; 
N'y  scé,  pour  la  bien  avoier» 
Meilleur  légat  y  «nvoier. 
Si  te  diray  que  tu  feras  : 
Tu  diligence  metteras 
De  parler  à  la  damoiselle 
Dont  m'as  apporté  la  nouvelle. 
En  secré  ;  garde  que  ne  failles. 
Ces  vestemens  pour  espousailles. 
Qui  sont  d'or,  li  présenteras  ; 
Cest  annel  aussi  li  donras 
De  par  moy,  ce  n'est  nul  diffame. 
Par  si  qu'elle  sera  ma  femme  : 
Avoir  la  vueil. 

AURELIAN. 

Sire,  je  feray  vostre  vueil 

Aux  miex  et  au  plus  sagement 

Que  faire  pourray,  vraiement. 

De  vous  congié  ci  prenderay  ; 

Mon  escuier  appelleray. 

— Vien  avant,  HuchonPasse-Porie; 

Tien,  ce  fardelet-ci  emporte 

Dessoubz  t'esselle. 
l'escuier. 
Youlenliers,  monseigneur;  c'est  telle, 

Ce  m'est  avis. 

AURELUN. 

Que  c'est  n'en  fault  jà  ci  devis 
Faire,  que  nous  l'emporterons 
Avec  nous  quant  nous  en  irons. 
Va  touz  jours.  —  Chier  sire,  entendez  : 
A  Hahon  soiez  commandez  I 
Je  m'en  vois;  mais  je  revenray 


FRANÇAIS 

ailleurs  une  autre  qui  soit  digne  de  voaset 
de  sang  royal. 


LE  DEUXIÈME  CmSVAUER. 

En  vérité,  ce  conseil  est  bon  et  loyal. 

LE  PREMIER   CHEVAUBR. 

Par  mon  ame  !  cher  sire,  il  s'en  est  bien 
acquitté,  sans  dire  plus;  nous  sommes  tous 
de  son  avis,  je  vous  le  dis  bien. 

CLOVIS. 

Allons!  avance,  Aurélien.  Il  faut  qneiu 
ailles  encore  en  Bourgogne  pour  celle  af- 
faire ;  je  ne  sais,  pour  la  mettre  en  bon  che- 
min, y  envoyer  de  meilleur  ambassadeur. 
Je  te  dirai  ce  que  tu  feras:  ta  te  hâteras  de 
parler  en  secret  à  la  demoiselle  dont  tu  m'as 
entretenu  ;  garde-toi  d'y  manquer.  Tu  lai 
présenteras  comme  don  de  noces  ces  vête- 
mens,  qui  sont  d'or;  tu  lui  donneras  aussi 
cet  anneau  de  ma  part,  il  n'y  a  rien  de  hon- 
teux (à  l'accepter) ,  moyennant  qu'elle  sera 
ma  femme  :  je  veux  l'avoir. 


AURÉLIEN. 

Sire,  en  vérité,  je  ferai  votre  volonté  le 
mieux  et  le  plus  sagement  que  je  pourrai. 
Je  prendrai  ici  congé  de  vous  ;  j'appellerai 
mon  écuyer.  —  Avance ,  Huchon  Passe- 
Porte  ;  tiens,  emporte  ce  paquet-ci  sous  loa 
bras. 


l'écutbr. 
Volontiers,  monseigneur;  je  crois  que  c  est 
de  la  toile. 

AURÉLIEN. 

Il  ne  faut  pas  s'occuper  de  ce  que  c'est; 
nous  l'emporterons  avec  nous  quand  nous 
nous  en  irons.Va  toujours.— Chersire,écou' 
tez-moi  :  que  Mahomet  vous  ait  en  sa  garde. 
Je  m'en  vais  ;  mais  je  reviendrai  le  plus  iw 
possible,  sans  aucun  doute. 


AU  HOTBN-AGB. 


613 


Toiii  le  plus  tosi  que  je  pourray, 
Sanz  uuUe  double. 

GLOTIS. 

Or  vas  et  me  rapporte  toute 
Sa  voulenté  de  ce  Fait-ciy 
El  s'il  li  plaira  bien  aussi 
Ma  compaigne  eslre. 

AURELIAN. 

Mon  redoublé  seigneur  et  maisire, 
Ne  doublez,  en  mon  cuer  sera 
Escripi  quanqu'elle  me  dira, 
Si  que  riens  n'en  oblieray, 
Et  si  le  vous  recorderay 
Au  revenir. 

CLOVIS. 

Or  lost  !  sanz  toy  plus  ci  tenir, 
Vaz  besongnier. 

PREMIER  POVRB. 

Aitens-me,  ailens,  Renier,  Renier  1 
Arreste,  que  je  parle  à  toy. 
Où  vas-lu  si  tost,  par  la  foy  ? 
Ne  me  mens  pas. 

i}\    POVRE. 

Quanque  puis  j'avance  mon  pas 
Et  me  paine  corn  diligens 
D'estre  avecques  les  autres  gens 
A  la  donnée. 

PREMIER  POVRB. 

Pour  qui  sera-elle  donnée 
Ne  quelle  part? 

ij*.  POVRE. 

Nescez-tu  pas  bien,  di,  coquart, 
Que  Glotilde,  la  nièce  au  roy, 
A  us  povres  qui  sont  devant  soy, 
Qu'elle  voit  qui  en  ont  mestier, 
Si  lost  comme  elle  ist  du  moustier. 
Donne  s'ausmosne  de  ses  mains, 
Aux  uns  plus  et  aus  autres  mains, 
Selon  ce  que  s'affection 
Y  est  et  sa  devocion  ? 
Si  vois  savoir,  c'est  ma  pardose. 
Se  d'elle  aray  aucune  chose 
Par  charité. 

PREMIER   POVRE. 

Renier,  saches,  pour  vérité, 

Que  nulle  part  huy  ne  verti 

Ne  de  son  hostel  ne  parti, 

Je  l'ay  scéu  certainement; 

Si  que  alons-m'en  tout  bellement 

Devant  le  mouslier  pour  l'attendre. 


CLOVIS. 

Allons ,  va  et  rapporte-moi  toute  sa  \o- 
lonté  au  sujet  de  ceci,  et  de  même  s'il  lui 
plaira  bien  d'être  ma  compagne. 

AURÉLIElir. 

Mon  redouté  seigneur  et  maître  ,  n'ayez 
pas  d'inquiétude ,  tout  ce  qu'elle  me  dira 
sera  écrit  en  mon  cœur,  en  sorte  que  je  n'en 
oublierai  rien,  et  je  vous  le  rapporterar  au 
retour. 

CLOVIS. 

Allons  vitel  sans  le  tenir  ici  davantage, 
va  à  ta  besogne. 

LE  PREMIER   PAUVRE. 

Attends  -  moi ,  attends ,  Renier ,  Renier  ! 
arrête,  que  je  te  parle.  Par  ta  foi  !  où  vas-tu 
si  tôt?  ne  me  mens  pas. 

LE  DEUXIÈME  PAUVRE. 

Je  presse  le  pas  tant  que  je  peux  et  Tais 
diligence  pour  être  avec  les  autres  à  la  dis- 
tribution. 

LE  PREMIER   PAUVRE. 

Par  qui  sera-t-elle  faite,  et  où? 

LE  DEUXIÈME  PAUTRB. 

Ne  sais-lu  pas  bien,  dis,  nigaud,  que  Clo- 
lilde,  la  nièce  du  roi,  aussitôt  qu'elle  sort  de 
l'église,  donne  de  ses  mains  son  aumône  aux 
pauvres  qui  sont  devant  elle  et  qu'elle  voit 
en  avoir  besoin,  plus  aux  uns  et  moins  aux 
autres,  suivant  que  son  goût  et  sa  dévo- 
tion l'y  portent?  Je  vais  savoir,  c'est  mon 
dernier  mot,  si  j'aurai  quelque  chose  d'elle 
par  charité. 


LE  PREMIER   PAUVRE. 

Renier,  sache,  en  vérité,  qu'elle  n'est  al- 
lée nulle  part  aujourd'hui  ni  sortie  de  son 
logis,  j'en  suis  bien  informé;  allons-nous-en 
donc  tout  doucement  devant  l'église  pour 
l'attendre ,  et  tendons  nos  mains  aux  autres 
personnes  pour  demander. 


614 


TUiATRK    FUANCA18 


Et  aux  autres  gens  noz  mains  tendre 
Pour  demander. 

ij'  POYRE. 

C'est  bien  dit,  n'y  voy  qu'amender. 
Alons,  amis! 

CLOTILJDE. 

De  là  où  mon  livre  avez  mis, 
Ysabel,  tantost  le  prenez, 
Et  au  moustier  vous  en  venez 
Avecques  moy. 

LA  DAHOISELLB. 

Voulentiers,  ma  dame,  par  foy  ! 
Prendre  le  vois,  je  vous  di  bien. 
S'il  vous  plaist,  mouvez;  je  le  tien: 
Vez-le  ci,  dame. 

CLOTILDB. 

Alons-m'en.  Que  Diex  soit  à  m'ame 
Débonnaire  et  misericors  ! 
Avant  que  je  passe  plus  hors 
De  ci  endroit,  me  seigneray 
Et  à  Dieu  me  commanderay 
Qui  m'aïst  si  com  j'ay  mestier. 
— Damoîselle,  puisqu'au  moustier 
Sui,  sa  mon  livre  1 

LA  DAMOISELLE. 

Tenez,  dame,  je  le  vous  livre  ; 
La  bource  aray. 

CLOTILDE. 

Gardez-la  tant  que  m'en  voulray 
Râler  de  cy. 

LA  DAMOISELLE. 

Si  feray-je,  dame»  et  aussi 
Derrière  vous  si  m'asserray 
Et  mes  patenostres  diray 
A  basse  vois. 

iij*".   POVRE. 

Je  ne  scé  se  trop  tart  je  vois 
Au  moustier,  que  la  belle  née 
Glotilde  n'ait  fait  sa  donnée  ; 
Avancier  me  convient  mes  pas« 
E  !  je  croy  qu'encore  n'est  pas 
Départie,  puisque  là  voy 
En  estant  Renier  et  GiefTroy. 
J*ay  espérance  qu'il  l'attendent. 
Puisque  je  voy  que  les  mains  tendent; 
Ne  font  pas  de  prendre  dangier. 
—  Seigneurs,  lez  vous  me  vien  rengier. 
Dites-me  voir,  s'il  vous  agrée  : 
A  Glotilde  fait  sa  donnée, 
Se  Dieu  vousgarl? 


LE  DEUXIÈME  PAUVRE. 

C'est  bien  dit,  je  ne  vois  rien  de  mieux  à 
faire.  Allons,  amis  I 

CLOTILDE. 

Isabelle,  prenez  tout  de  suite  mon  livre 
où  vous  l'avez  mis,  et  venez-vous-en  à  l'é- 
glise avec  moi. 

LA  DEMOISELLE. 

Volontiers,  ma  dame,  par  (ma)  foi  1  Je  tais 
le  prendre ,  je  vous  le  dis  bien.  S'il  vous 
platt ,  mettez-vous  en  route  ;  je  le  tiens:  le 
voici,  dame. 

GLOTILDE. 

Allons-nous-en.  Que  Dieu  soit  débonnaire 
et  miséricordieux  pour  mon  ame!  ÀTantqoe 
je  m'éloigne  davantage  d'ici,  je  me  signerai 
et  me  recommanderai  à  Dieu  pour  qu'il 
m'aide  comme  j'en  ai  besoin.— DemoiseOe, 
puisque  je  suis  à  l'église,  donnez-moi  mon 
livre. 

LA  DEMOISELLE. 

Tenez,  dame ,  je  vous  le  livre;  j'aurai  la 
bourse. 

GLOTILDE. 

Gardez-la  jusqu'à  ce  que  je  veuille  in'eo 
aller  d'ici. 

LA  DEMOISELLE. 

Dame,  je  le  ferai  ainsi  ;  je  m'assiérai  aussi 
derrière  vous  et  je  dirai  mes  patenôtfes  a 
voix  basse. 

LE  TROISIÈME  PAUVBE* 

Je  ne  sais  si  je  vais  trop  urd  à  l'église- 
peut-être  Glotilde ,  cette  beUe  créature,  a- 
t-elle  fait  sa  distribution;  il  me  faut  bâter 
le  pas.  Eh  I  je  crois  qu'elle  n  est  pas  encore 
partie ,  puisque  je  vois  Renier  el  Geoffroy 
debout  là  -bas.  Je  pense  qu'ils  rattendent, 
vu  qu'ils  tendent  les  mains;  ils  ne  font  pas 
de  difficulté  de  prendre.-  Seigneurs,  JJ 
viens  me  ranger  près  de  vous.  ^^^'  , 
la  vérité  ,  s'il  vous  plaît  :  Dieu  vous  garde. 
Glotilde  a-t-elle  fait  sa  distribution  ? 


AC  MOYEN-AGB. 


615 


PREMIER  POVRE. 

Manii,  nous  1  attendons,  Lienart; 
Bien  veigniez-vous. 

iij'.  POVRE. 

Et  Dieu  vous  soit  piteux  et  doulx, 
Qui  vous  doint  bien  ! 

ij*   POVRE. 

En  renc  con  nous  te  niez;  çà  vien, 
Lienart  amis. 

iij*    POVRE. 

Voulentiers.  Çà  I  vez  me  ici  mis. 
Avez-vous  maille  ne  denier? 
Encore  en  dites,  Renier, 
Se  Dieu  vous  voie. 

ijs   POVRE. 

Par  foyl  huy  fourme  de  monnoie 
Ne  teing,  Lienart. 

PREMIER   POVRE. 

Non  fis-je,  moy,  se  Dieu  me  gart, 
G'om  m'ait  donné. 

iij%   POVRE. 

E  !  depuis  que  nous  fusmes  né, 
Diex  nous  a  si  bien  pourvéu 
Que  noz  vies  avons  eu. 
Comment  que  soit,  jusques  à  ore; 
El  si  nous  pourverra  encore  : 
Laissons  en  paix. 

AURELIAN. 

Huchon,  mettre  me  vueil  huymais 
Et  vestir  d'un  habit  tel  comme 
Il  me  fault  pour  sembler  povre  homme. 
Sanz  de  ceste  place  partir. 
Sa  !  aide-moy  à  devestir, 
AGn  que  j'aye  plus  tostfait; 
Aviser  me  fault  que  mon  fait 
Caultement  face  et  sagement. 

(Ici  vest  un  povre  habit.) 

Or  me  dy  voir,  se  Diex  t'ament  : 
Semblé-je  ore  homme,  sanz  ruser, 
A  qui  aumosne  refuser 

Point  on  ne  doie? 
l'escuier. 
Sire,  oïl,  se  Mahon  me  voie, 
Vous  semblez  bien  un  povre  corps. 
Comment  !  voulez-vous  aler  hors 

Donques  ainsi? 

AURELIAN. 

Oil  ;  tu  m'atenderas  ci 
Jusqu'à  tant  que  je  revenray. 
Dessoubz  m'essaille  emporteray 


I   . 


LE   PREMIER   PAUVRE. 

Nenni ,  nous  l'attendons,  Liénard  ;  soyez 
le  bienvenu. 

LE   TROISIÈME  PAUVRE. 

Que  Dieu  vous  soit  miséricordieux  et 
doux,  et  qu'il  vous  donile  du  bien  ! 

LE   DEUXIÈME   PAUVRE. 

Mets-toi  en  rang  comme  nous;  viens  ici» 
ami  Liénard. 

LE  TROISIÈME   PAUVRE. 

Volontiers.  Allons!  me  voici  en  place. 
Avez-vous  maille  ou  denier?  Dieu  vous  pro- 
tège! dites-le-moi.  Renier. 


LE  DEUXIÈME   PAUVRE. 

Par  (ma)  foi  !  Liénard,  je  n'ai  tenu  d'au- 
jourd'hui  aucune  figure  de  monnaie. 

LE   PREMIER  PAUVRE. 

Mi  moi  non  plus.  Dieu  me  garde  !  on  ne 
m'a  rien  donné. 

LE   TROISIÈME   PAUVRE. 

Eh  !  depuis  que  nous  sommes  nés,  Dieu 
nous  a  si  bien  pourvus  que  nous  avons 
vécu,  tant  bien  que  mal,  jusqu'à  présent;  et 
il  nous  pourvoira  encore  ;  restons  en  paix. 


AURÉLIEN. 

Huchon,  je  veux  aujourd'hui  m'afTubler 
d'un  habit  tel  qu'il  me  le  faut  pour  ressem- 
bler à  un  pauvre  homme.  Sans  quitter  la 
place  ,  allons  !  aide-moi  à  me  déshabiller, 
afin  que  j'aie  plus  tôt  fait  ;  il  me  faut  aviser 
à  exécuter  mon  dessein  avec  précaution  et 
sagesse.  {Ici  il  revêt  un  habit  de  pauvre,)  A 
cette  heure  dis-moi  la  vérité  et  que  Dieu  te 
protège  1  sans  détour,  semblé-je  maintenant 
un  homme  auquel  on  ne  doive  point  refuser 
l'aumône? 


l'éguyer. 
Oui ,  sire ,  Mahomet  me  protège  I  vous 
ressemblez  bien  à  un  pauvre  diable.  Gom- 
ment !  voulez-vous  donc  sortir  en  cet  équi- 
page? 

AURÉLIEN. 

Oui  ;  tu  m'attendras  ici  jusqu'à  ce  que  je 
revienue.  J'emporterai  ce  sachet  sous  mon 
aisselle,  j'en  aurai  besoin;  mais  fais  bien 


616 


THÉÂTRE 


Ce  sachet,  j'en  aray  à  faire; 
Mais  garde  bien  qu'à  mon  repaire 

Ici  te  treuve. 

l'escuier. 
Ne  doublés  que  de  ci  me  meuve 

Si  revenrez. 

CLOTILDB. 

Ysabely  vous  que  me  direz? 
Avis  m'est  temps  est  de  r'aler; 
Assez  avons,  à  brief  parler, 
Yci  esté. 

LA  DAMOISELLE. 

Dame,  vous  dites  vérité. 
Avant  qu'aiez  vostre  donnée 
Faicte,  midi  sera  sonnée, 
Jà  n'en  doublez. 

CLOTILDB. 

Tenez,  mon  livre  en  sauf  mettez  ; 
Je  vueil  altaindre  de  l'argent. 
Que  donrray  celle  povre  gent 
Quant  passeray. 

ADRELUN. 

De  lost  aler  ne  fineray 
Tant  que  je  soie  là  venus 
Entre  ces  gens  povres  et  nuE. 
Je  voy  Glotilde,  qu'il  attendent. 
Venir  à  eulx  ;  et  ilz  li  tendent 
Les  mains  touz  pour  l'aumosne  avoir. 
Je  vois  faire  aussi  pour  savoir 
S'achoison  aray  ne  querelle 
Que  je  puisse  parler  à  elle 
Secrètement. 

CLOTILDE. 

Tenez,  priez  Dieu  bonnement 
Qu'en  gré,  seigneurs,  ce  que  fas  prengne, 
Et  en  s'amour  touz  jours  me  tiengne 
Et  en  sa  foy. 

PREMIER  POVRE. 

Amen/  Dame,  de  cuer  l'en  prqy 
Très  humblement. 

ij*.  POVRE. 

Dame,  par  ce  commencement 
Vous  soit  Dieux  amis  si  à  fin 
Qu'en  sa  gloire,  qui  est  sanz  fin, 
Mette  vostre  ame  ! 

iij*  POVRE. 

Pour  cesteaumosne,  chiere  dame. 
Que  me  faites,  vous  octroit  Diex 
Qu'en  la  fin  la  gloire  des  cieulx 
Puissiez  avoir! 


FRANÇAIS 

attention  que  je  te  trouve  ici  à  mon  retov. 


L'iCDTBR. 

N'ayez  pas  peur  que  je  bonge  d'ici  jus- 
qu'à ce  que  vous  reveniez. 

CLOTILDB. 

Ysabelle,  que  me  direz-voos?  Jecrob 
qu'il  est  temps  que  je  m'en  aille;  eo  on 
mot,  nous  avons  été  ici  assez  long-temps. 

LA   DEMOISELLE. 

Dame  ,  vous  dites  la  vérité.  Avant  qoe 
VOUS  ayez  fait  votre  distribution,  midi  sera 
sonné,  n'en  doutez  pas. 

CLOTILDB. 

Tenez,  serrez  mon  livre;  je  veux  prendre 
de  l'argent  pour  le  donner  à  ces  panTres 
gens  quand  je  passerai. 

AURÉUEN. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  que  je  ne  sois  lâ- 
bas  parmi  ces  pauvres  gens  qui  sont  dus. 
Je  vois  Glotilde ,  qu'ils  attendent,  veDir  à 
eux  ;  et  ils  tendent  tous  les  mains  vers  eOe 
pour  avoir  l'aumône.  Je  vais  faire  de  méine 
pour  voir  si  j'aurai  une  occasion  quelcoo- 
que  de  lui  parler  en  secret. 


GLOTILDE. 

Tenez,  seigneurs,  priez  Dieu  de  tout  vo- 
tre cœur  qu'il  voie  d'un  bon  œil  ce  que  j« 
fais ,  et  qu'il  me  tienne  toujours  eo  son 
amour  et  en  sa  foi. 

LE  PREMIER  PAUVRE. 

Amen  !  Dame ,  je  Yen  prie  de  cœur  irès- 
humblement. 

LE  DEUXIÈME  PAUVRE* 

Dame ,  pour  ce  commencement  que  Dieu 
soit  tellement  votre  ami  qu'îi  mette  votre 
ame  dans  sa  gloire,  qui  est  sans  fin! 

LE  TROISIÀME  PAUTRB* 

Chère  dame,  pour  celte  aumône  que  fo^ 
me  faites,  que  Dieu  vous  accorde  à  la  6»  ^ 
gloire  des  cieux  ! 


AU   MOVBN-AGK. 


617 


«■^ 


CLOTILDE. 

ru  qu'apris  n'ay  pas  à  veoir, 
Plus  qu'aux  autres  le  feray  bien  : 
Tu  aras  ce  denier  d'or;  tien» 
Fay-toy  bien  aise. 

ADBELIAIf. 

11  convient  que  ceste  main  baise, 
£t  trairay  ce  mantel  arrière; 
Ne  vous  desplaise,  dame  chiere. 
De  ce  qu'ay  fait. 

CLOTILDB. 

J'ay  mon  yueil  acompli  de  fait: 
Alons-m'en  sanz  arrestoison. 
Ore  puisque  suis  en  maison, 
Ysabel,  sayez  que  ferez? 
A  ce  povre-là  dire  irez 
Qu'à  moy  parler  yiengne  un  petit  : 
J'ay  de  savoir  grant  appétit 
Dont  est  né  ne  de  quelle  terre. 
Délivrez-vous,  alez  le  querre, 
Je  vous  en  pri. 

LA  DAMOISELLE. 

Ha  dame,  je  vois  sanz  detri. 
— Amis,  ci  plus  ne  vous  tenez  ; 
A  ma  dame  parler  venez  : 
Clotilde  par  moy  le  vous  mande. 
Bien  devez,  puisque  vous  demande, 
Venir  à  elle. 

ADRELUAN. 

Et  g'iray  voulenliers,  ma  bêle; 
Devant  alez. 

LA  DAMOISELLE. 

Je  vois.  — Ghiere  dame,  or  parlez 
A  cest  homme  que  vous  amaine  ; 
Venuzest  en  vostre  demaine 
Par  vostre  mant. 

CLOTILDE. 

Sa,  sire  I  traiez-vous  ayant. 
—  Ysabel,  alez  un  po  hors  : 
De  conseil  vueil  à  ce  bon  corps 
Un  po  parler. 

LA  DAMOISELLE. 

Donques  m'en  vueil  de  ci  aler, 
Sanz  plus  estre  y. 

AURELLAN. 

Ce  sac  derrier  cest  buis  ici 
Vueil  jus  laissier. 

CLOTILDE. 

Dites-me  voir,  mon  ami  cliier  : 
Quelle  cause  vous  a  fait  mettre 


CLOTILDB. 

Toi  que  je  n'ai  pas  appris  à  voir,  je  te  fe- 
rai plus  de  bien  qu'aux  autres  :  tu  auras  ce 
denier  d'or;  tiens,  réjouis-toi. 

AURÉUER. 

Il  faut  que  je  baise  cette  main,  et  je  tire- 
rai ce  manteau  en  arrière;  dame,  puisse  ce 
que  j'ai  fait  ne  pas  vous  déplaire  ! 

CLOTILDE. 

J'ai  réellement  accompli  ma  volonté  :  al- 
lons-nous-en sans  retard.  Maintenant  que  je 
suis  au  logis,  Isabelle ,  savez-vous  ce  que 
vous  ferez?  Vous  irez  dire  à  ce  pauvre-là 
qu'il  vienne  me  parler  un  peu:  j'ai  grand 
désir  de  savoir  d'où  il  est  natif.  Dépécbez- 
vous ,  allez  le  chercher ,  je  vous  en  prie. 


LA  DEMOISELLE. 

Ma  dame,  j'y  vais  tout  de  suite.  —  Ami, 
ne  vous  tenez  plus  ici;  venez  parler  à  ma 
maltresse  :  Clotilde  vous  l'ordonne  par  ma 
bouche.  Puisqu'elle  vous  demande,  vous  de- 
vez bien  venir  à  elle. 

AURÉLIBN. 

Je  vais  y  aller  volontiers,  ma  belle  ;  mar- 
chez devant. 

LA  DEMOISELLE. 

Je  vais.  —  Chère  dame,  parlez  mainte- 
nant à  cet  homme  que  je  vous  amène  ;  il 
s'est  rendu  par  votre  ordre  auprès  de  vous. 

CLOTILDB. 

Allons,  sire!  avancez.  —  Isabelle,  allez 
un  instant  dehors  :  je  veux  parler  un  peu  en 
particulier  à  ce  brave  homme. 

LA  DEMOISELLE. 

Je  vais  donc  m'en  aller  d'ici,  sans  y  être 
davantage. 

ADRÉUEN. 

Je  vais  déposer  ce  sac  derrière  cette 
porte-ci. 

CLOTILDE. 

Dîies-moi  la  vérité,  mon  cher  ami  :  quelle 
cause  vous  a  fait  meure  un  costume  tel  que 


618 


thAatak 


En  estât  quesemblez  povre  esire? 
Ne  pour  quoy,  voir  m'en  soit  retrait, 
Mon  mantel  arrière  avez  trait? 
Dites-le-moy. 

AURELIAN. 

Se  vous  voulez  savoir  pour  quoy, 
Ghiere  dame,  en  un  lieu  secré 
Mous  mettez,  où  par  vostre  gré 
Parlons  ensemble. 

GLOTILDB. 

Vous  povez  bien  ci,  ce  me  semble, 
Séurementà  moy  parler: 
N'y  verrez  venir  ny  aler 
Homs  qui  soit  vis. 

AURfiLIAN. 

Dame,  mon  chier  seigneur  Clovis» 
Qui  est  homme  de  grant  puissance 
Et  tele  qu'il  est  roy  de  France, 
M'envoie  faire  vous  savoir 
Qu'il  lui  plaist  vous  à  femme  avoir; 
Et  pour  ce  qu'avec  li  vous  voie, 
Vez  ci,  dame,  qu'il  vous  envoie, 
Par  amour,  sanz  plus  preeschier. 
Son  annel  d'or  qu'avoit  moult  chier 
Et  vestemens  dont  aournée 
Serez,  quant  serez  s'espousée, 
Que  je  vous  bailleray  aussi. 

(Ici  va  querre  son  sac.) 

E  gar  !  qui  m*a  osté  de  ci 
Un  sachet  qu'i  a  voie  mis? 
Ceens  n'ay  pas  trop  bons  amis. 
Se  l'ay  perdu. 

CLOTILDE. 

Esbahi  et  tout  esperdu 
Vous  voy,  ce  me  semble,  ami  doulx. 
Qu'avez  perdu?  dites-le-nous 
Appertement. 

AURELIAPr. 

Ici,  ma  dame,  vraiement 
Avoie  laissié  un  sachet; 
Et  sachiez,  pour  voir,  dedans  est 
Ce  que  présenter  vous  cuidoie 
Et  que  monseigneur  vous  envoie 
Par  grant  amour. 

CLOTILDB. 

Venez  çà,  venez  sanz  demour, 
Ysabel  ;  avez-vous  osté 
De  ri  le  sac,  en  vérité. 
De  ce  bon  homme? 


FKAKÇAIS 

vous  semblez  être  un  pauvre?  et  pourquoi. 
dites-moi  vrai,  avez-vous  tiré  monmanieju 
en  arrière?  Dites-le-moi. 

AURÉLIEN. 

Chère  dame,  si  vous  voulez  savoir  poor 
quoi,  conduisez-nous  en  un  lieu  secret  ou, 
sous  votre  bon  plaisir ,  nous  parlioos  en- 
semble. 

CLOTILDE. 

Il  me  semble  que  vous  pouvez  bieo  iu 
me  parler  à  votre  aise  :  vous  n'y  verrei  T^ 
nir  ni  aller  ame  qui  vive. 

▲CRÉLIEN. 

Dame,  mon  cher  seigneur  Clovis,  qoitjt 
un  homme  irès-puissant  et  de  plas  roi  de 
France,  m'envoie  vous  faire  savoir  qo'Oiai 
plaît  de  vous  avoir  pour  femme;  el  atn  de 
vous  voir  avec  lui ,  voici,  dame,  qu'iUons 
envoie,  comme  don  d'amour,  sans  en  dire 
davantage,  son  anneau  d'or  auquel  il  teoaù 
Jl>eaucoup,  et  des  vétemens  dont  vous  serei 
parée  quand  vous  serez  son  épouse;  je  vous 
les  donnerai  aussi.  (Jet  i7  va  chercher  m 
sac.)  Eh  regarde!  qui  a  blé  d'ici  un  sacbei 
que  j'y  avais  déposé?  Je  n'ai  pas  céans  de 
très-bons  amis»  si  je  l'ai  perdu. 


CLOTILDE. 

Mon  doux  ami,  je  vous  voîsëbabi  cHout 
éperdu,  ce  me  semble.  Qu'avez-vous  perdu 
diles-le-nous  tout  de  suite. 

AURÉLIEIV. 

Ma  dame,  en  vérité,  j'avais  laissé  la  «d 
petit  sac  ;  et  sachez  bien  qu'il  ^^^^^^^^, 
que  je  comptais  vous  présenter  et  qo^ 
seigneur  vous  envoie  par  grand  amou  • 


CLOTILDE.  j^y^. 

Venez  ici,  venez  sans  reiardf  *^      ' 
en  vente,  avez-vous  6té  d  ici  »«  *• 
brave  homme  ? 


AD  MOTBN-AGB. 


619 


LA   DAMOISELLE. 

Dame,  oïl;  ore  sachiez  comme 
De  vostre  chambre  me  parti  ; 
Car  je  doubtay,  quant  je  le  vi, 
G'on  n'en  féist  torchon  à  piez. 
Pour  ce  qu'il  est  et  sale  et  viez. 
L'iray-je  querre? 

AURBUAN* 

Oïl,  m'aroie.  Hélas  !  quant  je  erre. 
Je  boute  ens,  ce  sachiez,  pour  voir. 
Ce  que  puis  pour  ma  vie  avoir. 
Que  je  le  r'aie. 

LA  DAMOISELLE. 

Si  aras-tu,  ne  t'en  esmaie, 
Amis;  querre  le  vois  en  l'eure. 
—  Tenez,  je  n'ay  pas  fait  demeure 
—  De  l'apporter. 

AURELIAN. 

De  courroux  me  vueil  déporter, 
Puisque  j'ay  mon  sac.  —  Grans  merciz  ! 
Dame,  en  paix  est  mon  cuer  rassis, 
—  Par  vous,  m'amie. 

CLOTILDE. 

Ysabel,  icy  ne  vueil  mie 
Que  plus  soiez  :  pensez  d'aler. 
Encore  à  cest  homme  parler 
Un  petit  vueil. 

LA  DAMOISELLE. 

Dame,  je  feray  vostre  vueil  ; 
De  cy  me  part. 

ADRELUN. 

Tenez  et  mettez  d'une  part, 
Chiere  dame,  ces  vestemens  ; 
Ce  seront  vos  aournemens 
Le  jour  que  serez  mariée: 
Au  roi  plaist  ainsi  et  agrée 
Que  le  faciez. 

CLOTILDE. 

En  ce  sac,  amis,  tout  laissiez  ; 
Je  sçay  bien  comment  j'en  feray. 
Hais,  biau  sire,  je  vous  diray  : 
An  roy  Clovis  vous  en  irez 
Et  si  le  me  saluerez 
Et  après  li  dites  ce  point  : 
c  Clotiide  dist  qu'il  ne  loist  point 
Crestienne  estre  à  paien  femme. 
Pour  quoy  c'est  une  chose  infâme.  > 
Nient  moins  gardez  que  ceste  chose 
A  nul  homme  ne  soit  desclose, 
Car  ce  qu'à  monseigneur  plaira 


LA  DEMOISELLE. 

Oui,  madame;  et  sachez  que  je  l'empor- 
tai quand  je  sortis  de  votre  chambre  ;  car  je 
craignis,  en  le  voyant,  qu'on  n'en  flt  un  tor- 
chon à  pieds,  vu  qu'il  est  sale  et  vieux.  Irai- 
je  le  chercher? 

AURÉLIEIf. 

Oui,  m'amie.  Hélas I  quand  je  suis  en 
route,  sachez,  en  vérité,  que  j'y  mets  ce  que 
je  puis  avoir  pour  vivre.  Faites-le-moi  ra- 
voir. 

LA  DEMOISELLE. 

M'aie  pas  peur ,  tu  l'auras,  mon  ami  ;  je 
vais  sur  l'heure  le  chercher.  —  Tenez ,  je 
n'ai  pas  tardé  à  l'apporter. 

ACRÉLIEIf. 

Je  veux  oublier  ma  colère,  puisque  j'ai 
mon  sac.  —  Grand  merci  !  Dame,  mon  cœur 
est  redevenu  calme,  —  et  c*est  par  vous, 
m'amie. 

CLOTILDE. 

Isabelle,  je  ne  veux  pas  que  vous  soyez 
davantage  ici  :  pensez  à  vous  en  aller.  Je 
veux  encore  parler  un  peu  à  cet  homme. 

LA  DEMOISELLE. 

Dame,  je  ferai  votre  volonté  ;  je  m'en  vais 
d'ici. 

AURéLIEN. 

Chère  dame,  tenez  et  mettez  à  part  ces 
vétemens;  ils  serviront  à  vous  orner  le  jour 
de  votre  mariage  :  il  plaît  et  il  est  agréable 
au  roi  que  vous  le  fassiez  ainsi. 


CLOTILDE. 

Ami,  laissez  tout  en  ce  sac  ;  je  sais  bien 
ce  qu'il  faut  en  faire.  Mais,  beau  sire ,  je 
vous  dirai  ceci  :  Vous  vous  en  irez  au  roi 
Clovis,  vous  le  saluerez  de  ma  part  et  vous 
lui  répéterez  ces  paroles:  c  Clotiide  dit  qu'il 
n'est  point  permis  à  une  chrétienne  d'être 
la  femme  d'un  païen,  car  c'est  une  chose 
infâme,  b  Néanmoins  ayez  soin  que  celte 
chose  ne  soit  divulguée  à  personne,  car,  en 
un  mot,  ce  qui  plaira,  à  monseigneur  mon 
oncle  sera  fait. 


620 


THéATRK   FRANÇAIS 


Mon  oDcle  faire  fait  sera, 
A  brief  parler. 

AURELIAII. 

De  vous  à  tant  pour  m'en  r'aler, 
Chiere  dame,  congié  prendray. 
Monseigneur  vous  salueray. 
Et  si  li  conteray  de  fait 
Tout  ce  qu'avons  ci  dit  et  fait. 
J'en  vois  huymais. 

GLOTILDE. 

Vostre  chemin  aler  en  pais 
Puissiez,  amis  ! 

AURELUN. 

Grant  pièce  et  longue  à  faire  ay  mis 
La  besongne  à  quoy  je  tentoye; 
Or  est  faite,  dont  j'ay  grant  joye. 
—  Huchon,  de  ci  nous  fault  partir. 
Cest  habit-ci  vueil  desvetir 
Et  moy  remettre  en  mon  estât; 
De  ma  robe  autre  sanz  restât 

Yestir  me  fault. 

l'escdier. 
Vez-Ia  ci,  sire,  sanz  deffault; 

Tenez,  vestez. 

AUREUAN. 

Or  ça  !  puisque  suis  aprestez, 
Pren  cest  habit  de  pèlerin, 
Et  si  nous  mettons  à  chemin 

D*aler  en  France. 
l'escuier. 
Pour  moy  ne  faites  detriance. 
Mouvez  :  tout  cecy  prenderay 
Et  soubz  mon  braz  Temporteray 

Avecques  nous. 

ADRELIAIf. 

Mon  chier  seigneur,  de  noz  diex  touz 
Aiez  si  l'amour  et  la  grâce 
Que  tout  le  monde  honneur  vous  face 
Qu'à  roy  vous  liengne. 

GLOVIS. 

Aurelian  amis,  aviengne 
Ce  qui  en  pourra  avenir. 
Je  ne  puis  pas  roy  devenir 
De  tout  le  monde  n'estre  sire  : 
Laissons  ester;  vueilliez  me  dire, 
Puisque  vous  venez  de  Bourgongne, 
Qu'avez-vous  fait  de  ma  besongne? 
Dites-le-moy. 

AUREUAN. 

Voulentiers,  rhier  sire,  par  foy  ! 


Adt^Lin. 
Maintenant,  chère  dame,  je  m] 
congé  de  vous  pour  m'ec  rdoms. 
saluerai  monseigneur  de  votre  pan.fij 
lui  conterai  de  point  en  point  m^ 
nous  avons  dit  et  fait.  A  préseoij^ 
vais. 

CLOTILDB. 

Ami,  puissiez-vous  aller  TOtrecheùl 
paixl 

AUR^LKN. 

J'ai  mis  beaucoup  de  temps  à  te 
l'afTaire  que  j'avais  entreprise;  loaii 
qu'elle  est  faite,  j'en  ai  beattcoopâejè/ 
Huchon,  il  nous  faut  partir d'id k 
quitter  cet  habitue!  et  me  remettre  eti 
costume  ordinaire;  il  me  fantTétiriMiai 
tre  robe  sans  plus  de  retard. 

l'égdtbr. 
Sire,  la  voici  sans  faute;  tenez, bibîilar 
vous. 

AURÉUEN. 

Allons  !  puisque  je  suis  apprêté,  pn»^ 
cet  habit  de  pèlerin,  et  mettons-noo)  » 
chemin  pour  retourner  en  France. 

l'écuter. 
Ne  vous  attardez  pas  pour  moit  P"^ 
je  prendrai  tout  ceci  et  je  remportera  soi 
mon  bras  avec  nous. 

AURÉLIEN. 

Mon  cher  seigneur,  puissiez-vous  st 
tellement  la  grâce  et  l'amour  de  tous  i 
dieux  que  le  monde  entier  vous  fasse  h 
neur  en  vous  reconnaissant  pour  son  roi 

CLOVIS. 

Mon  ami  Aurélien,  advienne  que  poui 
je  ne  puis  pas  devenir  roi  de  tout  le  moi 
ni  en  être  le  seigneur  :  laissons  cela  ;te 
lez  me  dire,  puisque  vous  venez  deBou' 
gne,  comment  vous  avez  fait  m^  ^*^^^^ 
Diies'le-moi. 


AURÉLIEN. 

Volontiers ,  cher  sire ,  par  (ma)  ^ 


AU  MOYfiN-AGB. 


621 


Clotilde  m'en  sui  aie 
>inine  un  povre,  et  si  ay  parlé 
elle  assez  de  vostre  faiti 
'\  si  li  ay  le  présent  fait 
'  -î  Tannel  et  des  draps  de  pris. 

-  '.  vous  di,  sire»  elle  a  tout  pris  ; 
- '-  ais  elle  m'a  dit  une  chose 

-  ui  convient  que  je  vous  expose, 
'  •  ais  secré  soit.  Vez  ci  le  point  : 

Ue  m'a  dit  qu'il  ne  loist  point 
:  r-Hombien  que  c'est  chose  possible, 
>.ouievoie  n'est  pas  loysible) 

hie  crestienne  se  varie 
i^-ant  qu'à  unpaien  se  marie  ; 
I'  lient  moins  m'a  dit  ce  que  voiilra 
,  4on  oncle  faire  elle  fera, 

lui  est  homme  de  grant  value. 
3  .)ukre,  sire,  elle  vous  salue 
,  <oult  de  foiz,  la  bonne  et  la  belle  ; 

it  certainement  je  croy  qu'elle 
^        Vous  a  bien  chier. 

CLOVIS. 

^  àurelian»  sanz  plus  preschier, 
-'  fluymais  de  ceci  me  tairay. 

Seons-ci  :  je  m'aviseray 
^        Qu'en  pourray  faire. 

CLOTILDE. 

:  Doulx  Jhesu-Grist,  roy  débonnaire, 
Sire  qui  congnoys  les  pensées, 
Les  présentes  et  les  passées, 

jQuoyqu'à  marier  me  consente 

.  A  Clovis,  si  est-ce  en  l'entente 
Que  je  le  puisse  à  ce  mener 
Qu'il  se  face  crestienner. 
Hal  Sire  qui  es  touz  parfaiz, 
Je  te  pri,  mon  désir  parfaiz. 
S'il  est  ainsi  qu'il  esconviengne 
Que  le  mariages'aviengne, 

,   Sire,  par  qui  les  choses  bonnes 
Se  font,  ceste  grâce  me  donnes 
Que  le  puisse  faire  venir 
A  baptesme  et  ta  loy  tenir  : 
Ne  le  vueil  ore  plus  prier. 
Ces  vestemens,  sanz  detrier, 
Vueil  mucier;  mais  cest  annel  d'or 
Mettray  de  mon  oncle  ou  trésor, 
Ains  que  face  mais  autre  chose. 
Temps  est  maishuy  que  me  repose  : 
)'ay  fait  mon  fait. 


m'en  suis  allé  vers  Clotilde  comme  un  pau- 
vre ;  je  lui  ai  assez  parlé  de  votre  affaire  et 
lui  ai  fait  présent  de  l'anneau  et  des  vête- 
mens  de  prix.  Je  vous  le  dis,  sire,  elle  a 
tout  accepté  ;  mais  elle  m'a  dit  une  chose 
dont  il  faut  que  je  vous  fasse  part,  pourvu 
que  ce  soit  en  secret.  Voici  le  point  :  elle 
m'a  dit  qu'il  n'est  pas  permis  (bien  que  ce 
soit  chose  possible,  toutefois  ce  n'est  pas 
licite)  qu'une  chrétienne  se  fourvoie  jusqu'à 
épouser  un  paTen  ;  néanmoins  elle  m'a  dit 
qu'elle  fera  ce  que  voudra  son  oncle,  qui  est 
un  homme  d'une  grande  valeur.  En  outre, 
sire,  la  bonne  et  la  belle  vous  salue  mille 
fois  ;  et  certainement  je  crois  qu'elle  vous 
chérit  fort. 


GLOVIS. 

Aurélien,  sans  en  dire  davantage,  je  me 
tairai  aujourd'hui  sur  ce  sujet.  Asseyons- 
nous  ici  :  j'aviserai  ce  que  je  pourrai  faire  à 
cet  égard. 

CLOTILDE. 

Doux  Jésus-Christ ,  roi  débonnaire.  Sire, 
toi  qui  connais  les  pensées  présentes  et  pas- 
sées, si  je  consens  à  me  marier  avec  Clo- 
vis,  c'est  dans  le  but  de  l'amener  à  se  faire 
chrétien.  Ah  I  Sire  qui  es  toute  perfec- 
tion, je  t'en  prie,  accomplis  mon  désir.  S'il 
faut  que  ce  mariage  ait  lieu,  Sire,  par  qui 
les  bonnes  choses  se  font ,  donne-moi  la 
grâce  de  l'amener  à  se  faire  baptiser  et  à 
garder  ta  loi.  Maintenant  je  ne  veux  plus  te 
prier.  Je  vais,  sans  tarder,  cacher  ces  vote- 
mens;  mais  je  mettrai  cet  anneau  d'or  dans 
le  trésor  de  mon  oncle,  avant  de  faire  autre 
chose.  A  présent  il  est  temps  que  je  me  re-» 
pose  :  j'ai  fait  ce  que  j'avais  à  faire. 


622 


thAatrk  français 


CLOTIS. 

Aurelian,  trop  mal  me  fait 
Ce  que  sui  tant  en  cest  estât. 
Encore,  sanz  plus  de  restât, 
Te  convient  en  Bourgongne  aler 
A  Gondebaut  le  roy  parler 
Et  sa  niepce  poiirmoy  requerre; 
Si  te  prî  qu'aprestes  ton  erre, 
Sanz  plus  ci  estre. 

AUR£LlAIf. 

Par  les  diex  qui  me  firent  naistre^ 
Sire,  voulentiers  le  feray, 
Et  dès  maintenant  mouveray, 
Puisqu'il  vous  liailte. 

CLOTIS. 

Vas  et  pense  comment  soit  faicie 
La  chose  sanz  point  de  delay  ; 
Que  je  tien,  s'espousée  Fay, 
J'en  seray  miex. 

ADRELUN. 

Je  vous  commant  à  touz  noz  diex  ; 
Ne  vous  quier  cy  plus  tenir  resne. 
—  Huchon,  nous  fault  râler  ou  règne. 
Voir,  de  Bourgongne. 

l'esguier. 
Puisqu'à  faire  y  avez  besongne, 
Qu'aler  vous  y  fault,  sire  doulx, 
Soit  pour  un  autre  ou  soit  pour  vous. 
De  cuer  iray. 

AUREUAN. 

Alons-m'en;  je  ne  fineray 
Si  seray  là. 

GLOVIS. 

Seigneurs,  Aurelian  s'en  va 
En  Bourgongne  pour  ma  besongne  : 
Alez  après  li  sanz  eslongne 
Et  faites  que  vous  l'allaingniez. 
Je  vueil  que  vous  l'acompaigniez, 
Car  de  li  me  suis  appensez 
Qu'il  maine  trop  po  gens  d'assez  ; 
Alez  après. 

ij*    CHEVALIER. 

Appareilliez  sommes  et  près 
De  faire  ce  que  commandez, 
Chier  sire;  et  se  plus  demandez, 
Fait  vous  sera. 

iij'.    CHEVALIER. 

Sire,  en  la  ville  où  il  jerra 
Ennuit  jerrons,  s'il  plaist  à  Dieu; 


CLOVIS. 

Aurélien  ,  cela  me  fait  trop  de  mal  d 
si  long- temps  dans  cet  état.  Il  te  bot  ; 
encore,  sans  plus  de  retard,  en  Boar^ 
parler  au  roi  Gondebaut  et  demandei 
nièce  pour  moi  ;  je  te  prie  doDC  de  | 
parer  ton  voyage  sans  être  davaougek 


ADRRUBR. 

Sire,  par  les  dieux  qui  me  firent  oaii 
je  le  ferai  volontiers,  et  dès  à  présent  je 
mettrai  en  route,  puisque  tel  estfotre 
plaisir. 

CLOVIS. 

Va  et  pense  à  faire  la  chose  nos  de 
car  je  tiens  que,  en  répousaiicjen'ei) 
rai  que  mieux. 

AURÉLIBH. 

Je  vous  recommande  à  toos  nos  ài 
je  ne  veux  pas  retenir  plus  loag-ieops 
rênes  (démon  cheval).  —  HochoD.Tr 
ment,  il  nous  faut  aller  de  nouYean  im 
royaume  de  Bourgogne. 

l'écuter. 

Puisque  vous  y  avez  à  faire  et  qn'l  to 
faut  y  aller,  mon  doux  seigneur,  soit  poor 
autre,  soit  pour  vous,  j'y  vais  de  bon  «B 

AORÉUEN. 

Allons-nous-en;  je  ne  m'arrêterai  pasl 
je  n'y  sois. 

GLOVlS* 

Seigneurs ,  Aurélien  s  en  va  en  M 
gne  pour  mes  aifaires  :  allez  après  lœ  ^ 
retard  et  faites  en  sorte  de  l'atteiDdrf  i 
veux  que  vous  Taccompagniei,  carj»! 
fléchi  qu'il  mène  trop  peu  de  gens  aï^> 
suivez-le. 


le  DBDXlilfB  CHBVAU»-        | 

Cher  sire ,  nous  sommes  en  ©«iij 
prêts  à  faire  ce  que  vous  wmïn«f*n 
vous  demandez  plus,  vous  screi  obei  | 


le  TROISIÈRB  CHBVAUtt* 

Sire,  s'il  plaît  à  Dieu,  nous  concwj 
ijourd'hui  dans  la  même  f iWe  fl"^  ' 


au 


AU   UOYBN-AGB. 


623 


Etjvous  promet  en  quelque  lieu 
Qu'il  Touira  aler,  nous  irons, 
Et  compagnie  li  ferons 
De  vouloir  fin. 

ij'  GHETALIER. 

Alons-m'en.  Vez  ci  le  chemin 
Qu'i  nous  fault  tenir  sans  cesser, 
Me  nous  est  meslier  du  laisser  ; 
Marchons,  or  sus  I 

iij*.   CHEVALIER. 

Avis  m'est  que  le  voy  lassus 
Devant  nous,  où  ne  se  faint  pas 
D'aler:  avançons  nostre  pas 
Pour  estre  à  li^ 

ij*.  CHEVALIER. 

C'est  bien  dit,  et  je  sui  celui 
Qui  voulen tiers  m'avanceray. 

(Ici  Tonl  un  po.) 

Ho,  sire  1  arrester  le  feray  ; 
Puisque  de  li  sommes  si  près, 
Ne  soiez  d'aler  si  engrès. 
—  Aurelian,  arreatez-vous, 
Biau  sire,  et  si  parlez  à  nous 
Mais  qu'il  vous  plaise. 

AURELIAN. 

E,  mes  amisi  je  suis  bien  aise, 
Voire,  et  bien  liez  quant  je  vous  voy. 
Où  alez-vous?  dites-ie-moy, 
Je  vous  en  pri. 

ïl'y  GHEVAUER. 

Je  le  vous  diray  sanz  detri; 
Alons-m'en  touz  jours  nostre  voie. 
Le  roy  avec  vous  nous  envoie 
Et  veult  que  nous  aillons  ensemble  ; 
Et  la  cause  est,  car  il  li  semble, 
Quoy  qu'il  vous  ait  son  fait  commis, 
Qu'à  trop  po  gent  vous  estes  mis 
En  ce  voiage. 

ij*  CHEVAUER. 

Il  a  fait  com  vaillant  et  sage; 
Laissons  en  pais. 

AURELIAN. 

Voire,  nous  approuchons  huymais 
De  là  où  nous  (levons  aler, 
Seigneurs,  et  si  me  fault  parler 
A  tel  homme  qu'est  Gondebaut, 
Le  roy,  qui  est  et  sage  et  caut. 
Je  vous  dy  bien. 

iij^    CHEVALIER. 

Aurelian  sire,  je  tien 


je  vous  promets  que,  en  quelque  lieu  qu'il 
veuille  aller,  nous  irons  (avec  lui)  et  l'ac- 
compagnerons de  bon  cœur. 

LE   DEUXIÈME   CHEVALIER. 

Allons -nous -en.  Voici  le  chemin  qu'il 
nous  faut  constamment  tenir,  et  nous  n'a- 
vons pas  besoin  de  le  laisser;  allons!  mar- 
chons. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER. 

Je  crois  que  je  le  vois  là -haut  devant 
nous;  il  n'est  point  paresseux  à  marcher: 
hâtons  le  pas  pour  l'atteindre, 

LE  DEUXIÈME  GHEVALUSR. 

C'est  bien  parlé,  et  j'avancerai  volontiers. 
{Ici  ils  marchent  un  peu.)  Ho,  sire!  je  le  fe- 
rai s'arrêter;  puisque  nous  sommes  si  près 
de  lui ,  ne  vous  hâtez  pas  tant.  —  Aurélien, 
arrêtez  -  vous ,  beau  sire ,  et  veuillez  nous 
parler. 


AURl£UEN. 

Eh,  mes  amis!  je  suis  bien  aise,  en  vé- 
rité, et  bien  joyeux  de  vous  voir.  Où  allez-' 
vous?  dites-le-moi,  je  vous  en  prie. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER. 

Je  vous  le  dirai  sans  difficulté;  allonap 
toujours  notre  chemin.  Le  roi  nous  envoie 
avec  vous  et  veut  que  nous  aillons  ensem- 
ble; la  raison  est  qu'il  lui  semble,  quoiqu'il 
vous  ait  chargé  de  son  affaire,  que  vous 
vous  êtes  mis  en  route  avec  trop  peu  de 
monde. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER.. 

n  a  agi  comme  (un  roi)  vaillant  et  sage  ;. 
n'en  parlons  plus. 

AURÉLIEN. 

Seigneurs,  en  vérité,  nous  approchons, 
maintenant  de  là  où  nous  devons  aller,  et 
il  faut  que  je  parle  au  roy  Gondebaut,  qui 
est  sage  et  rusé,  je  vous  le  dis  bien. 


LE  TROISIÈME  CHEVALIBR. 

Sire  Aurélien ,  je  liens  que  vous  saurez. 


621 


Que  vous  le  sarez  moult  bien  faire 
Et  sanz  riens  en  parlant  meflaire 
Vostre  raison. 

ij*.   CHEVALIER. 

Paix  maishui!  vez  là  sa  maison: 
Alons  nous  y  de  fait  bouter 
Sanz  nous  de  li  de  riens  doubler 
D'avoir  desroy. 

AURBLIAN. 

Soit  !  je  voys  devant.  —  Sire  roy , 
Habon  qu'avez  com  Dieu  servi, 
Vous  ottroit  qu'aiez  deservi 
S'amour  avoir  ! 

GONDEBAtJT  ROY. 

Bien  veignes-tu.  Fais^me  savoir 
Qui  es-tu  ne  de  quelle  terre, 
Ne  que  viens-tu  ci  endroit  querre  ; 
Ne  me  mens  pas. 

AURELIAN. 

Ce  vous  diray-je  isnel-le-pas. 
Sire,  Glovis,  le  roi  de  France, 
Qui  est  un  roy  de  grant  puissance. 
Vous  demande  sanz  point  d*ouUrage 
Clotilde  avoir  par  mariage. 
Qu'est  voslre  niepce. 

GONDBBAUT. 

Seigneurs,  se  jà  ne  vous  meschiece. 
Considérez  l'enlencion 
Et  regardez  l'occasion 
Que  Glovis  encontre  moy  quiert. 
Qui  ma  nièce  à  femme  requiert, 
Conques  ne  cognut  en  sa  vie. 
De  nous  courir  sus  a  envie, 
Ce  puis-je  pour  voir  affier; 
—  Et  tu  es  venuz  espier 
Quel  pais  j'ay,  je  te  dy  voir, 
Soubz  l'ombre  que  demande  avoir 
Glovis  femme  que  onques  ne  vit. 
Ne  scé  de  quele  vie  il  vit; 
Mais  va-t'en,  et  si  li  dénonces 
Qe  quanque  me  diz  et  ennonces 
Je  repute  et  tiens  à  frivoles, 
Et  ne  sont  toutes  que  paroles 
De  tricherie. 

AURELIAN. 

Sire,  ne  vous  celeray  mie. 
Mon  chier  seigneur,  Glovis  le  roy 
Si  vous  mande  ainsi  de  par  moy, 
S'ainsi  est  que  vous  li  vueilliez 
Donner  un  lieu  appareilliez 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 

très-bien  vous  en  tirer  et  sans  faire  ton» 
rien  à  votre  affaire  dans  vos  paroles. 


LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Allons ,  paix  1  voici  sa  maison  :  eoiroos- 
y  sans  aucune  crainte  d'être  mal  reçus  de 
lui. 

AURÉUEN. 

Soit  !  je  vais  deyant.  —  Sire  roi,  que  Sa- 
homet,  que  tous  avez  servi  comme  dieu, 
vous  accorde  d'ayoir  mérité  son  amoar! 

LE  ROI  GONDBBAirr. 

Sois  le  bienvenu.  Fais-moi  saToirquim 
es,  de  quel  pays,  et  ce  que  tu  riens  cher- 
cher ici  ;  ne  me  mens  pas. 

AURiLIEN. 

Je  vous,  le  dirai  tout  de  suite.  Sire ,  Glo- 
vis, le  roi  de  France ,  qui  est  un  roi  irèf 
puissant ,  vous  demande  en  mariage  de 
bonne  foi  Glotilde,  votre  nièce. 


GOIfDEBAUT. 

Seigneurs ,  Dieu  vous  garde  de  mal  î 
considérez  l'intention  de  Clovi»  et  voyci 
Toccasion  qu'il  cherche  contre  nous  en  de- 
mandant  en  mariage  ma  nièce ,  qu  u  i"^ 
connut  jamais  de  sa  vie.  Il  a  envie  de  m 
courir  sus,  je  puis  bien  l'assurer; -et  ta  « 
venu  espionner  quel  pays  j'ai ,  je  te  dis  la 
vérité,  sous  prétexte  que  Glovis  demande 
une  femme  qu'il  ne  vit  jamais.  Je  ne  sais 
quelle  vie  il  mène  ;  mais  va-t'en  et  h^^^ 
part  de  ceci  :  que  tout  ce  que  tn  me  dis 
exposes,  je  le  considère  comme  des  fmo- 
lités,  et  que  ce  n'est  que  paroles  de  four- 
berie. 


AUR^LlEir.  . 

Sire,  je  ne  vous  le  cèlerai  pas,  mon  cnw 
seigneur,  le  roi  Glovis  vous  demande  F 
ma  bouche  de  vouloir  bien  lui  6»^^  ""* 
droit  pour  y  épouser  CloliWe  ;  et  si  vous  u 
voulez  pas  qu'il  en  soii  ainsi,  je  vous  d» 


AU   MOYBN-ÀGB. 


62 


Où  ClolHde  à  espouse  prengne  ; 
Se  TOUS  ne  voulez  qu'il  avieogne, 
De  par  li  vous  dy  que  bien  tost 
L'arez  ici,  li  et  son  ost, 
Pour  vous  combatre. 

GONDEBACT. 

Et  je  le  saray  bien  debalre, 
S'il  vient  ici,  et  tant  feray 
Que  le  sanc  de  ceulx  vengeray 
Qui  par  li  ont  esté  occis. 
Malement  est  son  cuer  assis 
En  grant  orgueil. 

PREMIER  GOMSEILLIER    GONDEBAUT. 

Chier  sire,  un  mot  dire  ici  vueil; 
—  Mais,  seigneurs,  traiez-vous  arrière 
Un  petit  jusques  là  derrière. 
— S'il  vous  plaist,  vous  m'escouterez: 
A  voz  meuislrcs  enquerrez 
Et  à  voz  cliamberlans  aussy 
S'il  scevent  riens  qu'il  soit'ainsi, 
Que  Clovis  ait  par  dedeçà 
Envoie  dons  ore  ou  pieçà 
Par  ses  Icgaz  et  par  engin 
Qu'il  ait  pensé  qu'à  ceate  fin 
Il  ait  sur  vous  occasion 
De  venir  à  s'entencion  : 
C'est  que  son  subjet  doiez  estre 
El  vostre  règne  à  li  soubzmettre  ; 
Je  vous  di  voir. 

ij*.  GONSEILLIER. 

Voire  que  vous  devez  savoir. 
Sire,  que  quant  Clovis  s'aîre 
Il  forcené,  ce  vous  puis  dire. 
Comme  un  lion  bien  attené  ; 
M'il  n'est  homme  de  mère  né 
Qu'il  ne  le  double. 

GONDEBAUT. 

Ytier,  vien  avant  et  m'escoute. 
Longuement  as  à  moy  esté  : 
Scez-iu  point,  par  ta  vérité. 
Qu'envolé  m'ait  nul  don  Clovis? 
Se  tu  me  mens,  il  est  touz  vifz  : 
Je  le  saray. 

GHAHBERLANG. 

Mon  chier  seigneur,  voir  vous  diray 
De  ce  que  vous  me  demandez, 
Puisque  vous  le  me  commandez. 
Je  vous  jur  par  Malion,  mon  dieu. 
Conques  en  place  ny  en  lieu 
Ne  fu  où  riens  vous  envoyast 


sa  part  que  bientôt  vous  l'aurez  ici ,  lui  et 
son  armée,  pour  vous  combattre. 


GONDEBAUT. 

S'il  vient  ici ,  je  saurai  bien  l'arrêter,  et  je 
ferai  tant  que  \e  vengerai  le  sang  de  ceux 
qu'il  a  tués.  Son  cœur  est  outrageusement 
gonflé  d'orgueil. 


LE  PREMIER   CONSEILLER  DE   GONDEBAUT. 

Cher  sire,  je  veux  dire'.icî  un  mol.  —  Mais, 
seigneurs,  retirez-vous  un  peu  jusque  là  der- 
rière. —  S'il  vous  plaît,  vous  m'écouterez  : 
vous  vous  informerez  auprès  de  vos  minis- 
tres, aussi  bien  qu'auprès  de  vos  chambel- 
lans, s'ils  n'ont  pas  connaissance'que  Clovis 
ait  envoyé  quelques  dons,  maintenant  ou 
aiiirefois,  par  ses  députés,  dans  le  but  de  voir 
s'il  n'aurait  pas  l'occasion  de  mettre  à 
exécution  le  dessein  qu'il  a  contre  vous  :  c'est 
de  faire  de  vous  son  sujet,  et  de  soumettre 
votre  royaume  ;  vous  dis  vrai. 


LE  DEUXIÈME  CONSEILLER. 

En  vérité,  vous  devez  savoir,  sire,  que 
quand  Clovis  s'irrite,  il  devient  furieux ,  je 
puis  vous  le  dire,  comme  un  lion  bien  ex- 
cité; et  il  n'est  nul  homme  qui  ne  le  redoute. 


GONDEBAUT. 

Ytier,  approche  et  écoute-moi.  Tu  as  été 
longuement  à  mon  service:  ne  sais-tu  point, 
dis-moi  la  vérité,  si  Clovis  m'a  envoyé  quel- 
que présent?  Si  tu  me  mens,  il  est  en  vie: 
je  le  saurai. 

•  LE  CHAMBELLAN. 

Mon  cher  seigneur,  je  vous  dirai  la  vé- 
rité au  sujet  de  ce  que  vous  me  demandez, 
puisque  tel  est  votre  ordre.  Je  vous  jure 
par  mon  dieu  Mahomet  que  je  n'ai  jamais 
éié  nulle  part  où  Clovis  vous  ait  envoyé 
ou  donné  quelque  chose  de  la  valeur  d'un 

40 


626  THÉÂTRE 

Clovis  ne  chose  ne  vous  domiasi 
Qui  vaulsist  un  povre  barenc; 
S*ay-je  esté  vostre  chamberienc, 
Il  a  jà  (les  ans  plus  de  vint 
Que  roffice  premier  me  vint 
De  vostre  grâce. 

GONDEBACT. 

Biaux  seigneurs,  or  tost  sanz  espace 
Alez  en  mes  trésors  savoir 
Se  du  sien  y  puet  riens  avoir 
Qui  par  quelque  voie  y  soit  mis, 
Et  m'en  rapportez,  mes  amis, 
Ce  qu'en  sarez. 

PREMIBK  GONSEILLIER. 

"Ghier  sire,  jà  mains  n'en  arez. 
—  Alons-m'en  faire  son  voloir; 
De  riens  n'en  povons  pis  valoir^ 
Biais  de  tant  roiex. 

LE  CHAMBERLAIVC. 

Vous  dites  voir,  par  touz  noz  diex  1 
Alons-m'en  ceste  foiz  première 
Garder  ou  trésor  là-derriere 
Nous  touz  ensemble. 

ij'.  COIfSEILLlBR. 

Alons  (c'est  le  miex,  ce  me  semble) 
Isnellement. 

PREMIER  SERGENT. 

Mon  chier  seigneur,  trop  malement 
Vous  voy,  ce  me  semble,  pensis 
Depuis  que  vous  fustes  assis 
lUeuc,  chier  sire. 

GONDEBAUT. 

Je  pense  à  ce  qu'ay  oy  dire. 
Que  Clovis  veult  venir  sur  moy  ; 
Mais,  s'il  vient,  mal  sera  pour  soy. 
Je  te  dy  bien. 

îj^   SERGENT. 

Certes,  mon  chier  seigneur,  je  tien 
Qu'il  n'y  venra,  pas  n'en  doublez  ; 
Et  s'il  y  venoit,  escoutez  : 
J^e  Tara-il  pas  davantage , 
Car  vous  arez  tant  de  barnage 
Et  de  sodoiers  compaignons 
Et  alemans  et  bourguignons. 
Que  je  tien  tout  biau  li  sera 
Quant  retourner  il  s'en  pourra 
A  sauvelé. 

GONDBBAUT. 

Par  Mahonl  tu  di&  vérité. 
Esier  laissons. 


FRANÇAIS 

pauvre  hareng  ;  et  voici  déjà  plus  de  fiogt 
ans  que,  par  voire  grâce,  je  suis  Totrecbain- 
bellan. 


60NDEBAUT. 

Beaux  seigneurs,  allez  vite  saas  retard 
savoir  si  dans  mes  trésors  il  peut  y  avoir 
quelque  chose  de  son  bien  qui  y  ail  été  m 
d'une  manière  quelconque,  et  rapportez- 
moi  ce  que  vous  saurez  à  cet  égard. 

LE  PREMIER  CONSEILLER. 

Cher  sire ,  vous  serez  obéi.  —  Allons- 
nous-en  faire  sa  volonté  ;  nous  ne  pottTOD> 
y  perdre,  au  contraire. 

LE  CHAMBELLAN. 

Vous  dites  vrai,  par  tous  nos  dieux!  Al- 
lons -  nous  -  en  cette  première  fois  regarder 
tous  ensemble  au  trésor  là-derrière. 

LE  I^EUXIÀME  CONSEILLER. 

Allons  vite  ;  c'est,  à  ce  qu'il  me  semble,  le 
meilleur  parti. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Mon  cher  seigneur,  je  vous  vois  plongé 
dans  des  réflexions  fort  tristes,  à  ce  qu'il 
me  parait,  depuis  que  vous  êtes  assis  là, 
cher  sire. 

GONDBBAUT. 

Je  pense  à  ce  que  j'ai  oui  dire,  que  Clo- 
vis veut  venir  sur  moi;  mais,  s'ilti*»^'^ 
mal  sera  pour  lui ,  je  te  le  dis  bien.   . 

LE  DEUXIÂMB  SERGENT. 

Certes  ,  mon  cher  se^neur,  je  suis  cer- 
tain qu'il  n'y  viendra  pas,  n'en  douieipoint; 
et  s'il  y  venait,  écoutez  :  il  ne  remportera 
pas  davantage ,  car  vous  aurez  tant  de  ba- 
rons et  de  simples  soidats  allemands  ci 
bourguignons»  que,  à  mon  avis,  il  sera  e^ 
chanté  de  pouvoir  s'en  retourner  sain 
sauf. 


GONDEBAVT. 

Par  Mahomet!  tu  dis  la  vérité.  H'eûP"*' 
Ions  plus. 


AU   MOYEN-AGE. 


627 


PREMIER  CONSEILLIER. 

Cbier  sire,  à  vous  nous  r'adressoiis. 
Nous  venons  de  voslre  iresor 
Cerchier  :  sachiez  q'un  annel  d*or 
Où  est  escript  le  nom  Clovis 
(Et  son  corps  pourtrait  et  son  vis 

Y  est  moult  bien  taillié  aussi) 

Y  avons  trouvé  ;  vez  le  cy  : 

Regardez,  sire. 

GONDEBAULT. 

Or  entendez  que  je  vueil  dire  : 
Je  suppose  qu'en  vérité 
Ma  nièce  ne  li  ait  bouté; 
Si  vous  diray  que  uous  Ferons: 
Cy  devant  nous  la  manderons, 
Et  sarons  se  elle  nous  dira 
Que  mis  ou  non  elle  Tara 
Où  pris  l'avez. 

CHAMBERLANG. 

Mon  obier  seigneur,  bien  dit  avez  : 
Ainsi  soit  fait. 

GONDEBAUT. 

Vaz-la-me  querre,  vaz  de  fatt; 
Dy  que  la  mande. 

PRENIER  SERGENT. 

Je  vois.  —  Vostre  onclevous  demande, 
Uame,  qui  querre  vous  envoie; 
Faites  que  devant  li  vous  voie 
Appertement. 

CLOTILDE. 

Je  sui  toute  preste  :  alons-m*ent. 
—  Chienoncle,  qui  me  demandez, 
Ye^me  cy  preste:  commandez 
Yostre  plaisir. 

GONDEBAUT. 

La  vérité  savoir  désir 
Qui  ce  a  fait  qui  en  mon  trésor 
A  mis  un  annel  qui  est  d'or 
Où  eA  l'image  de  Clovis 
Et  son  nom,  si  com  m'est  avis. 
Scez-tu  qui  ce  peut  avoir  fait? 
Touz  esbahiz  sui  de  ce  fait 
Et  trespensez.  * 

CLOTILDB. 

Mon  cbier  seigneur,  j'en  scé  assez 
Que  vous  diray,  mentir  n'en  quier. 
Il  a  jà  plus  d'un  an  entier 
Queroy  Clovis,  sanz  guerredon, 
Drapz  d'or  vous  donna  en  pur  don, 
Qu'envoia  par  certains  messages, 


LE  PREMIER   CONSEILLER. 

Cher  sire,  nous  nous  présentons  à  vous  de 
nouveau.  Nous  venons  de  fouiller  dans  vo- 
tre trésor  :  sachez  que  nous  y  avons  trouvé 
un  anneau  d'or  où  est  écrit  le  nom  de  Clo- 
vis, où  son  corps  est  représenté  et  où  son 
visage  est  bien  sculpté  ;  le  voici  :  regardez, 
sire. 

GONDEBAUT. 

Allons  y  entendez  ce  que  je  vepx  dire  :  je 
suppose,  en  vérité,  que  ma  nièce  l'y  a  mis; 
je  vous  dirai  donc  ce  que  nous  ferons  :  nous 
la  manderons  ici  devant  nous,  et  nous  sau- 
rons d'après  ce  qu'elle  nous  dira,  si  elle  l'a 
mis  ou  non  où  vous  l'avez  pris. 


LE  CHAMBELLAN. 

Mon  cher  seigneur,  voue  avez  bien  dit  : 
ainsi  soit  fait. 

GONIABAUT. 

Ya  me  la  chercher,  va;  dis  que  je  la 
mande. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

J'y  vais.  —  Yotre  oncle  vous  demande, 
dame,  il  vous  envoie  chercher  ;  faites  qu'il 
vous  voie  sur-le-champ  devant  lui. 

CLOTILDB. 

Je  suis  toute  prête:  allons -nous -en. — 
Cher  oncle,  q«i  me  demandez ,  me  voici 
prête  :  commandez  ce  qui  vous  plaira. 

GONDEBAUT. 

Je  désire  savoir,  en  vérité,  quel  est  celui 
qui  a  mis  en  mon  trésor  un  anneau  d'or  où 
est  l'image  de  Clovis  et  son  nom,  à  ce  que 
je  crois.  Sais-tu  qui  peut  avoir  fait  cela?  Je 
suis  tout  étonné  et  frappé  de  cette  chose. 


CLOTILDB. 

Mon  cher  seigneur,  j'en  sais  assez  à  cet 
égard,  et  je  vous  le  dirai  sans  chercher  à 
mentir.  Il  y  a  déjà  plus  d'un  an  entier  que 
le  roi  Clovis  vous  donna  en  pur  don,  sans  re- 
tour,  des  vêlemens  d'or  qu'il  envoya  par  des 
messages  sûrs,  qui  me  semblèrent  des  hom- 


62$ 


TniATHE 


Qui  me  semblèrent  hommes  suges  ; 
Ccl  annel  ou  doy  me  boutèrent 
Et  de  par  li  le  me  donnèrent. 
Cet  annel,  pour  ce  qu'estok  d'or» 
Je  le  mis  en  vostre  trésor 
Certainement. 

GOlfDEBAUT. 

Ce  fu  fait  assez  nicement 
Et  sans  conseil,  que  tu  déusses 
Avoir  pris,  se  nul  bien  scéusses; 
Mais,  puisque,  sanz  moy  appeller, 
La  chose  fault  ainsi  aler, 
Aviengne  qu'en  peut  avenir. 

—  Faites  ces  messages  venir. 

Que  je  là  voy. 

ij'  G0NSE1LLIER. 

Voulen tiers,  sire,  en  bonne  foy. 

—  Seigneurs,  or  tost  !  venez  bonne  erre 
Au  roy,  qui  vous  envoie  querre  ; 

Delivrei-vous. 

ij«  CHEVALIER  DE  CLOVIS. 

Puisqu'il  li  plaist,  si  ferons-nous 
Sanz  point  attendre. 

iij*'.   CHEVALIER. 

•Sire,  en  desdain  ne  vueillez  prendre 
Mostre  demeure. 

GONDEBAUT. 

NaniL,  assez  venez  à  heure  ; 
Mais  ce  que  vueil  dire  entendez  : 
Ma  nièce  à  avoir  demandez 
A  femme  pour  Clovis  le  roy. 
Qui  secrètement  par  desM>y 
Ly  a  envoie  par  ses  gens 
Son  annel  et  vestemens  gens 
De  drap  d'or  et  sanz  mon  scéu, 
Par  quoy  la  fille  a  decéu  : 
Pour  ce,  seigneurs,  je  la  vous  livre 
Kt  de  elle  du  tout  me  délivre; 
Amenez-l'en  ysnel  le  pas, 
£t  si  ne  vous  attendez  pas 
Que  je  li  face  compagnie 
iie  gent  nule  de  ma  mesnie; 
Manil,.sanz  faille. 

AURELIAN. 

Que  nuiz,  sire,  aussi  s'en  traveille: 
N'est  jà  mestier,  s'il  ne  voushaite; 
S'en  soit  vostre  voulenté  faite. 
Et,  s'il  vous  plaist,  nous  en  irons 
Et  la  damoiselle  enmenrons 
Au  roy  de  France. 


FRANÇAIb 

mes  sages  ;  ils  me  mirent  cet  anneau  au  doi^ 
et  me  le  donnèrent  de  sa  part.  Comme  il 
était  d'or,  je  le  mis  en  sftreté  dans  vû(re 
trésor. 


60?ID£BAUT. 

Cela  se  fit  assez  niaisement  et  sans  con- 
seil, lorsque  tu  aurais  dft  en  prendre,  si  m 
avais  eu  quelque  peu  de  sens;  mais,  puisque, 
sans  me  consulter,  tu  en  as  agi  aiosi,  ad- 
vienne que  pourra.  —  Faites  venir  ces  mes- 
sagers, que  je  vois  là^bas. 


LE  DEUXIÈME  CONSEILLER. 

Volontiers,  sire,  de  tout  mon  cœur.  - 
Seigneurs,  allons  vite  !  venez  promplemeDt 
au  roi,  qui  vous  envoie  chercher;  dépéchez- 
vous. 

LE  DEUXIÈME   CHEVALIER  DE  CLOTIS. 

Puisque  tel  est  son  bon  plaisir,  nous  le 
ferons  sans  attendre  davantage. 

LE  TROISIÈME   CHEVALIER. 

Sire,  veuillez  ne  pas  prendre  nout  re- 
tard en  mauvaise  part. 

GONDEDAUT. 

Nenni^  vous  venez  assez  à  temps;  mais 
entendez  ce  que  je  veux  vous  dire  :  tous  de- 
mandez ma  nièce  en  mariage  pour  le  roi 
Clovis,  qui  lui  a  envoyé  par  ses  geus,  se- 
crètement, dans  un  but  coupable  et  à  moa 
insu,  son  anneau  et  de  riches  vétemeos  : 
c'est  pourquoi,  seigneurs,  je  yous  la  livre 
et  me  décharge  tout^à-fait  d'elle;  emme- 
nez-la sur-le-champ,  et  ne  vous  aitcudei 
pas  à  ce  que  ni  moi  ni  personne  de  ma 
maison  nous  lui  tenions  compagnie  ;  oeom, 
certes. 


AURÈLIBR. 

Aussi  bien,  sire,  que  nul  ne  s'en  mette 
en  peine  :  c'est  inutile,  si  cela  ne  vous  est 
pas  agréable;  et  que  voire  volonté  soit  faite» 
Si  tel  est  votre  bon  plaisir,  nous  ooits  eo 
irons  et  nous  emmènerons  la  demoiselle 
au  roi  de  France. 


AU   NOYEN-AGR. 


G29 


GONDEBAUT. 

Faiies-ent  à  vostre  ordenaoce, 
De  elle  ne  me  quier  plus  mesler  : 
Soit  où  elle  pourra  nier. 
Riens  n'y  aconte. 

ij*.  CHEVALIER. 

Sire,  sanz  plus  faire  ici  compte. 
De  vous  prenons  congié,  c'est  fin; 
A  Mahon  et  à  Appolin 
Vous  commandons. 

iij«.  CHEVALIER. 

Puis  qu'avons  ce  que  demandons. 
Ne  nousfault  penser  que  d'aler; 
Atons  monter,  sanz  plus  parler, 
Nostre  espousée. 

AURBLIAN. 

Vosire  monture  est  ordenée, 
Dame  ;  ne  vous  soussiez  mie. 
Kl  s'arez  bonne  compagnie 
De  nous  trestouz. 

CLOTILDE. 

Vostre  merci,  mes  amis  doulx; 
Et  j'espoir  que  le  temps  venra 
Que  guerredonné  vous  sera, 
Se  jeonques  puis. 

AURELIAN. 

Seigneurs,  escoulez-moy  :  depuis 
Deux  jours  pour  certain  j'uy  scéu 
Que  le  roy  Clovis  est  méu 
De  Paris  et  va  à  Soissons  : 
Si  fiiultque  le  chemin  laissons 
De  Paris,  quant  serons  monté, 
Et  qu'à  Soissons  droit  la  cité 
Aillons  à  li. 

ij'.    CHEVALIER. 

Bien  est;  n'y  a  de  nous  celi 
Qui  ne  le  face  voulentiers. 
Alons  monter  en  dementiers 
Qu'avons  espace. 

iij*.   CHEVAUEB. 

Kl  n'est-il  pas  bon  c'on  li  face 
Savoir,  afin  qu'il  ne  s'eslongne, 
Ce  qu'avons  fait  de  sa  besongne? 
Qu'en  diies-vous? 

AURELIAN. 

Si  est,  par  foy  !  Mon  ami  doulx, 
J<^  vous  suppli,  s'il  vous  agrée, 
Srmzlui  faire  autre  lettre  secrée, 
Que  devant  nous  vous  en  ailliez 


GONDEBAUT. 

Faites -en  ce  que  vous  voudrez,  je  ne 
veux  plus  me  mêler  d'elle  ;  qu'elle  soit  où 
elle  pourra  aller,  je  ne  m'en  inquiète  pas. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Sire,  sans  plus  causer  ici,  nous  prenons 
congé  de  vous,  c'est  tout;  nous  vous  recom- 
mandons à  Mahomet  et  à  Apollon. 

LE   TROISIÈHE  CHEVALIER. 

Maintenant  que  nous  avons  ce  que  nous 
demandons,  il  ne  nous  faut  songer  qu'à 
marcher;  allons  mettre  en  selle  nostre  épou- 
sée ,  sans  plus  parler. 

AURÉLIEN. 

Dame,  votre  monture  est  prête  ;  ne  vous 
inquiétez  pas,  et  vous  aurez  en  nous  tous, 
une  bonne  compagnie. 

CLOTILDE. 

Merci,  mes  doux  amis;  et  j'espère  que  le 
temps  viendra  où,  si  jamais  je  le  peux,  vous , 
serez  récompensés. 

AURÉLIEN. 

Seigneurs ,  écoutez-moi  :  depuis  deux 
jours  j'ai  appris  de  source  certaine  que  le 
roi  Clovis  a  quitté  Paris  et  va  à  Soissons: 
il  nous  faut  donc  laisser  le  chemin  de  Pa- 
ris ,  quand  nous  serons  à  cheval,  et  aller 
droit  à  la  cité  de  Soissons  auprès  de  lui.. 


LE   DEUXIÈME  CHEVALIER. 

C'est  bien;  il  n'y  a  parmi  nous  personne 
qui  ne  le  fasse  volontiers..  Allons  monter 
à  cheval  pendant  que  nous  avons  le  temps. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER. 

Et  n'est-il  pas  bon,  afin*qu'il  ne  s'éloi- 
gne pas,  qu'on  lui  fasse  savoir  comment 
nous  avons  terminé  son  affaire?  Qu'en  di- 
tes-vous ? 

AURÉLIEN. 

Oui,  ma  foi!  Mon  doux  ami,  je  vous  sup- 
plie de  vouloir  bien,  sans  lui  faire  d'autres 
lettres  secrètes ,  vous  en  aller  devant  nous 
et  lui  dire  où  nous  en  sommes. 


630 


TUÉATRE  FRANÇAIS 


Et  1  estât  dire  ii  vueilliez 
De  nosire  fait. 

iij'.  CHEVALIER. 

Voulez- vous?  il  vous  sera  fait, 
Et  me  peneray  d'avaocier; 
Pensez  de  vous  y  adressîer 
JPIus  que  pourrez. 

ij*.   GBEVÀLIER. 

Tant  ferons  que  nouvelle  ourrez 
De  nous,  sîre,  et  de  nostre  arroy» 
Ains  qu'avoir  puissiez  fait  au  roy 
Voslre  message. 

iij'.  CHEVALIER. 

Bien  est.  Sachiez,  com  fol  ou  sage, 
Je  vous  dy,  je  ne  fineray 
D'aier  tant  qu'à  li  parleray. 
Ici  vous  lais. 

ÀURELIAN. 

Avant  !  alons  penser  huimais 
De  nous  monter  et  de  le  suivre, 
Si  que  le  puissons  aconsuivre 
Brief  et  trouver. 

iij.  CHEVALIER. 

Mahon,  bien  vous  doy  aourer 
Quant  venu  sui  par  telle  voie 
Que  le  roy  voy,  dont  j'ay  grant  joie, 
Qui  en  sa  majesté  se  siet. 
A  !  quecel  estât  bien  li  siet! 
D'aler  parler  à  li  me  vent. 
—  Sire,  Mahon  et  Tervagant 
Vous  facent  lié  1 

CLOVIS. 

Bien  vcgnant!  Qui  l'a  conseillié, 
Qu'ainsi  seul  vient? 

iij^    CHEVALIER. 

Aurelian,  sire,  et  les  siens 
Qui  devant  m'ont  fait  avancer 
Pour  vous  compter  et  annoncer 
Ce  qu'avons  fait. 

CLOVIS. 

Vous  ont  rien  Bourgongnons  meffait 
Ne  bas  ne  hault? 

iije.    CHEVALIER. 

Kanil,  sire;  mais  Gondebaut 
Vi  courroucié  et  mal  méu  : 
El  dist  c'en  avoit  decéu 
Sa  nièce  par  son  annel  d'or. 
Que  elle  avoit  mis  en  son  trésor. 
D'autres  choses,  voir,  vous  dira 
Assez,  quant  ci  venu  sera, 


LE  TROIftliME  CHEVALIER. 

Le  voulez-vous?  ii  sera  fait  ainsi,  et  je 
m'efforcerai  d'avancer  ;  peosez  à  vous  y  ren- 
dre le  plus  tôt  possible. 

LE  DEUXIÈME  CBEVAUER. 

Nous  ferons  tant  que  vous  entendrez  par- 
ler de  nous  et  de  notre  voyage  avant  que 
vous  puissiez  avoir  fait  votre  message  au 
roi. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER. 

C'est  bien.  Sachez  que  (fou  on  sage,  je 
vous  le  dis)  je  ne  cesserai  pas  de  marcber 
que  je  ne  lui  parle.  Ici  je  vous  laisse. 

AUBÉLIEN. 

En  avant  1  allons  penser  dësormais  à 
monter  à  cheval  et  à  le  suivre,  en  sorte 
que  nous  puissions  bientôt  l'atteindre  et  le 
trouver. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER. 

Mahomet,  je  dois  bien  vous  rendre  grâces 
d'être  venu  par  un  chemin  tel  que  je  vois 
le  roi  assis  dans  sa  majesté  :  ce  dont  j'ai 
grand'joie.  Ah  I  que  cet  état  lui  sied  bien! 
Je  vais  m'aventurer  à  lui  parler.  — Sii-e, 
que  Mahomet  et  Tervagant  vous  donnent 
joie  ! 

CLOVIS. 

Sois  le  bienvenu  !  Qui  t'a  conseillé  de  ve- 
nir ainsi  seul? 

LE   TROISIÈME    CHEVALIER^ 

Sire,'(cesl)  Aurélien  et  les  siens  qui  m'ont 
envoyé  en  avant  pour  vous  raconter  et  vous 
annoncer  ce  qu'ils  ont  fait. 


CLOVIS. 

Les  Bourguignons  vous  ont-ils  fait  qnel- 
que  mal,  aux  petits  ou  aux  grands? 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER- 

Nenni,  sire  ;  mais  je  vis  Gondebaut  cour- 
roucé et  mal  disposé  ;  il  dit  qu'on  avait 
déçu  sa  nièce  par  votre  anneau  d  or,  qu  elle 
avait  mis  en  son  trésor.  En  vérité,  Auré- 
lien vous  dira  beaucoup  d'autres  choses, 
quand  il  sera  venu  ici  ;  mais ,  je  >'<^"^ 
dis  seulement  qu'il  amène  avec  lui  la  (j<^""^^ 


AU 

Aurelian  ;  mais  tint  vous  di 
La  fille  amaine  avecques  H 
Qu'avoir  devez. 

OLOVIS. 

Or  me  dîtes,  se  vous  savez, 
Quant  ilz  venront. 

îij*  CBEVALIER. 

En  ceste  ville  annuit  seront, 
Ou  demain,  sire,  à  la  disnée; 
Si  que,  s'il  vous  ptaist  et  agrée, 
Ed  l'ostel  où  doivent  descendre 
Iray  veoir,  sanz  plus  attendre, 
Qu'il  en  peut  estre. 

GLOVIS. 

Oïl,  va-t'en  en  paine  mettre, 
Sanz  toy  plus  ci  endroit  tenir  ; 
Et  les  fay  touz  à  moy  venir, 
S'ilz  sont  venuz. 

iij*.    CHEVALIER. 

A  voz  grez  faire  suis  tenuz. 
Sire,  je  vois. 

AURELIAN. 

Dame,  je  tien  que  puts..ij.  mois 

Et  plus  qu'avons  ensemble  esté, 

Ne  devez  joie,  en  vérité, 

Tele  comme  huy  avoir  eu. 

Et  la  raison  qui  m'a  méu 

De  le  vous  dire,  vez  la  ci  : 

Je  voy  qu'en  ccsle  ville-ci 

Nous  alons,  où  vous  trouverez 

Celui  à  qui  femme  serez. 

Et  qui  tant  vous  honnourera 

Que  royne  estre  vous  fera 

De  tel  royaume  conime  est  France, 

Qui  est,  ce  tien-je  sanz  doubtnnce. 

Plus  renommée  qu'autre  terre  : 

Si  que  avançons,  damme,'nostre  erre 
D'aler  ensemble. 

CLOTILDE. 

Aurelian  sire,  il  me  sembla 
Que  je  voy  là  celui  que  vous 
Aviez  commis  d*aler  pour  nous 
Devers  le  roy.  • 

ij^    CHEVALIER. 

Dame,  voirement  est,  par  foy  ! 
Il  a  bien  avancé  son  erré. 
Je  pense  qu'il  nous  viengnc  querre. 
Quel  le  ferons? 

AURELIAN. 

Souffrez,  venir  ci  le  luirons;.  -  -.:   , 


IIOYBN-AGB. 

fille  que  vous  devez  avoir. 


631 


I 


CLOVIS. 

Maintenant  dites-moi ,  si  vous  le  savez 
quand  ils  viendront. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER. 

Sire ,  ils  seront  en  cette  ville  aujourd'hui 
OU  demain,  à  l'heure  dudiner;  en  sorte  que» 
si  cela  vousplalt  et  vous  est  agréable,  j'irai 
dans  l'hôtel  où  ils  doivent  descendre  voir 
tout  de  suite  ce  qu'il  en  peut  être. 

CLOVIS. 

Oui,  va-t'en  occuper,  sans  te  tenir  ici  plus 
long-temps  ;  et  fais-les  tous  venir  auprès  de 
moi,  s'ils  sont  arrivés. 

LE  TROISIÈME   CHEVALIER. 

Je  suis  tenu  de  faire  votre  volonté.  Sire, 
j'y  vais. 

AURÉLIEN. 

Dame ,  je  tiens  que  depuis  deux  mois  et 
plus  que  nous  sommes  ensemble,  vous  ne 
devez  pas  avoir  eu,  en  vérité,  une  joie  pa- 
reille à  celle  d'aujourd'hui.  Et  voici  la  rai- 
son qui  m'a  excité  à  vous  le  dire  :  fe  vois 
que  nous  allons  en  cette  ville-ci,  où  vous 
trouverez  celui  dont  vous  serez  la  femme, 
et  qui  vous  honorera  tant  qu'il  vous  fera 
reine *de  France,  royaume  qui  est,  je  vous^ 
le  dis  en  vérité,  plus  renommé  que  toute  au- 
tre terre:  c'est  pourquoi, dame,  hfttons-nous 
tous  deux. 


GLOTILDE. 

Sire  Aurélien,  il  me  semble  que  je  vois 
là  celui  que  vous  avez  chargé  d'aller  pour 
nous  auprès  du  roi. 

.     LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Dame  ,  c'est  la  vérité,  par  (ma)  foi  !  Il  a 
bien  fuit  diligence.  Je  pense  qu'il  vient  nous 
chercher.  Que  feron$*noiis  ? 

AURÉLIBN. 

Attendez,  nous  le  laisserons  venir  ici;  et 


fi32  THÉÂTRE 

El  qiiani  avecqucs  nous  sera. 
Ce  qu'ara  trouvé  nous  dira 
De  point  en  point. 

iij'.   CHEVALIER. 

£  gar!  je  vous  truis  bien  à  point: 
De  devers  le  roy  vien  tout  droit, 
Qui  m'a  envoie  çà  endroit 
Pour  dire  vous  et  annuncier 
Que  vous  ne  vueilliez  pas  laissier, 
Pui$qu*estes  venuz  en  sa  terre, 
Que  ne  veigniez  à  li  bonne  erre 
En  son  palais. 

AURELIAN. 

D'.'iler  à  li  ù  grant  Qslais, 
Sire,  nous  estions  ordenez  : 
11  fault  qu'avec  nous  retournez 
Sanz  plus* parler. 

ïl'y.   CHEVALIER. 

Ne  pensez  que  de  tostaler; 
Je  VOUS  suivray. 

AURELIAN. 

De  Mahon  qui  nostre  dieu  vray 
Est,  monseigneur,  et  qui  valu 
Vous  a  en  mains  lieux,  vous  salu: 
C'est  de  raison. 

CLOTIS. 

B7cn  soiez  en  nostre  maison 
Venuz,  et  vous  touz  que  cy  voy 
Assemblez.  Or  çà  !  diies-moy. 
Je  vous  em  pri,  mais  qu'il  vous  siesse, 
Est-ce  de  Gondebaut  la  nièce 
Que  ci  voy  estre  ? 

ij*   CHEVALIER. 

Sire,  sanz  plus  débat  y  mettre, 
Oil,c  est  elle. 

CLOVIS. 

Bien  puissez  venir,  damoiselle  : 
De  voslre  venue  ay  grant  joie. 
Puisque  vous  devez  estre  moie 
El  que  vostre  mari  seray. 
De  France  vous  ordonneray 
Royne  et  dame. 

CLOTILDE. 

Cliier  sire,  au  sauvement  de  Tame 
De  VOUS,  premier,  et  puis  de  moy 
Soit  fait  ce  que  dire  vous  oy, 

Non  autrement  !  | 

CL0VI8.  ' 

Or  tost,  seigneurs,  appertement  !  I 

Faites  qn'en  sa  chambre  menée  | 


FRANÇAIS 

quand  il  sera  avec  nous,  il  nous  dira  da  poui 
en  point  ce  qu'il  aura  trouvé. 

LE  TROISIÈHB  CHEVALIER. 

Eh  voyez  !  je  vous  trouve  bien  à  point:  je 
viens  tout  droit  de  vers  le  roi,  qui  m*a  en- 
voyé ici  pour  vous  dire  et  vous  anooDcerde 
vouloir  bien,  puisque  vous  êtes  arrivés  dans 
son  royaume ,  ne  pas  manquer  de  Teoir 
promptement  auprès  de  lui  dans  son  pa- 
lais. 

AURÉLIBN. 

Sire,  nous  étions  en  marche  pour  noosy 
rendre  en  toute  hâte:  il  faut  que,  sans  un 
mot  de  plus  »  vous  vous  en  retourniez  avec 
nous. 

LE  TROISIÈUE  CHEVALUR. 

Ne  pensez  qu'à  aller  vite  ;  je  vous  sui- 
vrai. 

ADRÉLIEN. 

Monseigneur,  je  vous  salue  au  nom  de 
Mahomet,  qui  est  notre  vérilable  dien  et 
qui  vous  a  prêté  secours  en  maints  endroits  : 
c'est  raison. 

CLOTIS. 

Soyez  le  bienvenu  en  notre  maison,  ainsi 
que  vous  tous  que  je  vois  rassemblés  ici. 
Çà  !  je  vous  en  prie,  veuillez  me  le  dire, 
est-ce  la  nièce  de  Gondebaut  que  je  vois  ici? 


LE  DEUXIÈME   CHEVALIER. 

Oui  ,  sire ,  sans  plus  de  débats,  ctsi 
elle. 

CLOVIS. 

Demoiselle,  soyez  la  bienvenue  :  j'ai  udp 
grande  joie  de  votre  arrivée.  Puisque  vons 
devez  être  à  moi  et  que  je  serai  votre  man, 
je  vous  couroimerai  reine  et  maîtresse  de  l-' 
France. 


CLOTILDE. 

Cher  sire ,  que  ce  que  je  vous  enieods 
dire  soit  pour  le  salut  de  votre  ame,  da- 
bord,  et  de  la  mienne  ensuite,  et  non  pa^ 
autrement  ! 

CLOVIS. 

■ 

Allons,  vite,  seigneurs!  faites qu^l^^ ^'^ 
menée  en  sa  chambre  là -derrière  etpa- 


AU  MOTEN-AGB< 


635 


Soit  là-derriere  et  ordenëe 
Comme  une  espoasëe  doit  csire, 
Car  de  Tesponser  entremetlre 
Me  vueil  en  Teure. 

AUREUAN. 

Sire,  nous  ferons  sanz  demeure 
Ce  qui  vous  plaîst  à  demander. 
—  Dame,  venez-ent  sanz  tarder 
En  vostre  chambre,  où  vous  menrons, 
Et  puis  nous  en  retournerons 
Arrière  ici. 

CLOTILDE. 

Mes  obiers  amis,  soil  fait  ainsi 
Plainement  com  vous  divisez. 
— Ysabel,  et  vous  me  suivez, 
M'amie  chiere. 

LA  DAMOISELLE. 

Voulentiers,  dame,  à  lie  chiere. 
Alez  devant,  après  iray; 
A  atourner  vous  aideray  : 
C'est  de  raison. 

CLOVIS. 

Seigneurs,  j'ay  de  dire  achoison 
Que  mon  bien  et  mon  honneur  croist, 
Dont  en  mon  cuer  joie  s'acroist. 
Puisque  j'aray  ceste  pucelle 
Qui  m'a  semblé  merveilles  belle 
En  son  visage. 

ij'.  CHEVALIER. 

Depuis  qu'emprismes  le  voyage. 
Sire,  de  la  vous  amener. 
Ne  me  puis  pas  garde  donner 
Qu  aie  en  li  véu  contenance, 
Parole,  fait  ny  ordenance 
Ne  maintien,  ce  vous  jur  par  m'ame. 
Fors  que  de  bonne  et  sage  dame 
Et  très  honneste. 

AURELIAN. 

Mon chier  seigneur,  madame  est  preste, 
Ce  vous  puis-je  bien  annoncier  : 
IVespouser  vous  fault  avancier. 
Car  temps  en  est. 

CLOVIS. 

Puisqu'est  preste,  aussi  suis-je  prest. 
Aions  sanz  nous  plus  ci  tenir. 
Faites  les  menesirelz  venir 
Ci  devant  nous. 

PREMIER  SERGENT. 

1  antost,  sire.  —  Délivrez -vous, 
Seigneurs,  meiloz-vous  en  arroy 


rée  comme  une  épousée  doit  l'être ,  car  je 
veux  me  mettre  en  mesure  de  l'épouser  à 
l'instant  même. 

AURÉLIBN. 

Sire,  nous  ferons  sans  délai  ce  qu'il  vous 
plaît  de  demander.  —  Dame,  venez-yous- 
en  sans  tarder  en  votre  ehambre,  où  nous 
vous  mènerons,  et  puis  nous  reviendrons 
ici. 

CLOTILDE. 

Mes  chers  amis,  qu'il  soit  fait  entièrement 
comme  vous  le  dites.  —  Quant  à  vous,  Isa- 
belle, suivez-moi,  ma  chère  amie. 

LA   DEMOISELLE. 

Volontiers,  dame,  et  avec  joie.  Passez  de- 
vant, j'irai  après  ;  je  vous  aiderai  à  vous  ha- 
biller :  c'est  mon  devoir. 

CLOVIS. 

Seigneurs,  j'ai  des  motifs  pour  dire  que 
mon  bien  et  mon  honneur  augmentent,  ce 
qui  fait  que  la  joi^  s'accroît  dans  mon  cœur, 
puisque  j'aurai  cette  jeune  vierge  qui  m'a 
semblé  merveilleusement  belle  de  visage. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Sire,  depuis  que  nous  nous  sommes  mis 
en  route  pour  vous  l'amener,  je  ne  me  sou- 
viens pas  d'avoir  vu  en  elle  une  contenance, 
une  conduite,  des  manières,  ou  entendu  une 
parole  ,  je  vous  le  jure  par  mon  ame ,  au- 
tres qu'il  convient  à  une  bonne ,  sage  et 
très-honnéte  dame. 

•     AURÉLIEN. 

Mon  cher  seigneur,  ma  dame  est  prête, 
je  puis  bien  vous  l'annoncer  :  il  vous  faut 
procéder  au  mariage,  car  il  en  est  temps. 

CLOVIS. 

Puisqu'elle  est  prête,  je  le  suis  aussi.  Al- 
lons sans  nous  tenir  davantage  ici.  Faites 
venir  les  ménestrels  devant  nous. 

LE   PREyiER  SERGENT. 

Tout  de  suite,  sire.  —  Dépêchez-  vous, 
seigneurs ,  disposez  -  vous  pour  ronduire 


634 


De  mener  espouser  le  roy  ; 
N'&tentque  vous. 

LES  HBNESTREZ. 

Nous  y  allons,  mon  ami  doulx, 
Quanque  povoos. 

iïy,  CHBVALIBR. 

Yes-lez  cy  :  sus  !  or  en  aions. 
Sire,  il  est  heure. 

CLOVIS. 

Alons-m'en  sanz  plus  de  demeure; 
Je  vois  devant. 

ij*  CHEVALIER. 

Et  nous  touz  vous  irons  suivant 
Par  compagnie. 

(Ici  s'en  va  hor»  de  sa  [place],  el,  une  pelite  inlci^ 
Ta1[le]  faîte,  s'en  revient  e[n  la]  sale  ;  et  Aurelian 
[li]  maine  l'espousée  et  ci[it]*  :) 

AURBUAN. 

Sire,  vez-cy  vostre  partie 
Que  vous  amaine  et  que  vous  lais. 
Vostre  femme  est  dès  ore  mais, 
Nul  autre  n'y  peut  droit  clamer: 
Or  pensez  de  vous  entre-amer. 
Que  c'est  un  fait  très  qoble  et  sage 
De  vivre  en  paiz  en  mariage 
Et  en  amour. 

CLOVIS. 

Sanz  faire  cy  plus  de  demour, 
Je  vueil  qu'entre  vous  trois  ailliez 
Au  Louvre,  et  là  m'appareilliez 
Ce  qui  fault  pour  faire  ma  feste: 
Il  y  a  bou  lieu  et  honneste. 
Et  si  est  près. 

iij'.  CHEVALtER. 

Ghier  sire,  nous  sommes  touz  prestz 
D*aler  ordener  la  besongne. 
— Alons-m'en  touz  .iij.  sanz  eslongne, 
Partons  de  cy. 

AURELIAN. 

Alons  de  ci  ;  muser  aussi 
N'est  temps  huis  mais. 

GLOTILDE. 

Mon  chier  seigneur,  dès  ore  mais 
Hetien  pour  vostre  chamberiere. 
Je  vous  pri  ceste  foiz  première, 
Chier  sire,  q'un  don  m'octroiez 
Et  ce  que  je  demande  oiez 

*  La  parlie  du  manuscrii  que  nous  avons  (cnlé 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 

le  roi  à  l'autel;   il  n'attend  que  vous. 


LIS  MENESTRELS. 

Nous  y  allons,  mon  doux  ami,  le  plus 
vite  que  nous  pouvons. 

LE  TROISIÈIIE  CHSVAI.IKR. 

Les  voici  :  debout!  Allons^ncMis-enàceoe 
heure,  il  en  est  temps. 

CLOVIS. 

Al  Ions -nous -en  sans  plus  de  retard;  je 
vais  devant. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER» 

Quant  à  nous,  nous  vous  accompagnerons 

tous. 

(Ici  le  roi  quitte  sa  place,  et,  après  un  court  is- 
terralle,  il  rerient  dans  la  salle  ;  et  Aurélien  lui 
mène  Tépousée,  et  dit  :) 

AURÉLIEN. 

Sire ,  voici  votre  moitié  que  je  voos 
amène  et  vous  laisse.  Elle  est  désormais 
votre  femme,  nul  autre  ne  peut  y  réclamer 
de  droits  :  maintenant  pensez  à  vous  en- 
tr'aimer,'car  c'est  une  très-noble  et  sage  ac- 
tion dans  le  mariage  de  vivre  en  paix  et  eo 
amour. 

CLOVIS. 

Sans  faire  un  plus  long  séjour  ici,  je  veax 
que  vous  alliez  tous  les  trois  au  Louvre,  et 
que  là  vous  prépariez  ce  qu'il  faut  pour 
faire  ma  fête:  c'est  un  lieu  commode  et  dé- 
cent, et  c'est  près  d'ici. 

LE   TROISIÈME  CREVALIBR. 

Cher  sire ,  nous  sommes  tout  prêts  d'al- 
ler ordonner  la  fôle.  —  Allons* nous-en  tous 
trois  sans  plus  de  retard,  partons  d'ici. 

ACRÉLIRN. 

Allons- nous -en  d'ici;  aussi  bien  n'esi-il 
plus  temps  de  muser. 

CLOTILDB. 

Hon  cher  seigneur,  désormais  je  me  re- 
garde comme  votre  servante.  Cher  sire,  je 
vous  prie  tout  d'abord  de  m'octroyer  un 
don ,  d'enteudre  ma  demande  et  d'être  as- 


de  .i*cstituer  ici  est  tombée  sous  îo  roulrau  du  re- 
lieur. 


AU   MOYEN-AGE. 


63â 


Et  me  soit  fait  de  vostre  grâce, 
Avant  que  service  vous  fasse 
Tel  comme  est  tenue  de  faire 
Femme  à  son  mari,  sanz  meffaire, 
Quant  il  leur  plaist. 

CLOTIS. 

Demandez,  Clotilde  :  à  court  plail, 
Je  le  feray. 

CLOTILDE. 

Ma  requeste  dont  vous  diray. 

Sire.  De  vostre  or  point  ne  quier  ; 

Mais  premièrement  vous  requier 

Qu'en  Dieu  le  Père  vueiUiez  croire^ 

Qui  sanz  fin  règne  ou  ciel  en  gloire, 

Qui  vous  créa  et  qui  tout  fist 

Et  qui  onques  rien  ne  meffist. 

Après,  sire,  pas  ne  laissez 

Jhesu-Crist;  mais  le  confessez 

Vray  Dieu,  fil  de  Dieu  le  Père  estre, 

Qui  çà  jus  voult  de  vierge  naistrc 

Et  y  fu  du  Père  envoiez 

Pour  nous  estre  à  Dieu  ravoiez, 

Et  qui  nous  a,  c'est  vérité. 

Par  sa  sainte  mort  racheté. 

Oultre,  je  vous  requier  ainsi 

Saint-Esperit  créez  aussi. 

Qui  touz  les  justes  enlumine 

Et  conforme  en  grâce  divine; 

Et  que  ces  .iij.,  Pères  et  Filz 

Et  Saint-Esperit,  soiez  fiz, 

Sont  une  seule  majesté, 

Uneessance,  unedéité. 

Une  perdurable  puissance  : 

Ce  tenez  par  ferme  créance, 

Et  voz  ydoles  délaissez 

Et  d'aourer  les  vous  cessez, 

Car  vanitez  sont  et  faintises  ; 

Mais,  sire,  les  saintes  églises 

Qu'avez  ars  et  fait  destabtir 

Faites  refaire  et  restablir. 

Et  soiez  de  Dieu  filz  et  membre. 

Après  vous  requier  qu'il  vous  membre 

De  demander  ma  porcion 

Qu'avoir  de  la  succession 

Doi  par  droit  de  père  et  de  mère, 

Que  fist  morir  de  mort  amere 

Mon  oncle,  qui  tant  desvoya 

Que  mon  père  occisi ,  et  noya 

Ma  mère  pour  le  règne  avoir 

De  Bourgongnc,  je  vous  dy  voir. 


sez  gracieux  pour  me  l'accorder,  avant  que 
je  vous  serve  comme  une  femme  est  tenue 
de  le  faire  envers  son  mari,  sans  commettre 
le  mal,  quand  cela  leur  platt. 

CLOVIS. 

Demandez,  Clotilde  :  Je  le  ferai  sans  hési- 
ter. 

CLOTILDE. 

Sire,  je  vous  exposerai  donc  ma  requête. 
Je  ne  veux  point  de  votre  or;  mais  en  pre- 
mier lieu  je  vous  prie  de  vouloir  croire  en 
Dieu  le  Père»  qui  règne  sans  fin  au  ciel  dans 
la  gloire,  qui  vous  créa,  quij  fit  tout  et  qui 
jamais  ne  commit  le  mal*  Après ,  sire ,  ne 
laissez  pas  Jésus-Christ  ;  mais  confessez- le 
pour  vrai  Dieu,  fils  de  Dieu  le  Père,  qui 
voulut  naître  ici-bas  d'une  vierge,  qui  y 
fut  envoyé  du  Père  pour  nous  ramener  à 
Dieu,  et  qui  nous  a,  c'est  chose  véritable, 
rachetés  par  sa  sainte  mort.  En  outre,  je 
vous  prie  de  croire  aussi  au  Saint-Esprit, 
qui  éclaire  tous  les  justes  et  les  confirme 
dans  la  grâce  divine;  et  que  ces  trois,  le 
Père,  le  Fils  elle  Saint-Esprit,  soyez-eu 
sûr,  sont  une  majesté  unique,  une  essence, 
une  divinité,  une  puissance  éternelle  :  croyez 
fermement  ceci,  délaissez  vos  idoles  et  ces- 
sez de  les  adorer,  car  ce  sont  des  choses 
vaines  et  trompeuses  ;  mais ,  sire ,  faites  ré- 
tablir les  saintes  églises  que  vous  avez  brû- 
lées et  abattues,  et  soyez  fils  et  membre  de 
Dieu.  Après,  je  vous  prie  de  vous  souvenir 
de  demander  la  part  que  je  dois  avoir  lé- 
galement de  la  succession  de  mes  père  et 
mère,  que  fit  mourir  d'une  m(»*t  cruelle  mon 
oncle,  qui  se  rendit  coupable  au  point  de 
tuer  mon  père  et  de  noyer  ma  mère  pour 
avoir  le  royaume  de  Bourgogne,  je  vous  dis 
vrai.  Dieu  veuille  que  je  voie  l'heure  où  je 
serai  vengée  de  leur  mort,  et  cela  bientôt! 


636  THiATRB 

Et  Diex  Tueille  que  Teure  voie 
Que  de  leur  mort  vengée  soie, 
Et  brierment  ! 

CLOVIS. 

Clotilde,  entendez  que  vueil  dire  : 
D'une  chose  ci  me  touchiez 
Trop  fort  à  faire,  ce  sachiez. 
Que  j'aoure  con  creslien 
Vostre  Dieu.  Je  n'en  feray  rien  ; 
Mais  l'autre  chose  vous  feray  : 
De  Gondebaut  vous  vengeray 
Briefment,  et  le  vous  menray  si 
Qu'il  venra  requerre  mercy, 
Yueille  ou  ne  vueille. 

CLOTILDE. 

Tout  avant,  ce  que  vous  conseille, 
Vous  pri,  chier  sire,  que  faciez: 
A  voz  ydoles  renonciez 
Et  vueilliez  Dieu  croire  et  amer 
Qui  le  ciel  fil,  air,  terre  et  mer, 
Femmes  et  hommes. 

GLOVIS. 

Je  n'y  aconte  pas  ij.  pommes 
En  ce  que  dites. 

!]•    CHEVALIER. 

Tenir  nous  devez  bien  pour  quittes, 
Chier  sire,  de  vostre  appareil  : 
Tel  Tavons  fait  c  onques  pareil 
Je  ne  vi  faire. 

CLOVIS. 

Laissons  en  pais,  il  m'en  fault  taire  ; 
Tendre  à  autre  chose  me  fault. 
Entre  vous  .iij.  à  Gondebaut 
Vueil  qu'ailliez  sanz  contredire, 
Et  de  par  moy  li  direz  :  t  Sire, 
De  par  Clov'is ,  de  qui  tenons 
Terres  et  fiez,  ici  venons, 
Et  vous  dirons  pour  quoy  bonne  erre  : 
Demander  venons  et  requerre 
Le  trésor  Clotilde  qu'avez,  , 
Et  qu'avoir  doit,  vous  le  savez, 
De  la  succession  son  père 
Et  de  celle  de  par  sa  mère  : 
C'est  de  raison .  ■ 

iij«  CHEVALIER. 

Sire,  sanz  plus  d'arrestoison. 
Ferons  voslre  commandement. 
—  Or  avant,  se  gneurs  !  alons-m'ent 
Tonz  .iij.  ensemble. 


FRANÇAIS 


GLOVIS. 

Clotilde,  entendez  cequejeveoxdirei 
vous  me  touchez  ici  un  mot  relallTemeiti 
une  chose  trop  difficile  à  faire,  sacbez^e: 
c'est  que  j'adore  Dieu  comme  chrétien.  ]< 
n'en  ferai  rien;  mais  j'exécuterai  Taotn 
chose  :  je  vous  vengerai  bientôt  de  GoDde< 
haut,  et  je  vous  le  mènerai  si  bien  qu'ii  Tiet 
dra  demander  merci,  qu'il  le  veuille oddoii 


CLOTILDE. 

Auparavant  je  vous  prie,  cher  sire,  di 
faire  ce  que  je  vous  conseille:  renoBceti 
à  vos  idoles  et  veuillez  croire  en  Dieu  et  hi 
mer;  c'est  lui  qui  fit  le  ciel,  l'air,  latem 
et  la  mer,  les  femmes  et  les  hommes. 

CLOVIS. 

Je  ne  fais  pas  plus  de  cas  de  ceqoeTO» 
me  dites  que  de  deux  pommes. 

LE  DEDXIÈMB  CHETAUER. 

Cher  sire,  vous  devez  bien  nous  consi' 
dérer  comme  quittes  de  vos  préparatifs: 
nous  les  avons  faits  tels  que  jamais  je  aei 
vis  faire  de  semblables. 

CLOTIS. 

Brisons  là-dessus,  il  faut  que  je  me  m 
à  ce  sujet  et  que  je  m'occupe  d'autre  cbo.^ 
Je  veux  que  tous  trois,  sans  faire  d'i^'ef' 
lions,  vous  alliez  vers  Gondebaol,et  foti 
lui  direz  pour  moi  :  •  Sire ,  doustcdodsi'ï 
de  la  part  de  Clovis^  de  qui  nous  tenons  ter- 
res et  fiefs,  et  nous  vous  dirons  tout  de  siiie 
pourquoi  :  nous  venons  demander  et  récla- 
mer le  trésor  de  Clotilde  que  vous  avei,rt 
qu'elle  doit  avoir,  vous  le  savez, delà sr 
cession  de  ses  père  et  mère  :  c'est  raisoti.' 


LB  TROISIÈME  CHEVAUEB* 

Sire ,  sans  plus  de  retard,  noos  cx«^"'*" 
rons  vos  ordres.  —  Allons,  en  avant,  s^'* 
gneurs!  partons  tous  trois  ensemble. 


AO  UOYEN-AGK. 


637 


lj«.   CHBTAL1BR. 

C'est  bien  à  faire,  ce  me  semble. 
Mettre  de  nous  paine  greigneur 
Au  fait  de  nosire  chier  seigneur 
Que  d'un  eslrange. 

AURELIAN. 

Son  fait  de  tout  autre  s'estrange, 
Et  est  trop  plus  noble  et  plus  hault. 
Cessez-vous;  là  voy  Gondebaut. 
Alons-m'en,  parler  vueilà  li. 
—  Mahon,  sire,  qui  est  celui 
Qui  les  biens  de  terre  fait  croistre, 
En  honneur  et  en  joie  accroistre 
Vous  Tueille  et  brief ! 

GONDEBAUT. 

Et  aussi  te  gart  de  meschief  ! 
Que  viens-tu  querre  ? 

AURELÎAK. 

Sire,  nous  vous  venons  requerre 
Que  la  porcion  délivrez 
Des  trésors  et  la  nous  livrez 
Qu'à  Clotilde  sont  et  partiennent, 
Et  de  la  succession  viennent 
Tant  de  son  père  com  de  mère  ; 
Voulenté  ne  devez  amere 
Du  faire  avoir. 

GONDEBAUT. 

Conment!  mon  règne  et  mon  avoir 
Cuide  avoir  donc  ainsi  Clovis? 
Kanil,  tant  com  je  soie  vis. 
He  scez-tu  pas,  Orelian, 
Que  deffendu  t'ay  dès  ouan 
A  plus  venir  en  ceste  terre 
Pour  le  mien  demander  ne  querre  ? 
Je  te  jur,  se  ne  l'en  retournes 
Et  d'aler  t'en  bien  tost  t'aournes 
De  devant  moy,  je  t'occirray  ; 
Jà  autre  n'y  aitenderay. 
Vuide,  va-t'en. 

AURELIAN. 

Roy,  je  vous  dis  bien  dès  anten 
Que  tant  com  mon  chter  seigneur  vive, 
Clovis  le  roy  pour  qui  je  estrive, 
De  rien  voz  menaces  ne  crieng, 
Car  je  fas  mon  devoir,  ce  tieng. 
Par  moy  le  trésor  vous  demande 
De  sa  femme  avoir,  et  vous  mande 
Quant  voulrez  dire  qu'il  Tara. 
Ordenez  lieu,  et  il  venra 
Où  vous  direz. 


LE  DBUXIÈMB  CHBVALIBR. 

Il  est  convenable,  ce  me  semble,  que  nous 
nous  donnions  plus  de  peine  pour  les  affai- 
res de  notre  cher  seigneur  que  pour  un 
étranger. 

AURÉLIEN. 

Ses  intérêts  diffèrent  de  tout  autre  et 
sont  bien  plus  nobles  et  plus  élevés.  Taisez- 
vous;  je  vois  là-bas  Gondebaut.  Allons-nous- 
en  ,  je  veux  lui  parler.  —  Sire ,  que  Maho- 
met, qui  fait  croître  les  biens  de  la  terre, 
veuille  vous  faire  monter  en  honneur  et  en 
joie,  et  cela  bientôt  ! 

GONDEBAUT. 

Qu'il  te  garde  aussi  de  mal  I  Que  viens-tu 
chercher? 

AURÉLIEN. 

Sire,  nous  venons  vous  prier  d'abandon- 
ner et  de  nous  livrer  la  portion  des  trésors 
qui  sont  et  appartiennent  à  Clotilde,  et  qui 
viennent  de  la  succession  tant  de  son  père 
que  de  sa  mère;  vous  ne  devez  pas  avoir 
l'esprit  éloigné  d'en  agir  ainsi. 


GONDEBAUT. 

Comment!  Clovis  pense  donc  avoir  ainsi 
mon  royaume  et  mon  bien?  Nenni,  tant 
que  serai  vivant.  Ne  sais- tu  pas,  Auré- 
lien,  que  je  t'ai  défendu  depuis  un  an  de 
revenir  en  cette  terre  pour  demander 
ou  réclamer  ce  qui  est  à  moi  ?  Si  tu  ne 
t'en  retournes  point  et  que  tu  ne  te  prépa- 
res pas  à  t'en  aller  bientôt  de  devant  moi, 
■je  te  jure  que  je  te  tuerai;  je  n'attendrai 
pas  d'autre  personne  pour  cela.  Vide  la 
place,  va-t*en. 


aurAlien. 
Roi,  je  vous  dis  bien  dès  l'an  passé  que 
tant  que  mon  cher  seigneur  le  roi  Clovis, 
pour  qui  je  me  donne  du  mal,  vivra,  je  ne 
crains  nullement  vos  menaces ,  car  je  fais 
mon  devoir,  j'en  suis  convaincu.  Il  vous 
demande  par  mon  organe  le  trésor  de  sa 
femme  ,  et  vous  prie  de  vouloir  lui  dire 
quand  il  l'aura.  Donnez-lui  un  rendez-vous, 
et  il  viendra  où  vous  direz. 


638 


thAatrk  français 


PREMIER  COIfSBlLLIBR. 

Sire»  s'il  vous  plaist,  vous  ferex 
Ce  que  dirny. 

GOIIDEBAUT. 

Or  dites,  et  je  vous  orray  : 
Qu'en  voulez  dire? 

PREMIER  CONSEILLIER. 

Aureliao,  traiez-vous,  sire. 
Un  po  en  sus. 

ArRELIAIf. 

Sire,  moult  voulentters.  Or  sus  ! 
Parlez  ensemble. 

PREMIER  CONSEILLIER. 

Chier  sire,  vez  ci  qui  me  semble 
Que  Clovis  raison  vous  requiert. 
Se,  pour  sa  femme,  à  avoir  quiert 
Ce  qu'elle  avoir  peut  de  trésor, 
De  vostre  argent  et  de  vostre  or 
Li  soit  par  son  légat  tramis, 
Tant  que  vous  soiez  bons  amis 
Et  que  Clovis  en  ceste  terre 
Ne  viengne  pour  nous  faire  guerre, 
Car  François  sont  cruex  forment 
Et  le  font  touz  jours  vaillamment. 
Vous  le  savez. 

ij*.  CONSEILLIER. 

Certes,  sire,  voir  dit  avez  : 
De  guerre  sont  sages  et  fors, 
Et  ont  gaingnié  par  leurs  eflbrs 
Mainte  ville  et  maint  bon  chastel. 
Si  que  c'est  pour  vous  le  plus  bel 
Que  de  ce  qui  li  appartient 
LyenVoiez;  ilesconvient 
Le  satisfait. 

GONDEBAUT. 

Or  avant  !  il  vous  sera  fait, 
Puisque  vous  me  le  conseilliez. 
Aurelian  ici  vueilliez 
Faire  venir. 

ij^  CONSBILLRR. 

En  l'eure,  sanz  plus  plait  tenir, 
Sera  ei,  de  voir  le  tenez. 
— Aurelian  amis,  venez 
A  Gondebaut. 

AURELUN. 

Alons!  je  feray  de  cuer  baut 
Quanque  direz. 

ij*.  GONSBILLIBE. 

Sire,  d' Aurelian  ferez 

Vostre  ami,  que  ci  vous  amaine. 


LE  PREMIER   CONSEILLEB. 

Sire,  s'il  vous  plait ,  vous  ferez  ce  que/ 
dirai. 

GONDEBAUT. 

Allons ,  dites ,  et  je  vous  écouterai  :  qq- 
voulez-vous  dire? 

LE  PREMIER    CONSEILLER. 

Sire  Aurélien,  retirez-vous  un  peu  à  Fe 
cart. 

AURÉLIEN. 

Sire,  très-volontiers.  Allons!  priez ec 
semble. 

LE  PREMIER  CONSEILLER. 

Cher  sire,  il  me  semble  que  Clovis  tooi 
adresse  une  demande  raisonnable.  Si,  n 
nom  de  sa  femme,  il  prétend  avoir  ce  qaeit 
peut  posséder  en  fait  de  trésor,  envoyez 
lui  de  votre  or  et  dé  votre  argent  pars» 
ambassadeur,  afin  que  vous  soyez  bons  ami 
et  que  Clovis  ne  vienne  pas  dans  ce  pay 
pour  nous  faire  la  guerre,  car  les  Fraoçat 
sont  très-belliqueux,  et  se  conduisent  loti 
jours  vaillamment,  vous  le  savez. 


LE   DEUXIÈME   CONSEILLER- 

•  Certes,  sire,  vous  avez  dit  vrai  :  ils  son 
habiles  et  courageux  dans  la  guerre,  et  \ï 
ont  gagné  par  leurs  efforts  maioie  fiii^  6 
maint  bon  château,  en  sorte  que  votre  meil 
leur  parti  est  de  lui  envoyer  ce  qui  lui  ap 
partient  ;  il  faut  le  satisfaire. 


I  GONDBBAirr. 

i  Allons,  en  avant!  cela  sera  (ait,  puisqof 
VOUS  me  le  conseillez.  Veuillez  Eaire  venu 
ici  Aurélien. 


LE  DEUXIÈME  CONSEILLER- 

Il  sera  ici  à  l'insuint  même,  sans  plos<i^ 
discours,  tenez  cela  pour  vrai.  —Ami An- 
rélieii,  venez  auprès  de  Gondebaut. 

ACRÈUEN. 

Allons,  je  ferai  de  bon  cœur  tout  ce  qnt* 
vous  direz. 

LE  DEUXIÈME  CONSSaLBR. 

•  Sire ,  vous  ferez  votre  ami  d'ADréiien 
que  je  vous  amène  ici,  et  je  vous  consent 


El  lo  que  du  vostre  dem^ine 
Li  soit  livré  comme  à  message 
De  Clovis  :  vous  ferez  que  sage; 
Tant  que  coûtent  Clovis  se  tiengue 
Et  que  guerroier  ne  vous  viengoe  : 
Je  le  conseil. 


AU  MOYEN-AGE.  639 

de  lui  donner  de  votre  avoir  comme  à 
un  messager  de  Clovis  :  vous  ferez  sage- 
ment ;  en  sorte  que  ce  roi  se  tienne  pour 
content  et  qu'il  ne  vienne  pas  vous  guer- 
royer :  c'est  mon  avis. 


GQNDEBAUT. 

Puisque  le  dites»  je  le  vueil. 
—  En  Feure,  amis,  serez  délivre. 
Tenez,  premièrement  vous  livre 
Ces  draps  d'or  et  ceste  vaisselle 
D'argent,  qui  est  et  bonne  et  belle  ; 
Après,  cest  or  sanz  déporter 
Ferez  monnoié  emporter, 
Ces  poz  aussi^  ces  coulpes  d'or; 
N'y  a  mais  riens  en  mon  trésor. 
A  tant  de  moy  vous  déportez; 
Car  à  vostre  seigneur  portez 
Et  joiaux  et  biens  plus  assez 
Qu'il  n'a  ne  gangnié  ne  amassez. 
Ce  vous  puis  dire. 

AURELIAN. 

Clovis  est  com  vostre  filz,  sire  : 
Pour  ce  voz  biens  communs  seront; 
Ainsi  par  païs  le  diront 
Gens  de  raison. 

iij*"   CHEVALIER. 

Paiz!  il  est  de  râler  saison  : 
Sire,  de  vous  congié  prendrons 
Et  d'aler  en  France  tendrons. 
Il  en  est  temps. 

PREMIER  GONSEILLIER. 

Monseigneur  n'i  met  nul  contens  : 
Alez-vous-ent  quant  vous  plaira; 
Il  ne  vous  y  contredira. 
Sachiez,  de  rien. 

ij'.   CHEVALIER. 

Certes»  sire,  je  le  croy  bien. 

—  Or  çàl  sanz  nous  plus  déporter. 
Ces  joiaulx  nous  Taull emporter, 
Et  quant  en  nostre  hostel  venrons, 
Sur  .ij.  sommiers  les  trousserons 

Jusques  en  France. 

AURELUN. 

Or  le  faisons  sanz  delaiance 
Et  n'y  ait  plus  dit  ne  songié. 

—  Chier  sire,  par  vostre  congié 

Nous  en  alon. 


GONDEBAUT. 

Puisque  vous  le  dites,  je  le  veux  bien.  — 
Ami,  vous  serez  libre  à  l'heure  même.  Te- 
nez, premièrement,  je  vous  remets  ces  étof- 
fes d'or  et  cette  vaisselle  d'argent,  qui  est 
bonne  et  belle  ;  après,  vons  ferez  emporter 
sans  délai  cet  or  monnayé,  ces  pots  aussi , 
ces  coupes  d'or;  mon  trésor  ne  contient 
pins  rien.  Maintenant  séparez-vous  de  moi  ; 
car  vous  portez  à  votre  seigneur  en  joyaux 
et  en  biens  plus  qu'il  n'a  gagné  ou  amassé, 
je  puis  bien  vous  le  dire. 


AVRÉUEN. 

Sire,  Clovis  est  comme  votre  fils  :  c'est 
pourquoi  vos  biens  seront  communs  ;  ainsi 
le  diront  par  le  pays  les  gens  raisonnables. 

LE   TROISIÈME   CHEVALIER. 

Paix  !  il  est  temps  de  s'en  retourner:  sire, 
nous  prendrons  congé  de  vous  et  nous  nous 
mettrons  en  route  pour  la  France,  il  en  est 
temps. 

LE  PREMIER   COIfSEiLLER. 

Monseigneur  n'y  met  aucune  opposition: 
allez-vous-en  quand  il  vous  plaira  ;  sachez 
qu'il  ne  s'y  opposera  en  rien. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Certes,  sire,  je  le  crois  bien.  —  Allons! 
sans  nous  amuser  davantage,  il  nous  faut  em- 
porter ces  joyaux-ci  y  et  quand  nous  vien- 
drons en  notre  logis,  nous  les  chargerons 
sur  deux  chevaux  jusqu'en  France. 

AURiLIEN. 

Eh  bien  I  Caisons-le  sans  délai,  sans  par- 
ler ou  songer  davantage.  —  Cher  sire,  avec 
votre  permission  nous  nous  en  allons. 


640 


tbAatrb  prançais 


60NDEBAUT. 

Alez,  —  J*ây  plus  chier  le  (alon 
Que  les  visages. 

AURELIAN. 

Biaux  seigneurs,  faisons  comme  sages  : 
Alons-nous  maishui  reposer 
Et  ces  joiaus  en  sauf  poser, 
Et  demain  matin  les  ferons 
Trousser,  tant  qu'à  Paris  serons. 
Au  roy  Glovis. 

iij*.  CHEYALIER. 

Alons;  que,  selon  mon  avis, 
Vous  dites  bien. 

CLOTILDE. 

Mon  très  chier  seigneur,  e  !  combien 
Que  vous  aie  requis  souvent 
Que  eussiez  talent  et  couvent 
A  Dieu  du  ciel  de  devenir 
Grestienetsa  foy  tenir, 
Et  de  ce  ne  voulez  rien  faire 
Pour  ce  que  vous  doubtez  meiïaire, 
Je  vous  di,  se  ne  la  pernez 
Et  que  soiez  crestiennez. 
Venir  ne  pourrez  en  la  gloire 
Des  cieulx,  ceci  est  chose  voire  ; 
Mais  vous  mettez  en  aventure 
D'estre  sanz  fin  en  paine  dure: 
Si  vous  pri,  sire,  aussi  que  moy 
Prenez  la  crestienne  loy , 
Je  le  vous  lo. 

CLOVIS. 

Dame,  ne  m'en  parlez  plus,  ho  ! 
Rien  n'en  feray. 

CLOTILDE. 

Non,  sire  ?  Donques  m'en  tairay 
Pour  maintenant,  vaille  que  vaille. 
HanI  certes,  il  fault  que  m'en  aille 
De  ci  en  ma  chambre,  cliîer  sire  : 
Par  les  reins  sanz  tant  de  martire 
Que  trop.  — Faites  tost,  Ysabel; 
Or  en  alons  ensemble  isnel, 
Ne  puis  plus  ci. 

LA  DAHOISELLE. 

Alons,  dame  ;  ne  vous  desdy 
De  chose  que  faire  vueilliez. 
Certainement  vous  traveilliez 
De  mal  d'eniïant,  si  con  je  pens. 
Vez  ci  voslre  chambre  :  entrez  ens 
En  la  bonne  heure. 


4;0NDEBACT. 

Allez.  —  J'aime  mieux  leurs  talons  qof 
leur  visage. 

AURÉLIBN. 

Beaux  seigneurs,  agissons  sagemeDi:  al- 
lons maintenant  nous  reposer  et  mettre  ces 
joyaux  en  sûreté,  et  demain  matin  nous  \ts 
ferons  charger,  tant  que  nous  soyons  à  I^ 
riS)  auprès  du  roi  Clovis. 

LE  TROISIÈMB   GHETAUBR. 

Allons;  car,  à  mon  avis,  vous  dites  bien. 

GLOTILDB. 

Eh  i  mon  très^-cher  seigneur,  bien  qoe 
je  vous  aie  souvent  prié  d'avoir  le  projet  ar- 
rêté et  de  promettre  au  Dieu  du  ciel  de  de- 
venir chrétien  et  d'embrasser  sa  foi,  eiqof 
vous  n'en  vouliez  rien  faire,  dans  la  craiof 
de  commettre  une  mauvaise  aclion,  je  ruo^ 
dis  que,  si  vous  ne  vous  y  décidez  point  et 
n'êtes  pas  baptisé,  vous  ne  pourrez  veoireo 
la  gloire  des  cieux,  ceci  est  chose  vériiaU^: 
mais  vous  vous  exposez  à  être  sans  fio  en 
proie  à  un  cruel  supplice  :  je  vous  priedoDC. 
sire,  d'embrasser  comme  moi  la  loi  chré- 
tienne ;  je  vous  le  conseille. 


CLOVIS. 

Holà!  dame,  ne  m'en  pariez  plas;  je o>o 
ferai  rien. 

CLOTILDE. 

Non,  sire?  Eh  bien  !  je  ne  dirai  plus  rien 
sur  ce  sujet,  vaille  que  vaille.  Hem  !  cert^i, 
il  faut ,  cher  sire  ,  que  je  m'en  aille  d'ici 
dans  ma  chambre  :  je  sens  tant  de  mai 
dans  les  reins  que  je  ne  puis  le  supporter- 
—  Isabelle,  faites  vite  ;  allons-nous-eo  eo- 
semble  sur-le-champ,  je  n'en  puis  plus  ici. 

LA  DEUOISELLB. 

Allons-y,  dame;  je  ne  vous  contredis w 
rien  que  vous  veuillez  faire.  Ceriaincmc'' 
vous  êtes ,  à  mon  avis,  en  mal  denlan- 
Voici  votre  chambre  :  entrez-y  pour  toire 
bien. 


AU  MOYEN-AGE. 


C41 


AURELIAN. 

Seigneurs,  sanz  plus  faire  demeure 
Soit  à  Clovis  l'avoir  porté 
Qu'avons  de  Bourgon^ne  apporté. 
Car  raison  est. 

ij'.    CHEVALIER. 

C'est  mon  ;  d'aler  y  sui  tout  prest, 
Si  estes,  vous. 

iij'.  CHEVALIER. 

Vous  dites  voir,  mon  ami  doulx; 
Mais  se,  sanz  porter  li  Tavoir, 
Nous  li  alons  faire  savoir , 
Je  croy,  certes,  qu'il  soufBra  ; 
Et  puisquerre  l'euvoiera. 
Se  bon  li  semble. 

l'y.   CHEVALIER. 

C'est  voir;  alons-m  en  louz  ensemble 
Par  devers  li. 

AURELIAN. 

Âlonsy  seigneurs;  je  suis  celi 
Qui  à  vostre  dit  me  consens. 
— Chier  sire,  honneur  et  grâce  et  sens 
Acroisse  en  vous  par  sa  bonté 
Mahon,  qui  est  en  déité 
Régnant  sanz  fin  ! 

CLOVIS. 

Bien  veigniez  touz,  vous  mi  aftin. 
Or  çà  !  comment  va  la  besongue  ? 
Que  dit  Gondebaut  de  Bourgongne? 
Dites-le-moy.     .  ^ 

AURELUN. 

Sire,  il  ne  dit  que  bien,  par  foy  ! 
Et  c'est  à  raison  avoié , 
Car  il  vous  a,  sire,  envoie, 
Ce  tieng,  le  plus  de  son  trésor 
En  vaisselle  d'argent  et  d'or, 
Et  en  grans  sas  plains  de  florins 
Et  en  poilles  riches  et  fins 
D'or  et  de  soie. 

ij«.  CHEVALIER. 

Mais  que  de  vous  escoulez  soie, 
Sire,  je  vous  diray  tout  voh* 
De  ce  trésor  et  cel  avoir: 
Ne  nous  sommes  pas  déporté 
Que  tout  ne  Talons  apporté 
Avecques  nous. 

iij'.  CHEVALIER. 

Chier  sire,  il  dit  voir,  et  à  vous 


AURÉLIEN. 

Seigneurs^  portons^  sans  ^retard  à  Clovis 
les  richesses  que  nous  avons  apportées  de 
Bourgogne,  car  c'est  raison. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

C'est  vrai;  je  suis  tout  prêt  à  y  aller,  si 
vous  l'êtes,  vous. 

LE  TROISIÈME  GUEVAUER. 

Vous  dites  vrai,  mon  doux  ami;  mais  si, 
sans  lui  porter  les  richesses,  nous  allons  l'en 
informer,  je  crois,  certes,  que  cela  suffira: 
et  puis  il  les  enverra  chercher,  si  bon  lui 
semble. 

LE  DEUXIÈUB  CHEVALIER. 

C'est  vrai  ;  allons-nous-en  tous  ensemble 
vers  lui. 

AURÉLIEN. 

Allons,  seigneurs;  je  partage  votre  avis. 
—  Cher  sire,  que  Mahomet,  qui  est  une 
divinité  régnant  sans  fin  ,  soit  assez  bon 
pour  accroître  en  vous  honneur,  grâce  et 
sens! 

CLOVlS. 

Mes  amis,  soyez,  tous  les  bienvenus.  Eh 
bien!  comment  vont  les  aiïaires?  Que  dit 
Gondebaut  de  Bourgogne?  dites-le-moi. 

AUBÉLIKN. 

Sire,  par  (ma)  foi!  il  ne  dit  que  du  bien; 
et  il  est  revenu  à  la  raison,  car  il  vous  a, 
sire,  envoyé,  à  ce  que  je  crois,  la  meilleure 
partie  de  son  trésor  en  vaisselle  d*or  et 
d'argent ,  en  grands  sacs  pleins  de  florins 
et  en  étofl'es  d'or  et  de  soie  riches  et  fines. 


LE  DEUXIÈUE  CHEVALIER. 

Écoutez-moi ,  sire  ,  et  je  vous  dirai  toute 
la  vérité  au  sujet  de  ce  trésor  et  de  cel 
avoir:  nous  ne  nous  sommes  point, arrêtes 
que  nous  ne  l'ayons  apporté  en  entier  avec 
nous* 

LE   TROISIÈME   CHEVALIER. 

Cher  sire,  il  dit  vrai ,  et  il  vous  sera  cu- 

41 


642 


Kiitierement  rendu  sera 
Toutes  les  foiz  qu'il  vous  plaira 
Le  demander. 

GLOYIS. 

Bien  1  Je  le  vueil  seropres  mander 
Privéement. 

ACRELIAll. 

Baillië  sera  certainement 
A  ceulx  que  vous  envoierez. 
Gardez  qui  vous  ordenerez 
A  venir  y. 

€L0Vt8. 

N'en  doublez,  si  feray-je  si. 
Ore  je  vueil,  sanz  plus  debatre, 
Qu'alez  souper  et  vous  esbatre 
Jusqu'à  la  nuit. 

ij'.  CHBVALUK. 

Alons-m-en,  qu'il  ne  li  annuit 
Nous  trop  ci  eslre. 

LA   DAMOISBLLB. 

Robert,  il  vous  fault  entremettre 
(Je  vous  truis  ici  bien  à  point) 
D'aler  auroy,  ne  tardez  point; 
Dites-li  soit  séur  et  Gs 
Que  ma  dame  a  eu  un  filz, 
Qu'elle  a  volu  si  ordener 
Qu'elle  l'a  fait  crestienner, 
Et  est  appelle  Nigomire  ; 
Et  ne  le  prengne  pas  en  ire. 
Ce  li  prie-€lle. 

KOBERT,  cftcuiei*. 

M'amie,  de  ceste  nouvelle 
Feray  voulentîers  le  message. 
G'y  vois.  —  Vow  et  vostre  bernage 
Tiengne  Mabon  en  honneur,  sire  f 
De  par  ma  dame  vous  vieng  dire. 
Qui  à  vous  moult  se  recommande, 
Q'un  filz  a  eu,  ce  vous  mande. 
Qu'à  son  Dieu  a  volu  donner 
Pour  le  faire  crestienner; 
Et  est  nommé,  ce  vous  puis  dire, 
En  son  baptesme  Nigomire, 
Si  comme  on  dit. 

CLOVIS. 

Je  n'y  puis  mettre  contredit. 
Puisque  c'est  fait.  A  li  r  iras, 
Et  de  par  moy  tu  li  diras 
Qu'à  l'enfant  quiere  telle  garde 
Qui  le  norrisse  et  bien  le  garde 
Songneusement. 


TUÉATHB   FRANÇAIS 

tièrement  rendu  toutes  les  fois  qu'il  vou» 
plaira  de  le  demander. 


CLOVIS. 

Bien  !  Je  veux  le  demander  tout  de  suiie 
en  particulier. 

AURÉLIEN. 

Certainement  il  sera  donné  à  ceux  qoe 
VOUS  enverrez.  Prenez  garde  à  ceux  à  qui 
vous  ordonnerez  de  venir  ici. 

CLOVIS. 

N'en  doutez  pas,  j'en  agirai  ainsi.  Maîa- 
tenant  je  veux,  sans  discuter  davantage, 
que  vous  alliez  souper  et  vous  ébattre  ju^ 
qu*à  la  nuit. 

LB   DEDXIÈBB  CHEVALIER. 

Allons- nou»-eA ,  qu'il  ne  soit  pas  fatigoé 
de  nous  voir  trop  long-lemps  ici. 

LA  DBMOISBLLB. 

Robert,  je  vous  trouve  îcî  bien  à  propos: 
il  faut  vous  charger  d'aller  auprès  du  roi, 
ne  tardez  point;  dites-lui  qu'il  soit  sûr  ei 
certain  que  ma  dame  a  eu  un  fils,  qui,  par 
ses  ordres,  a  reçu  le  baptême  et  le  nom  de 
Nigomire;  et  elle  le  prie  de  ne  pas  s*€d 
courroucer. 


EOBERT,  écujer. 

Mon  amie,  je  serai  volontiers  le  messa- 
ger de  cette  nouvelle.  J'y  vais.  —  Sire,  que 
Mahomet  tienne  en  honneur  vous  et  votre 
baronnie  !  Je  viens  vous  dire  de  la  part  de 
ma  dame,  qui  se  recommande  fort  à  vous, 
qu'elle  a  en  un  fils:  voHà  ce  qu'elle  vous 
mande  ;  elle  a  voulu  le  donner  à  son  Dieu 
pour  le  faire  chrétien  ;  et,  je  puis  vous  le 
dire,  il  a  reçu  le  nom  de  Migomire  au  bap- 
tême, comme  on  dit. 


CLOVIS. 

Je  ne  puis  y  mettre  oppositîoo,  puisque 
c'est  fait.  Tu  retourneras  auprès  d'elle,  et 
tu  lui  diras  de  ma  part  qu'elle  cherche  à 
l'enfant  une  garde  qui  le  nourrisse  et  Je 
veille  bien  soigneusement. 


AU   MOYEN-AGE. 


GJ3 


LESGUIER. 

Sire,  vostre  commaDdement 
Vois  mettre  afin. 

CLOTIS. 

Vous  deuXy  je  vous  prî  de  cuer  fin 
Qu'à  Aurélia D  à  délivre 
Alez  dire  que  ce  vous  livre 
Qu'i  m'a  apporté  de  Bourgongne, 
Et  revenez  ci  sauzeslongne; 
Or  faites  brief . 

LE  PREMIER  SERGENT  CLOVIS. 

Très  chier  sire,  qui  qu'il  soit  grief, 
Ce  que  vous  commandez  ferons 
Eu  i'eure  ;  plus  n'altenderons 
Pas  ne  demi. 

ij*.  SERGENT. 

Vous  dites  voir,  mon  chier  ami, 
Hais  qu'il  le  nous  vueille  livrer. 
AloDS  savoir  se  délivrer 
Le  nous  voulra. 

PREMIER  SERGENT. 

Je  pense  bien  que  si  fera» 
Puisque  leroy  nous  y  envoie. 
E  gar  !  je  le  voy  là  en  voie 
Et  .ij.  chevaliers;  n'est  pas  seulx  : 
Avançons-nous  d'aler  à  eulx. 

—  Sire,  Mahon  vous  soit  amis  ! 
Le  roy  nous  a  à  vous  iramis 

El  vous  mande  que  vous  bailliez 
Pour  li  porter  et  ne  failliez. 
Mais  nous  délivrez  sanz  eslongnc 
Ce  qui  est  venu  de  Bourgongne 
Par  my  voz  mains. 

AURELIAN. 

Mes  amis,  n'en  arez  jà  mains. 

—  Seigneurs,  alons  livrer  bonne  erre 
A  ces  .ij.  ce  qu'ilz  viennent  querre, 
Que  Gondebaut  baillié  nous  a. 

Je  vois  devant.  —  Mes  amis,  çà  ! 
Tenez,  iroucez,  portez  au  roy; 
Nous  nous  meiterons  en  arroy 
D'aler  après. 

PREMIER  SERGENT. 

Alons-m'en,  puisque  sommes  prestz; 
Je  n'y  voy  miex. 

ïy.  SERGENT. 

Tenez,  sire;  par  touz  noz  dieux! 
Je  ne  fu  oaques  mais  portant 
Chose  qui  me  pesast  autant 
Gom  ceste  a  fait. 


l'écuybr. 
Sire ,  je  vais  mettre  à  exécution  votre 
commandement. 

CLOVIS. 

Vous  deux ,  je  vous  prie  de  cœur  d'aller 
tout  de  suite  dire  à  Aurélien  qu'il  vous  re- 
mette ce  qu'il  m'a  apporté  de  Bourgogne, 
et  revenez  ici  sans  délai;  allons!  faites 
vite. 

LE  PREMIER  SERGENT  DE  CLOTIS. 

Très-cher  sire,  quelque  peine  que  Ton 
en  puisse  éprouver,  nous  ferons  snr  l'heure 
ce  que  vous  commandez;  nous  n'attendrons 
plus  du  tout. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Vous  dites  vrai ,  mon  cher  ami ,  pourvu 
qu'il  veuille  nous  le  remettre.  Allons  sa- 
voir s'il  le  voudra. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Je  pense  bien  qu'il  le  fera,  puisqve  le  roi 
nous  y  envoie.  Eh  regarde!  je  le  vois  là- 
bas  en  chemin  avec  deux  chevaliers,  il  n'est 
pas  seul  ;  avançons-nous  à  leur  rencontre. 
—  Sire,  que  Mahomet  soit  votre  ami!  le 
roi  nous  a  envoyés  auprès  de  vous  pour 
vous  mander  de  donner  ce  qui  est  venu  de 
Bourgogne  en  vos  mains;  c'est  afin  de  le 
lui  porter;  ne  manquez  pas  de  nous  le  re- 
mettre, sans  délai. 


AURÉLIEN. 

Mes  amis,  vous  aurez  tout.  —  Seigneurs, 
allons  sur-le-champ  livrer  à  ces  deux 
hommes  ce  qu'ils  viennent  cherchery  c'est- 
à-dire  ce  que  Gondebaut  nous  a  donné. 
Je  vais  devant.  —  Allons,  mes  amis!  tenez, 
chargez,  portez  au  roi;  nous  nous  mettrons 
en  marche  pour  vous  suivre. 

LE  PREMIER  SERGENT. 

Allons  •  nous -en,  puisque  nous  sommes 
prêts;  je  ne  vois  rien  de  mieux  à  faire. 

LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Tenez,  sire  ;  par  tous  nos  dieux!  je  n'ai 
jamais  rien  porté  qui  pesât  autant  que  ceci. 


644 


THÉÂTRE  FRANÇAIS 


PREMIER  SERGENT. 

Ce  fais  aussi  ;  suer  me  fait 
Et  ens  et  hors. 

ij*.  SERGENT. 

Chier  sîre,  de  loiiz  les  trésors 
Gondebaut  je  vueiî  que  sachiez 
Touz  les  avez  auques  sachiez 
Par  devers  vous. 

ii]*".  CHEYALIER. 

Mahon  scet  la  pêne  que  nous 
Y  avons  mis  à  rapporter  ; 
Vous  vous  avez  biau  déporter 

i  usqu'à  grant  temps.  • 

CLOVIS. 

Biaux  seigneurs,  esccKitez:  j*entens 
Que  la  ville  de  Meléun 
Et  la  duchié  et  le  commun 
Veulent  à  moy  estre  rebelles; 
Si  vous  y  vueil  touz  envoier: 
Pensez  de  vous  tost  avoîer 
Pour  les  sousprendre. 

CLOTILDE. 

Mon  chier  seigneur,  je  vous  vien  rendre 
Grâces  de  ce  que  vous  m'avez 
Mandé.  Nescé  se  le  savez, 
Nostre  hoir  qu  amoie  de  cuer  fin, 
Mif^omire,  est  aie  à  fin 
El  mis  en  terre. 

CLOVIS. 

De  ceste  nouvelle  me  serre 
Le  cuer  et  ay  douleur  amere. 
Vous  avez  trophestive,  mère. 
Esté  de. le  crestienner. 
Et  lien  de  vniy,  se  dédier 
I/cussiez  fait,  dame,  quoy  c'oii  die, 
A  mesdiex,  encore  fust  en  vie  ; 
Mais  pour  ce  qua  baptesme  eu, 
Je  voy  plus  vivre  n'a  peu  : 
Dont  mal  me  fait. 

CLOTILDE. 

Chier  sire,  je  rcns  de  ce  fait 
Grâces  à  Dieu  quant  m'a  fait  digne, 
VJui  sui  sa  petite  meschîne, 
Qu'en  sa  gloire  mon  premier  hoir 
A  deigné  prendre  el  recevoir; 
Et  c'est  la  cause,  ce  sachiez, 
Pour  quoy  de  dueîl  mon  cuer  louchiez 
N'en  est  en  rien. 


LE  PREHlfiR  SERGENT. 

Ni  moi  non  plus  ;  j'en  sue  en  dedans  et  eo 
dehors. 

LE   DEUXIÈME   SERGENT. 

Cher  sire,  je  veux  que  vous  sachiez qm 
VOUS  avez  tous  les  trésors  de  Gondebaut 
rassemblés  devant  vous. 

LE   TROISIÈME   CliEYALlBR. 

Mahomet  sait  la  peine  que  nous  avons  eof! 
à  les  apporter;  vous  avez  beau  jeuàToos 
réjouir  long-temps. 

CLOVIS. 

Beaux  seigneurs,  écoutez:  j'apprends q»e 
la  ville,  le  duché  et  la  commune  de  Melao 
veulent  se  révolter  contre  moi;  je  veux  loa^ 
vous  y  envoyer  :  pensez  à  vons  mettre  bico- 
tôt  en  route  pour  les  surprendre. 


I 


CLOTILDE. 

Mon  cher  seigneur,  je  viens  vous  rendre 
grûces  de  ce  que  vous  m'avez  mandé.  Je  ne 
sais  si  vous  le  savez,  notre  héritier,  que  j'ai- 
mais de  tout  mon  cœur,  Nigomire,  esiœoft 
et  enterré. 


CLOVIS. 

Cette  nouvelle  me  serre  le  eœur  e(  me 
cause  une  vive  douleur.  Mère,  vous  tou> 
êtes  trop  pressée  de  le  baplîser.  Eijesui> 
convaincu,  dame,  que,  si  vous  l'eussiei  faH 
consacrer  a  nos  dieax,  quoi  qu'on  en  dise, 
il  serait  encore  en  vie  :  mais  je  vois  que,  en 
raison  de  ce  qu'il  a  reçu  le  bapiéme,  H  n  a 
pu  vivre  plus  long-temps  :  ce  dont  je  su>^ 
chagrin. 

CLOTILDE. 

Cher  sire,  je  rends  grâces  à  Dieu,  dans 
celte  circonstance,  de  m'avoir  honorée,  wo/ 
qui  suis  son  humble  servante,  au  point  o^* 
voir  daigné  prendre  et  l'ecevoirdai'ssa^^' 
mon  premier  né;  et,  sachez-le»  ^^^ 
cause  pour  laquelle  mon  cœur  n*eD  ^  ^ 
rien  douloureusement  aiïeclé. 


AU   UOTEN-AGB. 


<m:i 


CLOVIS. 

Puisque  le  dites,  or  esi  bien; 
A  tant  mêlais. 

AUREUAN. 

Sire,  coDgié  prenons  huimais 
De  vous;  et,  sanz  nul  contredit, 
Faire  ce  que  nous  avez  dit, 
Chiersire,  alons. 

CLOVIS. 

Alez,  monstrez-leur  que  valons 
Et  quelles  gens  sommes  en  guerre  ; 
El,  s'ilz  veullent  la  paizrequerre 
Et  nez  bons  subjez  devenir. 
Si  faites  la  guerre  fenir 
Par  contrat  et  parordenance 
Qu'ilz  seront  touz  soubz  ma  puissance 
Dès  ores  mais. 

ij'.   CHEVALIER. 

Bien,  chier  sire;  aloos-nren  huymais 
Sanz  plusdebatre. 

CLOVIS. 

Ainçois  que  me  voise  combaire. 
Dame,  à  Ville-Juive  iray, 
Et  là  mes  gens  ordeneray 
Et  d'ilec  m'en  iray  en  Fost; 
Quant  je  revenray,  lart  ou  tost, 
Souffise  vous. 

CLOTILDE. 

Si  fera-il,  monseigneur  doulx, 
Quoy  que  vostre  demour  m'ennuye. 
Je  pri  à  Dieu  qu'il  vous  conduye 
Kt  vous  ramaint  par  sa  bonté, 
Com  Je  désir,  à  sauveté 
D'ame  et  de  corps. 

CLOVIS. 

Mahon,  mon  dieu  inisericors 
Me  soit!  —  Biaux  seigneurs,  or  avant! 
Pour  voie  faire  alez  devant 
Moy,  que  le  voie. 

PREMIER   SERGENT. 

Viiidiez  de  ci,  faites-nous  voie, 
Que  ne  vous  fiere. 

ij'.    SERGENT. 

^us,  devant  !  traiez-vous  arrière; 
Donnez-nous  cy  d'à  1er  espace, 
^"  je  vous  donray  de  ma  mace, 
Certainement. 

LA   DAMOISELLE. 

^hiere  dame,  trop  nialemem 
Vous  voy  souvent  muer  couleur  : 


CLOVIS. 

Puisque  vous  le  dites,  allons,  c'est  bien; 
Je  n'en  parle  plus. 

AURÉLIEN. 

Sire ,  nous  prenons  maintenant  congé  de 
vous;  et  nous  allons,  cher  sire,  faire  sans 
objection  ce  que  vous  nous  avez  dit. 

CLOVIS. 

Allez  ,  montrez-leur  ce  que  nous  valons 
et  quelles  gens  nous  sommes  en  guerre  ;  et, 
s'ils  veulent  demander  la  paix  et  devenir 
nos  Bdèles  sujets,  faites  finir  les  hostilités  en 
stipulant  pour  conditions  qu'ils  seront  tous 
désormais  sous  ma  puissance. 


LE  DEUXIÈME  CHEVALIER. 

Bien,  cher  sire;  allons-nous-^n  mainte- 
nant sans  plus  de  débats. 

CLOVIS. 

Dame,  avant  d'aller  combattre,  J'irai  à 
Villejuif  ;  là  Je  meurai  mes  gens  en  ordre  a 
de  la  je  m'en  irai  à  larmée;  qu'il  vous  suf- 
lise  de  savoir  que  je  reviendrai  tôt  ou  tard 


CLOTILOEi 

Oui,  mon  doux  seigneur,  quoique  votre- 
absence  me  soit  pénible.  Je  prie  Dieu  d'ê- 
ire  assez  bon  pour  vous  conduire  et  vous 
ramener  sain  et  sauf  d'ame  et  de  corps 
comme  je  le  désire,  * 

CLOVIS. 

Que  mon  dieu  Mahomet  me  soit  miséri- 
cordieux!  En  avant,  beaux  seigneurs!  allez 
devant  moi  pour  m'ouvrir  la  route,  qiuî  je, 
le  voie.  '  I  ^  j 

LE  PREMIER  SERGENT 

Sortez  d'ici,  faites-nous  place,  que  je  ne 
vous  frappe.  »  ^  ^  je  uc. 

l'E   DEUXIÈME   SERGENT. 

Allons,  devant!  retirez-vous  en  arrière - 
laissez -nous  le  chemin  libre,  ou,  certaine' 
nient,  je  vous  donnerai  de  ma  masse. 

LA   DEMOISELLE. 

Chère  dme,  je  vous  vois  souvent  cha«. 
Ker  de  couleur  d'une  manière  alarmante  , 


646 


THÉÂTRE 


Aucun  mal  avez  ou  iloleur. 
Si  com  je  pens. 

CLOTILDE. 

Ysabel,  m'amie,  je  sens 
Par  les  rains,  sachiez,  tel  angoisse 
Qu'il  m'est  avis  c*on  les  me  froisse 
Et  que  le  dos  par  my  me  fent; 
Ausi  de  mon  premier  enfent 
M'avint,  m'amie. 

LÀ  DÀUOISELLE. 

Dame,  ne  nous  décevez  mie  ; 
La  ventrière  mander  vueilliez, 
Qae  je  tien  que  vous  traveilliez 
D*enfant,  sanz  doubte. 

CLOTILDE. 

Je  ne  scé  se  ce  seroit  goûte  ; 
Hais,  voir^  je  sui  mal  atournée. 
— Ha,  Mère  Dieu,  vierge  honnourée! 
Secourez-moy. 

LA   DAVOISBLLE. 

Pour  certain,  ma  dame,  bien  voy 
Que  traveilliez  :  je  vois  bonne  erre 
Knvoier  la  ventrière  querre. 
—  Puisque  je  vous  truis  ci,  Robert, 
D'aler  querre  soiez  appert 
Katherine,  la  sage-femme  ; 
Et  que  tantost  viengne  à  ma  dame, 
Ceci  li  dites. 

ROBERT. 

Ne  cesseray  s'en  seray  quittes. 
Et  la  vous  menray  ains  que  fine. 
Là  la  voy  aler.  —Katherine, 
Parlez  à  moy. 

KATHERINE. 

Voulentiers,  biau  sire,  par  foy  I 
Que  me  voulez? 

ROBERT. 

Il  fault  qu'à  la  roïne  alez  : 
Je  vous  vien  querre  à  grant  besoing. 
Venez- vous-en  :  ce  n*est  pas  loing. 
Masiier,  jusques  là  vous  menray. 
Entrez  leens;  cy  vous  lairay, 
M'afnie  chiere. 

LA   VENTRIERE. 

Diex  y  soit  !  Qu'est-ce?  quelle  chiere, 
Ma  chiere  dame  ! 

CLOTILDB. 

4e  sens  de  paine  assez,  par  m'ame! 
ftVamie,  en  moy  n'a  ris  ne  jeu. 


FRANÇAIS 

vous  éprouvez  du  mal  ou  quelque  dooleor. 
à  ce  que  je  crois. 

CLOTILDE. 

Isabelle,  mon  amie ,  sachez  que  jeseQ> 
par  les  reins  une  souffrance  telle  qu'il  nit^ 
semble  qu'on  me  les  froisse  et  que  moD  dos 
se  fende  par  le  milieu,  exactement  comme 
cela  m*arriva,  mon  amie,  lors  de  modpf^ 
mier  enfant. 

LA   DEMOISELLE. 

Dame,  ne  nous  trompez  pas;  veaiflei 
mander  la  sage-femme,  car  je  tiens,  à  m 
pas  douter,  que  vous  êtes  en  mal  d>nfaiit. 

CLOTILDE. 

J'ignore  si  c'est  cela  ;  maïs,  TrairaeDi,  j< 
suis  bien  mal.  — Ah,  Mère  de  Dieu,  Vier? 
honorée  1  seconrcz-moi. 

LA  DEMOISELLE. 

Ma  dame,  je  vois  bien  d'une  manière  cer- 
taine que  vous  êtes  en  travail  :  je  vais  bien 
vite  envoyer  chercher  la  sage -femme- 
Robert,  puisque  je  vous  trouve  ici,  bàiez 
vous  d'aller  chercher  Catherine,  la  sa?^ 
femme^  et  dites-lui  qu'elle  vienne  auprèsJe 
ma  dame  sur-le-champ. 

ROBERT. 

Je  ne  cesserai  pas  (de  marcher)  que  je* 
m'en  acquitte,  et  je  vous  l'amènerai  avri 
de  m'arrêter.  Je  la  vois  qui  va  là-bas.  - 
Catherine,  parlez-moi. 

CATHERINE. 

Volontiers,  beau  sire,  par  (ma)  foi!Û«' 
me  voulez-vous  ? 

ROBERT. 

Il  faut  que  vous  alliez  auprès  de  la  reine 
je  viens  vous  chercher  pour  un  besoin  prei 
saut.  Venez-vous-en  :  ce  n*est  pas  loin.  Ml 
sœur,  je  vous  mènerai  jusque-là.  EnireiH 
dedans  ;  je  vous  laisserai  ici,  ma  chère  afflJ^ 

LA  SAGE-FEMME. 

Dieu  soit  céans  !  Qu'est-ce?  quelle  mine 
ma  chère  dame  ! 

CLOTILDE. 

Par  mon  ame!  je  souffre  beaucoup  ÎW"' 
îimic,  je  n'ai  envie  ni  de  rire  ni  Ae'jow'^ 


AU   UOYEIf-AGE. 


647 


—  Aidiez-moy,  douice  Mère  Dieu, 

Par  vosire  grâce. 

LA   VENTRIERE. 

Ma  chiere  dame,  en  po  d'espace 
Serez  de  voz  griefs  maux  délivre. 
Ne  diles  pas  que  je  soie  yvre; 
Souffrir  encore  un  po  vous  fault  : 
Je  voy  que  serez  sanz  deffaulc 
Délivre  en  l'eure. 

GLOTILDE. 

Diex  I  quant  sera-ce?  trop^demeure 
Ceste  alejance  à  moy  venir. 

—  Vueille  vous  de  moy  souvenir, 

Vierge  Marie. 

LA  VENTRIERE. 

Maisbui  ne  vous  debalez  mie, 
Dame  :  voz  grans  maux  sont  passez. 
Demandez  quel  enfant  avez, 
Si  ferez  miex. 

GLOTILDE. 

Puisqu'enfant  ay,  loué  soit  Diex, 
Quoy  que  j'aye  eu  grant  desiresce  ! 

—  M'amie,  dites-me  voir,  est-ce 

Ou  fille  ou  filz  î 

LA  VENTBIERE. 

Séur  soit  vostre  cuer  et  fiz 
Que  c*est  un  fiz»  ma  chiere  dame. 
Diex  li  octroit  de  corps  et  d'ame 
Amendement  1 

GLOTILDE. 

Faites,  couchiez-me  appertement; 
Et  puis  ce  filz  emporterez 
Et  crestienner  le  ferez, 
Que  je  le  vueil. 

LA  DAMOISELLE. 

Nous  ferons  du  tout  vostre  vueil 
En  Teure  et  de  voulentéfinc. 

—  Prenez  èontre  moy,  Katherine, 
Et  dedans  son  lit  la  mettons; 

De  elle  maishuy  ne  nous  doublons. 
Puisque  couchiée  est  et  couverte. 
Pensons  chascune  d'estre  apperte 
De  faire  à  cesi  enfant  donner 
Bnptesme  et  li  crestienner: 
Il  est  raison. 

LA  VENTRIERE. 

Si  soit  fait  sanz  arrestoison. 
Nous  .ij.  alons-m'en  nu  moustier. 
Porter  le  vueil  :  c'est  mon  mestier 
Et  mon  office. 


—  Aidez-moi,  par  votre  grâce,  douce  Mère 
de  Dieu. 

LA  SAGE-FEVME. 

Ma  chère  dame,  en  peu  de  temps  vous  se- 
rez délivrée  de  vos  maux  cruels.  Ne  dites  pas 
que  je  sois  ivre  ;  il  vous  faut  souffrir  encore 
un  peu  :  Je  vois  qu'à  Tinstant  vous  serez 
sans  faute  délivrée. 

GLOTILDE. 

Dieul  quand  sera -^ ce?  ce  soulagement 
tarde  trop  long-temps  à  venir.  —  Veuillez 
vous  souvenir  de  moi,  vierge  Marie. 

LA  SAGE-FEMME. 

Dame,  ne  vous  tourmentez  pas  davan- 
tage :  vos  grands  maux  sont  passés.  Deman- 
dez quel  enfant  vous  avez  eu,  vous  ferez 
mieux. 

GLOTILDE. 

Puisque  j*ai  un  enfant ,  Dieu  soit  loué , 
quoique  j'aie  beaucoup  souffert  !  —  Mon 
amie,  dites-moi  la  vérité,  est-ce  un  fils  ou 
une  fille  ? 

LA   SAGE-FEMME. 

Ma  chère  dame,  que  votre  cœur  soit  sûr 
et  convaincu  que  c'est  un  fils.  Que  Dieu  lui 
accorde  le  bien  du  corps  et  de  Tame  ! 

GLOTILDE. 

Allons!  couchez-moi  tout  de  suite;  puis 
vous  emporterez  ce  fils  et  vous  le  ferez  bap-^ 
tiser,  car  je  le  veux. 

LA  DEMOISELLE. 

Nous  ferons  votre  volonté  en  tout  point 
sur  l'heure  et  de  tout  notre  cœur.  —  Prenez 
contre  moi ,  Catherine ,  et  n>ettons-la  dans 
son  lit;  maintenant  n'ayons  plus  de  crainte 
à  son  sujet.  Puisqu'elle  est  couchée  et  cou- 
verte, pensons  chacune  à  faire  donner  ton  t 
de  suite  le  baptême  à  cet  enfant  et  à  le  ren- 
dre chrétien  :  c'est  raison. 


LA    SAGE-FEMME. 

Qu'il  soit  fait  ainsi  sans  retard.  Nous  deux 
allons-nous-en  à  l'église.  Je  veux  le  porter  : 
c'est  mon  métier  et  mon  ofBce. 


648 


THEATRE    FRANÇAIS 


LA   DAMOISRLLE. 

De  ce  ne  vous  lieng  pas  à  nice. 
Tant  ilis  que  ma  dame  repose, 
Delivrons-nous  de  reste  chose 
Faire  briefment. 

LE   VENTRIERE. 

Dame,  je  Faccors  :  alons-m'ent 
Au  moustier  droit. 

(  Ycî  vDTit  derrière,  et  puis  viennent  en  sale.) 
LA   DAMOISELLE. 

R*a1ons-nous-ent  de  cy  endroit, 
Katherine,  jVn  sui  d'accort. 
C*est  bien  à  point  :  ma  dame  dort, 
Et  sire  aussi. 

LA   TENTRIERE. 

Cestbien.  Or  la  laissons  ainsi, 
Tant  que  s'esveille. 

LA   DAMOISELLE. 

Je  ne  dy  pas  que  ne  le  vueille 
De  vouloir  fin. 

CLOTILDE. 

K  !  sire  Diex  qui  es  sanz  fin, 
Quant  d'enfant  m*avez  délivré, 
Quelle  paine  qu'il  m'ait  livré. 
De  cuer  humblement  vous  mercy 
De  l'enfant  et  du  mal  aussy 
Que  j'ay  souffert. 

LA  VENTRIERE. 

Chiere  dame,  lez  vous  couvert 
Dort  vostre  filz  le  crestien; 
Kl  est  nommez,  je  vous  di  bien, 
Glodomire. 

CLOTILDE. 

Ore  loez  soit  Noslre-Sire 
De  ce  qu*il  a  crestienté  ; 
Mais  que  Dieu  le  tiengne  en  santé  ! 
Il  me  souffist. 

LA   DAUOISELLE. 

Ma  dame,  celi  qui  le  fist 
Lelaistbien  vivre! 

LA   VENTRIERE. 

Ma  dame,  puis  qu'estes  délivre 
Et  que  je  n  ay  cy  plus  que  faire,  - 
Mais  qu  il  ne  vous  vueille  desplaire, 
Je  m'en  irav. 

CLOTILDE. 

liien,  soit!  Alez;  je  penseray 
D'envoier  vous,  m*amie  chiere, 
Vue  de  mes  robes  entière 
Pour  vostre  paine. 


LA   DEMOISELLE. 

Je  ne  vous  en  blâme  pas.  Tandis  que  ma 
dame  repose  ,  accomplissons  sa  volooie 
promptement. 

LA   SAGE-FEMMB. 

Dame,  j'y  consens  :  ailons-nous-eo  droih 
l'église. 

(Ici  ils  vont  derrière,  et  puis  ils  viennent  en  la  ulk. 

LA  DEMOISELLE. 

Catherine,  si  vous  m'en  croyez,  allon>- 
nous-en  d'ici.  C'est  bien  à  propos:  madamf' 
dort  et  monseigneur  aussi. 

LA  SAGE-FEMME. 

C'est  bien.  Maintenant!  laissons-la aioi 
tant  qu'elle  s'éveille. 

LA   DEMOISELLE. 

Je  ne  dis  pas  que  je  ne  le  veuille  de  tout 
mon  cœur. 

CLOTILDE. 

Eh  !  sire  Dieu  qui  es  sans  fin,  puisqoe  tu 
m'as  délivrée ,  quelque  souffrance  que faiV 
eue,  je  vous  remercie  de  cœur  humblement 
de  l'enfant  et  du  mal  aussi  que  j'ai  souf- 
fert. 

LA  SAGE-FEMME. 

Chère  dame,  votre  fils  le  chrétien  dort 
couvert  près  de  vous;  et,  je  vous  ledi^ 
bien,  il  est  nommé  Clodomire. 

CLOTILDE. 

Maintenant  que  Notre-Seigneur  soiilo"'' 
de  ce  qu'il  a  reçu  le  baptême;  mais  q»i* 
Dieu  le  tienne  en  santé  !  cela  me  suffit. 

LA  DEMOISELLE. 

Ma  dame,  que  celui  qui  le  fil  '«  '^'^'^ 
bien  vivre  ! 

LA   SAGE-PEMME. 

Ma  dame,  puisque  vous  êtes  débarraî^^''' 
et  que  je  n'ai  plus  rien  à  faire  ici,  ne  vous 
déplaise,  je  m'en  irai. 

CLOTILDE. 

Bien,  soit  !  Allez  ;  je  penserai,  ma  éen' 
amie,  à  vous  envoyer  une  de  mes  robesio" 
entière  pour  votre  peine. 


AU    HOYEN-AGE. 


649 


LA  VKNTRIBRB. 

Chiere  dame,  en  bonoe  sepinaioe 
Vous  mette  la  vierge  Marie  ! 
Plus  me  ferez  de  courtoisie, 
Et  plus  pour  vous  Dieu  pr[i]eray. 
Chiere  dame,  à  Dieu  vous  dirav 
Pour  maintenant. 

CLOVIS. 

Sanz  moy  plus  estre  cy  tenant, 
R'alcr  vueil,  aîns  que  mes  je  fine. 
Savoir  comment  fait  la  royne. 
Par  cesie  voie  aler  nous  fault: 
Gardez  que  n'aie  pas  defTault 
De  large  voie. 

PREMIER   SERGENT. 

Non,  non,  se  Mahon  me  voie. 

—  Ou  vous  ferez  devant  nous  place, 
Ou  vous  sentirez  se  ma  mace 

Sera  ligiere. 

ij'.    SERGENT. 

Ne  desservez  pas  c'on  vous  fiere  ; 
Alez-en  sus. 

CLOVIS. 

Puîsqu'en  mon  palais  suis,  or  sus  ! 
Que  je  sache,  par  amour  fine. 
Fin  quel  estât  est  la  royne. 
Par  l'un  de  vous. 

PREMIER  SERGENT. 

Je  vueil  estre  appert  plus  que  touz  : 

Sire,  g'i  vois. 

GLons. 
Or  va  tost,  foy  que  lu  me  dois, 

Sanz  arrestage. 

PREMIER  SERGENT. 

Chier  sire,  je  n'en  ay  courage; 
Tost  seray  venu  et  aie, 
Mais  que  j'aie  à  elle  parlé  ; 
Et  ce  sera,  sachiez,  bien  brief. 

—  Ma  dame,  Diex  vous  gart  de  griefî 
Le  rov  si  m'envoie  savoir 

Se  de  parler  pourra  avoir 
Accès  à  vous. 

CLOTILDE. 

OtI  assez,  mon  ami  doulx; 
Di-Ii  viengne  quant  li  plaira  : 
Toute  preste  me  trouvera 
Sanz  contredire. 

PREMIER  SERGENT. 

Bien  est  :  je  li  vois  donques  dire. 

—  Sire,  se  à  ma  dame  parler 


LA   SAGE-FEMME. 

Chère  dame,  que  la  vierge  Marie  vous 
comble  de  joie!  Plus  vous  me  ferez  de 
largesses,  et  plus  je  prierai  Dieu  pour  vous. 
Chère  dame,  je  vous  dirai  adieu  quant  à 
présent. 

CLOVIS. 

Sans  me  tenir  davantage  ici,  je  veux 
m'en  retourner,  avant  de  m'arréter.  savoir 
comment  va  la  reine.  Il  faut  nous  en  aller 
par  ce  chemin  :  ne  manquez  pas  de  m'ou- 
vrir  largement  la  route. 

LE   PREMIER  SERGENT. 

Non  ,  non,  Mahomet  me  protège!  —  Ou 
vous  ferez  place  devant  nous,  ou  vous  senti- 
rez si  ma  masse  sera  légère. 

LE   DEUXIÈME   SERGENT. 

Ne  méritez  pas  que  l'on  vous  frappe  ;  reti- 
rez-vous. 

CLOVIS. 

Puisque  je  suis  en  mon  palais,  allons! 
que  je  sache  par  l'un  de  vous,  je  vous  en 
prie,  en  quel  état  est  la  reine. 

LE   PREMIER   SERGENT. 

Je  veux  être  plus  expéditif  que  tous  les 
autres  :  sire,  j'y  vais. 

CLOVIS. 

Allons,  va  vite,  par  la  foi  que  tu  me  dois, 
sans  t'arrêter. 

LE   PRETER  SEnGENT. 

Cher  sire,  je  n'en  ai  pas  envie;  îe  serai 
bientôt  allé  et  venu,  le  temps  seulement  de 
lui  parler;  et  sachez  que  ce  ne  sera  pas 
long.  —  Ma  dame,  que  Dieu  vous  garde  de 
chagrin  !  Le  roi  m'envoie  savoir  s'il  pourra 
être  admis  à  vous  parler. 


CLOTILDE. 

Oui,  bien,  mon  doux  ami;  dis-lui  qu'il 
vienne  quand  cela  lui  plaira:  il  me  trouvera 
toute  prête,  sans  aucun  doute. 

LE   PREMTER    SERGENT. 

C'est  bien  :  je  vais  donc  le  lui  dire. —  Sire, 
si  vous' voulez  parler  à  ma  dame,  vous  pou- 


650 


THÉÂTRE 


Voulez,  bien  y  povez  aler 
Sanz  nulle  empesche. 

CLOTIS. 

AloDS  !  il  faull  que  m'en  depesche. 
Alez  devant. 

.     ij*.   SERGENT. 

Vostre  Yueil  après  et  avant, 
Sire,  ferons. 

PREMIER  SERGENT. 

Et  ce  qui  vous  plaira  dirons, 
Ghier  sire,  aussi. 

CLOVIS. 

Dame,  je  vous  vien  veoir  cy 
Pour  savoir  de  voslre  portée 
Gomment  vous  estes  déportée 
Et  quel  enfant  avez  eu, 
Et  s'il  est  taillié  ne  méu 
De  vivre,  dame. 

GLOTILDE. 

Ghier  sire,  je  ne  say,  par  m'ame! 
Je  say  bien  j'ay  eu  un  filz 
(De  ce,  sire,  vousfas-je  fis). 
Qui  a  esté  crestienné. 
Et  li  a-on  le  nom  donné 
De  Glodomire. 

CLOVIS. 

Que  je  le  voie,  sanz  plus  dire. 
Par  amour,  dame. 

GLOTILDE. 

Voulentiers,  chier  sire,  par  m'ame  ! 

—  Ysabel,  tost  alez  le  querre, 

Et  rapportez  ici  bonne  erre 

Enmailioté. 

t 

LA  DAMOISELLS. 

Je  vois,  ma  dame,  en  vérité. 

—  Yez-le  ci,  monseigneur,  gardez. 
Par  foy  !  se  bien  le  regardez. 

Il  vous  ressemble. 

CLOVIS. 

Je  vous  diray  ce  qui  m'en  semble  : 
Je  le  voy  malade  forment; 
De  li  ne  peut  esire  autrement, 
Puisqu'il  a  recéu  baptesme 
Ou  nom  voslre  Dieu.  C'est  mon  esme 
Qu'il  ne  s'en  voit  à  mort  le  cours, 
Com  son  frère  fist,  sanz  secours  ; 
Je  vous  dy  voir. 

GLOTILDE. 

U  peut  bien  maladie  avoir; 


FRANÇAIS 

vez  bien  y  aller  sans  nul  empêchement. 

CLOVIS. 

Allons!  il  faut  que  je  me  hâte.  Allez d^ 
vaut. 

LE    DEUXIÈME   SERGENT. 

Sire,  nous  ferons  votre  volonté  après  ei 
avant. 

LE   PREMIER   SERGENT. 

Et  nous  dirons  aussi  ce  qui  vous  plaira, 
cher  sire. 

CLOVIS. 

Dame,  je  viens  vous  voir  ici  pour  savoir 
comment  vos  couches  se  sont  passées,  quel 
enfant  vous  avez  eu,  et  si,  dame,  ilesttaillé 
et  animé  pour  vivre. 


CLOTILDB.      ' 

Gher  sire,  je  ne  sais,  par  mon  ame!  Je 
sais  bien  que  j'ai  eu  un  fils  (je  vous  en  io- 
forme,  sire),  lequel  a  été  baptisé,  et  on  lui  a 
donné  le  nom  de  Glodomire. 


CLOVIS. 

Dame,  de  gr&ce,  que  je  le  voie,  sans  eu 
dire  davantage. 

CLOTqu0K. 

Volontiers ,  cher  sire»  par  mon  ame!  - 
Isabelle,  allez  tout  de  suite  le  chercher,  et 
apportez-le  bien  vite  ici  emmaillotté. 

LA  DEMOISELLE. 

J'y  vais,  madame,  en  vérité.— Le  voiâ 
monseigneur,  regardez.  Par  (ma)  fui!  regar- 
dez-le bien,  il  vous  ressemble. 

CLOVIS. 

Je  vous  dirai  ce  qui  m'en  semble:  à  ce 
que  je  vois,  il  est  fort  malade;  il  n'eopeui 
être  autrement,  puisqu'il  a  reçu  le  bup- 
téme  au  nom  de  votre  Dieu.  J'ai  pear  qu'il 
ne  s'en  aille  tout  droit  à  la  mort,  cointne 
fit  son  frère,  sans  ressource;  je  vous  ws 
vrai. 

GLOTILDE. 

Il  peut  bien  avoir  une  maladie;  niai^^ 


AU  MOYBN-AOB. 


651 


Mais,  se  Dieu  plaist,  pas  ne  mourra. 
Je  lien,  sire,  qu'il  garira  ; 
G' y  ay  fiance. 

CLOTIS. 

Puisqu'il  est  mis  en  la  puissance 
De  vostre  Dieu  premièrement 
Par  vosire  crestiennement, 
11  ne  peut  qu'il  ne  le  compère 
Par  mort,  aussi  que  fist  son  frère. 
Gardez-le  bien,  je  le  vous  lais. 

—  Avant,  seigneurs  1  à  grant  estais 

Partons  de  cy. 

ij'.  SERGENT. 

Soit,  chier  sire,  puisqu'est  ainsi 
Que  vous  le  dites. 

CLOTILDE. 

Hé  1  Mère  Dieu»  par  voz  mérites. 

Qui  le  fruit  de  vie  portastes. 

Et  home  et  Dieu,  vierge,  ettfaniastes, 

A  cest  enfant  donnez  santé 

Par  la  vostre  bénignité. 

Si  que  le  père  en  vouloir  iruisse 

Tel  que  briefment  faire  li  puisse 

La  foy  catholique  tenir 

Et  vray  crestien  devenir. 

—  Ysabel,  tost,  sani  plus  preschier, 
Reportez  cest  enfant  couchier 

Tsnellemenl. 

LA  DAMOISBLLE. 

Dame,  vostre  commandement 
Du  tout  feray. 

CLOTILDE. 

Or  alez,  et  tant  dis  g'iray 
A  tout  mon  livre  Dieu  prier. 
Venez  à  moy  sanz  detrier, 
Quant  arez  fait. 

LA   DAMOISELLB. 

Dame^  vostre  voloirdefait 
Vueil  acomplir. 

CLOTILDE. 

Sire  Diex,  qui,  pour  raemplir 
Les  sièges  de  ton  paradis, 
Desquelx  trebuchierent  jadis 
Les  mauvais  anges  par  orgueil, 
Puis  fu  d*omme  fourmer  ton  vueil, 
Tel  que  les  sièges  possessast 
Et  sanz  fin  de  ta  gloire  usasl  ; 
Tu  qui  es  sire,  vie  et  voie, 
A  mon  eufanl  sanlé  n  nvuie 
Tele  qu'il  soil  sanz  maladie, 


s'il  plaît  à  Dieu,  il  ne  mourra  pas.  Je  crois, 
sire,  qu'il  guérira  ;  j'en  suis  persuadée. 

CL0VI8. 

Puisqu'il  est  placé  tout  d'abord  en  la 
puissance  de  votre  Dieu  par  le  baptême  que 
vous  lui  avez  donné,  il  ne  peut  éviter  de  le 
payer  par  sa  mort,  de  même  que  son  frère. 
Gardez-lcrbien,  je  vous  le  laisse.  —  En 
avant,  seigneurs!  partons  d'ici  bien  vite. 


LE  DEUXIÈME  SERGENT. 

Soit,  cher  sire,  puisque  vous  le  dites. 

CLOTILDE. 

Eh!  Hère  de  Dieu  qui  avez  mérité  de 
porter  le  fruit  de  vie,  et  qui,  vierge,  en- 
fantâtes l'Homme-Dieu,  soyez  assez  bonne 
pour  donner  la  santé  à  cet  enfant,  de  ma- 
nière à  ce  que  je  trouve  le  père  disposé  à 
embrasser  bientôt  la  foi  catholique  et  à  de- 
venir chrétien.  —  Isabelle,  vite,  sans  plus 
discourir,  reportez  promptement  cet  fsnfant 
coucher. 


LA  DEMOISELLE. 

Dame,  je  ferai  en  tout  votre  commande- 
ment. 

CLOTILDE. 

Eh  bien  !  allez,  et  pendant  ce  temps-là  j'i- 
rai prier  Dieu  avec  mon  livre.  Venez  auprès 
de  moi  sans  tarder,  quand  vous  aurez  fait. 

LA  DEMOISELLE. 

Dame,  je  veux  accomplir  votre  volonté. 

CLOTILDE. 

Sire  Dieu,  qui,  pour  remplir  les  places  de 
ton  paradis,  dont  les  mauvais  anges  furent 
jadis  précipités  par  leur  orgueil,  eus  en- 
suite la  volonté  de  former  l'homme  pour 
occuper  ces  places  et  jouir  sans  fin  de  ta 
gloire;  toi  qui  es  seigneur,  vie  et  chemin, 
renvoie  la  santé  à  mon  enfant,  en  sorte  qu'il 
soit  sans  maladie  et  que  le  père  ne  dise  plus 
que,  parce  qu'il  est  chrétien,  vous  ne  pouvez 
pas  lui  donner  la  vie  aussi  bien  que  la  mort. 


652 


Par  quoy  le  père  plu8  ne  dîe 
Que  pour  ce,  s'il  estcrestien, 
Que  ne  li  puissiez  aussi  bien 
Donner  la  vie  com  la  mort, 
Et  qu'en  ce  cas  faille  son  sort. 

—  Ha,  Dame  des  cieulx  1  en  ce  c<is 
Vueilliez  estre  mon  advocas 

El  ma  petticion  entendre; 
Et  je  sui  celle  qui  vueil  tendre 
A  dire,  ains  que  de  ci  me  parle, 
Yoz  heures,  soit  ou  gaing  ou  perte, 
Dévotement. 

DIBV. 

Mère,  et  vous,  Jhesus,  alons-m'ent; 
Descendez  jus,  sanz  plus  ci  estre. 
Je  voy  là  Clotilde  soy  mett[r]e 
En  telle  lamentacion 
Et  en  telle  contriccion 
Que  de  termes  moulle  sa  face. 
Il  convient  que  grâce  li  face. 
—  Or  sus,  trestouz! 

IfOSTRE-DAMS. 

Mon  Dieu,  mon  père,  mon  filz  doulz^ 
Nous  ferons  vostre  voulentë. 

—  Sus,  anges  1  soiez  apresté 

De  tost  descendre. 

GABRIEL. 

Dame,  qui  péusles  comprendre 
Ce  que  ne  pevent  pas  les  cieulx, 
Chascun  de  nous  est  ententiex 
De  voz  grez  faire. 

MICBIBL. 

En  ce  ne  povons-nous  meffaire. 

—  Jelian,  aussi  qu'en  esbatant, 
Alons devant  nous  .îij.  chantant: 

Je  le  conseil. 

SAINT  JEHAN. 

Il  me  plaist  très  bien  et  le  vueil. 
Sus  !  commençons,  mes  amis  douh. 

Bondel, 

Royne  des  cieulx,  qui  en  vous 
Servir  met  son  entencion. 
Moult  fait  bonne  opperacion  : 
Il  acquiert  vertus  et  de  touz 
Ses  vices  a  remission, 
Royne  des  cieulx,  qui  en  vous 
Servir  met  sou  entencion; 

*  Ce  rondeau,  aioêi  que  quelques-unes  Hcs  ré- 
pliques qui  le  précédent,  se  trouve  déjà   dans  un 


THÉÂTRE   FRANÇAIS 

et  qti'en  ceci  son  sort  est  malheureux. — Ah, 
Dame  descieuxl  veuillez,  en  celte  circon- 
stance, être  mon  avocate  et  entendre  ma 
supplique  ;  et  je  veuxm*appliquer  à  dire  dé- 
votement vos  heures,  avant  de  m'en  aller 
d'ici,  que  j'y  gagne  ou  que  j'y  perde. 


DIEC. 

Mère,  et  vous,  Jésus,  allons-nous-en  ;  des- 
cendez, sans  rester  plus  long-temps  ici.  Je 
vois  là-bas  Clotilde  qui  se  livre  à  une  la- 
mentation et  à  une  douleur  leHes  que  sa  face 
se  mouille  de  larmes.  Il  faut  que  je  lui  ac- 
corde une  grAce. — Allons,  vous  tous  l 


NOTRE-DAME. 

Mon  Dieu,  mon  père,  mon  doux  61s, 
nous  ferons  votre  volonté.  —  Allons,  anges! 
soyez  prêts  à  descendre  bientôt. 

GABRIEL. 

Dame,  qui  pûtes  comprendre  ce  que  ne 
peuvent  (embrasser)  les  cieux,  chacun  de 
nous  est  décidé  à  faire  votre  volonté. 

MICHEL. 

En  cela  nous  ne  pouvons  errer.  —  Jean, 
allons-  nous -en  tons  les  trois  en  cbantant, 
aussi  bien  qu'en  nous  livrant  à  nos  jeux: 
c*est  mon  avis. 

SAINT  JEAN. 

Gela  me  plaît  très-fort  et  je  le  veux.  Al- 
lons !  commençons,  mes  doux  amis. 

Rondeau. 
Reine  des  cieux,  celui  qui  s'applique  à 
vous  servir  fait  une  très-bonne  opération: 
il  acquiert  des  vertus  et  obtient  la  rémis- 
sion de  tous  ses  vices,  Reine  des  cieux,  ce- 
lui qui  s'applique  à  vous  servir;  et  à  la  fin 
il  trouve  Dieu  si  doux  qu'il  est  repu  de 
gloire  là  où  est  toute  perfection  ♦. 

autre  Miracle  du  même  manuscrit.  Voyez  ci-de- 
Yant«  p.  467,  468. 


AU   MOYBN-AGE. 


653 


Kl  Dieu  treuve  en  la  fin  si  doulx 
Que  de  gloire  a  refTeccion, 
Où  est  loule  perfeccion. 

DIEU. 

N*esc  pas  d'aler  m'eniencion, 
Mère,  àCiotilde  là  endroil; 
Mais  où  son  filz  gisl  irons  droit. 

—  Tenez-vous  ci  en  ceste  voie  ; 
11  soufGsl  assez  que  le  voie 

Et  vous,  Marie. 

NOSTEE-DAME. 

Je  ne  contredi  ne  varie, 
Cliier  filz,  à  vosire  voulenlé; 
Ouvrez  de  vostre  poosté 
Gom  vous  plaira. 

DIEU. 

De  ma  présence  te  sera 
Si  bien,  filz,  que  lu  es  gueriz 
Et  que  ton  mal  est  touz  tariz 
Par  humble  et  dévote  prière 
De  Gloiilde,  ta  mère  chicre, 
Qui  en  a  fait  si  son  devoir 
Qu'elle  doit  bien  ce  don  avoir: 
Pour  ce  l'en  est  fait  li  oltrois. 

—  Or  tost,  mère,  faites  ces  trois 

Mer  devant. 

NOSTRE-DAME. 

Mon  Dieu,  voulentiers.  — Or  avant! 
Anges,  alez  si  com  venistes; 
Et,  en  alant,  le  chant  pardistes 
Qu'avez  empris. 

GABRIEL. 

Excellente  Vierge  de  pris, 
Puisqu'il  vous  plaist,  si  ferons-nous. 

Rondel, 

El  Dieu  treuve  en  la  fin  si  doulx 
Que  de  gloire  a  refeccion, 
Où  est  toute  perfeccion. 
Royne  descieulx,  qui  en  vous 
Servir  met  son  eniencion 
Moult  fait  bonne  opperacion. 

LA   DAMOISELLB. 

Sanz  plus  ci  faire  mension, 
Aler  à  ma  dame  me  fault; 
Mais  avant  verray  que  delïauU 
N'ait  de  riens  son  filz  Clodomire. 
E  gar  I  comme  il  se  prent  à  rire  I 
Dieu  mercy  !  il  est  en  bon  point, 


DIEU. 

Mère,  mon  intention  n'est  pas  d'aller  là- 
bas  vers  Clotilde;  mais  nous  irons  droit  où 
son  fils  est  couché.  —  Tenez -vous  ici  en 
ce  chemin  ;  il  suffit  de  moi  et  de  vous,  Marie, 
pour  le  voir. 

NOTRE-DAME. 

Cher  fils,  je  ne  mets  ni  opposition  ni  ob- 
stacle à  votre  volonté  ;  exercez  votre  puis- 
sance comme  il  vous  plaira. 

DIEU. 

Fils,  ma  présence  te  sera  si  profitable  que 
tu  es  guéri  et  que  Ion  mal  a  disparu  entiè- 
rement par  la  prière  humble  et  dévote  de 
Clotilde,  ta  chère  mère,  qui  a  fait  en  cela 
si  bien  son  devoir  qu'elle  doit  bien  obtenir 
ce  don  :  c'est  pourquoi  il  lui  est  accordé.  — 
Allons ,  mère ,  faites  vite  marcher  ces  trois 
devant. 


ROTRE-DAIIB. 

Volontiers  ,  mon  Dieu.  —  Allons ,  en 
avant!  anges,  allez- vous -en  comme  vous 
vîntes;  et,  en  allant ,  achevez  le  chant  que 
que  vous  avez  commencé. 

GABRIEL. 

Vierge  excellente  et  sans  prix,  puisque 
cela  vous  plaît,  nous  le  ferons. 

Rondeau. 

Et ,  à  la  fin ,  il  trouve  Dieu  si  doux  qu'il 
est  repu  de  gloire  (là)  où  est  toute  perfec- 
tion. Reine  des  cîeux,  celui  qui  s'applique 
à  vous  servir  fait  une  très -bonne  opéra- 
tion *. 

LÀ  MftMOlSKLLE. 

U  me  faut,  sans  rester  ici  plus  long*temps, 
aller  auprès  de  ma  dame  ;  mais  avant  j'avi- 
serai à  ce  que  son  fils  Clodomire  ne  man- 


**  L^obsciTation  précéfienle  ft*apj)Iique  de  même 
ici.  Voyez  cî-deTanI,  p.  468,  46U. 


65($  TUÉATIIE 

PREVOST. 

Sire,  voslre  commandeittent 

Vois  faire  en  Teure.      ,  , 

CLOVIS. 

ÂioBS-m*en  sanz  plus  de  demeure,  • 

Ne  estre  plus  cy. 

ij*  CHEVALIER. 

Sire,  se  bon  vous  semble  ainsi, 
Par  ma  dame  nous  en  irons  ; 
Ne  savons  se  la  reverrons 
James  journée. 

GLOVIS. 

Soit  y  voslre  voie  tournée, 
il  me  plaisl  bien. 

AURELIAIf. 

Alons  dont  par  ci,  que  je  tien 
C'est  nostre  miex. 

CLOVIS. 

Orçà,  dame!  que  fait  ce  fiex? 
'  Dites-le-nous. 

GLOTILDE. 

Mon  chier  seigneur,  bien  veigniez-vous  ; 
11  est  en  bon  point.  Dieu  mercy. 
Dites,  où  alez-vous  ainsi 
Et  ces  gens  touz? 

CLOVIS. 

Nous  alons  pour  combatre  nous 
A  Alemens  et  pour  eulz  nuire. 
Qui  mon  païs  viennent  destruire 
El  essillier. 

CLOTILBE. 

Ore  ne  vous  puisconseillier; 
Mais,  certes,  se  me  créussiez, 
Comme  moy  crestien  fussiez 
Et  eussiez  recéu  baptesme 
Et  pieça  d'uille  et  du  saint  cresmc 
Fussiez  enoint. 

CLOVIS. 

SoufTrez,  je  ne  vous  en  vueil  point; 
En  vain  gasiez  vostre  langage. 
Vous  estes  en  ce  cas  trop  sage  ; 
Depportez-vous  à  ceste  foiz. 
A  Mahon  vous  dy  ;  je  m'en  vois, 
Sanz  plus  ci  esire. 

CLOTILDE. 

Chier  sire,  Dieu  vous  vueille  mettre 
En  vouloir  de  tenir  sa  foy. 
Par  quoy  nous  soions,  vous  et  moy. 
D'une  créance! 


FftAMÇAIS  • 

"•  LE    PRÉfÔT. 

Sire,  je  vais  faire  sur  Tlieure'volre  coin- 
jnandement.  .  \ 

•■    •         •  ÇLOTIS. 

AUons-nous-en  sans  plus  tarder,  œ  res* 
""tons  plus  ici. 

LB  OBDXIÈIIE   CHEVALIER. 

Sire,  s'il  vous  semble  bon,  nousDons  en 
irons  par  (oii  est)  ma  dame  ;  nousne  savons 
pas  si  nous  la  reverrons  jamais. 

CLOVIS. 

Tournez-y  vos  pas»  cela  me  plait  fort. 

AURÉLlElf. 

Allons- nous  «en  donc  par  ici,  carjecrois 
que  c'est  notre  meilleur  parti. 

CLOVIS. 

Eh  bien,  dame!  comment  va  ce  fils? di- 
tes-le-nous. 

CLOTILDE. 

Mon  cher  seigneur,  soyez  le  bienveoa  ; 
Dieu  merci,  il  est  bien  portant.  Dites,  où 
allez- vous  ainsi,  vous  et  tout  ce  monde? 

CLOVIS. 

Nous  allons  combattre  et  repousser  les 
Allemands,  qui  viennent  détruire  et  sacca- 
ger mon  pays. 

CLOTILDE. 

Maintenant ,  je  ne  puis  vous  conseiller; 
mais,  certes,  si  vous  me  croyiez,  vous  seriez 
chrétien  comme  moi,  vous  auriez  reçu  le 
baptême  et  seriez  oint  d'huile  et  du  saini 
chrême  depuis  long-temps. 

CLOVIS. 

Permettez, ce  nest  pointa  vous  que j en 
veux;  vous  dépensez  vainement  vos  paroles. 
Vous  êtes  trop  sage  en  ceue  circonsUince; 
cessez  pour  le  moment.  Je  vous  dis  adieu  i 
je  m'en  vais  sans  m'arrèier  ici  p^s  IW" 
temps. 

CLOTILDE. 

Cher  sire,  que  Dieu  veuille  vous  inspi- 
rer la  volonté  d*cmbrasser  sa  foi,  P^" 
que,  vous  et  moi,  nous  ayons  la  w  " 
crovance ! 


AU    MOYliN-AGC. 


6»? 


it*.  CHBTALIER..  * 

Hé  !  Dieu,  en  qui  avez  fiance, 
Gliiere  dame,  par  son  plaisir' 
Acomplisse  vosrfe  désir  ^  4  ^ 

Par  bon  afraire  1 

CLOTILDE. 

Telle  besongne  puissiez  faire 
Là  où  vous  ale2,  mes  amis. 
Qu'en  honneur  en  soit  chascun  mis 
De  corps  et  d'ame! 

ij*.  CHEVALIER. 

A  Mahon  vous  commans,  ma  dnme  ; 
Qui  si  vous  vueille  regarder 
Que  touz  jours  vous  vueille  garder 
En  son  conduit  1 

CLOTILDE. 

De  toute  rien  qui  vous  ennuit, 
Biaux  seigneurs,  vous  deffendc  Diex, 
Et  vosire  fait  de  bien  en  miex 
Touz  jours  adresce  ! 

LE   ROT  DES  ALEMANS. 

Seigneurs,  trop  sommes  oiseux;  quest- 

ce? 
Entre  pous  qui  tant  de  gens  sommes. 
Courir  nous  convient  sus  aux  hommes 
De  ce  pals  et  les  pillier, 
Femm  es  et  enfans  essillier  ; 
Et  se  nul  contre  nous  rebelle. 
D'une  espée  ait,  soit  il,  soit  elle. 
Par  mi  le  corps. 

PREMIER  CHEVALIER  ALBMANT. 

Chier  sire,  à  ce  trop  bien  m'acors  ; 
Mais  or  avisons  tout  à  trait 
Où  nous  ferons  nostre  retrait , 
•    C'est  neccessaire. 

\y.  CHEVALIER   ALEMANT. 

En  celle  place  Talons  faire» 
Et  considérons  par  quel  tour 
Nous  pourrons  touz  jours,  sanz  retour. 
Avant  aler. 

LE   ROT  ALEMANT. 

Bien  est.  Alons,  sanz  plus  parler. 
Je  m'y  assens. 

CLOVIS. 

Seigneurs,  à  ce  que  voy  et  sens, 
Combatre  nous  convient  sanz  faille. 
Autre  foiz  avons  en  bataille 
Esté,  sanz  estre  mors  ne  pris  : 
Or  nous  fault,  pour  acquerre  pris. 


LE   DEUXIÈME   CHEVALIER.       • 

£h,  chère  dnmc!  que  Dieu,  en'qui  vous 
avez  confiance,  veuille  accomplir  heureuse- 
ment  voire  désir  1 

CLOTILDE. 

Mes  ajnis ,  puissiez-vous,  où  vous  irez , 
faire  une  besogne  telle  que  ehacun  y  ac- 
quière de  Thonneur  pour  son  corps  et  pour 
son  ame  ! 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIEI. 

Madame,  je  vous  recommande  à  Maho- 
met; puisse-l-il  vous  regarder  de  manière  à 
vous  avoir  toujours  en  sa  garde! 


CLOTILDE. 

Beaux  seigneurs,  que  Dieu  vous  défende 
de  tout  ce  qui  pourrait  vous  être  désagréa- 
ble, et  qu'il  dirige  toujours  vos  affaires  do 
bien  en  mieux  I 

LE  ROI   DES  ALLEMANDS. 

Seigneurs,  qu'est-ce  que  cela?  nous  som- 
mes trop  oisifs.  Nombreux  comme  nous  le 
sommes,  il  nous  faut  courir  sus  aux  hommes 
de  ce  pays  et  les  piller,  et  massacrer  fem- 
mes et  enfans  ;  et  si  quelqu'un  se  révolte 
contre  nous,  homme  ou  femme,  qu'il  soit 
passé  au  fil  de  l'épée. 


LE  PREMIER  CHEVALIER  ALLEMAND. 

Cher  sire,  je  consens  très-bien  à  cela  : 
mais  maintenant  avisons  tout  de  suite  où 
nous  ferons  notre  retraite ,  si  elle  est  né- 
cessaire. 

LE   DEDXIÈHE    CHEVALIER   ALLEMAND. 

Nous  allons  le  placer  en  cet  endroit,  et 
considérons  comment  nous  pourrons  tou- 
jours aller  eu  avant,  sans  être  forcés  de  re- 
tourner sur  nos  pas. 

LE   ROI   ALLEMAND. 

C'est  bien.  Allons,  sans  plus  de  paroles, 
je  suis  de  voire  avis. 

CLOVIS. 

Seigneurs,  à  ce  que  je  vois  et  sens,  il 
nous  faut  absolument  combattre.  Autrefois 
nous  avons  assisté  à  des  batailles»  sans  être 
ni  morts  ni  pris:  maintenant  il  nous  faut, 
pour  acquérir  de  Tbooneur,  attaquer  nos 

42 


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THl^ATItR   FRANÇAIS 


Conire  noz  ennemis  rengier 
Et  de  eiilx  nostre  paï's  vengier 
Qu'à  tort  assaillent. 

AURELIAN. 

Sire,  je  lien,  pour  ce  que  raillent» 
Qu'il  decherront  de  leur  affaire. 
Donner  nous  pourront  bien  aHaire; 
Mais  vous  verrez  que  tant  feront 
Qu'en  la  6n  desconfiz  seront. 
Envoiez  savoir,  bien  ferez, 
Quelle  part  vous  les  trouverez. 
Afin  que  ne  puissons  faillir 
De  les  en  sursanlt  assaillir. 
Non  pas  eulz  nous. 

CLOVIS. 

C'est  bien  dit.  —  Huchon,  ami  doulic. 
Or  sachiez,  se  Mahon  vous  gart, 
De  ces  Alemans  quelle  part 

Nouvelle  ourrez. 

l'escuier  aurelun. 
Ghier  sire,  jamais  neu  arez; 
Obéir  vueil  à  voz  commans. 
C'y  vois;  à  Mahon  vous  commans. 
—  Seigneurs,  n'y  a  plus,  je  revien. 
Trouvé  les  ay»  je  vous  dy  bion. 
Où  viennent  droit  çà  sanz  faillir 
Pour  vous  combatre  et  assaillir: 

C'est  leur  entente. 

CLOVIS. 

Or  tosti  rengons-nous  sanz  attenie, 
Et  puis  irons  sur  eulx  après. 
Je  les  pense  à  tenir  si  près 
Et  si  court  que  n'eschaperont 
De  mort,  ou  ilz  se  renderont 
En  ma  mercy. 

ij*   CHEVALIER  CLOVIS. 

Chier  sire,  venir  les  voy  ci: 
Rengons-nous  serrez  tellement 
Que  ne  se  puissent  nullement 
En  nousembatre. 

iij«.  CHEVALIER  ALEHANT. 

Rendez-vous,  rendez  sanz  combaire: 
C'est  vosire  miex,  à  vérité  ; 
Car  de  gens  si  grant  quantité 
Sommes  c'on  ne  nous  peut  nombrer, 
Ne  de  nous  jamais  descombrer 
Ne  vous  pourrez. 

iij*.  CHEVALIER  CLOVIS. 

Mon,  non,  au  jour  d'ui  touz  mourrez. 
'■^  Ferons  sur  eulx  sanz  espargaier: 


ennemis  et  vânger  noires  pays  de  ceux  qot 
l'envahissent  à  tort. 

^   ^    «  ACRÉLlkN. 

Sire,  puisqu'ils  s'arrêtent,  je  tiens  (poar 
certain)que]leurs  affaires  iront  mal.  lis  pour- 
ront bien  nous  donner  du  tracas;  mats  vous 
verrez  qu'ils  feronttantqu'à  la  fin  ils  seront 
battus.  Voulez-vous  bien  faire  ?  Envoyez  sa- 
voir en  quel  lieu  vous  les  trouverez,  afin  que 
nous  ne  puissions  pas  manquer  de  les  atu- 
quer  à  l'improviste,  et  qu'ils  ne  nous  sur- 
prennent point. 

CLOVIS. 

C'est  bien  dit.  —  Huchon,  mon  doux  ami, 
maintenant ,  Mahomet  vous  garde  !  sachez 
où  vous  aurez  des  nouvelles  de  ces  Alle- 
mands. 

L'ÉCtTER  h'aURÉLIEN. 

Cher  sire,  jamais  vous  n'en  aurez;  je 
veux  obéir  à  vos  ordres.  J'y  vais,  et  vousre- 
commande  à  Mahomet.  —  Seigneurs,  c'est 
fini,  me  voici  de  retour.  Je  vous  le  dis  bien, 
je  les  ai  trouvés  qui  viennent  tout  droit  ici 
sans  faute  pour  vous  attaquer  et  vous  com- 
battre :  c'est  leur  intention. 

CLOVIS. 

Allons  vite  !  rangeons-nous  (en  bataille) 
sans  tarder,  et  puis  après  nous  marcberoos 
sur  eux.  Je  compte  les  tenir  si  près  et  si 
court  qu'ils  n'écliapperont  à  la  mort,  qu'en 
se  mettant  à  ma  merci. 

LE  DECXIÈMB  CHEVALIER  DE  CLOVIS. 

Cher  sire^  je  les  vois  venir  ici  :  serrons 
tellement  nos  rangs  qu'ils  ne  puissent  nul- 
lement y  pénétrer. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER  ALLEMAND. 

Rendez-vous,  rendez*vous  sans  combat- 
tre :  c'est  ce  c(ue  vous  avez  de  mieux  a 
faire,  en  vérité;  car  nous  sommes  une  si 
grande  quantité  de  gens  qu'on  ne  peut  nous 
nombrer,  et  que  vous  ne  pourrez  jamais 
vous  débarrasser  de  nous. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER   DE  CLOVIS. 

Non,  non,  vous  mourrez  tous  aujour- 
d'hui. —Frappons  sur  eux  sans  quartier:  ils 


ÂV   MOVBN-AGB. 


659 


Il  sont  ci  vennz  barguignier 
Ce  que  mie  n'emporteront; 
Nient  moins  si  chier  rachèteront 
Com  de  la  vie. 

LB  ROT  ÂLEMAIfT. 

De  toy  occire  ay  grant  envie. 
Et  si  feray  ainsqiieje  cesse. 
Tien,  va*  ta  veue  felonnesse 
Changier  feray. 

AURELIAlff. 

Mon  chier  seigneur,  je  vous  diray, 
S'en  noz  forces  nous  aerdons. 
Je  ne  voy  pas  que  ne  perdons. 
Ces  gens  ne  sont  en  riens  lassez, 
Et  sont  trop  plus  que  nous  d'assez. 
Je  ne  voy  qu'en  ceste  bataille 
Soit  force  humaine  qui  nous  vaille. 
Que  n'aions  le  pis  de  la  guerre. 
Je  vous  conseil,  Vneilliez  requerre 
D*umble  cuer  la  vertu  divine 
(Je  dy  le  Dieu  que  la  royne 
Ma  dame  si  souvent  vous  presche} 
Que  de  céste  gent  vous  depesche  ; 
Et  li  promettez  à  délivre 
Que,  se  à  honneur  vous  en  délivre, 
En  li  croirez. 

GLOVIS* 

Aureliao,  et  que  ferez? 
Dite»*le-moy. 

AURELUN. 

El  je  feray  com  vous,  par  foy  ! 
Se  je  tant  vif. 

CL0VI8. 

JhesQ-Crist,  filz  de  Dieu  le  vif. 
Qui  mes  de  tribulacion 
Les  cuers  en  consolacion, 
Et  à  eeulx  qui  leur  espérance 
Mettent  en  toy  et  ont  fiance 
Sequeurset  leur  donnes  t'ayde, 
Se  me  dit  ma  femme  Glotilde  ; 
Sire,  humblement  te  requier,  voire, 
Que  me  vueilles  donner  victoire 
De  mes  ennemis  qui  sont  cy  ; 
Et  se  je  voy  qu'il  soit  ainsi. 
Je  te  promet  que  me  feray 
Baptizer  et  en  toy  croiray  : 
I*ay  trop  bien  appelle  mes  diex  ; 
Mais  ne  voy  qu'il  m'en  soit  riens  miex, 
Ains  se  sont  ealongié  de  moy  ; 
Et  pour  ce  dy,  quant  ce  ci  voy. 


sont  venus  ici  marchander  ce  qu'ils  n'em- 
porteront pas  ;  ils  ne  l'achèteront  pas  moins 
qu'au  prix  de  leur  vie. 

UB  ROI  AliLBHAllD. 

J'ai  grand'envie  de  te  tuer,  et  je  le  ferai 
incontinent.  Tiens,  va,  je  te  ferai  changer 
ton  regard  menaçant. 

AURiUBIf. 

Mon  cher  seigneur,  je  vous  dirai  que,  si 
nous  comptons  sur  nos  forces,  je  ne  vois 
pour  nous  que  de  la  perte.  Ces  gens  ne  sont 
nullement  las,  et  ils  sont  en  bien  plus  grand 
nombre  que  nous.  Je  ne  vois  pas  que  dans 
cette  bataille  aucune  force  humaine  nous 
soit  de  quelque  utilité  et  nous  empêche  d'a- 
voir le  dessous.  Je  vous  le  conseille,  veuil- 
lez prier  d'un  cœur  humble  la  vertu  divine 
(je  dis  le  Dieu  que  la  reine  ma  maîtresse 
vous  prêche  si  souvent)  qu'elle  vous  débar- 
rasse de  ces  gens;  et  promettez-lui  tout  de 
suite  que,  s'il  vous  en  tire  honorablement, 
vous  croirez  en  lui. 


CIiOVIS. 

Aurélien,  et  que  ferez -vous?  dites- le- 
moi. 

AURÉUKN. 

Par  (ma)  foi  !  je  ferai  comme  vous,  si  je  vis 
assez  (pour  cela). 

CLOVIS. 

Jésus-Christ,  fils  du  Dieu  vivant,  qui 
6tes  de  tribulation  et  consoles  les  cœurs, 
et  qui  prêtes  aide  et  secours  à  ceux  qui 
mettent  leur  espoir  et  leur  confiance  en  toi, 
à  ce  que  me  dit  ma  femme  Glotilde  ;  Sire , 
je  te  prie  humblement  de  me  faire  rempor- 
ter la  victoire  sur  mes  ennemis  qui  sont  ici: 
et  si  je  vois  que  cela  arrive,  je  te  promets 
que  je  me  ferai  baptiser  et  que  je  croirai  en 
toi.  J'ai  bien  invoqué  mes  dieux;  mais  je  ne 
vois  pas  ce  que  j'y  ai  gagné,  au  contraire  ils 
se  sont  éloignés  de  moi  :  c'est  pourquoi  je 
dis,  en  voyant  ceci,  que  ce  sont  des  dieux 
sans  puissance,  en  qui  nul  ne  doit  croire, 
puisqu'ils  n'aident  ni  ne  secourent  dans  l'oc- 
casion ceux  qui  les  implorent  :  en  consé- 
quence j'ai  le  désir  de  croire  en  toi;  mais 


mo 


TIll^ATRF. 


Ce  sont  diex  de  nulle  puissance. 
Où  nul  ne  doit  avoir  créance, 
Puisqu'ilz  n'aident  ne  sequeurent 
Au  besoing  ceulx  qui  les  aeurent  : 
Pour  ce  de  loy  croire  ay  désir; 
Mais  qu'il  le  soit,  Sire,  à  plaisir 
Que  mes  adversaires  tu  livres, 
Si  qu'à  mon  honneur  m'en  délivres 
Pour  touz  jours  mais. 

ïy.   CHEVALUR   CLOVIS. 

Avant,  seigneurs  I  avant!  huymais. 
Pensons  de  fort  combaire  :  or  sus  ! 
Je  voy  de  eulx  sommes  au  dessus, 
Le  plus  bel  avons  de  la  guerre  ; 
Car  je  voy  là  leur  roy  par  terre 
Tout  mort  gisant. 

iiij^    ALEMANT. 

Ne  scé  que  voise  plus  disant  ; 
De  ceste  guerre  avons  le  pis. 
£  las  !  que  nous  serons  despis  I 
Voir,  je  m'en  fui. 

CLOVIS- 

Avant ,  bîaux  seigneurs  I  au  jour  d'uy 
Pensez  touz  de  si  bien  ouvrer 
Que  paissons  honneur  recouvrer, 
Et  moyet  vous. 

PREMIER  ALEMANT. 

Sanz  plus  combatre  escoutez«nous, 
Sire  roys,  com  doulx  et  propice  : 
Nous  vous  supplions  ne  périsse 
Par  guerre  plus  nulz  de  noz  hommes; 
A  vous  nous  rendons,  vostres  sommes, 
Chier  sire,  à  plain. 

GLOVIS. 

Ho,  seigneurs!  je  met  en  ma  main 
Cesgens-cy  :  ne  vous  debatez 
Plus  u  eulx  ne  ne  combatez; 
Puisqu  à  ma  voulenté  se  rendent 
El  pais  et  niercy  me  demandent. 
Je  vueii  qu'ilz  l'aient. 

ij«.    CHEVALIER   CLOVIS. 

Si  aront-il,  ne  s'en  esmatent. 
Quant  le  voulez. 

CLOVIS. 

Seigneurs,  maishuy  vous  en  alez; 
Par  mon  conseil  ordeneray 
Quel  iréu  sur  vous  prenderay 
Com  mes  subgiez. 

ij«   ALBMANT. 

Tel,  sire,  qu'il  sera  jugiez. 


FftANÇAIS 

veuille.  Sire,  me  livrer  mes  adiersaires. 
de  manière  à  m'en  délivrer  pourtonjours a 
mon  honneur. 


LE  DEUXIÈME   CBBVALIBR  DE  CLOT». 

En  avant,  seigneurs!  en  avaot!  dès  ce 
moment,  songeons  à  bien  combaure:  al- 
lons! Je  vois  que  nous  avons  le  dessus,  et 
le  plus  beau  côté  de  la  guerre;  car  j'aper- 
çois là  par  terre  leur  roi  étendu  mort. 

LE  QUATRIÈME  ALLEMAND. 

Je  ne  sais  que  dire  de  plus;  nous  aToos 
le  pire  dans  cette  guerre.  Hélas!  coDioe 
nous  serons  honnis!  Oui  vraiment, je o'ei 
fuis. 

CLOVIS* 

En  avant,  beaux  seiigDeurs!  aojoard'bai 
songez  à  si  bien  fairef  que  ûoas  puissioos, 
vous  et  moi,  recouvrer  l'hoanear. 

LE  PREMIER  ALLEMAND. 

Sire  roi,  sans  combattre  davastage,  pré« 
tez-nous  une  oreille  favorable  et  propice: 
nous  vous  supplions  de  ne  pas  «oatTrir  que 
la  guerre  fasse  périr  pins  de  nos  hommes; 
nous  nous  rendons  à.  vous,  nous  sommes 
entièrement  à  votre  merci ,  cher  sire. 

CLOVIS.' 

Holà,  seigneurs  i  je  mets  ces  gens-ci  sous 
ma  protection  :  ne  conibattez  ptos  contre 
eux  ;  puisqu'ils  se  rendent  à  moi  et  qu'ils  me 
demandent  paix  et  merci,  je  veux  qu'ils  les 
aient. 

LE  DEUXIÈME  CHEVALIER  DE  CLOVIS. 

Qu'ils  n'aient  pas  peur,  ils  les  auront, 
puisque  vous  le  voulez. 

CLOVIS. 

Seigneurs,  allez-vous-en  maHOicnani; 
après  avoir  ouï  mon  conseil,  je  réglerai  quel 
tribut  je  prendrai  sur  vous  comme  mes  su- 
jets. 

LE  DEUXIÈME  ALLEMAND. 

« 

Sire ,  nous  vous  le  paierons  dësormai» 


AU  MOYBN-AGI. 


661 


Dès  ores  mais  vous  paierons 

Chascun  an  ;  n'i  contredirons 

En  rien,  pourvoir. 

AUREUAN. 

A  lez,  il  vous  fera  savoir 
Ce  qu'il  voulra  que  li  faciez. 

—  Sire,  il  est  bon  que  vous  lessiez 
Ce  paîs  et  que  retournons 

En  France  :  trop  raieic  i  serons 
Assez  que  cy. 

ij*.   CHEVALIER^CLOVIS. 

C'est  voir,  c'est  nostre  aïr  aussi  ; 
Avecques  noz'paiens  serons  : 
Pour  quoy  souvent  nous  viverons 
Des  cuers  plus  liez. 

CLOVIS. 

Ore,  puisque  le  conseilliez, 
Je  vueil  qu'il  soit  à  vostre  dit: 
Alons-m'en  tost  sans  contredit 
Par  ceste  voie. 

iij*.    CHEVALIER. 

Alons.  Certes,  mais  que  vous  voie, 
La  royne  grant  joie  ara, 
Quant  la  victoire  dire  orra 
Qu'avez  eu. 

CLOVIS. 

N'en  doublez,  bien  ramentéu 
Li  sera  ;  mais  qu'à  elle  viengne. 

—  Dame  royne,  Dieu  vous  tiengnc 

En  s'nmitiél 

CLOTILBE. 

Glner  sire,  pour  la  Dieu  pitié. 
Qui  vous  a  ce  solut  apris. 
Ne  où  avez-vous  vouloir  pris 
De  le  me  dire? 

CLOVIS* 

Ce  a  faitJhesu-Crist,  nostre  sire, 
M'amie,  qu'à  vray  Dieu  je  tieng: 
Savez  pourquoy?  D'un  pais  vieng 
Où  guerres  ay  fait  si  grevaines 
Contre  Alemanset  contre  Senes 
Que  c'est  merveille  à  raconter. 
Telle  heure  ay  véu,  sanz  doubter. 
Que  rangiez  fumes  pour  combatre  ; 
Mais  ilz  estoient  plus  de  quatre 
Hommescontre  un  que  j'en  avoie. 
Alors  que  faire  ne  savoic , 
Touiesvoies  ne  detriay  : 
Mes  diex  dévotement  priay 
Que  par  culx  fusse  secoruz; 


tous  les  ans  tel  qu'il  sera  fixé;  en  vérité, 
nous  ne  nous  y  refuserons  en  rien. 

AURÉLIEN. 

Allez,  il  vous  fera  savoir  ce  qu'il  voudra 
que  vous  fassiez  à  son  égard.  —  Sire,  il  est 
bon  que  vous  laissiez  ce  pays  et  que  nous 
retournions  en  France  :  nous  v  serons  bien 
mieux  qu'ici. 

LE  DECXIÈHE  CHETALIBR   BE   CLOVIS. 

C'est  vrai,  c'est  aussi  notre  avis;  nous 
serons  avec  nos  compatriotes  :  ce  qui  fait 
que  nous  vivrons  le  cœur  souvent  plus 
joyeux. 

CLOVIS. 

Eh  bien,  puisque  vous  me  le  conseillez, 
je  veux  qu'il  soit  fait  selon  votre  parole  :  al- 
lons-nous-en vite  sans  réplique  par  cette 
roule. 

LE  TROISIÈME  CHEVALIER. 

Allons.  Certes,  lorsque  la  reine  vous 
verra,  elle  aura  beaucoup  de  joie  à  enten- 
dre raconter  la  victoire  que  vous  avez  rem- 
portée. 

CLOVIS. 

N'en  doutez  pas,  cela  lui  sera  bien  rap- 
porté; mais  (il  faut)  que  je  vienne  auprès 
d'elle.  —  Dame  reine ,  que  Dieu  vous  con- 
serve son  amitié  ! 

CLOTILDE. 

Cher  sire,  pour  l'amour  de  Dieu,  qui  vous 
a  appris  ce  salut,  et  où  avez-vous  pris  l'i- 
dée de  me  l'adresser? 

CLOVlS. 

Mon  amie  ,  notre  seigneur  Jésus -Christ, 
que  je  tiens  pour  vrai  Dieu,  en  est  l'auteur  : 
savez-vous  pourquoi  ?  Je  viens  d'un  pays 
où  j'ai  soutenu  des  guerres  si  terribles  con- 
tre les  Allemands  et  les  Saxons  que  c'est 
merveilleux  à  raconter.  J'ai  vu  l'heure,  n'en 
doutez  pas,  où  nous  fûmes  en  rang  pour 
combattre;  mais  ils  étaient  plus  de  quatre 
hommes  contre  un  que  j'avais.  Alors  je  ne 
savais  que  faire,  toutefois  je  ne  reculai  pas  : 
je  priai  dévotement  mes  dieux  de  me  se- 
courir; mais,  bien  que  j'eusse  recouru  à 
eux,  ils  ne  me  firent  ni  chaud  ni  froid. 
Quand  je  me  vis  eu  cette  extré;nité  et  qu'ils 


662 


TUÉATRB  FRANÇAIS 


Mais,  quoy  qu'à  eulx  fusse  corui, 
Ne  me  firent  oe  chaut  ne  froît. 
Quant  je  me  vy  à  ce  destroit 
Et  qu'il  m'ocioient  mes  gens, 
Aurelian,  li  preuz,  H  gens, 
S'en  yint  à  moy,  qui  me  vint  dire: 
c  Requérez  Taïde,  chier  sire. 
De  Jhesu-Crist  qui  vous  sequeure.  » 
Dame,  je  le  fis,  et  en  Teure 
De  mes  ennemis  s'en  fouirent 
Les  uns;  les  autres  se  rendirent. 
Ainsi  les  conquis  à  ce  pas  ; 
IDt,  puisque  oblié  ne  m'a  pas 
Jhesus,  pas  ne  l'oblieray  : 
Pour  s'amour  baptizé  seray, 
Et  bien  brief,  dame. 

CLOTILBE. 

Par  ce  point  sauverez  vostre  ame, 
Chier  sire,  et  arez  Dieu  ami. 
Souffrez,  je  manderay  Rémi, 
Qui  de  Reins  est  dit  arcevesque, 
Qui  vous  enseignera  (mais  que 
Il  le  vous  plaise  à  escouter) 
Comment  ne  devez  point  doubler, 
Mais  séur  devez  estre  et  fis. 
Que  Dieu  le  père  et  Dieu  le  filz 
£i  Dieu  Sains-Espertz  aussi 
Sont  trois  personnes;  mais  icy. 
En  ceste  haulte  triuité, 
N*a  q'une  seule  déilé  : 
Or  m'entendez? 

GLOVIS. 

Dame,  pour  Dieu  !  tost  le  mandez. 
Que  je  le,  voie. 

CLOTILDE. 

Qui  voulez-vous  que  g'y  envoie, 
Mon  seigneur  chier? 

CLOVIS. 

Env6iez-y  ce  chevalier, 
Sanz  nul  detri. 

CLOTILDE. 

Voulentiiers.  — -  Sire,  je  vous  prî 
Que  m'ailliez  l'arcevesque  querre 
De  Reins,  et  qu'il  viengne  bonne  erre 
Tci  à  moy. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Voulentiers,  dame,  par  ma  foy  ! 
G'y  v»is;  sachiez,  ne  fineray 
Jusqu'à  ce  que  ci  Tamenray . 
— le  le  vuy  là,  c'est  bien  à  point. 


me  tuaient  mes  gens,  Aurâien,  le  preui,  k 
noble,  s'en  vint  01e  dire:  c  Cher  sire, im- 
plorez l'aide  et  le  secours  de  Jésus-Christ.) 
Dame,  je  le  fis,  et  sur  l'heure  une  partie 
de  mes  ennemis  s'enfuit  ;  les  auires  se  ren- 
dirent. Ainsi  je  les  conquis  du  coup;  et, 
puisque  Jésus-Gbrist  ne  m*a  pas  oublié,  je 
ne  l'oublierai  pas:  je  me  ferai  baptiser  pour 
l'amour  de  Dieu,  et  cela  bientôt,  dame. 


CLOTILDE. 

Ce  faisant,  cher  sire,  vous  sauveres  votre 
ame  et  vous  aurez  Dieu  pour  ami.  Permet- 
tez, je  manderai  Remt,qui  a  le  titre  d'arcbe- 
véque  de  Reims;  il  vous  enseignera,  poani 
qu'il  vous  plaise  de  lui  prêter  atteotioi, 
comment  vous  ne  devez  point  douter,  nais 
être  sûr  et  convaincu,  que  Dieu  le  Père, 
Dieu  le  Fils  et  Dieu  le  Saint-Esprit  aussi 
sont  trois  personnes  ;  mais  ici,  dans  celte 
haute  Trinité,  il  n'y  a  qu'une  divinilé  uni- 
que :  maintenant  m'entendez-vous? 


CLOTIS. 

Dame,  pour  (l'amour  de)  Dieu  !  mandez- 
le  vile  que  je  le  voie. 

CLOTILDE. 

Qui  voulez-vous  que  j'y  envoie,  moacber 
seigneur  ? 

GLOVI8. 
Envoyez-y  ce  chevalier,  sans  nul  délai. 

CLOTILDB. 

Volontiers.  —Sire,  je  vous  prie  àe  m'al- 
1er  chercher  l'archevôque  de  Reims; dites- 
lui  qu'il  vienne  bien  vite  ici  vers  moi- 

LE  MtKMlEft  CUBVAUBB. 

Volontiers,  dame,  par  ma  fwl  i'V^' 
sachez  que  je  ne  m'arrêterai  jasqaej^'*^ 
l'amène  ici.  -  Je  le  vois  là-bas,  c'est  bien  a 
propos.  —  Sire ,  ne  tardex  poiiK  •  i«  ^'^"^ 


AU    MOYBN-AGB. 


663 


—  Sire,  ne  tous  démolirez  point  : 
Je  vien  cy  de  par  la  rcyne. 
Qui  vous  mande  par  amour  fine 

Qu'à  11  veîgniez. 

l'arcbtesqcb. 
Sire,  d'aler  ne  vous  faingniez, 
Et  je  toutes  choses  lairay 
Pour  vous  suivre.  —  Là  où  g'iray 
Vous  deux,  venez. 

PREMIER   CLERC. 

Sire,  pour  vérité  tenez 
Si  ferons-nous. 

ij*.  CLERC. 

Mais  nous  alons  avecques  vous 
Dès  maintenant. 

PREMIER  CHEVALIER. 

Vez  ci  l'arcevesque  venant^ 
Chiere  dame,  que  vous  amain  ; 
N[a  pas  de  venir  à  demain 
Mis  n'atendu. 

CLOTILDB. 

Ore,  îl  soit  le  très  bien  venu. 

—  Sa,  sa  !  arcevesque  Rémi, 
Seez-vous  ci  decoste  mi 

Sanz  plus  debatre. 
l'arcevesque. 
De  moy  en  si  hault  siège  embatre. 
Dame,  ne  me  requérez  pas  ; 
De  me  seoir  ici  em  bas 

Me  doit  souflire. 

CLOTILDE. 

Marie  !  vous  serrez  ci,  sire  : 
Dignité  avez  comme  j'ay. 
Vez  ci  pour  quoy  mandé  vous  ay  : 
Monseigneur  a  fain  de  venir 
A  baptesmeet  veult  devenir 
Crestien;  mais  il  ne  scet  pas 
Des  articles  queU  sont  les  pas 
Qu'il  convient  c'on  croie  etc'on  tiengno  : 
Pour  ce  vous  pri  qu'il  voussouviengnc, 
Quant  devers  li  serez  entrez. 
Que  de  son  salut  li  monstrez 
La  droite  voie. 

l'arcevesque. 
Certes,  dame,  j'aray  grant  joie. 
S'il  li  piaist  à  moy  escouter; 
Et  si  vous  dy  bien,  sanz  donbter, 
A  teie  ne  le  lairay  pas  ; 
Mais  m'en  vois  devers  li  le  pas 


ici  de  la  part  de  la  reine,  qui  vous  prie,  au 
nom  de  l'amilié,  de  venir  auprès  d'elle. 


l'archevêque. 
Sire,  meltez*vous  en  route  tout  de  suite, 
et  je  laisserai  tout  pour  vous  suivre.  —  Vous 
deux,  venez  où  j'irai. 

LE   premier   clerc. 

Sire,  tenez  pour  vrai  que  nous  le  ferons. 

LE   DEUXIÈME   CLERC. 

Hais  nous  allons  avec  vous  dès  mainie-^ 
nant. 

LE  PREMIER  CHEVALIER. 

Chère  tlame,  voici  l'archevêque ,  que  je 
vous  amène;  il  n'a  pas  remis  la  chose  ni  at- 
tendu à  demain. 

CLOTILDE. 

Or,  qu'il  soit  le  très-bien  venu.  —  Allons, 
allons  !  archevêque  Rémi ,  asseyez-vous  à 
côté  de  moi  sans  plus  de  didicoltés. 

l'archevêque. 
Dame,  ne  me  priez  pas  de  me  placer  dans 
un  siège  aussi  élevé;  il  doit  me  suffire  de 
m'asseoir  ici  en  bas. 

CLOTILDE. 

En  vérité,  vous  vous  asseoirez  ici,  sire: 
comme  moi,  vous  êtes  élevé  en  dignité.  Voici 
pourquoi  je  vous  ai  mandé  :  Monseigneur 
brûle  d'être  baptisé  et  veut  devenir  chré- 
tien ;  mais  il  ne  sait  pas  quels  sont  les  arti- 
cles qu'il  faut  croire  et  observer  :  c'est  pour- 
quoi je  vous  prie  de  vous  souvenir,  quand 
vous  serez  admis  en  sa  présence,  de  lui 
montrer  le  vrai  chemin  du  salut. 


l'archevêque. 
Certes,  dame,  j'aurai  grand' joie,  s'il  lui 
plaît  de  m'écouler;  et  je  vous  dis  bien, 
n'en  doutez  pas,  que  je  ne  le  laisserai  point 
en  chemin;  mats  je  m'en  vais  tout  de  suite 
auprès  de  lui  pour  lui  dire  ce  à  quoi  j'ai 


^fîi  THÉÂTRE 

Dire-li  ce  qn*ay  empeiisé, 
Puisque  dil  m'avez  son  pensé 
Et  son  cournge. 

CLOTILDB. 

Sire,  vous  estes  homme  sage  : 
Monstrez'li  par  tele  manière 
Qu'il  ne  retourne  pas  arrière 

A  ces  faux  diex. 

l'arcevesque. 
Dame,  à  Dieu  ;  j'en  feray  le  miex 
Que  pourray,  foy  que  doy  saint  Père  ! 
—  Jhesu-Crist,  filz  de  Dieu  le  Père, 
Qui  pour  nous  vouli  de  mort  l'angoisse 
SoulTrir  en  croiz,  honneur  vous  croisse, 

Roy  de  puissance  ! 

GLOVIS. 

En  ce  salut  preng  grant  plaisance 
Que  VOUS  m'avez  fait  de  Jhesu, 
Sire,  car  il  m*a  moult  valu  : 
Dont  jamais  ne  l'oblieray; 
Autre  foiz  pour  quoy  vous  dîray 

Plus  à  loisir. 

l'arcevesque. 
Vous  venroit-il,  sire,  à  plaisir 
Qu'à  vous  un  petit  cy  parlasse, 
Et  avant  que  je  m'en  alasse 

Moy  escouter? 

CLOVIS. 

Sire,  oïl,  dites  sanz  doubler  : 
Voulentiers  vons  escouteray. 
Et  après  je  vous  parleray 
D'une  autre  chose. 
l'arcevesque. 
Sire,  vez  ci  que  vous  propose  : 
Il  est  un  Dieu  sauz  finement, 
Qui  onques  n'ot  commencement; 
De  cesti  est  venuz  un  filz. 
De  ces  .ij.  un  Sains-Esperiz  ; 
Et  ces  .iîj.,  je  vous  di  pour  voir, 
Ne  son[t]  c'un  Dieu  et  c'un  vouloir. 
Par  ces  .iij.  fu  créé  le  monde 
Et  tout  ce  qui  es  cieulx  habonde. 
Voir  est  que  de  terre  fu  fait 
Homme,  qui  par  son  grief  meffait 
Eu  si  grief  servage  se  mist 
Que  de  paradis  se  desmist  ; 
De  telle  debte  s'endebta 
Conques  puis  ne  s'en  acquitta, 
Ne  depuis  aussi  ne  fu  homme 
Souffisanl  d'acquitter  la  somme. 


•    !.■• 


FRANÇAIS 

I    songé,  puisque  vous  m'avez  dit  sa  pensée  et 
son  intention. 

CLOTILDB. 

Sire,  vous  êtes  un  homme  sage  :  ioslrui- 
'  sez-le  de  manière  à  ce  qu'il  ne  retourne  pas 
'    à  ses  faux  dieux. 

I 

l'archetêque. 
I  Dame ,  adieu  ;  (par  la)  foi  que  je  dois  a 
;  saint  Pierre  !  je  ferai  à  cet  égard  le  mieux 
I  que  je  pourrai.  —  Que  Jésus-Christ,  Cls  de 
I  Dieu  le  Père,  qui  voulut  pour  nous  souffrir 
'  on  croix  le  supplice  de  la  mort,  accroisse 
vos  honneurs,  roi  puissant! 

I  CLOVIS* 

Sire,  ce  salut,  que  vous  m'avez  fait  aa  nom 
I    de  Jésus,  me  plait  fort;  car  il  m*a  été  irès- 
!    utile  :  ce  qui  fait  que  jamais  je  ne  l'oublie- 
rai ;  une  autre  fois  je  vous  dirai  plus  à  loisir 
I    pourquoi. 

I 

l'abcueyéque. 
Sire,  vous  plairaii-il  que  je  vons  parlussf* 
I    un  peu  ?  veuillez  m'ëcouler  avant  que  je 
I    m*en  aille. 

CLOVIS. 

Oui ,  sire ,  parlez  sanz  crainte  :  je  vous 
écoulerai  volontiers,  et  après  je  vous  par- 
'    lerai  d'une  autre  chose. 


l'ahghbvêque. 
Sire,  voici  ce  que  je  vous  annonce:  Il  est 
un  Dieu  sans  fin»  qui  jamais  n'eut  île  com- 
mencement ;  de  celui-ci  est  venu  un  61s,  àe 
ces  deux  un  Saint-Esprit;  et  ces  trois,  en 
vérité  je  vous  le  dis,  ne  sont  qu'un  Dieu  et 
qu'une  volonté.  Par  ces  trois  fut  créé  le 
monde  et  tout  ce  qui  abonde  dùos  lo^ 
cieux.  Il  est  vrai  que  Thomme  fut  faii  (!<• 
terre.  Par  suite  de  son   crime  énonne  il 
se  mit  dans  un  esclavage  si  rigoureux  qu  >> 
se  ferma  le  paradis;  il  coniracia  hd^ ^^"^ 
telle  que  depuis  il  ne  s'en  acquitta  jamais, 
et  depuis  aussi  il  n'y  eut  aucun  homme  ca* 


pable  de  l'acquitter,  justju'à  ce  qu'en  la 
Vierge  descendit  le  Fils  de  Dieu,  qui  re- 
vint homme  et  qui,  par  sa  sainte  passio'»» '^ 
la  rédemption  de  l'homme  en  offnmt  son 


AU  MOYBN-AGB. 


66 


il» 


Jusqu'à  tant  qu'eu  la  Vierge  vint 
Le  Fils  Dieu,  qui  homme  y  devint, 
Qui  par  sa  sainte  passion 
Fist  de  homme  la  redempçion, 
Quant  à  mourir  offrit  son  corps. 
Ha  !  c'est  H  doulx  misericors. 
Qui  nul  temps  ne  fault  au  besoing; 
Hais  qui  sequeurtet  près  et  loing 
Geulx  qui  Taimenl  ei  qui  ne  Taiment, 
Puisque  de  bon  cuer  le  reclaimeni  ; 
Ce  n*est  pas  double. 

CLOVIS. 

Père  saint,  voulentiers  t'escoute 
Et  croy  pour  vray  ce  que  tu  dis. 
—  Seigneurs,  assentez-vous  aus*diz 
Que  ce  saint  homme  ci  nous  fait  ; 
Prenons  touz  baptesme  de  fait, 
Et  soit  chascun  bon  crestien  : 
Plus  noble  fait,  je  vous  dy  bien, 
Ne  pouvons  prendre. 

PRBHIER  CHBVALIBR. 

Chier  sire,  vueilliez-moy  entendre  : 
Pour  nous  touz  vous  fas  ce  recort. 
Que  touz  sommes  de  cest  accort 
De  nous  les  mortelx  diex  laissier 
El  nous  au  vray  Dieu  adressier 
Que  Rémi  presche  Dieu  celestre  ; 
Et  ainsi  nous  le  créons  cstre 
Dèsore  mais. 

CLOVIS. 

Rémi,  sanz  plus  attendre  huymais, 
De  moy  baptiser  vous  prenez. 
Et  crestienté  me  donnez 

Appertement. 

l'arcevbsqub. 
Sire,  je  feray  bonnement 
Vostre  plaisir  et  loing  et  près. 
Or  ça  !  vez  ci  les  sains  fons  près  : 

Dépouillez -vous. 

CLOVIS. 

Tout  en  Teure,  mon  ami  doulx. 
Me  devestiray  de  cuer  lié. 
Or  çà  !  vez  me  ci  despoullié  : 
Qu'ay  plusà  faire? 

LARCBVBSQUB. 

Pour  vous  nouvel  homme  refaire, 
Faut  que  vous  mettez  ci  dedans 
A  fçenoulz,  et  non  pas  adons, 
.\joi nies  mains. 


corps  à  la  mort.  Ah!  c'est  le  doux  miséri- 
cordieux, qui  jamais  ne  manque  dans  la  né- 
cessité; mais  qui  secourt  et  près  et  loin 
ceux  qui  Taiment  ou  non ,  pourvu  qu'ils 
l'implorent  de  bon  cœur;  il  n*y  a  pas  de 
doute. 


CLOVIS. 

Saint  père,  je  l'écoute  volontiers,  et  crois 
comme  vrai  ce  que  tu  dis.  —  Seigneurs, 
ayez  foi  aux  paroles  de  ce  saint  homme;  re- 
cevons tous  réellement  le  baptême,  et  que 
chacun  soit  bon  chrétien  :  je  vous  le  dis 
bien,  nous  ne  pouvons  rien  faire  de  plus 
noble. 

LB  PRBIIIER  CHEVALlBft. 

Cher  sire,  veuillez  m'entendres  pour  nous 
tous,  je  vous  fais  celte  déclaration  :  Mous 
sommes  d'accord  de  laisser  les  dieux  mor- 
tels et  de  nous  adresser  au  vrai  Dieu  que 
prêche  Rémi  et  qui  est  céleste;  dès  à  pré- 
sent nous  le  croyons  tel. 


CLOVIS. 

Rémi,  maintenant  sans  plus  attendre, 
prenez  la  peine  de  me  baptiser,  et  don- 
nez -  moi  tout  de  suite  la  qualité  de  chré- 
tien. 

l'archevêque. 

Sire,  je  ferai  de  bon  cœur,  de  loin  et  de 
près,  ce  qui  vous  plaira.  Allons  I  voyez  les 
saints  fonts  prêts  :  dépouillez^vous. 

CLOVIS. 

Mou  doux  ami,  je  me  déshabillerai  tout 
à  rhenre  d'un  cœur  conlent.  Allons!  me 
voici  déshabillé  :  qu*ai-je  à  faire  de  plus? 

LARCHEVÉQUB. 

Pour  refaire  de  vous  un  nouvel  homme  ^ 
il  faut  que  vous  vous  mettiez  ici  dedans  à 
genoux,  non  pas  la  f;icc  rentre  terre,  cl  les 
mnins  jointes. 


666 


THiATRB  FRANÇAIS 


CLOVIS. 

Sire,  vous  n'en  arez  ji  mains: 
Yez  m'y  là  mis. 

(Ici  Tient  un  couloa  à  tout  une  fiole.) 

l'arcevesqt^e. 
Ha!  doulx  Jhesu-Grist,  vraiz  amis, 
Gomme  de  bien  en  miex  avoies 
Teseuvres!  Sire,  bien  savoies 
Etas  véu  du  ciel  là  hault 
Ce  de  quoy  j'avoie  defTauIt  : 
C'est  de  cresme.  Teue  mercy, 
Sire,  que  tu  m'envoies  cy 
Par  ce  coulon  ! 

GLOVIS. 

Qu'est-ce  que  je  flaire  si  bon, 
Sire,  qu'entre  voz  mains  tenez? 
Onques  mais  puis  que  je  fu  nez 
Je  ne  senti  si  noble  odeurs 
Le  cuer  m'a  mis  en  grant  baudeur. 
Certes,  Je  tien  c'est  sainte  chose. 
N'est  violete.  Us  ne  rose, 
Basme,  ciprès,  terebentine» 
Fleur  de  canelle,  tant  soit  fine, 
M*antre  espice  que  je  nommasse. 
Que  ceste  odeur  toute  ne  passe 

Et  ne  surmonte. 

l'argbvesque. 
Dites  que  Dieu,  sire,  à  brief  conte, 
Vous  aime,  ne  mentirez  point. 
Quant  il  veultque  soiez  enoint 
De  si  précieuse  liqueur 
Et  de  qui  vient  si  noble  odeur 

Com  vous  sentez. 

GLOVlS. 

De  moy  baptiser  vous  hastez, 
Je  VOUS  em  pri. 

LABCEVESQUE. 

Délivre  en  l'eure  sanz  detri 
Serez,  chier  sire  ;  or  vous  cessez. 
Dites-moy  se  vous  renoncez 
Au  Sathenas. 

CLOVIS. 

G'y  renonce,  n'en  doublez  pas, 

Sire,  pour  voir. 

l'arcevesque. 
II  me  convient  aussi  savoir 
Se  à  ses  pompes  et  à  ses  faîz. 
Comme  bon  crestien  parfaiz. 

Vous  renoncez. 


CLOVIS. 

Sire,  vous  serez  obéi  en  tout  point  :n'T 
voilà  mis. 

(Ici  Tient  un  pigeon  arec  une  fiole.) 

l'arghevêqcb. 
Ah!  doux  Jésus -Christ,  ami  vériuUe, 
comme  tu  amènes  tes  œuvres  de  bien  à 
mieux  !  Sire,  tu  savais  bien  et  ta  as  va  da 
haut  du  ciel  ce  qui  me  manquait  :  c'est  le 
chrême.  Grâces  te  soient  rendues,  Sire,  de 
ce  que  tu  m'envoies  ici  par  ce  pigeon! 


CLOVIS. 

Sire,  que  tenez-vous  entre  vos  maiosqai 
sent  si  bon?  Jamais,  depuis  que  je  suis  Dé, 
je  ne  sentis  une  aussi  noble  odeur;  elle  m'a 
mis  le  cœur  en  grande  allégresse.  Certes,  je 
suis  convaincu  que  c'est  une  sainte  chose. 
Il  n'y  a  ni  violette»  ni  lis,  ni  rose,  ni  baume, 
ni  cyprès,  ni  térébenlhioe,  ni  fleur  de  can- 
nelle, quelque  pure  qu'elle  soit,  ni  tout  au- 
tre épice  que  je  pourrais  nommer,  que  ceae 
odeur  ne  les  surpasse  et  ne  les  laisse  der- 
rière elle. 

l'arcbevêqub. 
Sire ,  dites  en  un  mot  que  Dieu  tous 
aime,  vous  ne  mentirez  point,  puisqu'il 
veut  que  vous  soyez  oint  d'une  liquear 
aussi  précieuse  et  d'où  vient  une  si  noble 
odeur  comme  vous  sentez. 

CLOVIS. 

Hâtez  -  vous  de  me  baptiser,  je  vous  en 
prie. 

l'archevêqce. 

Cher  sire,  vous  serez  expédié  sur  l'heure 
et  sans  difficulté;  maintenant  tcncz-TOUS 
coi.  Diies-moi  si  vous  renoncez  à  Satan. 

GLOVIS. 

J'y  renonce,  n'en  doutez  pas,  sire,  cesi 
vrai. 

L'AtlCltEVÉQOB. 

Il  me  faut  aussi  savoir  si  vous  renoncer 
à  ses  pompes  et  à  ses  œuvres,  €omnJ«  «« 
bon  et  parfait  chrétien. 


AU   MOYEN-AGE. 


667 


CLOViS. 

Oil,  mes  accors  est  assez 
Que  j'y  renonce. 
l'ahgetesqub. 
Seigneurs,  iifault»  je  vous  dénonce» 
Changîer  li  son  nom  de  Clovis  : 
Comment  ara-il  non? 

îj«.  CHEYALISa. 

Loys: 
C'est  biau  nom»  sire. 
l'akcevbsqce. 
Loys,  croiz-tu  en  Nostre-Sire, 
Dieu  le  Père,  dî-Ie  bonne  erre, 
Qui  créa  le  ciel  et  la  terre, 
Ettoyetmoy? 

GLOTIS. 

OU,  voir,  sire,  je  lecroy 

Certainement. 

l'arcevesqub. 
Et  que  Jhesu-Crist  seulement 
Si  est  son  fils  naturel,  qui 
De  la  Vierge  homme  et  Dieu  nasqui, 
Et  pour  nostre  redempcioA 
Souffry  de  mort  la  passion 

En  croîs  avoir. 

CLOYIS. 

Sire,  je  tien  que  c'est  tout  voir. 
Et  si  lecroy. 

l'argevesque. 
Et  que  Saint-Esperit,  di-moy. 
Est  diex,  le  eroiz^tu  en  tel  guise? 
Et  en  la  catholique  église. 
Et  des  sains  la  communion, 
Des  péchiez  la  remission. 
Et  que  touz  resusciteront. 
Et  adonques  les  bons  seront 
Mis  en  corps  et  en  ame  en  gloire. 
Et  les  mauvais  en  tourment,  voire, 
Touz  jours  durable? 

CLOVIS. 

Tout  ce  croy-je  estre  véritable, 

Et  n'en  doubt  point. 
l'arcevesque. 
Que  me  requier-tu  sur  ce  point? 

Di-m'en  ton  esme. 

CLOVIS. 

Je  requier  avoir  le  baptesme 
De  sainte  Eglise. 

l'arcevesque. 
Sy  Taras.  Çà  !  je  le  baplize 


CL0V18. 

Oui,  je  sais  très-décidé  à  y  renoncer. 

l'archevêque. 
Seigneurs,  il  faut,  je  vous  le  déclare,  lui 
changer  son  nom  de  Clovis  :  comment  s'«p- 
pellera-t-il? 

LE  DEUXIÈME  GHBVAUBR. 

Louis  :  sire,  c'est  un  beau  nom. 

l'archevêque. 
Louis,  crois-tu  en  Noire-Seigneur,  Dieu  le 
Père,  qui  créa  le  ciel  et  la  terre,  toi  et  moi? 
dis-le  bien  vite>  ^ 

CLOVIS. 

Oui ,  en  vérité,  sire,  je  le  crois  certaine- 
ment. 

l'archevêque. 
Et  que  Jésus-Christ  seulemeut  est  son  fils 
véritable,  qu'il  naquit  de  la  Vierge  homme 
et  Dieu,  et  que,  pour  nous  racheter,  il  souf- 
frit sur  la  croix  le  supplice  de  la  mort? 


CfcOVIS* 

Sire,  je  suis  convaincu  que  c'est  entière- 
ment la  vérité,  et  je  le  crois  ainsi. 

l'archevêque. 

Et,  dis -moi,  crois-tu  de  même  me  le 
Saint-Esprit  soit  Dieu?  (Crois-tu)  à  l'Eglise 
catholique,  à  la  communion  des  saints,  à  la 
rémission  des  péchés?  (Crois-tu)  que  tous 
ressusciteront,  et  qu'alors  les  bons  seront 
mis  en  corps  et  en  ame  dans  la  gloire  (cé- 
leste), et  les  mauvais ,  en  vérité ,  dans  un 
(lieu  de)  tourment  éternel? 


CLOVIS. 

Je  crois  tout  ceci  véritable,  et  je  n'en 
doute  point. 

l'archevêque. 

Que  me  demandes  -  tu  dans  cette  circon- 
stance? Dis-moi  ton  idée. 

CLOVIS. 

Je  demande  d'avoir  le  baptême  de  sainte 
Église. 

l'archevêque. 
Tu  l'auras.  Eh  bien  !  îe  te  baptise  covnnno 


ms 


TflÉATAB 


Cou  crcsiien,  soies-en  fis, 

Ou  nom  Dieu,  le  Père  et  le  Filz 

(.1.  po  d'JDtervale.) 

El  le  Saînt-Esperit  aussi. 
Dieu  te  tout  puissant,  qui  t'a  cy 
Par  cesie  yaue  régénéré» 
Et  par  Saint-Esperil  donné 
De  tes  péchiez  rémission 
Par  mi  ceste  sainte  unccion 
Que  me  sens  faire  et  ton  cliief  oindre, 
Te  vueille  en  gloire  avec  lui  joindre 
Sanz  finement  ! 

CLOVIS. 

itmert/JeTem  pri  bonnement 
De  cuer  entier. 

L'ARCfiTBSQtB. 

Seigneurs,  d'un  drap  large  a  mestier 
Pour  sa  teste,  ce  vous  recors, 
Enveloper  et  tout  son  corps 
Jusques  à  terre. 

iy  CHËTALIBR. 

Je  Tay  (n'en  fault  point  aler  querre), 
Sire,  tout  prest.  ' 

l'arceyesque. 
Bailliez-le-moy,  bailliez  :  bien  est. 

—  Sire,  de  ce  drap-d  vous  fnult 
Estre  cnvelopé  dès  le  hanlt 

De  la  teste  jusques  à  terre. 

—  Seigneurs,  entre  Tons  touz  bonne  erre 
Le  levez  hault  entre  voz  braz. 

L'un  de  mes  clers  prengne  ses  draps. 
Dont  autre  foiz  vestu  sera, 
Quant  le  jour  d'ui  passé  sera. 
Or  avant  !  ne  vous  déportez 
Qu'en  son  palais  ne  l'emportez. 
Mes  clers  et  moy  vous  suiverons 
Et  en  louant  Dieu  chanterons, 
Qui  de  sa  grace  a  si  ouvré 
Que  sainte  Eglise  a  recouvré 
Si  noble  champion.  Or  sus! 
Chantons  Te  Denm  iaudamus. 

KX1>L1C1T. 


FRANÇAIS 

chrétien,  sois -en  convaincu,  au  nom  de 
Dieu  le  Père,  le  Fils  {Un  peu  d'iniervaite.)  et 
le  Saint-Esprit  aussi.  Que  le  Diea  tout-puisr 
sant,  qui  t'a  ici  i*égénéré  par  celte  eau,  et 
qui  t'a  donné  par  leSaint-Esprit  la  rémissioD 
de  tes  péchés  par  le  moyen  de  cette  onction 
que  tu  nie  sens  faire  sur  ta  tête,  te  veuille 
joindre  à  lui  dans  la  gloire  éternelle  ! 


CLOTIS. 

Amen!  Je  l'en  prie  de  tout  mon  cœur. 

Seigneurs,  je  vous  le  déclare,  il  faut  un 
grand  drap  pour  envelopper  sa  tète  et  son 
corps  jusqu'à  terre. 

LE  OE0XltaC  CfltTAUKR. 

Il  netet-poiot^en  aller  chercher:  sin\ 
je  l'ai  tout  préii  •  :  > 

X'ARe^EVÊQirB. 

Donnez-le-moi,  donnez  :  c'est  bien. — 
Sire,  il  vous  faut  être  enveloppé  de  ce  drap- 
ci  depuis  le  hstut  de  la  tête  Jusqu'à  terre.  — 
Seigneurs,  vous  tous  levez-le  bien  vite  en- 
tre vos  bras.  Que  l'un  de  mes  clercs  prenne 
ses  habite  ;  il  s'en  revêtira  une  antre  fois, 
quand  ce  jour-ci  sera  passé.  En  avant  !  ne 
tardez  pas  à  l'emporter  en  son  palais.  Mes 
clercs  et  moj  nous  suivrons  et  nous  chante- 
rons les  louanges  de  Dieu,  qui  a  fait  à  sainte 
Église  la  grâce  de  gagner  nn  aussi  noble 
champion.  Allons  I  chantons  Te  Oeum/att- 
damtu. 


FIN. 


F.  M. 


ADDITIONS  ET  CORRECTIONS. 


Pag.  26,  col.  I,  lig;.  17  et  18.  Noua  avons  été  fort 
étonné  de  lire  dans  une  note  de  M.  le  marquis 
de  VilieneuTe-Trans,  sur  son  Histoire  de  Saini- 
/^iii>,  Paris, Paulin,  1839,  in-8%  toni.III,p.  530, 
que  le  Jeu  du  Pèlerin  élait  attribué  à  Ruteheuf, 
Ce  saTant  omet  toutefois  de  citer  son  auloriré. 

Roquefort  donne  les  Jeux  du  Pèlerin  et  de  Ro- 
bin et  de  Marion  à  Jean  Bodel  (de  VEtat  de  la 
Poésie  Françoise  dans  les  XII*  et  XII I^  siècles, 
pag.  261)}  mais  c'est  une  erreur  évidente  t  car, 
pour  ne  parler  que  de  la  première  de  ces  pièces, 
Jean  Bodel,  devenu  lépreux,  ne  put  suivre  Louis  IX 
à  la  deuxième  croisade,  et  il  mourut  vraisemblable- 
ment  peu  après  ce  roi,  tandis  que  l'auteur  du  Jeu  du 
Pèlerin  a  survécu  à  maître  Adam  de  la  Halle,  mort 
▼ers  1286.  Voy.  pag.  i58  de  ce  volume. 

Pag.  27,  col.  2,  lig.  21  et  22.  Les  deux  vers 

Douce  Mère  Dé , 
Gardez-moi  ma  chattée  , 

forment  le  refrain  de  tous  les  couplets  d'une  chan- 
son de  Raoul  de  Beauvais,  contenue  dans  le  manu- 
scrit du  Roi,  fonds  de  Cangé,  n*  65,  folio  126 
▼erso,  col.  2. 

Pag.  28f  col.  2.  Nous  croyons  devoir  donner  encore 
ce  passage ,  qui  constate  plus  que  tout  autre  com- 
bien le  proverbe  relatif  à  Robin  et  à  Marion  était 
répandu  en  France  : 

«  L'un  ne  va  pas  sans  teaitre  non  plus  que  Robin 
sans  Marion,  se  dit  de  deux  choses  qu'on  voit  com- 
munément ensemble. 

«  ToDJODft  Diea  meine  et  adreue 
Le  pareil  k  »oo  semblable, 
Dont  après  mainte  careue 
Naist  amitié  perdnrable; 
Et  si  est  tant  Tavorable 
Qu'entre  plas  d'un  milieu 
Par  sa  bonté  secoarablc 


Robet  trobve  lUrion  *.  • 
{Duemtiana,  tom.  Il,  pg.  535,  536.) 

Pag.  32,  col.  2,  première  pastourelle.  Elle  a  été  pu- 
bliée dans  les  Poètes  François  depuis  UXII*  siè^ 
ele  jusqu'à  Malherbe,  Y^\& ,  Crapelet ,  1 824  , 
t.  II,  pag.  42. 

Pag.  57,  col.  2,  lig.  34.  Lisez  :  des  traits. 

Pàg.  60,  col.  1,  lig.  21.  Lises:  sans  poil,  blanc  et 
gros  de  manière. 

Pag.  60,  col.  2,  lig.  i8.  Lisez  :  d'un  bel  ongle  rose, 
près  de  la  chair  uni  et  net. 

Pag.  62,  col.  I ,  lig.  5.  Mettez  en  nole^  avae  ifci  ren- 
voi au  root  canehustin,  que  Baudouin  de  Condé, 
dans  son  Dit  det  Hiraus,  donne  ce  nom  à  un 
chambellan  : 

Et  li  sirefl  Caneboftin 
Âpela,  .i.  lien  chambellene. 

(  Manuscrit  de  l'Arsenal,  Belles-Lettres  Fran- 
çaises, n°  175>  in-fol.,  fol.  319  recto,  col.  I, 
▼.37.) 

Pag.  158,  col.  2,  lig.  25.  Lisez  :  croisade. 
•.  —         lig.  36.  Lisez  :  du. 

Pag.  161^  au  bas  de  la  colonne  1 .  Ajoutez  ceci  : 

3*  LiSokait  desvet^  Cet  ouvrage  est  de  Jean  Bo- 
del«  et  non  de  Jean  de  Boves,  comme  Méon  l'a 
imprimé  dans  son  Nouveau  Recueil  de  Fabliaux 
et  Contes,  t.  I,pag.  293. 

Que  landemain  le  dîst  par  lot,    , 
Tant  qne  le  sot  Joa&is  Bsdux  *', 


*  a  Socrate  dans  le  Lysis  de  Plaloo  de  la  tradnction  de 
Bon.  Des  Periers.  » 

**  «  Ce  Dom  Jobaoi  Bediax  serait-il  le  même  qve  Jehan 
de  Boves?  ■  Non  certainement. 


670 


ABDinOlfS  BT  coREBcnoirs. 


Uat  rinoîerei  de  flabiaz  ^ 

Et  por  ce  <pi*il  li  sembla  boeni, 

Si  l'asenbU  aroe  les  taens. 

Paç.  301,  en  note.  Dam,  Tille  de  Flandre,  dans  le 
Franconnat,  au  nord-est  et  à  une  lieue  de  Bhi^s* 

Piag.  218 ,  ajoutez  à  la  notice  ce  qui  suiti 

OuUldans  Us  Trtmnphesde  tjibhayedes  Canards, 
etc.  k  Royen,  ches  Nicolas  Dfgord ,  1587,  petit 


in-12,  cette  singulière  énonciation  sous  cette  rubri- 
que :  Blanqve  de  plvsievrs pièces  esceeUenUs  et  rares, 
trowet  dedans  les  vieilles  Aumaires  de  tiAUnfe,  si 
addirez  depuis  le  temps  de  Noè,  jusques  a  présent 
qu'ils  ont  esté  recouuertes  : 

c  La  Rondache  de  Milles  et  Amis,  estimée  par  Ca- 
tberine  la  petote ,  à  dix  huit  mil  huit  sols  aux 

Vaches.  » 


JF.  M. 


■^<v< 


TABLE 


DES  MATIÈRES  CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


pRiPACC j 

Lis  Visbgm  sages  et  les  YiiAGia  volles. 

Notice • 1 

Les  Vierges  sages  et  les  Vierges  folles 3 

La  RÉsuERECTioif  DU  Sauveur.    (Fragment  de 

mystère.  ) 

Notice 10 

La  RésuiTection  du  Sauveur 1 1 

Jeux  ,  par  Adam  de  la  Halle. 

Notice  sur  Adam  de  la  Halle 31 

Appendice.  (Choix  de  motets  et  de  pastou- 
relles du  xiii*  siècle ,  dont  le  sujet  roule 
sur  les  amours  de  Robin  et  de  Marion .) . ...     31 

Notice  sur  Adam  de  la  Halle,  musicien 49 

LiJusAdan,  ou  de  la  Feuillie 55 

Fragmens  du  Jeu  Adam 92 

Li  Jusdu  Pèlerin 97 

Li  Gieus  de  Robin  et  de  Marion,  c*Adans 
fist 102 

Le  Miracle  de  Théophile* 

Notice 136 

Ci  commence  le  miracle  de  Théophile........  139 

Jeu  de  saint  Nicolas»  par  Jean  Bodel. 

Notice  sur  Jean  Bodel 15T 

C'est  li  Jus  de  saint  Nicholai 163 

De  Pierre  de  la  Broche  qui  dispute  a  Fortune 
Par  detànt  Reson. 

Notice 308 

De  Pierre  de  la  Broche  qui  dispute  à  Fortune 
pardevanl  Reson.... ••  309 


Un  Miracle  de  Nostri-Damb  d'Amie  et  u'Ahille. 

Notke 316 

Cj  coniQênce  II  Mkade  de  MiMlre-Damey  d'A- 
mis et  d  Amille,  lequel  Amille  tua  ses  .ij. 
enfans  pour  gairir  Amis  son  compaignoi|, 
qui  estoit  mesel;  et  depuis  les  resuscita 
Nostre-Dame 319 

Un  Miracle  de  sairt  Ignace. 

Notice 365 

C  j  commence  un  Miracle  de  saint  Ignace. ...    Ih, 

Un  Miracle  de  saint  Valentih. 

Notice ^•..  194 

Cy  commence  un  Miracle  de  saint  Valentin , 
que  un  empereur  fist  decoler  devant  sa 
table,  et  tantost  s'estrangla  l'emperaur 
d'un  08  qui  lui  traversa  la  gorge,  et  dya- 
bles  l'emportèrent Ih. 

Un  Miracle  de  Nostee-Dame,    combent  elle 

GARDA   une   FBmiR  d'eSTRE  ARSE. 

.     Notice 337 

Cy  commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame , 
comment  elle  garda  une  femme  d'estre  arse.    Ih  • 

Un  Miracle  de  Nostee-Daiie,  de  l'e«»sreris  de 

ROMMB. 

Notice 36& 

Cj  commence  .i.  Miracle  de  Nostre-Dame , 
de  l'empcreris  de  Romme  que  le  frère  de 
l'empereur  accusa  pour  la  fere  destmirc , 
pour  ce  qu'elle  n'avoit  toIu  faire  saVou- 
lenléf  et  depuis  derint  mesel,  ai  la  dame 
le  garit  quant  il  ot  regehj  son  meffait...    Ih* 

u 

Un  Miracle  de  Nostre-Dame.  * 

Notice 417 

Cy  commence  .i.  Miracle  de  Noslre-Dame, 


672  TABLB  DBS 

comnenlOstes,  roy  d'Espaîogne,  pettli  s.i 
terre  pargagierconlre  Berengier  qui  le  Iray 
et  li  fist  faux  entendre  de^a  femme,  en  la 
bonté  de  laquelle  Os  les  se  fioit  i  et  depuis 
le  deeti'uil  Ostes  en  champ  de  hataili^^...  431 

Un  MlE^CLE  DE  NoST&B-DaiIB. 

Notice 481 

Cj  Commence  un  Miracle  de  Nostre-Dame  • 

comment  la  fille  du  roy  de  Hongrie  se  copa 

la  maj^  pour  ce  que  son  père  la  youloit 

etpouser,  et  un  esturgon  la  garda  ^ij.  ans 

ensamuletcA • «...   ïb. 

Extraits  du  Roman  de  l»Manekin^ m..  842 

Un  If  iracls  de  Nostxe-Dâhe. 

Notice ^ 551 

Cy  cointnence  un  Miracle  dt  Nostre-Dame, 

•        î  t  9 

■ 


MATIÈRE. 


du  roy  Thierry,  A  qui  sa  roere  fîsl  eo ten- 
dant que  Osanne,  sa  femme  ,  avoit  eu  .iij. 
chiens  ;  et  elle  avoit  eu  iij  filz  :  dont  il  U 
condampna  à  mort;  et  ceulxqui  ladoient 
pugnir  la  mirent  en  mer;  et  depuis  trouTa 
ie  roy  ses  en  fans  et  sa  femme.  55  ( 


Un  MmACLE  de  Nostrb-Oame. 


Notice. 


609 


Cj  comence  un  Miracle  de  Nostre-Dame, 
coment  le  roy  Clovis  se  fist  crestieDoer 
à  la  requeste  de  Clotilde ,  sa  femme,  pour 
une  bataille  que  il  avoit  contre  Altmans 
e[t]  Senes,  dont  il  ot  la  Tictoire;  et  en  le 
crestiennent  envoia  Diex  la  sainte  An- 
pôle 


ÀDDinOlia  BT  CoaRBCtlORS. 


610 


669 


Fm  DU  VOLUMI::. 


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